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Full text of "Fair trade, with especial reference to cut-rate drug prices in Michigan"

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I 


>f5--<ta    U. 


Vet.   F-r    HT-  B   S40 


PORT-ROYAL. 


PARIS.  —  IWRIMEJLIlE  DB  TOMIlB&Pt  BT  611  JtKOT', 

Rii«  MignoD,  2. 


1  * 

\9 


PORT-ROYAL 


VAS 


C.-A.    SAINTE-BEUVE. 


TOME   DEUXllEME. 


PARIS. 

EUG£NE  RENDVEL, 

4842. 


t  I 


La  bienyeillance  extrSme^  avec  laquelle  on 

a  bien  voulu  accueillir  mon  premier  Tolume, 

m'a  impose  de  plus  grands  devoirs  pour  les 

suivants.  Je  ne  compitais,  je  FaiTOUe >  en  pu- 

bliant  s6par(6ment  le  premier,  que  prendre 

date  en  cas  de  survenants  et  poursuivre  ma 

redaction  premifere ,  tdiit  entier  k  mon  sujet 

demi-obscur.  L^attention  si  flatteuse,  qu'on 

y  a  tout  d'un  coup  port^e  de  bien  des  en- 
n.  :« 


0 


II 

droits,  m'a  oblig6  de  penser  plus  souvent  au 
public  nouveau  qui  intervenait,  et  qui  avait 
aussi  ses  delicatesses  particuli^res.  On  ne 
s'etonnera  done  pas  du  retard  involontaire 
que  cette  combinaison  de  soins  m^a  caus^. 
Et  puis  dans  tout  sujet,  meme  dans  celui 
dont  la  base  est  le  plus  arretee,  il  est  des 
details  imprevus  qui  se  levent  et  qui  pro- 
longent.  II  est  comme  des  plh  de  terrain 
que  de  loin  on  n'apercevait  pas,  et  qu  on 
met  bien  du  temps  k  franchir.  On  m'excu- 
sera,  j'espfere,  en  voyant  tout  ce  que  j'ai  du 
parcourir  en  replis  de  cette  sorte,  et  la 
richesse,  la  fertilite  reelle  du  sujet  n'en  res* 
sortira  que  mieux.  Le  recit  du  premier  vo- 
lume allait  jusqu'k  I'annee  i638;  celui  du 
second  entame  ^  peine  Tannic  i656.  G  est 
un  espace  de  dix-huit  ans  seul^ment,  mais 
sans  compter  les  allees  et  venues ,  les  digres- 
sions frequentes.  Nous  n'atteignons  apres 
tout  cela  qu'au  moment  c^lebre,  i  celui  k 
partir  duquel  notre  sujet  s'ecUipe ,  a  proprq- 


Ill 
meDt  parler,  et  entre  dans  la  gloire.  Ges 
deux  volumes  presque  enti^rement  y  sont 

ant^rieurs.  J'ai  eu  plaisir^  on  le  voit,  k  m'^* 
tend  re  sur  cet  espace  d'obscurit^  relative,  sur 
cette  grandeur  premiere  et  un  peu  ^clips6e. 
Quoi  qu'il  arrive,  j'ai  aehev6  aujourdliui  de 
parcourir  une  premiere  moiti6,  et  celle  qui, 
promettant  le  moins,  m'a  permis  peut-Stre 
de  tenir  le  mieux.  Mon  z^le  du  moins  et  mes 
efforts  ne  feront  pas  d^faut  pour  m'aider  k 
poursuivre  convenablement  sur  cette  autre 
pente  tout  en  vue  d6sormais ,  et  r^put6e  plus 
belle. 

l«r  fi^yrier  i84S. 


LIYRE  DEUXI^ME. 


LE  PORT-ROYAL 

lit 


M.  DE  SAINT-CYRAN. 


(tVlTt.) 


n. 


I 


4 

I 
I 

I 


VII 


hb  friMHiDler  direeteor*  — •  Antofnt  AmaQM  dUdpto  de  fltteMyfaii; 
MS  d€kmU.  ->-  Passion  et  yocation  doclorales.  —  D^li?raDoe  deM.de 
Mm-Crraii.  --  Si  Tisite  k  Port-Royal  de  Parb,  •—  4  Port^Eeyal^dei- 
Chamm'  —  Enmiimatve  M. U  Mattia  iv  tailifMS ,  sarlasetaNi, 
«nr  IM  enfanls.  —  Tbforie  mtAraiie  Janiteiile. «-  Baliit  tl  In  Ad* 


fhi  fond  de  sa  priwii,  «e  ftprte  tea^premfen  ttoia 
tfe  gfine  enti^re ,  M.  de  Sanit--Gymi,  Mieox  ^faMt,  ife 
cessa  de  suivre  ses  aneieimes  dfreetionil  ou  d'eif  eoh 
treprendre  de  nou^eUes.  8  suttrait ,  pour  s'en  hSte 
id^,  de  pareourir  les  vohimes  des  lettret '  ^rtoes 
durant  sa  capti^il6,  en  y  jofgnant  les  noms  des  per- 
sonnes  auxi^elles  3  les  adresse  (i).  9e  ne  nomme 
phis  qn'en  paissant  madame  de  Guem^i6 ,  celte  fme 
netis  Mmt  mtelaplns  idk  fev/ume  ie  h  edur,  now  (fit 
madame  deMottevitle,  et  qtii  retail  bien  encore  m 
^en.  II  dirtgeaH  plus^ sArement  M.  Guitteba't,  prfttre^ 
r^enl  de  pbitosophie  an  college  des  Grassins ,  et  qiKf , 

(i)  On  iToof  e  eelle  CU  des  noms  k  la  page  150  da  Heeueil  ife  pUm$tir$ 
pihit  lout  Hrvir  d  rtttgtvh^  ^  PoM^Xoyui,  ITIieeAl ,  1740. 


;  4  1»0RT-I\0\AL. 


nomme  cure  a  Rouville  en  Normandie)  avail  ajourad 
sa  cure  pour  posluler  le  bonnet  de  ^octeur.  M.  de 
Saint -Gyran  lui  en  fit  reproche  dans  de  belles  iettres 
sur  le  sacerdoce,  et  M.  Guillebert,  aussitdt  re^u 
docteur,  se  h^ta  d'aller  prendre  possession  de  Rou- 
ville en  1642. 11  y  fit ,  comme  on  dirait  aujourd'hui, 
un  riveil  religieuWj  qui  se  r ^pandit  dans  tout  le  pays ; 
on  y  appelait  ces  Chretiens  reg^n^r^s  les  RauvilKstes. 
En  1646 ,  M.  Pascal,  intendant  de  Rouen,  6tant  tou- 
cM  de  Dieu  avec  tons  les  siens^  se  mit  sous  la  conduite 
du  docte  et  saint  cure  de  Rouville.  Yoili  done  Pascal 
qui,  au  bout  de  cette  all6e,  s'achemine  de  loin  vers 
fort-Royal,  comme  deji  nous  savons  que  Racine 
naissant  grandit  pour  y  6tre  61eve.  —  De  sa  prison , 
M.  de  Saint-Cyran  dirigeait,  discernait  encore  M.  de 
Rebours,  qui  allait  devenir  un  des  confesseurs  de  Port- 
Royal  de  Paris  et  le  plus  fidele  auxiliaire  de  M.  Sin- 
glin.  11  conseillait  et  guidait  le  jeune  M.  de  Luzanci, 
ills  de  M.  d'Andilly,  seulement  alors  4ge  de  dix-huit 
ans,  et  qui,  d'abord  page  du  cardinal  de  Richelieu, 
puis  enseigne  dans  la  garnison  du  Hdvre,  s'etait  senti 
saisi,  durant  une  maiadie  grave,  du  saint  desir  d'imiter 
SOB  cousin  M.  de  Seripourt.  M.  de  Luzanci  ^e  retirst 
dans  le  premier  moment  ^  Saint- Ange  en  G&tinais, 
terre  de  la  baronne  de  Saint- Ange,  une  des  meilleures 
amies  de  M.  d'Andilly  et  de  M.  de  Sainl-Gyran, 
femme  du  premier  maltre  d'bdtel  d^Anne  d'Autriche, 
et  qui ,  devenue  veuve ,  sera  religieuse  un  jour  k  Port- 
Royal  sous  le  nom  de  sceur  Anne-Eug<^ie.  Dans  fe 
commencement  de  retraite,  le  jeune  miiitaire  obtei^t 
de  M .  de  Saint-Gyran  de  se  livrer  aux  fatigues  de  la 
chasse  pour  tromper  toute  feinte  de  Toisivet^  •  r  Da- 


LiVAt   DfiUXI£:,IIE.  5 

Yid, lui  ecrivait  Texcellent  guide,  David  jeune  comme 
vous  £tes,  et  dej&  touch^de  Dieu,  poursuivoit  les  lions 
et  les  ours,  et,  en  les  tuant,  il  se  repr^sentoit  les 
Tjctoires  des  Justes  sur  les  Demons. »  En  mtoie  temps 
qu'il  r^pondait  par  ses  xx)nseils  k  M. .  de  Luzanei , 
H.  de  Saint-Gyran  s'adressait  aussi  au  }eune  baron 
de  Saint-Ange  I'aine,  qui  en  profita  moins,  8ucc6da 
k  la  charge  de  son  p^re  et  eut,  par  la  suite,  toutes 
sortes  de  derangements  (i).  «  Comme  j'ai  une  grande 
joie,  leur~^rivait-il,  d'entendre  dire  que  qudqu'un 
a  devotion  pour  Dieu,  j'ai  aussitdt  une  cra^nte,..«  k 
cause  de  Fexperience  que  j'ai  qu'en  plusieurs,  je  no 
dis  pas  des  jeunes  gens,  mais  des  hommes  m^me, 
cette  devotion  est  semblable  aux  fleurs  qu'on  voit  pa«> 
roitre  au  printemps  sur  les  arbres  et  disparoltre 
bientdt  apr^,  sans  y  laisser  aucun  fruit.  «  Et  au 
jeune  Saint- Ange  en  particulier,  il  Ecrivait  comme 
dans  nn  touchant  pressentiment ;  «  Je  vous  aime  tel- 
lement  que  je  sens  bien  que  je  commence  k  vous 
plaindre  en  vous  voyant  croltre ,  parce  que  je  connois 
a  peu  pres  toutes  les  aventures  bonnes  et  mauvaises 
qui  vous  peuvent  arriver.  »  M.  de  Luzanei  pers6v6ra. 
Un  plus  jeune  Saint-Ange,  frere  cadet  du  precedent, 
et  con  fie  des  lors,  par  la  soUicitude  du  saint  captif, 
aux  soins  de  Lancelot  et  de  M.  Le  Maltre,  s'en  mon- 
tra  digne  jusqu'au  bout.  Voici  en  quels  terme&tout- 
4-fait  tendres  M.  de  Saint-Cyran  ecrivait  k  Lancelot 
pour  achever  de  lui  recommander  cet  enfant  et  un 
autre  tout  jeune  fils  de  M.  d'AndiUy  encore  (2) :  «  Si 

(i)  Ge  doU  Mn  liu  dant  il  est  question  chez  Tallemant,  tome  V» 
pige  986 ,  et  qiu  avait  mA  femme  si  faite  poor  le  d^ranger. 
(«)  C*  tout  jeune  fils  de  M.  d'Andilly,  appel^  mnl  le  P^M^f99  on 


1^  imiw  fail  la  frice  de  m'libOGord^  oe  pliiisir  eaitti 
IjMtfiuepiqp  da  peine  (car  poitr  riea  aq  v^onde  je  pQ 
ipadroig  vous  eu  faire),  je  prendrai,  9i  je  suk 
jawajus  ea  liberty,  quelque  petit  eD&nt  de  vos  parents 
pow  reconno^tro  la  cbarit^  que  Toua  ferez  k  ceux«ci 
k  foa  priere^  outne  que  je  irous  aiderai  d'ici  k  la  leur 
xmdte  comme  il  faut,  et  serai,  si  vous  voulez,  leur 
mim^ii^Vr^,  pourvu  que  v^ys  me  disiez  de  point  en 
pmi  tout  09  qui  se  passera.  »  M«  de  Saint-Gyran 
imi«nM((r0j  du  fond  de  sa  tour^  k  iravers  ses 
barrc^uxi  quel  plus  adorable  d^uisement  de  la  cba- 
rift6l  YeiTs  le  m&nie  temps,  ayant  I'oail  k  tout,  U  ea^ 
Yeyait  au  wona^l^e  des  Champa  le  neveu  d'un  do 
aas  gaf4e<i,  lun  siinple  niar^on  cordonnier  que  Tesprit 
4e  pi^  avait  touclie,  et  qi^i  se  npmmait  Gl^iries  de 
La  Croix.  Ge  fat  le  priemier  domestique  d^  ermites, 
at  erawta  lui^qi^me.  U  y  eut  ai^si  par  la  suite,  k 
Poirt'iloyaly  loute  une  sine  de  domestiques  soli- 
tairas  at  p^pHeoW,  dent  ee  Gharles  de  La  Croiz:  est 
le  premier ;  il  faut  citer  encore  Innocent  Fai ,  gar^on 
obartier  aux  Granges.  lis  ont  tons  place  au  N^rologe 
k  oOte  des  plus  illustres  noms,  des  de  Luines ,  des 
lionguevUle  et  des  Pascal;  et  pour  eux,  sur  leur  dalle 
funetairey  M.  Hamon  semblesculpter  avec  un  redou** 
islement  d'aniour  ses  pieuses  ipitaphes  d'un  htin  si 
flfiiifi* 
SI.  de  $aint*Gyran  convertit  ou  du  moins  Mifia^ 

H.  deTlUeneiiTet  bien  qii*41eY6  si  tendrement  dans  la  solitude ,  rentra 
dans  le  oModSy  ntis  n't  ^^eat  que  trte  pen  el  monvt  k  Calais  as 
moment  de  commencer  sa  premiere  campagne  sons  Fabert.  Be^igne , 
dans  sen  arbve  gtetologiqne  des  Aniaiild  {Hittoire  4$  Ptrt-Btyai,  1. 1 ) « 

la  eonCMid  aiFfe  4^M4  AnMM,  I'dM  4o  la  tattto,  dMt  oa a  im 


4f»itn9^»Bfivh$fmfiGrs  ^  |(oerre  i  YlnoQiiQas.  On 

Lb  profptei*  ^uU  ^^w  m  fihHem  4apuia  xoai  1638, 
lorsqu'on  agita de  Tichaoger  contrail,  de  Feuquidres 
f^  {n^Aiiiar  i  Thio&viUe  el  al|i4&  de8  Ariuudd  (i). 
M.  d'AQdiUy  Ae  8'y  qi^aagea  poiitt;  il  avail  repcantre 
p)u«  d'w^^  f<>^  W-  d'EkeiDfort  pr4$  4e  jM.  de  Saint- 
Cyxan,  k  tpd  le  j;uerriar  ^^dlicmretts  venait  demander 
de»  eoQsolationfi  i^piritueUes.  M.  Arnauld  ( de  PhUii-' 
Pomff)  J  ajant  re^u  iMtea  les  commissions  nicessaires 
k  Get  ^bange,  avait  d^kf  par  ordre  du  roi,  tir6 
Up  d'JEkenfort  de  Yincennes  et  i'avait  men6  eoueher 
ebe^  U.  d'Andilly  le  16  msurs  1640.  Le  lendemain 
matin  ^  les  chevaux  ^taient  sell^s  dans  la  cour  et  Ton 

0 

avait  le  pied  k  T^trier  pour  le  joyeux  depart ,  quand 
deux  fiis  de  M.  de  Feuquidres,  arrives  en  toute  h4te^ 
api^terent  Ja  eonsternante  nouveUe  de  la  mort  de 
leur  pere* « ISotiis  demeuf^^mes^  dit  I'abb^  Arnauld  (2), 
qui  ^tait  d'epie  encore  et  devait  faire  h  voyage,  nous 
demeui:4me8  sans  parole  et^qs  movvement,  oomme 
A»  gens  qui  auroieot  ^ti  fmpp6s  de  la  foudre.  M.  d'E- 
^€)ift%t  lui-im^e  en  pa^rut  etonui^  cojnjpote  nous; 
qupiqv'U  ^t  en  .ce  cruel  cwjrf -Jteinps  la  ruine  de  ses 
esp^rances  et  un  grand  iloignement  k  sa  liberty  dont 
^  avoit  coinmenc6  k  goiiter  la  douceur,  il  surmonta 
par  grandeur  d'&me  sa  p^rGpre  douleur  pour  soulager 
^eHe  de  ms  «h»s  et  s'eniploya  k  noire  oonsoiation 
comme  s*U  n*en  e(it  pas  eu  besoin  pour  lui-m£mo.  » 

(i)  Midam^  de  FeuqQi^es  ^tait  la  iosar  de  )tf  •  Ammld  {ilc  PhUUbourg) 


8  POET*ROYAL. 

On  le  ramena  le  soir  &  Y inc^nes ;  c'est  alors  surtont 
quMldut  r^clamer  prte  de  M.  de  Saint-Gyran  lesseulte 
remMes  solides,  dont  il  paratt  que,  m6me  aprte  sa 
d^livrance  et  k  la  t6te  des  armies  de  TEmpereur ,  il  de 
ressouvint  toiijours. 

L'hiver  de  1640-1641  fut  c^^bre  a  la  cour  par  les  ma- 
gnificences du  Palais-Cardinal.  On  y  donna  la  grande 
com6die  de  Mirame  «  qui  fut  representee  devant  le 
Roi  et  la  Reine,  avec  des  machines  qui  faisoient  lever 
le  soleil  et  la  lune,  et  paroltre  la  mer  dans  Teloigne* 
ment,  charg^e  de  vaisseaux  (1).  »  Quelque  temps 
apr6s,  an  m6me  lieu;  on  dansa  le  Ballet  de  la  pros- 
perity des  Armes  de  France  oil  les  m^mes  machines 
de  la  com^die  furent  employees,  avec  de  nouvelles 
inventions  pour  faire  paraitre  tantdt  les  campagnes 
d* Arras  et  la  plaine  de  Gasal,  et  tantdt  les  Alpes  cou* 
vertes  de  neiges,  puis  la  mer  agit^e/  le  gouffire  des 
EhferSy  et  eniin  le  Giel  ouvert  cfou  Jujpiterj  ayant 
paru  dans  son  trdne^  descendit  $ur  la  terre.  L'abbe  de 
Marolles ,  le  Dangeau  de  la  chose ,  qui  nous  raconte 
cela  de  point  en  point,  n*a  garde  d'oublier  certaine 
ci^lite  que  lui  fit ie  Cardinal;  <  de  sorte,  ajoute-t-jl, 
que  je  vis  encore  ce  Ballet  commodement,  od  il  y 

avoit  des  places  pour  les  Ev6ques,  pour  les  Abbds,  et 

• 

(1)  Jftifitftrw  de  rabb6  de  Marolles.  €e  que  le  cnrieai  et  naif  abb^  de 
ItfaroUes  ne  dit  pas  et  peat-Atre  ne  Tit  pas ,  c*e8t  ce  que  Yabhi  Arnauld 
en  ses  Mimdru  nous  apprend :  « Teas  ma  part  de  ce  spectacle  et  m*^ 
lonnal.  comme  beaneoop  d'aatres*  qu^on  e(kt  en  Taadaoe  d'faiyiter  aa 
Majest6  (la  Reioe)  k  dtre  spectatrice  d*ane  Intrigoe  qoi  ne  devoit  pas  loi 
plaire  et  que  par  respect  Je  n*expliqnerai  pas.  (CMaUnt  det  altuuons  »ur 
Buckingham  et  autres  applicaliant  pMiquei,)  Mais  il  lui  falint  souffrfr  cette 
injure  qu*on  dit  qu'elle  s*^toit  atttr^e  par  le  m^pris  qn*elle  avolt  fait  des 
recherches  du  Cardinal.  »  Richelieu  narguant  la  Reine  h  Mirame,  e'eit 
Veiact  ?is4-Tts  de  Saint-Cyran  en  oralson  k  Yineennes, 


LIYRE   DBDXlfiME.  9 

mftme  pour  leg  Gonfess^urs  et  pour  les  Aumdniers  de 
M.  ie  Cardinal.  Les  ndtres  se  trouverent  k  deux  loges 
de  celles  qui  furent  occup^s  par  Jean  de  Wert  et 
Ekenfort  que  Ton  a'voit  fait  venir  expres  du  Bois  de 
Yincennes,  oil  ils  itoient  prisonniers.  »  Le  Cardinal 
les  Toulait  6blouir ;  on  s'inqui^tait  surtout  de  I'effet 
produit  sur  Jean  de  Wert,  ce  general  fameux  par  ses 
succes  d'avant  -  garde ,  par  sa  pointe  redoutable  k 
Corbie  quatre  ans  auparavant ,  et  dont  le  nom ,  sou- 
vent  cbansonne  des  Parisiens ,  etait  devenu  populaire 
comme  d*une  espece  de  Marlborough  du  temps.  li 
etait  a  la  veille  d'un  Change  et,  plus  heureux  que 
d'£kenfort,  il  n'avait  en  effet  que  quelques  jours  a 
rester.  Interrog^  sur  la  beaute  du  spectacle ,  Jean  de 
Wert  r^pondit  qu'il  trouvait  tout  cela  tres  beau, 
mais  que  ce  qu^^il  trouvait  le  plus  ^tonnant ,  c' etait , 
dans  le  Royaume  iris  chritienj  de  voir  les  Evtquee  d  la 
ComidiBj  et  le$  Saints  en  prisan.  Le  mot  courut.  Le 
Cardinal  fit  semblant  de  ne  pas  entendre. 

Comme  si  tout  ne  devait  Stre  que  contraste,  Tau* 
teur  du  Ballet  represent^  ^tait  ceDesmarests  qui,  plus 
tard  convorti,  se  mit  k  la  ehasse  des  solitaires  et  des 
confesseurs  de  Port-Royal,  et,  par- ses  pamphlets 
comme  par  ses  espions ,  ne  cessa  de  les  relancer. 

Mais  le  plus  grand  coup  de  la  direction  de  M.  de 
Saint-Gyran  durant  sa  prison,  celui  qui  tira  le  plus  k 
consequence  et  k  eciat  presque  aussilOt ,  ce  Ait  la 
conversion  d'Antoine  Arnauld  qui  d^s  lors  postulait 
le  bonnet  en  Sorbonne.  —  Antoine  Arnauld,  ne  le  8 
fi&vrier  1612,  etait  le  plus  jeune  des  dix  enfants  sur- 
\ivants  de  M«  Arnauld  Tavocat :  il  est  reste  le  plus  il* 
lustre,  Maintenant  que,  par  Wij  nous  tenons  la  faoiiile 


M  eMDfSet,  r^capitul^ns  «ii  pea.  C'^st  le  cas  #all** 
hm&  Ae  ^nombrer ,  comme  quaiid  le  chef  airive,  & 
k  vdlle  d'un  combat. 

U  avait  BIX  soeurs  religiecises  : 

Madame  Le  Maltpe  I'atn^e,  n^  ^i  1590. 

La  m^  Ang^Iique ,  n^ecu  1S91. 

La  mere  Agn6s,  fi^e  ^n  1593. 

La  sceur  AnBe-£ug6Qie ,  nee  en  4594. 

La  Sjoeur  Marie-Claire,  n6e  en  1600. 

La  sceur  Madeleine  Sainte-Ghrii^ne ,  n^e  en  ^Q0^. 

II  airait  trois  fr^es  : 

M»  d'Andilly,  I'atn^  de  iK^te  la  ^mille,  n^  en  1588, 
€'esl*4-dire  de  vingt-qualre  aits  plus  Sge  qu'Antoine. 

M.  rabb6  de  Saint  -  Nicdlas ,  qui  devint  ^v^ue 
|f  Angers,  n^  en  1597. 

2^Bjon  Arnauld ,  n^  ^  1603.  ' 

Ce  dernier,  le  senl  qui  n'eut  pas  le  temps  de  se 
^gagar  du  moiMle ,  i^att  lieutenant  de  la  mestre-de- 
camp  des  carabins  so^  soft  cousin  M.  Arnauld;  «  n6 
«vec  beaucoap  de  bon&es  quality ,  sans  aucun  vice 
Acmsiderabte ,  inen  fait  de  sa  personne ,  d'une  humeur 
douce  et  complaisante ,  agr^able  parmi  les  Dames, 
^r  quand  il  le  falloit  parmi  les  liommes  (1) ,  »  il  eut 
plus  d'un  secret  chagrin ,  fut  toujours  poursuivi  d'une 
4S0rte  de  fftcbeuse  etmle  qui  empScha  son  avancement, 
et  perit  finalemrat  d'un  coup  de  feu  au  siege  de  Ver- 
dun dans  une  sortie ,  en  1639.  Getie  mort  subite  avait 
^e  unegrande  douleur  pour  sa  sainte  m^re,  madame 
Arnauld,  qni  ie  cherissait  eitr^ement;  elle  s'y  r^ 
^^napourtant  eten  tira  m6me  sujet  de  remerciement 
jt  Dieu  de  ce  qu'au  moins  ii  avait  preserve  ce  cher 


LlVaiS   »EUXi(^ll£.  II 

Wk  de  mourir  ea  dml;  car  i^'^ftaU  sa  perp^tMNe 
waiotd  ,  en  un  iemp&  ou  ks  duels  ^ie&t  si  fr^uents 
€t  Ott  la  miserable  coulume  des  seconds  pouvak  y  en- 
pg^  ies  moim^  querelleiirs.  La  cenversion  du  jeune 
iinloine  vint  4  point  pour  la  consoler. 

On  a^elle €09%ver$%an  k  Port-Ro;ai  (nous  y  sommes 
accoutumes  dej^  )  ce  qui  semblerait  un  surcrott  pres-* 
que  sans  motif  dans  un  christianisme  moins  int^rieur. 
Le  jeune  Arnauld  n'avait  jamais  men^  une  me  autre 
que  reguliere.  11  avait  el6  ^iev^  d'abord  avec  ses  ne- 
leux  Le  Maitre  et  Saci,  doni  le  premier  ^ait  son  a!n6. 
Ayant  teitnine  sa  philosopliie  an  college  de  Lisieux , 
il  s'appiiqua  quelque  temps  au  Droit  et  y  prenait 
goAt )  mais ,  sa  mere  Ten  detournant ,  il  commen^a 
b  thdologie  en  Sorbonne  sous  M.  Lescot.  Gelui-ci ,  le 
mdme  qui  int^rogea  M.  de  Saint-€yran  k  VinoenneSi 
itait  confesseur  du  cardinal  de  Richelieu^  par  con- 
sequent peu  rlgoriste  k  Tendroit  (^  la  p^nit^oe, 
assez  bon  scbolastique  dans  sa  chaire,  mais  en  tout 
tres|)eu  augustinien.  M.  de  Saint-Cyran^  ejcicore  libre^ 
eonsuk^  par  ixiadame  Arnauld,  mit  entre  les  mains 
du  jeune  homme,  comme  pr^senratif  de  precaution  ^ 
les  opuscules  de  saint  Augustin  coacern^nt  la  Grftce; 
il  n'exer^alt  d'aiUeurs  k  cette  ^[)oq«ie  woune  direction 
habituelle  sur  lui.  La  these  appel6e  Tentative^  que  sou- 
tint  Arj^auld  pour  i^ijtre  bachelier  m  oovembre  1635 , 
et  qui  eul  de  I'^lat ,  se  ressentit  de  cette  lecture  de 
saint  Augustin  et  put  faire  sourciller  31.  Lescot.  Le 
nouveau  bachelier  se  disposa ,  par  un  redouhlement 
d'^ude  y  k  gagner  les  grades  superieurs ;  il  fut  admis 
i  loger  en  Sorhonne  {hospessorbonicus)  et  entraenU** 

cen^  4  P4qu§$  i§39«  Powtet  il  iMiW^  quail «» 


I 


1^  POAT-ROYAL. 

reste ,  une  vie  rekuivement  mondaine  j  il  etait  reoheiv 
ch6  de  mise;  U  faisait  rouler  le  carrosse  k  Paris,  nous 
dit  Fontaine ;  il  avait  des  b6n6fices  considerables  et 
des  dignity  dans  les  ^glises  cathedrales.  Ses  graves 
amis  enfin  gemissaient  tout  bas  de  ses  faiblesses ;  ses 
neveux  les  Ermites  Tappeiaient  dans  leurs  prieres ,  le 
demandaient  sans  cesse  a  Dieu  (1). 

Le  cours  de  sa  Licence  dura  deux  annees,  depuis 
Piques  1638  jusqu'au  carSme  de  164,0.  Ceux  qui 
s'engageaient  dans  cette  lice  <^taient  obliges  de  sou*^ 
tenir  trois  actes  publics,  d'assister  kceux  des  autres 
et  m6me  aux  Tentatives  des  bacbeliers ,  d'y  prendre 
part  et  de  disputer  k  leur  tour  selon  Fordre  marqu6. 
«  Et  comme  ordinairement ,  nous  dit  le  Pere  Quesnel 
en  son  Histoire  de  M.  Ammldj  il  se  trouve  un  fort 
grand  nombre  del  bacbeliers  dans  la  Licence,  le  tra- 
vail y  est  grand ,  et  on  y  est  toujours  en  baleine,  soit 

(i)  Quand  le  bon  Fontaine  parle  des  bto^flces  et  des  dignlt^s  dans  le»' 
dglises  calb^drales  dont  aojrait  joai  irrigali^remiBnt  lejeane  Amauld^  il  est 
poartant  nn  pen  inexact,  comme  cela  lui  arrive  qaelqnerois ,  ^cri?ant  de 
mtooire.  It  vent  parler  d'une  cbantrerie  et  d'un  canooicat  &  Verdan,  qae 
lui  fit  offrir  son  consin  M.  de  Feaqaieres ,  gonvernear  de  la  place.  Mala 
on  voit,  par  deax  lettres  d'Arnauld  k  madame  de  Feuquidres,  qu'il  refasa 
d'abord  sans  h^siter  cette  cbantrerie,  6tant  d^j&  sous  la  direction  de  M.  de 
Saint-Gyran ;  et  It  m^re  Angdlique,  ^riyant  k  M.  d'Andilly,  les  11  et  13 
octobre  1639  :  «  Le  petit  frire  est  bien  tkch^  centre  vous,  dit-ell«»  de  ce 
que  Yous  ne  Tavez  pas  averti  de  ce  qu'on  fesoit  pour  cette  cbantrerie*  Le 
pauyre  enfant  est  bien  embarrass^,  car  il  ta'en  veut  pas ,  et  il  a  raison... 
(!*a  toujours  M  son  intention  d^  refuser.  II  ayoit  seulement  peine  de  fft* 
Cher  M.  de  Fenquiires. »  11  n'aceepta  ensuite  que  sur  Tinsistance  du  cha- 
pitre,  et  d'apr^s  Tavis  formel  de  M.  de SaintCyran.  C'6tait,  au  reste, 
alors  une  grande  dignity  que  celle  de  Chantre.  Le  Prelat  du  Lutrin  n'est 
que  le  sup6rieur  d'un  degr6  et  le  rival  dn  Chantre.  On  voit  cette  impor* 

tance  dans  une  phrase  d'Arnauld  k  sa  cousine :  « Et  je  vous  supplie 

tris  humblement  de  croire  que,  comme  pour  n'Stre  pas  Monsieur  le 
Chantre,  ]e  n'en  serai  pas  moins  beureui  quoique  moins  riche^  je  n'ei^ 
sere!  paaaq^si^vecmoltisdepaiaiOD*  voire » etc a 


LlVRfi  Dt;tfXl£ll£.  i^ 

jf6w  attaquer  soit  pour  defendre.  Tout  s'y  fait  ^vec 
Tigaeur  et  avec  6clat;  toat  y  est  anim^  par  la  prteence 
des  Docteurs  qui  y  pr^ident  et  y  assisteut ,  par  le 
eoncours  des  premieres  personnes  de  I'Eglise  et  de 
TEtat  et  des  sayants  de  toutes  conditions...  L*on  pent 
dire  en  effet  qu'une  Licence  de  Theologie  de  Paris  est, 
dans  le  genre  des  exercices  de  litterature,  un  des  plus 
;  beaux  spectacles  qui  se  trouvent  dans  le  monde.  » 
C'est  bien  ainsi  que  le  consul  premierement  le  jeune 
Arnauld,  qui  abondait  de  toute  Teffusion  deson  coeur 
dans  cette  gloire  de  Sorbonne,  autant  que  M.  Le 
MaUre  dans  celle  du  barreau.  Nous  Vj  perrons  in- 
diner  toujours ,  et  m6me  convert! ,  m6me  plus  tard 
exclus  et  tout-^-fait  cache,  caresser  cet  id6al  de  dis- 
pute triompbante  et  ces  formes  solennelles  de  combat. 
A  la  difference  de  M.  de  Saint- Gy ran  si  int^rieur,  il 
n'aima  rien  tant  tout  d'abord  que  le  gouvernement 
parlementaire  de  la  theologie. 

£n  mftme  temps  qu'il  poursuivait  sa  Licence,  il 
professait  un  cours  de  philosophie  au  coU^e  du  Mans. 
Un  jour,  y  pr^sidant  a  la  thdse  d'un  de  ses  616ves , 
Y^allon  de  Beaupuis,  qui  fut  plus  tard  mattre  k  Port- 
Koyal,  et  le  voyant  press^  vivement  par  un  M.  de  La 
Barde  chanoine  de  Notre-Dame,  qui  attaquait  cette 
proposition  :  Ens  synonime  eanvenit  Deo  et  ereaturcBj 
le  mot  Eire  est  un  terme  egalement  applicable  k  Dieu 
et  k  la  creature,  il  vint  au  secours  du  soutenant;  mais 
se  voyant  presse  lui-m6me  par  de  solides  raisons ,  au 
lieu  de  se  tirer  d'embarras  par  une  r^ponse  telle 
quelle,  il  s'avoua  tout  d'un  coup  vaincu  et  promit 
'  publiquement  de  renoncer  k  son  sentiment.  Et  en 
effet,  %i^  an$  apris,  ^ans  les  theses  4u  m6me  M.  Wal- 


H  I'OIIT-hOYAt.. 

Ida  de  BMupnut  pour  la  TeiuMke  ^  theses  com{KMitei 
ott  eonfleill^  par  M.  ArnauM,  oefui^  M  manqna 
pas  d'ins^er  la  proposition  contraire.  G'est  14  ce  qae 
BOS  bona  hisUH*i6ns  appellent  Vaetion  hirdigue  de 
M.  AriH^ld.  Nous  voyoQS  d^ji  sa  chaode  candeur : 
telle ,  k  quatre-Tingts  ans ,  il  Taura  encore. 

II  soutint  magDifiqueinent  lesquatre  theses  vouloes: 
la  premiere  appeleeSor&ofimjftie^  lel2  novembre  4638; 
la  seconde  dite  Mineure  ordinaire  ,  21  noirembre  1A39; 
la  troisi^me  Majeure  ordinaire,  13  Janvier  1640;  et 
la  quatrieme  et  derni^re,  appelee  Facte  de  Ve$perie$, 
18  d^embre  1641 ;  tons  ceux  qui  en  furent  t^moins 
demeur^rent  fraj^es  d'^tonnement,  est-il  dit,  u$que 
ad  stuporeiHl  Au  d^bnt  de  sa  Licence ,  M.  Arnanld 
n'dtait  encore  que  tonsur^;  le  temps  pressait  poar 
les  Ordres,  ^r  les  lois  de  la  Facuh^  voulaient  qu'on 
&Lt  sons^iaer e  dans  la  premiere  ann^,  et  diacre  dans 
la  seconde.  Sur  le  conseil  d'un  savant  et  pieux  doe* 
teur  de  i^  amis ,  M.  Le  F6ron ,  ii  prit  un  pea  vite  le 
sous-diaeoi^M »  puis  en  out  scrupule  et  s^adressa , 
pour  s'en  6elaircir,  k  M.  de  Saint* Gyran  ators  pri« 
sonnfer.  tt.  d'AndiUy  sechargea  de  sa  lettre,  dai6e  de 
la  veiUe  de  Noel  1638. 

c  Permettez  <inoi  de  voas  appeter  de  ee  nom,  putgqae  niea  me  donbe 
h  Tolontd  d'etre  Totre  Fils.  Je  reconnois  assez  devant  lui  eombien  Je  me 
•Qis rendu iodigoe  decetfee qaalfCi^ et  que,  TOtre  chaiM m'ayaut  tani  de 
foil  teudtt  les  bras  pour  me  recevoir,  Je  m^riterois ,  par  «■  Juste  Jute- 
ment,  d*atre  priv6,  k  cetle  heure ,  d'un  secours  que  Je  n*ai  pas  assez  ns- 

eberchd  lorsquHl  s*oflfroit  k  moi  de  lui'mftme Je  suis  demeur^  taut 

d*aitBto  dans  one  perpMuelle  Uthargie»  Toyaat  le  Men  et  ne  le  Malut 

pas> m'^tant  contents  d' avoir  les  pens^es  des  enfantsdenteuy  en 

faisant  lbs  actions  des  enfants  dn  monde, et  J*ai  reconnu  par  une  mi- 

Hnble  ftpirleuer  la  T^rM  de  tette  parole :  Ftueinail^  nugadiaHio^tirai 


Sma  (It  Maaa  mm «l  obtewel  ^t  raaekinUMMi d*  li  J^gaMto}. 
^nfin^  Aion  P^»  depnls  eiiTiron  troii  semaines,  Dleo  a  eri^  4  moft 
eoMffv  ei  Bi*t  doling  en  mtee  tempif  tet  drriltes  poor  PAcontier.....  u 

II.  de  Saim^Cyraa,  lorsqo'il  i^eQui  cette  tottre^  ^e- 
Mit  4  peuie  d'6tre  rettr6  da  gvaad  DobIod  pow  lot- 
fc^et  UM  chatnbre  moins  ittsalubM}'  tftesooftpMi, 
trte  sofieytt  eifKore,  il  ae  put  qpie  ^fetar  awn  mdb 
IMMW  #  Irifiore  J.  dit*4l :  «  Je  o'ai  Hi  kn  Ibr^se  oi  h 
eommodBt^  de  vow  faire  s^oir  oe  qua  j^at  69m 
Fesprit  sur  fotte  snjet.  Yom  Ates  trap  heoteiut  &ta 
toe  iTMtt  1&  et  TOtts  dtes,  ek  je  me  aen^  beareiiK 
avae  wua,  s'ilesti  Trai  que  IMea  toub  ait  adreaad  i  ttei 
potti*  Totw  aandirire  dans  la  Toie  oik  il  voiis  a  mm.: 
YooB  (Mas  de? eoQ'  alattre  de  ina^  vie  aiisakdc  que  wrn 
6tea  devmu  aentteur  de  Dieu.  t  El  amc  ce  taet  q«i 
hi  ^tait  pmpre,  3  pertail  k  Vinstanv  le  deigt  sup  le 
faibfesecrot :  c  £iA  digmU^iBcioini&  voM  a  A|tf  eamiM 

Anmtiid  te  uu^pett  itomi^ar  eftrayi^d'ab^ 
sowDit  k  tent;  aaais  que  de^ailhil^  Mpb  f  lai  fallail^il 
venoiHier  aiu  dtacenab  et  partaut  ft  la  Lieeacev  q«ritler 
iDeaotiueBt  son  logement  deSovboiine^y  et,  par  Tiiefat 
^  en  fteuttwate^  expoaar  aans  douie*  M^  de  SRnailk 
€^fi«aai>dfs  oemiellea  riguAunr  :  r  le  veua  Mpfrfie , 
mda  Pdpe^  dene^preodre  paa  ce  ^ue  je  tbu^dlsrpour 
deaipp^twtes;..  Je  wia  forii  bies  par  veti^e  iefiti^  qnb 
ireus  vous  sacrifieriez  \oIontiers  pourvu  qne^veus  sie 
gagniez  k  J^sus-Christ...  Vous  m'obligerez  done  de 
me  iQabidep  si  vous  trouvez  k  propos  que  je.  me  r^im 
piiamteittmi  (1).  »  M.  da  SaJui^Cyraii,  une*  Ma 


16  lPORt«llOtAL. 

mafire  dti  coeur,  n'insista  pas  oQtre  mesure ;  il  lui 
r^pqndit  de  rester  comme  il  ^tait,  sans  changer  mSme 
de  demeure,  et  d'aller  jusqu'au  bout  dans  sa  Licence ; 
«  La  priSre  et  le  jeftne  deux  fois  la  semaine  vous  ser- 
\iront  d'6tinceUds  pour  allumer  ie  d^sir  que  vousavez 
d*^bre  k  Dieu.  »  Et  il  ajoutait  comme  fond  la  lecture 
de  TEcriture  sainte,  selon  son  pr^cepte  d'en  peser  les 
paroles,  toutes  les  paroles,  comme  si  Von  pesaittme 
piece  (tor  :  c  Gar  il  faut  vous  Mtir  une  biblioth^ue 
int^rieure  et  faire  passer  dans  votre  coeur  tdute  la 
science  que  vous  avez  dans  la  t6te,  pour  la  faire  re* 
monter  ensuite  et  r^pandre  lorsqu'il  plaira  k  Dieu.  li 
.n'y  ariendesidangereux  quede  savoir;  et  la  sentence 
du  Fils  de  Dieu  est  effiroyable  :  Abseondisti  hmc  i  $a- 
jpienli&ui(  vous  avez  d^robe  ceci  auxpretendus sages). » 
£t  il  lui  offire  trois  pauvre$,  dont  il  lui  indiquera  les 
noms  9  pour  hur  faire  VaumAne  le  Umg  de  eette  annie ; 
car  Taumdne  e%i  Vasyle  du  j&lmej  et  Urns  h$  deu:^  de 
rorajson,  ei  les  trois  ensemble  de  lapiniienee.  G'estainsi 
que  ce  grand  m^ecin  corrigeait  et  rectifiait  k  sa  isouree 
la  science  d'Arnauld.  Il  lui  fit  foire  une  donation  in^- 
t^rieure  de  son  bien  k  Port-Royal  avant  sa  premiere 
messe ;  les  mesures  k  prendre  pour  ex^uter  ee  d6- 
pouillement  furent  remises  k  un  temps  postdrieur. 
M.  d'Andilly  se  pr^ta  par  avance  k  tout  et,  sMl  le  fal* 
lait,  4  la  vente  de  Thdtel  patrimonial  quMk  avaient  en 
commun  (i). 

(1)  tJnd  grandeobseurit^  couvrd  en  g^n^rat  les  mesures  fieloniesqueli^s 
les  solitaires  de  Porl-Royal  donnirent  et  assur^rent  lenr  fortane  k  la  com- 
iMaiaat^.  II  ^int  on  moment  ot,  de  pear  de  confiscatioo,  its  dnreni 
placer  tears  foods  4 1'itranger,  en  Hollande ,  k  Nordstrandt ,  etc. ,  etc. 
Cetle  partie  finantiire  dat  se  eompliqaer  en  avantani ,  et  s*organiser  4 
mesare  que.  le  janstoismie  paisa  4  I'^tal  de  parti.  Ce  serait  qn  eorfein: 


A^raiiuid  done  ne  re^ot  la  prfttrise  ot  tie  prit  le 
bonnet  qu'au  terme  permis  par  le  saint  directeur. 
Dans  le  serment  que  font  les  docteurs ,  k  leur  r^p- 
lion,  ils  s'engagent  a  defendre  la  v^rit6 en  toute  ren- 
contre, mque  ad  effusionem  sanguinis^  jusqu'i  reffusion 
de  leur  sang.  Gette  parole,  qui,  pour  tant  d'autres, 
n'^tait  qu'une  formuie,  eut  tout  son  sens  et  son  poids 
redontable  dans  la  bouche  du  jeune  militant.  Ge  sang 
qn'il  brAlait  de  r^pandre  pour  la  v^rit6  colora  tout 
d'un  coup  son  front. 

VAngwiinvs  de  Jansenius  venait  de  paraltreen  1640 
et  commen^ait  k  faire  bruit,  Arnauld ,  poursuivant  ses 
^tades  an  sein  de  la  penitence,  s'essayait  des  lors  par 
divers  ecrits  particuliers  k  sa  grande  guerre  prochaine 
contre  les  jesuites  et  k  la  defense  du  livre  qui  allait 
porter  tant  d^assauts.  Mais  le  plus  grand  r^sultat,  tvis 
(k^latant  et  tres  prompt ,  de  son  6tude  dirigee  dans  les 
^o\e&  de  Saint-Cyran ,  ce  fut  le  livre  de  la  FrSquente 
Cemmimm  qui  parut  en  1643,  et  qui  vint ,  an  un  sens 
pratique,  indirectementet  plus  efficacement  que  tout^ 
aider  auxrudes  doctrines  relev^es  par  Jansenius.  Nous 
ne  parlous  pas  de  Touvrage  encore ;  nous  en  saisis- 
sons  seulement  Tinspiration  dans  Vkme  d' Arnauld. 
On  voit,  par  les  lettres  de  Saint-Gyran,  de  quelle 
ardeur  le  prisbnnier  lui-m6me  ^tait  d^vor6  k  la  suite 
de  la  publication  de  Jansenius,  et  quel  zele  de  feu  il 
dut  soufOer  au  jeune  et  vaillant  docteur.  Le  grand 
serviteur  de  Dieu ,  convenons-en ,  avait  eu  un  instant 
de  faiblesse  :  en  mai  1640,  k  la  soUicitation  de 

tbtpitre  ^onomiqae  que  celol  des  finances  de  Port-Royal  et  da  jans^- 
Aiime  depois  la  donation  du  grand  Arnauld  jnsqu'a  la  botte  d  Peireite.  Je 
eranis  que  les  ^I^ments  positirs  du  travail  ne  manquent;  car  le  secret 

*^ia  tiaii  pt^isaoent  w  ressort  n^ees  saire  d«  ceU«  i^\im 
II.  2 


4 


M.  d'Andilly,  de  M.  de  Liancourt^de  |i.  de  Chavigny 
particuliSremeot  (1),  il  s'^ait  laiss^  aller  &  ^rire  \m6 
lettre  k  ceiui-ci ,  qui  la  devait  montrer  au  Cardinal,  — ^ 
unajettre  explicative^  ivh  ^quivoqu^e,  sur  la  contrition 
etra^rrt^ionj accordant  a  cette  dernii^re  d'dtre  mf/iiant$ 
mee  le  sacremi^r^*  Mais,  la  lettre 4  peine partie,  il  septil 
sa  faute;  il  en  eut  un  amer  regret,  une  humiliatioii 
secrete,  ausaitdt  auivie  d'un  surcrott  de  hwiikmfinmi 
qui  le  mit  comme  bors  de  lui ;  c'est  dans  ces  tero^efi 
qu'il  en  ^crit  k  M.  d'Andilly  peu  de  jourii  apriif  » 
«  Je  vous  avoue  que  vos  langages  et  yo$  temp^fa- 
ments  que  vous  donne;s  aux  paroles ,  je  dia  te9  k^n 
d^mistes,  ne  s'accordent  point  bien  avec  I'^loqueaai 

(1)  L^on  Le  Bouthillier,  comte  de  Chayigny,  ^tait  neyen  de  cet  6v6qiie 
d'Aire  (S^bastien  Le  Bonthillier)  ayec  qui  U.  de  Saint-Grtan  atait  en  iiM 
fl  ^tt'oite  Uaiaofl ,  el  qui  ^Ult  opcle  ^galMnenl  de  rtbb^  df  |l|uio#.  Wt 
piatre,  secretaire  d'Etat,  gouyerpear  de  YioceoneSy  GhaYigny  fit  pour  le 
prisonnier  ce  quit  pouvait  sans  d^plalre  i.  Richelieu,  dont  il  ^tait  le  con* 
ideniiwime,  dit  Rets,  et  qaetqaea-iina  ajoutatent ,  le  fila.  II  payi  eher 
ceite  faveur  4e  pqiliion  i  la  mort  dft  C;|M4iaal.  K#i  de  |a  |9iift*ii|kRf  #  H 
devint  la  bite  du  Mazarin ;  d6poaill6  en  grande  partie  da  poavoir  qu'il 
ayait  esp^r^  poss^der  en  chef,  il  diHimula  durant  cinq  ana ,  entra  dani 
It  rr6nd«»  se  ratUeha  k  ramitid  de  H.  le  Frlnce ,  fat  tela  k  Tiaceniieei 
dans  le  prQpie  ch&teau  qu'il  conunandait ,  et  en  sortit  poor  Sotrigaer  dp 
plus  belle;  g^nie  habile,  hardi,  yiolent,  l^ger,  d*une  ambition  sans 
mesure,  incapable  de  cette  sagesse ,  dit  La  Rochefoucauld ,  qui  consiite 
k  aayoir  parfois  s'ennuyer.  Malgrd  son  intlmitd  pr^s  da  Bf .  de  SalttP* 
Cyran  et  ses  yisi^es  k  Port-Royal,  oii  nous  le  retrouyerons  en  p^erinafP 
ayec  M.  d'Andiliy  pendant  quelqu*une  de  ses  disgraces  d'ambilion ,  il  pe 
ftat  Jamais  qu'an  conyerti ,  dans  son  genre,  k  feire  le  jaste  pendant  de  la 
prineesse  de  Guemen^.  A  Tarlicle  de  la  mort  (ectobfe  165S),  il  fit  appdir 
un  peu  tard  M.  Singlin,  et  lui  remit  en  main,  a  lui  et  i  H  Du  (rii4  da 
Bagnols ,  des  effetS  montant  k  neuf  cent  solaoante  et  treUe  mUle  sept  e^t 
trents^uatre  Vtvret,  pour  6tre  restitu^s  comme  pen  sarement  acquis  :  Il  y 
ayalt  toutes  sortes  de  pots-de-vin  \k  dedans.  M.  Singlin,  par  d41icatf)S|i^ 
fit  pr^yenir  du  dipOt  et  des  intentions  la  yeuye,  qui,  comme  on  pent  crolfd^ 
6leya  chicane ;  ce  fut  une  graye  affaire  sur  laquelle  nous  troavoju  df)  ^ 
rieux  d^tailf  maQuscfits.  II  y  «era  r^venu  eo  temps  et  lieu, 


LIVRE  ftEUXliVE.  !• 

dM  pat^^i  ^i  atctioQS  et  d6s  iiHniTAii^Ms  qnti 

dbnne  la  ^&Tit6  divine  k  celui  qui  la  coDnoit  et  qui 
Taiflie  (1).  »  G'est  dans  une  saiiUe  de  eette  farfeur  re^ 
irouvee,  de  ce  bouillonnement  Qui  n^  le  quitta  (dtis , 
que  fui  6crite  k  M.  Arnauld  une  lettre  decisive  doot 
'A  fiiut  oiler  les  principaux  passages ;  <m  y  toit  bie&  ft 
nu  M.  de  Saint-Gyran ,  reley6  d'un  moment  de  fai« 
blesse ,  aiguillonnant  et  d^ehaiaant  ^  pour  ainsi  dire^ 
le  ^ie  pd^mique  du  grand  Arnauld  t 

4  Ttmpks  foctitift  et  imtput  foqumdt,  liB  fenips  de pirfer  M  Bi^lH;  ee 
8#r(ftt  im  Udmti  d«  le  tafre ,  eft  Je  ne  dome  mtilement  que  Biea  He  le  pi^ 
kiA  iBOM  irersomke  |far  qnelque  peine  viable  et  Xrh  sensible,  le  Teas  il 
dil  mmyent  que  Je  sid»  tris  lent  dant  let  gr«nde«  et  impoHmtes  ifftiMft 
1M9y  qvand  (e  tempt  est  arritd,  II  m*est  Impossible  de  changer  on  d« 
pcrdre  on  mometit  povr  aglr  siiis  cesse  dant  toute  tkmiw  de  mft  IflrmiM 
ei  de  flMK  poavmr, 

« .....n  n'7  a  point  tten  dis  douter  et  d%^ii^  dtc&i  eette  afliiMJ  t  qntnd 
nemr  denions  t<ms  p^rir  ef  faire  le  pliis  grand  yieahiie  qui  ait  Jattitff  ltd, 
noQS  ne  derons  plus  Watx  ses  serihons  (/«•  $ehnoM  que  St.  Babert, 
Htiotogat  de  Paris,  priehait  a  ffotre-Dame  e&ntre  te$  doetrinei  de  la  CtrAeif^ 
fans  T^ondti  k  umi  let  clieft  eii  pantiSiillef  i  tk6iu  tttMnta  dne  gtaiidd 
fanto,  an  jagemeni  de  tons  les  hommes  sens^if,  d  nonl  ne  r6potidloXtf 
pas. 

«»  m  eefttfn  ffttf  le  iReinei  et  l«  riieM^ 4««  tfetn  KfditgiMi 

(1)  A.  part  cette  concession  16g^e  et  sitAt  racliette,  le  eaptif  ne  m 
laissa  plos  snrprendfe  k  anenn  moment.  II  nTeat  Jamalt  sortoat  le  moif  drt 
rel^cbement  k  regard  de  la  personne  mdme  da  Cardinal.  A  tons  les  com* 
fitments  et  an  protestations  que  celui-ci  ne  manqnait  pas  d^  laf  fiiird 
adresser  de  temps  en  temps ,  II  ne  r^pondeit  gain  que  |mr  m  re^p«oi 
d'alMola  iilence.  SUL  eCkt  seulement  dit  qa'il  ^tait  son  senritenr  on  qoeiqim 
antre  parole  d^engagemeat,  il  eut  cru  m  pcrdre  et  ee  brtsar  devant  Dieu: 
ee  sent  se#  tertnes.-  Ht  oomme  M.  Le  Mattre ,  4  qdi  il  diiaif  cela ,  t^pW^ 
quail :  a  JMais,  Modsiemr,  qnefai^e  dene?  eneere flml-il  Men  iflpaBdiw 
qnelqne  cboee  ?  »  il  r^ondit :  «  BaUser  let  yeux,  et  adorer  DUu. » 

nu  solo  fixes  ociilos  ftYersa  tenebat. 

(VirgUe,  &ia«.  TI») 
Abiaii  fivit  aioater  pour  Uii : . 

nie  solo  fixes  oealof  #NNf«mr«^  mf«^fi«fft. 


30  PORT-KdYAL. 

Juqu'iii  prtont  boos  a  fait  tort;  mafs  c*est  ma  coatome  d*avoir  loa^* 
temps  grande  patience  en  semblables  alTairei  qui  regardent  Diea  et  TE- 
glise,  oil  Ton  n*a  pas  d'aalre  partie  que  des  Doctears  cathollques.  ^ons 
ea  serons  plus  forts  et  plas  assist^s  de  Biea  en  ce  temps  que  nous  deyons 
nicessairement  noas  d^fendre. ••• . 

« II  ne  faut  plus  user  de  silence  ni  de  dissimulation  de  peur  de  noire'a 
ma  liberty.  Je  me  sens  aroir  an  tel  fen,  en  ce  jour  que  je  yiens  de  c^l^brer 
la  l(&te  de  saint  Ignace  {nen  pat  Ignaee  d»  Loyola,  on  U  pento  bien),  qae«  si 
J'^tois  libre ,  je  ne  sais  ce  que  je  ne  ferois  point. 

ct  Cela  me  fait  voir  comblen  je  condamne  tous  les  silences  et  toutes  les 
omissions  qu*on.feroit  en  cette  affaire. 

<f  II 7  faut  nne  vigilance  et  une  action  continuelle,  pulsque  le  ten&ps  de 
le  faire  est  yenu. 
,  «  Ge  qu*on  dit  contre  moi  maintenant  plus  que  jamais,  est  nn  efltet  de  la 

cabale  qui  craint  ma  sortie Je  ne  puis  que  je  ne  prenne  ces  remue- 

ments  qu'on  fait  contre  moi  k  mon  avantage ,  et  que  je  ne  m'en  flatte  un 
pen.  Je  vous  dis  encore  une  fois  que ,  quand  je  croirois  rentrer  dans  le 
grand  Donjon  oil  j*ai  M  six  mois  et  oi!^  j*ai  pens6  mourir,  je  penserois 
faire  un  crime  de  garder  le  silence  en  cette  affaire  ^  dans  laquelle  je  tous 
prie  d*agir  avec  toute  Titendue  de  yotre  esprit  et  de  yotre  pouToir..,.. 

<c  Quand  j*aurois  fait  tons  les  crimes  du  monde ,  j*aurois  une  grande 
confiance  de  mon  salut,  si  Dieu  m'ayoit  fait  la  gr&ce  de  d^fendre  la  Gr&ce, 
non  pas  seulement  contre  les  H6r6tiques ,  mais  contre  les  Gatholiques 
mfimes,  qui  la  d^crient  d'autant  plus  dangereusement  qu'ils  out  drqlt  de 
parler  dans  TEglise,  et  quUls  t&chent  par  leurs  paroles  de  peryertir  tous 
les  particuliers  de  TEglise. 

«  Je  salue  tous  mes  amis,  et  les  snpplie  de  prendre  parti  cette  lettre, 
et  de  n'ayoir  non  plus  d*^ard  i  ma  prison  que  si  j'^ois  en  pleine  li- 
berty (!).]» 

II  icrivait  ceci  le  !•'  fevrier  1643  apres  cinq  an- 
nees  presque  accomplies  de  capti\ite  ,  encore  moins 
mate  que  le  premier  jour. 

S'etonnera-t-on  maintenant  de  la  r^ponse  du  car- 
dinal de  Richelieu  k  M.  le  Prince,  qui  sMnteressait 
ff^  de  lui  pour  procurer  la  liberty  de-M'.  de  Saint* 
Cyran  t  t  Savez-Tous  bien,  lui  dit  le  Cardinal,  de 

(i)  Lottns  ehretionnos  $t  spMuellet  de  Messirs  Jean  du  Merger,,*  (1744.) 
Pag.  501  et  suiv.  La  date  est  a  rectifier,  et  elle  a  parn  telle  h  T^diteur  des 
Mcmoira  de  Lancql^).,  tptn©  U»  pageJ16, 


LlVlflE   DfiUXliME.  21 

quel  bomme  vous  me  parlez  ?  %l  €stphu  dangetiux  que 
siof  armie%  (i).  » 

M.  Arnaald  n'^tait  pas  encore  prdtre  et  docteur 
lorsque,  le  28  ftvrier  1641 ,  il  perdit  sa  sainte  m6re 
que  sa  r^forme  int^rieure  avait  combine  d'une  con^ 
solation  isuprSme.  La  nuit  qu'on  lui  donna  TExtrdme- 
Onction  (4  f^vrier),  il  vint,  de  la  Sorbonne  oA  il 
demeurait ,  coucber  k  Popt-Royal  ou  elle  6tait  reli- 
gieuse  depuis  douze  ans  sous  le  nom  de  soeur  Catbe- 
Pine  de  Sainle-F61icite.  t  II  pria  M.  $inglin  de  lui 
pertaeUre  de  servir  de  clerc  en  surpiis  pour  assister  k 
la  c^emome;  inais  M.  Singlin  (c'est  Lancelot  qui 
par/e)  ne  le jugea  pas  k  propos ,  croyant  que,  puisque 
e'etoit  assgs  d'un  clerc ,  il  auroit  it6  centre  Tordre 
d'en  faire  entrer  deux  et  que  ce  $eroit  trap  doniMr  a  la 
nature.  Ainsi  il  n-y  eut  que  M.  de  Saci  qui  entra  pour 
assister  M.  Singlin.  Mais  M.  Arnauld  le  pria  au  inoins 

(1)  On  a  paTl€  aussi  da  peu  de  boone  yolont^  da  Cardinal  poor  Antoine 
Arnaold^  et  de  Ve^iee  de  presgentiment  qui  lai  fit  repooMer  ce  Jeime 
doetetir«  Les  biographes  onl  tons  insUti  sar  ce  qa' Arnauld,  qui  Jooisiait 
de  I'bospitalit^  de  Sorbonne  {hospes  Sorbonieut),  n'aarait  pa,  ma)gr6 
Viclat  de  ses  ihhes ,  devenir  atsoeU  de  la  maison  (soeias  Sorbonieus)  da 
vivafit  de  Bicheliea.  Et  en  eJfiBt»  Amaold,  reca  doetear  en  dicembre 
1641 ,  ne  put  6lre  admis  comme  membre  de  la  Sod6t6  de  Sorbonne  qa*a 
IaToassaintdei643.  Lorsqn^il  voalat  r^tie  en  mdme  temps  que  doetear^ 
en  1641 ,  on  sonleva  an  article  du  r^glement  centre  lai  :  11  avait  fait  son 
coan  de  pbilosopble  pendant  et  non  avimi  la  Licence » comma  Texigeaient 
les  statnts.  La  plapart  des  docteurs  de  cette  maison  ^talent  d*avfs  qa'on 
passAt  outre  en  sa  fttvenr ;  deax  voix  rteist^rent.  On  en  r^Kra  aa  Gar> 
dioal  moarant ,  aaretoar  d*an  de  ses  demiers  voyages.  II  connaissait  d^Ja 
Arnauld,  et ,  la  darnidre  fois  qa*il  avait  fait  visite  en  Sorbonne ,  II  avait 
ea ,  dit-on ,  la  cariosity  de  Valler  surprendre  dans  son  cabinet  pour  le 
IllictCer  sar  tfes  etudes.  Mais  iei  il  se  prononca,  d'an  air  de  regret,  pour 
robservation  strlcte  da  r^glement.  G'4(ait  peul-Stre  an  priitexte  bi^n 
trouv^  centre  le  disciple  encore  cacb6  de  Saint-Cyran;  c*6tait  pcat-Stre 
ilmpletbent  p^dabttsme;  car  n  y  avait  aossl  dans  le  Gafdinal-ininlstre  f^ 
profiHur  d*  Sorbonne, 


dire  pour  derni^re  parole,  afin  qu'il  la  w&fiiil^^l 
tffvtfi  89  a^  comsie  im  dernier  testament  et  eomme 
m]ffimft|it  Vofdn^  de  Dieu  sur  lui.  n  M » Si^lin  reviat 
0R  apportant  eette  r^ponse  :  c  Je  f ous  prie  de  dire 
•  k  mm  dernier  fils  que ,  Dieu  Tayant  engage  dajaa 
p  la  di&oae  de  la  v^t^ ,  je  rexhorte  et  le  conjure  de 
c  mi  part  de  ne  a'en  rel&cher  jamaia ,  et  de  la  aontenit 
ft  saps  aueupe  crainte,  quand  il  iroit  de  la  p^te  de 
t  miUe  vies;  et  que  je  prie  Dieu  qu'il  ie  mainti^ine 
$  dana  rbumilit^,  aftn  qu'il  ne  a'^l^ve  point  par  h 
ft  eonnoisi^aQce  de  la  v^rit6 »  qui  ne  lui  appartient  pas^ 
f  maia  k  Dieu  seuL  »  Et  quinise  jours  aprds^  comme 
ette  s'affsiiUissait  de  plus  en  plus ,  M.  SingUn  lui  de^ 
mstfadant  si  ella  n'avait  rien  k  dire  k  son  fils  Ie  futur 
docteuTy  elle  r^pendit  qu'elle  n'avajt  rien  autre  ehose 
ft  lui  reeommander  que  ce  qu-elle  aiait  dit  d^jft,  ft  sa* 
yoir  qu'il  ne  se  rel&fih&l  jamais  dans  la  difensede  layiriU. 
Ainsi,  toute  eette  guerre  in£akt^able  que  M .  Arnauld 
va  poursuivre  jusqu'ft  Pftge  de  plus  de  quatre-iringts 
ans ,  eette  guerre  a  Annibal  et  de  Mithridate  chr^tien 
qu'il ^xtretiendra et ranimeraft  travers tons lei» axils ^ 

Smnly  pufve,  bamii,  pfOferU,  FenfetiM  (1), 

on  la  \oit  b^nie  au  point  de  depart  ^  et  dans  ses  pre* 
mitres  armes,  par  une  m6re  mourante,  par  M«  de 
Saint- Cy ran  captif. 

Sa  m^re  lui  dit  presque  comme  celles  de  Sparte , 
en  lui  remettant  le  bouclier  :  Av€c  ou  dm^i  "^raie 
mdre  des  Machab^s. 

EtM.  de  Saint-Cyran,  dans  I'embrassemeHt  <)u*A(* 

(1)  BoileAa}  Bpifapk$  du  graa^  Jnauld^ 


IIVM  ftfeOtltlE.  If 

MmUi  6t  loi  tAirefnt  BhM  k  Yinceoiieit  to  d  mai  46^^ 
pendant  qu'ta  bout  de  la  France  Perpignan  ooonpait 
b  GMr^  -^  M.  de  Saint-^Cyran  r6p6tait  eneore :  «  H 
littt  aller  06  Dieo  mtoe  et  ne  rien  fairs  Iftohetnent  (4).  * 

Et  pourtant,  malgri  cet  aigniUon  enfonc6  si  airant, 
m^dgri  eel  6paron  chanss^  k  la  veille  des  armes  par 
des  mains  v6n^r^,  malgr6 1'enti^re  et  pieose  loyautd 
de  cosiir  avec  kquelle  il  y  r^pondit ,  je  crois  que  !e 
grand  Arnauid,  doctedr  plus  qu' autre  chose,  ontre^ 
passa  dans  te  fait  I'intention  de  ses  parrains  en  chr^ 
tienue  ohe^al^ie ,  qu'il  alia  trop  loin ,  combattit  trop, 
6t  qu'A  farce  d'avoir  raison  et  de  pousser  ses  raisons, 
U  mena  Port-Royal  et  les  siens  bors  des  irdes  pre- 
mieres dont  les  Umites  sont  atteintes  en  ce  moment. 
Je  r^pftte  cela  bien  des  fois  avant  d*en  venir  k  lui  en 
detail,  afin  d^  pouvoir  alors^  nos  r^rves  bien  poshes, 
I'admirer  tont^-fait  k  Taise. 

dependant  quelques  ehangements  avaient  lieu  k 
rint^rleur  du  monastdre  de  Port-Royal.  La  soeur 
Marie-Glaire ,  dont  il  a  6t6  an  long  parl^  (2),  suirvait 
de  pr^  sa  sainte  mere  et  mourait  le  jour  de  la  Trinite 
(45  ]uin)  1642.  Son  enterrement  se  fitlesoir  mdme, 
et  elle  fui  la  premiere  pour  laquelle  on  commenoa  de 
r^tabtir^  dans  Port- Royal  de  Paris,  Tancien  ordre 

(1)  a  ^e  sais  bien  aiie ,  lui  terivait  Arnaald»  que  vous  m'ayez  confirm^ 
dani  le  sentiment  qoe  j*ai  des  derni^res  paroles  de  ma  mire ,  et ,  dans  le 
moneot  eA  je  tons  teris  ceici,  it  me  vient  une  pensie  de  rintoqner,  si  je 

me  Ifoave  jamais  dans  la  pers^cutioa  effective £Ue  nous  a>  ce  loe 

semble ,  laissS  d*assez  graodes  marques  de  son  bonheur  pour  la  tenir  au 
nng'des  Elus  de  Dieu ;  et,  pour  des  miracles,  je  n*ea  recherche  point  de 

pi«B  gimnda  que  ceuz  que  je  ressens  dans  mon  ccBar> n'itant  pas 

mojna  le  filg  de  sea  larmes  que  saint  Augustin  de  celies  de  sainte  M9* 
Biqiie.  j» 

<«>  AH ^MA^tie  I  d^  ce  line  n ^  %m^  I,  p<  96d, 


34  PORT«ROYAL. 

d'^^iterrer  Ids  mortes  dans  la  simirficit^  ^rdigieose; 
car  on  avait  rapport^  du  Tard ,  k  T^poque  de  M.  Zamet, 
la  coutume  de  les  parer  de  fleurs  et  de  beau  linge,  et 
de  prodiguer  le  luminaire.  On  revint  au  monaslique 
rigoureox.  Lasoeur  Marie-Claire,  esUildit,  avail  trop 
aim^  la  penitence  durant  sa  vie  pour  n'en  conserver 
pas  les  marques  apr6s  sa  mort. — La  mere  Agne»,  aU 
mdme  moment  qu'on  enterrait  sa  soeur ,  etait  en  dan- 
ger de  mourir;  mais  elle  en  revint.  Elie  cessa  d'etre 
abbesse  k  la  fin  de  cette  ann^e  1642 ;  elle  gouvernait 
depuis  six  ans,  ay  ant  et6  r66lue  apr^  le  premier 
triennat.  La  mere  Ang^lique ,  61ue  k  son  tour ,  lui 
succeda  r  il  lui  faUut ,  sur  le  commandement  de 
M.  Singlin,  reprendre  cette  charge  qu'elle  avail  tout 
fait  pour  quitter.  11  n'est  pas  croyable,  disent  nos  Re- 
lations, comme  elle  en  eut  de  douleur;  ses  paroles  ne 
trahissaient  rien,  mais  son  visage  faisait  compassion. 
Au  moment  de  la  recmnaissanee ,  la  voyant  si  triste, 
plusieurs  des  religieuses,  malgr6  leur  joie,  ne  purent 
s'emp6cher  de  s'attendrir.  Pour  nous,  nous  sommes 
simplement  heureux  de  la  retrouver  ainsi  k  la  t6te  de 
son  monastere  ot  tout  est  r^par^. 

M.  de  Saint-Cyran  lui-m6me  sortit  de  Yincennes 
le  6  fevrier  1643.  Richelieu  6tait  mort  le  4  decembre 
precedent ;  mais  on  avait  accorde  deux  mois  aux  bien- 
stances.  II  etait  mort,  remarquerent  les  jans^nistes, 
le  jour  mime  de  la  ftte  de  SaitU'-Cyran.  lis  remarque- 
rent de  plus  que  Tepttre  qu'on  chantait  ce  jour^l'A  k 
la  messe  et  qui  ^tait  tiree  de  la  fin  du  dixieme  cha-* 
pitre  des  Proverbes ,  renfermait  une  etrange  applica-^ 
tion  et,  pour  parler  leur  langage,  q\x-elle  itait  une 
terrible  conjmqtur^ ,-  5  )La  cy^jpted^?  VJ^ternel  prplftnjje 


les  i^uns,  mais  leg  ans  des  mddiaals  seioiit  retrain 
ch^s  (1).  »  Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  rencontres  assez 
singuli^res,  Richelieu  mort ,  M.  de  Saint-Gyran  rede* 
Tenait  libre.  M .  Mol^  en  parla  le  premier  au  roi  et 
obtint  la  gr&ce  :  M.  de  Chayigny  pressa  le  mom^U 
M.  d'Andilly,  Vami  par  exeeUenee  ( comme  Tappelait 
M.  de  Saint  -  Gyran ) ,  le  vaulut  aller  qu^rir  lui-mdme 
dans  son  carrosse.  Tout  Yincennes  6tait  dans  le  trans* 
port ;  les  chanoines  du  lieu  le  vinrent  f(6iiciter ;  leg 
gardes  pleuraient  de  joie  et  de  tristesse  de  le  voir 
pavtir ,  el  its  firent  haie  au  passage  avec  mousquetades^ 
fifres  et  tambours.  Les  premieres  visites ,  avant  de 
rentrer  cliez  iui,  furent  4  M.  de  Ghavigny  qu*on  ne 
trouva  pas  ( madame  de  Ghavigny  se  montra  un  pea 
grande  dame^  et  M.  de  Saint-Gyran  se  promit  de  n*y 
retourner  jamais ) ,  puis  k  M.  le  Premier  President 
(Mol6) ,  qui  le  re^ut  d'un  parfait  accueil,  puis  k  Port« 
Ro^al  de  Paris ,  Tasyle  du  codur.  On  Ty  attendait ;  le 
matin  m^me,  au  r^fectoire,  la  mere  Agn^,  qui  venait 
d'apprendre  la  d^livrance ,  6tait  entree ,  et ,  sans  faire 
infraction  au  silence,  avait  d61i6  sa  ceinture  devant 

(1)  3*empnmte  cecl  en  particalier  an  chapitre  XVI,  line  n,  da  tome  I, 
d^niie  UUtoire  du  Jantenisme,  manuicrite  ( BIbliothique  da  Roi»  911 
Safnt-Germain,  5  toI.  in^folid),  que  )*ai  diik  ea  roccaiion  de  citer  an 
cliapjire  IX,  livre  I  (tome  I>  p.  S34)  du  prtent  oavrage.  J'ai  depais 
acquis  la  certitade  que  celte  histoire  manuscrite  est  de  M.  Hermanl. 
cbanoine  de  Beauvab ,  doetear  en  Sorbonne  •  ami  de  M.  Arnaald ,  et 
aulenr  arec  H.  de  Tillemont  des  Ties  de  saint  Atbanase ,  de  saint  Am- 
broise,  etc.»  etc.  Ge  savant  doetear,  qne  noas  aarons  encore  k  nommer  i 
la  rencontre ,  est  une  figure  pea  particnliire ,  qui  dit  assez  pea,  et  qai 
rentre  snrtoat  dans  les  coins  eontentieox  de  notre  s^Jet.  II  fait  preufe  en 
cet  endroit  d'pn  esprit  moini  6clair^,  ce  semble,  qu'on  ne  fe  voadraH 
ehez  nos  pieux  amis.  Ces  sortes  d^interpr^tations ,  au  reste ,  sont  g^n^ra- 
lement  tr^  prodigates  k  Port-Hoyai,  aassi  bien  qae  les  pr^dictiQQS  et  \§^ 


h  <Mi»D(IHMt6j  p^t  StoiOBt^t  d  ^teddi^t!  qti6  Him 
dtalt  rompu  IM  liebd  de  son  siei^Vitetir.  Gomme  bti 
itait  d6jft  prevenu  d'utie  gfftlidd  esp^ftace  de  el^tte 
Hberte,  ehacune  &  Pinstaot  fttait  compfis  :  ia  joie  se 
p^pBiidit  da  ctmt  mr  las  triages  sans  paroles  et  i^ans 
dldsipatido.  La  preddiSi^e  totreVlie  Alt  moins  solen^^ 
nelle  pourtant  qu'on  n'aurait  pu  s^y  attendre ;  toute 
la  Ck>mmunaut6  s^etait  r6unie  ail  parloir  de  Saint-- 
Xean,  vers  cinq  ou  l^ix  heures  du  soir,  pour  receyoir 
le  Pere  tant  desir^;  mais,  lorsqu'il  entra,  M.  de  Re*» 
bdorg ,  qni  avail  la  vae  fott  ba^se,  pr it  tine  lunette 
pour  lorgner,  ce  qui  fit  tiH  dn*  retigieuse,  et  celle- 
ci  en  fit  Hre  iine  autre ,  el  tc^lei ,  Ayailt  le  coeur  piein 
de  |oie,  ^dat^ent.  M.  de  Saint -^Cyran  dut  ajourner 
lies  paroles  plus  graves^ :  *  f^\6i&  bien  qoelque  cliose 
k  Tous  dire ,  mais  il  y  fadt  one  autre  preparation  que 
cda ;  ce  sera  pour  une  autre  fois.  »  £t  Ton  se  retira 
on  pea  confUs  de  eel  6olat  d'ali^gresse  innocente. 

It  sembiait,  ajeute  Lancelot ,  que^  m6me  en  ce  mo« 
ment  de  dispen^  si  naturelie ,  M.  de  Saint-*G jran  se 
t&i  dit  tout  bas  danft  sa  discrete  r^v^rence,  selon  cetle 
parole  du  Sage  :  FUicB  tibi  sunt,  nan  ostendas  hilarem 
fwiem  tuam  ad  ittos;  avez-vous  des  filles,  ^vitez  da 
\o\m  m^mlrer  k  elles  avec  iia  visage  trop  riant  (1). 

Mais  le  jour  de  FOetave  de  sa  sortie ,  on  lui  proposa 
de  celebrer  k  PortRoyal  une  messe  solennelle  en 
a^ion  de  grftces.  II  ^ait  trop  faible  pour  k  dire  lui^ 
ihfinae,  et  il  se  contenta  d'y  communier  avecr.6toIe(2). 
Ce  fut  M.  Singiin  qui  official  M •  Arnauld ,  eii  teroies 
d'dglise,  y  feisait  DIacre,  etM.de  Rebours  Sous- 

(1)  SwtMuiiqat,  ehftp.  Til,  ters.  39^ 


K  b  fin  de  la  messe  ^  jles  riellgi^usi^  chant^rji^t  \e  |V 
itottffi,  «  Biais  ee  qui  me  piput  pjiui^  raiwrqttaUtqM 
tout  le  reste^  icrit  Laneeiot ,  ftit  ce  que  je  tate  dire.  * 
Et  je  prie  qu'qn  iosiste  $ur  cbaqi;^  lign^  de  $ie  psis? 
fiage;  bous  asfiiatoas  tout  entiera  aui  aotes  de  ibm 
pieuses  vies  :  qu'elles  se  peigoent  trait  pour  traft 
daii#  uotre  ini&moire  I 

ft  Aj^  hb  '^  lhum»  M.  d*  StUHrGfraa  envora  Mb  dowesiipiB  ikm 
\k  lacilslie,  dice  iih^U  i^ioit  toiu  its  offictoBts  et  to  QftUbraat  do  t^aisMir 
iitor»  a  deUA  Uner  un  Psamft  lei  qa'ii  ptoHoH  i  HiM  de  omi  fenvoyett 
toi  \fA  pM  wnrirdeceBtiqiie  delete  el  d'eettendeftftfles  pewdUeii*^ 
reil  Joer,  c'est-e-dire,  toos  les  vendredis  et  tout  le  reste  de  n  fie.  BCoif 
Doas  onlmes  toes  ensemble,  et  apris  aToir  invoqu^  Dieu,  le  Diacre  tenant 
iu  fMuUeff,  le  Pnfetfe  ficha  vne^piRgla  dBdaoi ,  #to  de  pt^Bdn  cei|Be 
Dieu  nous  envoyeroft  pour  consoler  so^  ^ryiteur.  G'eit  iei,  ce  B19 
lemble,  0^  i'on  a  tout  sojet  d'admirer  sa  proyidence  et  sa  boDt4»  et 
d'attendie  tvec  patience  le  Jngement  qu'H  pr^re  tni  enneeale  de  1^ 
V^ritd  et  de  ees  d^eosears ;  ear  le  Psawne  qnl  neiie  (&elu|t  fot  le  XXX^ ; 
Jttdica  BumhM,  etc.  (Etemel,  plaide  contre  ceox  qui  plajdent  contre 
n<A,  fais  la  guerre  k  cenx  qui  me  font  la  guerre),  que  Ton  pent  lire. 
0^  rerra  que  e'eit  9Q  FMtiiqw  toet  de  eoMolatloii  po«r  le  0ervlle«»  de 
pieo,  et  ep  meme  {empfi  tout  de  \^  et  4a  ep^yp  pq|W  wm  qui  P^c«tr 
cntent  les  justes  :  il  seroit  capable  de  fiire  trembler  tons  les  plus  emport^ 
de  leora  eBnemlt,  t'lls  prenoient  ^  peine  d'y  Mre  quelqae  xMstiatk..... 
Quiiii  ^  M.  de  4e^M2Kan»  comme  ii  nvel^  v^  f^^^sm  ittfuMffi  k  si|ivip 
Oiea  dans  la  ptjjret^  de  9on  cour  et  k  le  regardc^r  jQsques  ilaes  le9  m^lnilr^ 
ehoses,  il  fut  d*autant  plus  surpris  de  la  rencontre  de  ce  Psaume  qull  nY 
en  a  point  de  plus  formel  pour  la  oongpnelBreoA  IfpB  Moll»  eiqi^l  efok 
JDjet  de  croire  que  Dieu  le  lui  envoyoit  par  rentremise  des  Ministres  de 
l^anlel ,  Mne  qu^l  y  e<M  aucune  pari.  II  f  oul^  to  chanter  k  rheure 
mtoe ,  avant  qne  de  sortir  de  sa  ptode.  K  pria  pour  ceta  que  Pen  ftl  rm 
tirer  tout  le  monde  de  to  Ghapetie,  afin  quMl  pM  se  rtpandre  avee  ploa 
de  liberty  en  la  pr^ence  de  Dieu,  lorsqa'ii  eFO|oil  n'aTeir  pliM  d'mipe 
ItaKdn  de  son  elfoslon  que  Dieu  mdme. 

soitit  M  sortie  de  prison.  II  eenimiiiie  mine  de  to  feite  to  Jenr  dt 
Piques  k  aa  paroisse  de  Saint-Jacqnes^dii-Hanl-Pas,  4  la  grand'oiMie, 
tarmi  le  peupte ;  ei eette  «leto  sar  to  mMiteia  esl  us  des  grea  grtofl^dii 


T 


1 


2ft  rOHf^llOTlL. 

cWlipoliMy  MOlU  fftmM  bkn  aiaei  de  le  eontidtor,  V.  6iiigUii«| 
moi ,  d'nn  Ilea  oA  il  ne  nooi  povYoit  pai  Toir,  poor  nous  Mificr  de  ui 
devotion.  M.  de  SaiDt-Cyran  €Mi  dans  one  effasion  de  larmes  en  chan- 
tant  ee  Piaame  i  &  la  fin  doqnel  ne  poorant  plus  ae  tenir,  il  se  jeta  la  face 
eontn  tenre,  et  demenra  \k  longtemps  k  gtoiir  et  k  soupirer  devant  I'antel. 
Les  Toies  de  Diea  sont  si  inconoeYables  qu*il  n*r  a  que  les  Saints  qni  les 
pnissent  p^ndtrer;  et  lorsqa'ils  Yojent  son  doigt  marqn^  quelqae  part, 
ia  grandeiir  les  nYit  tenement ,  qn'ils  sent  oomme  hors  d'eox-mtaes,  et 
ne  considtent  plas  ce  qoi  est  snr  la  terre.  II  me. semble  que  e'est  r^tal 
oA  entra  alors  M.  de  Saint-Cyran ,  en  repassant  dans  son  esprit  les  mer- 
yellles  da  Seigneur,  et  la  condaite  qa*il  aYoit  tenue  sur  Ini  dans  sa  d^H- 
Tranoe.  Mais  Je  m'imagine  qa'il  demandolt  anssi  k  Dien  par  ce  long  pros- 
ternement,  qu'il  Ini  plftt  de  changer  en  Mnidietions  tontes  les  yen* 
geances  que  ce  Psanme  lai  ayoit  fait  prononcer  centre  Mi  ennemis ,  afin 
que  leur  mort  ne  tfA  qn'nne  destmction  de  ce  qa'il  y  aYoit  de  mauYais  en 
en,  qni  en  (It  des  hommei  tout  nottTeaax,  comma  le  dit  si  sooYent  saint 
Angnstln.  o 

Que  vous  semble  de  cette  interpretation  de  la  cha* 
rit^  qui ,  devant  un  tel  ravissement  d'une  Sane ,  et  au 
plus  fort  de  son  extase  de  priere ,  n'imagine  rien  de 
plus  probablement  present  k  sa  pensee  que  le  pardon 
des  persecuteurs?  C'est  quelque  chose  de  cette  inspi* 
ration  commune  k  tout  vrai  Chretien ,  qui  a  depuis 
pouss^  I'abb^  Gr^goire,  cet  homme  de  bien  et  de  co- 
lere,  et  souvent  si  loin  du  pardon,  &  ne  pas  terminer 
ses  Ruines  de  Part'Rcyal  sans  un  voeu  de  clemence 
pour  les  destructeurs  mSmes ;  il  y  prie ,  du  fond  de 
r4me,  pour  les  jesuites  (1). 

(i)  Uaceent  da  passage  est  profond ,  sincere ,  et ,  qnand  Je  lis  beat ,  il 
m*anracbe  nne  larme.  L'aatew  n'y  arriYe  qae  par  degr^s  dans  ce  dernier 
cbapitre  plos  Eloquent  Yrainent  qa*il  n*appartient  d'ordinaire  k  un^radit 
anssi  saocad^  et  aassi  pea  icrivain ;  mais  ici  le  coBor  I'a  inspir^^  «  La 
tf  meditation,  s'terie-t-il,  semble  habiter  cette  contrte  oA  retentissaient 
« ladts  des  Yoix  m^lodieases  et  le  chant  celeste  des  Yierges.  Aojoard'hui  le 
«  silence  y  rigne ,  k  peine  est-ll  qaelqaefois  interrompu  par  le  claqaet  du 

« iMHilia  et  les  g^missements  da  ramier  solitaire  qui  habits  les  I6r6ts 

f/L  Sqr  oatte  terraase  de  lamalsan  dee  Oramget  oi^  tant  d^  savants  Uyt^  ayi 

a^maii^  kVi^»^^  liPMn»to|ll«|mft6temli(  ^ftfuUrVtiMW 


\ 


LIVAE  »EVXlftfC.  20 

tine  autre  visite,  qui  ne  nous  touebe  plis  moins  et 
qui  n'^tait  pas  moins  ch^re  k  M.  de  Saint«^Gyran  que 
aelle  qu'il  fit  k  Port-Royal  de  Paris,  c'est  sa  irisite aux 
solitatres  des  Champs.  U  connaissait  k  peine  ce  mo-« 
nast^re  des  Champs ;  il  n*y  ^tait  alle  qu'autrefois , 
voili  d^j4  bien  des  ann^ ,  en  visite  pres  de  madame 
Arnauld ;  et,  depuis  I'abandon  du  lieu ,  il  n*avait  pas 
eu  occasion  d'y  retourner.  C'^taitdonc  toul  ensemble 
en  ce  moment  comme  son  jNremier  et  son  dernier 
voyage ,  une  apparition  nouvelle  et  supreme  au  sortir 
el  k  la  veille  d^un  tombeau.  H.  Le  Maltre  surtout  Vj 
appelait ;  le  saint  disciple  Favait  vu  une  seule  fois  du- 
rant  sa  prison,  en  mai  1642;  mais  ce  n*avait  ii6 
qu'un  rapide  embrassement.  Ici,  ils  auront  au  moins 
une  journ^  entiere  d'une  intime  et  spacieuse  soli- 
tude. Je  suppose  que  ce  fut  en  mars ,  k  quelque  pre- 
mier rayon  de  printemps,  que  If.  de  Saint-Cyran,  un 
pen  remis ,  put  faire  le  petit  voyage.  Fontaine  nous  a 
racont^ ,  dans  le  plus  present  et  le  plus  vivant  detail, 

«  ees  arbres  antiqaes  plants  par  la  mafn  de  d'Andilly ! Qae  de  fois  da 

a  baat  des  rochers.  saspendas  snr  la  route  de  Che?reose ,  au  eoncher  du 
«soIeil ,  r^fltehissant  snr  le  soir  de  la  Tie,  je  me  llyrai  aax  impression^ 
c  qa'inspire  Taspect  de  ees  Heax ,  en  pensant  que  poor  la  derniire  fois 

a  peat-eire  mes  yeux  contemplaient  eette  solitude ! Baos  les  lieu  oA 

k  la  mori  exerce  plus  f^uemment  »%s  ravages »  au  milieu  des  cit6s,  on 
a  Toublie ;  id ,  je  retrouve  son  image  :  Tesp^ance  lui  6te  son  appareit 
a  lugobre ;  elle  n*est  plus  que  le  passage  des  t^n^bres  k  la  lumito ,  de  la 
c  erainte  k  la  certitude,  du  d^sir  k  la  rtellt^,  de  Texil  4  la  terre  promise. 

«  Dans  cetie  grotte,  Saci ,  to^jours  vaietudinaire ,  etc Sar  ees  cho« 

amins,  Je  rencontre  Hamon,  etc Ici,  Nicole,  fatigue  de  dis- 

«  putes,  etc »  £t  il  continue  d'toum^rer ;  c'est  en  acbevant  qu'il  dit 

comma  Lancelot »  mais  en  marquant  davantage  Teffort  do  pardon : «  Las 
« sacrificatears  de  Port-Royal  legnirent  leor  ftireur  au  sitele  suinnt ;  les 
€  fictimes,  en  tombant  sous  le  glaive  de  riniqnit6,  Mgu^rent  lenr  douceur 
« inalterable.  Les  hommes  qui  continuent  d'outrager  la  v6rii6  et  au  d6fton* 
« tim  ^otveni  <(|re  Vobfet  special  de  votie  leNieiie  at  de  fat  pff#BS. » 


fid  w§M*%^tjkt. 

f«tt»  ^y^  ^  1^8  utiles  4iB€iours<}ui  la  r^flnplirei^ti  Je 
lui  empni^2lerdi ,  seloa  ma  coutume  i  abondaiBin6Qt« 
C'est  d'aJUeurs  le  dernier  enlretien  de  M.  de  SaiBtr 

•  •  • 

Cjrraa  9vquel  itoiis  assisterons ,  et  eet  eatreilea  tou« 
cbe  i  toii(,  va  ao  fond  de  tout,  Education  des  en&ntii 
Utt^tore  morie^  genre  de  goik  et  de  talent  permig 
dans  PQf(-Ro;al :  ce  sent  autant  de  chapitres  essemr 
Mels  et  pour  n6u$  fertiles  k  medlter, 

«rle  n^  di's  tfdne  rlen,  ^rlt  tonUine,  de  ta  |oie  de  ill.  L6  jllaltre,  n^  dft 
iMtete  aNANMioMtiffMidlB  ce  d^seift :  e'^toil  nnejeie  cA  levieuB'atMclit 
(Mitel  de  part.  |«*^tat  des  persennes  poayoit  bien  changer ;  roaia  rien  nf 
cihangeoit  dans  le  cceur.  La  penitence  ne  ae  reiachoit  pas  dans  ces  ftmes 
ftirrentes  qtri  et>  Ihrdlent  iU  tonchtes,  iorsqa'eltes  revirent  de  lenrs  yeiii 
0eJliii  dool  ])iea  i^ltoli  aervi  pour  allumer.  en  eiles  oe  d^alr.  CeUe  nit'» 
l>ieB  loin  de  les  affofblir,  les  fortifioU  de  nouveait.  S'il  j  eut  jamais  riea 
qui  ptkt  fkire  qnelque  suspension  4  leurs  saintes  s6v6rit6s,  c'^toit  sails 
deote  ceiM  6^&atimt.  li  semMoit  qn'en  voyant  celni  qifon  av6iC  tatti 
d^irl,  09  litd^yoft  pHis  penser  qa'i  lajoie.  Cependaat  les  paroles*  1^ 
regards,  le  silence,  et  tout  Vair  de  ce  saint  homme,  oe  pr^cl^oient  que 
ta  p^riReiic^f  et  oii  croyoit  voir  un  nouyeaa  Jean-Baptiste  dans  le  desert. 
On  te«glsseity  €tt  le  l^ga^dant  et  en  f  ^oalant,  dn  pea  qn'on  dtoit  el  d4 
pen  qna  Ton  ft^isoit.  Qa  m  poavoH  soatenir  Je  ne  sals  qoiels  raycMta  df 
^aintet^,  qui  briUoient'^n  lui  de  toute  part.  Quadd  on  le  Toyoit,  comme 
9P  luge  qni  AToit  ei|  naain  la  balance,  reprocber  aux  plus  saints  qne  leurs 
CBuyres  n'^toient  pas"  pleines ,  appliquer  parlout  une  r^gle  d*br,  une  rdglif 
inflexible,  pour  faire  remarquer  h  chaeun  ce  quMl  y  ayoit  d^  moins  r^gU 
$n  si^ Tie ;,...,  quand  on  le  royoit  comme  dans  un  tremblement  continue!, 
de  peur  qne  U  rel^cbement  n^entrftt  iosensiblement  dans  les  Unres  que 
J)leu  loi  avoit  donates  :  la  joie  sans  doute  qu*on  avoit  de  revoir  un  tel 
llommQ,  quoiquHncroyable  en  sol,  et  presque  infinie,  ne  laissoit  paa 
4*dtre  temp^rde  par  une  frayeor  secrete  i  qui  fiusoit  rentier  tout  le  mondf 
dans  le  fond  de  son  cceur. 

«  Mais  qpi  dira  le  transport  que  ]f.  Le  Maltre  et  ce  saint  homm 
sentoient  Fun  iauUiO  Qn  se  revoyant?  Ayec  quel  feu  M.  L^  Maltre  «|f 
ieta-t-il  iaes  pieds!  Atcc  quelle  tendresse  M.  de  Saint-Cyran  rem- 
brassa-t-ii,  comme  celui  qu'il  disoit  4tre  le  seul  <ia'll  conooiasoit  6tre  bie^ 
revenu  4  Oieu  par  la  p^nU^nce  I » 

£St  0a  $e  parleq(  da  passe  ;  Uf.  de  iSaint-Cyrani,  Iq 
YftjNMI  imm  «»  d^MPk  ai  pMpM  k  la  8c4itiida^  W 


l0tt<4iiii49alpM  d»mi#  da  la  qiiinte  ipi'il  tfMt^M  m 
le  sadmnt  forc6  d'en  sartir  petir  dlter  babiter  UM 
ViUe,  au  le  Diahh  se  promene  toyjours  plu$  q^€  ctans  U$ 
MMiyis*  DuNiit  le  s^jour  A  la  Ferti*l|iloD»  M.  La 
Maltre  ^tait  iog6  dans  one  maison.  ot  il  y  avait  de| 
femiQ^s, «  sousuQ  t<»l,  coomaditM*  ddSauntrCyptiii 
oo  ii  y  dimi  diferirad  iiiati^re»  ftox  IHtMiOfis  dont  s'ao 
cu^e  David  dsins  ses  P^giumes  de  U  p^iiiteoc^f  «  Ce$ 
femmes  pieuses  avaient  parl4  d&  m  eoavepiir  et  da 
suivre  M.  Le  Maltre  an  d6sert;  M*  de  Saint-Cyran 
Atait  trembl6  i 

m 
w 

fv  Car  p^mmsls  4it  ili  JteMMlf  «i]Mati]Milito,  «iitf  *Miirill«ii  M 
«  n'^lre  c<ionp  <IQe  des  seqlf  fbfiiieqt »  Kl  be»i|C9|if|  plui  dta  i|iM  ^iK  diqi 
Kantres,  selon  les  expirieQces  et  les  connoissaoces  decliaeaD.  Jt  pn\$ 
«  4lto,  comaie  l'Ap6tr«  :  Mm  l^n^ramin  togHatimu  tju$,  it  sail  qn^tl  n^a 
It  pas  besoifi  dt  grande  funlUaf )t^  iti  df  loqgafs  cMNMalioni  poor  YAtmm 
« les  Ames «  e|  qa'one  tenle  yne  liil  suffit ,  B'^yai^t  pris  D^yid  «««  psf  Ul* 
« 1)  kttt  Itre  Vietii  dans  les  m^tiertf  poor  e|i  savoir  Jes  niseS'.*  Lai 
«  VKilnditt  nuagei  iotn  A  eraltidi^«-» 

On  m  i^appi^le  qu^  M^  ](i^  Mattroii  &  qw  dans  I4 
teipps  oil  avait  ^it  part  ^  la  qpainte  d^  M.  4a  Stint^ 
Gyrap,  s'^tait  brQaqueia^qt  reaola  k  ne  plus  boiigcf 
de  aa  cellule  et  &  oe  parlep  k  pw^Qn^«  H  fevieati  et 
C9usapt,  sur  ceUe  r^sohiMQll«  et  M.  (fe  Siiktt«<Cyrais 9 
4e  nQuvA!Mf  V^^  l)i^mfl  tottOM  d'uM  itiipbitit^  Uk^ 
v|ve : 

tk  le  vdtTs  snpplle  done  de  ne  pins  (liir<l  4  VaTenir,  4  TocGasiod  de  o« 
raviset  #aiittesd?^enieii&d^sagrialile9,  c<s  sortesder^sotutiomr,  dih 
«  qtMil(|4ef^9«  TOlr0  ii^inreiiwii  tow  wfUr,  de  ii«  bovger  da  Tt^tn 
ff  ehambre.  Permettez-mpi  de  tous  dire  que ,  ai  hqinine  dn  V^oiidq  ayof^ 
«  stjjet  dtf  teite  ces  r^solatioifs ,  ce  seroit  moi  quf  ai  6proQv6  depais  llioa 
«  aS|ifMiitl«iiittiil  ItMIA^t  fft  la  dMgfeiMi^  de»  h^nme^,  f€  tai  dis  fua 
«de  ceox  dn  monde ,  mais  de  ceux  qi^e  le  monde  eslima  en  dtre  det^o^, 

ft  ^  %*aToi^  t0Of  edflverMttofi  q«e  d<iif  In  C!(df.  $1  f  aToU  pv  (tre  mulirf 


m  de  MoniMpB  d^trfs  mt  llb6ffU>  poor  empldf«r  ^  r«»a»iiM  ct  dent 
c  Iwaref ,  J'aoroif  n^is  0ur  le  papier,  par  chefs  et  articles ,  la  Yari^i  de| 
ff  jagements  et  humenrs  des  bomineB,  et  de  mes  amis,  et  des  gens  de 
«  bien,  qui  ont  par16  pour  moi  (i).  Toot  cela  ne  m*a  pas  porti  plas'a\irnt, 
«  par  la  grAce  de  Bieo,  qn'i  des  admirations  iot^rieitres ;  et  Je  sols  pitSt 
«  k  rentrer  dans  les  m^mes  combats  avec  les  hommes ,  sans  me  soncier 
tt  des  6y6nements  qui  en  pourroient  naltfie.  Tons  Jugez  avec  quelle  ouver- 
fc  tore  Je  yoos  parla,  et  que  ]e  prends  plaisir  k  ripandre  mon  ecenr  dani 

«  le  v(^tre.  Je  erois  parler  k  moi-mtae  en  parlant  k  mon  singuUer  ami 

«  S'humiliery  sooflnrir,  et  d^pendre  de  Bieu,  est  tonte  la  vie  chr^tlenne, 
rsi  on  fait  ces  troii  choses  contlnuellement  et  tons  les  jours  avec  Joie 
c  et  tranqnillili  an  fond  de  I'lime. » 

M.  de  Saint-Gyran  cessant  de  parler  sur  ce  sujet  ^ 
M.  Le  Maltrelui  met  en  main  la  traduction  des  Offices 
de  Cic6ron  qu'ilavait  entreprise  sur  son  conseil.  M.  de 
Saint-Cyran  s'excuse  de  I'y  avoir  engag6  :  il  lui  est 
toujours  rest^ ,  dit-il,  un  scrupule  sur  cela.  Pourtant, 
parmi  les  raisons  qui  Tont  determine ,  il  allegue  la 
plus  considerable  :  Dieu,  selon  lui,  s'est  ^utdini  figuri, 
avec  toutes  les  verity  dei'ordre  de  la  Gr&ce,  dans 
I'ordre  de  la  nature  et  dans  Tordre  civil  que  dans  la 
loi  de  Moise.  Or,  il  a  remarqu^,  en  lisant  autrefois 
les  Offices,  une  v^rit^  concernant  la  puissance  des 
Prfttres,  qui  lui  frappa  Tesprit  et  lui  montra  claire- 
tnent  que  la  raisond'un  Payen  avait  mieux  vu  un  prin- 
ctpe  fondamental  de  toutes  les  puissances  civiles  et 
eccl^iastiqoes  imandes  de  Dieu  aux  hommes ,  qu'on 
ne  Tavait  fait  depuis  dans  les  Ecoles  :  a  Gar,  ajoute- 
€  t-il,  il  faut  avouer  que  Dieu  a  vpulu  que  la  raison 
€  humaine  fit  ses  plus  grands  efforts  avant  la  loi  de 
<  Gr&ce,  et  il  ne$e  tratmera  plus  de  Geircms  ni  de  Vir-^ 
«  giles.  »  Yue  ing^nieuse ,  perspective  inaccoutumee, 
qui  tendrait  k  partager  Thistoire  liU^aire  en  deux  et 

(1)  Tonjours  les  troit  amli  de  lob ,  ei  le^  ^om  amU  dc  eqitr. 


LivAfi  0EUXfi:irt:.  33 

4ui  1a  subbrdonne ,  comme  le  reste ,  k  la  venue  de 
Jesus-Ghrist  :  le  beau  surtout  d'un  c6le,  le  vrai  de 
Tautre.  G*est  dans  ee  sens  qu'un  penseur  Chretien  a 
po  dire  :  «  Dieu ,  ne  pouvant  d^partir  la  v6rit6  aux 
Grecs,  leur  donna  la  poesie  (1).  »  Dans  la  querelle 
des  ancieiisat  des  modernes ,  les  d^fenseurs  toot  litt6- 
raires  des  premiers  se  sent  peu  avises  d'un  argument 
rdigieux  si  transcendant.  Mais  cette  vue ,  qui  devait 
sembler  tres-jtistifiable  k  M.  de  Saint-Cyran  lorsquMI 
comparait  le  traite  des  Offices  de  saint  Ambroise  k 
celui  de  Ciceron,  cette  \ue  d'un  lei  divorce  presquo 
l^itime  entre  le  regne  du  libre  genie  naturel  et  le 
cbemin  du  Galvaire ,  qui  pouvait  6tre  encore  trte  spe- 
cieuse  en  France  k  la  date  de  1643,  chez  un  theolo- 
gien  pour  qui  le  Polyeucte  du  th^fttre  n'existail  pas , 
allait  devenir  sujette  k  bien  des  amendements  quelques 
anndes  apr^,  lorsque  tomberaient  coup  sur  coup,  et 
de  tout  leur  poids ,  dans  la  balance  chretienne ,  TO- 
raison  fonebre  de  la  Reine  d' Angleterre,  les  Pensies 
de  Pascal  et  Athdie. 

M.  de  Saint-Gyran,  une  fois  sur  ce  sujet,  en  \ient 
&  parier  de  la  composition  des  ouvrages  et  des  dispo- 
sitions qu'on  y  doit  apporter  : 

« II  hxki,  diUil  k  If.  Le  Mattre ,  se  considirer  comme  rinstrument  et  la 
cplmiie  de  Diea^  ne  s*61evant  point  si  on  avance,  ne  se  d^conrageant 
«  point  fli  on  ne  r^ussit  pas  :  car  il  v^  faat  pas  moins  de  grilce  poor 
« Writer  Tabattement  qiie  rdl^vcment,  puisque  Tan  et  Tautre  est  un 
ceffet  de  noire  orguell...  Yoas  avez  vu  dans  saint  Bernard  qa*il  corn- 
it  pare  Dieu,  au  regard  des  hommes,  a  on  ^crivain  ou  a  un  peintre 
«qai  conduit  la  main  d*on  petit  enfant,  et  no  dcmande  au  petit 
t  enfant  autre  chose ,  sinon  qu'il  ne  rcmue  point  sa  main ,  mais  qu'ii 
•  la  lalsse  conduire:ce  que  fait  soovent  riiommc  qui  r^siste  an  mou- 
«  yement  de  Dieo.  Cost  done,  dit  ce  saint  homme,  recriyain  et  non  Ten- 

{i)  PtfMtet  de  M.  Toub^rt, 

II.  3 


34  I'OaT-ROYI^L* 

a  fant  qui  ^rtt ;  et  il  seroU  ridicule  que  reDraiit,e4t  wniU  4e  .ee  (^a^U 
«  anroit  fait ,  puisque ,  pour  ^crire  toujours  de  m^me ,  il  auroii  beso&i 
«  d'af  oir  totijours  1e  lUdme  maitre,  et  que  sans  Ini  il  6criro!t  rldiculement. 
«  n  en  eat.  alQsl  de  Bien  et  dea  hommea.  G'est  pourquoi  il  n'y  a  lien  d9.4 
<K  raisonuable  que  rhumilit^  dans  les  trayaux  pour  Bien,  de  mtee  qu^ 
A  dans  les  dons  naturels.  Et  se  tenant  dans  ces  sentiments ,  on  croit  tout 
«  ensemble  en  yertn  et  en  lumi^e.  On  acquiert  une  force  menreiileitee,  H 
a  il  se  r^pand  une  odeur  de  pi^t^  dan^  I'ouTrage » qui  frappe  prenu^neol 
«  Tauteur  et  ensaite  tous  ceui  qui  le  lisent. 

*  e  G'est  pourquoi  j*ai  dit  depuis  peu  k  un  de  mes  amis,  que  les  ouvragM 
a  qui  ae  sont  fails  ayee  Tesprtt  de  Bieu  et  avec  uoe  entiftre  pureti  dH 
((ccenr,  se  font  ressentir  en  les  Usant,  et  qu'Us  produUeni .  de$  Mi% 
<(  de  grdce  dens  les  dmes  de  eeux  qui  les  lisent  dans  tous  les  siecles  da 
<f  VBglise ,  d  proportion  eomme  les  saintes  Ecritures,  Gar  il  y  a  trottf 
c(  sortes  de  livres  qui  6difient  TEglise  .et  les  fiddles.  Les  premfera  aOBt 
<<  ceux  des  Ecritures  saintes ;  les  seconds  sont  ceux  des  Gonciles  et  dei 
(( Peres ;  les  troisi^mes  ceux  des  hommes  de  Dieu ,  qui  ont  repandu  leur 
«  eceur  dsvant  lui  en  faisant  leurs  ouvrages,  Tous  les  autre* a  quetqaeiainiM 
«  que  soient  leur  sujei  ^  leur  matiere,  sont  livres  qui,  par  la  matier$  etp^ 
cc  le  corps,  tiennent  du  Judalsme,  et,  par  C esprit,  du  paganisme, » 

Et  il  remercie  Bieu  de  ne  hii  avoir  pas  permis  d'ex6cnter  Jusque  \k  lei 
onvrages  projet^g  qu*il  n*^tait  pas  assez  pur  pour  mener  k  iMnne  fill-*;  Il 
esp^re  que  la  prison  Taura  purifi6 ,  et  qu'il  en  sort  peut-etre  moins  in- 
digne  de  servir  de  canal  k  TEsprit.  Ge  qu'il  redoate  surtout ,  c*est  rot- 
gueil  spirituel  qui  souffle  en  nous  par  de  certains  airs  invisibles  :  cc  Gar; 
«.  apr^  qu^on  a  ruin^  la  eupiditd  des  richesses ,  des  hennenia  eti  dies  pfrt"' 
<f  sirs  du  monde,  ii  s*6l^Ye  dans  I'&me,  de  cette  mine,  d'antres  bonneuny 
«  d'antres  richesses,  etdautres  plaisirs,  qui  ne  sont  pas  dumonde  visible, 
iL  mais  de  rinviaib)e..Gela  est  ^pouvantable,  qn*aprte  avoir  ruin6  en  nout 
cc  le  monde  visible  avec  toutes  ses  appartenances  aptanl  qu'il  pept^lrv. 
<(  ruin6  ici  bas,  il  en  naisse  k  Tinstant  un  autre  invisible,  plus  dtt- 
«  ficile  k  miner  que  le  premier.  La  plus  grande  difficulty  est  k  le  cbb- 
<(  noltre  et  k  le  bien  discerner ;  ce  que  peu  de  gens  font ,  parce  que  c'est 
« \k  oA  les  esprits  de  malice  font  leur  Jen,  et  ]e  ne  vous  en  ai  parI6  qtae 
«  par  rexp6rience  que  j'en  ai  dans  moi.  n  Et  il  ajoute,  plus  hnmblement 
sans  doute  d'intention  que  d*image,  mais  au  moins  tr^s  ing^ieusemettt  i 
«  Un  tel  avis  est  autant  pour  moi  que  pour  vous.  Je  fais  presque  toi^our^' 
«  comme  le  bon  cavalier,  qui  se  remue  et  s^excite  lui-mdme  au  combat  en 
<K  remnant  et  excitant  le  cbeval  sur  lequel  il  est  mont^. » 

Solvent  d^exceilents  pr^ceptes  sur  la  maniere  de 
r^gler  la  science,  la  lecture  et  Tetude;  il  donne 
jusqu'i  six  regies  consecutives ,  maisnuUe  part  ri^n 


LIVM  ftfiVXltMC.  ^5 

^vA  i^^mbie  au  pr^epte  tde  Deapr^ux  :  r%»  fak 
mr  k'iMtier.t.U,  de  Saint-Cyran^  bien  lom  de  M, 
vM^diraft  zH/ne  sevie  fabymu  Tcvjl  de  It  GrAeet 

/'ai  otnis  nnc  adttiraUe  page ,  c'est  lorsque,  jeiatti 
ies  yeu3f ,  4  un  moftimt»  sur  b  biUiotyque  de  M.  La 
aiattpey  11  se  met  k  pagev,  en  quelqued  mots,  chaque 
auteur  qu'il  wit,  chaque  P6re  :  elas^ment  sup6* 
rimr  et  veritablement  souverain  de  toyte  la  litt^rature 
ecd6siastiqae ,  saint  Augnstin  et  saiiA  Chrysostdme 
en  tfete,  et.les  autres  k  la  suite,  chacun^  son  rang 
et  sdon  son  degr6  d'importance,  jusqu'a  saint  Ber- 
hard ,  a  saint  Thomas  et  aux  scholastiques.  «  Saint 
JlSernard,  y  dit-il  magnifiquement,  est  le  dernier  des 
P^pes ;  c'est  un  esprit  de  feu ,  un  vrai  gentilbomme 
Chretien,  et  comme  un  philosophe  de  la  Gr4c6. » 
Pour  isaint  Thomas ,  il  le  trouve  certes  un  Samt  ex- 
traordinaire et  grand  theologien ,  mais  par  maniSre 
4e  correctif  il  ajoute  :  «  Nul  Saint  n*a  taht  raisoiin^ 
sur  Ies  ehoses  de  Dieu.  »  De  saint  Thomas  sur  tout 
datS  f  habitude  humaine  qui  a  pr^valu^  dans  Ies  siecles 
suivants ,  de  traiter  la  Tyologie  par  methode.  La  tra- 
dition insensiblement  s'y  perdit,  elle  n'eut  plus  que 
des  resles  qui  surnageaient  qk  et  \k  dans  I'usage,  el 
qu'il  importait  grandement  de  ressaisir  d'ensemble » 
de  6omplet6r  4  des  lectures  directes  et  de  revivifier  : 
il  faut  toujours  aller  anotre  source  (!)•    , 

Pendant  que  MM.  de  Saint-Gyran  et  Le  Mattre  sont 
k  causer  ainsi  dans  la  chambre  de  ce  dernier ,  Lan- 
celot ^tant  present,  ils  se  trouvent  interrompus  par 
ies  cris  d'un  paiivre  paysan  qui  vient  demander  se- 
coiirs  pour  sa  femme  en  couche :  le  nouveau  ne  ^fait 

(i)  YonUiney  Mimmru  (1738) i  tome  I,  page  176, 


36  PORT-ROYALi 

iiMMrt  san$  bapttme.  Cela  met  ces  Mettneim  sor  le  dm- 
pitre  des  enfants,  et.M.  de  Saiot-Cyran  8*y  developpe 
h  loisir.  II  y  a  d'abord  des  choses  dures  et  pour  noua 
un  peu  r^voitantes;  mats  il  y  a  aussi  des  choses  biea 
justes  et  tendres  jusque  dans  leur  s6v6rit£»  et  je  nie 
hite  de  les  dire;  c*est  le  yrai  pere  des  Ecoles  de  Port* 
Royal  qui  ira  parler  :     . 

«  Je  Yoiis  avone ,  difoiMI  k  M.  Le  Maltre,  que  ee  leroit  ma  devotion 
«  de  poQTOir  lenrlr  les  enTants.  Etant  aa  Boil  de  Vincemief ,  Je  nTocea- 
«  pois  avec  le  petit  neveo  de  U.  le  Ctaantre;  Je  loi  montroit  let  mdi- 
cr  ments ,  les  genres  et  la  syntaxe.  Qaoiqa*il  tiki  nevea  da  Chantre ,  il  Molt 
«  fils  d'ane  Jeone  veaTe  fort  pauvre ,  ayant  d'alHeurs  d'aotres  enfants* 
«  Apr^  ravoir  noarri  qnelqae  temps ,  Je  TeDTojiit  4  M.  Le  Ghamlitier^  4 
«  Saint-Gyran.  Jele  lai  recommandai  comme  an  enfant  de  Diea^  et  qae 
«  J*aimoi8  aatant  que  s*il  eftt  M  le  mien  propre.  J*aarols  pa  le  garder 
«  comme  ane  espice  de  Jonet  dans  ma  prison,  mais  J'aimal  mieax  m*en 
«  prl?er  pear  le  tirer  de  bonne  heure  d*an  lien  o4  il  ne  poarolt  atanoer 

«  dans  la  ?erta J'ai  aassi  ilev^  an  petit  mennisler  qat  est  encore  4 

ff  Saint-Gyran.  Je  donne  ordre  qa*on  lai  parle  d#Biea  de  bonne  beure » 
«  et  qu'on  le  fasse  prier ;  car  sans  cela  on  ne  fait  rIen.Taime  extr€iilemenl 
« toate  sorte  d'enCints.  J'envoye  aossi  le  petit  Y.  4  mon  Abbaye,  poor 
«  ^prourer  pendant  six  mols  »%  Toadroit  tcndre  4  la  religion  on  4  r4lade; 
«  et  y  soifant  qa'on  en  Jagera ,  Je  me  r^soudrai  4  le  mettre  dans  qaelqoe 
tc  travail  on  occopatlon  qai  ne  soit  pas  pirillense,  s*il  ne  veut  se  donner'4 
«  Diea...  Je  yoas  Ills  toat  ee  detail  poor  vooiimontrer combien  J'alme les 
«enfants;  et,  comme  la  Charity  dit  qa'il  les  faat  aimer  et  prendre  4  la 
«t  mamelle,  ma  devotion  an  Bois  de  Yinoennes  Moit  de  me  charger  d'en- 
ttfants  4  cet  4ge-14,  de  payer  les  noarrices,  de  tear  faire  acheter  des 
m  ebemises  et  aatres  linges.  J*avois  mtoe  envle  d*envoyer  ters  les  fron- 
«  ti4res  reeneiliir  qnelqaes  petits  enfiints  orphelins,  qai  n*eassent  ni  p4re 
«  ni  mdre,  poar  les  nourrir  en  mon  Abbaye.  Ad  ai6«r«  poriahiminit  at 
«  fttp«r  genua  bhndimtur  vobit  (1).  On  me  parla  d'm  aatre  petit  encore » 
« lorsqae  J*i6tols  pr4s  de  sortir  da  Bois  de  Yincennes,  et  Je  Tai  enYoy6,l4 
«  bas.  Tal  roalo  qa'il  sikt  qne  c*4tolt  un  Abb4  nomm<  tel  qai  le  ftisolt 
«  nourrir,  pour  lequel  on  le  deyoit  faire  prier  Biea  tons  les  Joars ,  pafce 
«  que,  son  p4re  et  sa  m4re  6tant  morts,  c^est  maintenant  comme  son  pere. 
«  Quand  lis  seront  grands ,  Je  leur  ferai  apprendre  an  m6tler,  oa  Je  les 
«  feral  tiever  salon  le  don  de  la  gr4ee  qae  Je  lemarqaeiif  en  eai«  Gar  Je 
« t4ehe  toujonrs  d^aToIr  soin  d*eux ,  qaand  J^ai  ana  fols  eommenci^  aln 

(I)  Isaie,  LHYI,  «. 


.•:••..:* 


LlVk£  DEDXliMfi.  37 

I  .  -       •  .• 

« (|Qe  BOO  aiim6Ae  loit  sembltble  k  Vamnftne  et  i  la  gtket  que  DiM  now 
«  Ml;  ct  e*Ml  QM  aamOfte  piopn  am  rtyronv^  A  ella  B'eit  J«qi*a« 
4  tool.'* 

•  ♦ 

,  Nous  saisissons  ici,  dans  toute  la  simplicity  et  Tac- 
ti^te  de  sa  source,  riospiration  charitable  par  laqueUe 
les  Eooles  de  Port-Royal  se  fertiliseront :  elle  est  sortie 
toutentiere,  etcomme  d'unseul  jet,  du  coeur  deM.  de 
Saint-Cyraa.  L'&prete  des  doctrines  (notez-Ie)  ne 
Quit  ea  rienik  la  tendresse  et  presque  k  la  maternitd 
dfis  soins;  cette  esp^  de  fatality  de  la  predestination 
n*6te  rien  k  la  soUicitude  des  efforts.  M.  de  Saint- 
Cyran  ne  regardait  pas  I'enfancei  avec  ce  sourire 
aimabie  et  confiant  qu*on  a  trop  l^gerement  peut- 
etre;  je  laisse  bien  loin  ces  peines  du  feu  aux- 
quelles  il  les  croyait  vouis,  1^  mis6rables  petits 
dtres,  sMls  mouraient  sans  bapt&me.  Mais,  sur  la 
terre,  Tenfance  pour  lui,  et  non  sans  quelque 
riaison,  6tait  chose  ierribU  comme  le  reste;  I'in-^ 
nocence  du  bapt£me,  chez  eux,  lui  paraissait  vite 
perdue  et  aussi  difficile  k  reeouwer  ( une  fois  perdue) 
qu'a  aucun  kge :  «  Les  esprits  des  m^chants ,  pen- 
sait-il  airec  profondeur,  se  corrompent  en  naissant , 
et^  un  grand  fourbe  est  quelquefois  fourbe  a  dix  ans 
comme ^  quarante.  »  II  disait  encore,  en  une  tres 
juste  et  {Mresque  gracieuse  image :  «  ...  Quandle  plus 
sage  homme  du  monde  auroit  entrepris  Tinstruction 
d*un  rafant  que  Ton  voudroit  elever  pour  Dieu ,  il 
n^  r^ussiroit  pas ,  si  Dieu  mdme  ne  pr^paroi  t  aupa- 
rayant  le  fonds  de  son  coeur  :  les  peintres  choisissent 
le  fonds  pour  faire  leurs  plus  belles  peintures  et  le 
ptdpftrent  auparaifant.  G'est  k  Dieu,  et  non  k  nous, 
de  former  le  fonds  des  $mes  et  de  faire  cette  premiere 


pr^paPnUon  (4). » llais,  cela  etant^  tt  ne  jiigeait  pas 
pepififis;  d^  solnder  le  myst^re  de  Bieu  sur  les  Hmes,  et 
il  travaiilait  comme  si  tout  restait  k  faire,  sachant 
t>ien  q[ue  ce  ^ui  nous  est  demahd^^  ce  n'est  pas  le 
succes,  mais  le  travail  m^ine  (2).  Et  il  disait  ainsi  i 
^.  Le  Jifaltre  en  acheVant  : 

«  U  faul  toufom  prier  pour  les  &meg  det  entmlM ,  el  toitfoan  veiller^ 
«  feisant  garde  comme  en  nne  yille  de  gaerre.  Le  Diable  fait  la  ronde  pac 
«r  dehiors.  It  attaqtte  de  bonne  heare  les  baptises.  U  f  lent  reconnoitre  la 
4t  place  *»  si  te  Saint-Bsprit  ne  la  remplit ,  il  la  remplira.  II  attaqae  les 
fli  epftats ;  et  ils  ne  le  combattent  pas :  il  Taut  le  combattre  pour  eia.  Une 
«  {vraie  Jetde  d'abord  lorsqu'on  s'endort,  lui  sufBt.  II  ne  cberche  ^ue  de 
«  ^elites  on?ertares  dans  les  Ames  tendres,  timuloi,  dit  sAlnt  Grigoire. » 

.  L'entretien  £tait  &  sa  fin ;  M.  de  Saint-Cyran  de- 
inanda  ou'op  fit  yenir  H.  de  S^ricourt^  qui  n'avait 
point  pani  encore.  Tandjs  que  M.  Le  Mattre  et  ces 
])(essieurs  raccompagnaient  au  depart  jusqu'au  car- 
i''psse,  M.  de  Saint-Cyran^  qui  \oyait  dl)k  daps  leurs 
regards  \es  larmesdes  adi$ux^  )eur  r^^p^tait  combien 
il  trouy^ijt  beau  ce  desert ,  et  ({u'il  en  fallait  surtout 
r^pecter  |e9  ]i)0|s»  n'y  rjea  laisser  dSp^rir^  et  qu|il 
allait  fai^re  bien  des  feprpches  k  1st  m^re  Ang^lique 
d'ayojr  pu  quitter  une  si  belle  solitude.  ple-mSpae , 
4epuis  long-temps^  la  regrettait  tout  bas ,  et  cela  ngus 
prepare  k  y  voir  revenir  un  jour  tons  nos  personn^ge^j 
et  les  religieuses  aussi. 

(1)  Lettre  LIII ,  a  madame  de  Gaemen4. 

(2)  £t  qui  done  pouyait  mieax  appi^cier  les  effets  da  travail ,  da  per- 
pitael  travail  Chretien ,  que  M.  de  Saint-Cyran?  II  y  a  de  ces  arbres , 
comme  disent  les  Jardlnlers,  gid  tt  iieUknt  tanL  M.  de  Saint-Cyran  le 
d^yaitsentirenlui-m^me;  il  itait  un  de  ces  arbres.  Ce  fatle.cbristia- 
nisme  seal ,  an  rejet  de  Tarbre  de  la  vraie  Croix ,  qui ,  grefllfi  ad  coear  de 
cette  nature  an  pen  sauvageonne ,  Tadoucit  k  la  longue  >  Tbamanisa ,  la 
m^irii » el  lot  at  porter  finaiement  oes  fhiits  acfvii » tardilli  ^nMis  d'one 
si  ^T9l!l•^s•  Inrne^. 


tlVRE.  DBUXliVE.  30 

^  Um^  pmeqne  1qou$  spmmes  k  &adi«  bs  id6es  k 
lew  aowce^  il  y  a  &  ft'arrftter  sat  ua  des  points  du 
precedent  entretien.  Tout  ce  qu'on  tient  d'entendre 
dfre  i  M.  de  Saint-Gyran  de  la  scieace  permise  et 
des  livresque  Ton  compose  en  Tuede  Dien,  s'appliqu6 
trop  k  Tensemble  des  ouirrages  sortis  de  PortrRoyd 
durant  cette  periode  et  in^nfe  durant  les  suivantes,  et 
en  cons^titue  trop  essentiellement,  si  on  pent  aihsp 
parler ,  la  theoriei  pour  que  je  ne  la  fixe  pas  des  k 
present  dans  son  ensemble,  et  pour  que  surtout  je 
ne  la  mette  pas  naturellement  en  contraste  avec  la 
theorie  purement  litt^raire  et  academique,  dont  nous 
trouYons  la  critique  expresse  dans  la  bouche  mdme  de 
Saint-Gyran.  Gelui-ci  en  effet,  par  les  soins  empress^ 
de  D'Andilly,  connut  Balzac,  Vaeadimiste  par  excel- 
lence ,  et  le  jugement  profond  et  piquant  quMl  porta 
du  personnage  concourt  k  I'telairer  singuli^rement ; 
c'esl  un  &-propos  imprevu  qui  \ient  en  aide  aux  juge- 
ments  les  plus  vifs  partis  d'un  tout  autre  c6t6.  M.  de 
Saint-Gyran ,  en  un  mot ,  donne  k  peu  prSs  enti^re* 
ment  raison  sur  Balzac  k  ce  qu'en  dit  Tallemant. 
Le  Chretien  et  le  satirique  s'entendent  k  percer  k 
jour  cette  wnit^  litt^raire  transcehdante  dont  il  offre 
le  plus  magnifique  exemplaire.  G'est  que  rien  n'est 
plus  p^n^tranty  bien  que  rien  ne  soit  moins  sati- 
V^(m^9  que  \e  g6nie  chretien. 

Get  examen  de  Balzac ,  ou  now  aliens  nous  engager 
avec  la  lunette  de  Saint-Gyran,  a  d'autant  plus  d*in- 
terfit  pour  nous ,  qu'a  pah  %  Provinciales  et  les  Pen- 
$i0$  de  Pascal ,  et  k  part  Racine ,  la  thtorie  litt^raire 
chr6|ienrie  de  Saint-Gyran  a  doming,  inspire  et  comme 
aiJect^  la  litt^rature.entiece  de  Port-Royal  et  toute 


40  V6hT'MYkL. 

ceftte  maniSre  d'^rire  saine,  judicieufia,  essetttidte^ 
allwt  au  fond,  mais,  il  faut  le  dire,  m^diocremant 
d^gante  et  precise,  tres  volontiers  prolixe  au  con- 
traire ,  se  rep^tant  sans  cesse,  ne  se  chAtiant  pas  sur 
le  detail,  et  tourn^e  sur  tout  k  Teffet  salutaire  (1).  On 
remarquera  tr^  sensiblement  cette  fa^on  dans  Nicole, 
qui  aurait  pu  certes  en  Svoir  une  autre ,  s'ii  y  avait 
pris  garde  (2).  M.  Hamon  et  Duguet,  si  capables  de 
precision  naturelle ,  d'imagination  nette  ou  d'analyse 
vive ,  n^ont  pas  soigne  en  eux  ces  quality  et  ne  les 
out  pas  amenees  sous  leur  plume  k  reiat  de  talent 
litt^raire.  Racine,  qui  s'^tait  forme  au  goAt  difficile 
en  dehors  et  sous  Boileau ,  rapporta  ce  talent  dans 
Port-Royal  et  Ty  eut  seul  comme  pour  tout  le  monde. 
Mais  Texemple  le  plus  merveilleux  c'est  Pascal ,  qui 
I'a  d'emblee,  cet  art,  sansparattre  le  chercher  ets'en 
preoccuper ,  qui ,  par  la  m^thode  purement  interieiure 
et  chr^tienne,  sans  viser  k  aucun  effet,  arrive  a 
Taustere  beaute  de  precision ,  a  la  beaut6  nue  et 
grande,  cxempte  de  tout  ornement  vain  et  la  plus 
conforme  k  I'idee  m6me;  tellement  qu'on  pent  dire 
de  lui  dans  une  image  g^ometrique,  qu'il  est  juste 
au  point  d^interseetion  de  la  m^thode  purement  chrd- 
tienne  et  de  la  methode  litt^raire. 
Or ,  ce  qu'on  dira  maintenant  de  Balzac  et  de  sa 

(1)  M.  de  Sad  ^crivant  k  M.  Hamon  lai  dUait  :  «  Voaa  ne  pairlez  que 
de  cboses  ^difiantes,  ne  craignez  point  d'etre  trop  long;  voos  savez 
d'ailleuK  la  parole  d'on  ancien  :  Loquadt^t  in  itdifiean4o  nunquim  eti 
malum ,  si  quando  mala. »  Les  Ports-Royalistes  ont  trop  saivi  le  prdcepte. 

(S)  Nicole  r^pondait  k  M .  Singlln  qnl  aarait  voaln  de  la  brii?et^  dans 
les  Merits  eontre  M .  de  Barcos  ayec  qui  on  ^kait  en  dissidence :  «  Ce  n'est 
pas  assez  aimer  la  Yi6rit6  que  de  ne  la  ponyoir  soaffrir  quand  $IU  eti 
Htndue  dans  iouie  sa  force, » II  aurait  pn  dire  avec  plus  de  ju^tesse :  (^am^ 
alle  Hi  otendue  et  j^koyie  dans  toutp  sa  redondtm^n 


LIVRE  DEUIltME.  41 

maQiM  tod t  ext^rieure,  toute  rhitoricienne ,  de  sa 
phrasfologie  partout  ostensible  et  affich^e ;  ce  qu'on 
salt  ddji  de  la  mani^re  tout  intirieure ,  substantielle, 
h  b  fois  raroasste  et  diffuse  de  M.  de  Saint-Cyran , 
dont  ies  quarante  m-folio  manuscrits ,  si  Ton  s'en  sou- 
Tient,  apport^s  en  masse,  ^pouvant&rent  M.  le  Chance- 
lier  (1);  —tout  ee  qu*on  tirera  de  ce  parfait  contraste 
rejailtira  directement  sur  rintelligence  qu*on  aura  de 
Pascal ,  sur  Fadmiration  raisonn^e  que  nous  causera 
oe  style  oil  la  forme  et  le  fond ,  indissolublement  unis 
et  non  plus  dblincts ,  ne  font  qu'un  seul  vrai ,  un 
seul  beau.  Dussions-nous  paraltre  ob^ir  insensible- 
roent  i  I'allure  de  Port-Royal  et  6tre  nous-mSme  tin 
peu  long,  on  nous  excusera  :  rien  ne  vit  que  par  Ies 
details;  celui  qui  a  Tambition  de  peindre  doit  Ies 
chercber. 

(f )  n  §*k!tU  qtt*il  ne  savaU  pas  eonraent  on  homme  poayait  lant  icrire. 
C'eii  fiie  oel  iMmrae  n'eerhait  pai  • 


VIII 


ApplicaUon  k  ee  tempd-cl.  ^  Balzac  et  M.  de  Saint-Cyran.  —  Lettte 
emphatiqne. — Sctoe  da  mireir.  —  Balzac  ai  Richeliea.  -*-  Existence 
Utt^raire  de  Balzac.  —  &iicc^ ,  qaerelles.—  Hyperbole.  —  Relation 
de  balzac  aVcc  la  (kmille^  Xrnadld  et  avec  Port-Royal.— Sa  conversion 
etaamoH. 


S'occuper  de  Balzac  aujourd^hui  n'est  pas  une  pure 
curiosity jinos  yeux.  Nous  n'Studions  pas  en lui  une 
maladie  pedantesque  qui  s'est  perdue.  La  forme  de 
rh^torfque  a  change,  nous  avons  de  la  rhetorique 
encore.  La  maladie  litt^raire  et  d'ar^  ^  comme  on  (Mt , 
est  fort  courante  de  nos  jours.  Dans  cette  vart6t^  par- 
ticuliere,  le  mal  de  Balzac  y  demeure  plus  rdpandu 
qu'on  ne  croit.  Jamais  mSme,  je  Tose  dire,  jamais 
peut-£tre  k  aucun  temps ,  la  phrase  et  la  couleur ,  le 
mensonge  de  la  parole  Iitt6raire,  n'ont  autant.pr^do* 
min^  sur  le  fond  et  sur  le  \rai  que  dans  ces  dernieres 
ann^es.  Le  r^gne  dela  plume  a  succ6de,  k  la  lettre, 
au  regno  de  T^p^e.  Le  talent  est  de  mode  comme  la 
valour  sous  TEmpire,  mais  avec  plus  de  charlatauisme 


LIVAE  llEUXliME.  At 

Marat  du  style  et  de  la  mitaphor^,  c'^-ji-dire,  sous 
un  costume  un  peu  change ,  dbs  Balza^c  d'autrefois. 
1^9  phrase  popr  la  phr^^e,  1  ^(^^  ppur  V^clat ,  comme 
sous  TEmpirela  bravaure  pour  la  bravoure,  ind^pen- 
damment  du  but  et  de  la  cause.  Op  va  a  la  conqu6te 
de  la  metapbore  dans  tous  les  champs  d'id^ ,  comme 
on  allait  k  la  conquSte  des  drapeaux  k  travers  tous  les 
royaumes.  Mais,  a  force  de  nous  complaire  k  decrire 
le  defaut ,  prenons  garde  d'y  tomber,  et,  parlant  du 
tna\  contagieux ,  de  nous  trah jr. 

])f .  de  §aipt-Gyran  connaissait  dope  ][ialzac;  il  Tavalt 
dd  mir,  plus  d'une  fors,  du  temps  deson  scijour  k  Vol- 
tiers ,  dans  i^uelqiie  wyage  |j  Angoulfeme.  «  Monsieur 
de  Balzac,  dit  Lancelot  (i),  lui  ^crivoit  m6me  quel- 
({uefois,  mais,  comme  Bf.  de  Saint-Gyran  savoit  qu'jl 
etoit  tout  4u  inondei  if  ^'pi^  ^f^f^^S^H  autant  qu'il 
pouvcnt.  Un  jour,  M.  de  Bailee  lui  ^rivit  une  lettre 
^u'il  avoit  6t6plus  de  ttoi$  mols  4  enfanter  et  k  ppUr. 
Comme  M.  de  Saint-Gyran  reconnut  sa  vanite,  il  ne 
lui  fit  point  d'abord  de  r^nse.  i^  Oette  lettre  de  Bal- 
zac, qu'il  avait  dA  mettre  une  couple  de  mois  k  com^ 
poser,  est  sans  doute  la  ^uivanttf,  Tun  des  graves 
chefs-d'oeuvre  du.  grand  Epiitolierj  mais  qui  prend 
un  caractere  tout-&-&i|  cgQIilqtfe,  si  i^on  songe^  la 

giiaipice  da  M.  de  $a«il-Cyrap  gwi )»  tit : 

•    .  .    .  .^ ...   . 

«  tfonnenr,  eomme  oe  pqiieur  est  UtmoiB  to  <»blig«itoii8  que  jc  vons 
ai ,  il  le  sera  aassi  da  ressentiment  qui  m'en  deaiewre  ;'et  vouf  dira  que , 
qwnd  le'jerob  n6  yetre  fll^  ea  voHre  tmi^i  y^m  ii*auHeis  but  naoi  qfie  la  7 
wfime  puissance  que  vous  avez.  Eacore  croisrje  de^oi'  *  ^^^^^  verta 
qudque  chose  de  plus  qu'au  droit  des  Gens  et  it  eelui  de  la  IHature ;  et,  si 
c'ett  la  force  qui  a  fait  les  ftoisi  et  le  basard  qui  donne  les  p^res ,  la 

(I)  JUffiMuftft ,  tome  n ,  pages  97  et  soiv. 


44  PORT-ROYAL. 

faison  nitrite  bien  one  aalre  sorte  d'dbdisianoe.  Cast  elle  <{ul  m't  TMneft 
dAs  la  premiere  eoaftttsaee  que  j*ai  eue  ayec  tous  ,  et  qai  me  fii  mMtra 
toute  ma  prteomption  &  vos  pieds,  aprte  m'avoir  moBtr6  qu*n  est'  iapoi- 
sible  de  s'estimer  et  de  yous  conDOltre. 

c(Je  sais  bien  que  ce  langage  ne  vons  plaira  pas,  et  qae  toqs  ferei 
maaraifie  mine  k  ma  Lettre.  Mais,  qnoi  qde  f  ous  lissiez ,  je  sais  plos  ami 
de  la  YMt6  que  de  to  Ire  humeor ;  et  j'ai  I'esiMrit  si  plein  de  ce  que  fai  tq 
et  de  ce  que  j*ai  oul ,  que  je  ne  saurois  plus  retenir  ce  que  j*en  pense. 

«r  II  fiiut  aroner.  Monsieur,  que  yous  6tes  le  plus  grand  tyran  qui  soft 
aujourd'hui  au  monde  i  que  yotre  autoritd  s*en  va  dtre  redoutable  k  toutea 
les  ames,  et  que,  quand  vous  parlez,  il  n'y  a  pas  mojen  de  conserver  son 
opinion,  si  ellen*est  pas  conforme  k  la  vOtre.  Je  le  dis  s^rieasement #  et 
du  meUteur  sens  que  j*aie.  Yous  m'ayez  souvent  rMuit  a  une  telle  eitr^* 
miUy  que,  me  s^parant  de  vous  sans  savoir  jne  vons  r^pondre,  j'ai  M  tmt 
le  point  de  m'toier,  dans  le  ravissement  oil  f^ois  :  Rendtz-moi  msn  avU 
qu^  vous  m'emportoz  par  force ,  ei  ne  nous  dtez  pat  ia  libwii  dg  e&iuei$nm 
que  ie  Boi  nous  a  tUmnie  (1).  Mais  certes  11  y  a  do  plaisir  k  se  iaiaser  con* 
traindre  d'etre  heureux ,  et  de  tomber  entre  les  mains  d'on  liomme  qvf 
n*exerce  point  de  violence  qui  ne  soit  an  proflt  de  ceui  qui  la  soaffrent. 

«  Pour  moi  je  suls  tonjours  parti  d'aupr^  de  vous  entieremeni  persuadd 
de  ce  qn*il  6toit  n^cessaire  que  je  crnsse.  Je  no  tous  ai  point  remlii  de 
visite  qui  ne  m*ait  gu^ri  de  quelque  passion.  Je  ne  snis  jamais  entr^  dans 
yotre  chambre  si  bomme  de  bien  que  j'en  suis  sorti  (2).  Gombien  de  foia, 
a?ec  un  petit  mot,  m'avez-vons.61ev6  au-dessoa  de  moj^mftme,  el  d^HWilM 
de  tout  ce  que  j'avois  d'bumain  et  de  proflane  l-€ombien  de  fois»  yoqs  e»- 
tendant  parler  de  Tautre  monde  et  de  la  ftlicit^y  ai-je  soopir^  aprte  elle 

(1)  G'est  toBi  fimplemeRt  le  ridicole  de  alyie  dea  FrMitm  9 

KAeCABIIlLl. 

Mais  au  moios  y  a-t-il  sikret^  Icl  pour  moi  t 

CATBOS. 

Que  craignez- YOUS? 

1IASCAHII.LB. 

'  Quelque  vol  de  mon  coeur,  quelque  assassinat  de  ma  lraochise.««.*  QnoU 
tontes  deux  centre  mon  ccsnr  en  mtoe  temps !  m'attaqaer  k  droite  el  4 
gaucbe !  ab  1  c*6st  centre  le  droit  des  gens :  la  parUe  n'est  pas  «gale ;  et  Je 
m'en  vais  crier  au  meurtre. 

Balzac,  pr^  de  M.  de  Saint-Gyran,  a  tfouvi  d^ayaoce  une  yaviaate  da 
fameux  impromptu  galant : 

jiu  voieur !  aii  voteur !  au  yoleur  I  au  voteur  I 

« 

(2)  Motez  le  precede  conlinq^l  ;  il  ifim^  h  bout  ri4^|  afio  fl*iT9<f 
k  redoubler  les  mots. 


LIVRE  >EUKI£:ilE.  45 

el  TOtt\ii  Vftcbeter  de  ma  propre  Tie !  Gombien  de.foiSi  si  femse  pa  toos 
jfHivTe ,  ip'eiusiez-Toas  meii6  pins  avant  que  n'a^^U  toutis  )*ancienne  PhN 
iofopiiie  I  Tant  y  a  qae  e'est  voas  seal  qai  m'a^rez  dopnd  da  ramoar  pour 
des  ^hoses  Invisibles ,  et  na'avez  d^gotlti  de  mes  premieres  et  de  mes  plus 
yiotenits  affections.  Je  serois  encore  enseveli  dans  la  matf^re,  si  voas  ne 
flu'eo  aviez  tlr^;  et  mon  esprit  ne  seroit  qa'ane  partie  de  mon  corps,  si 
Usas  n*aviez  pris  la  peine  de  le  detacher  des  objets  sensibles,  et  de  di- 
Wler  I'inimortel  d^avec  le  p^rissable.  Yoas  Stes  cause  que  d'abord  je  suis 
devenu  suspect  aux  michants,  et  qae  j*ai  favoris6  le  bon  part!  aaparavant 
que  d'en  ^tre.  Yous  m*ayez  fait  trouver  agr^bles  les  rem^des  dont  tons 
les  auires  me  faisoient  peur>  et,  aa  milieu  da  vice,  j'ai  ^t6  contraint  de 
voas  avooer  que  la  vertu  est  la  pks  belle  cbose  du  moiide. 

€  Ne  vons  imaginez  done  pas  que  ni  la  pourpre  de  la  Coar  de  Rome ,  nl 
H  cUmpumt  de  celle  de  France ,  puissent  ibloair  des  yeux  h  qui  vous  avez 
■raait^  tant  demervetlles.  Ge  sont  les  rayons  et  les  Eclairs  de  ces  grandes 
v^itteque  vous  m*avez  d^couvertes,  qui  me  donnent  dans  la  vue,  et  qui 
Itmt »  qnoique j*aie  r6solu  de  m^priser  tout ,  que  fadmire  encore  qnelque 
diOMu  JIaiapoar  le  molns  assnrez*voos,  Monsieur,  que  ce  n*esl  pas  le 
noiida  que  j'admire;  au  contraire,  je  ne  le  regarde  plus  que  comroe  celui 
qui  m'a  tromp^  depuis  vingt-huit  ans  que  j'j  suis  (1) ,  et  dans  lequel  Je 
n'ld  fvesque  rien  vu  fiiire  que  du  mal  et  contrefaire  lobien.  En  quelque 
pact  de  la  terre  que  ma  eurioeitd  m'ait  port6,  delA  la  iner  et  del^  les 
A\p»i  dans  les  Etats  libres  et  aux  Pays  de  conqudte,  Je  n'ai  remarqu^ 
pcrroi  les  bommes  qu'un  commerce  de  pipears  et  de  nials ,  des  vieitlardft 
cinmmtna^  par  leora'p^s,  qui  corrompent  leurs  enfants;  des  esclaves 
ffBi  ne  sepeuvent  paaser  de  mattres ;  de  la  pauvret6  en  la  condition  des 
gttDS  rerlueux,  et  de  Tavarice  en  I*&me  des  Princes.  Maintenant  qiie 
vous  avez  roropa  les  cbarmes ,  au  travers  desquels  je  ne  pouvois  recevoir 
qa^nne  Ugite  impression  de  la  v<rit6 ,  Je  vols  dislinotement  cette  g6n^ale 
corruption ,  et  reconnois  quelle  injure  Je  Taisois  h  Dieu ,  quand  je  faisois 
mes  dieux  de  ses  cr^tnres ,  et  quelle  gloire  Je  d^robois  k  la ,  etc.  Le  12 
jaauoitf  1026. » 

Vers  le  m^me  temps,  M.  de  Saint- Cy ran  ecrivaitu 
M.  d'Andiliy  une  lettre  dans  laquelie  on  lit  ces  mots : 
«  ....  Je  ne  sais  qui  est  ce  noonsieur  de  Vaugelas  qui 
«  YOUS  a  eerit.  II  me  semble  qu'il  est  de  i'humeur  de 

(I)  SI  Balzac  est  \A en  1694,  II  avait  (rente  et  un  ans,  et  non  v'mgl-huU, 
ila  date  de  cette  lettre  qui  paralt  ^tre  de  1626  on ,  au  plus  tOt ,  de  1625. 
llalgi^  ce  qa*a  dlncroyable  I'idte  de  se  rajeunir  devant  M.  de  Saint-Cyran, 
il  U^  admetfr^  qu*il  le  rajeunissait. 


46  ldi^^ll6YilLi 

m  Ir.  de  Uii^t  fttifu^  je  faisli)tus  (1^  cas  qua  (ie  sa 
«  lettre  q^efiH  ie^^t^  dt  Ur§  ian$  irois  jcujrg^j  ]^tit 
€  ce  (Jue  j;af  a»^  oMpioiis  et  (}u6  je  d6sir^  (fii;^ 
«  par  moil  exem^m  >  vous  appor tiez  quelque  mod^n^ 
€  tion  k  cefte  ««fiitoft  (jue  vdus  avez  mt  paroles j  dom 
crla  belle  t%o^e  e|t,  moihs  estimabTe  que  you3  qo 
c  pensez.  »  Et  fl  continue  dans  sa  premiere  maniere^ 
Hon  d^broufflie  ehcore,  k  raisoriner  sur  la  I^g6ret4 
de  cette  tissure;  je  traduis  sa  pensee  de  la  sorte  :  Si 
la  Parole  est  ce  qu'il  y  a  de  plus  grand ,  ies  parolen 
sont  ce  qu*ii  y  a!  dfe  moindre. 

Gependant  la  lettre  de  Balzac  (je  suppose  que  Q^est 
eelle4a  m6me  doni  M.  de  Saint-Cyran  vientdepartef  )i 
apr6s  qu'il  I'^Ut  gardee  ti^ois  jours  entiers  sur  sa  che- 
minee  sans  la  lire^  demeurait  toujours,  de  sa  part^ 
sans  r^ponse;  Un  long  mois  apres y  Balzac  qui,  en  te^ 
tour  de  ses  frais  d'^loquehcie ,  attendait  en  affame  sa 
ration  el  comme  sa  pitance  d'eloges,  d^pdcha  un  g^i« 
tilhomme  de  sesi  aritis  pres  de  M.  de  Saint-Cyran  ;i 
pour  savoir  de  lu|  s'il  n'avait  pa$  re^u  une  lettre 
qu'il  s'etait  domie  ThonAeur  de  lui  ^rire.  M.  de^ 
Saint-Cyran  r^^otfdit  qVoui,  et  s'excusant  Sur  quef- 
ques  aSaires  qui  I'avaient  retard^  dans  sa  reponse  ^ 
il  pria  le  gentilhomme  d'attendre  un  moment /et  qu'il 
Fallait  faire  eb  sa  presence.  11  la  fit,  dit  Lancetot,  et 
la  lettre  fut  trouv^e  incomparablement  plus  belle  ^ 
plus  pleine  d'esprit ,  que  celle  que  M.  de  Balzac  avait 
pris  tant  de  peine  k  composer;  de  sorte  que  cdui-ci 
fut  extrSmement  surpris  quand  son  ami  lui  dit  qu'elie 
avait  ^t6  faite  k  h  hdte  en  sa  presence.  M.  de  Saint^- 
Gyran  raconta  enraite  cette  histoire  k  M.  Le  Mattre> 
qui  n'a^ait  pas  dt^  tout-&-f4it  exemf^  du  in&me  mkt^ 


et  iai  dift :  «  0»  ae  potit6il;  mieux  cb!ifetid?«  h  tatrf t^ 
«  de  M.  ^e  Balzae  et  te  t^mps  m'il  berd  4  hil^  se^ 
«  lettres,  qo'en  Im  en  faisant  uHe  tout  eh  cdiiraht 
«,et  en  presence  de  son  ami  qui  pouYOit  le  lui  tSmoi- 
t  ^er»  » 

Mais  Tolci  qui  est  mi6tix  et  qui  ski^  fe  p^^sbhtl^ge 
litt^raire  plus  au  vif,  ce  me  semble,  ^ii^  n'l  £Stif  |ul^ 
qu*i(H  aucune  anecdote  connue.  Un  |6ur,  domihe,  eii 
presence  de  Balzac,  M.  de  Saint-Cyran  \iht  i  toiicheir 
certaines  v^rit^  et  k  lesdevelopper  avec  force,  fialzac; 
altentif  k  tirer  de  \k  quelque  beVle  pens^b  pou f  V^n-- 
chaser  plus  tard  dans  ses  pages,  ne  put  s^empteher  die 
s'ecrier :  Ceh  est  merveilleuxj  se  contentant  d'adiiiiher 
sans  se  rien  appliquer.  M.  de  Saiht-Gy ran ,  un  peu 
impatient^,  lui  dit  tr^  ing^niedsement  :  «  llf .  de 
K  Balzac  est  comme  un*  homme  qui  sisroit  dev^^t  uil: 
«  beau  miroir  d'dd  it  i^erroit  une  tache  sur  son  visage; 
«  et  qui  se  contenteroit  d'admirer  la  beautedu  mijhoij^ 
«  sans  6ter  la  tstehe  qu'il  lui  autott  f^it  ioir.  »  WkH 
Ik^essns,  Balzac  plus  imerveille  qiie  jamais;  et  bii^ 
Uiant  dereclief  la  le^on  pour  ne  voir  que  la  fa^oh  y 
s'teria  encore  plus  fort :  Jh!  voiSi  ^ui  tit  pMHiei''^ 
veilleux fi46  taut k re^i!  sur quoi M.  (fe  SaintCyi^ii ^ 
Hialgri  lui ,  sie  prit  k  rire ;  il  vit  hiM  qu'il  avail  ^fifiiire 
k  un  incurable  beUesprit,  a  un  plSeheur  laph  ei  ri^- 
kp$  en  mati^re  de  trope  ef  de  metiiiphore ;  il  en  d^- 
sespera* 

Nous  voici  tout  d'un  coup  entr6s  avec  M.  de  Saint-^ 
Cyran,  au  coeur  ou ,  si  Ton  aime  mieux,  au  creiix  du 
talent  de  Balzac ,  et  par  le  defaut  de  la  cuirassie ;  il 
a'y.a  pliys  qu'4  profiter  de  oette  euv«rUina. 

Gttfe*  de  BaUae,  n^m  K9i  I  ka^m 


4$  P0RfrB4>VAt« 

Idme,  dffin  pSre  gentilhomme  de  Laoguedoc  en  btta* 
cb6  au  d9c  d'Epernon,  fut  d'abord,  lui-mi^Hie,  attach^ 
k  ce  seigneur  fastueux  et  k  son  jQls  le  cardinal  de  La 
Yalette^  pour  lequel  il  fit  le  voyage  de  Rome  (1621). 
Dix  ans  auparavant,  il  avait  fait  pour  son  propre 
cpmpte  et  en  tout  jeuue  Jiomme,  le  voyage  de  Hoi-* 
lande  avec  le  poete  Th^phile  Yiaud ,  qui ,  sous  les 
verroux,  plus  tard  en  jasa.  A  son  retour  de  Rome, 
il  6crivait  k  T^v^ue  d* Aire  Le  Bouthillier ,  qu'il  y 
avait  laiss6  :  «  Monseigneur,  si  d'abord  vous  ne  opn« 
noissez  pas  ma  lettre,  et  si  vous  voulez  savoir  qui  vous 
ecrit ,  c'est  un  homme  qui  est  plus  vieux  que  son  pSre^ 
qui  est  aussi  us^  qu'un  vaisseau  qui  auroit  fait  trois 
fois  le  voyage  des  Indes  et.qui  n'est  plus  que  les  restes 
de  celui  que  vous  avez  vu  k  Rome.  »  Balzac,  k  cette 
date  (1622),  avait  a  peine  vingt-huit  ans;  le  voilji 
qui,  pour  plus  de  commodity,  se  constitue  solennel* 
lement  malade,  un  peu  k  la  Voltaire;  il  se  eonfine 
aux  bords  de  la  Charente,  dans  sa  terre  de  Balzac  qui 
provenait  de  sa  m^re,  et  il  n'en  sort  plus  qn'k  de 
rares  interValles,  pour  aller  k  Paris  ott  Tattirent  fai- 
blement  quelques  lueurs  de  fortune  sous  le  minister^ 
de  Richelieu.  Il  avait  en  effet,  ainsi  que  M.  de  Saint* 
Cyran ,  connu  le  pr^lat  avant  sa  plus  haute  61^vation« 
Au  moment  du  s^jour  de  T^vSque  de  Lu^on  pr^  de 
la  Reine-mdre  k  Angoul^me,  je  crois  distinguer  non 
loin  de'  lui ,  dans  un  petit  groupe ,  les  trois  figures 
assez  agissantes  de  Le  Bouthillier,  de  Saint-Cyran  et 
de  Balzac  (1).  Ge  dernier  pourtant  ne  tira  jamais  que 
peu  du  ministre;  ce  n'etait  pas  le  desir  qui  lui  man- 

(i)  L'historiendeLoirisXniy  M.Bafio,  dans  vm  aotiee  0or  Bidney 


^aait;  mmst  k  Cardinal  ^  tout .  en  \e  coa^)lime&laii.t 
imUiQu^D^i^^  par  leUre ,  Tavait  jug^  phraseur ,  et  ua 
pbraseur  dont  on  ne  faisait  pas  ce  qu'on  vaulait,  bien 
qu'il  louAt  k  oiitrance.  II  y  ^ut  queijques  lignes  mala- 
Afoites  de  Balzac  sur  la  Reine-mere  et  le  Cardinal , 
qui  deplurent  a  celut*Gi  (1),  et  il  dit  un  jour  k  Bois- 
Robert :  «  Votre  ami  est  un  ^tourdi.  Qui  lui  a  dit 


(1)  G^est  dans  une  loBgue  letlre  adreiste  an  Gardiaal  en  lai  enyoyant  U 
Prine§,  1631  (la  cinquantieme  da  livre  YII) ;'au  moment  od  Balzac  se 
ISIicite  de  ne  s'ctre  point  pique  en  marehant  sur  dm  ipmu,  il  iCy  foorroio 
^iti  enfoDce  bietx  ionrdemeni' :  «  La  cr^daliti  de  la  meilleiire  reio^  4a 
monde,  terit-il»  a  servi  d'instrumcnt  innoGent  k  la, malice  de  nos 
ennemis^  et  la  pri^re  qu'elle  Ot  an  Roi  de  Toas  Eloigner  de  ses  alBiires  n« 
fnl  pas  taot  un  i^et  de  son  indigDation  centre  yonsqae  le  premier  eimp 
de  fa  coi^nralioa  qni  8*6toii  form^  contre  la  France ,  el  qu'on  loi  ayoit 
d^gnis^e  sons  an  yoile  de  devotion ,  afin  qa*elle  crCkt  miriter  en  tooi 
niinant.  Le  Roi  Ini  a  touIu  donner  li-dessns  tovte  la  satisAiction  raison- 
Bidile...  il  a  6M  plnsienrs  fois  yotre  ayocat  et  TOtre  intercessear  e&vers 
elle;  ilayonla^tre  yoUe  caution  et  lui  r^pondre  de  yotre  fid^lit^.  Be 
yotre  part ,  Monseigneur,  yoas  n*avez  rien  oubli^  poor  t&cher  d*adoaclr 
son  esprit.  Elle  yons  a  yu  &  ses  pieds  lai  demander  gr&ce,  qooiqne  ybas 
Ini  pi^8siez4emand«r  Instice  \.  elle  yoos  a  yu  faire  le  conpable  et  oflfonser 
yotre  propre  innocence ,  afin  de  loi  donner  lien  de  yous.pardonner...  Le 
Roi  qui  lui  aecorda  autrefois  le  pardon  de  plus  de  qoarante  miilie  coi»- 
ipables  n^a  pu  obtenir  d'elle'  la  grAce  d*on  Ini^oeent...  i>  G'est  ainsi  qne 
Balzac  traduit  la  Joumie  dts  Dapet ;  11  y  tiouya  la  slenne »  et  dans  cette 
aenle  page  il  seperdit.  On  conceit  la  colore  du  Cardinal  contre  le  rb^ienr 
lonrdaad ,  en  lisant  cette  longue  b^yne ;  mais  il  dot  faIre  comma  M •  de 
Sainl-Gyrant  t^,  nialgr6  toat,  ^clater  de  fire,  qnand  H  en  yint  an  passagn 
goe  yolci :  «  ^t  d^sordre  que  yons  n'ayez  point  fait  yous  afllige  infini- 
ment^  et  je  sais  que  vous  yoiTdriez  de  bon  coeur  qne  tootes  choses  fassent 
en  lenr  place.  Je  ne  doute  point  que  yous  ne  plenrlez  rinfortone  d'nne 
MaHrease  que  ypusayiez  condaile  par  yos  services  an  dernier  degr6  de  0- 
Jiclte,  et  qu*ayant  si  long-temps  et  si  eiTicaccment  travaille  &  la  parfaite 
anion  de  Icurs  Majcst6s,  ce  ne  yous  soil  un  sensible  deplalsirde  yoir  an- 
ioard*hat  yos  travanx  rain^s  et  yotre  ouvrage  par  terre.  f^ous  voudrUz,  je 
m'cn  assure,  lire  mart  A  La  Roeltelie,  puisqne  j usque  Id  vous  avez  vecu  dans 
id  bicneeUiance  de  la  Heine,  »  Mais ,  si  risible  qne  ce  fCtt ,  one  telle  lettre 
imprim^e  ne  laissait  pas  de  faire  assez  sottemine,  et  assez  ennuyeose  an 
CardtnaU  devant  la  B^ne-mere  eKU^  et  qnl  a*«p  a1|ait  menrir  {^Cologne. 
II.  4- 


50  PdRT-KOYilt. 

que  je  suis  mal  avec  la  Reine^mAreT  Je  croyms  ipi'il 
eAt  dtt'wws;  mais  ce  n'est  qu'un  fat.  »  Disgrace  pour 
disgrAce,  il  vaut  mieux  6tre  juge  par  Richelieu ,  daa- 
gereui Vcomme  Saint-Cy ran ,  qu'^tourdi  et  indiscret 
comme  Balzac :  cela,  commepronostic,  est  de  meil- 

leur  augure. 

Le  cilebre  ecrivain  passa  done  ijpeu  pr6s  une  tre»- 
taine  d'annees  sans  interruption  oans  sa  terre,  tout 
en  contemplation  de  lui-mfirae  et  de  son  oeuvre  litte- 
raire  qui  avait  6te  precoce  et  brillante,  mais  qui  ne 
mftrit  plus.  Ses  ennemis  Tappelaient  Nixreisse;  il  se 
mirait  tout  le  jour,  en  eCTet,  dans  le  canal  de  sa  Cha- 
rente ,  ou  dans  ee  Miroir  de  la  rh^torique  qui  lui  sem?* 
blait  si  beau,  II  ne  renouvela  jamais  son  esprit  p»p 
le  monde  et  par  la  pratique  des  hommes.  Il  acheva  de 
se*  bootsoufler  dans  le  vide.  La  solitude  lui  g^ta 
Fesprit,  comme  le  monde  fait  a  d'autres,  comme  il 
fit  a  Yoiture.  Au  reste,  il  fallaitque  Balzac  efit  Fesprit 
ainsi  tout  pr6t  k  se  gAter ;  car  la  m6me  sdiitude  ai- 
guisa  plutot  Montaigne. 

Nul  nerepresentejplus  naiA^ment  que  lui  Vhanmhe 
de  leUres  pr is  comme  espece,  dans  sa  solennite  pri- 
mitive, dans  son  etat  de  conservation  pure  et  de  gen- 
tilhommerie  proviiiciale ,  dans  son  respect  absolupour 
tout  ce  qui  est  toilette  et  pompe  de  langage,  dans  son 
inaptitude  parfaite  a  tout  le  reste.  M.  de  Saint-Cyran, 
eri  le  blamant,  ne  le  distinguait  pasdes  gens  du  monde; 
mais  ceux-ci ,  les  vrais  gens  du  monde  de  ce  temps-U, 
n'avaient  garde  de  s'y  meprendre,  et  les  spirituels, 
comme  Bautru ,  le  raillaient  tres  joliment  (i). 

Le  premier;Vo|imie  de  ses  LeUres  parut  en  4624;  ce 

( 1)  «  Coament  youlei-tons  qa'U  se  porte  Um^  r^poiidall  up  joir 


LIYRE   DEUXliME.  51 

sont  les  plii$  extraordinaires  et  les  plus  hyperboliques ; 
dans  les  volumes  sui  vants ,  il  l&cha  d'etre  plus  rigulier; 
mais  ies  premieres  resterent  les  mieux  venues.  EUes 
firent  une  revolution  parmi  les  beaux-esprits  et  le  por- 
terent  du  premier  coup  (c'est  le  mot)  sur  h  trdne  de  ' 
Xihqumee.  Ses  Lettres  en  1624,  son  Prince  en  1631, 
par  ta  quantity  d'admirateurs  qu'ils  lui  valurent,  le 
rendirent  un  Chef  de  parti,  dit  Sorel. 

Le  succes  litteraire  de  Balzac,  des  son  apparition, 
fut  complet,  c'est-i-dire  qu'il  ne  se  composa  pas 
moiiisde  coleres  que  d'^applaudissements.  Les  auteurs 
&la  mode,  qui  se  croyaient  les  maltrts-jur^s  du  m6- 
Jier,  s'^murent  de  voir  un  nouveau-venu  leur  passer 
d*'embI6e  sur  la  t^te.  11  se  fit  tout  un  encbatnement 
de  querelles  (1),  dans  lesquelles  je  n'entrerai  pas, 
dans  lesquelles  Balzac  lui-mi^.me  (on  lui  doit  cette 
justice)  entra  aussi  pen  que  possible.  Cette  \ivacit6' 
de  querelles  parut  se  ranimer  k  plus  de  vingt  ans  de 
distance ,  lors  de  la  publication  des  Lettres  de  Voiture 
denudes  apres  la  mort  de  celui-ci  par  son  neveu  Pin- 
cfaesne.  On  se  tuait  de  comparer  et  de  pr6f6rer. 
Balzac  restait  le  devancier  et  le  maltre ,  mais  le,  dis- 
ciple avait  pris  un  chemin  si  different !  «  U  n'est  pas 
impossible^  remarquait  gravement  Tabbe  Cassagne , 
qu'un  pilote  n'ait  enseigne  Fart  de  la  navigation  i^  un 
auli^e  piiote,  qumque  Fun  ait  fait  tousses  voyages  dans, 
les  Indes  orientales,  et  Tautre  dans  celles  de  TOcci- 
deut*  »  On  balangait ,  par  ces  grandes  images ,  les  deux 

4 

Baatni  an  car^inaV^de  Richelieu,  it  n6  parte  qoe  de  ini-m^me,  et  k  chaqQe. 
fois  il  se^d^Qurre :  lout  cela  renrbame*  » 

<1)  mtioihiqtip  franfmt$  deSoiel,  an  chapitre  intitule ;  Det  l^tm  </« 
M.  lib  Bn^Me^ 


52  PORT-navAt. 

gloires  ^pistolalres  ri vales,  au  sorlir  de  la  luite  des 
deux  fameux  sonnets,  de  rndme  qu'on  opposa  paral-- 
ISIementi  dans  la  suite,  Bossuet  et  F^nelon,  Voltaire  et 
Jean-Jacques.  Paste  et  n^ant  de  T^loge !  tous  ces  ter- 
mes  magnifiques  ont  deji  servi. 

Des  rorigine^  on  louail  surtout  Balzac,  et  avec 
raison  ^  d'avoir  le  premier  donn6  k  la  prose  franoaise 
le$  nambres.  M.  Du  Yair,  qui  obtenait  tant  d'estime^ 
semblait,  en  ce  qui  regarde  cette  partie  de  r^locution^ 
en  avoir  plutdt  tm  foible  soupton  qu^une  veritable  con- 
nmmnee  (1).  Le  cardinal  Du  Perron,  si  admire 
comme  genie,  avait  un  peu  manque,  on  Tavouait, de 
gr&ce  pour  Vart,  et  H.  Coeffeteau ,  si  pur  de  langage , 
ne  se  faisait  pas  rcmarquer  avant  tout  par  I'harmonie. 
En  un  mot,  ce  que  Malherbe  avait  execute  pour  la 
poesie ,  pour  Tode,  restait  a  accomplir  dans  la  prose, 
6t  on  reconnaissait  que ,  quand  ce  po^te  si  harmo* 
nieux  s'(6tait  exerc6  hors  des  vers,  il  n'avait  rien  eu 
que  de  di$eatda$U  et  de  diisipi,  par  exemple  dans  ses 
traductions.  L'ordre  done,  la  justesse  des  accords  ^ 

(1)  TempTunXtp  autant  (|u'iliii*est  possible  Jes  expression's  mcmesde 
la  Prdrace  qa*oB  lit  en  tdte  de  la  grande  Mitlon  de  Blal^ae  (2  vol.  hi*roiio» 
4665).  Go  moreeaa  fort  eiliinAble  est  de  ce  paawe  ai>l>6  ^lassagne  qui' 
moarot ,  dit-on  p  de  doolear  da  vers  de  Boileaa.  Sa  t6te  da  nioios,  se 
d^angea.  n  Ait  enferm^  k  Saint-Lazare,  oik  11  voyait  Brienne ,  autre  fou 
plus  gai  et  moias  Imioeent ,  dont  doos  parleioiif  k  la  rencontre.  Us  afcii* 
gag^Bt  k  terire  de  concert  rHistoire  n^te  da  JanstoismOy  mala 
Brienne  seal  donna  suite  k  ce  projet.  Un  Jour  lis  eurent  dispute  sor  Port* 
Royal;  I'abb^  Cassagne  ^talt  eontre;  Brienne  qui  queltfuefois ,  dant 
Tespininee  de  gagner  sa  liberty,  parlalt  de  mettre  le  Janstoisaie  en 
pottdre ,  avait  poortant  des  retonrs  de  tendresse  vers  ee  parti.  Le  retoar 
rut  vif  ce  Jour*Ii ;  cboqa6  des  declamations  de  Gassagne ,  II  prit  nno 
pincette  et  Ten  frappa  :  le  pauvre  abb^  mourat  des  suites  de  cette  sd6tte. 
8a  Pr6face  des  OEuvrcs  de  Balzac  ne  d^ceiait  en  beaucoop  d^endftoiU 
q«'ttn  ecHyaln  Ju4ieieox  el  an  admiraleur  ^dairtf  dej  anoiens. 


ttVAS   D£USiibllC«  53 

t 

la  meswet  le  pmrnir  d'un  mot  mis  mm plau,  tm^ 
sage  iconomie  du  dtseours  qui  permit  d'en  continuer  tou- 
jours  la  magnificence^  ce  furent  \k  les  m^rites  littd* 
raires  incontestables  du  style  de  Balzac.  Malberbe, 
lemoin  du  succes,  en  parlait  un  peu  legerement;  il 
disait  un  jour  a  i^ombervilte,  a  propos  des  premieres 
Lettres  :  «  Pardieu!  pardieu !  toutes  ees  badineries* 
la  mesont  i/enuesi  ^esprit,  maisjelesairebutees.  » 
Malherbe  avail  le  d^dain  de  tout  premier  occupant 
et  regnant  k  Y^g^rdj  de  son  suecesseur  immMiat.  II 
se  moquait  volontiersy  avec  raristocratie  du  poSte, 
de  ceux  qui  disaient  que  la  prose  aeaii  see  nembresf 
il  ne  concevait  pas  des  periodes  cadenc^  qui  uk  fas- 
sent  pas  des  vers,  et  n'y  voyait  qu'un  genre  faux 
de  prose  poitique.  Balzac  a  bien  pourtant  Phonnrar 
d'avoir  achev^  rc^uwe  de  Malfaerbe  en  Tappliqwnt 
4  la  prose,  d'avoir  introduit  la  un  ton,  un  procMd 
qui  n*est  pas  poitique,  mais  plutdt  oratoire,  utie 
forme  de  dSveloppement,  auparavant  inconnue  dans 
cette  rigueur,  et  qu'il  tf  a  plus  6t6  possible  d'oublier : 
dn  la  retrouve  presque  semblable,  avec  la  pensde  m 
8US.  et  le  g^ie  du  fond ,  dans  Jean*Jacques. 

Si  Ton  pouvait  noter  le  mouvement,  le  nombre^ 
1^  coupes,  les  articulations  et  eomme  les  membrures 
4e  la  phrase  ind^pebdamment  du  sens,  il  y  aurait 
Um  du  rapport  entreTBalzac  et  Jean-Jacques. 

Balzac,  je  Tai  dit  ajlleurS;,  c'est  la  prose  fran?aise 
qui  fait  en  public,  et  ?ijt|^  b^ucoup  d'eclat,  sa  rh6- 
torique,  une  double  et  ti^ii^  annto  de  rhetorique. 

Tons  les  gifflinds  prosateut^  qui  viennent  apres  sent 
bien  bin  de  reprendre  n^pc^'r^m^ent  le  moule  de 
Mmf  ^mm  ^^  M«a  autrcipen^  libpe^t  irr&[ul|©r 


« 


•*  .'t 


54  PORT-ROYAL. 

dans  sa  majest6  oratoire;  on  a  madame  de  S^vign6 
et  sa  plume  agr^ablement  capricieuse;  on  a  Montes- 
quieu qui  aiguise  et  qui  brusque  son  trait ,  Voltaire 
qui  court  vite  et  pique  en  courant;  mais  chez  tons 
ces  styles,  mfime  les  plus  d^gagSs ,  on  sent  qu'il  y  a 
eu  autrefois  une  rhdtorique  tres  forte,  et  c'est  Balzac 
qui  Ta  faite. 

Aujourd'hui ,  quand  on  lit  Balzac,  on  estfrapp6, 
avani;  tout,  de  Tuniformit^  du  procM6  :  le  vide  des 
idees  laisse  voir  ^  nu  et  sans  distraction  ce  redou- 
blement  continuel  de  la  phrase  qui  va  du  simple  au 
figure'^  du  figure  au  transfigure ;  partout,  des  le  pre- 
mier ou  le  second  pas ,  Tbyperbole  avec  m^taphore. 

J'en  recueillerai  quelques  exemples  en  ne  choisis- 
sant  mSme  pas  et  en  ne  faisant  que  me  baisser  pour 
les  prendre.  On  se  souvient  deqe  mot,  precM^mmept 
;. eke,  par  lequ^l,  au  i^etour  de  Rome,  ^rivant^  Te- 
.  Ji^iie  d'Aire,  il  se  dit  plus  vieuw  que  lanpire  et  aussi 
:  iis^'^^^Un  vaisseau  qui  aurait  fait  trois  fois  le  voyage 
.destodeS(;,:A.  jj^^^can  qui,  dans  une  ode,  I'avait  com- 
pare aux  dieux  (1),  il  6crit  (1625) :  «  II  semble  que. la 
Divinite  ne  you$  coute  rien,  et  qu'4  cause  que  vos  pre- 
deceBseurs  ont  rempli  le  Giel  de  toutes  sortes  de  gens 
et  que  les  astrologues  y  ont  mis  des  monstres,  il  vous 
soit  permis  a  tout  le  moins  d'y  faire  entrer  quelqo^* 

(i )  Divin  Balzac ,  qui  par  tes  veilles 

Acquien  toat  Vbonneor  de  nos  Joan ; 
Grand  Bdmon  de^ui  \t$  diaconrs 
Out  moins  de  moU  qae  de  menreilles... 


Qaoi  qu'espird  la  vaniU , 
II  n'est  point  d'autre  itendi6 
Que  de  vivre  duu  (ei  oavngw • 


LIVAE  OEUXlftVE*  55 

« 

iins  Ae  vDs  amis.  »  A  Vaugelas  (1625) :  «  Les  Reines 
viendront  des  extr^mit6s  du  monde  pour  essayer  to 
pluisir  qu'il  y  a  en  votre  conversation,  et  vous  s^ez 
h  troisieiBe  aprte  Salomon  et  Alexandre ,  qui  les 
aurez  fait  irenir  au  bruit  de  votre  vertu... »  Etail* 
ieurs : «  G'est  moi  qui  trouble  votre  repos,  qui  usurpe 
voire  lib^t^...  je  vous  dresse  des  emb^ches  k  Paris  | 
a  Fontainebleau ,  a  Saint-Germain ,  et  si ,  pour  f uir 
fflOB  importunite,  vous  pensiez.vous  sauver  au  bout 
du  monde,  elle  feroit  le  voyage  de  Magellan  pour 
vous  y  aller  chercher.  »  La  nature,  Thistoire,  la  gdo* 
graphie,  Tunivers,  n'existent  que  pour  lui  fournir 
son  butin  unique  et  favori ,  la  melaphore.  Sondons- 
nous  bien  ^  rentrons  dans  notre  conscience  litteraire. 
Je  soupfonne  plus  d*un  illustre  moderne  de  n'Stre 
pas  si  loin  de  Balzac  qu'il  le  croit. 

A  M.  Conrart,  qui  ^tait  de  la  religion  r^form^e, 
Balzac  ^ivait :  «  Yous  ne  penseriez  pas  que  le  nom- 
bre  de  vos  vertus  fAt  complet,  si  vous  n'y  ajoutiez 
Fbumilit^,  et  vous  me  voule^  montrer  qu'il  y  a  des 
capucins  huguenots^  »  Des  copueins  j  parce  qu'ils  font 
Toeu  d'humilite :  nous  saisissons  to  precede ,  une  m^- 
taphore  hyperbolique  associant  des  images  imprevues 
qui  ^tannent,  et  qui  veulent  [daire  encore  plus  qu'elles 
n'y  reus^'ssent. 

U  remercie  M;  Godeau  (1632)  de  lui  avoir  envoy e 
sa  Paraphrase  des  Epttr^  de  saint  Paul  :  «  H  n'y  a 
plusde  merite  a  Stre  d^vot.  La  devotion  est  une  chose 
«i  agr^able  dans  votre  livre  que  les  profanes  memes  y 
prennent  du  goAt,  et  vous avez trouve liaveniion de 
sauver  les  Smes  par  la  volupt^.  Je  n'en  regus  jamais 
taut  qm  depuis  huit  j^ufs  quQ  i/ous  me  nourrissez 


iS6  FOIiT*RdYAL. 

isles  d^Iices  de  I'ancieiine  Eglise,  et  que  je  fais  festin 
dans  les  Agapes  de  votre  saint  Paul.  G^^toit  un  homme 
qui  ne  m'etoit  pas  inconnu ;  mais  je  vous  avoue  que 
je  ne  le  connoissois  que  de  vue.  {II  prend  le  tan  Mva- 
tier)...  Yotre  Paraphrase  m'a  mis  dans  sa  canfidenLce 
et  m'a  donn6  part  en  ses  secrets.  J'etois  de  la  basse* 
cour ,  je  suis  k  cette  heure  du  cabinet.. •  Yous  6tes, 
i  dire  le  vrai ,  un  admirable  ddchiffreur  de  lettres.  » 
Tout  est  dans  ce  ton ;  il  se  prenait  lui*m6me  au  s^- 
rieux  dans  ces  badinages;  mais  les  esprits  vraiment 
s6rieux  ne  s'y  trompaient  pas. 

Toutes  les  critiques  qu'on  pent  faire  k  Balzac,  celles 
en  particulier  que  je  lui  adresse,  ne  lui  ont  pas  man- 
qu6  dans  le  temps.  Mais,  des  renomm^es^litteraires , 
il  ne  parvient  k  la  post6rit6  et  il  ne  ressort  finale- 
ment  que  la  resultante;  les  protestations  qui  y  en- 
traient  d^s  Tabord  sont  oubli^Bs.  Dans  le  cas  present, 
celles  qui ,  ayant  6t6  imprimdes  a  L'etat  de  pamphlets, 
ont  laiss^  quelque  trace ,  sont  pleines  d'ailleurs  d'em- 
portements,  de  fatras  ou  d'i-peu-pres.  Notons  ceci : 
les  critiques  contemporains,  fussent-ils  fins  et  habiles, 
se  donnent  bien  de  la  peine  pour  envelopper  et  de« 
velopper,  en  fait  de  jugements  litt^raires,  ce  que  le 
premier-venu,  dans  la  post^rit^,  conclura  en  deux 
mots.  Sorel,  qui  a  tenu  registre  de  ces  querelles,  nous 
dit  des  adversaires  de  Balzac  :  «  La  plupart  de  ces 
gens-ci ,  se  trouvant  comme  forcenes  pour  la  passion 
qu'ils  avoient  a  m6dire  de  M.  de  Balzac,  ressembloient 
a  des  malades  de  fievre  chaude  qui ,  dans  leur  reverie, 
ne  se  representoient  que  chimeres  et  spectacles  ^- 
freux.  Les  beaut^s  du  style  de  notre  auteur  ne  se 
Dioftlroient  point  k  cux  ^  ils  n'en  coqsiderojent  qm 


LIVRE   Q£UX|i;M£.  &7 

ce  qu'ily  avoit  d'irr^ulier*  Ea  tout  ce  qu'iis  lisoient 
de  ses  ecrits ,  ils  ne  croyoient  voir  que  des  Mitaphores 
improfreSj  des  Hyperboles  exorbitantesj  des  Caeozeles 
oa  des  Catachrises,  et  autres  figures  epouvantables 
du  nom  desquelles  ils  remplissoient  leurs  Merits,  et 
que  les  faommes  non  lettres  prenoient  pour  des  mons* 
tres  de  TAfrique.  »  U  y  avait  du  vrai  pourtant  sous 
ces  grands  reproches  pedantesques.  Balzac^  bieu  averti 
de  son  defaut,  commence  ainsi  une  de  ses  lettres  k 
Cbapelain  :  «  J'ai  renonce  solennellement  a  FHyper- 
bole.  C'esl  un  ecueil  que  je  ne  regarde  qu'en  trem- 
blant  et  que  je  crainsplus  que  Scylle  et  Chary  bde...  » 
On  voit  qu'il  en  est  pour  lui,  de  son  defaut  ckeri, 
preeis^ment  comme  dans  la  chanson  : 

L'image  adoree  etjolie 

Toujours  revient ; 
£n  pcnsant  qu'il  faat  qu*on  l*oabIie , 

On  s*en  souvient. 

L'hyperbole  le  mena  un  jour  jusqu'a  dire  a  made- 
moiselle de  Gournay  en  maniere  de  compliment : 
«  Depuis  le  temps  qu'on  vous  loue,  la  Chretient6  a 
change  dix  fois  de  face.  »  Un  tel  trait  de  galanterie 
renferme  tout.  G'est  au  reste,  avec  mademoiselle  de 
Gournay,  la  mdme  fagon  qu'on  lui  a  vue  pr6cedem- 
ment  avec  Richelieu  :  il  ne  pense  qu'4  la  grandeur 
de  la  louangC;  nuUement  k  la  finesse,  et  ne  sedoute 
pas  des  circonstances  desagreables  qu'il  y  iait  entrer. 
Je  pourrais  d^nombrer  tons  les  noms  oelebres  du 
temps,  Gomberville,  CoeflTeteau,  d'Ablancourt ,  Bois- 
RofaMSrt,  k  qui  il  ecrit  sur  ce  ton  de  largesse;  car  il 
^taU  4e  eelt^  V8init6  litteraire  si  pleipe  et  syrabop- 


tS,  PORt-ROYAL. 

dante  que^  commen^ant  par  elle-m^tne,  elle  se  ri- 
pand  voloniiers  sur  les  autres.  Sa  propre  satisfaction, 
£tant  immense,  noyait  dans  son  coeur  FenTie  et  ne 
laissait  pas  aliment  k  la  longue  colere.  Apres  cette 
grande  guerre,  k  laquelle  donna  lieu  un  mot  de  sa 
part  imprudemment  I4che  contre  les  moines  (i),  il 
se  reconcilia  .avec  ceux  qui  iui  avaient  le  plus  vive- 
ment  riposte ,  et  en  particulier  avec  Dom  Andre  de 
Saint-Denys ;  il  se  reconcilia  fort  tendrement ,  au  lit 
de  mort,  avec  un  M.  de  Javersac  qu'il  avait  fait  ba- 
tonner  autrefois,  dit-on,  pour  Favoir  critique  :  car 
encore,  parmi  ses  pretentions  au  gentilhomme,  Bal- 
zac avait  cela,  tout  bon  prince  qu'on  Fa  vu,  d'etre 
un  pen  prompt  au  b&ton  et  k  la  houssine ,  mais  par 
la  main  des  autres. 

Hors  ses  phrases  auxquelles  il  tenait  fort ,  il  n'^tait 
d'aucun  parti  en  son  temps;  il  correspond  tour  a 
tour  avec  M.  de  Saint-Cyran  et  avec  le  Pere  Garasse; 
k  Gomberville  il  parlait  Polexandre  et  jansenisme,  k 
Costar  il  6crivait  des  especes  de  badineries  sur  la 
Gr&cBj  puis,  tout  i  cdte,  c'etaient  des  merveilles  sur 
le  livre  d'Arnauld.  Que  Iui  importaient  le  sujet  et  le 
sens  pourvu  qu'il  vlt  jour  a  Timage  et  qu'il  y  plantSt 
cecher  drapeau !  Pour  ou  contre  le  Mazarin  selon  le 
succ^s;  exemple,  avec  une  certaine  honnetete  d'ail- 

(1)  «  Que  si  quelqaos  petits  moines  qui  soot  daos  les  maisons  re- 
'  Hgieases ,  comme  les  rats  et  les  autres  animaux  imparfaits  Solent  Mi^oM 
r  Arche,  veateot  d^ehirer  ma  reputation ,  etc. » (Lettre  XXX  du  Uvre  lY, 
k  monsieur  le  Prieur  de  Chives ,  octobre  1624).  Les  feuillanls  prirent  la 
chose  pour  em  et  releverent  Tinjure,  un  jeune  luoine  d'abord,  Dom  Andrd 
de  Saint-Denys,  puis  le  g^n^ral  de  I'Ordre  en  personne,  le  Pdre  Goola, 
t^i  intervint  sons  le  ^wadoDjmQ^PhyUarqw*  Ce  fut  bieatOt  une  m^^ 
g6n6rale. 


LIVRE  htaxituf.  69 

leufs,  de  cette  platitude  si  compatible  avec  Fen- 
flare  (i). 

U  etait  fort  He  (c'es(  tout  simple)  avec  la  famille 
Arnauld ,  Viloquent^  famille  comme  il  I'appelle,  avec 
M.  d'Andilly  d'abord,  Tun  des  chefs  de  cetle  litt6ra- 
ture  Louis  XIII  grandiose  et  laudative ,  et  vrai  disci- 
ple de  Balzac  dans  le  tour  sinon  dans  Timage.  Un 
jour,  k  propos  du  livrede  laFriquente  Communionj  on 
s'^tonnait,  devant  M.  d'Andilly,  qu'un  jeune  hon^me 
comme  le  docteur,  qui  ne  faisait  qu'a  peine  desortir 
des  ecoles  et  sans  aucun  usage  du  monde,  cAt  pu 
terire  si  bien  et  si  poliment;  M-  d'Andilly  repondif 
qu'iln'y  avait  point  lieu  de  s'en  6tonner  et  qu  il  par- 
hit  simplement  la  langue  de  sa  maison.  Balzac ,  certes^ 
n'aurait  pas  mieux  dit.  il  s'honorait  done,  k  bon  titre, 
d'une  relation  suivie  avec  les  divers  membres  de 
cette  excellente  maison  en  fait  de  langage  :  il  corres- 

(i)  Comme  preove  noa  can  testable,  on  peut  Tolr  dans  VHUioire  de 
i'JetuUmU  (tome  I,  page  151)  toutes  les  vicissUudes  deson  Jrisiippe, 
entrepris  d'al>ord  poar  le  cardinal  de  Rlebelieu  sous  le  litre  de  Ministre 
d'Biatf  puis  offert  an  cardinal  Mazarin,  et  finalettieni  dM6  k  la  reiae 
Chrifitine  :  cet  Arlstippe  cherchait  maUre.  L*autear  dcrivait  en  Janvier 
1644  k  Ghapeiain  :  «  Je  vous  suppUe  de  savoir  en  quelle  disposition  est 
pom*  moi  le  cardinal  Mazarin.  S'il  est  galant  homme  et  qu'il  me  veuilie 
QbHg«f«  ]fai  de  quoi  n'dtre  pas  ingrat ;  je  Ini  adresserois  mon  Arisiippe;:,. 
majfl  je  ne  veui  point  faire  d^avaoces  sans  6tre  assure  du  succds  de 
ma  devotion.  »  £t  tout  le  reste  de  la  lettre  qui  n*est  pas  moios  curieux. 
Toiture,  qu'il  mit  en  jeu  pour  la  mtoe  n^gociation,  lui  r^pondit  avec 
empressement ,  mais  lui  soumit  sans  doute  quelques  observations  surla 
diffieolt^  de  r^assir  en  ces  termes,  ou  peut-^treU  lui  sigoifla  d'einblec  le 
fefui  tout  pronone6  du  Cardinal.  L&  dessus  BaUac  semble  ^tonn6  et  a  Fair 
dereeuler  devant  ses  propres  paroles  :  «  Fi  done!  ai-je  voulu  faire  un  si 
sale  march^  que  celui  qu'il  me  reproche?  Savoir  d*un  bomme  sll  a 
agr^able  qu'on  parte  de  lui,  est-ce  lui  dire  en  langage  Suisse :  Polta 
^arf^§nt,  point  de  iouanges?  »  Yoila  le  personnage  pris  sar  le  fait  et  dans 
m  comlgne  naturel :  plat  et  glorieux.  ( Voir  encor^  au  livre  XXYH  ^^ 
Uttm,  jla  IU«  vraiment  rabttle(ue>  k  Itfazarin.) 


60  PORY-ROVAL. 

pondait  avec  I'abb^  de  Saint-Nicolas  qui  lui  S6r?ait 
de  trucheman  pres  du  cardinal  Bentivoglio  et  trans- 
mettait,  de  Fun  a.rautre,  envois  et  compliments 
litteraires ;  il  s'ouvrait  de  ses  ecrits  4  M.  Le  Mattre  et 
le  remerciait  fort  au  long  des  fruits  de  Pomponne ,  de 
quelque  harangue  probablement  et  mSmed'un  sonnet. 
Geci  nous  touche;  M.  Le  Maitre  n^est  pas  ddsagrcable 
k  retrouver  dans  le  miroir  de  Balzac  :  «  Monsieur,  lui 
ocrivait  celui-ci  (fevrier  1638),  jc  ne  tiens  point  se- 
crete notre  amitie.  Elie  est  trop  honnSte  pour  £tre 
cach^e,  et  j'en  suis  si  glorieux  que  je  ne  me  fais  plus 
Yaloir  que  par  1^  •  M.  Jamin  {quelque  jeune  reeommandi) 
sait  ma  bonne  fortune  et  a  grande  passion  de  vous  con- 
nottre.  II  a  cru  que  jene  serois  pas  leplus  mauvais  in- 
troducteur  qu'il  choisiroit  pour  cela ,  et  que  par  mes 
adresses  il  pourroit  parvenir  jusqu'^  voire  cabinet ..• 
Geux  qui  avoient  vu  tonner  et  eclairer  Pericles  dans 
les  assemblees ,  etoient  bien  aises  de  le  considerer 
dans  un  ^tat  plus  tranquille,  et  de  savoir  si  son  cdme 
6toit  aussi  agreable  que  sa  temp6te...  »  Et  a  la  fin  : 
c  Je  baise  les  mains  k  toute  T^loqaente  famille.  » 

La  conversion  de  M.  Le  Haltre  ne  prit  personne 
plus  au  depourvu  que  Balzac  :  qu'en  put -il  dire? 
C'est  le  cas  pour  nous  de  le  pen^rer  k  coup  sAr^ 
dans  une  circonstance  tout-&-fait  connue*  U  ^rit  k 
Chapelain  ( septembre  1638 ), 

«  Je  ne  m^itonne  de  rien ;  mais  vdritablement  je  ne  m^attendois  pas  A  la 
fobite  retraite  de  monsieur  Le  Haltre.  Je  ne  vous  fau  point  de  questton 
lidessns,  ni  ne  voag  demande  pas  all  a  M  inspire  imm^diatement  da 
Saint-Esprit.  Les  causes  secondes  n*ont  aoeane  part  en  cette  eonrersion ; 
comme  tous  dirlec  on  maavais  snecte  en  amour,  m  rebat  des  stiptrieont 
^n  f^na^^^  fiiitrtdlsfnr^ce  de  c^te  Dati|T9,  8|t  pKt(^  ti*eit  j^Vtfi  im  ^mo(K 


td  ane  lassUad^-  d^csprit,  un  abatkemcnt  de  courage  ou  Unit  dc  force.  {On 
vail  tfu'ii  t' amuse  a pouster  ton  dcvehppemenx). ..Mnis  ici  i\  n'y  a  ricn  ea  de 
seinblable...  Celai^i  itoit  confirm^  dans  ia  belle  r^mation  et  avoit  ao* 
deU  de  ce  qn*il  faat  ponr  r^pondre  k  ces  grandes  actions  (1)  qui  avoieui 
Moon6  tout  le  Barreaa.  Une  si  strange  resolution  pourra  fttre  diversement 
ioterpr^t^.  Pour  moi  Je  n'en  saurois  juger  que  f^vorablemeDt.  Je  veux 
croire  qa*il  n'a  pa  roister  a  la  violence  de  la  Grftce  qui  Va  enlev^  da 
monde ,  et  que  Dieu  a  616  le  vainquenr  dans  le  combat  qui  s'est  fait  entre 
IbI  et  Vbomme.  Mais  pourqnoi  parle-t*ii  tant  de  ses  infidelity  et  de  sea 
crimes,  dans  la  lettre  qo'il  a  6crite  k  Monsieur  le  Chancelier?  Je  sals 
bienque  c*etoit  le  style  de  saint  Francois ;  mais  ce  style  ( ioujours  le  ttyU) 
Be  pent^tre  tir^  en  exerople,  et  nous  savons,  yous  et  moi,  qu'il  n'a  Jaraaia 
ftit  d'eic^s  qa*a  etadier,  et  que  toules  ses  debauches  ont  M  honndtes  e€ 
'verUieiises. » 

On  voit  que  Balzac  ne  comprend  pas  ce  que  c'est  que 
piehi^n  sens  chr^tien,  infid^lit^  et  crime  de  cc&ur  au 
spfrituel;  la  grandeur  de  cette  lettre  au  Chancelier 
lui  ecbappe.  Vir  ingenio  compto ,  a-t-on  dit  de  lui ,  ei 
elaquenlim  laude  clarus,  sed  in  religionis  negotio  phur 
qum  infims  (2). 

Vers  ce  temps-ia,  je  ne  sais  quel  plaisant  avait  fait 
eonrir  le  bruit  que  Balzac  aussi,  de  son  cdte,  so  bea- 
tlfiaity  so  prenait  pour  les  choses  spirituelles;  celui- 
ei  Tapprend,  il  s'en  fiiche,  11  ^crit  au  mois  de  no- 
^mbre  mdme  annee  (1638)  k  Ghapelain,  pour  1q 
rassurer  :  «  Je  suis  tout  matiere  y  tout  terre  et  tout 
corps...  L'action  de  M.  Le  Maltreest  un  mouvement 
beroique  qui  ne  ^it  point  6tre  tir6  en  exeniple  et 

(1)  Jeiiont,  plaidoieries  pour  lesquelles  il  fallait  force  poumons. 

(3)  II  est  doateui  qa*il  e(kt  coqipris  davantage  la  grandeur  de  la  iettro 
de  M.  Le  Mattre  a  son  pere,  lui  qui  ne  trouvait  k  ^crire  sur  la  mort  du 
tien  que  cette  incroyable  leltre  k  Gonrart  (octobre  1650) : «  Bcpuis  la 
demiire  lettre  que  je  vous  ai^crlte,  ]*ai  perdu  mon  bon^homme  de  pere. 
Quoiqa'il  eiit-  pr4s  de  cent  ans  et  que  la  vie  lui  TAt  k  cbarge ,  ne  vivant  plus 
quavec  peine  et  doulenr,  celte  perte  ne  laisse  pas  de  m'Slre  sensible. 
C^it  uoe  Antique,  digne  de  v^R<^ratlon  et  deciilte,  qui  portolt  bonhenr 
k  sa  familfe,  ot  que  lea  ^taagers  venoi«fnt  voir  par  raret6..... ».  la  nature 
9\  rombathte  a  Vorl-Koyal  par  la  rcllpfon  y  trouvait  d'auires  acrcfils. 


62  PORT-ROYAL* 

qui  est  au-des$us  de  ma  port^e.  Je  n^ai  garde  de  ^iser 
si  haul  ni  d'entreprendre  une  si  difficile  imitation. 
Mais  aussi ,  comme  je  ne  suis  pas  de  ces  parfaits  qui ' 
ii*ont  pour  objet  de  leurs  pens6es  que  les  felicit^s 
du  Ciel,  je  vous  prie  de  croire  que  je  suis  encore 
moins  de  ces  hypocrites  qui  veulent  trafiquer  sur  la 
terre  de  leurs  mines  et  de  leurs  grimaces...  »  Et  il 
finit  par  dire  que,  s'il  ei!it  et6  capable  de cette devote 
l&eheti  ( il  emploie  un  mot  plus  cardinal  que  celui-i&  ), 
on  le  traiterait  aujourd'hui  de  Monseigneur.  Mais  il 
pr^fere  son  repos  et  sa  liberty  a  tout.  Oh!  qu'on  en 
verrait  une  belle  preuve,  si  on  se  rayisait  pour  lui.a. 
la  Cour ,  el  si  on  offrait  a  son  silence  ce  que  tant  de 
docteurs  briguent  tous  les  jours  par  leurs  sermons  : 
«  Ce  seroit  ce  jour-la ,  s'ecrie-t-il ,  que  le  monde  con- 
noltroit  que  je  ne  fajs  point  le  fanfaron  do  pliiioso* 
phie,  et  que  vous  auriez  le  plaisir  d'avoir  lin  ami  qui 
refuseroit  lout  de  bon  les  Eveches.  »  Y  cut-il  jamais 
maniere  plus  fanfaronne  de  dire  qu'on  refuserait? — , 
on  lit  en  effet  chez  Tallemant,  comme  par  une  re-, 
flexion  fort  naturelle,  que  le  Cardinal  se  serait  fait 
honneur  en  donnant  a  Balzac  un  cvSch6.  ChUi  etc  uii. 
6v6que  litteraire  comme  M.  Je  Grasse,  comme  1*6-. 
\6que  de  Dardanie,  M.  Cocffetoau., 

Dans  les  lettres  a  Ghapelain,  j'qjii  trouve  une  en- 
tiere  sur  M.  de  Saint-Cyran  qu'on  venait  d'arr6ter  (4), 
et  qui  n'a  jamais  ete  relevee;  eile  est  remarquable 
pour  nous  apres  le  jugeraent  que  nous  tenons  de  la 
bouche  mcme  de  M.  de  Saint-Cyran  sur  Balzac  :  e'en 
est  la  contre-par tie.  Enregistrons  le  t^moignage  : 

(1)  £Ue  est  datte  iOMAetemeqt  et  doit  dtre^  mnn  de  Jknviir  i63S»  maif 
MQi  doute  de  JuUl§t,  If*  d«  Salnt-GyreD  «y«Bt  M  wAiit  en  mei. 


LITRE   DEUXliME.  63 

«  lia  c[iirio8l(6  est  satUfaite ,  et  toqs  m'ayez  fliit  grand  plaisir  de  me 
mander  ce  que  vous  sayiez  de  ValTaire  des  prisonniers.  On  a  en  pear» 
k  moD  ifis,  qne  I'Abb^  vouIAt  faire  secte  el  qu'il  pftt  devenir  h^resiarque. 
Je  ne  parte  pas  de  ces  hMsies  charnelles  et  d^bancb^es,  comme  celles  de 
httther  et  de  Calvin  (1),  mais  de  ces  h^r^sies  spirituelles  et  s^v^res  comme 
cdfes  d'Oiig^ne  et  de  Montanus.  J*aarois  k  voas  dite  beaaconp  de  choses 
snr  ce  snjet  si  nos  lettres  se  pouToient  changer  en  conyenation ;...  ]e  ne 
laisserai  pas  ponrtant  de  vous  dire  qaelque  chose.  €et  homme  est  verlta- 
Uement  une  personne  extraordinaire;  grand  thtologien,  grand  phllo* 
sopbet  et  anssi  abendant  en  belles  pens^es  que  j'en  vis  jamais  (2).  II  dit 
sonvent  des  choses  qai  semblent  lui  avoir  M  inspir^es  et  venir  ]mm6dia- 
tement  du  Giel.  Entre  aatres,  il  m'assura  un  jour  quHi  voyoit  les  Hystdrel 
de  Tantre  vie  plus  sensiblement  que  je  ne  voyois  les  affaires  de  ceUe«d* 
(Nous  croirions  que  e'est  ici  I* hyperbole  de  Balzac ,  si  nous  ne  saviona  tPaiU 
lews  d  quoi  nous  en  ienir.)  li  est  vral  que  la  demonstration  qu'il  m*eil 
vonlnl  falre  ne  me  satisflt  pas ;  mais  je  crus  que  c*^toit  ma  faote,  et  noa 
pas  la  sienne.  Si  cet  homme-U  est  tromp^,  je  vous  avooe  qne  je  le  suit 
bien  aussi ;  et  c'est  une  grande  piti^  de  nous  autres  pauvres  mortels , 
qui  devrions  nous  humilicr  toujours  devant  le  trdne  de  Bieu.  Je  ne 
taorois  me  persuader  qu*il  pr^tende  k  la  quality  de  chef  de  parti ,  ni  qtt'U 
ait  jamais  en  dessein  de  dogmatiser.  Gar  homme  du  monde  ne  parut  ja* 
mais  plus  respectueux  envers  le  Saint-Si^gc  ni  plus  persuade  que  lui  de  la 
lonte-puissance  de  Rome.  {Nous  savons  encore  d  quoi  nous  en  ienir  sur  ee 
point,  et  it  y  faut  rabaitre  de  ce  que  dit  Balzac y  aussi  bien  que  de  ce  qmi 
suit.)  II  est,  an  reste,  grand  admirateur  des  Merits  de  feu  monsieur  le 

(i)  Balzac  est  perp^tnellement  odieux  qnand  it  parte  des.protesiants; 
mais  il  faut  lai  pardooner  comme  ignorant  Ic  fond  et  ne  vonlant  que  pa* 
raitre  sujet  fidele. 

(2)  Ceci  se  rapporte  assez  exactement  a  un  passage  de  Lancelot  sur 
Balzac  {Mimoires ,  tome  II ,  page  102}  :  «  On  trouvera,  si  on  y  prend 
garde,  quelques  pens^es  de  M.  de  Saint-Cyran  dans  ses  Lettres,  parce 
qne,  comnoe  il  n'avoit  pas  tt)ufe  la  f6condit6  du  monde ,  il  admiroit  parti- 
cnlierement  celle  dc  HI.  de  Saint-Cyran,  et  etoit  ravi  d'empronter  quelquB 
chose  de  son  abondance.  »  Balzac  tie  proGtait  pas  seulement  des  pens^es, 
mais  il  retenait  aussi  les  mots ,  comme  on  le  volt  dans  une  lettre  bien 
post^rienre  (mai  1653)  a  Conrart ;  on  y  lit :  <c  Quatre  on  cinq  grandes  di§- 

p^ches  que  je  vous  ai  faites  se  serolent-eiies  perdues  par  les  chemins  ? 

Je  serols  an  d^sespoir  d'avoir  perdu  tant  de  secrets  et  tant  de  paroles  pas- . 
sionn^s  qne  le  bon  M.  de  Saint-Cyran  appeloit  autrefois  effusions  de  corut 
et  debordements  d'amiiU,  »  On  surprend  la  Tesp^ce  de  placement  que  r^ 
servait  Balzac  aux  expressions  spirituelles  de  M.  de  Saint-Cyran  et  leur 
traductioD  en  Utt^ratare ;  il  en  faisait  ce  qu'on  appelle  en  rMteriqne 
lumina  orationis. 


6i  PORT-ftOYAt. 

icardinal  de  BM)e ,  et  jc  ne  trouve  point  ce  .qui  Ta  pn  ohligcr  dc  pen 
tetimer  ceux  da  P^re  Seguenot  son  compagnon  de  fortune.  (//  te  trompaii 
en  le  croyant  mdle  au  llvre  du  P,  Seguenot.)  Pour  moi  jc  YOUS  avoae  que 
jBon  style  ( le  style  du  P,  Seguenot  ^  encore  le  style !)  m'a  ravi ,  cl  laisse  sa 
doctrine  k  examiner  a  qui  il  appartiendra  d'en  jugcr.  » 

Le  docteur  Arnauld  eut  part,  a  son  tour,  k  Tad*- 
fflfiration  de  notre  grand  Epistolier.  On  trouve,  a  la  fin 
d^iin  recueil  de  pieces  sur  le  livre  de  la  Frdquente  Com- 
munion par  le  Pere  Quesnel  (1),  des  extra!  ts  de  quel* 
ques  lettres  de  Balzac  k  Ghapelain.  Le  Pere  Quesnel  a 
paru  les  prendre  au  serieux  en  les  insurant  a  la  suite 
des  temoignages  €cclesiasliques  les  plus  bonorables  i 
ce  livre.  11  faut  en  donner  quelque  chose  ici.  Qu'on  ne 
croie  pas  du  tout  que  ce  soit  une  guerre  k  Tauleur.  Mais 
on  a  parle  de  lui  souvent  a  premiere  vue  et  sans  Tavoir 
etudie  de  tres  pres ;  on  a  indique  comme  un  simple  trait 
deson  talent  ce  qui  en  est  le  fond  mSnie.  Puisqu'il  s'est 
rencontre  pour  nous  des  occasions ,  que  je  puis  dire 
intimes,  de  mettre  cette  nature  a  jour,  ce  serait  du- 
,perie  de  n'en  pas  user.  Un  seul  homme ,  un  senl  ecri* 
vain  bien  connu  en  r6vele  beaucoup  d'autres. 

«  Que  le  liyre  de  M.  Arnauld »  toivait  done  Balzac  (novembre  1643)  / 

*est  un  savant  y  sage  et  Eloquent  livre  1  il  me  paroit  si  solide  et  si  fort  de 

-  tous  c6t^  que  Je  ne  pense  pas  que  tout  ce  qu*il  y  a  de  machines  dans 

rarsenal  de  la  Sociit^  {les  Jesuites)  en  puisse  ^gratigner  une  ligne.  Je  dis 

•  davantage  :  il  donneroit  de  la  jalousie  au  cardinal  Du  Perron  ressuscit^., 

si  la  gloire  de  I'Eglise  ne  lui  £toit  plus  ch6rc  que  la  sicnne  propre.  J^ea 

^jparle  de  cette  sorte  k  mes  bons  amis  les  Reverends  Pdres,  et,  quoique  j*aie 

plus  besoin  qu*homme  du  mondc  de  douceur  et  d'indulgence ,  en  cette 

occasion  je  suls  pour  celui  qui  me  menace  de  la  foudre  contre  ceux  qui 

ne  me  promeltent  que  de  la  ros^e.  »  (O  Anlitliese,  6  Trope,  que  me 

veux-tu? } 

Mais  void  qui  est  plus  fort  :  «  (Dn  2  mai  16i4.)  Je  suis  a  la  moiti^  da 

(1)  Trei  humble  Remonfrance  d  messirc  Humhrt  de  Prt^l piano,  arehc 
vctjve  de  Malincs ,  1 693 . 


«    LIVRE   DEUXli:ME.  65 

liTre  de  M.  ArnAuld  (<fo  ia  TradUum  iU  tBglitt),  En  eomcieoee  je  ii*ai 
jamais  rien  la  de  plas  Eloquent  ni  de  plus  docte.  Je  Tai  la  avec  une  cion- 
iimielle  Amotion ,  avec  on  transport  qai  ne  m*a  peinl  enoo^re  qoitt^ ;  et 
j*accase  notre  langae  de  disette ,  je  me  plains  d'elle  de  ce  qa*elle  ne  me 
Idarnit  point  des  termes  assez  paissants  poor  yoos  expHmer  Vdtat  oA  m'a 
mis  cekte  incomparable  composition.  0  le  grand  personnage  qoe  ce  cher 
ami  (M.  Arwmid) !  O  qoe  je  suis  glorieax  de  son  amiti6 !  O  qae  TEgUse 
recerra  de  senrices  de  cette  plume  (1)  I  Ge  sera  le  b&ton  de  sa  yieillesse  (2), 
eesera  peut-^tre  son  dernier  appai ,  et ,  s*il  y  a  encore  qaelqae  b^r^sie  k 
yenir,  qa'elle  se  hkie  de  naltre,  et  que  tons  les  nronstrea  se  declarant, 
afin  qae  cette  fatale  plume  les  extermine.  Toot  oela  ne  me  satisfait  point ; 
j*«n  pense  bieo  dayantage  que  je  n'<m  ^ris  :  je  suis  plein,  Je  sais  pos86d6 
de  ee  liyre>  11  me  toormente  TesprH..... : 

.    .....    Mag;aum  nee  pectore  possam 

Xxeossiise  Deom » 

Or,  presque  a  la  mSme  date  (mars  1645),  s'adres- 
sant  k  Gostar,  assez  ignoble  personnage,  gras  b6neii- 
cier  du  Mans  et  ruse  6picurien  d'^glise,  il  ne  trouvait, 
sur  ces  in6mes  questions  ou  triomphait  Arnauld ,  que 
pointes  et  Jeux  d'esprit  :  «  Vous  m'6crivez  des  mer- 
ireilles  sur  le  sujet  du  docteur  disgracU  pour  avoir 
trop  parle  dela  GrAce.  lis  sent  ^tranges,  \os  docteurs, 
de  parler  des  affaires  du  Ciel ,  comme  sMIs  ^toient 
Gonseillers  d'Etat  en  ce  pays-la ,  et  de  debiter  les  se- 
crets de  Jesus-Christ,  comme  s'ils  etoient  ses  confi- 
dents, lis  en  pensent  dire  des  nouvelles  aussi  assur^es 
et  les  disent  aussi  affirmativement  que  s'ils  avoient 
dormi  dans  son  sein  avec  saint  Jean...  A  votre  avis 

(1)  II  tr6p»ig]ie  de  Joie»  il  plenre  de  tendresse. 

(BOILEAU.) 

(2)  S'll  est  yrai  que  les  pbrases  d'on  bomme  font  jager  de  son  esprit, 
11  est  encore  plus  yrai  qae  Tesprtt  d'on  teriyain,  «ne  fois  conna>  j'l^e  ses 
pbrases.  II  y  a  cbez  Balzac  telle  pbrase ,  telle  m^tapbore  sans  yaleur>  et 
qui  en  aurait  cbez  un  autre  :  ainsi  ce  mot  sur  le  rdle  d* Arnauld  dans 
rEglise  :  Cc  sera  le  bdion  de  sa  vieilletu !  ce  mot-liii  serai t  beaa  et  tou-- 
€hanl  aiUeur9»  cliez  vn  dcdyain  qui  mettrait  discretion  et  sens  aux 
figures. 

"K.  5 


66  PORT-ROYAL. 

ne  se  moque-l-en  point  1^-haut  de  leur  empressement 
et  de  tear  proems?  »  En  raiUftnt  ainsi,  il  n'etait  pM 
plus  phiiosophe  que  tout  k  t'heure  il  n'etait  efar^tien : 
il  servait  chacun  selon  son  goAt ,  moyennant  la  m^me 
hyperbole ,  n'6tant  pi^eeis^ment  m  de  mau^aise  foi  avee 
lui-mSme  ni  sincere,  fidele  seulement  au  son  qtffl 
tirait  de  sa  oymbale  el  aox  beausL  yeux  que  ^isait  au 
soleil  sa  plume  de  paon.  ^ 

Les  lettres  de  Balzac  4  Conrart  sonit  semees  de 
questions  empresses  sur  Port-Royal  comme  sur  ThO- 
tel  Rambouillet,  de  retours  de  cwioskd  vers  M.  Le 
Maitre,  dont  Conrart  ^tait  parent,  et  de  qui  Balzac 
esperait  toujours  tirer  ce$  grands,  ces  riches,  ces  rha- 
gnifiques  plaidoyers ,  comme  un  rigal  pour  son  esprit 
ianguissant.  II  euToie  aussi  force  remerciements  k 
M.  d^Andilly,  alors  solitaire,  pour  les  ouvrages  qu'il 
regoit  de  lui  :  «  Us  me  feront  homme  de  bien.  Et 
quel  plaisir  d'etre  mene  a  la  \ertu  par  un  chemin  si 
net  et  si  beau !  j'appelle  ainsi  la  purete  de  son  style 
et  les  ornements  de  ses  paroles  t »  SMI  se  rattrape 
par  un  bout  4  Port-Royal ,  c'est  par  cet  unique  soin 
litteraire.  A  propos  de  la  guerre  de  1652  qui  inter- 
cepte  tout :  «  Quel  malheur,  s'6crie-t-il ,  d*6tre  priv6 
si  long*temps  de  la  consolation  de  nos  livres ,  de  nos 
chastes  et  innocentes  voluptes !  de  ne  plus  rien  voir  du 
Port-Royal  ni  de  la  boutique  des  Elzevirs!  de  ne  pou- 
voir  lire  ni  la  remontrance  de  M.  Salmonnet,  ni  les 
vars  de  M.  Manage,  ni  les  sermons  de  M.  Ogier.  »  On 
possMe,  en  ce  peu  de  mots ,  Tassortiment  complet 
de  ses  d^irs. 

Balzac  eut  pourttint  aussi  sa  conversion  quelqoes 
ann^s  avant  sa  mort ;  mais  elle  offre  des  traitisi  par- 


LiVfeE    DEUXliME.  67 

licutiers  au  caractere  de  rhomme;  elle  resta  bien  <lif- 
f^rezite  de  celle  de  son  ami  M.  Le  Maiire,  et  de  toates 
cetles  selon  M.  de  Saint-Cyran.  11  avait  pense  a  s6 
iretirer  au  manastere  de  son  ami  et  ancien  adversaire, 
Dom  Andr6  de  Saint-Denys,  aux  Feuillants  de  Saint* 
Mesmin  pres  Orl^ns.  DaniS  une  de  ses  Dissertations 
clirfeliennes  el  morales  qu*il  !ui  adresse  ( la  X Vlir ) , 
on  lit  ke  prendier  projet  de  retraite  tr6s  pea  jans^niste 
et  qui  n'eSt  gu6re  qti'une  tariante  compass^e  de  Thot 
fefdt  ia  mis  d*  Horace  : 

«  Je  pense  Tayoir  aatrefoU  6crit,  et  il  n'y  aura  point  de  mal  aujoor- 
d-^ti  de  ie  e&pier  t  la  soUtade  est  eertainemettt  one  belle  chotm;  mais 
ii  7  a  plalsir  d'aroir  qoelqs'VB  qui  saeM  ripondre ,  &  qui  on  pnSase  4iH 

de  ten^g  en  temps  que  <i*est  une  belle  ebose Yoni  fO|«  Mn  nA^fek 

veaz  Ttek ;  raon  esprit  toua  ehercbe»  mon  R^v^rend  Pdre;  ma  Sditaib 
a  besotn  de  tous...  Man  entendons-nous  bien ,  |e  Tom  en  av^plie.  St 
fousaverlis  qoe  tant  que  je  seraf  entre  la  Loire  et  leLoiret ,  je  prMends 
d*y  €tre  incognUo  (1).  Je  ne  m*appellerai,  s'il  vous  plait ,  en  oe  payMi^ 
nf  EalAac,  nl  Tiarcisse,  hi  Aminte.  Je  ne  prendral  nl  ne  reeerrai  aucun 
aiktre  nom  de  ^derreqiii  pniase  me  ddeouTrir.  Hon  desMfn  n'eBl  pas  de 
<lonner  r^utAlion  I  ma  retraite  :  ce  s(^roU  yduloir  Mre  obseur  Avee 
^Mat^..  II  (isiVLt  qa'^tknt  anpr^  de  yoos  ,  je  sois  on  Seci^t  entre  ?4)its  et 
mot  et  un  Enigme  pour  tous  les  antres.  » 

La  peirr,  le  d^sir^  la  prtitetition  continueller  de  Bal« 
zd^^  c'etait  d'etre  poarsuiti  de  lettres  et  de  ne  fmjh- 
'voir  ^e  d^6ber  aux  charges  dela  cel6brit^;  il  y  renent 
dans  la  dfstortation  XXI,  avec  une  naifvetiS  incompa- 
rable et  qui  met  en  son  plus  beau  jour  ce  gefire  de 
fMuit^^  encore  anjourd'hui  assez  commun  : 

ff  Qae  ce  bruit  et  cette  reputation  sont  incommodes  ft  urt  homme  qui 
eberehe  le  ealme  et  le  repos  t  il  est  la  butte  [U  fult  semblwni,  if^ur  te  vneux 
€ar0tt€r  a  la  trtfisiitM  pefumn^f  d»  traduire  ung  piece  iatine^  M  iyoute  «i^tre 
partnihitfia  qa'U  trpd^it  fidehment),  \\  est  la  butte  de  toui  s  les  mauvais 

(i)  I'introduction  de  ce  mot  ^tait  alors  de  Xralcbe  dat^. .  et  aela  sem- 
Mftit  on  raiMi  trait  d'esprit  de  le  placer 


68  PORT-ROYAL. 

eompUmenls  de  la  Ghr^tlent^,  pour  ne  rien  dire  des  bons,  qui  lui  donnent 
encore  plus  de  peine.  11  est  pers6cnt6 »  il  est  assassin^  de  civilit^s  qui  lui 
Tiennent  des  quatre  parties  du  monde.  £t  ii  y  avoit  bier  an  soir  sur  la 
table  de  sa  cbambre,  cinquante  lettres  qui  lui  demandoient  des  r^ponses, 
mais  des  reponses  ^loquentes ,  des  rdponses  a  etre  montrtes ,  it  etre  co- 
pies, k  6tre  imprimis.....  » 

Tel  continuait  d'etre  rhomme  qui  se  croyait  en 
train  de  se  convertir.  Et  il  se  convertissaiteut-etre 
en  effet^  autant  que  cela  etait  en  lui.  Gette  disserta- 
tion  k  Dom  Andre  laisse  percer,  vers  la  fin,  des  ac- 
cents Aleves,  q^ielque  chose  de  serieux  a  sa  maniere^ 
et  qui  parait  senti  : 

«  Qnand  j'ai  da  peupie  et  des  anditeurs ,  je  crie  de  toate  ma  force  : 
Sortons  des  viiles,  allons  babiter  la  campagne,  non  seaYemen^  pour 
TiitabUsseme&t  de  notrerepos,  mais  aussi  pour  I'assnrance  de  notre  saiat. 
Cherchons  Jdsns-Cbrist  oik  11  se  trouve  plas  facilement  selon  Fadresae 
que  lui-meme  nous  en  a  donn6e.  II  n*a  pas  dit  qu*il  iioxi  l*or  de$  pahU  et 
ia  pourpre  de  la  eour ;  il  a  dit  qn'ii  ^toH  la  fleur  det  ehamp$  €t  le  ly*  des 
jvallees  (1). 

«  Bien  beureni  sont  ceax  qui  cueillent  cette  divine  fleur  dans  les 
cbamps  de  Saint-Mesmin;  qni  ea  foot  des  bouquets  et  des  goirlandes, 
qui  secoaromient  de  J6suB-Ghrist... !  Je  voudrois  bien  Hte  de<ceax4&, 
et  traTailler  k  la  fin ,  apr^  iant  de  paroles  et  d'^eritures ,  d  la  teuie  chose 
rdeestaire,  » 

Balzac  executa  son  dessein,  non  pas  en  allant  au 
couvent  de  Dom  Andr^  pres  Orleans,  ses  proches  s'y 
opposerent;  mais  il  se  fit  Mtir,  aux  Peres  Gapu- 
cins  d'Angoul^me ,  deux  chambres  dans  une  situation 
parfaitement  beUe,  d'ou  la  vue  s'^tendait  sur  toute  la 
campagne^  et  ilallait  souvent  s'y  recueillir  durant  les 
dernieres  anne^^ ,  en  compagnie ,  est-il  dit ,  de  ses  Muses 

(1)  Balzac  semble  montrer  en  quelqnes  endroits  comme  ici,  le  senti- 
ment de  la  nature,  de  la  campagne ;  son  d6but  du  Prince  a  de  la  fratchenr 
et  du  pitloi  esque.  Je  citerai  encore  sa  lettre  k  Gbapelain  (  mat  1638  ), 
vraie  lettre  du  mois  de  mai ,  et  oti  Ton  ne  YOudraU  efTacer  que  ce  nom  de 
Chapelain  qq  *(1  met  parmi  les  rossigools ! 


'LIVRE    D£UX1£:M£.  69 

devenues  iaut-d-fait  ehritiennes.  II  ne  songeait  pas  a 
s'ol]|ecter  ce  ntot  de  Saint*Gyraii  que  «  rien  n'est  si 
daDgereux,  quand  on  se  retire  du  monde,  que  de  s*en 
faire  un  petit.  »  Son  Socrate  chritim  date  de  ce  temps. 
On  a  une  relation  tr^s  detailI6e  de  ses  dernieres  oc* 
cupations  par  un  avocat,  M.  Morisset  (1).  La  litte- 
rature  et  Teternite  se  disputaient  ses  pensees.  11  fai- 
sait  des  aumdnes  aux  ^glises ,  donnait  ici  une  lampe 
d'argent  a  Tautel ,  Ik  une  cassolette  de  vermeil  avee 
un  revenu  annuel  pour  entretenir  des  parfums ,  et 
fondait  un  prix  k  TAcad^mie  fran^aise  pour  ceux 
qui  enverraient  les  meilleurs  sermons.  Ce  prix  de 
Balzac^  apres  differentes  transfer mftions  et  adjonc- 
tions ,  est  devenu  le  prix  d'eloquence  :  une  cassolette 
encore  avec  perpetuel  encens.  U  se  vit  mourir,  durant 
six  moiSy  tous  les  jours ,  se  confessant  et  communiant 
avec  Mification,  et  pourtant  jusqu'i  la  fin,  comme  il 
disait,  tres  aceoquini  a  la  vie.  Trois  jours  a\ant  sa 
mort,  il  retouch^t  encore  ses  papiers;  il  les  faisait 
mettre  au  net  pour  Timpression,  car  il  tenait  k  ces 
details  et  aux  moindres  culs  de  lampe  de  ses  editions 
autant  qu'i  tout.  II  mourut  de  la  sorte,  le  i8  fe- 
vrier  1654  (2);  pehsant  p61e-m6le  k  ses  jeux  floraux 
et  i^  sa  consdenecy  sincere  sans  doute ,  con verti  avec 
componction,  mais  converti  selon  son  defaut  et  son 
faible  qui  reparaissaient  toujours. 

Quand  M.  de  La  Harpe,  cet  autre  grand  litterateur, 
se  convertit,  il  fut  igalement  sincere,  mais  son  ton 
tranchant ,  sa  vanite  litteraire  ne  mburut  pas ,  ou  du 

molds  ce  fut  la  derniere  chose  a  mourir  en  lui. 

• 

(i)  A  la  fin  du  tome  II  des  OEayrea  ia-folio. 

(2)  Peail  aas  avani  les  Previneiaht :  il  ^taii  temps. 


IX 


Suite  d«  Balxfk;.  -  Le  Soerate  ehriiisB.  —  BMz  et  Bal^c.  —  Espf&ee  de 
grandeur  de  cclol-ci.  —  Jugements  et  Wmoigaagei. — De  la  rhMorfqiua 
et  dc  la  poitiqqe  &  Port-Royal.  ^  De  I'art  ct  du  goiHt  dans  I'ordre 
Chretien. 


«¥ 


J*ai  parl6  de  Thprnme  cbez  Balzac .  de  sa  vie,  de 
ses  lettres.  Cette  c\6  donn^e^  ses  jiutres  ecrits  s'ou- 
vrent  d'eux-m6mes.  Et  par  exemple  rien  de  plus  sim- 
ple que  de  ^'expliquer  le  Socrate  chritien,  qtf  que  cri- 
tique trop  confiante  et  qui  n'y.  serait  pas  arrivee , 
pour  ainsi  dire ,  d  revers  par  ces  hauteurs  de  Port- 
Royal,  pourrait  6tre  tent^e  de  prendre  at  la  lettre  et 
d'estimer  plus  profpnd  qu'il  ne  Test  r^ellpment. 

Le  Socrate  ehritien  est  une  suite  de  douze  discours 
ou  conferences  suppos6es  tepues  en  un  cabinet  par 
un  personpage  de  sagesse  et  de  pi6te  qui  vient  pas- 
ser quelque  temps  dans  le  voisinage  de  I'auteur. 
Le  cabinet  ou  Ton  se  r^unit  a  pour  decoration  un  ta- 
bleau de  la  N^tiyi0  cjui  fburnit  un  premier  texje  4  ce 


P0RT-iw)YAj:..  — Jl-iyiijs  d£I)Xi£me.         71 

Spc^e  p^  plt^dt  k  cet  hocrate  chr^tien.  Ce  sont  de 
pure$  declawajtioQS  ou  le  rh^teur  dit  k  chaque  instant 
qu'iiJ9e  faut  plus  6tre  rheteur,  et  le  dit  avec  redou- 
hhment  de  rhetor ique  :  je  fais  gr&ce  des  preuves.  II 
jraxjertes,  dans  ces  discours,  maint  passage  ing6- 
nieux  el  m<&me  i^pecieux  de  gravity ;  mais ,  au  point 
d'initiation  pu  nous  sommes,  cela  m  nous  saurait 
faii-e  illusion.  Dans  le  VIP  discours,  4  propos  d'une 
paraphrase  de  psaume  qui  yeni^it  d'arriver  de  Lan- 
guedoc,  il  s*agit  de  critiquer  les  paraphrases  en  g6- 
n6ral ,  celles  du  moins  qui  ne  respectent  pas  la  sim- 
plicity et  la  majest6  du  texte  divin ,  celles*  qui  frisent 
etparfunient  les  prophetes  :  «  Ilfalloit,  dittoutd'abord 
le  Socrate,  il  falloit  suivre  M.  I'^vfeque  de  Grasse  et 
nepas  faire  efifort  pour  passer  devant.  En  matiere  de 
paraphrases ,  il  a  porte  les  choses  ou  elles  doiyent 
s'arrfeter.  »  Ce  nee  plus  ultra  de  M,  de  Grasse,  ainsi 
pps6  au  d6but ,  sert  d'ouverture  a  une  longue  tirade 
centre  l^s  paraphrastes  a  la  mode  :  Balzac  n'y  est 
autre  que  le  paraphraste  tres  complaisant  de  sa  pro- 
pre  id^e.  Ce  septieme  discours  a  nom  la  Journie  des 
Paraphrases  J  comme  nous  disons  la  Journie  du  Gui- 
cA^t:  sans  flatterie,  j'aime  mieux  la  n6tre. 

tla  ^ul  trait  du  Socrate  chriiien  pent  en  donner  la 
mesure.  C'est  au  discours  XP  Teloge  qu'un  des  in- 
teriocuteqrs,  tout  frais  arriv6  de  la  cour,  se  met  4 
faire  de  mansieurVahhi  de  Rais  (Retz),  et  le  parallele 
qu*il  aablit  de  ce  dernier  i  saint  Jean  Chrysostdme  (1). 
On  sait;en  effet,  que  Rett,  encore  abb6,  s'avisa  de 

au  QoadjQteur,  et  oil  il  est  saln^  pour  dOQ  iloquance  dans  TEglise  comme 


72  PORt-nOYAL.       * 

\ouloir  reussir  dans  les  sermons  et  y  fit  4clat.  On  ne 
savait  pas  generalement  alors  (ce  dont  il  s*est  vante 
depuis)  que  c'6lait  une  pure  gageure  de  \anit^,  et 
que  madame  de  Guemen^  avait  son  compte  sous  tous 
ces  car&mes  et  ces  a  vents.  Mais,  divination  4  part,  il 
est  de  ces  panneau^  od  les  gens  i^ns  ne  donnent 
jamais.  Avec  Retz  toift  comme  prec6d^mment  avec 
Richelieu ,  Balzac  y  donna. 

Dans  le  discours  X*  du  Socrate  se  trouve  un  por- 
trait de  Malherbe  sou  vent  cite  et  qui  semble  une  ca- 
ricature :  «  Vous  vous  souvenez  du  vieux  pedagogue 
de  la  cour. . .  »  Cela  d'abord  etonne  sous  la  plume  de 
Balzac  et  a  pu  dire  tax6  d'irreverence.  En  y  regardant 
de  pres^  rien  de  bien  grave.  G'est  un  portrait  tout 
de  situation  et  qui  ne  tire  pas  k  consequence  hors  de 
li.  Balzac,  se  faisant  parfait  chr^tien  etennemi  (pour 
un  moment)  de  la  rh6torique  et  de  la  grammaire, 
pousse  sa  pointe  en  ce  sens  par  la  bouche  du  Socrate, 
absolument  comme  un  avocat  qui  ddcrie  tout  d'un  coup 
sa  partie  adverse  dont  il  faisait  grand  cas  jusqu'alors. 
Ailleurs ,  il  parle  de  Malherbe  tout  autrement.  Dans 
line  lettre  qu'il  lui  ^crivait  autrefois,  pour  se  mettre 
au  ton  du  vieux  poete,  qui  6tait,  comme  on  sait,  un 
vert  galant,  Balzac  avait  m6me  hasard6  la  gaillar- 
dise  (!)• 

Pas  plus  qu'il  n'est  un  chretien  profond  dans  son 
Socrate ,  Balzac  n'est  un  politique  passable  dans  son 
Prince  et  dans  son  Jristippe.  Gabriel  Naud6,  k  le  voir 
ainsi  trancher  du  petit  Machiavel ,  devait  penser  de 
lui  en  matiere  d'Etat  ce  qu'en  pensait  dej&  chre- 

(1)  LeUre  3UX*  du  Livre  IV. 


LIVRC  DEUXl&ME.  '  73 

tieimement  Saint-Cyran,  ce  qti^en  pensait  Retz  le 
Chryiostdme  dans  sa  malice. 

Assez  de  critiques  des  ouvrages ;  \enons  au  p6- 
suJtat.  Malgr6  tout,  Balzac  a  jou6  un  gra^d  rdle  et  a 
gard6  un  rang  Eminent  dans  notre  prose  :  il  en  a  6t6 
le  Malherbe.  Cette  louange,  qui  lui  a\ait  ite  decern^e 
de  son  temps,  a  6t6  renouvelee  et  conGrmAe  depuis 
a  dWerses  reprises  :  loin  de  nous  Fidee  de  la  lui  con- 
tester!  II  a  regularise  la  langue  et,  autant  que  cela 
se  pent,  certaines  formes  du  beau  qui  ont  pr6valu. 
«  Qi'a  6t6,  dit  Bayle,  qui  ne  badine  point  avec  lui,  ?*a 
6te  la  plus  belle  plume  de  France ,  et  on  ne  sauroit 
assez  admirer,  \u  I'^tat  ou  il  trouva  la  langue  fran- 
5oise,  qu'il  aitpu  tracer  un  si  beau  chemin  k  la  nettete 
du  style.  »  II  sut  vouloir  ce  grand  chemin  qui  devait 
conduire  k  Louis  XIV ;  il  ai^ait  le  sentiment  de  Tunit^ 
dans  les  choses  de  I'esprit.  Dans  une  lettre  qu'on  a  de 
lui  i  Malherbe,  il  disait  k  propos  d'une  emeute  de 
critiques :  «  II  ne  faut  pas  laisser  faire  de  ces  mauvais 
exemples,  ni  permettre  k  un  particulier  de  quitter  la 
foi  du  peuple  pour  s*arr6ter  k  son  propre  sens,  et ,  si 
ce  desordre  continue,  les  artisans  et  les  \illageois 
voudront  k  la  fin  reformer  I'Etat. »  Bateac  est  vo- 
lontiers  pour  le  pouvoir  absolu  en  litterature  comme 
dans  le  reste  :  cela  sent  le  contemporain  de  Riche- 
lieu. II  aida  sur  sa  ligne  k  la  mfeme  oeuvre.  11  n'6tait, 
non  plus  que  Malherbe,  pour  la  litt6rature  libre  teUe 
qu'elle  fleurit  au  XVP  siecte,  pour  la  litterature  anai^ 
chique  telle  qu'elle  s'enhardit  un  moment  avec  Theo- 
pbile,  mais  bien  pour  la  souverainete  de  la  cour  et 
de  VAcad6mie,  dont  il  se  supposait  (cela  va  s*ns 
dire)  le  premier  ministre. 


.  Cett^  idj^e  m^W  9  qui  formsdt  (teuMtre  sa  aeuk) 
conviction  s6rieuse,  lui  donne^  au  milieu  de  ses  ri- 
dicules, quelque  chose  d'assez  digne  et  d'imposant 
par  la  tenue  constan^te  du  rdle.  L'^l^vation  et  la  gran- 
d/sur,  dit  encore  Bayle ,  etaient  son  principal  carac- 
tere.  II  a,  comme  Malberbe,  du  gentilhomm^e  w  lui.; 
c'est  un  gentilhomme  de  I'eloquence;  il  en  avait  occupe 
de  bonne  heure  le  tr6ne ;  il  est  pleia  de  la  majesty  du 
^^nre  et  n'y  voudrait  pour  rien  deuoger,  cc^me  \}^ 
roi  ou  une  reine  de  th^&tre  qui  restie  dans  son  person- 
joage  |u$qu'au  bout,  comme  madejnoiselle  Glairo^ 
qui  portait  jusque  dans  la  ods^re,  jusque  dans  sa 
chambre  k  coucher  sans  feu,  un  front  baut  et  4 
diadSme.  Il  avait  cette  foi  naive  aux  lettre$  qu'on|; 
eue  ^galement  Gic^ron  et  Pline  le  jeune,  et  qijii  ne 
)es  a  pas  tron^p^s.  C'est  la  le  he^u  c6t6  de  Bal^c^  et 
jce  qui  le  maintient  debout  k  Tentree  4!S  notre  litt6r 
rature  classiqiie ,  tout  pres  de  Malherbe  qui  ^  dans  la 
yi,e,  avait  bien  plus  d' esprit  que  lui  (1). 

Comme  ecrivain.  Balzac  se  trouve  ainsi  venir  en 
cpmparaison  avec  plusieuri;  esprits  de  valeur,  qu'a  ce 
dernier  titre  il  est  k  mille  lieues  d'approcher.  U  parle 

(1)  Malherbe  avait  de  ce  qn'on  ap^eUe  esprit ,  et  du  pins  oierdaiit*  ta 
f^troQverait ,  j'o$e  dire ,  du  pliilp^ophe  Duclos »  brusgne  et  fin ,  daiis 
Aalherbe.  Gela  se  yoit  par  tous  les  mots  qa'on  cHe  de  lui,  et  meme  par 
aes  lettres  qui  sent  tenement  Tdppos^  de  celleB  de  Batsae.  Aatrtffofs  il 
nfjest  arrive  de  }uger  bien  s^vtoment  ees  Lettnes  de  Malherbe  IHUioin^ 
^  la  Poeaie  frangaite  au  XFJ*  Siecle) ;  je  n*y  cbercbais  que  le  style  et 
rimagination ;  il  est  yrai  qu'il  n^y  en  a  gu^re.  C'est  une  gazette  assez 
9kkt ,  adresste  k  Peiresc ,  des  6v6nements  de  diaqte  ]enr  dnrant  las 
prepiirea  ann^s  de  Loui^  ^pi,  ip^ is  une  %mit^  f^ite  par  un  h^mmp 
de  sens  et  assaisonn^  par-ci  par-lit  d'observations  bien  narquoises. 
I'histoire  en  a  fliit  son  profit.  On  y  reconnait  un  esprit  capable  de  tout  ett- 
l«n<lre,  et,  pour  appUqoer  qn?  ebacmanle  expNiiiop  de  iGabdel  Naiirift» 
«ii  homvM  ioui'4'fiut  dinitM  9t  guiri  4«f.ffO  ^  ^*  iSVffl  j^jifp.  l^vmtc.  , 


LtVRE    pEUXl£jlE.  75 

t 

as§(^z  bim  de  Montaigne  j  ^1  le  sentaH  n^anmoins  fq^t 
peu  a  I'enilroit  ^principal ;  en  lui,  au  rebours  de  Mon;- 
tai^ne,  on  a  touj ours  Taultfur  et  jamais  Vhomm^  (!)• 
En  croyant  le  discoureur  des  Essais  arte  mdm,  (c'est 
son  mot),  bien  qu'il  le  salu4t  in^jenio  maximuf»,  i) 
n'appreciajit  pas  cet  art  libre  >  non  align6  ni  range 
en  bataille ,  cet  art  int^rieur  et  divers ,  qui  est  le  plug 
vrai.  Montaigne  aurait  ri  dans  sa  fraise  de  cette  (Elo- 
quence de  tons  les  jours  en  habit  de  pourpre.  Et 
c'est  pourtant  cette  pourpre  qu'a  port.^  Balzac ,  qui 
le  sauve ,  le  consacre  k  cette  distance  et  le  fait  encore 
respecter. 

Yoituref  avec  son  mauvais  goAt  qui  6tait  celui  de 
son  monde,  a\ait  bien  plus  d'esprit,  i  proprement 
parler,  que  Balzac,  bien  plus  de  tact  et  de  savoir- 
vivre,  de  sentiment  enfin  du  ridicule.  II  6tait  de  ces 
houn^tes  gens  (au  sens  de  Pascal),  c'est-4-dire  de  ceux 
qui  savaient  mieux  que  les  livres.  Et  ceux-li  plus 
ou  moms  se  raillaient  presque  tous  de  Balzac.  J'ai 
cit^  Bautru;  je  pourrais  ajouter  Patru  qui  parla  si 
vivement  dans  F  Academic  contre  cette  fondation  d'un 
prix  pour  le  Daeilleur  sermon  (2).  Voiture,  lui,  en 
son  temps  ^chappait  au  ridicule ;  bien  loin  de  le  rem- 
bourser  pour  lui ,  ille  distribuait  finement  aux  autres- 
II  difffere  de  son  rival  4  chaque  pas,  de  Ionic  ia  di- 
stance du  gentil  au  solennel.  Mais  cette  difference 
mftme  et  cette  absence  de  grandeur  dans  Voiture  I'ont 
faU  mourir  tout  enti^r,  tandi§  qj;^  paUap.  e§^  r^#, 

(i)  Eipression  de  Pasca]. 

(2)  il  donnait  des  raisons  fort  jndlcieases ;  la  fondalion  n'a  paru  sap- 
V»Ubie  Wen  devenant  aimplement  un  prU  d'^loquencc.  Encprc  y  de- 
VraU-on  mettre  pour  fipigraphc  permanente  ce  mpt  de  Pascal  :  La  vraU 


76  i>ORT-ROYAL. 

et  que  de  temps  i  autre,  lorsqu'a  travers  les  vicissi- 
tudes du  gotft  on  revient  aux  origines  fle  la  prose 
Dratoire  et  qu'on  remanie  la  rhetorique  de  la  langue, 
son  autorite  s'y  iutroduit.  A  chaque  tournant  de 
6i6cle,  sa  statue  de  loin  reparatt. 

C'est  une  espece  de  destin^e  que  la  sieiine.  Le  pre- 
mier soin  de  Pascal  fut  de  eouper  court  k  cette  rhe- 
torique prolong6e  et  m6me  de  reagir,  non  toutefois 
sans  en  tenir  compte.  A  qui  pensait-il ,  je  vous  && 
prie,  lorsqu'il  parle  de  ceux  qui  ont  emeigtie  ddor 
quenee?  Il  s'en  s6pare  en  toute  rencontre;  il  semble 
jouir  d'etre  simple,  il  s' eerie  avec  bonheu^ :  «f  Quand 
on  voit  le  style  naturel,  on  est  tout  etonne  et  ravi.  » 

Boileau  sentit  de  m6me.  On  sait  son  spirituel  pas- 
tiche de  Balzac  :  e'en  est  la  meiUeure  censure  (1). 
Les  6crivains  chez  qui  tout  s'engendre  par  un  pro- 
c6d6  unique  et  selon  une  figure  dominante ,  donnent 
aisement  envie  et  moyen  de  les  contrefaire.  On  a  vu 
chez  Faimable  saint  Francois  de  Sales  le  style  prj(> 
duire  perp6tu^llement  une  m6taphore  fieurie  et  ne 
plus  paraitre  qu'une  guirlande  :  du  moins  Fesprit  du 
fond,  la  fertilite  de  Fidee,  la  liberte  des  tours  et  la 
\ariete  dela  fleur  m6me,  y  corrigeaient  la  monotonie. 
Rien  ne  la  corrige  chez  Balzac,  et  sa  pointe  mirobo- 
lante  est  I'id^e  fixe ;  il  br Ale  s,es  vaisseaux  k  chaque 
metaphore  et  ne  laisse  aucun  retour  a  la  pensee. 

(1)  Lettreaa  4ac  de  Yivonne,  dat^e  des  Champs-EIysdes  :  a  Monsei- 
gneur,  le  bruit  de  vos  actions  ressuscite  les  morts.  II  reveille  des  gens 
endormis  depais  trente  ann^es  et  condamn^  a  un  sommeij  ^ternel.  II  fait 
parler  le  silence  meme...  »  Jeconnais  d'autres  pastiches  de  Balzac,  et 
non  moins  bien  reusstt;  j'en  possede  un  tout  recent,  d'un  vieux  connais- 
seur  qui  en  a  fait  de  plus  d'une  sorte,  «n  sa  riant^  et  stijidieuse  faOri(fH$ 
au  bord  du  lac  de  Geneve, 


LlVfte   BEUXlfiME.  77 

Ceiie  maniere  d'^crire  ainsi  r^duite  4  un  trait  et 
comme  k  nn  tic,  pourrait  presque  s'apprendre  i  un 
automate  perfectionnig :  on  ferait  une  machine  k  rhe^ 
torique,  comme  Pascal  a  fait  une  machine  arith^ 
m6tique. 

La  Bruy ere ,  pour  qui  Balzac  etait  d^ja  loin  dans 
le  passe ,  s'en  est  occupe  en  disant  :  «  Ronsard  et 
Balzac  ont  eu  chacun  dans  leur  genre  assez  de  boa 
et  de  mauvais  pour  former  apr^  eux  de  trds  grands 
hommes  en  vers  et  en  prose.  »  Balzac  a  sans  doute 
serNi  plus  directement,  plus  imm^iatement  que 
Ronsard,  mais  il  ne  me  semble  pas  comparable  &  lul 
comme  fond  et  yaleur  r^elle.  De  Tun  on  pent  extraire 
un  poete  eminent^  et  m6me  charmant;  de  I'autra 
rien  que  des  phrases,  ou  des  moules  de  phrases. 

Fl6ehi^,  k  tous  6gards  plus  voisin  de  Balzac  que 
La  Bruy6re,  avait,  assure-t^on,  grande  estime  pour 
lui;  W  en  ^vitait  Tenflure  et  les  pens^s  fausses, 
mais  s'attachait  a  lui  emprunter  la  noblesse  du  mou- 
vement  et  Tbarmonie.  On  conceit  cela  de  Flechier  qui 
ne  fut  comparable  k  Bossuet  qu^un  jour ,  et  qui  restQ 
bien  plus  ordinairement  le  rival  en  style  et  le  vain- 
queur  de  Pellisson ,  de  Bussy,  de  Bouhours.  A  voir 
pourtantcet  hommage  direct  k  Balzac  de  la  part  d'un 
^rivain  si  ingenieux  et  si  poli,  et  le  profit  avoue  qu'il 
en  tire ,  on  reconnait  vraie  une  partie  de  T^loge  donn6 
par  La  Bruy^re  (1). 

Daguesseau,  dans  la  IV"  Instruction  k  son  fils, 
apres  avoir  signale  les  defeuts  de  Balzac,  ajoute  : 
«  Mais,  en  recompense,  on  y  remarque  un  lissu  par- 

(i)  «  Balzac  dan^  F16cliler,  c*est  Balzac  chiitii,  raffing,  d^gralss^,' 
tfeterfus,  »  (Pens^  de  Lemon tey.) 


• 


is  *ORT-RbYAL. 

ftlit  dans!  la  Suite  et  datai^  la  liaisoh  des  p^ns^^s ,  lih 
^t  singuTfer  dslns  les  transitions,  tin  thoix  exqiiis 
d&ns  les  termes,  une  justesse  rare  et  une  precision 
tres  digne  d^Stre  iMt€e  dans  lie  tour  et  dans  la  mesUre 
des  phrases,  eniQn  un  nombre  et  une  harmonic  qui 
jdemMe  avdr  p6ri  avec  Balzac,  ou  du  tnoins  avec 
M.  Plichier  son  disciple  6t  son  imitateur,  et  qui  n6 
jieroit  peirt-^tre  pans  mains  utile  k  tiotre  Avocat  dii 
Roi  que  cdle  des  cantates  de  Corelli  ou  de  Vivaldi.  » 

» 

Sdguesseau  lui-m6me ,  dans  sa  diction ,  est  une  sorte 
Ae  melange  affaibli  de  Bourdaloue  pour  le  solide ,  et 
de  Pitchier  pour  le  fin. 

Au  commencement  du  XVIII*  si^cle,  Tabb^  Tru- 
Blet  s'est  m6l^  de  r^habiliter  Balzac ;  inais  cela  compte 
peu.  Ptus  tard  Thomas  Ta  sensiblement  pratiqu6, 
Ittdirectement  Buffon  et  Jean-Jacques  lui  ont  fait  plus 
d'honneur  en  montrant  le  magnifique  usage  que  le  ge- 
nie siait  tirer  des  formes  r^gulieres  et  nombreuses  (!)• 

On  suivrait  k  totis  les  moments  une  lignde  d'ecri- 
talns  dans  le  genre  noble  et  solennel ,  qui  ne  savent 
pas  k  quel  point  ilsrelevent  de  Balzac  commedeleur 
chef  en  notre  littdrature;  c^est  d*eux  que  Pascal  a 
dit :  « It  y  en  Si  qui  masquent  toute  la  nature.  II  n'y 
a  point  de  roi  parmi  eux ,  mais  un  auguste  monar- 
que ;  point  de  Paris,  miiis  une  capitale  du  royaume.  » 

(1)  M6ine  chez  les  plus  complets,  certaines  qualiUs  s'mclbent.  Oo  a 
remarqn^  dans  le  chant  que  les  voix  qui  y  sont  faites ,  mais  qui  n'y  sont 
pDOortant  pas  ttop  exerb^es',  out  souvent  une  douce\]lr»  une  l^g^et^  de 
nuanee/encertato  endroits,  que  \hs  voix  de  tbMtre  IM  plus  belles  n'oni 
pasj  et  qui  est  tout-i-fait  channante.  Be  m§me,  dans  les  ^crivains  qui  ne 
sont  pas  de  metier,  il  y  a  des  hasards ,  des  bonheurs  et  comme  des  doa- 
cenrs  d' expression ,  qui  ne  se  ret^ouvei^t  pas  dans  4es  antres.  Balzac  et 
les  ^crivains  de  cette  forme,  in^me  finifoll,  m^Qitt  Jeaa-4«cqueSy  n'o^l 
Suire  jamais  de  ces  dooceun. 


On  rtttmye  de  Ces  esprk$  itoS'me  t^t  ^<H^m»  epA 
^en  moquent  le  plus*^,  et  parmi  ceux  qui  s'en  inoquent 
le  pfas  fort. 

Ifdis  ^u  moral  principatement,  B^hac  a  laiss6  ou 

du  moins  it  repr^ente  toat-i-fait  tme  post^rit(6  coii^ 

si<l6rabte  d'icrifains  plus  ou  moinis  otivertement  Hth^ 

fatu^  et  glorieux,  qui  pensent  et  vont  p^rfois  jusqu^i 

dite  qu'6ftrire  est  toirt ,  et  que  parifil  ceux  qui  <or^ 

Tentifssont  tout  eiit^mftmes.  Ofi  peut  (etnooto  veivbHA 

deleCalre)  ^ludier  cetteaifection  particuliired'attteijhr 

chei  Balzae  en  qui  elle  sort  par  la  peau ,  comme  oh 

itudie  une  maladie  dans  un  amphitheatre  puMie  sur 

un  iJujet  expose  (i). 

hn  sortir  de  cet  examen  et  pour  le  dbre  du  c6t^ 
de  Port-Royal ,  c'est  le  cas  de  replacer^  en  quelques 
points  y opinion  deM.de  Saint^-Cyran,  qui  en  devient 

(i)  Ge  JnoBDml  ^tait  pftitd  gaand  mi  $xAn,  toot  contrtire^  d'lin 
critique  ^mlneiii  (M.  Joubert)  est  yenii  me  jeter  dans  one  sorte  de  doute. 
Gomine  ce  que  |e  Atis  ici  avant  toat  a' est  point  do  jans^nismey  nl  mgme  de 
la  litt^iatiire;  mafs  de  la'morale,  et  qae  je  tAdie  en  teas  sens  de  Mdsir  le 
Trai,  je  donnera!  ce  jugement  qui  me  contredit  et  peat^tre  me  juge. 
M.  Joubert  s'etait  ttH  occupy  de  Balzac  d^s  1808.  L'espice  de  renais- 
sauce  Utt^aire  d'alors  en  fUt  une  pour  Balzac  en  effet ;  ses  Pinuiu,  pa- 
bli^es  par  Mersan ,  le  remireut  sur  le  tapis.  On  s'en  entretenait  en  un 
monde  d'^lite;  ST.  Mbl^,  jeune,  dans  une  matinee  de  Ghampl&treux,  le 
commentait»  liyre  en  main,  aux  personnei  de  la  soci4t6 ;  vers  ce  temps, 
M.  /oobert ,  de  cette  plume  d'or  qui  ne  le  quittait  pas ,  ^crivait : 

*-  «  Balzac ,  un  de  nos  plus  grands  ^crivains ,  et  le  premier  entre  les 
«bons,  si  on  consulte  Fordre  des  temps,  est  utile  ilire,  k  m^diter,  et 
«  excellent  &  admirer ;  il  est  ^galement  propre  k  instruire  et  a  former  par 
c  ses  d^lants  et  par  ses  qualit^s. 

«  Quelquefols  11  outre-passe  le  but ,  mais  11  y  conduit :  il  ne  tient  qa'an 
«r1ectear  de  8*7  arr^ter,  quoique  Tauteur  aille  au-deli.  » 

—  «c  Balzac  ne  salt  pas  rire ,  mais  il  est  beau  quand  il  est  s^rieiix,  » 

—  «  les  beaux  mots  out  une  forme,  ijin  son,  une  couleur  et  a|>e 
« transparence,  qui  en  font  le  lieui  convenable  qii  il  faut  placer  les  belles 
a  pens  to  pouT  les  rendre  tislbles  aui  homu^s.  Aiuui  leor  existence  esl 


^  P9RT-A0YAL* 

piquairfiej  sur  las  ouyrage&  de  resj^rit,  sur  T^tude  H 
aur  le  style.  «> 

Ge  qu'on  en  sait  deja  et  ce  que  nous  allons  en 
citer  va  plus  loin  que  Balzac ,  et  attaint  les  poetiques 
m6me  d' Horace  et  de  Boileau.  La  solitude  dii  cabinet 
si  chSre  aux  pontes ,  aux  rfiveurs  et  aux  ^rivains » 
n'etaitpaslasiennerc  11  savoit ,  nous  dit  Lancelot  (1), 
qu'il  y  a  dans  Vkme  de  rhomme  une  certaine  niaiserie 
qui  Tensorcelle,  fascinatio  nugadiatis,  comme  dit 
TEcriture  (ce  qu'Horace  appelle  desipere  in  loco),  qui 
fait  que ,  quelque  s6pare  qu'il  soit ,  ii  s'occupe  de 
lui-m6me,  se  multiplie  et  se  divise,  et  que  $ouvent 
il  est  moins  seul  que  s'il  etoit  au  milieu  d'une  mul;- 
titude.  Or ,  c'est  cet  ^tat  qui  est  le  plus  contraire  k 
la  solitude  que  Dieu  demande  de  nous ,  et  daltis  la-- 
quelle  il  dit  qu'il  veut  mener  T&me  pour  lui  parler  aa 
coeur :  Ducam  earn  in  solitudinetn  et  loquar  ad  cor  ejus. » 
Voili  done  la  solitude  du  poSte  fort  compromise  et 
mSme  decid6ment  interdite ;  il  ne  s'agit  plus  de  s'e- 
crier  avec  Horace  I'aimable  poete  paresseiix  : 

Nunc  somno  et  inertibus  horifl 

Dacere  soUicite  Jucunda  oblivia  vil» ; 

«  an  grand  bien,  et  lear  mnttitade  on  tr&M>r.  Or  Balzac  en  €6i  ptein  : 
« lisez  done  Balzac.  » 

—  «  Ce  qui  a  manqu^  k  Balzac ,  c'est  de  savoir  mSler  les  petits  mots 
«  a?ec  les  grands.  Tout  dans  son  style  est  construit  en  blocs ;  mais  tout 
<(  y  est  de  marbre ,  et  d'nn  marbre  Hi ,  poli ,  blatant. » 

—  «  L'empbase  de  Balzac  n*est  qn*un  jeu»  ear  il  n*en  est  jamais  la  dupe. 
«  Ccux  qui  le  censurent  avec  amertume  et  gravity  sont  des  gens  qiii 

«  n*ent^dent  pas  la  plaisanterie  s6rleuse>  et  qui  ne  savent  pas  distinguer 
«  rhyperboie  de  i^exag^ation ,  Tempbase  de  Tenflure ,  et  la  rh6torique 
«  d*an  homme  de  la  sinc6rit^  de  son  personnage. » 

Mais  n'est-il  pas  possible  aussi  qu'avec  son  esprit  bienYeiUa^t  et  subtil, 
M.  Joubert  ait  port^  quelque  atticisme  ^n  B^otie? 

(1)  Hf^moins,  tome  II,  page  106. 


LIVRE   DEUXlfiME.  84 

ni  avec  Virnile  le  poite  rAveur : ...  0  u&i  eamfi!  et 
ce  quJ  suit ;  ni  avec  Boileau  le  podte  auteur  : 

Je  trouve  aa  coin  d*aii  bois  le  mot  qui  n^'avait  M, 

et  ces  beaux  vans  encore  sur  ie  tpurment  po^tique 
dans  i'Epltre  k  son  jardinier  : 

'.    .    •    .    •  G'est  en  yain  qa'anx  pontes 
Les  neuf  trompeases  foNin  dans  lean  donees  retraitei 
Promettent  da  repos  sons  tears  omiMrages  ftrais : 
Dans  ces  tranqallles  bois  poor  eax  plants  expr^ , 
La  cadence  aossitdt ,  la  rime ,  la  cisore , 
La  Tlche  eipression ,  la  nombreoie  mesare , 
SoTciires  dont  Tamonr  salt  d*abord  les  charmer  (1) , 
Be  fat  jgoes  sans  nombre  Tiennent  les  eonsnmer. 
Sans  cesse  pomnraiynit  ces  fagitiyes  fides 
On  Toit  sons  les  laariers  haleter  tes  Orpbta... .. 

Saint-Cyrah  (chez  Lancelot)  s'y  oppose  precis6ment : 
« U  ne  vouloit  pas  qu'on  s'amusSt  tant  4  epiloguer 
sur  les  paroles ,  et  k  dive  plus  long-temps  k  peser  les 
mots  qu'un  avaritieux  ne  seroit  k  pleser  For  k  son 
trebuchet ,  parce  que  rien  ne  ralentit  plus  le  mouve- 
ment  de  I'Esprit  Saint  que  nous  devons  suivre.  U 
disoit  que  cette  grande  justesse  de  paroles  etoit  plus 
propre  aux  Acad^miciens  qu'aux  difenseurs  de  la 
v6rite;  qu'il  suffisoit  presque  qu'il  n'y  eAt  rien  de 
choquant  dans  notre  style  (2)...  »  Et  Port-Royal,  en 
somme,  a  suivi  cette  m^thode  d'ecrire  suffisante  et 
saine  plus  que  travaill6e  et  ch^ti^e.  M.  Le  Maltre,  dans 
les  commencements,  cherchait  k  donneraux  ouvrages 
ou  aux  passages  qu'il  traduisait  des  Peres  le  plus  de 
pompe  et  de  majesty  qu'il  pouvait  :  plusieurs  per- 
il) ^orciem,  c'esi  le  mot  mdme  de  Sainl-Cyran;  ofie  niaiserie  qai 

entotulle, 

(2)  aftmotrsii  tome  It,  ns^iZO. 

II.  6 


^  PORX-ROYAL. 

soktfjss  acodutiimees  aux  ^vieiUes  traiJhietloBS  gaiilQi$as 
ay  ant  paru  craindre  que  ce  soin  u'dtftt  i  la  fid^lite, 
il  y  eut  conseil  ^  et  la  decision  de  M.  de  Saci  fut  qu'il 
ne  fallait  pas  $e  montrer  si  scrupuleux  et  si  d^Iicat 
siir  certains  mdts.  Itt.  de  Saci  pourtant  6tait  un  des 
^rivains  d^gants  relativement  aux  autres*  Nicole,  qui 
r^tait  aussi ,  pensait  de  m6me;  j'ai  d6jk  dit  com- 
ment il  ne  haissait  pas  la  proUxite.  En  un  mot ,  I'uti-^ 
lit6  morale  ful  la  r^gle  du  styte  de  Port-Royal ;  le 
style  suffisant  les  contentait  mieiix  que  la  grSce  suf- 
lisante  :  tout  leur  soin ,  leur  continuel  scrupule  s'u-> 
sait  k  celle-ci. 

lis  all^rent  directement  centre  ce  qu'a  dit  depuis 
La  Bruyere  :  «  L'on  h'a  gu6pe  vu  jtisqu'a  present  un 
chef-d'oeuyre  d'esprit  qui  soit  Touvragede  plusieurs. » 
lis  se  mirent  plusieurs  pour  composer  de  grands  ou- 
vrages  qui,  tout  louables  qu'ils  sonf ,  ont  pu  fournir 
k  La  Bruyfere  Tidee  mfeme  que  nous  venons  de  citer, 
ou  du  moins  qui  ne  la  d^mentent  pas. 

La  rdgle  de  Tanonyme,  telle  qu'ils  la  suivirent 
(Pascal  k  part) ,  et  que  la  prescrivait  M.  de  Saint- 
Cyran,  ^tait  pen  propice  k  T^mulation  litt^raire; 
celui-ci  ^crivait  k  Arnauld  :  ^  Quand  le  temps  m6me 
de  produire  quelque  ouvrage  sera  arriv^ ,  il  faudra 
toujours  que  cela  se  fasse  en  observant  les  regies  du 
silence  et  en  mettant  en  peine  le  monde  d'en  savoir 
les  auteurs. »  Ce  genre  d'anonyme,  non  pas  celui  qui 
est  piquant  et  coquet,  qui  se  d^robe  pour  &tre  mieux 
\u ,  mais  celui  qui  fait  obscurite  s6rieuse,  profonde 
et  definitive ,  devient  mortel  k  la  passion  d'auteur  dont 
le  vceu  secret  est  toujours  manstrari  digito  et  dicier  hie 

est.  Ce  qui  est  /leur  liU^nire  proprenent  dite,  pour 


LIVRE    DEUXltME.  63 

s^ep'anouir,  a  tant  besoin  du  rayon  au  moins  detourne 
qui  tombe  sur  elle,  de  la  brise  du  dehors  qui  Texcite 
et  la  rafraichit  I 

Quant  au  fond,  au  fruit  du  style  et  de  la  parole 
^crite,  quant  a  la  qualite  salubre  et  bienfaisante  qui 
en  sera  le  principal  m6rite  chez  ses  disciples,  M.  de 
Saint-Cyran  y  avait  d'aUleurs  grandement  r^flechi , 
et  il  nous  le  prouve  dans  ses  recommandations  en 
disant : « II  se  fait  une  certaine  transfusion,  sur  le  pa- 
pier, de  Tesprit  et  du  coeur  de  celui  qui  ecrit,  qui  est 
cause  qu'onaper^oit,  pour  ainsi  dire,  son  image  dans 
le  tableau  de  la  chose  qu'il  repr6sente...  Le  moindre 
nuage  qui  se  trouve  dans  notre  coeur  se  r6pandra  siir 
notre  papier ,  comme  une  mauvaise  haleine  qui  ternit 
toute  la  glace  d'un  miroir ,  et  la  moindre  indisposition 
que  nous  aurons,  sera  comme  un  ver  qui  passera 
dans  cet  ecrit ,  et  qui  rongera  le  coeur  de  ceux  qui  le 
liront  jusqu'a  la  fm  du  monde.  »  N'est-ce  pas  Ik 
d'avance  une  assez  belle  traduction  et  paraphrase 
morale  du  mot  de  BufTon  :  «  Le  style,  c'est  l^homme 
mfime? » 

Ce  qu'il  jugeait  de  Temploi  de  la  raillerie  daris  les 
ecrits  contre  Terreur  n'est  pas  moins  k  noter.  Lan- 
celot, qui  traite  le  point  g6neral  en  un  petit  chapitre 
ou  il  parle  en  son  propre  nom  (1),  ne  fait  que  pro- 
longer  ,  en  quelque  sorte ,  la  pensee  de  son  maltre  k 
cet  endroit  et  Tappliquer  k  ce  qui  6tait  plus  recent 
dansle  parti.  Jamais,  a  sa  connaissance,  assure-t-il, 
M.'de  Saint-Cyran  n'employa  la  raillerie;  et,  si  on 
Temploie,  ce  doit  6tre  court,  et  toujours  accompagne 
d'une  certaine  gravity  et  moderation.  Si  Ton  perce  et 

(1)  Gbajp.  Xyn  <1«  1«  IU«  partie. 


81  POtlT-ROYAL.  . 

si  I'on  pique ,  ce  ne  doil  Hre  que  vite  el  pour  ^er 
Venflure  :  car  croit-on ,  ajoute  Lancelot  dans  le  sens 
de  M.  de  Saint-Gyran ,  et  en  s^armant  de  saint  Am- 
broise,  qu'un  coeur  veritablement  touche  de  T^gare- 
ment  de  ses  freres ,  ou  de  la  profanation  des  choses 
saintes,  ou  du  renversement  des  \6rit6s,  puisse  s'ap« 
pliquer  a  apprSter  k  rire  aux  autres ,  et  souvent  k  en 
rire  lui-m6me  par  avance?  Arnauld  a  fait  un  petit 
ecrit,  Riponse  a  Id  Lettre  d^une  Personne  de  condition , 
pour  justifier  M.  de  Saei  des  Enluminures  de  VAlma^ 
naeh  des  JisuiteSj  qui  ne  sont  que  de  la  tres  grosse 
plaisanterie ;  mais  la  plus  fine ,  celle  des  Provincialesj 
n'est  pas  hors  de  cause  dans  ce  d^bat  :  a  coup  sur 
Lancelot  y  songeait. 

11  6tait  consequent;  Port-Royal  le  fut  moins  :  s*il 
n'y  eut  qu'une  seule  infraction  bien  eclatante,  il  s'en 
decouvre  de  pres  beaucoup  d'autres  moins  plaisantes 
et  gracieuses.  On  pent  toutefois  maintenir  que  dans 
Tensemble  la  th^orie  de  M..  de  Saint^Cyran  sur  les  ou- 
trages de  Tesprit  y  pr^valat :  ce  qu'on  appelle  le  style^ 
la  forme,  Varty  le  seljle  gout,  ne  vint  qu'en  second 
Ordre  et  tres  souvent  n'y  \int  pas.  C'est  ainsi  qu'on 
doit  s'expliquer  comment,  dans  Finnombrable  quan- 
tite  d'ecrits  dem^rite  sortis  de  cette  ecole,  il  en  est 
infiniment  pen  qui  soient  entres  dans  ce  qui  cons- 
titue,  mondainement  et  communement  parlant,  la  lit- 
tSrature.  Un  fait  exterieur  traduit  assez  bien  cela  : 
aucun  (Racine  a  part,  et  alors  tres  mondain),  aucun 
de  tons  ces  ecrivains  de  Port- Royal  ne  fut  de  I'Aca- 
demie  (1). 

(1)  Je  ne.compte  ni  Tabb^  de  Bourzcis,  ni  M.  Dubois,  ni  Barbter 
d^Aacourt.  Jene  dis  pasqu*ii  n*y  ait  pas  eu  des  Jans^Distes^a  FAcad^mie^ 
je  dis  qu1l  n*y  a  pas  eu  d?  Port-RoyaU^les. 


^  LIVRE    DEUX.1EME.  85 

Faut-il regrettep  celterigueur  de  direction,  faul-il 
en  tirer  louange  pour  Port- Royal?  Y  a-t-il  k  le  feli- 
citer  de  cette  abnegation  et  de  cette  negligence ,  ou  a 
la  qualifier  f^cheuse?  Ceci  tient  a  une  question  grave;: 
Quel  est  le  rapport  de  la  litterature  au  christiaBisme, 
et  du  goAt  k  la  morale?  Le  godt  et  la  litterature, 
bien  que  souvent  d' accord  avec  la  morale  et  la  pensee 
chretienne,  n'en  sortent^ils  pas  non  moins  souvent? 
ne  sont-ce  pas  des  choses  dont  le  domaine  est  de  ce 
monde,  dont  le  triomphe  naturel  est  d'y  r^gner, 
comme  la  beauts  du  visage ,  comme  la  puissance  po- 
litique J  de  ces  choses  qui  peuvent  se  rencontrer  cer- 
tainement  avec  la  vertu  chr6tienne,  mais  qui  peuvent 
tout  aussi  aisement  s'en  passer,  comme  elle-m6me  se 
passe  d'elles?  Dante,  je  le  sais,  et  Milton  sont  de 
grands  poetes  tout-^*fait  Chretiens;  mais  Shakspeare 
est  grand  poete  aussi ,  et  songe  pen  au  christianisme , 
et  y  fait  peu  songer ;  Moliere  de  m6me.  Et  si  Ton 
descend  de  ces  hauteurs  de  la  pens^  cr^atrice  k  la 
quality  de  J'expression ,  au  style  et  au  goiit  a  propre- 
mentparler,  combien  I'esprit  chretien  peut-il  presque 
indiff&remment  ou  s'y  trouver  a  quelque  degre,  ou  de 
pres  ni  de  loin  ne  s'y  trouver  pas ! 

II  est  mieux  toujours  de  ne  se  point  faire  illusion , 
mSme  dans  les  matic^res  les  plus  d6Iicates  et  les  plus 
cheres.  Le  goiit  sans  doute  tient  par  bien  des  racines 
a  J'^me;  Vauvenargues  a  dit :  «  Le  goAt  est  une  ap- 
titude a  juger  des  objets  de  sentiment;  il  faut  done 
avoir  de  Tame  pour  avoir  du  goflit,  »  Mais  Vauvenar- 
gues, nous  le  Savons,  accorde  beaucoup  k  la  nature 
humaine,  et  dans  sa  propre  g6n6rosite  il  lui  pr6te  uu, 
peu*  11  serait  trbp  triste  que  son  mot  sur  le  ^oAt  fut 


96  PORT-AOYAL 

tout-a-fait  faux ;  mais  on  doit  reconnaltre  qu'il  n'est 
pas  entierement  vrai.  Malgre  ce  qu'on  aimerait  a 
croire,  il  faut  se  resigner  k  dire  :  Le  gout  est  un  don, 
comme  tous  les  dons ,  comme  ceux  de  Tart  particu- 
ii(5rement;  c'est  un  sens  singuiier  que  Texercice  cul- 
tive ,  que  la  pratique  aiguise.  11  ne  parait  jamais  plus 
noble,  plus  complet,  plus  veritablement  delicat  et 
^lev6,  qu'au  sein  d'une  nature  saintement  morale; 
mais  il  se  voit  souvent  trSs  developp6  chez  des  natures 
bien  differ entes.  Une  certaine  corruption  agr^able 
(est-il  permis  de  le  confesser?)  n'y  messied  pas,  et 
en  raffine  mfime  extrfimement  plusieurs  parties  rares- 
Pour  prendre  des  noms  consacr6s  et  d'un  type  re- 
connu  de  tous ,  qui  done  a  plus  de  govit  que  M.  de 
Talleyrand  ou  que  C^sar  ? 

Comme  la  peinture,  comme  la  musique,  comme 
tous  les  arts  qui  se  rapportent  aux  plus  d61icals  de 
nos  sens  etdontlui-m^meiljuge,  logout  s'applique 
particulierement  k  ce  qui  plait ,  k  ce  qui  sied  selon 
les  conditions  mortelles.  A  la  mort,  quand  tous  les 
miroirs  se  briseront,  il  se  perdra;  il  n'y  aura  plus 
de  go6t ,  et  tout  ce  qu'il  avait  de  bon  et  de  vrai , 
rentrera  simplement  dans  I'idee  du  Beau  et  du  Vrai 

eternel  (1). 

En  attendant,  ici-bas,  il  peut,  comme  tous  les  dons 

et  tous  les  talents,  se  greflfer  sur  le  bon  et  sur  le  mau- 
vais ,  et  n'6tre  pas  moins  brillant  pour  celst  ni  moins 
flatteur.  Lalangue  mfime  accuse  cette  confusion  par  les 
termes  dont  die  le  nomm^.  he  fin  qui  marque  le  beau 
{fine  en  anglais)  touche  de  pr^s  au  fin  dans  le  sens  de 

(1)  Yidemiu  nunc  per  speoolam  in  enigmftie :  tanc  ajatem  fi|€i^  ^d 
Diciem. (Saint, Paul  aox Gorinlhiens ,  I, ctaan. i5,  very..  12.) 


JLIVR9    OEUXlj^^E.  87 

malm,  as  mal  Pr  h  g(»i^h  I'm^^  ptUfn^,  liUorai- 
rement  parlant,  c'est  la  m6me  chose. 

Dans  le  management  de  tout  talent  de  poete ,  d'e- 
crivain  ou  d'artiste  sous  les  diverses  formes ,  un  p^rii 
partiipuSer  $e  reproduit.  Michel-Ange,  yieiUard,  se 
r9{)roche9  se  repent  daas  un  eloquent  sonnet  d'avoir 
adore  Tart  et  de  s'en  i^t^e  faijt  une  idole.  Dante ,  je 
Fesp^re,  et  itfUton  ont  ^happ^  k  ce  genire  d'idolA- 
trie  (1).  Pomrtant  c'est  Ik  I'ecueil  des  plus  granc^s  ejt 
des  moipdres  en  cette  carr^ere,  I'^ciueii  de  Micbejl- 
Ange  Gomme  de  Balzac,  comme  de  Jiacine,  de  ce 
Goethe  que  j'ai  appele  le  Tajleyrand  de  I'art  comma 
de  oeux  que  j'en  appellerai  les  Roland,  de  ceux  (}ui 
en  ont  le  talisman  mysterieux  comme  de  peu^  qui 
ei^  fon|;  $;0]pia€^r  Tep^^e  magique  et  le  cop  d'i voire.  Si  ^ 
pl^aque  instant  Ton  p'y  prend  garde  ^  il  y  al^,  quelle^ 
q^e  soic^  les  belles  choses  qi^'on  dit ,  ^t  m^me  pl^s 
on  dit  de  t^elles  cho$e$,  une  deviai.iofi  morale  tr^ 
prochaine,  une  tentation  qui  fait  ais6ment  qu'on  s'oc- 
cupe  bien  moins  de  les  penser  et  de  les  pratiquer  que 
de  les  dire ,  que  d'y  inscrire  et  d'y  enchftsser  eternel- 
lement  son  nom  comme  Phidias  daj^le  bouclier  de 
sa  Minerve.  Balzac  nous  a  offert  ifflmte  jusqu'au  ri- 
dicule ,  k  r^tat  de  f(6tichisme ,  pour  ainsi  dire ,  grosr 
sier,  k  I'^tat  flagrant  de  rh6torique ;  mais,  sous  de  plus 
beaux  noms  et  de  plus  subtils ,  la  maladie  de  Fart 

(i)  Une  belle  &me»  et  des  plas  haatement  chr^tieniies ,  a  toit  ces 
paroles  m^morables  sur  Tesp^e  de  GonflU  entre  Tart  et  Diea :  «  Groyez- 
moi,  i1  faat  choisir  entre Dieu  et  le  monde,  entrt  la  beauts  6ternelle  et 
la  yaine  apparesce.  Advimm  que  pourra  de  la  littteatare !  Je  sms  per- 
8iiad6e  qae  la  po6sie  n'y  perdrait  rlen,  si  le  monde  ^tait  chr^Uen ;  car 
Bien  est  le  pins  grand  des  poMes  apr^  tout.  Mais  enfln^  qnand  elle  j 
perdtait ,  qn'importe?  (Teit  qu$lqup  ehote  dc  vrai «(  d$  tiri$u»  qu'li  nous 
fkui  pour  vwr^  «|  motfrir.  » 


88  PORT-ROtAL«  —  LlVliE  lOfiUXlilHC* 

n'est  pas  diffi&rente  en  principe.  Virgile  ne  dit  autre 
chose  de  ses  abeilles  : 

Tantos  amor  florum  et  generandi  gloria  mollis ! 

Dans  cette  Emulation  de  gloire  ou  simplement  de  secret 
plaisir,  la  sinc6rit6,  la  v^rite  de  Fid^e  est  presque 
inevitablement  atteinte.  Je  Tai  bien  souvent  pens6  : 
si  Ton  pou\ait  discerner  et  dter  ce  qai  est  da  pur 
ecrivain  en  verve,  de  la  plume  engag^e  qui  s*amuse , 
combien  n'aurait-on  pas  4  rabattrepeut-fttre  du  scep- 
ticisme  de  Montaigne,  de  Tabsolutisme  de  De  Maistre, 
du  s^raphisme  de  saint  Fi^anc^is  de  Sales ,  et  du  jan- 
s^hisme  de  saint  Augustin ! 

Mais  nous  aurons  encore  occasion  d^ajouter  quel- 
ques  mots  sur  la  theorielitteraire  et  Vesthitique  (comme 
on  dit )  de  Porl-Royal  a  propos  du  livre  de  Jans^nius, 
du  formidable  August%wu$j  qui  semble  pourtant  ne 
devoir  guere  prater  k  ces  points  de  vue-14. 


I 

I 
1 


X 


L'^tf^mtaiiir  delani^iiiiM.^  Premier  elfet  prodait;  foriiwe  da  lim. 
—  Les  cinq  propositions  t  y  sont-elles  ?  —  Le  chevalier  de  Grammont 
el  mademoiselle  HamiHon.  —  Eiamen  de  VAugusUnut.  —  Premise 
partle  sor  les  p^lagiens,  ^  sor  les  semi-p41agiens.  —  Questions  6ter- 
nelles.  —  Descartes  et  Jans^nius.  —  M^tliode  de  celni-d :  ses  proI6- 
'  gomine^  tar  /a  rauon  $i  i'auiorUe,  ^Bsuii  tur  CJndiffirtnce. — M^ode 
de  charity. 


11  nous  faut  passer  un  peu  brusquement  des  in- 
folio  si  Tides  de  Balzac  k  Tin-folio  substantiel  de  Jan- 
s^nius.  C*est  le  moment  juste  d'en  parler;  car  il  parut 
au  jour  durant  la  prison  de  Saint-Cyran ,  il  com- 
men^a  k  faire  6clat  peu  avant  sa  mort. 

Jans^nius ,  qui  avait  At  k  son  pamphlet  de  Mar$ 
Gatticui  en  fateur  de  FEspagne,  rev6ch6  d*Ypres 
(1636)  (1) ,  ne  le  poss^da  pas  long-temps.  Dans  les 
dix-huit  mois  qu'il  y  v^ut,  il  se  montra  plein  de 
zele  et  de  ciiarit6 ,  vaquant  en  secret  k  la  confection 
de  son  Augmtims  sans  que  cela  le  detourndt  en  rdalit^ 
des  devoirs  de  sa  charge.  Quand  le  docte  Huet  fut 
devenu  £v6que  d'Avranche ,  si  quelques-uns  de  ses 

(i)  Toil  tome  I ,  liy.  I » chap,  XI ,  p.  M3  et  sdv. 


90  PORTrROYAL. 

dioc^saios  accouraient  vers  lui  pour  le  consulter,  ih 
trouvaient  toujours  porte  close :  Monseigneur  itudie, 
leur  r6pondait-on;ice  qui  faisait  dfre  a  ces  bonnes  gens : 
«  Quand  done  nous  donnera-l-oli  un  evfeque  qui  ait  fini 
ses  Etudes? » Jans^nius  n'6tait  pas  ainsi ;  il  voulut  suf- 
fire  a  tout,  et  tant  de  soins  le  consumerent.  Depuis 
quelques  jours  ses  domestiques  remarquaient  sur  son 
visage  9  d'ordinaire  si  mortifi6,  je  ne  sais  quel  eclair 
d'une  joie  inconnue  :  il  venait  de  terminer  son  grand 
puvrage,  Toeuvre  de  sa  vie.  Son  saog  s'alluma;  il  fut 
atteinl  subitement  du  charbon  ou  de  la  peste  dans  les 
premiers  jours  de  mai  1638.  Aucune  ^pid^mie  ne 
r^gnait  pourtant  dans  la  ville  ni  dans  le  p^ys;  lui 
seul  fut  frapp6,  —  4  la  suite  d'un  acces  de  cdlere  et 
par  malediction  divine,  dirent  les  ennemis,— ^ou 
bien,  k  ce  que  d'autres  racontaient,  pour  avoir  tou- 
che  dans  des  archives  k  d'anciens  papiers  infectes. 
En  cet  ^tat  d6sesp6r6 ,  on  lui  amena  deux  soeurs  grises 
ppur  le  soigner,  et,  ce  qwi  acheve  de  peindre  sa  rude  na- 
ture ,  il  eu t  de  la  peine  d'  abord  a  y  cpnsentir ,'  se  rieriant 
gue,  depuis  V&ge  de  quinze  ans^il  n'avait  iti  eli  eta^  d§ 
$ouffr%r  aucun  service  de  femmes.  l\  (|ut  pourtant  ceder, 
mais  toute  assistance  fut  yaine;  il  re^ut  les  sacre- 
inef^ts  avec  cpmponctrpn ,  e|t  ifiourfft  le  6  ifiai  ij338 , 
k  Vkge  de  cinquante-trois  ans ,  huif.  jours  ^e|i}e|^ent 
aysmt  l-arr^tatidn  4^  ^.  de  Saint- Cy ran  a   V^fh- 
jpelui-c|  ne  fut  pas  inform^  aussit6t  de  cette  mort , 
Q\,  on  resta  quelque  temps  sans  oser  lalui  apprendre. 
Qp  ne  la  lui  dit  m6m^  que  lorsqji'oQ  sut  ayec  c^rti- 
t^de  qi|e  Jansenius  du  naoins,  ay^nt  de  mpurir,  ay^t 
pjj  terminer  entieremqnt  Touyrag^  pr64estiij6  et  con- 
certs entre  eux  pow  Je  ^\^XM  W0»4^.  M-  4!?  Saint- 


LlVftfi    D£UXIJ^|fE.  91 

CyraQ  sg[>prit  done  h  la  fois  I0  n^^lheur  ^t  la  seqle 
consolation  qui  le  lui  p&t  adoucir.  VJugu$t%nus  sortit 
des  presses  de  Louyain  en  ljS40,  n^lgr6  les  efforts 
des  jesuites  pour  en  arr^ter  rimpression.  La  premiere 
pensee  de  Tauteur,  des  qa'il  avait  vu  son  livre  fini, 
avail  ^te,  assure-t-on,  de  le  d^clier  am  pape  Urbain  YIII^ 
sans  doute  pour  aller  au-devant  de.  ses  objections ,  et 
absolument  comme,  pour  ^viter  le  canon  d'une  place, 
on  passerait  en  se  rangeant  tout  centre  les  murs  :  il 
ay^it  song^  k  se  mettre  sous  le  canon  du  Vatican  pour 
ne  pas  Va\oir  centre  soi.  Mais  il  mourut  avant  d' avoir 
envoy e  sa  lettre  tr^s  respectueuse  au  Saint- Si6ge. 
N'ayant  plus  qu'une  demi-heure  4  vivre,  il  dicta  ui| 
testament  par  lequel  il  d^clarajl  donner  son  manuscrit 
k  son  chapelain,  et  k  se$  deux  amis  Fromond  et  Ga* 
.lenus,  pour  qu'ils  en  p\ibliassent  une  edition  aussi 
£idele  que  possible  :  «  Car  je  crois ,  ajoutait-it ,  qu'on 
y  pourroii  di£^cilement  cbanger  quelque  chose.  Q«6 
si  pourtam  Iq  Saint-$i^ge  y  vouloit  quelque  change- 
ment^,  je  lui  suis  un  fits  ob^issant  et  sonmis,  ainsi 
quedecette  Eglise,  ^q  seip  de  l^quelle  j'ai  toujours 
y^u  jusqu'i  ce  lit  de  mort. »  Ses  ex6cuteurs  testa- 
npentaires  firent  imprimer  en  secret  et  a  la  hale^  sans 
rien  soumettre  pr^alablement.  Les  j6suites  trouv^rent 
moyen,  durant  Timpression ,  de  se  procurer  des  feuil- 
]es^y  et  ils  pressor  ent  T  inter  nonce  a  Br  uxelle^  des'op^ 
poser  k  la  publication •  Celui-ci  en  ecrivit  a  Rome,  el 
le  Carc^inai-Neveu  (B^rberin)  lui  manda  de  s'y  opposer 
en  effet,  se  fondant  sur  le  href  de  Paul  V ,  renou\e|6  par 
jjrbainym  i«i-?»^D^€l>  qw*  int§rdi?8jit  toute  reprise  de 
controverse  sur  la  Gr&ce.  Mais  dans  cet  interyalle ,  le 
gros  in-folio,  men6'^  terme,  rev6tu  des  privileges  4' if- 


92  '  PORT-nbYAL. 

* 

6age  et  dMi^  du  Cardinal-Infant,  s'6chappait  de  tontes 
parts ,  se  ddbitait  a  la  foire  de  Francfort  (septembre 
-1640)  y  allait  r^jouir  les  calvinistes  de  HoUande  qui  en 
reclamaient  force  exemplaires  (1)  ]  et  arrivait  a  Paris, 
ou  on  le  reimprimait  des  le  commencement  de  1641 
avec  approbation  de  cinqdocteurs.  II  y  fut  rcQu  avec 
un  int^r6t  extraordinaire ,  dans  le  monde  purement 
theologique  d'abord ,  puis  au-del&.  Tout  ce  public  des 
doctes  et  des  gallicans,  ennemi  naturel  des  j^suites, 
se  redit  bient6t.  le  nom  de  Jansenius ,  lequel  triomphe 
parmi  les  honnttes  gens,  ecrivait  sans  tant  de  fa^onGuy 
Patin.  M.  de  Saint-Gyran  dans  sa  prison  fut  un  des 
premiers  i  lire  Fouvrage,  car  il  ne  le  connaissait 
pas  sous  sa  forme  derni^re.  Les  paroles  recueillies 
de  sa.bouche  k  ce  sujet  sont  souveraines  ;  il  di^ 
qu'apres  saint  Paul  et  saint  Augustin,  on  le  pouvail- 
mettre  le  irmUme  qui  eiit  parl6  le  plus  divinement  3e 
la  Gr&ce.  II  disait  encore  que  ce  devait  $tre  U  licre 
de  diootion  des  demiers  temps  y  c'est-i-dire  des  ^mps 
de  chute  et  de  misSre ,  oil  Ton  ne  pent  rentrer  dans 
la  veritable  pi6t6  qu'i  force  d' humility  et  de  senti- 
ment de  cette  misere  m6me.  Gomme  on  lui  rapportait 
un  jour,  que  le  cardinal  de  Richelieu ,  qui  gardait 
rancune  a  Jansenius  pour  le  Mars  GaUieuSj  pensait 
k  susciter  quelque  censure  en  Sorbonne  centre  VAu- 
gustinusj  il  ne  put  s'empfecher  de  s'ecrier  :  «  S'il  fait 
cela^  nam  lui  ferans  voir  autre  chose.  »  Un  autre  jour,  k 
M.  de  Gaumartin,  ev6que  d' Amiens,  qui  lui  annon- 
Qait  qu'on  tramait  quelque  chose  centre  le  livre,  il 
ripondit  avec  feu  que  c'itait  un  livre  qui  durerait  autant 

m 

(1)  On  troQva,  par  une  facon  d'am^niti  scolastique,  qiie  ranagramme 
do  nom  de  Carn^Uus  Jant0tiu$  iUU  eUCteOfieat  Caivini  $9n*u$  in  ore. 


LIVRE   DEUXl&ME.  93 

que  VEgKse;  et  il  ajouta  que,  «  quand  le  Roi  et  le  Pape 
se  joindroient  ensemble  pour  le  ruiner,  il  etoit  fait  de 
telle  sorte  qu'ils  n'en  \iendroient  jamais  h  bout  (1).  » 
£n  m6me  temps  toutefois,  il  parait  bien  qu'il  y  voyait 
quelques  expressions  un  peu  fortes ,  lesquelles  il  ett 
mieux  aimies  autrement,  et  qui  pouvaient  donner  prise 
aux  mScbantes  interpretations ,  surtout  en  ce  qui  est 

*  devenu  la  premiere  proposition  condamn^e  (2).  Il  re- 
connaissait  aussi  dans  unelettre  k  Arnauld  (aoflt  1641) 
que  H.  d'Ypres  avait  laiss6  heawoup  d$  difficultis  indi" 
cises  dans  son  livre,  qui  est  imparfait  de  ee  edU-liLj  mais 
qu'il  Favait  ainsi  voulu  pour  ne  pas  se  departir  de  la 
methode  de  tradition ,  et  pour  ne  rien  ajouter  de  rai- 
sonn6,  d'imdgin^  ni  diartifieiel  k  ce  qu'il  avait  trouve 
dans  les  ^rits  des  P^res  et  de  saint  Augustin  sur  la 
Gr&ce;  et  il  Ten  louait.  Somme  toute,  il  jugeait  Ten- 
semble  de  Tceuvre  tout-i*fait  solide  et  comme  un 
\aisseau  fermement  double  qui  doit  braver  les  orages. 
L'edition  de  Paris  (1641 )  ne  tarda  pas  a  Hre  suivie 
d'une  autre  d  Rouen  en  1643.  Rome  dans  sesknteurs 
se  taisait  encore  (3).  Le  combat  s'^tait  engag6  d^s  le 
premier  jour  k  Louvain;  il  ^clata  publiquement  k 
Paris  par  les  trois  sermons  que  M.  Habert^  th^ologal 
de  Notre-Dame  et  docteiir  jusque-li  estime,  pronon^a 
en  pleine  chaire  de  la  cath^drale ,  le  premier  et  le 
dernier  dimanche  de  I'avent  1642,  et  le  jour  de  la 
septuag^sime  1643  :  ce  furent  trois  coups  de  canon 

(1)  Memoircs  de  Lancelot ,  tome  I ,  p.  107. 

(2)  f(  Qaelqaes commandements  so&t  impossibles  aax  Jastes  ade  cer- 
tains moments ;  iU  ont  beau  Youloir  et  s'cfforcer :  la  GrAce  lew  manque. » 
Toili  le  sens  net.  On  pat  en  cffet  accuser  Jans^nlus  d'avoir  dit  cela. 

(a)  La  bulle  d'Urbain  till,  dat^  de  mars  1641  (style  romain),  ce 
qui  re\leittlti649,  ne  fol  public  qu*en  ji^in  1645. 


94  PORT-ROYAL. 

d'aldritie.  Les  sermons  a\aient  aloi^s  iitat  i^ei^htisSb^ 
mient  immense.  Durant  tout  le  nioyen-^ge ,  au  temps 
de  la  Ligue  et  A  cette  ^oque  du  dix-septiSme  siMe 
encore  ^  avant  la  publicity  des  joiirnaux,  les  serindns 
en  tenaient  lieii  et  ^taient  I'organe  popuraire  le  plus, 
actif,  un  coup  de  tocsin  k  I'instant  compris  et  ob^i. 
he  resum^  de  toute  cette  d6nonciation  dont  aussitdt 
une  foule  de  chaires  se  firent  les  ^hos ,  c'est  que 
ladsdnius  (je  dem^nde  pardon  du  gros  mot  qui  sent 
la  chaudiSre)  li'^tait  qu'un  Catvin  rehouillu  M.  de 
Saint-Gyran  irrit^,  et  libre  enfin,  lan^ait  Arnauld  k 
lA  defense;  les  jeunes  bacheliers  de  Sorbonne  et  de 
Navarre  allaient  prendre  t*ang  et  faire  renfort.  Bref, 
jamais  ouvrage  ne  trouva,  en  naissant,  plus  de  patrons 
et  aussi  de  peri^^cuteurs  tout  6veill6s  que  ce  gros  vo- 
lume orphelin ,  dont  la  fortune  est  demeur^e  si  sin- 
guliere.  Habent  ma  fata  libellij  il  n'est  qu'heur  et 
malheur  ^our  tes  xn^folio  comme  pour  les  brochures* 
Gequ'onappeileailleurs  taUntyei  qu'on  ne  sait  trop 
comment  nommer  en  matiSre  si  sombre ,  entrait-il 
icipour  quelque  chose?  Dans  la  Viede  Janseniuspar 
Libert  Fromond  il  est  dit  que  plusieiirs  personnes 
avaient  anim^  jusqu'au  bout  I'auteur  k  son  travail, 
craignant  que  la  production  qu'elles  comparaient  k 
li  Vinm  d'ApeUe  ne  restftt  imparfaite.  Cette  VHms  est 
un  peu  forte ,  et  nos  doctes  Flamands  ne  sembleront 
sans  doute  pas  juges  tres  competents  eh  ce  genre  de 
grace.  Pourtant  une  sorte  de  beauts  theologique, 
une  beaute  de  pens^e  profonde,  subtile,  et  que 
j'oserai  dire,  sinon  dantesque,  du  moins  miltonienne, 
reluit  en  bien  des  endroits  de  I'oeuvre  et  m6riterait 

d^ja ,  seule ,  qu'on  3'y  iirrdtftt.  Les  adversalres  euj(* 


LIV^I!   BEUXfilME.  05 

mStKieSse  sentaient  obliges  tfy  reconiialt^e  par  places, 
dans  le  style ,  un  vif  et  un  brillant  qii'ils  n'auraient 
pas  dttcindu  de  cette  plume,  jusque-li  in^l^^nte  et 
im^lie ,  de  Jansenius ;  on  a  pa  supposer  ({ue  Fro- 
imnd ,  son  ami ,  n'y  4tait  paj  Stranger  pour  ki  fe^d. 
Hais  de  plus  (et  c'^st  tk  I'int^rdt  priticipai)  le  livre  de 
Jans^tuus  a  ^te  roccasion  et  le  th^&tre  de  tant  de 
cfuerellei^ ,  le  lieu  commun  et  le  rendez-ifous  de  taht 
de  plaisanteries  bonnes  ou  mauvaises ,  qu'il  devient 
piquant  autant  que  n^cessaire  d*en  parler,  aprte 
V&NOir,  sinon  etudi6  tout  entier  d'un  bout  k  Tautre 
(je  cralndrais  de  me  vanter),  mais  du  moins  pratique 
beaucoup,  et  labour^  eh  bien  des  sens,  en  bien  des 
pages. 

VAugustinus  a  eu  cela  de  particulier  d'etre  le  der- 
nier monument  de  th^logie  en  latin  qui  ait  suscitS, 
chez  nous,  un.Iong  et  interminable  combat,  k  la 
^eille  du  siecle  de  la  16geret6  et  de  Tincip^dulit^;  il 
s'y  est  mfeme  trouv^  m6l6  tout  en  travers ,  la  bulle 
Vnigenitus  (1713)  Fayant  coinme  renouveld  et  remis 
en  Yue  pour  tout  le  dix-huitieme  siecle.  Sans  cesser 
d'&tre  k  la  mode  et  dans  I'interTalle  de  ses  Cantes 
morauxj  Marmontel  a  pu  en  parler  assez  eh  d6tiil ; 
chaque  phiiosophe  en  a  dit  son  mot  k  la  rencontre. 
Depuis  le  chevalier  de  Grammont  j\isqu'au  chevalier 
de  Boufllers,  pendant  plus  de  cent  ans,  le  gros  in- folio 
debout,  comme  le  dernier  rocheir  eh  vue,  a  essuy6 
la  bord^e  et  la  ris6e  du  flot. 

Nul  livre  de  ce  calibre  ne  se  trouva  si  fameux  en 
relftant  aussi  peu  iu.  II  est  vrai  que  les  Provinciahss 
qui  se  jouaient  devant,  eh  furent  J  la  fois  Tillustra- 
tion  et  la  dispense. 


96  port-roval. 

Tous  les  d^bats  compris  sous  le  nom  de  jansi&nisme 
se  livrerent  (et  <;eUe  vue  les  simplifie)  autour  de  deux 
ouvrages  principaux.  La  premiere  et  la  plus  haute 
partie  de  ces  contentions  depend  de  VAugustinus  de 
Jans^nius,  comme  la  seconde  d^pendra  des  Rifltxians 
tnorales  du  P.  Quesnel  stir  le  Nouveau-'Testameni. 
Dans  la  buUe  d'Innocent  X  contre  Jansinius  (1653) , 
il  n'y  a  que  dnq  propositions  condamn^;  dans 
la  buUe  de  Clement  XI  contre  Quesnel ,  il  y  en  aura 
cent  et  une.  On  dirait  d'une  chute  d'eau  qui  se  brise 
et  s'^pand  k  la  seconde  cascade  :  c'est  bien  comme 
dans  les  cascades  ou  le  volume  se  multiplie  en  torn- 
bant.  Nous  ne  nous  embarquerons  pas  dans  ce  second 
bassin  du  jans^nisme;  le  li\re  du  P.  Quesnel  sera 
notre  limite.  Raison  de  plus  pour  mieux  embrasser 
le  cercle  oil  nous  nous  tenons. 

Tout  livre  de  theologie  qu'il  est ,  celui  de  Jans6- 
^nius  ne  rentre  pas  dans  la  m^thode  dite  theologique 
au  sens  de  Tecole.  A  voir  les  choses  superfleiellement 
iCt  du  dehors^  on  peut  appeler  du  nom  de  subtilit^  sco- 
lastique  tout  ce  qui  est  raisonnement  sur  les  matieres 
4e  m^taphysique  divine;  mais  le  livre  de  Jan^s^niua 
«$t  relativement  pur  d'exces  pedantesque.  Lui  et 
M.  de  Saint-Gyran,  on  le  sait,  avaient  pour  principe 
de  remonter  aux  sources,  soit  a  celles  des  P^res  et- 
de  I'Ecriture,  soit  k  I'observation  immediate  de  la 
nature  humaine  sous  Fillumination  de  Tamour  ^e 
I>ieu  et  sous  le  rayon  de  la  priSre.  On  a  entendu 
M.  de  Saint-Gy ran ,  dans  son  bel  entretien  supreme 
avec  M.  Le  Matlre,  s'expliquer  assez  nettement  sur  la 
scolastique  k  commencer  par  saint  Thomas.  Jans^- 
nius  pensait  ainUi ;  il  a  evite  I9  m^thpd^  9^be  de 


LIVRE   DEUXIJ^ME.  97 

dhision  et  de  subdivision  des  thomistes ;  il  a  fait  ve- 
ritablement  un  livre  de  premiere  main,  oi!i  tout  est  de 
soucbe,  un  livre  oii  la  vie  et  la  seve  thtologique 
percent  a  chaque  rameau,  bien  que  ce  soit  et  que  ce 
doive  Stre  une  etude  toigours  assez  difficile  que  de  se 
dinger  k  travars  cette  ramure. 

L'ouvrage  A'est  qu'un  tissu  des  textes  de  saint 
Augostin  mis  en  ordre  et  en  Evidence ,  et  formant 
un  systeme  complet.  Saint  Augustin  lui  ajant  paru 
posseder  I'entiere  verity  sur  ces  matiSres,  il  s'attache 
a  bien  retrouver  et  k  d^montrer  la  doctrine  du  saint 
dpcieur;  il  la  d^veloppe  en  toute  abondance  et  sans 
jamais  perdreide  vue  les  preuves,  tournant  centre 
les  s^ffli-pelagiens  modernes  et  les  molinistes  ce  que 
ce  Pere  avait  dirig^  centre  ceux  d'autrefois.  En  un 
mot  Jans6nius  ne  suit  jamais  la  m^thode  scolastique^ 
mais  bien  la  m^thode  historiquej  qu'il  accompagne  et 
chercbe  a  eclairer  par  la  m^thode  psychologique  et 
xnetaphyslque  chretienne  (1). 

Le  fondement  du  systeme  de  Jansenius,  ou  de  saint 
Augustin  seJon  Jans^nius  (2),  est  qu'il  y  a  deux  sortes 
d'etats  de  Thomme,  $t  deux  sortes  de  Graces,  chacune 
par  rapport  k  chaque  6tat;  que  dans  le  regne  pri- 
mitif  et  d'innocence  Thomme  etait  entierement  libre, 
et  que  la  Grftce  qu'il  avait  alors,  restait  soumise  k  sa 
lifaertej  qu'il  ne  pouvait ,  il  est  vrai ,  faire  le  bien  sans 

(i)  La  m^lhode  psychologique  chretienne  difKre  essentiellement  de  la 
milhode  psychologic(ae  des  philotophes  en  ce  qne  celle-ci  s'^tudie  k  saivre 
les  op^alions  de  T&me  mdme  aa  sdn  du.  sitma  oti  elle  se  replie,  tandls 
que  rautre  s'attache  4  saisir  rimpression  dlrecle  du  soleil  de  la  v^ril* 
dans  le  mirdir  de  nptre  kme  au  sein  de  la  prUre, 

(*)  ElUesDu  Pin,  Histoire  <fcelisia$Uque  da  d'w^$eptiime  S'Mt,  tome  11, 
pair.  23  el  KiiY. 

II.  1 


98  PORT-ROYAL. 

cette  Grdce ,  mats  qu'elte  ne  le  d^teraiinait  pas  du 
coup  k  le  faire  et  qu*il  avait  la  faculty  d'en  user  on 
de  n'en  pas  user.  G*6tait  k  peu  pres  pour  lui  comme 
pour  les  Anges ,  avant  que  queiquesmns  par  r^rolie 
fusseni  pr^eipit^s.  En  un  mot  oe  que ,  sinon  les  p6« 
lagiens,  du  moins  les  semi-p^lagiens  disent  de  rhomme 
d6chu,  Janseniiis  le  reporte  k  Thomme  primitif  et 
Fadmet  pour  celui-ci ,  mais  en  declarant  tout  aussit6t 
que  la  chute  a  tout  change.  Depuis  la  chute  en  effidly 
il  consid^re  que  tout  Fhomme  est  infect^  et  tomb6 
par  Iui-m6me  dans  une  habitude  incurable  et  cons* 
tante  de  p^ch^ ;  que  toutes  les  actions  en  cet  dtat 
se  trouvent  autant  de  p6ch6s ,  mdme  les  plus  spe- 
cieuses,  le  principe  et  la  source  commune  ^tant  em- 
poisonn^s;  qu'il  n'y  a,  dans  une  telle  mis^e,  dd 
ressource  et  de  remede  que  moyennant  une  Grkee 
souveraine ,  infaillible ,  qui  descende  en  nous  et  se 
fasse  \ictorieuse;  qu'elle  seule  pent  relever  et  d6l»- 
miner  au  bien  la  \olont6  malade  et  d^sormais  inca^ 
pable  par  elle  seule  de  rien  autre  que  du  mat;  que 
tons  n^ont  pas  cette  Gr&ce ;  que  Dieu  la  donne  k  qui 
il  veut  dans  la  profondeur  redoutable  de  ses  myst^es ; 
qu'il  ne  la  doit  k  personne,  tons  en  masse  6tant  torn- 
bes,  et  qu'il  ne  fait  que  justice  en  les  y  laissant  et 
n'op^rant  rien ;  que  la .  reprobation  n'est  que  cette 
stricte  justice ,  et  ce  latsser-fairej  ce  8t(iHt^quo  d'une 
chose  accomplie  par  le  fait  de  Fhomme;  que  la  pre- 
destination, Telection,  au  contraire,  est  le  ddcret 
iternel  et  insondable  par  lequel  Dieu  a  resolu  d'ex- 
cepter  et  de  retirer  qui  il  lui  platt,  et  de  donner  au 
gr4cie  secours  pour  pers^v^rer;  qu'enfin  sans  ce- con- 
tinue! et  renaissant  secours  toujour^  gratiiit  et  tofuh 


LIYRE    DEUXi&ME.  gO 

jours  vidorieux ,  on  sera  n^eessairement  daas  Via^ 
stiffisance  de  remj^ir  le  commandemeDt.  C'est  de  Ul 
qu^on  a  tir&  la  premise  proposition  parmi  les  cinq  ai 
faiseoMS  qu'on  a  denonc^  et  condamn^es  en  ce  U*- 
vr«;  la  yfoid  : 

«  Qoelqnes  coniffiandements  de  Dieu  sont  impos- 
i^ibles  aux  Justes ,  k  ^aison  de  leurs  forces  presenles, 
qtidqtie  volont^  qu'ils  aient  et  quelqties  ^brts  qu'ite^ 
fassent ;  et  la  Gr&ce  par  laquelle  ces  commandementa 
leur  seraient  possibles  ienr  manque  (1).  » 

lans^nius  a-t-il  bien  dit  cela  ?  a-t*il  soutenu  que 
saint  Au^ustin  Tavait  dit?  U  est  trop  certain  qu'il  Ta 
affirm^  dans  un  certain  sens.  C'est  mdme  la  seule  de» 
cinq  propositions  condamnees  qui^  selon  la  remarque 
de  Du  Pin,  se  trouve  dans  le  livre  en  termes  formels, 
HI  tBrminii.  L'abb6  Racine,  dans  son  ires  partial  et 
infidele  Abreg6  d'bistoire  eoclesiastique,  avoue  qu'eile 
semble  y  ^tre.  Je  me  suis  moi-m^me  assur6  du  lieu 
precis  (2[).  Pour  les  quatre  autres  propositions ,  eUea 
sont  indujtes,  infer^es,  et,  comme  disent  les  jans^ 
iiistes,  fabriquees. 

Noiis  ne  pouvions ,  dans  aucun  cas ,  ^happer  aux 
cinq  propositions  de  Jans^nius;  ilfaut  done  les  eac* 
}>oser  de  suite  et  nous  executer  de  bonne  gr4oe  et 
une  bonne  fois. 

II  suit  de  ce  qui  vient  d'etre  dit  que  la  Grace  effi- 

(t)  AUqua  Del  prscepta  bominilKis  JtistU  yolentllMU  «t  eoiuditiiMi » 
Mcondam  proesentes  qoas  habent  yltes ,  BUBt  imposslbilia ;  deest  qnoque 
Us  Gratia  qjoA  possibfllft  fiaot. 

(2)  II  snffit,  pour  se  eoBYalncre,  d'oavrir  VAuguttinuitn  cliapitreXHI, 
livre  III  de  la  trolsWme  partfe  {de  GraiiA  Christ i  SalvaOfrU),  ct  d'y  lire  l« 
premieres  lignes  da  paragraphe  qui  eoimneiice  ainsi  :  H(bc  i^iur  am* 
nia,  ete.,  etc... ;  maia  il  ne serait  pas  jn«te  de  ne  pas  Joindre  k  eet  endroit 
un  apenu  4e  lecture  da  «liai^ltre  %Y  odi  Fefejectieii  MUuiUe  en  4lfl« 


t 


100  PORT-ROYAL. 

caee,  etant  invincible,  a  toujours  infailliblement  son 
eflfet  et  I'emporte  n^cessairement  sur  la  concupis- 
cence. 11  y  a  bien  de  ces  graces  moindres  que  les 
thomistes  appellent  suffi$antesj  et  que  lui ,  Jansenius, 
appelle  exciiantes;  mais,  si  elles  ne  triomphent  pas 
efficacement,  c'est  qu'elles  ne  voulaient  pas  triom- 
pher  et  qu'elles  ne  devaient  pas  avoir  plus  d'effet  que 
celui  qu'elles  ont  atteint.  On  a  lir6  de  14  et  compost 
la  seconde  proposition  condamn^e  :  «  Que  dans  F^tat 
de  la  nature  d^chue ,  on  ne  r^siste  jamais  a  la  Gr&ce 
int^rieure  (1).  » 

Jansenius  admet  encore  que  Tessehce  de  la  liberie 
en  g^n^ral  ne  consiste  pas  dans  la  balance  interieure, 
dans  une  certaine  indifference  qui  permet  de  se  por- 
ter ici  ou  la ,  mais  dans  Texemption  de  contrainte  et 
dans  le  pouvoir  de*  vouloir .  Adam ,  il  est  vrai ,  ^tait 
indifferent  dans  Eden,  et  incomparablement  plus 
libre  que  nous ;  mais  on  pent  Stre  dit  libre  encore 
sans  6tre  indifferent :  il  suffit  qu'on  ne  soit  pas  ab- 
solument  et  comme  mat6riellement  contraint.  En  un 
mot  volont6  et  liberty  deviennent  pour  lui  une  seule 
et  mSme  chose.  Tout  6tre  volontaire  est  libre,  m6me 
lorsqu'en  fait  il  n'y  a  pas  lieu  chez  lui  k  une  autre 
volont6  que  celle  qui  s'effectue.  Les  bienheureux ,  par 

cnlte ,  particnliirement  dans  le  paragraphe  qui  commence  ainsi :  Ad  or- 
gttmmtum  igiiur,», 

(1)  Poor  se  convaincre  que  Janstoiiis  pensait  qaelqae  cbose  de  tris 
approchant,  on  peat  lire  chez  lai  le  chapitre  XXYII ,  livre  IX  de  la  troi- 
•itoe  partie  (tU  Gratid  Chritti  Salvatoris),  On  a  enay6  (vainement  selon 
moi)  de  troaver  nn  correctif  k  cette  doctrine ,  an  chapitre  II,  livre.YIII 
de  la  mtee  partie,  dans  le  paragraphe  qui  commence  ainsi :  Tertid  prw- 
determlnaiio  pliysiea,,,,  oil  il  dit  que  la  Gr&ce  da  Christ  ne  surmonte.pas 
toujours  toate  resistance.  Ce  qui  importe,  c*est  le  fond  de  Tid^  :  or,  ii 
croit  que  cette  Gr&ce  surmonte  toujours  plus  ou  moins  et  ^fTectiyemeata 
h  proportion  joste  d«  ce  qu.*«lle  est  ct  de  c«  qa'fUe  Y^ut, 


LIVRE   I>t;iJXI£M£.  101 

exemple ,  m^ritent  dans  le  ciel ,  par  Tamour  de  Dieu 
volontaire,  bien  qu'il  n'y  ait  point  en  eux  d*indiffi&- 
rence  ei  que  leur  volont^  penche  tout  entiere  a  cet 
amour.  Ainsi,  dans  T^tat  de  chute,  Thomme  n*a 
guere  dMndifference  r^elie,  a  aucun  moment,  pour 
faire  le  bien  ou  le  mal ;  sa  volont6  est  toujours  Ar- 
chie et  d^termin^  k  Tun  ou  k  Tautre ;  ceux  qui  n'ont 
pas  la  Grdce  sont  dans  la  n^essit^  de  pecher,  quoi- 
qu'ils  ne  soient  pas  n^essit^  k  un  pech^  particu- 
lier;  ceux  qui  ont  la  Grilce  sont  necessairement  in- 
clines au  bien.  Pour  tout  dire,  quoique  rhumairie 
Tolonl^  en  elle-mtme  puisse  se  porter  au  bien  ou  au 
mal ,  elle  se  trouve  toujours  d^termin^e ,  en  fait,  a 
I'un  ou  k  Vautre.  De  Ik  on  a  tire  la  troii»eme  propo- 
sition condamn^  :  «  Que,  pour  m^riter  et  d^meriter 
dans  Vetat  de  la  nature  d^hue,  il  n'est  pas  necessaire 
que  I'homme  ait  la  liberty  oppos6e  k  la  n6cessite  (de 
\ouloir),  mais  qu'il  sufiit  qu'il  ait  la  liberie  opposee 
k  la  contrainte.  • 

Pardon  et  patience!  nous  voici  plus,  d'k  moitie 
chemin.  Cette  troisieme  proposition  est  une  des  plus 
subtiles  et  celle  qui  dans  T^crit  k  trois  colonnes  (1)  a 
6t6  le  plus  obscurement  expliquee.  II  resulterait  de 
I'explication ,  que  la  \olont6  humaine  dans  I'^tat  d^- 
chu ,  bien  qu'elle  soit  toujours  determin^e  necessai- 
rement k  cbaque  moment  donn^ ,  reste  libre  en  ce 

(1)  On  appelle  Eeiit  d  iroU  eohmnet  an  m^moire  qui  fat  pr^nnt^  aa 
pape  Innocent  X  (en  mai  1653)  par  les  d^fensenrs  de  Jans^nius ,  et  dans 
leqnel  les  einq  propositions  incrimintos  itaient  retraduites  et  r^dig^ , 
eliacane  selon  trois  sens  exposes  en  regard ,  1*  le  sens  h^r^tiqae  et  caWi- 
nlste  qn'on  r^pndiait ,  T  le  sens  aagustinten  et  jansdniste  qu*on  soute- 
nait,  V  to  sens  molinisle  qui  6tait  I'inverse  da  second  et  qo'on  ne  ripn- 
diait  pu  noina  qoe  le  pramier  :  les  jans^nistes  se  piqaaient  de  suivre  le 
?rai  Josle  milieu. 


i02  I^ORT'^ROVA.L. 

sens  qu'elle  pefut  6tre  d^tenniniee  autrenieiit  da&s  ie 
moment  prochain,  dans  laseconde  qui  va  &uivre  :  il 
saffit  que  cette  n^$sit<^  ne  soit  qu'actuelle,  et  sans 
cesse  renouvelee,  pour  ne  plus  dtre  absoiue.  La  Motte, 
dans  une  lettre  a  F^nelon  (Janvier  1714),  a  dit  tres 
spirituellement  pour  railler  cette  pr^tendue  explica- 
tion qui  retire  a  I'instant  tout  ce  qu'elle  a  Fair  d'ac- 
corder : «  Nous  sommes,  salon  eux,  comme  une  bille 
mv  un  billard,  indifferente  k  se  mouvoir  k  droite  et 
ji  gauche  j  mais ,  dans  le  temps  m^me  qu'eUe  se  meat 
k  droite ,  on  la  soutient  oomme  indiflG&rente  k  s'y 
inouYoir^  par  la  raison  qu'on  I'auroit  pu  pousser  k 
gauche  :  voili  ce  qu'on  ose  appeler  en  nous  lihwiiy 
une  liberty  purement  passive,  qui  ^ignifie  seulemant 
r usage  different  que  le  Gr^teur  pent  iaire  de  nos 
volont^s^  et  non  pas  T  usage  que  nous  en  pouvons 
faire  nous-pi^mes  avec  son  secours.  Quel  langag^  bi- 
sarre  et  frauduleux  (1).  » 

En  comparant  et  assimilant  les  doctrines  de»  aiMnt- 
pilagiQiis  d'a^trefoii^  et  des  molinistes  modernesr, 
Jansenius  met  au  nombre  des  erreurs  des  semi-p^la- 

(1)  Si  ron  Toolail  «e  doimer  le  spectacle  de  tM  rembams  d'an  eaiurU 
sdbtll  prig  dang  an  d^troit  de  contradictions ,  on  pourrait  essayer  de  lire 
la  r^ponse  de  Jansdnius  aux  objections  sur  ce  point ,  chapitre  XXXlV 
da  livrtf  TI  de  Ml  trolsidme  partie  (^  GtcAHl  ChrM  SatvatarU),  Ses  d^ 
fensears  ont  beau  dii;e,  il  ne  se  tire  pas  de  la  diffieuU^.  II  donne  raiion.  k 
Bayle,  qui  compare  ces  questions  de  gr&ce  et  de  liberty  au  detroit  de 
Hessine  ot  Ton  est  toujours  en  danger  de  Garybde  ou  de  Scylla ;  tons  les 
jefl^rts  d'explication  ne  s^rvent  qa*i  faire  mieux  aieattcsr  les  de«x  iM«9m- 
prihensibilUes  qu*on  Yeat  joindre.  G*est  en  son^eant  surtout  k  cette  annu- 
tf  tion  de  la  liberty  morale  de  I'bomme ,  qu'on  autre  moraliste  a  pa  dire : 
.«  Le  Jans^nisme  (si»  par  une  abstraction  sondaine*  on  en  6te  le  Cbristia- 
nisme)  n*est  en  idiologie  que  le  syst^me  de  Hebbes ,  et  ^n  morale  qoe  le 
.systtoe  de  La  Rocbefoucauld.  On  croit  ces  qaestions  infinies  et  Tesprit 
humain  k  cent  lieues  dans  les  solutions  di?eries  oA  il  se  fnUfie  .;  ticeitie 
rideaa ,  ce  n*e8t  qu'ane  meme  cbambre. » 


LIVRE   DEUXlJiME.  i03 

giens  ceUe-ei ,  —  qu'ils  admettaient  tant  pour  la  foi 
et  pour  le  commenceiQeiit  des  bonnes  ceuvres  que 
pour  la  pers^v^ance ,  une  gr&ce  telle  qu'elle  ^tait 
enlierement  soumise  au  libre  arlatre  qui  la  rej^tait 
ou  en  usait  k  son  gr6.  De  la  on  a  tire  la  quatrieme 
proposition  condamn^e  :  «  Que  les  semi-p^lagiens 
admettaient  la  n^cessite  de  la  Gr4ce  int^rieure  pr^ve- 
nante  pour  toutes  les  actions ,  m6me  pour  le  com- 
mencement de  la  foi ,  mais  qu'ils  ^taient  h^retiques 
en  ce  qu'ils  Youlaient  que  cette  Gr&ce  tti  telle  que  la 
volenti  de  I'bomme  pouTait  lui  resister  ou  lui  obi^ir. » 
Enfin ,  sur  ce  mot  de  TEcriture  que  Jisus-Chriit 
utmort  pour  touu  Us  homnesj  Jans^nius,  qui  n'admet 
pas  que  la  Gr&ce ,  la  volenti  divine  n'ait  pas  toujours 
sofi  ]dein  effist ,  et  qui  voit  cependant  que  tons  les 
hommes  sent  loin  ^  de  verifier  cet  effet  dfi  salut  uni- 
versel,  se  trouve  conduit  k  donner  diverges  explica- 
tions de  ce  mot  totis  les  hommes;  11  suppose ,  par 
eumple)  que  I'Apdtre  a  vouhi  dire  que  le  Sauveur 
est  morty  jkon  point  pour  chaque  homme  en  parti- 
culier,  mais  bien  seulement  pour  certains  hommes 
elius  de  tous  ^tats  indistinctement ,  de  toute  nation 
et  co4Mlition,  juifs  et  gentils,  esclaves  et  mattres... 
D*ou  I'on  a  iniKr6  la  cinquiSme  proposition  condam- 
m^e^  ia  plus  odieuse  au  premier  regard;  on  lui  im- 
pute tf  avoir  avanc6  «  que  c*est  une  erreur  semi- 
pejagienme  de  dire  que  J^sus-Christ  est  mort,  a 
p6pmda  son  sang  g^^alesient  pour  tous  les  hom- 
mes (4).  » 

<i)  Pa  f^  p^  006  id^  directo  da  sentiment  de  Jans^nias  snr  ce  point 
ifOtm  f  en  IMant  le  duiotro  XXI  da  Uvre  III  de  sa  troisi^me  partie 
^  Ox^lti^Qtmti  SalvatorU),  Egalemnt ,  aa  cbapitre  XXI  da  lirre  VQI 
de  la  n^ime  i^tie^  on  poiuaa  yquv  dana  le  paragrapbe  qui  fo^iwence 


i04  PORT-l^OY AL.  , 

II  y  avait  eu  encore  dans  le  principe  une  autre 
proposition  d6nonc^e;  maison  se  r^duisit  auxcinq, 
et  c'est  de  celles-li  qu'il  a  ete  tant  et  si  diversement 
dispute  pour  savoir  si  elles  ^taient  en  effet  dans  Jan- 
senius.  Les  jndiflFerents  et  les  railleurs  qui  ne  man- 
quent  jamais  en  France  en  firent  des  Tabord  un  giujet 
de  plaisanterie  interminable :  y  sont-elles?  ou  n'y 
sont-elles  pas? 

Nous  connaissons  de  tout  temps  le  cfafevalier  de 
Grammont  dont  les  galanteries,  le  jetf ,  le  bel  air  et 
lesprouesses  brillantes  ont  ^t^  si  agr6ablement  racon- 
t^es  par  son  beau-frere  Hamilton ,  celui  dont  Vol- 
taire, dans  le  Temple  du  GoAtj  di  dit,  en  le  m61ant 
au  groupe  des  aimables  ^picuriens  : 

I 

Aupris  d*eax  ie  vif  Hamilton, 
Toujoun  anni  d'an  trait  qai  blesse  > 
MMisait  de  rhnmaine  Mp^ftee , 
Et  mtae  d'onpea  mieax ,  dit-on. 

Nous  voici,  ce  semble,  bren  loin  de  Port -Royal; 
—  pas  si  loin  que  Ton  croit.  Milord  Muskry  (ou  Mus- 

aiasi  :  Secundum  e$t  quod  Calvinut,,,,  avec  quelle  peine  il  s'elTorce  de  se 
s^parer  de  Calvin  k  I'article  de  la  liberty.  H  ne  serait  pas  mal ,  pour  se 
former  sans  trop  de  frais  nne  thtologie  snflisante  et  une  base  de  compa- 
raison,  d'y  ajonter  la  lecture  des  chapitres  XXI,  XXII  et  XXIII  dn 
liyre  III  de  VInstitution  ehrMlmne,  par  Calvin,  dans  lesquels  Tanteur  traite 
sp^cialement  de  la  predestination,  de  raeetion  ^lemelle.  LadifjOoolt^, 
pour  y  Ute  abord^e  de  front  et  avec  audace ,  ne  Test  pas  moins  avec  une 
lidresse ,  une  prteaution  Infinie.  L'antorit^  de  saint  Augustin  y  revient 
sans  cesse :  «  Si  Je  vonlois,  ^crit  TapAtre  de  Geneve,  composer  un  volume 
des  sentences  de  saint  Augustin,  elles  me  sulfiroient  pour  traiter  cet 
argument ;  mais  ]e  ne  veux  point  charger  les  lecteurs  de  si  grande  pro- 
liiit6.  »  Janstolus,  k  sa  mani^e,  n'a  fait ,'  dans  VAuguittnus,  que  rem- 
plir  le  desideratum  du  r6formateur.  ^-«  Sur  ce  point  de  conjonctlon  et  ca 
noBud  des  doctrines  luth^rienne ,  calyiniste  et  Janstoiste ,  je  recomman- 
derai  encore ,  au  tome  XIY  de  la  Bibtiaihique  univerteite  de  Jean  Le  Glerc, 
un  tr6s  net  et  tres  judicieux  expose  qui  aehiveFait  de  completer. 


kerry),  Tun  des  plus  grands  seigneurs  catholiques 
d'liiande,  et  milord  Hamilton ,  durant  la  r^Yolution 
d'Angleterre,  avaient  passe  en  France  pour  conser^^ 
lear  foi ;  les  Spouses  de  ces  seigneurs  les  avaient  pr6- 
c^is  avec  leurs  enfants.  MesdemoiseUes  Hamilton  et 
Muskry  furent  mises  k  Port-Royal;  elles  durent  y 
6tre  d6a  avant  1665.  Mademoiselle  Hamilton,  qui 
devint  la  comtesse  de  Grammont,  celle  mSme  que 
Ton  volt  faire  si  cfaarmante ,  si  noble  et  pourtant  si 
espiegle  figure  h  la  cour  de  Charles  II ,  6tait  done  une 
ele\e  de  Port-Royal ,  et  une  ^Sve  fidele  et  ch^ie. 
M.  Gallagban,  pr6tre  irlandais,  de  ses  parents,  a 
pris  place  parmi  les  solitaires,  les  amis  et  les  theo- 
logiens  de  Port-Royal.  Au  moment  ou  le  chevalier  de 
Grammont  se  trouva  si  6bloui  d'un  coup  d'oeil ,  k  ce 
bal  de  la  reine  oiSi  il  la  vit  de  pr^  pour  la  premiera 
fois,  elle  n'avait  guere  quitte  notre  monast^re  que 
depuis  deux  ann^es.  L'Mucation  qu'elle  y  avait  re^ue, 
sans  lai  donnerpr^cis^ment  de  ces  graces,  mais  aussi 
sans  les  lui  dter,  avait  contribu6  sans  doute  k  les 
nourrir  de  serieux  et  k  consolider  son  esprit  deli- 
cat.  Les  profanes  Mimoires  disent  d'elle  en  efifet  ( je 
saute  les  details  par  trop  touchants  sur  le  physique 
de  sia  beaut^) :  «  . . .  Son  esprit  ^toit  k  peu  prSs  comime 
sa  figure ,  ce  n'6toit  point  par  ces  vivacit^s  impor- 
tunes doni  les  saillies  ne  font  qu'^tourdir,  qu'elle 
cherchoit  Ji.lM*iller  dans  la  conversation.  EUe  evitoit 
encore  plus  cette  lenteur  affect^e  dans  le  discours , 
dont  lai  pesanteur  assoupit ;  mais ,  sans  se  pressor  de 
parler,  elle  disoit  ce  qu'il  falloit,  et  pas  davantage. 
Elle  avoit  tout  le  discernement  imaginable  pour  le 
solide  et  le  faux  brillant ;  el ,  s^ins  se  parer  a  tout 


106  P(»BT'-iiOYiLL. 

ppdpiM  des  lumi^reft  de son  esprit,  eUe  dtoit  reserve, 
mais  tr^  juste  dans  ses  dt&oistons  (1)«  Ses  sentiments 
itoient  pleias  de  noblesse;  iiers  k  outrance,  qiiand  il 
0Q  6toit  question.  Gependant  die  iboit  moins  pr6- 
venue  sur  son  m^ite  qu'on  ne  Test  d'ordinaire  quand 
on  en  a  tant.  Faite  comme  on  vient  de  le  dire ,  elte 
ne  pouvoit  manquer  de se  faire  aimer;  mais,  loin  de 
h  cbercher,  eUe  ^toit  difficile  sur  ie  m^ite  de  oeox 
qui  pouvoient  y  pr6tendf  e.  »  Le  ohevadier  de  Oram- 
mont  y  r6ussit« 

Mademoiselie  Hamilton,  malgre  fes  ^^gances,  les 
gaiel^  et  les  malicieuses  espi^leries  d'alors ,  malgr6 
hs&piiees  qu'eUe  fait  aux  persoones  ridiculesdela  ooiar^ 
k  mademoiselle  Blague  et  a  sa  propre  ooudne  maHdame 
de  Muskry  (3);  mademois^e  Hafmilton,  bien  qu'elle 
ekl  pu  parattre  ^en  de  si  affireux  dangers  k  la  m^e 
Ang^ue,  et  que,  comtesse  de  Grammont,  die  n'ait 
peut^ttre  pas  dvite  ces  dangers  prte  de  Louis  XIV, 
fiftuva  toutefois  et  garda  finalement,  k  traYera  quel* 
qaes  naufirages,  la  religion  dans  son  ooeur.  On  ia 
voit,  Uen  des  ann^es  apres,  allant  aux  eaun  de  Forges 
tt  y  reeherchant  Du  Foss^  qui  demeure  pros  de  la  : 
«  Nous  trouvftmes,  dit  cdui-ci,  qu'ii  y  avoit  plus  k 
gagner  qu'i  perdre  dans  la  conversation  de  cette 
dame*  Elle  avoit  6t^  autrefois  ^lev^  k  Fort-Royal ,  et 
die  n'a  jamsas  rougi,  au  milieu  de  laeour  mSme,  de 

<1)  Ifest-c^  pas  la  trait  pour  trait  les  ^ualit^s  d'espril  vonkief  par 
fioMtoyal ,  bleu  qa'iei  d*im  usag^  qh  pea  transpose  t 

(i)  Femme  4e  son  coasin-germaiD  et  belle-soeor  probablement  d'H^Iine 
de  Maskry  qa'oo  troave  dans  la  liste  du  noTiciat  de  Port-Royal  en  1661. 
C'est  de  madaroe  de  Maskry*  !«»>«>  boitease  et  k  pr^tenliona,  qa*HamUton 
lit  u  plaisanunent :  «  Ua  visage  assariissaiit  me(toU  la  demure  maiii  au 
d^sagr^ment  de  sa  figure. »  Mademoiselle  Hamilton  lai  Joaa  le  tour  de  la 
faire  d^oiser  en  BabylonlwM  poor  le  bad  de  la  Heine. 


pai^lor  daqs  i^  occa^iQus  p^ur  juslifier  eette  loiispn 
A(mt  eUe  coanoissoil  par  ellerm^me  la  aoUde  pii6l^ 
aussi  bien  qu^  nous.  >  On  rplfou^^era  une  d^  sas 
£U66 ,  uae  jeune  enSsint ,  penstonn^ire  ^  mQna;^ter6 
des  Champs,  lors  de  Texpulsjon  de  1679.  Le  frai^o 
parler  g^n^eiix  de  la  comtesse  pQurtoiisses  ^loisen 
lUsgrice^  que  oe  fusseiM;  Port-Royal  oji  F^neloiii  p^i^t 
lui  laire  par4oiiner  les  qualites  mains  cfaretienn^ 
q»6  i^ad^me  de  Caylus  e^  d'autres  lui  o'n|;  reprocb^- 
Quand  le  comte  4e  Grammont,  i  la  fin^  «e  conyeif-' 
iH  (1),  Vexemple  re^u  d'elle  y  duf.  .^rc;  pour  l>edU- 
iDoup;  desorte  que,  jusque  daB$  cette  coaversionsi 
loinljajln^  dtt  fa^ros  d'Hamilto^,  nous  rptrouyOiii&  avee 
m  f#u  4eiK)iwe  volonte  le  p«tit  d^igt  d^  PopuRoyal. 

Das  il^iM  eomme  made0M>»eHe  Hsuailtoii  d'uM 
pfttt,  t^Hune  MM.  Bignon  de  1' autre,  u'assorlissent 
pas  mal ,  ce  semble ,  dans  leur  diversit<6  de  Auanfie, 
lacoiiT0ane<iie:^t-£e  qu'humaine  et  mondaiAe^  de 
h  J&aisDH'  d'loA  ils  siortireBl. 

llbiis  tout  eeci  est  pour  dire  que  Louis  XIV,  un 
|e»,  se  resBdu^enant  sans  doute  que  la  comtesse  de 
Orammont  avait  6t6  61ev6e  4  Port-Royai,  oa  peut-Atre 
le  prenant  sur  ceque  le  comte,  avant  d'fetreehevalier, 
amit^^siM  un  instant  dans  «a  jeunesse,  lecbargea, 
(ui  rhommeaimableet  16ger,  pourle  luliner  en  qualite 
de  fevori ,  dellre  le  livre  de fans^nius et  des assurer 
8*11  n*y  trouverait  pas  les  cinq  propositions  tani  dis- 
putjfees.  Quand  le  coxnte  de  Grammont  lui  rendit 
compte  de  sa  lecture  qu'on  croira ,  si  Ton  veut,  qu'il 

(1)  i<  JTai  afipTis  avec  (>eaiicoup  de  plaUir  qm  M.  le  coipte  rfe  Grammopt 
a  r«co«ivi6 1[^  IVrend^re  9^1^^  ^ jicqffis  me  nouireUc  d^v^tion...  »  Lettre 
de  MQt-ETi«mond  i  l^i9^4e  X^os  j(A^^ 


avaif  faite ,  ce  f ut  en  disant  <  que ,  si  les  cinq  pro- 
positions 6toient  dans  Jans6nius ,  il  falloit  qu'elles  y 
fussent  bien  incognito.  »  Ge  mot  d' incognito  etant  en- 
core assez  neuf  alors  (i),  cela  parut  un  excellent  bon 
mot  qui  courut  et  qu'on  a  transmis. 

Le  pape  Alexandre  YII  fut  plus  heureux  que  le 
comte  de  Grammont :  il  afiirma  un  jour  au  P.  Lupus, 
docteur  de  Lou  vain,  qu'il  avait  lu  de  ses  propres  yeux 
les  propositions  dans  Jans^nius.  L^-dessus  nos  bons 
liistoriens  vont  jusqu'i  insinuer  que,  pour  le  con- 
>raincre ,  les  jteuites  firent  imprimer  un  exemplaire 
expr^,  falsifi^,  qu'ils  donn^rent  k  lire  au  pontife* 
Conjecture  bien  naive  dans  son  rafiSnement !  comme 
si  avec  un  pen  de  prMisposition  et  de  certaines  lu- 
nettes on  ne  pouvait  pas  lire  dans  le  m6me  livre  ce 
qu'avec  des  verres  seulement  changes  d'autres  n*y 
lisent  pas  (2). 

G'est  du  moins  avoir  assez  montr6  que  les  esprits 
badins  et  libertins,  comme  Vetaient  alors  le  comte  de 
Grammont ,  Hamilton  et  Saint^Evremond ,  n'atten- 
dirent  pas  Voltaire  et  le  dix-huitieme  siecle  pour 
trouver  toutes  les  platsanteries  leg^res  au  sujet  de  la 
bombe  thtologique  qui  eclatait. 

Mais  il  nous  convient  d'eniamer  le  sujet  autretneat 
que  par  des  pointes ,  desormais  fort  emoussees ,  et 
autrement  aussi  que  par  les  cinq  propositions  ex- 
traites ,  qui  peu vent  bien  y  6tre  en  un  certain  sens , 

(1)  On  ra  rencontre  d^ji  dans  nne  lettre  de  Balzac ,  k  la  page  67  de  ce 
Tolame. 

(2)  Gette  anecdote  du  P.  Lnpas ,  r^p^t^e  par  TabM  Racine  et  tutii 
guarui,  se  ironye  pour  la  premiere  fob  dang  VHutoin  da  Jan$inifm9 
( tome  II ,  p.  317 )  de  Geiberon ,  qni  se  complatt  et  croH  k  tons  les  gros 
propoi*  GerberoB  est  le  Dalaofe  du  lansinisme. 


LIVRE   DEUXl&ME.  109 

mais  qui  9  pour  6tre  jug^  impartialement ,  doivent 
£tre  Tues  en  place  e(  dans  I'ensemble  de  la  doctrine. 
Dte  aa  preface  Jansinius  marque  bien  toute  la 
portde  qu'il  apergoit  k  cette  idi6e  de  P^age  qu'il  va 
eombatU^e ;  rien  n'^le  Tdnergie  de  son  langage  ; 
€  U  y  a  un  tel  accord  secret,  dit-il,  entre  ces  dogmea 
orgueilleux  et  la  raison  qu'a  corrompue  Torgueil ,  it 
y  a  un  tel  attrait  perfide  Ters  ces  sirines  pour  las 
&mes  chatouill^s  k  la  louange  et  k  Tadmiratioa 
d*elle&*m6ines,  que,  si  cette  GrSce  celeste  qu'ils  at-* 
laquent  de  front,  de  flanc  et  par  derri^re,  ne  nous 
boucbe  les  oreiUes  sur  cette  mer  orageuse  de  con-^ 
fuses  doctrines  oii  nous  naviguons,  et  ne  nous  Ije 
par  la  pensee  a  Timmobile  autorit^  de  saint  Augustin^ 
cooune  au  mftt  du  vaisseau,  k  peine  pouvons-nous» 
ou  m^ine  k  coup  sAr  nous  ne  pouvons  pas  ne  pas  £tre 
en  partie  s^uits  de  cette  funeste  douceur.  »  — « On  a 
remarqud ,  dit-il  encore  ( et  c'est  Ik  le  caractere  sin-^ 
gulier  et  propre  de  cette  h^r6sie)y  qu'il  existe  une  telle 
connexion  entre  toutes  les  erreurs  du  p^Iagianisme  > 
que,  si  on  epargne  m^me  une  seule  des  plus  minces 
fibres  et  des  plus  extremes ,  et  perceptible  k  peine  k 
desyeux  de  lynx,  une  seule  petite  racine  d'un  seul 
dogme  semi-pelagien ,  bientdt  toute  la  masse  de  cette 
erreursuperbe,  toute  la  souche,  avecsa  forSt  de  ra« 
meaux  empest^s,  reparait  et  s'elance...  De  sorte  que 
(voyez  rencbatnement),  si  yous  donnez  un  brin  k 
Pelage,  il  faut  tout  donner;  que  si,  tromp6  par  le 
fard  de  I'erreur,  par  le  prestige  des  mots,  vous  r6- 
chauffez  dans  \otre  sein  ce  serpent  mort  et  lui  rendez 
ui\e  seule  palpitation ,  a  Tinstant,  bon  gre  mal  gr6,  et 
enlace  que  vous  fetes,  il  vous  en  faut  venir  a  6teindye 


toute  kvpaie  Grice,  k  toerlhwAe  ^tiiiit^vippti^met 
le  p6cM  Torigiirel ,  k  6vincep  le  soandate  <te  la  Cpotn , 
i  rejeteif  Gbrist  Iui-m6me,  k  dresser  raftn  d^s  teiite 
jsa  hanotteop  le  trdne  diabalique  da  la  supMb^  hu-- 
ihaine;  bon  gr6,  nml  gr6,  il  le  feut  (I),  » 

En  mfime  temps  lansenitis  recotmaft  butid  la  diffi- 
<iuk6  de  c6tte  extirpatioa  f  aditsale  M  de  <^e  discerned 
ftifent  extreme  :  «  Cette  qae^tion  oft  il  s'agk  dtt  libp6 
arbitre  et  de  la  Grftee  est  (il  Tavoue)  si  d^icate  que, 
lorsqn'on  defend  le  libre  arbitre,  on  a  Fair  de  nier  la 
GrftcedeDieu,  et  qu'ati  eoatraire,  ati  mometit  oft 
Ton  maintient  la  GrSce  de  Dieu ,  on  est  suspect  d*en- 
Ie\er  le  libre  arbitre.  %  Mais ,  dans  la  ponrsuite  qnH 
jfkit  de  Terretir  p^lagienne,  il  lui  semMe  que  e'est 
€ncore  moins  anx  mots  qu'au  sens  connu  et  k  Tin* 
tention  une  fois  atteinte  et  p^^r^e  qu*3  s^agit  de  se 
prendre,  et  que  e'est  U  qu'rl  faut  viser  itra vers  tout 
lei  r^seau  et  le  voile  des  expressions.  —  Ainsi  Satan , 
chez  Milton,  Satati,  c*est-a-dire  Torgiieil  dSebu, 
quand  il  Veut  s'intfodurre  dans  Eden  pour  corrompre 
Thomme,  rev6t  la  forme  d'un  ange  adolescent,  d'un 
ch^rubin  du  second  ordre^  il  joue  la  modestie  et  sem- 
ble  orne  d'une  grftce  con venable  :  une  petite  cau- 
ronne  se  pose  sur  ses  eheveux  bouclSs,  et  ses  pas 
jpleins  de  decence  vont  comme  regies  au  mouvement 
de  sa baguette  d'argent.  Mais,  k  un  sentiment  d'envie, 
de  desespoir  et  de  haine  qui  a  traverse  son  coBur  et 
qui  a  perc6  sui*  son  visage,  Uriel  Ta  reconnu  (2). 
G'est  dans  cette  idee  exactement,'  sinon  dans  cette 

(1)  Et  il  redit  (ailleurs)  le  mot  foudroyaDt  de  saint  Augustin  sar 
^^lage  :  « ]3ayez-T0us  oii  lend  toate  cette  dispute  ?  k  faire  penser  qa'll  a 
'it6  dU  en  yafns  Tu  (e  nammtrat  du  nmn  dt  Jftaus » #f  il  seta  U  Sauveur^i^ 

(2)  Punsdis  pvrdu,  Uy.  10  et  !¥»  traductioa  de  Ghaleaobriand, 


LIVHft  DfitJXlAli£.  Hi 

image  i  q^e  i^n^nim,  qni^aemble  6tre  par  eivSraite 
te  tb^Iogien  dont  Milton  est;l6  po^  (t)^  iajfiiB  cHt  t 
c  Qoaod  il  s'agH  de  cetteerreur,  ce  n'est  pai&  cooitne 
dea  autres  :  iL  ne  faut  pas  mesurer  to  seng  par  les  pa^ 
roles ,  m^is  bien  plotdt  juger  des  parolids  par  te  ftens| 
ear  ce  mot  de  saint  Augustin  a  plus  de  porl^  qa^on 
ne  eroit  :  Nons  qid  Bawm  ee  que  touB  pen»e»^  notur 
ne  powons  ignorer  comment  et  en  qml  hm  tmu  dites  tee 

n  n^est  pas  possible  de  mienx  entendre ,  et  plus  en 
philosophe  chr6tien ,  toute  la  gravity  de  la  doctrine 
de  Pfelage,  de  cet  homme-pr^curseur,  sorti  de  la  pa- 
trie,  je  ne  dis  pas  de  Wiclef ,  car  il  allait  au-del&  de 
Wicfef ,  mais  de  celle  de  Bacon  et  de  Locke. 

Le  premier  traite  de  Jans^nius,  partag6  en  huit 
livres,  est  consacr6  en  entier  k  Thistorique  de  cette 
h6r6sie  :  P61age  d'abord,  et  ses  dfsciples  d^clar^s,  C6- 
lestius,  Julien,  puis  cette  seconde  g^n^ration  de  di- 
sciples ( s^il  faut  leur  donner  ce  nom )  bien  plus  mi- 
tiges  et  sp6cieux ,  les  semi-p^tagiens  de  Marseille  et 
de  L6rins.  Ces  livres ,  tant  comme  r^cit  et  rassem* 
blement  des  faits  que  comme  exposition  et  discussion 
de  doctrine ,  me  paraissent  constituer  un  grand  et 
assez  beau  morceau  d'liistoire  eccl^siastique  qui  n^a 
pas  encore  6le  mis  k  sa  place. 

£a  sagacity  active  et  ennemie  avec  laquelle  Janr 
s^nius  poursuit  et  d6m6le  jusqu'au  bout  les  ruses,  lei^ 
arriere-pensees,  les  moderations  affectees  de  ses  ad- 
versaires,  m'a  tout-i-fait  rappel6  la  fa^on  par  laquelle, 

(t>  K«tt  q«e  Millon  soit  peat-etre  ao  fond  qneiqae  pea  arien  m,  pttl- 
gien;  iiiais')e  ne  veux  parler  que  d'un  certain  rapport  d'^^vatioo  et49 
l>eiiiiU  Ibtelogtque  somt^re.  On  en  donne^a  des  ^bantillons  encore. 


112  J^OliT-ROYAL. 

en  son  traits  ou  plutdt  son  pamphlet  contre  BiaM)on , 
le  grand  De  Maistre  le  perce  k  jour ,  TinterprSte  en 
le  serrant  et  en  le  tordant,  et  le  pousse,  Tassi^ge 
comme  k  outrance  en  tout  recoin  de  pens^e.  II  y  a; 
quelque  rapport  en  effet,  et,  sauf  les  longueurs ,  le  ^ 
style  du  gros  in-folio  n'est  pas  non  plus  sans  flamnie 
et  sans  Eloquence,  ni  surtout  sans  de  ces  coups  bien 
k  fond  et  qui  p6nitrent :  «  La  m^thode  de  Pelage  et 
de  ses  disciples,  ecrit  Jans6nius,  afin  de  plus  sAre- 
inent  tenter  les  esprits  des  hommes  et  de  les  6branler 
sourdement  jusqu'i  la  ruine,  Q^a  et^  de  produire  les 
difficult^s  contre  la  foi  sous  forme  de  questions  et 
d' insurer  dans  leurs  outrages  ce  qui  ^toit  soulev6 1&- 
dessus ,  non  point  par  eux ,  mais  par  d'autres.  »  Oor 
ne  saurait  mieux  caracteriser  la  methode  prudente  et 
cauteleuse  dont  Bacon  lui-m6me  et  surtout  Bayle  firent 
tant  d* usage,  cette  methode  d'attaque  et  de  sape  qui 
Ya  son  train  sous  air  d'erudition.  Saint  Augustin  en 
main  et  s'armant  de  sa  parole  qu'il  possMe  et  manie 
en  tous  sens  comme  un  glaive,  Jans^nius  d^masque  et 
perce  cette  marche  rusee,  ces  circuits  du  serpent ,  et 
il  se  platt  k  montrer  Pelage  k  son  debut ,  se  mettant 
involontairement  en  colere  et  se  traliissant  si  un  6v6- 
que  k  Rome  lui  allegue  ce  mot  d' Augustin  qui  en- 
ferme  toute  la  \raie  doctrine,  ce  mot  qui  est  comme 
la  pointe  m&me  du  glaive  :  «  Da  quod  jubes  et  juhe 
quod  vis;  6  mon  Dieu,  donne-moi  ce  que  tu  m'or- 
donnes ,  et  ordonne*moi  ce  que  tu  veux !  » 

Jansenius  (moyennant  toujours  son  Augustin) 
poursuit  done  le  pelagianisme  dans  tous  ses  6tats  et 
ses  deguisements  successifs,  a  travers  ses  metamor- 
phoses ,  en  rinsuUddt ,  en  Texorcisant ,  en  lui  disant : 


T6i  *>  ^core  toi!  II  le  montre,  d'dne  part,  degradant 
auta  ttt  V^^  possible  I'homme  primitif,  TAdam  de 
FEdc  ^^9  ©^  lui  impulant  d6ja  certains  mouvements , 
ceptai  '^  plaisirs,  certaine  pudeur,  une  espece  de  mort, 
enfin  \  'e  propre  deja  de  la  nature  d^chue ;  et ,  d'autre 
part,  \  relevant  et  colorant  cette  nature  actuelle  de 
Fhomm  e ,  comme  si  elle  n'6tait  pas  tout-4-fait  perdue 
et  miser  able.  On  con^oit ,  en  effet ,  ce  double  travail 
du  p^g  ianisme,  qui,  voulant  combler  Tablme  de 
rifitervali  'e ,  diminuait  la  hauteur  de  I'Eden  et  rele- 
vait  autaBV  *  qu*il  se  pouvait  la  profondeur  de  la  terre. 
Quand  Jan  senius  parle  des  miseres  de  ce  monde  que 
lespelagiea  sd6guisent,  ij  est  Eloquent ;  il  Test,  ainsi 
qu'Augustin  >  ^  la  maniere  de  Pline  Tancien  qui  nous 
^it  voir  rhoi  «inie  nu,  jet^,  en  naissant,  sur  la  terre 
nue.  Mais  Pli.  n«  en  concluait  contre  Dieu ;  Augustin 
et  Jans6nius  ^n  concluent  pour  Fimmensite  de  la 
chute  et  la  iw^'^ossit^  du  R6dempteur  (1).  Parlant  de 

(i)  Line  IH  (PaiWwt  PtlagianA)^  chapitre  XV,  et  livre  II  {De  Siattt 
ffaturdp  lapsm).  ,  chapftre  A,  dang  lequel  est  citd  an  passage  deCic^roik 
fatdnble  h  VlAi  e  de  chute.  —  H.  Joabert,  dans  ses  Penseet,  a  merveil- 
leaaemeni  toucl  16  et  fait  sail  lir  ee  point  central  da  Jfans^nisme  :  n  Les^ 
Jans^nistes,  dit  -il,  <mt  trop  6t6  au  bienfait  de  la  crtetion,  poar  doaner. 
davantage  an  b  ienfalt  de  la  riilemption...  Us  6tent  an  Fire  poor  donner 
■Q  ^Us,  »  Les  p  6Iagiens ,  an  co  ntraire ,  et  tons  les  daisies  rendent  d*aa- 
taut  plas  aa  PH  -c  qaMls  tiennent  k  se  passer  da  FiU.  II  arrire  done,  dans^ 
ees  ^Tolations  2  singuli^res  et  cette  tactique,  apres  toat  limit^e,  de  la< 
penste  bamaine  ,  qae  les  JaDs6nisles ,  &  an  certain  moment ,  se  trouvent 
QODtre  les  d^t  es  da  cdt6  des  atbto,  en  t«nt  qa*ils  6tent  comme  eux  le* 
piQS  qu'ils  pea V  ent  au  Pere :  Janstoiu*  et  Pascal ,  qaand  ils  jagent  la  na- 
ture, ne  soni  pa  s  tr6s  loin  de  Pline  et  de  Boalanger.  lis  n'cn  soot  s^par^s 
qoeparla  Croli  c;  c'esl  beaacoap;  mafs  il  semblc  qae  sans  elle  ils  ne- 
croiTalent  a  riai  1 ,  et  que ,  sans  le  FiU  en  un  mot ,  ils  auraient  peine  i  re- 
roonter  ja«qu*a!  iPere.  La  croyance  en  JAsus-Christ  devicnt  ainsi  pour 
eux ,  s'tt  eat  pel  mis  de  le  dire ,  encore  plas  cssenticlle  que  pour  d^aotres,. 
et  plus  tmiqu^^ 

IK  » 


ces  maux  qui  affligent  et  icrasent  (eanterere)^  Ah  ^  ]e 
ventre  de  nos  meres,  la  pauvre  humanity,  cette    ^ie 
humaine,  s'ilfaut  Vappeler  vie,  et  reprochant  au3r    p^- 
lagiens  de  les  deguiser,  Jansenius  dit  :  « lis  r  n'ejat 
obstin^ment  ces  calanait^s   ^videntes,  comiaf ,  »   si 
quand  fe  nature  entiere  g^mjit  sous  le  poids,  ik  ,  p^u. 
voient,  en  niant  biep  Ijiaqt,  supprimer  ce  c  jjri  qui 
mont^  coinme  le  njugissenaeat  ^e  la  mer,  ou  ;  le  cou- 
vrir  de  I'audace  de  leuj:  yoix...  Vel  negando     tollers  ^ 
velclamando  syperare- » —  Que  eeu^  mfemes  g  ^ui  repti- 
gnent  aux  remedes  proposes  par  ces  croya  jQ^ts  tyop 
lugubres,  les;  respcctent  au.moius  et  les    plai^estt 
commesemblabies,  pour  Avpir  ^i  prpfond^r  jaent  seoti 
eneux,  ide  <iert#s  jo.uri5k;,Ie  ne      etla  .mi§6re^de 
la  natufe  hum^ne^  cet  oc^s^u  de  \ices  et  d  ,e  dauleurs, 
et  son  murmure,  sja  iiage^,  sa.j^ainte  eter?  aelle  I 

Quand  il  en  vjent  aux  semi-p61agiens  (J  lUas^iUemes)^ 
4  ces  hommes  que  Prosper  lulTm^mf^  k  ;ar  denoncia- 
teur,  reconnait  illustres  et  eminent  ,s  4€j  sc  ience  et  de 
vertu,  Jansenius  redouble  de  soif^.  Saine  Augustin, 
<durant  pres  de  vingt  ans  de  coDabat.conti  ?e  les  pelar 
giens ,  elait  loin  encore  d'avoir  6pih6  et  i  afetne  em- 
brasse  dans  leur  plus  secrete  difficulte  c  es  dogmes 
delicats,  le  myslere  d^  la  pred€;stinalion  et  J  la  vocatioft 
des  elus;  itn'y  avait  touch*  qu'en  passant  t,  par  ne- 
<5essite  et  avec  prudence.  Les  arguments  toi  it  naturels 
et  tres  directs  de  Pelage  avaLent  provoqu^  de  sa  part 
•des  r^ponses  directes  aussi  et  contradictc  nres.  Ce- 
pendant  ces  reponses  de  saint  Augustin  n'6  taient  pas 
toujours  bien  comprises  de  ses  amis  m6i}  le.  Quel-, 
^jues-uns  les  outraient  et  en  abusaient ;  d'a  utres  qui 
^n  elaient  moins  satisfaits,  se  r6servaient  de  ,  les  adou-^ 


LIVllE    DfiUXI&ME.  415 

cir..  Des  moines  d'Adrum^te  en  Afrique  crurent, 
d'apres  lai,  qu'il  ihllait  entendre  la  toute-puissance 
de  ia  GrSce,  sans  plus  du  tout  de  libre  arbitre :  cela 
aUa-t-H  jusqu'i  constituer  Ther^ie  contest6e  des 
PridestiiuUieMj  qu'on  a  presentee  comme  an  exete 
de  ia  doctrine  de  saint  Augustin  (i)?  Quoi  qu'il  en 
s«^  le  grand  docteiir  se  h&ta  de  mafintetair  le  droit  dtf 
lAre  arbiire  qn'eik  fait  il  atait  eu  I'air  de  nier.  Miin 
presque  )atussitdl,  effra^es  sans  doute  de  ces  conse- 
quences trop  prochaiineSy  les  pr&tres  pieux  et  savants 
deMarseilk  et  de  Lerins  jugerent  que  d^ddement, 
la  doetrine  de  ' saint  Augustin  etant  excessive,  il  y 
avait  q&elqne  bms  possible ,  et  uoe  voie  mojenne  &' 
siHvre ,  \m6  part  de  mr^rite  k  introduire  dans  la  sane- 
tificalion  des  justes.  €es  objeetiotls  bien  autrement 
esmsid^rables  et  plus  interieures  qu'aucune  de  cdles 
qu'on  avail  6lcfvS6s  }usque-IS ,  forc^rent  saint  Augus- 
tin "vi^lUssant  i  entrer  en  lice  plusavant  que  jamais, 
a  se  )anc^  dlaiis  le  detailet  comme  le  d^troit  de  ces 
p0rilfei£$es  questions.  Gardfen  vigilant,  et  espece. 
d'flmpereuiv  pour  lors  de  la  chr6tient6,  if  avait  k  en 
defendi^,  pour  afnsi  dire,  toutes  les  fronli^res.  Plus 
}&me,  on  Tavait  vu  passer  de  la  guerre  centre  les 
manicheens  qui  intronisaient  Te  principe  du  mat,  k 
la  lutte  tout  inverse  contre  les  pelagiens;  qui  le  pe4- 
Uaient*  Et  voila  qu'ici,  dij4  vieux,  il  a  presque  aus- 
si«6t^  r^pondre,  «t  en  sens  inverse,^  aux  momes 
d*Afri(|ue  d'une  part,  et  de  I'autre  aux  prMres  de  la 
Gaule :  Giiarleinagne ,  comme  nous  Ta  peint  Motf- 

(4)  Jans6nius  et  les  Jans6nlstes  n'admetteni  pas  celte  h6r6sie  k  V^tat 
formel  et  distinct ,  et  ils  soutiennent  de  leur  mieux  qae  ce  n'est  qu*Qn 
nom  donn6  et  une  exageration  pr^t^  par  les  Marseillald  i  de  fiddles  dis- 
ciples de  saint  Augustin. 


116  PORT-ROYAL. 

tesqui.eu,  allait  metlant  la  main  a  chaque  limile 
menacee  de  Tempire.  J'ai  regret  de  ne  pouvoir  te 
suivre  ici,  Tinfatigable  et  i'ing^nieux,  dans  ce. de- 
mote si  subtil  et  si  interessant  avec  les  semi-p^la* 
giens;  Jansenius  ne  fait  avec  lui  que  combattre  dansi 
Fauste  et  Gassien,  dans  Molina  auquel  il  pease, 
les  moindres  retours  de  la  volont^  et  de  la  prtoccu^ 
pation  humaine  (1).  Rien  ne  donne  plus  k  r^fl^hir 
sur  les  lois  de  notre  nature ,  sur  Torigine  et  la  filia- 
tion de  ce  qu^on  appelle  progr^s  philosophique,  et  ne 
fait  mieux  entendre  historiquement  ce  qui  est  Chre- 
tien et  ce  qui  ne  Test  pas.  Du  haut,  de  cette  tour 
d'Hippone  relevee,  on  a  un  champ  d'hwizon  im-. 
mense.  Deux  ou  trois  grands  traits  g6n6raux  me  suf- 
firont.  Le  point  de  depart  des  semi-p61agiens  est 
uniquement  dans  la  peur  et  le  scandale  que  leur  causa 
le  dogme  declare  de  la  predestination  :  «  Get  homme 
profond^ment  sage,  Augustin,  nous  dit  Jans6niu« , 
avoit  pr^vu  (en  diff6rant  de  traiter  la  question)  com- 
bien  peu  de  Chretiens  pourroient  ou  atteindre  par 
rintelligence  k  rei6vation  du  divin  d^cret,  ou  le  sqp^ 
porter  par  Fhumilite  :  de  telle  sorte que,  pour  eux , 
tons  chatnons  et  toute  anse  etant  rpmpus  par  lesquels 
on  se  figure  que  la  nature  offre  prise  et  fait  avancei  la 

(1)  R^cidiyes  hi6vitables!  Partout  oA  la  doetrine  de  la  predestination 
et  de  la  Gr&ce  a'est  reley^e  dans  sa  riguear,  bi^ntOt  fi  y  a  en  le  palliatif 
tent^y  et  de  la  part  m^me  des  pins  ^clair^s  et  des  plas  fiddles..  AJnsi 
flrent  les  prdtres  de  Marseille  tout  k  c0t6  de  saint  Angnstin.  An  d^but 
in#me  de  la  rdforme,  et  tout  k  e6U  de  Lather,  M^lanebton  ne  tarda  pas  k 
recaler  sur  ce  point  et  k  se  s^parer  des  opinions  de  son  mattre  qui  lui  pa« 
rurent  une  fureur  siolcUnne.  Au  sein  da  Jans^nisme  aassi,  on  verra  Nicole 
essayer,  vers  la  fin  ,  de  negocicr  une  certaine  Grdce  g<in6rale  et  conci- 
liante  : 

Natoram  expollas  fnrca ,  tamen  usque  recurred. 


LITRE   DEUXliME.  117 

Gr^ce  (1),  toiisdegr^  6tant  mis  bas  par  ou  I'orgueil 
humains'efforce  toujours  de  gravir  par  lui-mSme  pour 
la  meriter,  le  commencement ,  le  milieu  et  la  fin  du 
ssim,  et  le  pivot  mfime  de  separation  entre  telle  et 
telle  ime  en  cette  vie  et  en  Tautre,  allassent  sans 
detour,  m  paroles  claires  et  formelles,  se  fixer  au 
ires  libre ,  tr&  pur,  tr6s  misericordieux  et  tr^  secret 
bon  plaisir  de  la  Volenti  divine ,  et  tout  entiers  s'y 
suspendre.  *  Saint  Augustin  sentait  d'autant  mieux 
la  dijQSculte  de  croire  si  aveuglement,  qu'il  avait  par- 
tag^  )ui-ifii6me^  avant  d'6lre  ev6que,  Fopinion  qui  fut 
ensuite  la  semi-p61agienne :  t  Les  semi-p^lagiens  done 
trouvoient  tres  dure  une  doctrine  qui,  aneantissant 
en  quelque  sorte  Feificace  de  tous  les  efforts  hu- 
mains,  remettoit  Thomme  aux  obscurs  et  inconnus 
d^ets  de  Dieu ,  et  ewposait^  pwr  ainsi  dircj  U  t?ats- 
seau  d^ui  de  rames  et  de  voiles  sur  le  phin  Ocian  de  la 
dtiine  VoUmU.  i^  Aussi  (et  c'est  toujours  I'expression 
de  Jansenius  que  je  traduis  et  que  j'emploie) ,  «  pour 
obvier  i  cette  apparente  absurdite  trop  lourde  & 
porter  4  des  Ames  trop  charnelles  et  qu'aveugloit  le- 
gerement  la  fumee  de  I'orgueil ,  lis  imaginerent  k 
grand  artifice  des  especes  d'^helles  par  ou  Ton  piit 
monter  aisiment  de  la  nature  k  la  Gr4ce;  et,  pour 
qu'on  ne  dtt  pas  que  ces .  6cbdles  tout  entires  pen-^ 
dsMiites  du  Giel  ^oient  tout-a-fait  hors  de  notre  pou- 
y0h,  ils  imaginerent  d'en  placer  le  dernier,  le  plus 
bas  et  aussi  bas  qu'on  lepeut  concevoir,  mais  enfin 
un  certain,  ^ebelon  dans  la  puissance  de  Tbomme  :  de 

(1)  Hupiis  omnibus  caienm  iitius  aiuu/iV... ;  od  sq  rappelle  (jette  oJMtf 
rest^apr6s  la  chute,  dont  parte  saint  Francois  de  Sales,  plus  commode  que 
Siijut  Aiigustln  (voiraa  tome  I ,  livre  I,  chapitre  IX,  p.  ^59).  Nous  au- 
wm  filtu  Um  «acore,  p«r  coatraste,  a  nous  enTessouvcuir. 


telle  aorte ,  an  moins  \e  premier  pas  de  «on  salut  ou 
de  sa  perditioQ  dependoit  de  lui  (i). » 

En  me  gardank  hiea  de  m'enga^  avec  iansdnius 
daiMl  la  tisau  iog^nieux  de  ces  ieheUes  dp  Vd^m^  j'en 
at  dit  assea  pour  faire  eslendre  quelle  Yie  et  quelle 
Kigueur  calorto  anioieut  par  places  cette  discussion 
qm  s'agite  it  la  fois  dans  le  fond  de  la  doctrine  chr6« 
lieone  et  de  la  psychologie  humaine^  selon  qu'on 
Youdra  Fappeler. 

RieBde  plu$  capable,  je  le  rep^,  de  fairer^ft^- 
cbir  proftmd^ment  un  esprit  s^rieux  et  de  1 '^iabjlir 
an  sommet  6t  ^  I'origine  de  toute  question  sor  la  foi, 
sur  la  liberie ,  sur  la  condition  m^e  oA  Fon  est  ici- 
bas,  que  Texposition  et  la  discussion  si  ferme  et  si 
AiHiej  si  plongeante  (qn'on  me  passe  le  mot),  de 
eette  doQtriiie  semi-p^la^^ieBne,  de  Texp^dient  ima- 
1^  par  ce»  iiomniea  de  MsrtseiUe  et  de  L^md  si 
moidef^  daois  leur  embeo^ras,  lesqoels,  totfl  en  wn- 
hat  sauver  et  majntenir  la  Gr^ce,  h  t^eixqption  et 
Ventier  christianisme,  vonlaient  eependant  avoiv  pied 
par  qaelque  endroit ,  avoir  au  moins  h  Mtf  dti  pudi 
SUP  b  volenti  humaine ,  pour  garder  Tunxque  m^ite 
de  se  Jeter  de  Ik  eus-m^mes  dans  I'abime  absolu;  det 
la  Volenti  dtidne.  Quelque  jugement  qu'on  en  porta, 
il  y  a  ,^^  de  ee  point  de  vne  adoHrablemK^ni  dikn^  ef 
hardimBnt  contredit  par  Jans^nius,  ime  i!§coiide  pers-' 
peetive  de  pensdes  sur  notre  nature  morale »  su^  le 
ebi^istianisme  int^ieur  et  vafitable,,  et  sur  «ous  tes 
degr6s  oh  If oa  pent  I'admettre  :  la  pbilosophie  et  la* 
religion  s'y  rencontrent  et  s'y  traPiFcrsent  k  chaq^e 
instant. 

(1)  Livre  VU ,  D9  ffmnti  fM>%iand«  chltp.  I. 


LIVRE   DfiUXUfelTE.  Ii9 

Conturretice  remarqtfable !  viers  le  mcimfenl  on  s^a- 
chevait  VAugustinuSj  une  autre  oeuvre  voii6e  i  un 
srtcc^S  Men  diftiSreiit  aftail  ^clater.  Les  Itl^itdtiomde 
Descartes  partirent  en  1641  •  leDiscours  svir  lalUiihoke 
avtiit  paru  d6s  4637.  latfsSnius,  niort  en  1638,  et  qui 
tr6s  probablement  ne  fut  pas  in  forme  de  la  premiere 
(fe  des  tiouveaut^s  presque  tnondaihes ,  par  un  pres- 
sfentiment  tdutefois  des  entreprlses  croissantes  de  la 
raison,  redoublait  de  i^hristiiinisme  irigide,  de  re- 
cotits  I76h6ment  4  la  Crdtx ,  d'appel  ihfatigable  h  la 
m6thode  de  tradition  et  d'autorlte.  Une  sorte  de  fris- 
sonnement  k  travers  i'alr  Tavertissait  dii  danger.' 
Atissi  peu  scolastidue  k  sa  liianierie  que  JDescartes,  i\' 
sehtalt  le  besoin  de  rajdtihilr  et  de  regenerer  la  md- 
thbde  chfetieniie ;  mais ,  ^ai*  s&  foi^md  tatiiie ,  par  isbn  * 
echdifaudige  d'argutbenfe  6t  dfe  texted,  par  leis  cori- 
troverses  qu'il  souleva ,  il  ile  reiissit  qu*3i  Tobstruer.  * 
Et  Jiuis  Vhe^ire  avait  gdiinie.  tin  penseiir  d'alors  I'a 
remargu^  iiiiemetit  (1)  :  le  moiide  sembw  aller  par 
dfe  certaiiis  trains  et  de  grands  cburants  d^id(Ses;  tin 
de  ces  trains,  une  de  ce^  vogues  subsisfe  ]usqu^4  Ice 
que  Vifentie  lift  itidividii  f»ebel!e  qui,  d^accdrd  avec 
bied  des  instincts  secrets ,  dome  puissamment  du  coude 
a  ce  qui  traliie  et  installe  aiitre  chose  4  la  place, 
Une  de  des  phases  des  methodes  faumalhes  expiraii 
alorS^ :  Descartes  vinl  et  donna  ce  coup  de  coiide  im- 
prevu ,  desir^.  II  fit  taibl^  rise  6t  Jeta  k  fa  mer  le  vieux 
bagage :  il  fut  neiif,  claif,  fu1ii1n6ux,  et  foii  suivit. 
Le  livred6  Janstinius,  cdmm6  utie  machine  de  guerre 
trof)  chargde,  au  lieu  de  porter  aii-dehofs,  eclata 
plutot  au-dedans  et  blessa  surtouf  ses  amis.  Ceux-ci 

(i)  Gabriel  Kaud^ ,  Avis  pour  Urcsm  une  BlbliotHquei 


120  PORT-ROYAL. 

suivirent  bientdt  Descartes  lui-m6me »  sans  trop  se 
douter  de  la  fin. 

Jans^nius  ne  fit  qu'une  ^meute  au  seiii  du  chris- 
tianisme,  Descartes  fit  revolution  partout. 

Mais  continuons  encore  d'^tudier  au  fond  le  livre 
substantiel,  et  independamment  des  destinies;  par- 
courons-le  d'autant  mieux ,  qu'il  est  certain  qu'on  ne 
le  lira  plus.  Je  n'ai  parl6  jusqu'ici  que  du  premier 
traits  qui  comprend  Thistoire  et  la  discussion  directe 
de  Th^r^ie  p61agienne  et  semi-pelagienne.  Le  second 
traite  et  le  troisiSme  (I'ouvrage  entier  est  divis6  en 
trois  tames  ou  traiUs)  sont  tout  dogmatiques  :  le  se- 
cond porte  sur  I'^tat  de  rhonime  avant  la  chute,  le 
rigne  d'Adam  au  sein  du  Paradis,  et  ensuite  sur  la 
chute  et  l^etat  actuel  de  rhomme ;  le  troisi&me  porte 
au  long  sur  la  gu^rison  possible  et  la  Gr&ce  adminis- 
tree  par  le  Christ  sauveur. 

Le  second  traits  s'ouvre  par  un  livre  k  part  et  pre* 
liminaire  (liber  proiBmidUyqui  roulesurla  m^thode 
k  employer  en  mati^re-  de  th^ologie.  Jans^nius  re** 
pousse  k  la  fois  la  m^thode  seolastique  et  la  m<6thode 
philosophique,  et  m6me  il  ne  les  distingue  pas,  il  les 
repousse  comme  un  seul  et  m6me  danger  qui  est  celui 
du  raisonnement  humain  et  de  la  curiosity  qui  cherche 
le  comment  des  myst^res.  II  cite  dans  Tantiquite  le 
grand  eiempled'0rig6ne  comme  s'^tant  perdu  par-li. 

On  est  frappe  tout  d'abord  de  I'inconv^nient  qu*ily 
a  pour  lui  d'avoir  ignor^  son  voisin  Descartes.  II  parle 
centre  la  philosophic,  et  la  philosophic  changeait  de 
lieu  et  de  tactique  au  mSme  moment.  Il  s'attaque  k  h 
seolastique,  k  la  forme  d'Aristote,  et  le  p^il  est  deja 
aiilcuiss.  il  uiiaquc  ic  camp  vide  uux  fcux  ullumei^  ca- 


core,  mm  rennemi  vient  de  d^oger.  Ge  livre  Mir  Ici^ 
ramn  et  VautorUi  naissait  ainsi  tout  arri£r6  et  su-^ 
ranne  k  odte  du  Discours  mr  la  Mithod0j  de  m^me; 
qu'en  fait  de  style  ces  plaidoyers  de  M.  Le  Maltre  ^ 
qui  eurent  le  malheur  de  paraltre  dans  I'ann^  j  uste^ 
des  ProvinciaUs.  Si  Jansdnius  ayait  connu  I>escartes,. 
il  lui  edt  fallu  renouveler  ses  arguments  et  anticiper 
quelques-uus  de  ceux  que  i'61oquent  auteur  de  YEssai^ 
$ur  V Indifference  a  si  hardiment  mani^.  Nul  doute^ 
que  Jans^nius  n'en  edt  pu  d^couvrir  plus  d'un  et  des. 
meiUeurs.  Je  n*en  voudrais  pour  preuve  que  le  cha- 
pitre  YII^  ou  il  expose  et  met  en  presence  les  deux 
methodes  de  p^n^trer  les  mysteres  de  Dieu :  Tune 
des  philosophes  et  par  la  seule  raison ,  voie  tres  Ifom- 
peuse,  Tautre  des  chr^tiens,  tres  stlire^  et  dans  la- 
quelle  intervient ,  que  dis-je  ?  k  laquelle  preside  la 
charite ;  car  il  ne  distingue  pas  la  m^thode  dite  d'aur 
toritij  de  cette  md^thode  de  chariti.  Il  me  paratt  bien 
admirable  li-dessus ,  je  traduis  textuellement : 

«  L*atttre  mdthode  pari  ^  la  charity  enflammte  par  laquelle  leccMur  de 
Vhomme  ae  purifie ,  s'UIamkie ,  de  manidre  k  pto^rer  les  secreU  de  Bieu 
(pU  sent  contenus  dans  T^orce  des  Ecritures  sacrdes  et  dans  les  principei 
m^mef^v^l^s.  Ge  mode  de  comprendre  est  tr^  ftonilier  aax  nais  chr^ 
Hens;  e'est  pat  l^  <iiie  dans  les  personnes  splrltiielles>  homines  on  femmes^ 
ii  mesore  qne  la  charity  s'aceroU>  la  sagesse  croU  d'antant,  Jas<ia*A  ee 
qa'elle  anive  k  son  jour  de  maturity  parfaite.  Gar  de  mime  qae  Vastus 
nalt  de  la  semence,  et  que  la  semence  4  son  toarnalt  de  Tarbre,  et 
qn'ainsi  Tnn  et  Tautre ,  par  cette  prodaction  rtelproqne ,  Yont  se  mvlti- 
pliant  i  rinfini ,  de  mtee  la  connoissance  de  la  foi  chr^tienne  soseite 
ramonr  de  la  charit6  et  op^re  par  elle ;  laquelle  charity  aussitet  excite 
ime  nouyelle  lamiire  de  connoissance ,  et  cette  lumiire  proToque  one 
llamme  d'amomr  qui  de  nouveau  engendre  une  lumiire ;  et  ainsi,  par  one 
toiulation  et  an  redoublement  continue! ,  flammc  et  lumiire  s*excitant  e( 
s'engendrant  inenent  rAme  chr^tienne  a  la  pWnitttde  de  la  fcryenr  et  de 
la  luffii^re ,  c'est-Wire  a  la  pl^tude  de  la  QhmU  et  de  ia  verit6 ,  c*e»t4- 
dm  ft  U  plemtudc  de  la  sagesse.  t» 


i22  i'ORI'-ROYAL.    LlVllE    DEUXI&ME. 

Gst^l  plus  Tivame  et  plus  persuasive  mani^re  de 
fonder  et  d'attendrir  la  methode  d'autoritfi  que  celle 
que  Jans^nius  tire  desaiilt  AUgu^titi  sansdoute,  mais 
qu'il  d^veloppe  ici  atec  un  genie  propre  ?  Pascal  a 
resume  le  tout  en  deux  mots  :  <  Lafoi  parfaite,  c^est 
Dieu  sensible  au  coeur.  »  Do  sorte  qu'aux  pHilosophes 
sp'^uiatijfs ,  et  qui  n'etudient  que  pour  6tud{er,  4  ces 
cbretiens  d'opinion  si  communs  de  nos  jours  et  qui, 
seion  le  mot  de  Saint-Cyran,  ne  veulent  que  d6cou- 
vrir  des  terres  nouvelies ,  4  ceux*l&,  pour  les  rabattre 
et  les  humilier  dans  leur  science  m6me  etsurle  trdne 
si  creux  de  leur  intdHgence  oA  il§  se  conlpiaisent,  il 
suffit  de  dire  avec  saiiat  Augustin*,  avec  Jdnsenius, 
avec  ceux  qui  parlent  des  Enfants  de  Dieu  9  etant 
eux*-ihSmes  de  ces  enfants  : 

Oh  ne  comprend  (abfiolument,  a  la  limite  et  dans 
la  plenitude),  on  ne  coxnpreiid  que  ce  qu'on  croit. 

Oh  ne  comprend  que  ce  qu*on  aime. 

Ge  qui  revient  encore  k  dire  :  on  ne '  comprend 
que  ce  qju'on  pratique  (1). 


(^)!reiiipraiit6  ces  pena^es  k  un  anteni  yraimeDt  digne.tle  le^e&primar 
{Let  Mnflnt^  dc  DUa,  discoun  par  M^  Yinet',  BUde v  lB51)4.ctt7  petit  lire 
k  U  p%9 25 :  «  Lawn^me,  ce cbr^liead;oplmon  dont  jtf  vie&s de  pixltff> 
lui-meme  m  les  eoraprenid  pas.  Vne  yaUte  le  s^pare  desiincrddules^  ub 
aMmoaeisipare  dea  eikfaiils.de  Dieiu... » 


XI 


infaiilible  sar  la  GvIicq,?  —  A-t-il  iw^ifif^^^  bou  tempi ) -r^  Tdmof-*' 
gnages  catholiqaes  en  divers  sens.  — ^  Livre  de  VAugustinus  ^ur  ^dan^ 
et  \ti  Anger  arant  fa  chute .-^L*Adath  de  JTans^nms  et  celai  de  Milton. 
—  Libert^  dans  Eden.  —  Ghnte,  ydldntd  vici^e,-  racine  de  eoticopis-'' 
cence.  —  Jans^nins  et  La  Rochefoacanld.  —  Jans^nius  et  les  dterets 
des  p8|»es.  ^  V^4*^fM^«nii«  dj^nenia^.f  i^  £oi^)lBt.r~iie  doctevr  Gernet 
et  Bos$u(^  —  9(H«r4aloiie»— '  f  leuGT  d  les  ^ieani^  —  Uii  iMt  «■'* 
e(fn,:  pfur  VAw^km,,  sw  le  goM^  KM^Fftirrr  it  ^^(rti»  tl«ai  k  Uisa^ 


t   ^ 


Je  continuerai  Texamen  du  gros  livre.  S'il  nous 
^ttvm  de^oni^A&iicfeTpkiSiii  dui  ^vf^otis  et  comme 
auft  ^afebiitf^er^M^affiee'dle'  ii6tt€  st^ec,  s(cheton$-etf 
k^pertofsi^ion  t^  nttetnX^nt  ivtv^Hmn  point  si^ri^Qx, 
qMAd  0ott»  ftoibmei^  au  <^kiff e  in^dol^.  ^ 

App^a^ifbieB  caraet^rfe^  fa'rtfetft6tite  (ihretiennc, 
feBseniiis  rftfebirte  ati  na^tutel  eotnmm  il  a  6te  am^ne 
iinlt^rdg^  saiM  Augustin  stfrce^  questions  d6  Gi^ace 
et  de  <bl6ftte.  La  tjBocftfrine  pifStgMHe'  ^  s6r6i-()61a- 
gie»ne  hrf  semWa«it  dfes  Ibrs  (ef  p^  tiire  sortfe  din- 
stitaet.et  dfe  divination)  toxtte  formd^e dff ectmiaeiiit  des 
pw%  pj'fticipeis  deJA  phHosOphie  d' Ar istote ,  it  jugea 
peu  i. prppos^  pour s'eclairfir  lArdesstts ,  de  a'adresser 
ou  de  s'en  tenir  k  des  theologiens  t6uf  pr6occupes 


eux-m^mesd'Aristoteet  cte  ses  regies.  U  rementa  done 
plus  haut.  Mais  une  fois  qu'il  se  fut  pris,  dit-il,  k 
saint  Augastin ,  qu'il  eut  embrass^  son  censre  vto6« 
rable  et  que,  ne  plaignant  pas  la  &tigue ,  il  s'y  fut 
plong6  et  replong6  sans  rel&che  depuis  le  premier 
jour  j  usque  durant  vingt-deux  ann6es,  alors  son 
^tonnement  fut  grand ;  ce  que  nous  I'avons  vu  expri- 
mer  ailleurs  dans  ses  lettres  k  Saint-Cyran  (1) ,  fl  le 
consigne  de  nouveau  ici ,  mais  avec  une  solennitd  et 
dans  un  retentissement  de  term^  que  notre  traduc- 
tion ne  peut  qu*afiEaiblir : 

u  Je  Ai8  ^nvaiit^,  Je  rayone ,  plus  qa'il  ne  se  pent  dire ,  qoand  je  vis 
MwLclftuoeQient  ayee  quel  manqae  d'intelligence  les  plos  graves  chefs  de  ' 
aa  doetrine  avoient  M  tirts  el  eomme  toidos  {abt&iio  eolh)  par  les  mo- 
dernes  en  des  sens  tout  I'qipos^  da  yfritable ;  avec  quel  ayeuglemenl 
plus  d'one  fois  ce  qu*U  combattoit  ayoit  M  pris  pour  ce  qu'il  alUguoit , 
et  dts  erreurs  p^lagiennes,  plus  de  dii  fois  proscrites  par  Ini ,  ayoient 
para  des  y^ritis  augnstiniennes ;  comment  enfin  les  objections  que  Inl 
ayoient  fiiites  les  errants  violent  acceptta  et  ayoient  coois  comma  ^anl 
ses  propies  r^ponses » ses  solutions  m€mes  (S). » 

Suit  alors  un  magnifkiue  eloge  de  saint  Augustin, 
que  Jans^nius  repr^nte  comme  ayant  fond^  et  ^tabli 
plus  qu*aueun  autre  P6re  ee  qu'il  appelle  les  {tiotre 
dogmes  capitaux  du  christianisme,  k  savoir  :  i®  la 
divinite  du  Fits  centre  les  Ariens;  2«>  la  v6rit^  de 
TEglise  catholique,  ses  marques,  sa  puissance,  ses 
prerogatives;  S""  la  v^rit^,. Funit^,  la  n^cessit^  et  T^* 
nergie  du  baptftme  centre  les  Donatistes;  et  enfin 
4"*  Tintelligence  de  la  Grace.  Ainsi ,  pour  reprendre 
encore  et  plus  sensiblement  :  1**  unitd  du  Chef  de 
TEglise ;  2^  unit6  du  corps  de  TEglise ;  3^  unit6  du 

(1)  Tome  I  de  celle  histoire,  Uyre  I,  cliapitre  Xi,  p.  306  et  suiv. 

(2)  Lilw  prowmialis,  cap.  X-  ' 


aacfemett  qui  nous  y  incorpor^;  4**  unite  de  la  Gr&cef 
qm  BOtisy  fait  vivreet  nous  y  maintient.  Surce  der- 
nier point  surtout ,  Jans6nius  trou\e  des  paroles  ma^ 
gnifiques.  Ge  que  saint  Jean  r^vangeliste  a  ^16  pour 
la  predication  et  la  mise  en  lumi6re  de  la  di\init6  du> 
Verbe,  saint  Augustin  Test  pour  l-explication  et  la? 
mise  en  lumi^re  de  la  Gr&ce.  Ge  n'est  pas  seulemenC 
le  Pere  des  PSres,  le  docteur  des  docteurs ,  mais  utt 
cinquieme  ^Tang^liste ,  ou  du  moins  un  sixieme  apr^ 
saint  Paul.  A  qui  convenait-il  mieux  en  effet  qu'i 
saint  Paul  et  4  saint  Augustin,  ces  deux  grandes 
lumidres  de  la  Gr&ce,  d'en  rendre  le  sens  dans  la 
plenitude,  tons  les  deux  ayant  et^  plus  agit^s  et 
plus  malades  que  personne  du  mal  de  rinfirmit^  hu* 
maine?  Qui  pouvait  mieux  parler,  et  avec  plus  de 
competence ,  des  abtmes  de  la  chute  et  de  ceux  de  la 
Gr^ce,  que  ees  deux  hommes  qui  savaient  et  qut 
portaient  grav6  au  fond  de  leur  coeur  par  une  si  Ion- 
gue  experience  ce  que  c'est  qu'fitre  esclave  desa  pas- 
sion,  lutter  avec  elle  sans  issue,  manquer  du  di^\^ 
seeours,  se  tordre  impuissant  i  terre  en  i'lro^j^^j^j^ 
et  puis  tout  d'un  coup  triompher  des  o^;^  j|  arrived    t 
librement  respirer  (1).  -Aussi  Au^r  ^tj^'  ^e  tres  sacrd 
docteur ,  a-t^l  cda  de  commur,  avec  les  saintes  Ecri^ 
lure|  qu'il  s'6tait  si  inlimPTment  assimil6es ,  qu'oa  fe. 
doit  lire,  pour  le  bien  entendre,  avec  Fhumilite  d'un 
disciple  plus  qu'avec  la  superbe  d'un  censeur ,  sii'on 
ne  veut  s^egarer  sur  son  vrai  sens  et  n'en  saisir  que^ 
de  vaiiis  lambeaux  (2).  Et  reprenant  cette  expreasjonr 

(»)  lb.  eap.  XXI. 

(2)  L'lnfaiHibim^  plus  que  chr^tiennc,  rinfaillibllif^  arhWeUqi^e.  d^ 
Mint  Angiistin  &  Port-Royal  est  telle  que  les  ^rivatn^  de  eelte  dcole 
n'oiit  pas  cralnl  de  prttewdre  que  le  saint  ^v^que,  bien  qu'il  n*eat  fm\m» 


i26  PORT-RQYAI.^ 

^toQiiaDte  et  ^toaB(6e  ^  rabtme  qu-H  tropve  ratre  to 
christiam^ine  selon  saint  Augustin  et  cetui  des  mo^ 
dernes  theolpgiens ,  U  va  jusqu'a  a'<§erier  : 

«  Cette  th^ologie  modern.e  difTSre  si  fort  de  saiot  AugnstUi  ^*il  fapt^ 
on  411'AiigustHi  loi-mtoie  se  8oit  trompd  en  milie  sens  autant  qa*pn  se 
peattromp^r  en  el  gravQ  mati^ffe ,  on  liieii  fUe ,  sfil'a  te^^  wdoh  le 
sens  de  TEglise  cathbliaa^  ^y^rij^  Kant  sur  ip&auU«9arU4l^4t»^ii|t 
ceux  en  particaller  de  la  Griice  et  de  la  predestination  contre  les  pi&la-^ 
g^ps,  lea  ti^^olldgiats  middierifi^si  lein^  tdnr  se  soieiit  k  coup  sCnr  ^rt^  da 
s^oil  de  la  veritable  tb^ol^ie  ^  je  le  dis  s^ns  iACQlj(er  Je«r  Isi) ,  — -  wM 
^cartes  de  telle  sorte  qu'Us  paroissent  ne  plas  comprendr^  nl  cette  iDi 
clir4ti^ne  qn'ils  gardent  pourtant  en  lear  coeur  comme  catholiqnes ,  ni 
i'l^pj&ranee,  nlla  concvpbcence,  ni  la  cbttpitd,  ni  la  natare^  ni  la  Grltee,-^ 
la  Gr&ce  a  aucun  degri  et  sous  B^m^B  former  i|i  <9Bi!e  des  Apges,  si  oaHfiL 
des  hommes ,  —  n|  avaptja  ehute ,  ni  depuis,.  —  ni  la  gr&ce  soffisante, 
ni  VeflBcace,  ni  Top^rante,  ni  la  coop^rante,  ni  Ta  pr^yenante,  ni  la 
subs^quente ,  nf  V^xditayie  Vai  radfttvante i  ni  le  vM ,  ni  la  v^rtu ;  ni  \K 
bonne  oeavre ,  ni  le  p^h6 »  ^\y  origlnel ,  foit  actueli ;  i^i  le  lA6r^  ^ 
sa  recompense ;  ni  le  prix  et  le  supplice  de  la  creature  raisonnable ,  ni  sa 
bWitade^  ni  sa  mis^iie'';  iad  le-libre  arbttre  et  son  esctavage ,  nl  la  prMes- 
tination  et  son  effet ;  q|  la  eraiote,  i^i  Tamomr  4e  Diea>  ni  lai  Jostieey  ni  st 
niis6ricorde,  enfin  ni  CAneim  ni  is  iV#ui;«au  T^^Mm^nf  r -r  qn*il8  sembleDty 
dis-Je,  ne  pins  rien  comprendre  k  toutes  ces  choses,  mais  bien  plntdt , 
k  forpe  ^  raisonnements ,  avoir  fail  de  la  the<)logie  morale  une  Babel 
«H)ur  la  confasioaet  poor  Fobseurite  une f^ion  oimm^Boe; n  — , BIM 
aussitOt ;  «  Toat  lectear  mod^r^  pensera  que  Je  jetti}  ces  paroljea 


igoui 


connaissance  cl^  ^  ^^f^  hAlwilque ,  afail  eepen^t  mim  ^HeoAi  1* 

T6rllabie  sens  de  I'bv^^^®"  ^^^  les  Ecri lures  que  les  H6bruux  eux-n>emfifr 

On  lit  dans  la  prifaoe  qni^  v^  «"  ^^^  ^«»  ^*»«'''«  *«  Port-Royal :  «  Quoiqae 

la  science  de  la  langu^e  kebraiq:'«  ««**  n^cessaiw  pour  blen  pt^ndre  le  sena 

dei  paroles  originales,  cela  n6anmo.^8  est  fort  peu  de  clips«|  au  pria  de 

cette  lumiere  qui  dolt  Wre  prise  de  rintfc\Uigence  et  du  fond  de  t'Ecrlfure, 

et  de  son  esprit  inconnu  a  la  plopart  des  H^treux,  qui  tf  ont  prfesque  tous 

connu  que  la  letlre,  et  dans  lequel  saint  Augustin,  a  Utoftre  plus  avant 

4iu'aucun  des  Peres ,  quoique  Vobscurite  de  la  version  dont  il  se  servoiHiH 

alt  souvent  donn^  beaucoup  de  peine.  Et  c'esl  de  cette  lumiere  qu*on  a 

basoio  pour  pouvoir  determiner  la  langne  hebralque  qui  d'elle-meme  eA 

assez  suspendue... »  Le  docte  et  positif  Richard  Simon,  qui  die ce  passage 

iBibUothiquc  critique,  tome  Ill,.page  469),  se  rit  beaucoup  de  cette  (umi^ 

infuse  en  matiere  de  traduction ,  et  ne  parait  pas  dispose  k  croire  qpie  la 

metbode  de  chaHU  suppl6e  jamais  4  la  grammaire» 


tlVRE   DEUXltME.  ^^^ 

F 

I 

UmMttfme%i  on  pht  hyperbole ;  mais  oa  1e  terra  sticcessiYdniv  ^^^  ^^  P'^ 
le  detail ^  k  mesare  que,  Dieu  aidant,  je  d^yelopperai leg prii  icipesde 
saiit  Augnstki ,  Je  n^eii  ai  peat-dtre  pas  assei  diU  x> 

Apres  de  telles  paroles  ^  on  fait  plus  qu^entrt  ^^^^^ 
toute  r6tendue  de  la  r^forme,  de  la  re\olutioti ,  ^/IP® 
*le  jansenisme  primitif  juedita  et  voulut.  II  nous  sex  ^^ 
plus  aise  des  lors  d'appr^cier  la  fa<jop  secondaire  ei  * 
moindre  selon  laqwelle  on  d^fendit  par.la  suite  et  on 
pallia  les  memes  questions  dans  Port-Royal  ^epuis 
la  mort  de  M.  de  Sain t-Cy ran.  Lancelot,  qui  est  dq 
la  generation  la  plus  dir^cte  des  fondateurs,  et  degui 
on  a  dej^^entendu  de  modistes  plaintes  (1^,  a  ecrit,. 
au  sujet  des  contestatio  us  soulev^s  par  le  livre  de' 
Jansdnrqs.,  cetle  page  de  in6inprable  ayeu  : 

«  ^euMtre  aii^si  qae  la  mani^re  4*oot  pn  a.agi  pour  d^fendre  la  vMf;^ 

B'a  pas  4U  assez  pore ,  et  que  les  pxo  T^ns  qu*on  y  a  employes  ont.^tS  on 

Arop  pr^cijpit^s ,  ou  trop  pe.u  concerts  8 »  Qu  meme^  trop  faumalns...  I.*oii 

g4)«  quelquefioM  plcus  les  affaires  de  i  Dieu  en  se  remaa^t  trop  qu*en  d$- 

menrant  en  nn  hnrable  rjepos...  L'on  pt  ''Ut  ^ussi  ajouter  que  Ton  n'est  pas 

m€me  demear6.  dans  les  termes  marqu  ^  par  M.  de  Saint-Cyran  en  se 

conlentaot  (cojome  U  le  voulait)  de  U^xe  voir  cpiela  doctrine jque  Ton 

.suiyojt  n*^toit  pas  de  M.  d'Ypre»»  maU  de*  saint  AugiisUn.  On  a  era qu'il 

4toit.pIii8  sflr  de  se  jeter  dans  la  distinctlc>n  du  drfiit  et  diifalt  pour  la- 

quelle  on  a  conobattu  durant  dis  ou  douze  ans  (2) ,  y  m^ant  en  mgme 

temps  les  chlmeres  des  Xhomlstes  que  M.  d  fTpres  avoit  voulu  ^viter ;  ^0 

<que  M.  de  9arco»  n'a  jamais  pu  approuver,  .^e  croyaut  trop  bien  informd 

4es  inlentions  de  M.  d'Tpres  et  de  son  oncle  pour  les  abaAdonner  dans 

iin  yoJnt  de  ceite  importance... » 

(1)  Au  tome  I  de  cette  histoire ,  livre  II ,  chapitre  IV,  p.  446. 

(2)  La  tactique  du  second  jansenisme  consistait  k  dire  k  Tautoriid 
romaine  :  mTous  condamnez  les  cinq  propositions  dogmatiquement ,  et 
nous  aussi ;  nous  nous  soumettons  au  droit ;  mais  sont-elles  en  fait  dans 
Jjans^nias  7  vous  le  dites ,  et  jusqu'a  plus  ample  ioforme  nous  en  dou- 
toos.»  Lancelot,  dans  I'id^e  de  Saint-Cyran ,  cut  voulu  qu'on  dit :  aQde 
les  propositions  soient  ou  non  dans  Jans^nius ,  c'est  secondaire ;  Tessen-^ 
tiel  est  qu'elles  sont  dans  saint  Augustin;  nous  le  prouvons,  et  c'est  C0 
saiat  doeteur  (sachez-le  bien)  que  vous  condamnez  en  les  condamnant; » 


En '  ce  qui  est  des  Thomistes ,  il  nousi  est  bien  clair 
"d'apr  es  les  citations  prec^dentes  de  Jans^ius,  que 
lout .  ce  qui  6tait  de  leur  m6thode  lui  semblait  k  re- 
pu<  Jier.  Et  c*est  ce  que  ne  firent  ni  Arnauld  des  qtfil 
f^'  it  li\re  k  lui-mfime ,  ni  Pascal  en  ses  Pramnciales , 
^  ju  il  re?ut  le  mot  d*ordre  th6ologique  d* Arnauld.  lis 
songeaient  avant  tout  k  grossir  leur  groupe ,  et  tour 
k  tour,  selon  le jeu  du  moment,  k gagner  comme  al- 
1,  \k%  ou  i  piquer  cotnme  faux-fr^res  cette  portion  de 
th  'tologiens  thomistes ,  ces  estimables  dominicains 
sui.  'tout ,  qui  inclinaient  au  fond  pour  eux  contre  les 
j&  suites,  mais  qui  n'osaient  se  prononcer  (1). 

(1)  pMcal  d'aillean  yaria  gur  en  point  pendant  la  dar^e  mtoe  des 
^roviMca/M.  Plos  tard ,  lorsqa'il  en.t  davantage  approfondi  la  question, 
le  cTols  qtf  M  en  revinl  k  qaelqae  cho«e  de  tr4s  approchant  de  la  conyiction 
"de  Jans^nius ,  de  Saiot-Cyran  et  de  IH.  de  Barcos ,  contralrement  am  ex- 
pedients poWndqnes.  Arnauld  n'-^n  sortit  jamais.  Dans  nne  lettre  qu'tt 
sidressait  A  M.  Penis  de  La  Barde  ,  *Y6que  de  Saint-Brleuc  ( 15  dfoembre 
1655 )  >  on  petti  voir  comWen  il  r^pugnait  pen,  au  besoin ,  k  fiiire  pro- 
-fessloii'de  thomisme ,  k  accepter;  les  distinctions  snbtiles  des  denx  grAces 
des  iustes,  et  mfime  la  grftce  suffitante  <jui  ne  soffit  pas  :  «  Je  reconnois 
avec  ce  saint  {saint  Thomas)  q'fle  le  juste  a  toujours  le  pooTOir  d'obseryer 
les  commandemente  de  Dica .  qui  lui  est  donn4  par  la  pTemiire  sorte  de 
ITT&ce ;  mais  qtfU  tf a  pas  tonjours  cette  seconde  sorte  de  grftce ,  qui  est 
-le  secours  qui  meut  Vtoe,  sans  lequel  n^anmoins  ce  saint  enseigne  que 
Thomme ,  quelque  juste  iqitf  il  soit ,  ne  saurolt  faire  le  bien. »  Comprenez , 
si  yous  pouyei.  Et  k  la  fin  de  la  lettre,  il  s'enyeloppe  d'obscurit*  sur  Jan- 
^^nius.  entail  \k  une  maniire  de  concession  par  tactique,  comme  d'aulres 
» fois    par  tactique  aussi ,  il  outrepassalt  le  fond.  II  explique  lui-mtoe 
^ssez  nalyement  cette  rb6torique  dlaleclique  dans  la  lettre  k  madame..., 
du  20  aoftt  1600 :  %  Comme  les  hommes,  quelque  int^ress^s  qu*fls  soienl, 
'rfint  de  la  peine  k  passer  pour  exlravagants  et  d^raisonnables,  nous  ayons 
,cm  aue  ce  n'^toit  pas  assez  de  faire  passer  les  ralsons  des  j&iuiles...  pour 
Ssr,  mais  qull  falloit  de  plus  les  trailer  de  folles  et  tf  extrayaganles , 
lomme^lles  le'sont  en  elfet,  afin  d^emporter  de  bauteur  ce  y  n  ser-^^ 
toger  de  ne  point  emporter,  si  on  en  parloit  plus  foiblemen<.  Car  enfin , 
'      Jame ,  il  ne  faut  pas  s'y  tromper :  il  r  a  Ms  pen  de  personnes  qu,  en- 
^      nt  dans  la  y6rU6  par  la  nue  et  la  simple  exposition  de  la  yMt6.  La 
^^      \Ki  des  esprits  communs  ont  besoin  d'Mre  remu^  et  agit^s ;  et  un 
plttk 


HVRe    DEUXifeUE.  429 

DanB  lea.  termes  ou  se  posait  le  Jansenisme,  il  y 
a\ait  de  quoi  hesiter  en  eflet*  On  peut.juger  par  le 
peu  jd'extraits  qui  precedent,  combien  une  telle  doc- 
trine dut  tomber  formidable  au  sein  de  la  th^ologie 
du  temps.  Get  ^tonnement ,,  au  reste ,  cette  sorte  d'^- 
pouvante  que  Jans^nius  ^prouve  et  confesse  en  d6- 
couvrant  la  contradiction  essentielle  de  I'opinion  ap- 
profondie  de  saint  Augustin  avec  le  christianism.e 
gen^ralement  regnant » je  crois  que  quiconque  (hors 
du  Jansenisme  et.  du  Calvinisme )  lira  saint  Augustin 
rSprou^era  de  m6me;  et  je  me  souvi^ns  qu'un  jour 
un  des  plus  61oquents  prateurs  catholiques  de  notre 
ftge  y  que  je  trouvais  m6ditant  sur  le  saint  docteur, 
m*avoua  son  etonnement  aussi,  ajoutant,  il  est  vrai, 
qu'il  ne  pouvait  s'emp^her  de  croire  que  sur  tout  un 
ensemble  de  points  le  grand  docteur,  tout  grand  qu'i/ 
eteiit,  a\ait  pouss6  k  Textrdme  et  avait  sans  doute 
erre. 

Et  en  effet ,  je  le  veux  dire  en  tout  respect  et  comme 
simple  consid^ation  de  I'^tat  des  choses ,  ce  que 
Jans^nius  d6m6lait  et  d^non^ait,  moyennant  saint 
A4igu$iin,  sous  le  nom  de  semi*p6iagianisme ,  n'est 
autre,  si  vous  en  exceptez  le  Jansenisme  d'une  part, 
et  de  Tautre  le  Calvinisme,  avec  tout  ce  qu'on  entend 
aujourd'hui  sous  le  nom  de  mithodismey  —  n'est  autre 

certain  ton  de  confiance  avec  leqael  on  propose  les  choses  est  ce  qui  Ait 
sonyent  pins  de  la  moiti^  de  la  persuasion...  »  Qu'on  rapproche  ce  cn- 
rieux  passage  d*Amau1d  d,e  la  page  tout  k  l*heare  cit6e  de  Lancelot',  et 
Ton  comprendra  la  plainte  de  ce  dernier.  Arnaald ,  ayec  tonte  sa  candenr, 
falsait  sooTent  office  d*avocat,  k  Tinstar  de  son  tr^s  digne  p^,em- 
ployant  de&  raisons  de  c6t6 ,  des  moyens  pr^Jadiciels.  Nous  savons  le  cis 
si  c^l^bre,  qnand  an  lieu  de  d^fendre  le  mar^chal  Ner  pour  le  fond,  oo 
alia  argumenter  sar  ce  quMl  n'^tait  pas  Francais  :  eh  bien  1 11  y  a  de  cette 
manf^re  cbez  Arnauld.plaidant  pour  Jans^nius. 

II.  9 


130  port-rotalL. 

que  Pensemble  du  christianisme  g6n6ral  et  vulgaire , 
tel  qo'il  s'est  autoris^^  travers  les  siScles,  et  parti- 
caii^rement  dans  toute  I'Eglise  catholique ,  parune 
transaction  insensible.  Gette  g6n6ralit6  d'application 
historique  donne  mSme  au  point  de  vue  de  Jans^nius 
une  port6e  singuli^re  et  qui  d6passela  secte.  Si  saint 
JSrdme  a  pu  dire  qo'i  un  certain  moment  da  qtia- 
tri^e  siScie  I'uni'vers  calholiqne  se  r6veilla  presque 
Arien ,  il  ne  setait  pas  moins  exact  de  dire  a vec  Cal« 
vin^  avec  Jans^nius,  enrteumant  ainsi  lenrpens^e, 
.  que  Tanivers  catholiqne  anx  seiziSme  et  dix-septi^e 
siecTes  se  rSveilla  semi-pelagien. 

Et  dans  leur  pensee  encore  nous  dirions  :  C'est  que 
le  doux,  !e  flatteur,  Vorgueilleux  et  6ternel  serpent 
.aTaity  durant  le  sommeil,  insinue  derechef  ce  motde 
voXmti  toujours  cher  k  Toreille  d'Eve  (1). 

(1)  Je  crois  saisir  ici  la  clef  d'une  contFadiction  qai  a  M  relevitstv- 
Tent.  On  a  remarqoi  qme  ceu  qui*  4  de  certains  temps «  ylenneikt,  an 
sein  du  christianifmey  provoquer  la  liberty  d*examen,  ceux-la  mSmes  con- 
iMleikt  let  rtn^hatft  ydMHen  k  liberty  morale  :  ainsi  lAitlier;  Gaifift, 
JfaMteioi.  ^  9t4r4k  mnon  profande  «t  connexit^  ibb  «^te  oonti«diett4n 
aingnliire?  L'expIlquerA-t-o«  yagnement  en  disant  qae,  quand  Thomme 
a  tout  enlier  pencM  d'nn  c6U ,  par  ane  suite  m^me  de  sa  TSilblesse  il  Se 
y«ifi«6d1ail  tf  un  %o^*k  V»Aie  ^M  «t  «e  repinrtie  k  rantre  MtrSiiiet  Le 
fUt  ma  paralt  se  r^ute  fins  ainplement.  Et  d*abord  11  n*y  a  pag  A  s*^- 
tonner  que  ceux  qui  se  s^parent  a  quelque  degr6  de  la  doctrine  r^gnante 
^assent  appel  k'W^bmi  d*examen ;  ils  n'ont  pas  te  diolx ,  11  n*y  a  pu 
il*^utre  mojen  pour  eux  que  celui-la.  Et  quant  &  nfer  ou  k  dlminuer  Tautre 
liberti,  la  Uberti  morale  (ce  qui  fait  ici  la  contradiction),  II  est  assez 
8i^^)1(e,  s*ils  se  piquept  d'etre  phr^ti^ns  rigoristes,  quMIs  y  arrivent.  En 
effet,..si  on  laisse  aller le  christianisme  sans  rapprofondir  et  le  r^g^n^rer 
de  temps  en  terops«  il  s'y  Xait  comme  une  infiltration  croissante  de  bpa 
sens  humain,  de  tolerance philosophique,  de  semi-pelagianUme  k  quelque 
,  degr6  que  ce  soit :  (a  foUe  de  la  Croix  s*att4nue.  Or,  d^s  qu'on  pr(^tend , 
iijlort  oju  k  raison  >  r6g6n6rer  le  christianisme  et  redresser  la  Croix  dans 
toute  sa  hauteur,  il  est  presque  impossible  de  nepas  reyenir  k  renfoncer 
dans  lea  espritsTid^de  chute >  la  corruption  originelle  ,Tabtme  du  p^ch6, 


LIVBE    DfUXlillE.  131 

•  Y  a-l^il '  pmiitant  ti  d^id^ment ,  dans  eeite  eapbce 
4e  oMqMMoiis  eotae  la  liberie  elt  h  Gfkce  y  um  oor- 
TuptiQA  abteinede  ^eCrine)  u^e  etreur?  el  £iot«*il 
ea  Tef Mir  de  toate  force  4  la  ri^^ci  an^ustnleiuief 
fiilMBS-Bttis  d'ajouter  qde  Uen  4ieg  lftLik)iogien&,  €t 
des  plus  a«t0ria68 ,  ne  le  penaeat  pas.  Musieaiis  esti*- 
flieM  au  ecMitcaire  qve  saint  Augustin ,  en  rench^rah 
msA  sur  saiDl  Baul  A  en  ie  faisant  passer  k  V4taX  de 
systeoie ,  fm  en  partie  noratenr  en  son  temps.  Jaaa^ 
iBii&iies'est  pas  diasimul^  Tobjectioa,  qui  ^tail'  ceHe 
de$  sairants  prdlres  de  Marseille  (i).  Le  docteur  Lmn- 
noi,  EIIiesDu  Pin,  parmi  les  neutres,  ea  admettaat 
^fae  foasteius  a  fort  bien  pris  les  sentiflMnts  de  son 
autaor  sur  la  Gr&ce,  eroient  que  le  saint  a'Vfflt  chaajfi 
ea  eiet  la  Iradii^on  k  eel  ^ard,  «t  s'&ait  dearie  des 
Mies  grecs  pins  conciliants,  plus  bomaias,  qui  ad- 
mettaiei^  le  sidut  p^r  les  bonnes  oeuvres,  et  la  Grice 
soiiBUse  a  la  liberty.  Des  p^soanages  dminen^  dans 
FSgl^  ont  ^  plus  ou  moins  de  ceC  a^s  a«x  divers 
temps  :  ainsi  les  cardinaux  Coiitarin,  Sadolet^  le  doc- 
teur G^ebrard  de  la  Faculte  de  Paris.  (2)*  Parmi  les 
adirarsaires  survenaiits  de  Jansenias,  je  trouve  le 
P.  Daniel  qui  a  £crit  la  Defense  de  saint  Augustin  pour 
prouv^  qu'il  n'a  rien  d'outre;  mass  je  puislui  oppo* 
ser  son  confir^re  le  P.  Rapin,  qui,  dans  son  histoire 

il  par  cotts^onU  de  ne  pas  atUquer  et  himiller  la  iK>i*4iganl  liberM  ma- 
tilederfaomMiiataKl  tee  point,  comme  i>iit  tt'atteqne,  nyient  fo«- 
joan*  Ainai  il  ne  faiit  pas  taut  a'^tonner  ni  cbcrdier  da  Itafaon  prefende 
p«ar  danx  eirconatanees  qui  sont  des  conditions  s^par^mant  ess^tiellas 
•«  k  ipea  pr^s ,  chac  tons  les  chrttieiis  r^formatears,  qn'Hs  senouiinaiit 
LutliMtni »  Catfinialfs ,  Janafoiataa  on  nltbodlatas. 

(1)  IH  SUnresi  p0tagiana,  lib.  YII,  cap.  XYII :  i^uotquot  enim,  ete^,  et«. 

i^)  An  tome  W  de  la  Bmioth^v^  entifa^  de  Ri^ird  Simon ,  onpeitt 
lire  lea  cbapltres  Xlil  >  XIT»  XY.et  XXXIX,  oil  ce  pbftft  est  diacntd. 


432  PORT-ROYAL- 

imnuscrite  du  Jansenisroe,  n*a  pas  eraint  de  raconter 
au  long  ce  qn'il  appelle  les  aventwres  de  la  doctritie  de 
ce  grand  saint  (1).  En  vain  le  P.  Quesnd,  dans  une 
lettre  au  P.  du  Breuil,  mel-il  en  airant  pour  oette  doc* 
trine  nne  opprofroljoii  de  douze  siicles  et  de  tout  ce 
qu*il  y  a  eu  de  plus  grands  hommes  et  de  plus  grands 
papes  dans  I'Eglise.  Les  auteurs  jansinistes  repetent 
tous  les  uns  apr^s  les  autres  la  m6me  phrase.  Mais 
cette  approbation  continue  est  tres  contestable,  et 
cela  ressort  de  Jansenius  lui«-mdme,  qui  semble  asset 
hautement  decouvrir  la  \6nl&  comme  perdue  etla 
tirer  d'un  tombeau. 

Ge  qui  meparalt  certain,  c'est  qu'une  portion  des 
doctrines  express^ment  d^duites  et  assemblies  de  saint 
Augustin,  apres  avoir  itk  la  verite  oecumtoique  de  son 
temps 9«  non  sans  quelque  peine,  ii  est  vrai ,  non  sans 
quelque  tergiversation  du  pape  Zozime,  mais  enfin 
reconnues  finalement,  proclamees  par  les  conciles 

(1)  Cest  k  la  page  693  et  suit.  Le  passage  est  coHeoi.  Salon  le  r^eit 
de  Rapin,  dans  mi  voyage  et  sfjoar  qa*il  fit  k  Tabbajre  de  FontevrauU 
en  1671,  pris  de  la  docte  abbesse,  il  eat  occasion  de  connattre  an  eccU- 
aiastiqae dn Toisinage  nonim^  Balthazar  Pavilion,  qui  employait  tons 
•es  loisirs  k  approfondir  par  Titade  et  sans  passion  la  qnestion  si  en  Yogoe 
alors  de  la  Grace.  Dans  les  conversations  qu*ll  eut  avec  le  P.  Rapin,  il 
lui  fit  part  de  ses  risultats  qai  renvers^rent  bien  des  id^s  du  spiritael 
j^liite;  eelai-«l  en  convient  et  n*a  pas  Tair  da  toot  d*en  «tre  n^efa^.  Ce 
Balthazar  Pavilion  me  fait  Teffet »  par  moments,  d^nn  interlocutear  res- 
ponsable  assez  commode.  Rapin  a  grand  soin  de  declarer  d^abord  que  ce 
ii*iest  pas  son  propre  avis  qu*il  eipose,  mais  celai  da'aoUtaire  Balthazar; 
moyennant  ceite  prtontion,  il  pousse  sa  poinle  sur  saint  Augoatin ,  et- 
posant  comme  quel  le  grand  docteur  avait  le  gintB  tr^p  vasH  pour  4ir^ 
fori  eaoael ,  qtf  il  a  raffing  sar  les  dogmes  de  I'EgUse  de  son  temps ,  qu'il  a 
Innovi ,  que  sa  doctrine  sur  la  predestination ,  dam  sm  dmdw  tUvotcppe- 
menf ,  n*a  jamais  ^U  admise  sans  protestation ,  qu'elle  a  bien  plutOt  ^t^ 
condamn^^  k  diverses  reprises  dans  la  personne  de  Gotescalc ,  de  W^iclef , 
de  Balas...  Mais  je  laisse  Rapin  en  vis-&-vls  du  Vkte  Daniel  (OpuseidH, 
tome  II ,  page  214) ;  qq*ils  vident  ki  contflidlctiOD  eifUe  cux. 


LIVRE    DEUXI^ME.  133 

d'Afiiqtte ,  plus  tard  par  le  second  opneile  d'Orange, 
out  He  depuis  lors  plus  ou  moins  omises,  midgies, 
ainollies,  au  poini  que  les  mdmes  doctrines  expresses, 
reproduites  danaleur  premiere  rigueur ,  se  sont  trou* 
v^  coodamn^  et  aUeintes  par  des  buUes  ^alement 
expresses ,  par  celles  de  Pie  V  et  de  Gr^oire  XIII  au 
seizieme  sidcle  contre  Baius ,  par  les  diverses  bulks 
contre  le  Jans^isme  durant  le  dix-septieme  sitele , 
par  celle  4'Vmgemlw  en  dernier  lieu. 

Sans  pretendre  analyser  et  extraire  au  long  et  en 
stricte  division  thtologique  le  gros  liwe  d'aciioi]9>e^ 
menty  j'ai  encore,  aprte  oes  prol^^am^i  de  Janai* 
nius  sur  la  methode  chretienne  et  sur  I'autorit^  sin* 
guliere  de  saint  Augustin ,  k  donner  id^e  des  deux 
trait^s  qui  solvent ,  k  en  tirer  de  larges  et^  j'ose  difOi 
de  brillahts  lambeaux. 

Le  premier  traite  surtout  me  semble  d'un  haut  inti- 
r6t  et  d'une  veritable  grandeur  thtologique.  II  s*agit 
d'abord  de  represent^sr  Thomme  avant  sa  cbute^  Tftme 
humaine^  la  volonte  et  la  liberty  d'Adam  dan&  TEden 
avant  le  pteb6  :  c'est ,  on  le  voit » le  mftme  s^jet  que 
chez  Milton^  maiaici  analyst,  dteritpar  le  tbtelogien^ 
au  lieu  d'etre  point  par  le  po^e*  Ces  deux  graves 
contemporains,  Milton  et  Jans^ius,  et  celui-ci  anr 
t^ieurement  k  Tautre,  s'occupaient,  chacun  k  leor 
mani<§re ,  de  ee  sujet  dominant.  Je  suis  p^rsuad^  que^ 
si  MiltoA  avait  lu  VAuguitimaj  il  en  aurait  pris  occa* 
sion  d'ajouter  k  la  thtologie  de  son  Eden,  k  rime  de 
son  Adam  et  de  son  Eve,  de  nouvelles,  s^rieuses  et 
spirituellea  beautte. 

^^os^nius  admeti  d'pprto  Auguatin,  q«'Ad«iii» 


wm  qtte  les  Aages,  a  ^  ate^  libre  aned  indi^^nci^ 
p8ffft#eau  Uen  et  «u  mal,  emi^eiMiit  libre,  qoioi^ 
fii'ii  nQ{^  fttire  le  bien  et  {)er8^ir^er  q«'4  Faide  de 
la  6f dee »  mais  oette  Gi^ce  ^tait  akyrs  enticement  su* 
hwAofim^  k  m.  iiJief t^  Ea  d'aciti^s  termes ,  Adam 
poitMBJl;  toflsber  par  doa  plem  arbitre,  et  il  ne  pou^it 
Mre  le  breii  dte  lors  qu'atee  Taide  de  la  Griice ,  mais 
eelte  Gri^Bf  loi  le  voals^,  Re  bii  manquait  pas.  Fi* 
gurez-vous  Toeil  en  fulehi  jeor^  im  o^  ^ain  comi»f^ 
alors  la  nature  d'Adam  ^tait  saine ,  un  oeii  qu'on  peat 
iarmer,  ti  <mi  ki  tent^  M  eiHidainner  wlx  t^iMMres  & 
tolite  Soaree^  mait  qtt'on  pent  laisser  oBvert  aam  et 
^tti  wit  mitffwmfiti  la  liUDiire;  et  cette  lumiere,  il 
Vu  dte  qu'il  s'ovvre,  il  euestoavifonn^.  VoilirinQ»ge 
de  I'aMe  d'Adam  dans  «a  liberty  premi^«  LesHo- 
annrtes  admmtaiepi  an  oontraire  que  mdme  peur  leg 
Anges,  et  pour  Adam,  avant  four  chute,  ii  y  ai^il 
^ce  ^cwe,  pr6toii&alion  gratuite  et  prM^termi- 
ttilbn^upr6me4»  toutes  dioses  eiiibarrassanteft  (foi  re^ 
'doublenc  le  ttyst^  et  fe»t  obseifroi^jemeat  autoiir 
<de  la  justide  H  dela  mis^rfcorde  de  Dieu.  Jam^nius, 
k  h  «ujle  d'An^jitin,  differe  tout*^-fmt  des  Thoitiistes 
M-dessus.  Gencei^ns  bien  sa  pena^e :  tout  ce  que  les 
p^iiagiensdl  semi-p^agiens ,  lei}  diampions  optimistes 
lie  la  nature  humame  ^etuette  disent  tolontiers  en 
I'faoimeur  de  rhotnme  d'aujourd'hui ,  Jans^niu^  le  r^ 
Mrrait  et  le  tran^>ortait,  en  quelque  sorte^  k  fhonmariB 
d'avant  ia  ebute,  4  PAdatti  ftmAiif,  mais  eosi  y  met- 
lant  bien  airtrei^eM  de  puret^ ,  de  obastet^,  d'id^al , 
^  ausri  de  pi^cision  th^ologique;  La  mdthode  de  94^ 
lage,  je  Tai  assez  dit,  avait  6t6,  eB  IreteVant  j'homme 
adUiet  d^htf')  4e  d^iow  TAdam  de.  la  <!at6ation^  de 


LIVRE    DEUXlllME.  13^ 

qu'il  n'y  a  pas  entre  eux  si  graode  diflfe- 
rencCj  en  un  mot  de  baisser  les  haies  du  paradis  et 
de  reduire  rabime  d'intervalle  k  n'6tre  qu'un  foss6. 
II  imputait  k  T Adam  primiiif  le  germe  de  oos  cupi- 
dites,  de  nos passions,  de nos  d^sirs,  de  nos plaisirs, 
wAme  unQ  sorte  de  mort^  son  Eden  ^tait  grossier. 
Chez  Jans^nius  rien  de  cela.  La  majesty,  la  gloire, 
la  chastete  de  FAdam  primitif,  tel  qu'il  le  deduit  de 
sain(  Augustin,  sont  grandes;  I'Adam  de  Milton  lui- 
mSme  y  reste  inferieur.  Chez  Milton ,  Eve  s'endort; 
Satan,  d^guis^  en  crapaudj^  lui  parle  i  Foreille  en 
songe  :  elle  croit  \oir  qne  figure  d'Ange  qui,  pres  de 
Tarbre  de  la  Science,  cuQiUe  la  pofuipe  et,  .I'ajant 
gout6e,  s^^rie  : «  0  fruit  divin ,  doux  bar  toiTin^mie, 
mais  beaucoqp  plus  doux  ainsi  cueilli,  d^fendu  ioi, 
ce  semble,  comme  ne  convenant  qu'k  des  Dieux.., » 
Et  cette  figure  d' Ange  fait  I'effel  k  Eve  de  s'approcher 
et  d^  lui  porter  a  la  bouche,  k  elle-m^me,  vne  por* 
tion  du  fruit :  c  L^odeur  agr^able  et  savoureuse  eveUla 
si  fort  fappetit  qu'il  me  parut  impossible  de  pe  pas 
gouteiT.  »  A  son  reveil,  toutetroublee,  ^ile  raconte  le 
songe  k  Adaiin^  qui  ^  entre  autres  paroles  rassuraptes, 
lui  dit  :  «  ..,  Cepen^ant  ne  sojs  pas  triste  j  le  nwl 
peut  aller  ^  venir  dans  I'esprit  de  Dieu  <)u  de  Tbonume 
§ans  leur  aveu,  et  n'y  laisser  ni  taohe  ni  bl4ine(l).  » 
Ici  je<jrois  entendre  jans^nius,  arine  delV^icle,  qvi 
s'ecrie  non ,  et  qui*  ne  voit  dans  cette  esplication  por- 
tee  an  sejn  de  TEden  qv'nne  vapeur  grossiere  de  la 
terre.  Saint-Martin,  k  la  fin  du  Minister0  de  VMomme- 
Esprit  y  reproche  a  Milton,  tout  en  Tadmirant^  de 
n'avoir  tretnpi  tout  au  plm  q¥>'a  moitU  s$n  pincemdans 

(1)  ite  P0radi$  pwdu ,  livre  Y ;  IradocUqa  de  Gliiittetiulttimct. 


:ii';\\p: 


136  PORT-ROYAL. 

la  virile.  J'ai  mieux compris  cette critique de  t'aimable 
et  grand  th^osophe  et  j'y  ai  attach^  s^ulement  une  id6e 
nette ,  depuis  que  j'ai  consid^r^  TAdam  de  Jans^nius, 
celui  d'Augustin  rassemble  et  restaur^.  Adam  avaDt 
le  p^he  n'avait,  selon  eux,  aucune  coDCupiscence , 
aucun  de  ces  d^sirs  mauvais  qui  tra\ersent  Fesprit  et 
y  font  combat.  Le  calme,  la  s^r^nit^  continue  em- 
plissait  sa  vie.  Avoir  a  combattre,  c'eOt  ^t6  d^ji 
£tre  faible  et  malade ;  tel  n'a  point  commence  Adam 
dans  son  entiSre  sante  du  corps  et  de  V&me ,  n'^ayant 
qu'i  pers^v6rer  ais6ment,  encore  tout  conforme  a 
Tid^e  de  Dieu.  Mais  il  est  tomb^ ;  i'a-t-il  done  pu  faire 
sans  combat?  Oui,  il  est  tomb^  sans  combat,  par  le 
choix  libre  de  sa  propre  volenti  dans  la  sphere  ra- 
tionnelle ,  il  est  tomb^  dans  la  plenitude  calme  et 
souveraine  de  sa  volenti  raisonnable.  Etant  libre  au- 
tant  qu^on  pent  TStre,  il  a  p6cli6  aussi  int^rieurement 
et  aussi  uniquement  qu'il  a  pu  en  vertu  de  cette  haute 
liberty ,  et  sans  aucune  surprise  ni  lutte  obscure  au- 
dedans  delui.  En  presence  du  fruit  d^fendu  (pour 
prendre  la  figure  sacr6e),  son  choix  s'est  fait,  .non 
provoqu^  aucunement  par  la  saveur  et  le  desir,  mais 
par  sa  volenti  la  plus  id^ale ,  par  sa  conception  pro- 
pre  qui  a  d6cid^  de  d6sob6ir  et  de  se  pref^rer  k  Dieu. 
Le  d6sir  en  lui,  loin  de  tenter  et  de  corrompre  la  vo- 
lenti, a  ite  plut6t  command^  et  d6prav6  par  elle,  et, 
quoiqu'i  Tinstant  tout  en  lui  soit  devenu  igalement 
mauvais,  on  pent  dire  que  la  volenti  a  mene  le  disir, 
et  non  le  disir  la  volenti.  Qu'on  y  reflichisse ,  et  on 
trouvera  dans  cette  maniire  d'entendre  la  chute  une 
profondeur  de  spiritualisme  et  une  portee  interne 
qu'il  serait  peu  juste  de  demander  sans  doute  aux 


LIVR£    DEUXli^ME.  437 

couleurs  d*un  poSte  et  qui  n'aurait  pu  se  traduire, 
]e le  crois  bien,  en  tableaux,  mais  qui  ne  saurait  6tre 
depass^e  dans  l^ordre  th^ologique  (1^. 

Si  Janscnius  ^rase  et  ravale  si  fort  I'homme  d^aiir 
jourd'hui,  onleconQoit,  ce  n'est  done  que  parce 
qu'il  croit  savoir  k  fond  la  responsabih'te  enti^re  de 
r Adam  primitif ,  ce  pere  de  tons ,  et  T^normitK  de 
son  crime,  si  aisSment  ^vitabie,  si  librementet  sou- 
verainement  voulu.  S'il  rend  Dieu  si  terrible  de  nos 
jours,  c'est  parce  qu'il  Ta  fait  mis^ricordieusement 
et  magnifiquement  juste  dans  la  creation  de  T^tre 
libre ,  ordonn^  k  I'origine  par  rapport  k  la  beaut6  de 
tout  I'ouyrage* 

Et  pourquoi  Dieu  n'a-t-il  pas  cr66  Thomme  telle«- 
ment  libre  qu'il  ne  pAt  p^cher  ?  «  G'est,  repond  Jan* 
genius  ayec  Augustin  et  avec  la  plupart  de  ceux  qui 
tiennent  k  repondre ,  parce  que  I'ordre  ne  devoit  pas 
6tre  rompu  dans  son  enchainement ,  et  que  Dieu  vou- 
loit  montrer  combien  ^toit  bon  I'animal  raisonnable 
qui  ptUt  p^her,  quoique  certes  moindre  que  s'il 
n'avoit  pu  p^cher. »  Ceci  suppose  qu'il  y  a  deux  sortes 
ou  deux  d^r^  de  liberte  :  cdle  qui  ne  pent  faillir, 
comme  qui  dirait  celle des  Anges,  puis,  audessous, 

(I)  Bonaet ,  en ses  BUvathnt ,  anne maoiire  analogue  de  consid^rer  la 
chute;  il  dlt  da  libre  arbitredes  Anges  :  k  Dana  an  parfait  4qaillbre,  la 
YOlont^  des  saints  Anges  donnoit  seale/ponr  ainsi  dire,  le  coap  de  l*^lec- 
tlon;  et  lear  cboix  qae  la  Gr&ce  aldoit,  mais  qo'elle  ne  d6terniinoit  pas» 
sortoit  eomme  de  lai-mtoe  par  sa  propre  et  seale  determination. » 
(IT*  Semalne,  III«  EMvatlon).  Ce  qai  est  id  common  avec  la  doctrine  de 
Jans^nios,  e'est  ce  awp  d^  ViUcthm  que  frappait  dans  sa  libre  sph^  se- 
Ttine  la  Yolont6  des  saints  Anges.  Or  Vbomme,  selon  Bossnet  qai  se 
fonde  aa  Psalmiste,  n'atait  M  cxii  qu*tfn  p^u  audetsoat;  qaoiqa^il  etkt 
un  corps ,  la  eoncaplscence  alors  n'7  6tait  pas,  et  son  libre  arbitre  devail 
agir  4  pea  pr(6s  eomme  celui  des  Avges • 


138  PORT-ROYAL. 

celle  qui  a  la  double  chance ,  comme  reutendeut  les 
hommes  (1). 

Adam  avait  done  re^u  cette  derniere  seulement^  la 
libert6  mobile j  a*fm  qu'il  y  eut  lieu  a  son  m^rite ;  I'autre 
Hbert^,  rinfaillible  et  Vimmohiie^  lui  ^tait  rAservee 
plus  tard  et  propos^e  en  r6conipense.  IMTais  Adam  ne 
se  ynt  pas  k  I'obeissance  de  Tamour,  a  cette  divine 
et  vraiment  libre  servitude ,  et,  tromp6  par  I'image 
iTune  fausse  Kberte,  se  retournant  vers  soi,  il  se  pr6- 
ftra  par  orgueil  k  Dieu  j  et  il  devint  esclave  de  qui 
Favait  vaincu,  c'est-i-dire  de  lui-m^me  :  «  Car  que 
pouvoit-il  aimer  aprte  Dieu  d*oA  il  tomboit,  lui  si 
sublime  esprit,  que  pouvoit^il  aimer  sinon  ce  qui 
s'offroit  k  lui  de  plus  sublime  apres  Dieu,  c'est-&-dire 
son  propre  esprit*  m6me  ?  »  Et  dans  tout  ce  qu'il  a 
paifu  aimer  depuis,  Tor  ou  quoi  que  ce  soit,  e*est  Cou- 
'jotirs  liii  au  fond,  toujours  son  esppit  quMl  aitne  ( j^e 
*ie  litfs  que  traduire  en  abri^eant ) ;  car  eel  amonr 

{1}  Jans^nlas  et  ses  disciples  out  ^t6  ftccus^s  de  ne  pas  entendire  Ift  Tl- 
i(M9;  tu  cfaajpitre  TI  dtt  Iraitft  ile  0mli&  frhni  mmiiui  et  Jng^tattm , 
|e  trooYe  ane  d6flBition  de  la  Ubertd  dans  toute  sa  gloire.  G'est  une  grande 
page  de  in4taphy«iqye  chr^tienne  que  j'aurais  yonlu  traduire  au  long;  il 
y  est  dit  ensub^ance  « (pi'Mre  libre^  c'eslnelreleTer  quexle  soi,  avoir  en 
juf  a  i&rlmi  que  la  liberty  »'a  qaesoi  pova  dn  ^  qued^i  lors  la  plm  grande 
W^fU  est  celle  de  la  saprdme  Tm ,  c*est-4«du:e  de  jpieu,  k  qui  tout  sert 
et  qui  n'est  si^et  k  personne ,  et  qui  se  trouve  ainsi  ta  liberty  par  excel- 
teoCj^  {ipsissima  Ubertas)  \  que  partant  plus  une  cliose  cr6^e  s^approc^e  de 
/cette  fin  supreme  par  la  condition  de  la  substance  etdel'amour,  plus  eUe 
^e  capproche  aussi  de  la  liberty  par  essence ,  et  atteint  le  sommet  de  sa 
jpropre  )J]berti6  T^ritable ;  que  q'est  le  cas  des  4ni£s ;  que  Tamour  de  la  su- 
pr^inei'in  conf^re  a  Vkme  ^imante  quelque  chose  de  rindependance  illi- 
mit^e  dont  Jouit  cette  Fin  k  regard  des  autres  creatures,  et  Vaffranchit 
de  la&m'ition  directe  envers  toutes  chores  secpndaires ,  a  commencer  par 
elle-m^me;,  d'oiSi  il  suit  que  eel  amour  devient  exaclement  sa  liberte,  iet 
que  aa  liberty  n'est  autre  que  celte  lib^rale  et  ingenue  servitude^f  Be  telles 
panes »  si  on  les  isolait,  ferajent  dire  que  ce  livre  de  VAugustinus  est 
encore  moins  on  comm^Dtaire  qii'iui  Autal  d^  «ainl  Angastin. 


lOttqM  a  pmmiSe  formes :«  Get  uttOWi.  ^ 
U  aemhtoit  TOiMi)||^U]r  en  quelqoe  aorte4e  Itti-mAnid 
ii  d^&at  de  Diett,  n'a  pas  t&m  en  soi  ( moft  ttaii^  tn  m}^ 
wMts  i  rinstapl  a  semi  son  indigeBce  et  qn'tt  ne  pMr 
roh  se  dotiner  le  bcmheur.  £t  alors  ^  cofftme  leretenr 
efeoit  fenn^  vers  Diea,  cette  smiree  de  vraie  fllidti 
dont  il  s'^oitrelFaUcbejr  il  futpoii8Si64  cherober  ed 
bas,  &  se  preeipiter  ^veraies  ortobiraa,  poor  iK>ir  s'fl 
n'aeqvei^roit  point  par  ellea  ee  qui  ini  manquok.  De 
\k  toute  cetle  l^fion  bonflloniuHite  de  d^^ra,^  oes 
€firoites  et  durea  obalnas  qne  im  hoi  les  ferdatwes 
abn^s  9  et  cat  esciairage  o^  il  ett ,  dob  anul^oi^t  de 
ini-aDtsie,  aaidto  de  toat  ce  q^'il  cisptare  par  ansofkur 
de  Ini.  Ow,  enooFe  one  ibis^  daiisaopisuDaur  de  toufc»^ 
leboses,  ^'est  to^Mrs  loi  atant  libitf  qn'flobSrtt ;  dans 
ms  jimttaaAeear^^nfea,  c'esi  toyjomsde  hai^^Baime^ 
d avec tin reAe:deiioUes8e^ ipt'jl ifrAteadjouir (i).  » 

11  m'est  artlT^  d^  di  soolnidr  Mi  d^  La  fiodieh 
fimcaidd  €ai  rappvofdiemeiit  dieo  ooft  Jansenistea; 
pour  le  coup,  voili,  ee  toto  sendble^  da  La  ilQdMfou* 
caold  Gomplet,  non  paa  «i  iiia!iJ»M8*dtfcladb6eSyirb^ 
i^iqnes,  sans  racine  «t  aana  tten^  iiiaid4soii8  fiM^nse  de 
vdrit^s  rattacb^  &  Taring  et  dans  tecpieUes  x>n  peat 
font  «ulvre ,  depms  la  premi^ne  radne  fettle  }tkmp£9m 
deraier  frnit  empoisoani^  aa  bout  da  raiaieaa. 

Dens  ee  pays  de  rameiir-^ropfe)  oiii  ^  malgi^  taM 
de  d66ou¥ertes>  U  rHt$  Mi^f*)?  Mi|i  diM  imsi$  tiwi>»- 
tmi»,  Jknsdnlns  n'^avait  pdBftt^ttdl|6iiid4barqudsans 
doute  4lU^  points  les  pins  brMants;  i»aiS)  cam«ie  p|- 
tole^  il  en  avalt  fait  le  tow. 

thx»  ftilion,  au  cbam  ^e^ond  dtf  Fwaii^,  ^}nand 

ft)  a«;elMfiM1fiaa  kall^  dH  a«(li^/Pi«ia^9iftiM«r  i^nitloMMi. 


/ 


140  :  POftT-ROYiVL. 

les  Aoges  rebeUes,  precipkes  daos  la  vaste  plaiae  ia«- 
forme  et  d^serte,  dans  les  regio^He  malheur,  s'y 
reconnaissent  pourtant  et  commencent  k  s'y  faire  une 
patrie,  chacuQ  d'eux  reprend  une  image  et  comme 
une  ombre  de  ses  goAts  et  de  ses  fonctions  dans  le 
del.  Les  nns  se  jouent  dans  Fair  sur  Faile  des  vents , 
les  autres  gouvernent  et  agitent  des  chars  de  feu. 
D'autres  Esprits  plus  tranquiUes,  retiri6s  dans  une 
valli6e  silencieuse,  chantent  sur  des  harpies,  avecdes 
sons,  angeliques ,  leurs  propres  hauts  faits  et  le  mal- 
heur  de  leur  chute  par  la  sentence  des  batailles.  Hats 
d'autres,  nous  dit  Milton  par  la  bouche  de  M.  de 
Chateaubriand,  d^autres  en  discours  plus  doux  encore 
(car,  si  la  musique  charme  les  sens ,  T^loquence  s'a^ 
dresse  k  Ykme  m^me),  <  d'autres  assis  k  T^eart  sur  une 
montagne  solitaire ,  s'entretiennent  de  pens^  plus 
elev^s,  raisonnent  hautement  sur  la  Providence,  la 
Prescience  ,  la  Yolont^  et  le  Destin;  Destin  fixe,  Vo- 
lont6  libre ,  Prescience  absolue ;  iis  ne  trouvent  point 
d'issue,  perdus  qu'ils  sontdans  ces  tortueux  laby- 
rinthes.  Us  argumehtent  beaucoup  du  mal  et  du  bien , 
de  la  f^licit6  et  de  la  misere,  de  la  gloire  et  de  la 
honte  :  vaine  sagesse !  fausse  philosophic ,  laquelle 
leependant  peut,  par  un  agreable  prestige,  charmer  uii 
moment  leur  douleur  ou  leur  angoisse ,  exciter  leur 
fallacieiise  esp^rance,  ou  armer  leur  ccBur  endurei 
d'une  pat^ee  opini^tre  comme  d'un  triple  acier!  » 
Eh  bien  I  quelque  chose  de  cette  beaute  philoso* 
phique,  de  cette  toute  ^pirituelie  eloquence  d'ufte 
theologie  insondable  et.  sublime,  dont  le  senlimeiit 
^rnane  et  plane  dans  le  pas^e  de  Milton ,  ^quelque 
ombre,  que^ue  souSIe  de  cela  m'est  rendu  par  Jan« 


LIVRE   DfiUXlillE.  m 

steius  en  tout  ce  qo^il  dit  de  la  volenti  libra  et  de  la 
servitude  r^nante  d*Adam  dans  I'Eden ,  de  sa  sire- 
niteet  de  8<m  calme,  de  son  absolue  indiiFirenoe,  de 
sa  persivirance  aisie ,  et  pourtant  de  sa  chute. 

Le  pichi  une  fois  commis ,  Jansinius ,  k  la  suite 
d'Auguslin,  en  definit  la  nature^  en  touchela  racine 
mi&ijae  et  en  poursuit  toutes  les  ramificaUons ;  c'est  de 
la  psycologie  profonde,  de  la  )ris  fine  anatomie  et, 
8^n  moi,  assez  irrecusable  en  ce  qui  est  du  fait 
( explication  i  part )  et  du  risoltat  dicrit.  En  quo! 
consiste  cet  itat  formel  de  pich6 ,  que  tant6t  on  ap- 
pdle  la  mart  de  Tftme,  tantdt  V aversion  de  Dieu,  et 
auquel  on  inflige  toutes  sortes  de  noms?  II  consiste 
en  un  seul  point  essentiel,  si  Ton  touche  sa  racine, 
la  ccmcupiscence,  c^est-&-dire  la  perversion  de  la  cha- 
rite  et  de  la  bonne  volenti,  de  la  volenti  primitive- 
ment  animie  d'amour  divin.  Pour  cette  perversion 
dicisive,  pour  ce  renversement  fondamental ,  il  a 
suffi  d'un  seul  choix  libre  en  vertu  duquel,  une  fois, 
rbomme  prifira  la  criature  k  Dieu;  et,  pour  re- 
Qouvrer  ce  qu'il  a  iti  si  Sstoile  de  perdre ,  un  autre 
choix  libre  est  impuissant :  t  Car  la  volenti,  nolez-le 
bien,  cette  volenti  mauvaise  est  tombie  k  Tinstant, 
comme  du  lieu  le  plus  haut,  avec  une  telle  impituo- 
siti  sur  elle-mime ,  qu'elle  a  imprimi  dans  Vkme  trop 
prifirie  un  vestige  mH>fend,  une  marque  semblable 
a  elle ,  et  I'y  a  laissff  gravie ;  »  de  serte  que  ce  qui 
avait  eii  au  premier  moment  un  choix  libre  s'est  aus- 
«it6t  fixi  dans  rorganisation ,  comme  on  dirait  au- 
jourd'hiii,  et  a  tourni  en  natura  (1).  Je  supprime 

(1)  Aa  dtftatre  Ei  inllnt  pfOnlef  da  MiM  De  Statu  NtUurm  lap$m. 
—  On  Yoit  par  U  bien  nettement  qn'a  Vendroit  Jnste  oil  saint  Francois  de 


U 


i4S  t^^aT-*0YAfc. 

4*6iier^qaQi<Uveloppel[n6[M3*  Apartirdeoetteh^urei 
la  feloat6  da  rhomme  s'est  trouv^  mtittemeot  IMe 
0t  0mmMB  awe  i'olojet  qui  Im  avait  plu,  c*a$l;Hi-«tk6 
avec^etb^i]|^flle ,  eooiBMidaQS  uii«  glu  inextrteabbi 
^e  poQvant  plus  rieti  fiweeh^ir  (taiU  elle  iest  enpd- 
4rih^de  parttMil!),  m  finM  dMk  Bdn  eorpt^  at  faiye 
oMit  son  ine;  punitioti  €t  talibn  de  la  cb&soMit- 
cancel 

GMetitMf  oetta  tMb  de  k  nelonta  (ojf^^i  wkm 
wi$)^  qui  aupaiatattt  mootait  ^vees  Dion  et  a'jr.ratr 
liehaH^wee  xiiie  cbidne  d'or,  la  doUie  ujaa  ki^  oow 
p66,  est  doneioiBMe  (i^  faatut  ie)ii  ba$  ^  et^Ue  daiseufe 
assujcfttie  et  comme  tiri^  par  ua  poids  qui  y  pesid, 
'el  q«ie  Dul  qua  fidau  dans  sa  Gr&ea  ne  peut  relever  de 
Beui^eau  et  Mspeaiira ;  «u  pkitdt  ell^  est  eUe^mteiie  ce 
poids  qm  va  iiranft  apr^  sin  ie  paste  (i), 

Qaata  &  la  iraMmiftsiaii  du  mal  orij^'ael ,  ceei  paad, 
elle  est  siMple;  elle  a^ofited  seloa  las  leas  de  la  filiation 
A^me  'qui  i^pleBft  <|a0  le  fiki  oapr^eaeA^  et  empritm  las 
pareMs  :  «  Cbaa  idaia^  dil  iaB^eatus,  le  p6ob^  a 
coflMBeHQ^  par  le  aommat  de  T^iaa  qui  d^ecKttt  son 
Dieu ,  et  de  111  9  p^ntoaot  en  lui  jusqu'aux  dernieres 
^  in&mes  r^gians  du  cwps  ies  phis  ^ign^  de  lear 
priBoipe,  il  las  A  d'ant^^  pkts  titMiU^es;  maisy  au 
contraire,  dims  la  pOBt6i«t6  d'Adam,  ileonnnanee  par 

Sales  a  era  d^otrrrir  ^ans  l^ftme  nattreU^ne  eertaine  benne  liicltetl^ii 
foitaiite  m  connoe  ose  '9me  ^ot  4QQQf  pr w,  JaaB^piof  praend  iAdiqqier 
w^  d^prettion^tuDtrettr.  Les  images  cli^z  toas  deux  sont  pr^U^ment 
contraires ,  tant  eties  sortent  de  Hd^e';  et  Je  ne  Ies  fais  pas ,  je  Ies  troare. 
(1)  It  y  auratt  a  Ure  arvee  inl^tH  Mir  toai  tela  le  traits  <U  U  Comapig^ 
.tmeadeBossiMfl,  (pt  .a  inart«i|kilfeineDl  aeprodait  et  soavent  tradait 
tontes  ce8  id^es  de  skint  Angastin  sans  doute,  mais  anssi  de  Jans^nius,  et 
dans  rordre  de  lansMiSi ,  'It  y  il  |ft  4*aiaii  eaiftottt^eiv  JaasMia  ooyert 
detaallttl. 


LIVRE   DEUXliME.  143 

•  •  •  ... 

le  corps  m6me,  par  ces  riSgions  basses  transmises 
dans  le  pech6,  el  remonte  de  la  a  la  eime  de  Tdme; 
de  sorte  que ,  dans  le  p6che  d* Adam ,  c'est  la  voloot^ 
qui  a  determine  le  d6sir^  et  que ,  dans  celui  de  ses 
descendants ,  c'est  le  d6sir  qui  determine  la  volonte.  » 
On  coBQOit  maintenant  ciomment  Jans6hius,  Saint- 
Cyran  et  les  leurs,  attachaient,  avec  saint  Augustin^ 
taut  dMmportance  k  cette  question  de  la  peine  des 
enfants  morts  sans  baptSme,  question  malencontreuse 
dans  sa  forme ,  capitale  quant  au  fond ,  qui  compre- 
nait  en  effel  toute  la  th^orie  du  mat  originel  et  en  d^ 
pendait.  On  con^oit  comment  ils  soutenaient  d'autres 
propositions  Ires  scandaleuses  au  sens  commun  et  k 
Toptimisme  moder6  des  chr6tiens  ordinaires ;  celle-ci 
par  exemple ,  que  toutes  les  omvres  des  inftdiles  sont  des 
pichiSj  et  que  les  ^ritendues  vertus  des  philosophes  sont 
des  vices.  Au  XVr  siecle,  dans  les  bulles  des  papes 
Pie  \  et  Gr^goire  XIII  contre  les  opinions  que  Baius 
preteiidait  d^s  lors  renouvder  de  saint  Augustin^ 
plusieurs  de  ces  propositions  avaient  ete  condamnees( , 
61  nolamment  celle-li  m6me  sur  les  oeuvres  des  infi- 
deles  et  des  philosophes  paiens.  ETle  est  pourtant  ex- 
pressement  de  saint  Augustin  et  lient  k  toute  la  racine 
de  sa  the6logie.  Aussi ,  iorsque  Jans^nius  en  \ient  k 
la discuter  elk  rappeler  qu'elle  est  la  vingt-clnquieme 
proposition  condamnee  dans  la  buUe ,  il  avoue  qu*il 
estdansTembarras : «  Quapropter  ingenue  fateor  mihi 
Mc  aquara  haer^re,  nee  aliud  impraesentiarum  occup- 
rere  quod  respondeam^  nisi  id,  etc....  »  Et  il  cherche 
k  montrer  que  le  Saint- Si^ge  n'a  pu  bUmer  cette 
proposition  que  comme  intempestive  et  offensive  pour 
quelques-uns ,  et  non  pas  comme  hi6r6tique  et  fausse : 


144  PORT-ROYAi. 

€  Car  qui  voudroit  croire,  s'ecrie-t-il ,  que  le  Siege 
apostolique ,  qui  a  taut  de  fois  approuv6  et  qui  s'est 
appropri6  la  doctrine  de  saint  Augustin,  sbit  \enu  k 
condamner  comme  h^r^tiques ,  erron^es  et  fausses, 
des  sentences  de  ce  m6nie  Augustin ,  et  des  sentences 
qui  ne  sont  pas  des  opinions  accessoires  et  jet^es  en 
passant  dans  le  feu  du  discours ,  mais  des  plus  inh^ 
rentes  k  rensemble  m6me  de  ses  Merits,  et  les  bases 
de  sa  doctrine  du  libre  arbitre  et  de  la  gr4ce?— 
Personne ,  ajoute-t-il ,  ne  i^oudra  croire  cela ,  hormis 
le  t^m^raire  qui  voudrpit  croire  en  m6me  temps  que 
le  Si^ge  apostolique  s'est  tromp^  ou  autrefois  ou 
maintenant,  et  qu'il  est  en  contradiction  avec  lui- 
mfime  (1).  » 

JanseniuSi  en  d'autres  endroits,  r^itere  ce  dilemme 
incommode ,  et  on  pent  conjecturer  quMl  s^en  embar- 
rassait  moins  au  fond ,  qu'il  n'en  voulait  embarrasser 
les  autres,  et  Rome  tout  d*abord. 

A  le  bien  prendre  pourtant,  il  n*6tait  peut-^tre 
pas  si  heureux  pour  les  Jan^^nistes  de  r^ussir  k  con- 
trarier  Rome  sur  un  point  de  detail,  oiji  Rome  ne  fai- 
sait  que  ceder  k  unepens6e  conciliante,  k  une  sorte 
de  progr^  d'opinion  conciliable  avec  la  foi ,  et  ou  elle  ' 
ne  se  d^partait,  apr^  tout,  de  saint  Augustin  que 
pour  retrou ver  saint  Clement  d' Alexandrie  et  d'autres 
PSres  plus  exorables.  Jansenius ,  k  ces  coinsT  anguleux 
de  doctrine,  trouvait  moyen  de  tourner  k  la  fois  le  dos 
k  Rome  et  k  Erasme ,  a  la  prudence  catholique  et  a 
la  tolerance  humaine.  Personne  ne  lui  en  sut  gr^.  A 
force  d'etre  logiqu'e ,  il  oubliait  trop  tout  ensemble 
d'etre  habUe  et  charitable. 

(1)  Aq  chapitre  XXYII  da  livre  IT  do  tr«iU  Jh  Statu  Noturm  Inpim. 


LiVft£   DElixilkllE.  445 

iDans  trois  livres  consecutifs,  lans^nius  traite  da 
V^tat  depure  nature.  On  donne  ce  nom  a  un  6tat  oii 
Von  suppose  que  Dieu  aurait  pu  cr^er  Thomme,  sans 
p^b^ ,  mais  sans  foi ,  sans  grftce ,  sans  charity  sar- 
naturelle,  sujet  k  la  mort,  aux  passions;  c'est  en  un 
mot  la  condition  m£me  oil  les  p^lagiens  et  Jean-Jac- 
ques supposent  que  Fbomme  se  trouve  actueliement. 
Les  th^ologiens  scolastiques  ont  seulement  soutenu 
que  cette  condition  £tait  possible,  si  Dieu  Tavait 
\ouIu.  Jans^nius,  au  contraire,  s'efforce  der^futer 
profondementia  possibility  d'un  tel  itat  sans  lacbute, 
et  a  le  montrer  incompatible  avec  la  bont6  et  la  justice 
du  Cr^ateur.  U  s'attache  k  faire  ressortir  toutes  les 
miseres  inh6rentes  k  un  tel  homme,  et  I'incapacit^ 
ou  il  serait  d'atteindre  k  aucun  bonheur  veritable; 
par  consequent  ii  ne  pent  voir  dans  un  pareil  ^tat , 
peu  different  dii  n6tre ,  qu'une  peine  aussi  et  la  suite 
du  p6ch6.  Tout  ce  qu^on  pent  ali^uer  centre  I'^tat 
de  nature,  tant  pr^onis6  depuis  par  Rousseau,  se 
trouve  avec  surabondance^dans  cette  portion  de  lUu- 
gwtinui.  Mais,  chose  singuli^re!  Jans^nius,  qui  nous 
semUe  en  cet  endroit  avoir  deji  Rousseau  (sous  le 
nom  de  Pelage)  pour  ad versaire,  se  rencontre  tout 
d'un  coup  face  k  face  en  opposition  formelle  avec  les 
mdmes  pontifes  Pie  Y  et  Gr^goire  XIII ,  qui  ont  juge 
condamnaMe  chez  Baius  Tassertion  que  void  :  «  Dieu 
n'auroit  pas  pu  {xanformHnefU  d  sa  bonUj  isa  jus-- 
Hee)  creer,  des  le  commencement,  T homme  tel  qu'il 
eat  aujourd'hui , »  c'est-i-dire  tellement  d6nu6  de 
bonheur  et  des  moyens  d'y  atteindre.  Ici  Jansdnius 
exprtme  de  liouv^au ,  et  tres  au  long  j  son  6tonne- 
ment,  son  embarra^  de  cette  renconlre  ;  JSc^reo^  fa- 

Ji.  10 


i46  PORT-ROYAL. 

Uor...  (1) : « Que  si,  en  soutenant,  dit-il,  la  doctrine 
de  saint  Augustin  iformelle  sur  ce  point,  on  doit  craia- 
dre  d'aller  contre  le  d^ret  de  deux  pontifes,  oq  i^e 
doit  pas  moiqs  r^doutar,  en  la  reniant,  de  blesser  bien 
plus  fort  le  Si^ge  apostolique  dans  la  personne  de  ujfi 
pontifes  et  plu3  ( Innocenf ,  Zoziibe  ^  Boniface,  Sixt^, 
C^lestin,  L^on,  G^taise,  Hormisdas,  Jean  II),  qui 
tons  ont  declare  catboliquecette  doctrine  (2). » ISnfit^, 
apr^  avoir  bien  es^pose  et  comme  6tale  Tembarr^is ,  il 
ne  trpuve  d'autre  explication^  comme'tout  k  I'b^ur^, 
qued^admettrequela  censure  deBaius,  syr  ces  points- 
U,  a  6te  upe  pure  cepsure  de  precaution  et  de  pri|- 
deno&i  ee  qui  ^urait  sa  justesse;  mais  il  ajoute  malt- 
cieusement :  c  Que  ceux  k  qui  cette  solution  nesufidt 
pas  en  cherchent  une  autre ^  en  se  souvenant  bien 
toutefois  que  Tautorite  des  plus  r^cents  pontifes  qe 
doit  se  cQ'uvrir  et  s^  defendre  qu'ii  condition  de  pe 
pajs  ble^^er,  ce  qpi  seroit  pire,  celle  des  pontifes  ap- 
ciens et  plus  ppmbreux.  »  Il  aime,  on  le  sent,  k  re- 
^ourner  je  glaive.  On  pou^ait ,  au  reste ,  appeler  cela 
de  Vemportisinept;  aussi  bien  que  du  calcul,  et  p'y 
voir  pas  nioins  de  n^aladresse  que  de  ruse. 

Le  derpier  grand  traite  ou  tame  d^  V Au^^Jt^vm 

(1)  An  cbapttre  X!LII  du  livre  III  Bt  Statu  pura  Nutura,  Les  etmedii 
fp ifiaiiiiii^rBDt  pas,  oa peot  te croii«»  4e  tirar boa paiClii  ilomede (Bus 
ces  Htsna  puJtwr;  et  lies  a?ocfkt8  janstoistes  ne  saraieot  qii'^n  fafre. 

(2)  Le  Pere  Da  Gfaesne ,  j^suite ,  dans  son  HUioirc  du  BaianUtM 
(llYtre  IV),  dU  de  iMisiiiiiM  k  ce  tA*epos  i  xi  II  opposed  le  Satnt<*Si^ge  itt  ^alAt- 
mp,  eelni  dv  VP  fi  da  yi9  slide  k  celpi  d«  XYlS  seof  so^vcraiQSi^ii^- 

lifes  k  pie  V  et  &  Gr6goire  XIII ;  quoi^ue  ces  neuf  n'aimt  pai  dit  u^  moi 
tur  eetie  proposition,  ni  rten  avance  qui  puuie  lui  itre  favorable,  line  lalsse 

pB«de  lAI»^pai«dede  Icursnoms;  il  y  a  bSe&de  Kfasotene^,  p#ttr  «e 
rieq  dife  de  plus ,  di^iis  fcette  r^poose.  i^  G^^  .c|a7l  f  4(.  de  )^art  eV  d'MiMy , 
Je  laisse  aai  ^radits  en  histoire  ecdisiast^qoe  rhonnear  de  le  r^gl^r. 

.i' 


LIVRE    Dtl7Xl£«E.  447 

roule  9wr  la  Gf&e4  da  Chmt  Sauneur;  apr^  la  descrip- 
tion de  la  maiadie,  <^'est  tout  le  dt^tail  du  rem^e. 
Cette  troisi^me  partie ,  h  plus  grosse  des  trois  qui 
composent  rouvrage,  contient  elle-mdme  dix  livres; 
toutes  led  espies  de  gr&ee  y  sont  discut^es ;  les  sub- 
tilit^  des  Thomistes  y  sont  r6fut^  ou  rMuites  j^ 
leur  sens ;  mais ,  pour  cela  Jans^nius  doit  les  aborder 
en  detail,  les  ^puiser  jusqu'k  sati^t^,  y  tremper,  k 
vrai  dire,  par  toutes  pores.  JKous  nous  garderons  de 
le  suiyre.d'un  seul  pas  k  travers  ces  classifications  et 
ces  analyses  de  la  mati^e  m6dicale  spirituelle,  et  dans 
cette  veritable  pharmacop6e  de  la  Gr&ce. 

G'en  est  bien  assez  pour  prouver,  non  pas  du  tout 
que  Jansinius  eut  raison,  mais  combien,  avec  ses 
duret^  et  ses  pesanteurs ,  il  etait  un  grand  et  subtil 
esprit ,  et  per^ant  la  profondeur  des  questions ,  se  po- 
sant  toutes  les  difficult^s  et  les  enserrant.  Son  litre 
est  termini  ou  plutdt  sui?i  par  un  parall^le  quHl 
dresse  entre  la  doctrine  des  semi-p^lagiens  de  Mar- 
seille et  celle  des  tb^ologiens  modernes,  Lessius, 
Molina,  Yasquez.  €et  appendice  final  fut  comme  la 
pointe  de  TMifice ,  qui ,  plus  que  tout ,  attira  Forage. 

Atant  eet  appendice  et  apr^  le  traits  niftme  de  la 
Crrdce  du  Christ  Samoeur ,  se  trouve  un  Epilogue  dans 
lequel  il  declare  soumettre  son  ouvrage  k  Rome.  Les 
termes  pourtant  sont  assez  embrouill^s  :  «  Je  suis 
homme  et  sujet  k  Terreur, . . .  j'ai  pu  me  tromper. 
Que  si  je  me  suis  tromp6  en  quelque  endrdit ,  je  sais 
bien  sdrement  du  moins  que  cela  ne  m'est  pas  arriti 
en  pritendant  d^finir  la  v^rite  catholique,  mais  sim- 
plement  en  \oulant  produire  Topinion  de  saint  Ati- 
gustin  J  car  je  n'ai  pas  enseign^ce  qui  est  vrai  ou  faux 


148  PORT-ROYAL. 

el;  ce  qu'on  doit  tenir  ou  rejeter  seloa  la  doctrine  de 
I'EgUse  catholique,  mais  ce  qu'Augusiin  a  souteau 
qu'on  devoit  croire* »  G'^st ,  ainsi  qu'ii  se  range  et 
s'efiGBK^e  tout  entier,  en  iinissant  ^  derriere  saint  Au- 
gustin;  mais,  apres  ce  qu'il  a  dit  autre  part  de  ce 
Bocteur  des  docteurs ,  de  ce  cinquieme'  ou  sixi^me 
evangeliste  avec  saint  Paul ,  on  ne  peut  voir  li-de- 
dans  qu'un  peu  de  subterfuge;  et  j'avoue  que  ce  fi- 
naU  equivoque  me  paraitrait  plys  digne  d'un  Gas- 
sendi  ou  d'un  Bayle,  et  de  tout  rus6  qui  61ude,  que 
de  Taltier  et  crovant  Jansenius. 

On  se  figure  sans  peine,  malgr^  cette  precaution 
et  cette  formaUt^  exterieure,  Teffet  de  revoke  que 
produisit  le  livre  parmi  la  plupart  des  th^oiogiens 
blesses,  chez  les  Dominicains,  les  J^uites,  et  k  Rome. 
On  ne  comprend  pas  moins  rembarras  qu'il.  dut  cau- 

'  ser  a  beaucoup  de  cbretiens  moins  piques  au  jeu , 
plus  indifferents  personnellement  a  la  querelle  mSme, 
mais  qui  le  virent  tomber  et  delator  comme  qne  bombe 
de  discorde..  Us  le  consid6raient  comme  tout-i-fait 

•  compromettant ,  en  pr^sejQce  du  monde  d6]k  si^veille, 
81  &^nn^  aux  objections  et  si  pres  de  trouver  le 
christianisme  impraticable.  U  nous  faut  incontinent 
entendre  l^-dessus  en  peu  de  mots  quelques  grandes 
voix,  Bossuet,  Bourdaloue;  meme  des  hommes  qui 
passent  volontiers  pour  voisins  des  Jansenistes  et  qui 
ne  sent  que  gallicans,  tels  que  Tabbe  Fleury«  Sans 
nous  astreindre  pour  le  moment  a  rhistorique  suivi 
des  querelles,  quatre  ou  cinq  traits  choisis  feront 
Jumi^re/et  acheveront,  en  la  repoussant ,  de  concen*- 
trer  la  doctrine. 

,  .;  .La  bvOle  d'Urt>siin  YUl?  pvomulgue^  en  4043, 


LiVRfi   DEUXliltfE.  149 

n' avail  pourvu  qu'a  renouveler  et  &  confirmer,  cod'' 
tre  VAugustinuSj  les  constitutions  de  Pie  Y  et  de 
Gregoire  XIII ,  sans  rien  specifier.  La  premiere  d^- 
nonciation  indicative,  le  premier  extrait  qui  se  fit 
des  propositions  dites  de  Jansenius ,  partit  du  gem 
de  la  Faculte  de  th6ologie  de  Paris  et  vint  du  doc- 
feur  Nicolas  Cornet,  alors  syndic  de  cetle  Faculte: 
Ce  fut  dans  Tassembl^e  du  1"  juillet  1649  que  le 
€oqp  s^essaya.  L$  sieur  Cornet ,  comme  Tappellent  de^ 
dalgneusement  les  Jans^nistes  (1) ,  d^non^a  d'abord 
sept  propositions.  Le  docteur  Sainte-Beuve ,  pour 
neutraliser  un  peu  Teffet ,  demanda  el  obtint  qu'on 
substituSt  a  Tune  des  sept  propositions  une  autre 
tiree  des  molinistes.  Ge  docteur  Sainte-Beuve  dont  le 
Dom  reviendra  souvent,  grande  autorite  eccl^siastique 
d' alors,  inclinait  aux  Jansenistes,  en  se  reservant 
toutefois  une  certaine  ligne  moyenne  et  une  sorte  de 
tiers*parti.  Des  commissaires  furent  nomm6s  pour 
examiner  les  sept  propositions,  ainsi  modifi^es.  Apr6s 
bien  des  lenteurs ,  bien  des  conciliabules  et  des  fac- 
tums  contradictoires,  un  arrSt  du  Parlement  mit  le 
hol&,  et  il  ne  sortit  aucune  condamnation  puUique 
jusqu'en  juin  1653,  ou  le  pape  Innocent  X  publia  sa 
bulle  decisive  qui  frappait  les  cinq  propositions  (2). 
Or  fiossuet,  encore  simple  abb6,  ayant  k  prononcer 

(1)  II  dtait  d*  Amiens,  oik  sa  famllle  a  laiss6  de  la  descendance,  M.  Cornet- 
d'Incoart  par  exemple.  Ce  dernier,  fiddle  aux  traditions  et  A  ta  race , 
soutenait  les  Ignites  &  la  Chambre  sous  la  Restauration ;  il  se  prit  na  jonr 
notamment  k  les  d^fendre  contre  son  collogue  d*alors,  M.  Da  Vergler  de 
Hauranne ;  tonte  la  Gbambre  partit  d'nn  «elat  de  rire ,  et  r^cho  r6p^a 
Toracle  :  Pugrtrnt  iptiqac  nepotes, 

(t)  Au  tome  XIX  des  CSSuvret  d'Arnauld  (Lausanne,  1778,  ith4»),  on 
trouYc  une  pr^foce  bistorique  et  un  factum  qui  *pnisent  Fafl^ire  an  point 
de  vue  jaministe :  Cmntl^tiont  tur  I'Snir^pru^  (h  UaUr$  Nicok$  Omtti. 


#90  PORT-ROY  AU 

en  1063  ToraiMii  funSbre  de  Mesiire  Cornet » k  qui  tt 
%i»i(  de  grandes  oUigalions  comme  k  Tun  de  ses 
maitresy  et  qui  Favait  voulu  faire  son  successeur  k  la 
liaison  de  Navarre ,  s'exprimait  ainsi  et  illuminait , 
riea  qn'en  y  passaat,  toutes  ces  seches  matieres  : 

«  Deux  maUdles  daBgerev8e0y'd}<ait4l,  md  sfflig^  en  nos  jonri  te 
(fdr|i»  da  t'Egliie;  il  a  pria  k  qvelqaea  docteurs  one  malbeareafe  et  iiUui* 
maine  complaisance ,  une  piti6  meurtri^re  qui  lear  a  fait  porter  des  coos- 
iins  sous  les  condes  des  p^hears ,  chercher  des  convertares  4  leurs  pas- 
ifons(l)...  Qaclqnes  aotres,  non  moina  axtrtaas ,  ont  tann  lai  consciences 
aaptltes  sons  des  rignenrs  iris  iiijostea :  ils  ne  penyent  supporter  aneane 
foiblesse...,  (ils)  d^tmisent  par  un  autre  exc^s  I'esprit  de  la  pi^t6,  tronyent 
fMirtont  des  crimes  nouveaax ,  et  accablent  la  foiblesse  humalne  en  ajon- 
lant  no  ]oag  qna  Pien  nam  impose?  Qui  ne  yoII  que  cette  Figoenr  eafle 
It  pr^mption  y  noarrit  ledidain,  entreti^nt  un  ehagrm  iupcrke  el  un 
9$prit  de  fiutueuse  singulariti ,  fait  paroltre  la  Ycrtu  trop  pesante,  rEvan- 
glle  exeessif,  1e  Ghristianisme  impossible?  » 

Petitot,  qui  cite  ce  passage,  remarque  (et  je  suis 
de  son  avis  en  cela )  que  sous  ces  traits  si  d^finis,  au 
fond  de  la  pens^  de  Bossuet,  on  sent  passer  M.  de 
Saint-Cyran. 

Et  Bossuet  nous  montre  h  sage  Nicolas  Comet  qui 
j^e  se  laisse  pas  surprendre  k  cette  rigueur  affect^e, 

fMii^  r  «^  doiin6  poor  on  org ane  ras6  de  efbale  et  de  lizanie ;  on  Vj 
^cme  de  s'fttre  pr^par6  une  majority  en  introduisant  dans  Tassemblte 
nne  fonrnte  de  religieux  mendlants ,  ptns  de  motnes  qu*tl  n'^tait  pemns 
par  les  r^lements ;  m^tlUMie  qol  se  renonyela  depuia,  snrtont  dans  la 
eensnie  centre  Amanld. 

(1)  Ne semble-t-il  pas,  d^  I'entrte,  entendre  Taccent  de  rhomme, 
maalilr  son  geste  et  toute  I'allure?  Le  neYeu  de  Cornet  ayant  fait  im- 
primer  en  HoUande »  vers  169S ,  cette  oralson  fundbre  qui  n'avait  pas  4t6 
pi^bUto)QS<|ne-14y  Bossuet  parut  la  d^savoner,  et  ne  souflhrit  pas  qu'elle 
m  rtanle  k  ses  autres  oraisops  fdn^bres  qu*on  r^imprimait  dans  le  m6me 
temps*  II  ne  vouUit  point  sans  doute  chequer  les  bommes  de  Port-Royal 
avec  qui  il  s*6tait  116  d'estime  depuis  1669  et  parmi  lesquels  il  comptalt 
beaneonp  d'amis ;  U  ne  yonlait  point,  dans  sa  haute  d61icatesse>  ratifier 
cMime  nne  ofliBnae  aui  mluies  rteoncili^  du  grand  Amauld.  Mais  Te- 
Mdioa ,  dtna  ce  qua  noni.  a? ens  k  en  citer,  est  Mdemment  toute  de  loi. 


LIVil£  HBtJlfllliiB.  161 

et  ddbt  te  (iruAeiiM  bardie  se  dgndle  dtab  ees  mal- 
heureuses  dissentions  sur  le  lilnpe  iirbitre  et  la  griee  i 

ff  Gomme  presqae  le  plus  grand  effort  de  cette  nouvelle  temp^te  tomba 
dans  le  temps  qti*il  4toit  Syndic  de  fa  Faculty  de  th^ologte  $  v^^airttes 
yMs  s'^lerer,  les  ntiei  s'^palssir,  les  flots  t>nflef  de  plus  en  pidtf  |  lage, 
ttanqniile  et  pos«  qaMl  dtoit  (1),  11  se  tnft  a  consld^rer  attiintiTeiii^hi  q«i«IM 
iloit  cette  noayelle  doctrine ,  et  qnelles  iXtn&At  les  personnes  qnl  la  soote^ 
nolent.  Il  yit  done  {tout  e$  ^nl  suit ,  Af.  Cortiet  d  pari ,  est  ta  baUmee  tMtM) 
qile  saint  Augastin ,  qn'il  tenolt  le  plos  dclaird  et  le  plus  proMd  d«  totttf 
les  doctetiTs,  atolt  expose  k  FEgHse  ahe  doctrine  tonte  safnte  et  llposto- 
liqne  tonchant  la  grilice  chr6tlenne;  mals  que,  on  paf  la  fbiMesK^  faUt- 
relle  de  Tesprit  hnmaiti ,  ou  i  eaiise  de  hi  profoMedr  Oil  de  til  tfllKAI^srf»' 
dea  questions,  oa  p1at6t  par  la  condition  n^cessaire  et  inseparable  de 
notre  to\,  dnrant  cette  nait  d^^nigmes  et  d'obscnrlt^s,  cMte  doctrine  c6- 
IMM  s*est  Iroat^enTelo^pto  parmi  des  dHQottMAs  implodteaJilai;  ai  kliit 
fif jl  f  arojt  ik  enuodre  (|u*ob  ne  UA  ^  iBseosiMeottnt  4aiip  dei  conU^ 
qvenees  rnineases  k  la  liberty  de  i^homme.  Ensaite  il  considers  avec  com-, 
blende  raison  todte  TEcole  6t  toute  rUgflse  s'itoieftt  appUqiiees  Af  d6^ 
ftodre  lei  eefns^^aeiett  r  et  il  tH  qoe  (cf  oa  8«tre  c6t^)  la  ftevlli  im 
noQTeaux  docteurs  en  itoit  si  pr^venue  qii'an  lieu  de  les  r^eter*  lU  ea 
ayoieni  fait  une  doctrine  propre;  si  bien  que  la  plupart  de  ces  consi- 
gVieBces,  que  tons  les  tji^ologiens  avolent  totijoars  regard^es  coipme  des 
ioeonv^nients  f4cbeai»  au-devant  desqueis  il  falloit  aJler  poar  bien  en- 
tendre la  doietnnftde  saint  Augastiq  et  de  TEglise,  ceui-ciies  regardoieni 
an  contraire  comaie  des  fruits  n^cessaires  qu*il  eo  falloit  recueiUir ;  et 
que  e^  gtU  avoit  pttru.  4  tout  iet  autres  commc  des  eeueilt  contre  lesqueb  U 
ftUimt  erdaidr^  d*ichott§f  (e  vaifUMK  >  tfiux^ci  ne  eraignoimii  point  de  nous  k 
monAt^r  evnnf  U  port  atj^hjfurfi  mfiwl  (UwiHt  ahfUijc  /^  navigation,  ft 

Faire  de  I'^eueil  le  pc^ t ,  e'est  biea  la  eo  eflbt  t» 
pretention  et  Toriginalit^  un  peu  tem^ralfe  de  hr  dM^ 
(ri^ejapseQiste.  Etqunqt  aux  perspqnes,  h  leur  oa- 
turel  et  k  leur  g^nie,  Bossuet  empruntant  k  Gregoire 
de  Nazianze  une  parole  sur  ceux  qui  causerit  deS  tooU- 
vements  et  des  tumultes  daas  l'£glise^  rappelle  que 

<5e  nci  sont  fcas  d'ofdiuaire  des  «ta*»  cmrifftuifcs  et 

^  ■  t. 

(1)  Tent  eeia  est  admirable  k  ^tti,  k  entMid^e ,  Mtois  J*y  fil»teiphraai 
fftm  qne  le  trfti^  ne  pnf*  ctoireHHIi-IMiM  grdtiui  MUMM  0Mal  mtlmt 
aa  J^eptwe  de  cette  temp^te. 


152  rORT^HOTAL.      , 

faibLes ;  il  iM  qualifie  grands  esprits  ^  iMi$  ardetnu  it 
ehauds^  excessifs ,  insatiables  et  plus  empories  quUl 
ne  faut  aux  choses  de  la  religion : 

«  Notre Mgeet  aYls6  Syndic,  continiie-t-il ,  jogea  que  cenx  desquels 
Boas  parlODf  ^toienl  k  peo  pris  de  ce  caracUre;  grands  hommes,  ilo* 
<|aents,  hardii,  dteisifs,  esprits  forts  et  lumineax  {tout  eeei  s'appUqu^ 
smuibtMwnt  d  JrnauM),  mais  pins  capables  de  pousser  les  choses  a  Tex- 
Mmit^  que  de  tenir  le  raisonnement  sur  le  penchant ,  et  plut  propru  d 
tgmm§iire  mtnnitfi  hs  write*  chriiiennet  qu'd  let  riduire  d  leur  uniti  tioftf- 
r^fh  (I)...  Gependant  les  esprits  s'^meavent  et  les  choses  se  mftlent  de 
plus  en  plos.  Ce  parti,  tM  et  puissant ,  charmoit  dnmoins  agr^ahlement, 
•'il  n'emportoit  toiit-4*Cidt  la  Hear  de  r^le  et  de  la  Jeanesse.  «> 

Gomme  cela  encore  est  bien  dit  et  embellit  en  cou- 
rant,  embaume  presque  d'une  fleur  sobre  et  rapide 
ces  sombres  bancs  sorbonniques !  Poursuhrant  le 
fond,  Bossuet  pr^conise  Textrait  donne  des  cinq 
propositions,  et  nous  le  presente  en  termes  pond^r^s 
comme  une  vraie  quintessence  : 

«  ...  Ancun  n*^toit  mlenx  Instmtt  {^us  h  doeteur  Comet  toujoure)  da 
point  dteisifde  la  question.  H  connoissoit  tr^  parfaitement  et  les  confins 
et  les  bornesMe  tontes  les  opinions  de  I'Ecole ,  Jnsqn*oA  elles  conroient 
et  oik  elles  eommencoient  &  se  sdparer...  C'estde  cette  exp^ience,  de 
eette  etmnoiuaneeecoquite,  et  du  concert  des  meilieurt  eerveauaode  Sotbonne, 
que  nout  est  nd  Pesotrait  de  ces  cmq  Propositions  (2) ,  qui  sont  COmme  leS 
jQstes  limites  par  lesqoelles  la  y^it^  est  s^par^a  de  rerrewr ;  et  qni,  6tant, 
pour  ainsi  parler,  le  caract^re  propre  et  singulier  des  nouvelles  opinions, 
ont  donn6  le  moyen  4  tons  les  autres  de  eourir  onanimemetit  centre  lean 
nouTeantte  tnoidei... » 

Bossuet,  sauf  les  mesures  de  langage,  pensa  toujours 

(1)  Oncompiend  ponrquoi  je  cite  an  long  Bossuet :  il  est  de  telles 
expressions  qui  risument  si  pleinement,  qu'elles  ne  sauraientse  supply; 
dites  une  fois,  il  fiiut  en  passer  par  elles. 

(%)  £t  tout  au  contraire  :  a  Nous  voici  arrivte  enfln  a  renfiint$msnt 
smmsirueu»  de  Tesprit  de  H.  Cornet...,  »  ^rivait  le  doeteur  Hermant 
tn  eoniAeieant  le  chap.  I ,  Uy.  V,  de  ion  Hittoire  (manuscrite )  du  Jan* 
Tsdnisme.  Cheque  chose  iM^9  a  4eiix  noms  :  l«  troisiime ,  qui  est  le  trai^ 
n*est  qu'en  Bieq. 


LIVAE   DEUICliHE.  458 

de  m&me  sur  les  cinq  propositions.  Plus  tard ,  dans 
sa  leltre  au  marechal  de  Beliefonds,  it  d^lare  qu'elles 
se  trooTent  bien  veritablement  dans  Jansenios ,  en  ce 
Mos  qa*6lles  sont  Vdme  da  livre.  Dans  ceite  oraison 
fimebre  ou  ii  appelle  si  souvent  Cornet  grand  homfMj 
ei  ou  il  c^(k  ^n  ce  qui  est  du  personnage  k  tout  Fen* 
(rain  du  geve,  on  saisit  bien  i  nu  sa  pens6e  sur  les 
choses ,  avant  les  engagements  de  relations  et  les  pru- 
dences commandees.  D'unepart,  Bossuet,  aussi  bien 
que  Bourdaloue  et  les  autres  vrais  chr^tiens  de  la  se- 
eonde  moitie  du  siecle,  profitait  de  cette  r^forme 
dans  la  p^itence  qui  valut  tant  d'injures  et  de  per- 
secutions au  grand  Arnauld ,  et  qui ,  tout  en  triom- 
pbant  jusqu'a  un  certain  point,  laissait  au  premier 
qui  Tavait  prtehee  le  vernis  d'un  novateur.  En  morale 
chr^iennOy  Bossuet  adh^rait  done  volontiers  k  un  cdte 
du  Jans^nisme ;  mais,  d'autre  part,  sur  la  dogmatique, 
il  s'en  s^arait  profond^ment.  II  jugeait  tout-a-fait 
inopportune  et  malencontreuse,  dans  l^oeuvre  difficile 
de  ramener  le  monde  et  la  cour  au  chrfstianisme , 
cette  intervention  tranchante  d'une  doctrine  tout  ar- 
m^e  du  premier  glaive  de  rArchange.  G^nie  sense, 
clairvoyant,  mais  pratique  avant  tout ,  il  se  preoccu- 
paitdesdiflicultes  pr^ntes;  avec  une  haute  prudence 
pour  le  temps ,  il  avait  peut-^tre  une  moins  pergante 
pr^vojance  ( je  Tai  dit)  et  moins  soucieuse  de  I'^avenir. 
Je  ne  parle  pas  d' Arnauld  tres  inferieur  de  port^e  en 
ceci;  mais  Jansenius,  Saint-Cyran  et  Pascal,  dans 
leurs  flairs  parfois  visionnaires ,  devan^aient  et  rap- 
prochaient  les  horizons.  Du  haut  de  leur  tour  d*Hip- 
pone,  comme  je  Tappelle,  ils  plongeaient  d^ja  au 
loin  et  par-deli  )e  dix-septitoie  sj^le;  jis  foyaient 


||}4  FOBT«ROYAL. 

^priTer  imiifuadment  et  grossir  la  gronde  imagidm  ^  gi 
Fen  n'y  pretiait  garde  ^  et  ils  poussaiient  comm^  das 
oris  de  teri*eur  et  4e  formidatje  defense^  des  eris^  U 
ent  vrai ,  qui  ^  en  prodainaDt  trop  fortemeat  renDemi/ 
aiUMmt  pour  daoger  de  I'eicrter  el;  de  le  hAter  peat^ 

Ja&$enius  surtout  (puisqu'il  ft'agit  deft  en  ee  oxh 
meot)^  du  haut  de  c^te  tour  qo'il  ansait  gravie  Jas^ 
qu'au  dernier  degre^  yoyait  Venir  oeite  noavdleelr 
plus  na^aagante  invaaioa  de  I'wgueil  buiDtift,  ep 
qu'aveo  Saint-Gyraa  il  appetait  VJInte-Chrutj  et  il 
s'ecriait : «  Rompeii  taus  les  pouts  a vec  TorgiaeU  y 
a^ec  la  volonte  humaine  et  propre ;  rojooipea^  to«8  Im 
pontSy  oi^me  leg  moindres  >  qo'il  n'y  ait  riep ,  p^ 
que  simple  plancbe  de  passage  entre  reniieini  et  vous  ^ 
que  ceui^  qui  yeulent  venir  k  li  sainte  Cit6  de  Grftce 
se  jettent  dans  TablniQ  du  fosse,  dans  Fabtine  de  la 
providence ;  le  pont  de  Dieu  ae  iormera  sons  ieors 
pas  e|L:  ira  de  lui-*in6ine  les  chercher.  Mais  ne^  \&m 
|aissez  pas  croire  qu'ils  peuvent  cxunDieiieep  d'eux- 
iQ^mes  ce  ponti  qu'iis  peuvent  en  jeter  per  leur  ef« 
fort  le  premier  c&ble  ou  la  premiere  planehe ;  car  ce 
(K>mipencement  fer^  pUmche  en  effete  tout  le  resle^ 
et  tout  Forguetl  linmain  k  la  suite  y  d^filera^ »  Yoild 
i^  qu^  ^'ijMt  Jansenitts ,  si  on  la  condense  en  quelif&es 
n^ots.  Bossuet  trouvait  que  c'etait  la  une  eraint.eexa^ 
gf^ree ,,  que  i^'etait  6tre  des  ckr^tiens  de  malbe«r,  des 
alarmi^tes  du  sal^ty  et  qu'en  yoci£erant  de  la  sorte, 
on  n^  reussissait  qu'a  effaroueher  da^vanAage  ceux  qui 
n*9l«aie]pi|(  di^4  que  trop  d'aversion  par  nature. 

Je  ne  sais  si  je  rends  ayec i'tniparti^ilit^  que  je  vou* 
4rais  et  si j'efi^i.  comme  il  md  sied»  toutjogement 


mwqoer  les  sitaations  et  les  vues  diverses  (1). 

Brardakme  aus9i»  I'liii  de  ceux  qui »  dao*  la  pra** 
tique  J  lUferent  le  plui»  4es  maximea  de  la  pMitence 
jreBtaur^  par  Port-Royal  et  prof6«aie  d'aboird  dana  le 
livre  de  La  Friqmnte  Ccmnmmn^  Bourdaloua  quit 
€A  pr6chant ,  saUsfaisait  si  imn  le$  amia  das  solitaires 
et  les  lecteurs  de  Nicole,  se  crut  pblig^  ^  en  plus  d'lm 
endroit,  de  noter  le  Jans^nisme  et  de  s'dever  contre 
Je  dogiDO  restrictif  de  la  predestiuation »  contre  le 
Christ  <Mi4^  hfM  4tr<^U.  Ainsi  dans  cetta  EcfhoirUilim 
.^loquenle  sur  le  crucifiement : 

€  G«  n'est  pM  laiui  mjf lire,  qn^un  Pieit  moni^nt  oo  qn'mi  lN«tt  morl 
I  pftroU  les  brM  itendof  et  I9  c6ti  percf  d'uoe  tance.  II  Teiit »  en  noai 
lendaiit  lei  kr«4»  nooa  embrasser  tous ;  ^t  daps  la  plaie  de  ion  secre  Mk, 
a  ve«t»  conune  dans  w^  esyle  cerUin^  nous  recnelUir  (oiis.  Je  dts  tons, 
el  e*eat  ce  qne  Je  ne  ppis  trap  yoiis  redfre  afin  que  nal  ne  Tlgnore :  ear 
WSbftnt  k  mof  ai  par  one  orrenr  insontenable ,  et  contre  tons  les  temol- 
gMget  4es  Saintee  EcrUum,  J'entreprenois  de  prescrire  des  bornes  aoK 
meriles  et  k  la  mls^icorde  de  mon  SauTeort...  » 

Fleury  Jui-mftnie  que  nous  Toyons  si  voisin  de 
TiUeoiont,  Fleury  si  scrupuleux,  si  en  garde  contre 
}es  enyahissements  de  Rome,  mais  porte  sans  doute 
par  sa  moderation  m6me  k  ne  pas  d^passer  ta  situation 
pos^  et  di  ne  pas  franchir  Tborizon ,  a  pu  diro ,  dans 
un  portrait  qu'il  trace  du  due  de  Bourgogne,  a  quel 
point  oin  avait  pr^muni  ce  jeune  prince  contre^  d^ 

(1)  Bossael  ent  bien  d'aotres  relations  ayec  Port-Aoral>  on  r  1^ 
vi^dra  k  fond  et  avec  saite.  M.  de  Baasset  {HittoifB  deBotiuBt^ti'i,  VL, 
YTiii)  a  donn6  on  bon  ebapitrie  U-dessns.  Le  comte  de  Mst$tre  a  parte 
aoMide  Bossoet  par  rapport  an  JTansinisme  (de  PEs;lu$  gatticoMj  p.  1^6); 
les  reiNroches  qa*il  Ini  adresse  sont  en  sens  contraire  de  nos  retnirqiies  et 
rentreni  poartant  dans  la  meme  id^e  de  son  caractire  t  Bossnet  est  on 
lMimiai4e  juste  milieu. 


456  !»OtlT-TlOYAL.  '  ' 

disputefii  U  une  doctrine  qo'il  qualifie  deperiUcitivm. 
Ailleurs,  dans  un  ^loge  d^  M.  de  Gaumont,  conseU- 
ler  au  Parlement,  il  reproduit  sur  ce  point  les  aver- 
sions on  ne  saurait  plus  ameres  de  ce  inagistrat :  <  Le 
Jansinuifne  est  VMrisie  la  plus  subtile  que  le  Diable  ait 
jamais  tissue... ;  »  et  notez  qu'il  les  rend  sans  les  in- 
firmer  en  rien.  Enfin,  dans  ^ne  lettre  a  M.  Pelletier^ 
chanoine  de  Reims ,  il  a  6crit  formellement : 

<f  Permettez-moi  de  Yons  communiquer  une  reflexion  dont  ]e  snis  Trapp^ 
depuis  quelque  temps.  Toute  la  morale  se  rapporte  k  la  pratlqae  :  en  ne 
devrott  done  7  trailer  qae  les  qnegtions  qui  tesideDt  a  ooos  apprendrece 
que  nous  devons  faire  on  ne  pas  faire.  Or  quelle;  conclusion  pratique 
tirera-t-on  de  ces  propositions  :  Que  toute  griice  est  efficace  et  a  toujours 
infaillibleinent  son  effet ,  et  que  toutes  ies  actions  des  infid^les  et  des 
autres  p^clienrs  sont  des  pieties?  En  conclura-t-on  qu*il  faut  attendre 
que  la  GrUce  nous  fasse  agir,  sans  faire  de  notre  part  aucun  effort,  mtoe 
pour  la  demander,  etqu'il  faut  d^sesp^rer  de  la  conversion  des  p^cheurst 
Aucun  Jans^niste  n'osera  TaYoner.  Qu'est-ce  done  que  ces  questions, 
sinon  des  speculations  Yaines ,  comme  tant  d^autres  dont  les  6coles  sont 
occupies  depuis  cinq  cents  ans?  et  non  seulement  Yaines,  mais  petnt- 
cieuses  par  leurs  effets,  disputes,  cbntestations ,  injures,  calomniea, 
haines  mortelles  (i).  » 

Fleury,  il  est  juste  de  le  remarquer,  ecrivait  ces 
choses  en  1717,   c'est-i3i-dire  quand  dejk  presque 

.  (I)  Nouveaux  OpuscuUs  de  I'abM  Fleury  (Paris,  1807,  Jn-12).— Fleury, 
dans  sa  restriction,  va  un'peu  loin ;  la  morale  n'est  pas  tellement  separable 
de  I'id^e ,  et  cene-ci  ne^resfee  pas  toute  spteulatlYe :  a  la  seeonde  genera- 
tion une  idee  semi-peiagienpe  engendve  one, morale  philosopbique.  Mais, 
en  rn^me  temps ,  II  a  raison  seion  le  sens  commun  et  dans  les  termes 
d'alentour.  Cbez  Fleury  les  conUadictions  sont,  pour  ainsi  dire,  ja»(a- 
poshes;  pour  pen  qu*on  les  remue,  elles  s*entrechoquent ;  mais  il  ne  les 
remuait  pas.  Fleury  me  represente  tout^-fait  Tinconsequence  prudente 
des  gallicans*  dans  saYuenette,  fine,  douce,  mais  pen  longue  et  faible 
a  un  certain  point.  Des  Forigine  jusqu'&  la  fin,  le  Jansenisme  fut  ainsi 
cAloye  par  le  gallicanlsme,  le  traversant  quelquefois ,  mais  sans  s*y  con- 
Xoi^dre.  Desle  temps  du  Peirus  Auretlusy  Frangois  Hallier  soutenait  la 
meme  cause ,  celle  des  eveques,  la  defense  de  la  Faculte  de  Theologle  de 
Paris  contre  les  Jesuites  et  contre  toute  pretention  inbiiastlque  oltratno^- 


LLVRB   D&UX1£ME.  167 

toutea  les  mauvaises  consequraces  da  Jaosenisme 
etaient  swiies  et  que  les  bonnes  ^taient  epuis^. 

Je  pourrais  multiplier  lea  citations  et  montrer,  des 
)a  fin  du  dix-septi^me  siecle ,  la  revolution ,  la  re- 
forme  augustinienne,  teniae  par  Jansenius  et  Saint- 
Cyran ,  comine  a  jamais  perdue  en  principe ,  et  un 
pr^uge  univerael  61ev6  centre  elle  de  la  part  des  plus 
illastres  defenseurs  de  I'Eglise ,  de  la  part  de  ceux 
Blames  qui  avaient  pris  de  cette  reforme  la  morale 
s6\ere  et  bien  des  prescriptions  pratiques.  Irai*je 
jusqu'^  dire  que  la  theologie  regnapte  ^tait  alors  de- 
^enue,  par  une  sorte  de  reaction,  formellement  ou 
insensiblement  semi^pelagienne?  Je  trouve,  dansun 
Eloge  de  Taimable  et  ing^nieux  Flechier  par  Tabb^  Du 

Uine.  £t  pourtant  Francois  Hallier,  syndic  de  la  Faculty  apr^  Nicolas 
GoTnftt,  eonspira  autant  que.  lul  k  la  condamnaUoo  des  einq  proposi- 
tions, qtfil  alia  mSme  poarsaivre  k  Rome  an  nom  d*une  portion  des 
^viqaes.  11  en  revint  avec  toutes  sortes  de  promesses  et  mourat  ^vdqae 
de  CavaiUon.  Flearr»  vers  la  fin  da  siecle,  plus  dfoint^ress^,  trds  flf 
poor  les  liberty  gallicanes ,  et  dont  IfrBisGOors  sur  ces  liberies  ftit  mis  k 
l*inde&  k  Borne,  Fleury,  on  le  voit,  n'^tait  pas  plus  jans^niste  que 
Hallier.  Toute  la  th^orie  gallicane  porie  sur  deux  maximes,  selon 
MM.  napuy  freres  {TraiU  det  Liberies  de  tEgiise  gallieane)  :  la  premiere 
est  <t  que  les  Papes  ne  peuvent  rien  commander  ni  ordonner,  soil  en 
gin^ral  ouen  particulier,  de  ce  qui  concerne  les  choses  temporelles  ^s 
pays  et  terres  de  Tob^issance  et  souverainet6  du  Roi  tr^  ehr6tien ,  et , 
s'ils  y  commandent  ou  statuent  quelque  chose,  les  siqets  du  Roi,  encore 
qn*ils  fussent  clercs ,  ne  sont  tenus  leur  ob^ir  pour  ce  regard.  »  La  se- 
conde  maxiitie  est  <c  qu'encore  que  le  Pape  soit  reconnu  pour  le  sup^rieur 
dans  les  choses  spirltuelles,  nianmoins  en  France  la  puissance  absolue  et 
Infinie  n*a  point  de  lieu ,  mais  est  retenue  et  bornde  par  les  canons  et 
regies  des  anciens  conciles  de  r£glise  re^us  en  ce  royaumc.  »  Le  Jans6- 
nisme  est  tont  autre  chose.  Les  docteurs  de  Launoi ,  de  Sainle-Beuve , 
Tollii,  au  dix-septi^me  siecle ,  les  vrais  canonistes  et  sorbonnistes  qui, 
tout  en  £Unt  plutOt  favorables  aux  Jansenistes  qa*a  leurs  adversaires, 
se  tinrent  encore  dan»la  pUine  Yoie  galHcoRe.  Les  Jansenistes  les  tirent 
de  Jeor  e6C6,  mais  Texemple  deHaUje^  et  de  Fleury  avertit  de  ne  pas  se 
laisser  prendre  aa  yoisioage.et  de  vfi  pat  lesc^nfondre. 


* 

imty,  lam  mot  qui  mm  parslt  le  naif  da  genre ,  et  qui 
a  po  ^eicrk  d*un  pi^Iat  par  un|»r6tr6  sana  dio^ueir 
pm^srane.  II  a^agit  das  qaaiitft  toutes  tonp^^es  et 
da  la  aatore  b^nigne  de  F}^hler  :  t  It  re^ut  da  Giet, 
atec  un  ea^k  incomparable^  dit  le  pan^riste ,  4e 
natar$l  hmrmn  que  le  aagts  met  an  rang  des  plus 
gmnda  biens  et  qni  tkntpm  du  fime$te  kiHtage  cle  noire 
frmi^pi^$  (i).  »  Qu*aurdit  dk  ^  je  vous  le  demande, 
saint  Afiguatin  en  Ifsant  cet  ^oge  d^nn  ^v^qne  ?  comme 
si  le  plus  on  rnoima  de  temperament  dans  le  natnrel 
et  daha  les  passiotig  (lifsait  qoelq^ie  cbose,  quand  le 
prificfpe  mAtne  n'eat  paa  r^g^n^r^?  comma  ai  Fon- 
leneille ,  par  etemple ,  danasa  froide  Onesse  et  sa  tiMe 
Indifference,  etait  j^us  prds  d'Mre  chr^tien  que  les 
naturea  imp^ueuaes  et  boqillantes  d'un  M.  Le  Maitre 
on  d'un  Rane^l  Qdand  on  est  venu  k  6crire  ee  mot 
de  i*abb6  Pu  Jarry ,  on  a  oubli6  le  dogme  fondamentfel 
dtt  chriatianigme^  Eh  bieni  cela  ne  choquait  p^s, 
tandfis  que  saint  Augustin ,  rendu  dans  aa  dubstanee 
pure,  aurait  cheque  (2). 

Le  train  du  temps ,  les  doctrines  ^xcessives  impu- 
t^es  h  Jans^nius  et  la  pente  ou  on  les  ftiyait ,  menaietit 
1&;  en  repoussant  la  seete,  on  se  jetait  dans  le  siecle, 
et  on  y  dermit.  Oh  arriva  ainsi  en  89  avec  un  clerg6 
en  par  tie  dissous,  en  par  tie  refractaire.  Jansenius, 
an  dix«huiti^ne  siecle,  etait  remplac6  par  Quesnd, 
et  rnSme  parmi  les  combattants  on  ne  le  lisait  gu^e 
plus.  Mais  le  pr^jug^  conlre  lui  r^gnait  et  dominait 
les  secondes  disputes.  Et  si  on  I'avait  lu ,  Taurait-on 

(1)  Nem^d^  »tt9  fuM  miti  mmuiaiiUm  •*  fnueatumy  peniMNie  n'ade 

(2)  ^«9iiM«9iiy)MKaa-nieuir,40B4i^r.:x^ 


^o|ito.  Car,  si.  j'ai  ticl^i^  de  degftger  i<$i  ee  que  jV 
l^'eiQue  ^^pela  (  him  Vk%  k  {^rdoBoe  I )  «es  Wnt^, 
|(S  n'ai  eeptainement  p^  aii8«;i  dit  app4)i$a ,  forioe 
§t  fimd^  ^  }e  i^ecle  de  Laqis  Xl\  ayapt  {fia^des^u^, 
y  etdi);  fi^ssaii^iiWilt  devenu  jUJsible,  comhtan  tl 
jK'et^t  adfiomlirif  ^t  ^  qij^l  poim  il  ^  iS^t,  4n  aowmo, 
paraitre  k  tou^  {ntoU^^  4'uo  iab'n  ardi|»  iosatiaUe 
et  Ipurd  de  preuves^  l^  Qfi^a»t  aouva^t  bl^sjiwEiteft , 
^cor^  pjivs  loasjsiYes,  ea  lout  le  ooi^traira  dp  Paaoal 
et  4^  ce  goi&t  dopi^ant  cfMiOLpa  Qf6^  par  Pascal 
qofitr^  le  Jan&6aiam9  la^ine, 
.     Et  h  C0  prppQg)  pour  clore  1^  mati^e  m  la  nfr 
r^pt,  pQqr  moatr/8r  auasi  uq  deraiar  eboc  k  I'id^ 
eoqraaie ,  je  a'ai  pliip  qu'uii  trait  &  foamir^  p'eat  dki 
^9«^  efi  particuliar  qu'il  a'agit.  O9  define  assaa, 
d'apres  ce  qui  a  ^6  expose  de  Topiiiion  de  M .  de 
8aiAt-(Iyraii  aur  ce  point  (1) ,  qn^Ue  Ihtorie  et  quelle 
i^fhitique  die  nguear  decpujeot,^  ^  plus  forte  raiaoo, 
do  ]pp$6fkius,  M^ia  il  f^'est  paa  uml  de  tiver  k  nti  ces 
eftr^inea  coas^qi|0Qp^  <^r  c'eatleurextrtoiitinidiiie 
qui  e^  iaiit  le.  ^aractere, 

Parmi  1^  effets  4e  la  chute ,  Ja^stoius  avec  aaiat 
Allgustia  fjaarqu^iif  siirtout  la  iinmufulMemse ,  le  mav- 
Kli^  desir,  la  mauvai^  passion,  eomme  la  source  de 
tou§  le/s  autres  Tices ;  il  la  divise  en  trois  principales 
€$!pe@e$  :  I''  pas^lop  des .  sens ,  2*'  passion  de  la 
scienpe  pure 'Ou  d^  Isi  curiosity ,  3®  passion  de  Fei- 
c^Ueace  oii  d^  1^  pr^onUnaQce  :  Ubida  $$aiien^j 
libido  scimdi  jf  2«&f(|o  4(xceIIendi  {2).  La  premiere ,  la 

(17  Mc^d^ment  chap.  IX ».  p^SO  et  3uif  • 

(2)  An  ciiap.  Vm^  llv^.  1| ,  4;i  frmW  #•  fitm  Hi^ft^m  hpm. 


460  frORT-ho^At; 

* 

passion  sensudlle,  se  difinit  d'dle-mftme.  U  dterit  6t 
p6D^te  merTeiUeusemenf  la  seconde ,  cet  amour  de 
savoir  pour  savoir,  sans  autre  but,  sans  autre  utility 
et  agrement  ( libido  aeularum ,  FappeUe-t-il  encore, 
parce  que  les  yeux  sont  Torgane  essentiel  de  la  cu- 
riosity) ;  it  y  ramdne  tous  les  savants,  les  investiga^ 
teurs  de  la  nature ,  ceux  que  Tinsatiable  passion  de 
JFaitf c  entratne  et  qui  ne  rapportent  pas  leurs  acqui- 
sitions et  leurs  efforts  k  Vunique  et  sv(()r6nie  but  ca- 
pable de  les  rectifier  (1).  Par  la  troisi^me  passion,  la 
plus  spirituelle  de  toutes  et  la  plus  dangereuse  aux 
grandes  &mes  puisqu'elle  est  pr^sSment  celle  qui 
perdit  Adam  dans  sa  gloire ,  il  entend  Tamour  am- 
bitieux  d'exceller,  d'etre  le  premier  et  comme  Dieu 
(  eriiis  5icui  Dtf } ,  ce  que  TApdtre  appelle  I'orgueil  de 
la  vie  [mpwhxa  tn^ie),  et  qui  se  loge  non  plus  dans 
les  alentours  et  comme  dans  les  faubourgs  plus  ou 
moins  epars  de  T&me,  mais  au  co&ur  m^me  de  la 
place,  et  d'autant  plus  haut  et  en  lieu  plus  inexpu- 
gnable que  cette  &me  est  naturellement  plus  ^iev^e. 
Or,  si  nous  nous  demandons  dans  laquelle  de  ces 
trois  passions  rentre  celle  de  Tart  ou  du  goAt,  nous 
voyons  que  c'est  un  compost  du  premier  et  du  second 
genre  (du  VkiAo  senliemif  et  du  Iifrtdo  ^a^fuit) ,  passion 
d'exprimer  et  passion  de  percevoir;  c*est  en  effet 
une  combinai&on  de  la  perception  purement  id6ale 
et  de  Texpression  sensible,  et  k  laquelle  se  joint  vite 
la  troisi^me  passion ,  le  d^sir  d'exceller  ou  dans  la 
creation  oudans  la  perception.  Janstoius,  au  reste, 

(1)  Les  Sirines)  dans  Hom^re,  n*olIireDt  pas  autre  ehose  k  Ulysse 
(rhomme  de  resprit)  pour  Tengager  k  yenir,  que  ce  que  le  Serpent  pro- 
mettait  k  Eyo  ,  de  tout  ta&otr  :  «  Nous  savons  toot  ce  qu'il  7  9i  et  toat  ce 
qui  9e  tfdX  wf  1«  terre  nourrfcUre.  (Odyss^e ,  Xll) 


LIVttB  DEUXltlE.  tdl 

^it  tr^  bien  tirer  loi-mdme la cons^aenee ,  M:,.au 
ehapitpe  suivant  (1) ,  il  montre  qu'il  ne  faot  okAerk 
ancmie  concupiscence,  pas  plus  aux  q>iritueUes  et. 
aux  d^cates  qu'aux  grossidres/  On  sail  qu'Augustin 
se  reprochait  les  larmes  qu'il  avait  vers^  sur  Didcmf 
il  ailait  plus  loin  encore  et  jusqu'i  se  reprocber  le 
plaisir  qu'il  prenait  aux  saints  cantiques,  lorsqu'en 
les  6coutant  il  se  laissait  conduire,  par  rnkg^de^ 
au  son  plutdt  qu'au  sens  :  <  Je  ptehe  d'abcMrd  sans 
le  sentir,  disait-il,  mais  ensuite  je  m'apergois  que 
j'ai  ptehe;  in  his  peggo  non  seniiensj  led  posUa  $m-- 
lio  (2).  Ji  On  s'y  perd,  oh  est  dans  les  derniers  raf- 
^nements  du  bien.  Ge  d^vot  qui  croyait  pouYoir 
assister  k  1' Opera,  moyennant  qu'il  tint  les  yeux 
fermes  tout  le  temps ,  6tait  bien  loin  du  compte.  On 
ceconnait  combien  cette  thtorie  de  Jans^nius  et  d' Au- 
gustin  s'accorde  (sauf  ce  qu'il  y  a  de  charmant  dans 
\e&  a^eux  d'Augustin)  avec  tout  ce  que  nous  avons 
entendu  Ij^-dessus  de  la  bouche  de  M.  de  Saini^ 
Cyran.  On  ne  reconnait  pas  moins  combien ,  sur  ce 
point  comme  sur  d'autres  plus  essentiels,  on  tourne. 
le  doB^  Rome,  k  la  religion  romaine  (3).  Or  main- 

(I)  An  eliap.  IX* 

(S)  Voir  tttUtTe  X  d«i  ConfiMnk  ridoMbte  6t  fdrtil  6liiplMSS« 
{%)  Le  pipe  Urtein yin>  alors  r<giiaiit»  «t  qot  Ift  prtmier  coMirA* 
Jtto<6iiiiig,  almait  les  aru»  cnUiTalt  la  potele latine ;  on  a  iM  Ten;  ii 
ayait  fnit  poar  la  Daphni  du  cayalier-  Bernin  cette  JoUe  tpigramme , 
4'tilieiire  irts  morale : 

Qnifqnif  amaM  lector  fagitWie  gtndia  lormtt 
Fronde snanaa  impiety  baccai  sea  carpit  amarai' 

Ce  qai  rerient  k  peti  pris  k  dirt  t 

Toot  amant  foi  poanuit  la  betat^  panag^  f 
n  Q^iitelnt  qae  ftQillftc^e ,  oo  mord  It  s^ap^  «iil^« 
If.  11 


tenant  9  n  boqb  oninrons  tm  aateor  ftmsi  pMi  )ite<* 
fl^niste  <}ii6  posdiMe  at  tres  distingud  litterateur  «D 
son.  temps y  le  Pdre  Boufaours  qui^  avee  PelUftSM^ 
Fltebier  et  Biicsy*Rabtttio  ^  rendit  des  services  4 
90tre  prwe  daas  I'intervidle  de  Pascal  4  La  Bruyere^ 
si  Dens  feuiUetons  sa  Mamere  de  bitn  penser  dans  leM 
OunragiB  d$  Vesprii  qui  a  €U  de  la  vogue,  nous  y  lisooe 
pr4cis^ment  la  critique  de  eette  tfaeorie,  L'auteur 
suppose  qu'Budoze,  Tan  des  deux  interlocoteun 
qu'A  met  €a  sctee,  a  fait  un  recueil  de  quetqu^^ 
feusses  peiisies. 

«  Dds  qaMIs  furent  dan)  le  cabinet,  Eadoxe  prit  nn  cahter  et  y  Ittt  cjp 
qui  saH :  «Toatei  tes  tbanfires  d*6crlre  ne  nous  plalseDt  cpi'i  cause  dels 
omraplioii  «eefNH0  lie  iioti»  coivr ;  U  nima  aiimpiia  dan«  ud#  pfd^a  |»i«ii. 
^lite  le  sepre  sublime,  Fair  noble  et  libre  de  certains  aoteurs,  c'est 
que  nons  avons  de  la  Vanity ,  et  que  nous  aimons  la  grandeur  et  Hnd^- 
pettdanee* »  *^  Yoaa  avei  done  reriiarqui  eela ,  dit  Philantbe ,  eomme 
mp  fmn  fm¥  t  "^  <l9t  ^  repart^  £adpie ;  ear  qu>  aTt-il  de  pUii  i^^x 
que  d*attribuer  a  la  corruption  du  coeur  ce  qui  est  Teffet  d*un  disceme- 
ment  exl^tiis,  et  la  marque  de  notre  bon  goCkt?  Les  ouvrages  bien  terlts 
pMMIiax^nMinei  raisennalitM,  psrcc  que  dans  les  r^es  lea  li^es) 
i4i^osea  4qiYe9l  nMre,  et  que  tpi^t  ce  qui  est  parfait  en  son  genre  co|i-. 
tente  Tesprit  ordinalrement.  La  vanity  n*a  pas  pins  de  part  au  plalsir  que 
donne  la  lecture  de  Virgile  et  de  GlcAron ,  qu'elle  en  a  an  plaislr  qs'en 
pifnfl  i  f  oif  Cejicelleiili  labire^rOu  ^  mtendre  upe  «ieelleote  jmi^^mh 
L'bomme  du  monde  le  plus  bumble  est  touch^  de  ces  beauts  comme  nn 
autre,  pouryu  qu'il  ait  de  r intelligence  et  du  goi^t.  Qqand  Je  Us  T^ori- 
tnre  Mule  Qfu  #«TMMiiimplki|6 »  a  taat  de  sidilinie,  peniearviips  qpe 
en  (hM  refHAttv  4e4noii  ^\^%&lUmf  W  U  corrqptiov  de  mop  caur,  qui  fpe 
fipse  soi^t^p  ce  qae  je  Hi  t  Dt'eiMe  paf  plutOt  le  earact^re  simple  et  fOA-* 
jestnaui^de  ia  ppFi9leiH¥in#  qui  fait  impression  sur  moiT  Et.n'en  peut^n. 
pas  dire  autant  du  langage  des  grands  maltres  en  pp^ie  et  en  4lqq»eBe|t, 
Quelle  yision  de  s'imaginer  que  nous  n'aimons  en  eux  la  noblesse  et  la 
facility  de  leur  style  4ue  par  an  esprit  de  hauteur  et  d'ind^endance  I  — 
Je  suis  li-dessus  de  TOtre  aris ,  dit  Phflatitlte ,  et  }e  ne  sals  pourquoi  on 
ya  chercher  de  fansses  ralsons,  iorsque  les  yraiea  se  pr^sentent  d*elles-. 
m6mes  (i). » 

» 
(1)  {La  HmUr€4$  bi$tip$n$^  fffM  lu  Ou^nrtigft  de  t*s$prU»  premier 


.Cda  &*appelle  utie  page  ae  ban  sao^,  d^un  boh' 
s«iis  net  et '^f ,  un  p^u  menu  et-  siipelrficiel  toutefois.  "^ 
Non  que  je'prdtende  que  le  P.  j^uboursnit  tort 
en  eonclusion,  et  que  le  plaifitr  qu'oii  predd  aiit^ 
beiles'€ho8«s  soii'une  fireuve  de  coi^rAptiob.  Poui^- 
tant  la  th^orie  qu'H  raflle  si  k  Taise^^ft  dataiii  iiir' 
temple  commode  >  a  de  la  profondeur ;  c'est  cellcf* 
d^Angufilln,  de  bien  des  grands  chritiens.  II  y  -feu-' 
dMit  oppiosef  des  raisons  puisnes  dans  le  christia- 
itfsme  mdnve,  quand'oB  est  chr6tlen ,  ou  du  morns  ^ 
diaiis  la  nature  humaine^  si  Ton  tranche  du  philO'^  * 
s4phe.  Mais  point ;  c'est  d^ji  ici ,  chez  Fauteur  ji^ 
suite,  la  maniire  de  Voltaire ,  la  ttillerie  badine  et ' 
qui  court,  un  fitux  air  du  tb^me  goire  libre  et  d^gagd. ' 
Quelques  j6suites  gens  du  indnde  et  le  P.  Bouhours 
en  particuUer,  bien  qu'M  fftt  un  pen  trop  bdl-esprit 
et  trop  amoureux  de  devise,  avaient  assez,  M»  le  ' 

dialogue).  L'antear  eritiqai  que  Bouhours  ne  nomme  pas ,  mais  qu'il  d<- 
signe  eomme  U  eopUie  de  Pateal,  n'est  aatre  que  Malebranehe  (yoir 
Beeherehette  la  FirlU,  liv.  II,  partie  III,  chap.  Y);  ce  poarrait  6tre 
aotsl  bien  Nicole,  Le  Toarneux,  oa  tout  autre  jansdniste  :  sur  ce  point  la 
doctrioe  se  trouyela  m^me.  G'est  dans  la  ManUrede  bien  penter  encore,  au 
dialogue  4fi,  que  Bouhours  s'^gaie  si  lestement  au  sujet  de  Saint-Gyran , 
et  qu*il  lui  emprunte  un  exemple  de  gaUmathias  tout  pur,  ep  citant  un 
fragment  d6figur6  d'une  ancienne  lettre  qui  ne  laisse  pas  d^dtre  fprttStn-. 
gutl^re :  «La  merveille  est ,  continua  Eudoie,  que  oelui  qui  torivoil  de 
la  sorte  passoit  pour  un  oracle  et  pour  un  proph^te  parmi  quelques  gens. 
—  Je  crois ,  r^pondit  Philanthe ,  qu'un  esprit  de  ce  caractire  n'ayoit  rfen 
d'orade  ni  de  prophite  que  Tobscurit^...  —  Apris  tout ,  repartit  Eudoxe, 
on  ne  doit  pas  s'^tonner  qu*un  homme  qui  faisolt  le  procis  k  Aristote  et 
k  saint  Thomas ,  tiki  un  peu  brouilli  avec  le  bon  sens.  II  en  d^lare  lui- 
mdmelaTraie  cause  dans  une  autre  lettre  oil  il  dit  franchement :  J'ai  le 
eaur  msilleur  que  le  eerveau,,,  d  Et  voili  comment  un  homme  d*esprit , 
de  golkt,  un  honnSte  homme ,  le  P.  Bouhours  osait  juger  cet  autre  per- 
sonnage  que  nous  r^y^rons ;  la  robe  de  j^uite  et  son  tour  d'esprit  agr^a- 
ble  ne  lid  laissaient  pas  un  doute.  Et  c*est  Tensemble  de  tons  ces  juge- 
ments  humaioa  entreehoqu^  qui  compose  une  gloire  I 


464         PORT-ROTAL*  ~  UVRE  tCUXl^Mfi. 

diX'Septiime  siicle ,  cette  fleiir  agrteble  et  prom^^f  ^ 
cette  pointe  fioe  et  ligere  que  Voltaire,  61^ve  du 
P.  Poi^e,  po8s6da  si  bien  et  marqua  de  son  nom  : 
inseripti  nomina  regtm*  <. 

E^nelon ,  en  cela  comme  en  bien  des  points  op-* 
pose  au  go6t  plus  inexorable  de  Bossuet  dont  la  poe« 
tique  differe  moins  de  ceile  de  Saint*Gyran,  F^nelon, 
dans  son  admirable  Lettre  k  I'Aead^n^e  fran^ise,  a 
trouv^  moyen ,  sans  approfondir  aucune  de  ces  ques* 
lions,  et  en  nesuivant  aussi  que  le  go  At  courant  de 
sa  plume  heureuse  et  de  son  souvenir  i^mu-,  de  tracer 
une  sorte  de  po^tique  charmante ,  toute  remplie  et 
comme  p6trie  du juel  des  anciens,  et  d'y  citer  m6me 
CatuUe  pour  sa  mnpUeiii  pamwmie.  De  tels  mena^ 
gements  ne  sont  qu'&  lui.  Mais  nous  yoWk ,  ce  semble, 
bien  loin  de  Jans6nius,  et  en  effet,  pour  cette  fois, 
nous  en  avons  tr^  reeilement  fini« 


»••}■  ■•ii    *^> 


Mil    tm 


«•  ^t  '■.■■•  *•♦ 


'•  .        k 


III 


Ba  Iftie  tfe  Ja  F\riqmu  CammiOtSm/^  Son  origllM^  ^  Sffei  ptodiiU. 
«-  Arnttld  rtfonnatevr  en  style  IMologiqiie, «-  Ineowplel  wmmm 
temain ;  exe^  logique.  —  Pourqaol  on  ne  le  lit  plni.  •*-  De  U  doc- 
trine de  (n /WI91101U0  ^ommiiium.  — -  Parall^le  de  nint  Charies  Bor- 
remte  et  de  iiint  Fraaeeto  de  Salea,-»Seraione  da  P.  Nonet.— Amends 
honorable.-*-  Le  P.  Peta^ ;  Aaconip ;  M*  le  Prince,— Ordre  de  ddpaii 
d'Amaold  poor  Rome. —  8a  retraite.  —  If,  Bonrgeoii,  dipnt^  prte  In 
SafoMMDce.  —  Absolution  de  U  PHqumiie  Conmumimi^  --  Tfionpll^ 
to  doetrfiMS ;  Bonrdalone  snr  fs  pfilr  nsmAm  dl0f  il^« 


Avant  de  revenir  pourtant  au  fil  de  notre  r^cit,  de 
reprendre  rhistoire  mSme  de  Port -Royal,  tant  du 
monastere  que  des  solitaires,  et  le  detail  des  derniers 
mois  que  vecut  M.  de  Saint-Cyran,  j'ai  encore  k  con- 
siderer  un  ouvrage  qui  suivit  de  pr^  et  appuya  celui 
de  Jansenius,  qui  en  fut  comme  le  manifesto  pratique 
et  d'application  en  France ,  -—  le  livre  de  la  Friquente 
Communion  que  M.  de  Saint-Gyran  prisonnier  suscita 
de  la  plume  d'Arnauld,  et  qui,  paraissant  peu  aprte 
sa  delivrance  (en  ao6t  1643),  lui  fut  comme  une  con<* 
solation  puissante  dans  ses  derniers  moments. 

Ce  livre,  en  effet,  ddtermina  comme  une  revolution 
dans  la  mani^re  d'entendre  et  de  pratiquer  la  pi^te, 
dans  la  mani^re  aussi  d*6crire  la  th^logie.  Sans  dire 


166  PORT-ROYALi 

rien  de  bien  nouveau  pour  les  hommes  mdmes  de 
Port-Royal ,  lesquels  d'ailleurs  k  cette  ^oque  6taient 
encore  tr^  peu  nombreux ,  sans  non  plus  embrasser 
toute  r^tendue  et  la  prpfondeur  yive  des  principes 
de  Jans^nius  et  de  Saiflit^Cyran ,  il  proclama  et  di- 
vulgua  en  un  instant  au<'dehors  cette  doctrine  restau- 
r^e  de  la  penitence ,  et  dans  un  style  clair ,  ferme , 
p6tbf)dique ,  nourri  «t  coQxme  tissu  de  citatioAS  dir 
r<eisives  des  P^res  et  de  I'fioriture ;  il  en  informa  le 
public,  les  gens du  monde,  les  ^tonna^  les  fit  r6fl6- 
f€bir,  les  ^ifia*  Ge  fut.,  4  \rai  dire ,  le  premier  ma- 
^nifeste  de  ee  Port-Royal  de  Saint^Gyran ,  qui  jusque- 
J4  6tait  ctemeiir^  assez  dans  rombre,  dans  une  sorte 
de  mystSre  conforaid  au  genre  d'esprit  do  grand  Di- 
recteur  et  4  sa  maniere  peu  transparente  tant  d'agir 
que  de  parler.  Sa  prison  ^^i\s  doute  et  la  retraite  de 
M.  Le  Mattre  avaient  fait  grand  ^clat  j  mais  c'6tait  un 
^lat  ou  un  Eclair  dans  le  nuage,  et  le  nuage  s'^tait 
sefojcm^^.  .Arnauld  \int  roinpre  ces  voiles,  et  ne^te* 
,ment,  k  haute  vbix^  expliquer  a  tons  en  quoi  con- 
sistait  cette  doctrine  houvelle  de  pi6t6  et  de  penitence, 
qui  n'6tait  autre  que  I'antique  et  unique  esprit  chr^ 
tien. 

L*origine  m^me  du  livre  et  Toccasion  qui  le  fit 
^nattre  recelaient  les  orages  qu'il  excita.  La  princesse 
de  Guemen6,  on  I'a  vu,  se  conduisait  ou  t^chait  de 
se  conduire  d'apres  les  conseiis  de  M.  de  Saint-Gyran 
prisonnier.  La  n^arqiiise  de  SabI6  la  pressa  d'aller  au 
bal  un  jour  qu'elle  avait  communis ;  madame  de  Gue- 
men^  s^en  excusa  sur  la  defense  de  son  directeur.  Le 
Pi^re  de  Sesmaispns,  jesuite,  qui  conduisait  aiors  ma- 
dame de  Sabl6,  n'^tait  pas  si  difficile.  DeU  explication 


LiyjM  »iU>|«l|E.  W 

«atre  €e0:4MK  4aiii#»#  L-e  r^l^fldl  4e  eoddiuite  que 
^adiUtt^  de  Gudmeiid  tenait  de  M.  de  SaiDtofiyrao  ou. 
do  M.  Sioglii]^  fuit  texah  a  madame  de  Sable  ^  et  par 
tUe  au  P.  Se^mateQUs,  lequel^^idd  des  P^ros  Bauni 
a  Rabardeau  isas  cpnfr^res  ^  s'appjiiqua  a  le  rifulw. 
Get  ^f U  du  P.  jSe^maisotis  ^  &  9011  tour,  re^iot  pa^ 
iMdaai0  de  Gueii^»^  aux  mmn$  d^  ¥«  Aroauld  qi» 
«a  fut  aowd^i^^^  }l  y  afait,  an(r«  autr^a  emrmlii6l 

de  complaisance,  que  plus  on  est  dinui  de  grAa0M> 
fk»  an  dofii  hardiment  s'ofpro^her  de  Jism^ChrUt  dans 
I'^imrirtifi*  Is  P.  Seamaisoaa  4tait,  ea  un  mot,  40 
^Ite  diction  0Mi0  dont  Pascal  a  lait  justiee;  II  4tl4l 

eJ^urs^  pour  parler  avec  Bossuet ,  et  il  eut  donne  eiivi^ 
de  dire  oofiraie  daos  la  ballade  de  La  Foaf^ii^^  ; 

G'est  &  bob  dN)it  qti^  I'od  eoQdamnd  i  Aoftae 
L'Bfd4«e  d'Tpre,  MMi^  de  rtUti  d6]tiC«^ 
fes  aetMrnrt  nans  d^fendent  eo  i^Dqittie 
Tons  les  plaisirs  que  i'on  goiile  ici  bas. 
En  I'Aradte  atlant  aa  petit  pas , 
On  nMnienl ,  qwi  av'Arttaiia  mottf  •»  die. 
JLa  YolapU  Bane  cause  il  a  bannie, 
'  Veat-on  m6nter  sur  les  celestes  tours , 

€1iemfil  piBtreift  «Bt  graiide  Hteiie  i 
{:«0al«r  I9U  un  flieipiii  de  f^eurf  • 

Cest  centre  ce  chemin  de  velours  si  bien  indique  par 
le  P.  Sesmaisons  k  madame  de  Guemen6,  qu'Arnauld 
lan^  le  livre  de  la  FrSquente  Communion,  oh  il  e\ita 
d'ailleurs,  en  mentionnanir6crit,  denommeretmfimel 
de  designer  le  jesuite  r6fut^ :  discretion  qui  fut  en  pure 
perleet  nelui  serviten  rien  auprfes  dela  compagnie  (i). 

Depiiia  Vlm^oduciion  u  to  Vie  divote  de  saint  Fraa- 

*  (i)  On  avait  pens6  k  entrer  direct«ment  en  mati^re,  sans  mentionper 


4Mt  PORT-ROYAL; 

^W  de  Salos^  public  au  commenGemMt  fiU'Siedo, 
aucun  livre  de  devotion  tfa^ait  fait  autant  d'^et  et 
n'eut  plus  de  suite;  jjfcfut  toutefois  en  un  sens ,  on 
peut  le  dire,  diSliren^  le  livre  de  Francois  de  Sales 
^tant  plutdt  pour  r^concilier  les  gens  du  monde  par 
ronction  et  ramabilite  de  la  religion ,  et  celui  d'ilp-« 
nauld  pour  leur  en  rappeler  le  s6v^re  et  le  terriUe. 
Mais  I'un  et  Tautre  yinrent  4  point  et  rempUrent  leur 


Aprds  cela,  le  livre  d'Arnauld,  k  distance,  reste 
bien  moins  aimable  k  lire,  et  moins  de  vive  souree^ue 
celui  de  I'ivAque  de  Geneve;  et  tfabord  il  se  presente 
comme  autant  dogmatique  de  forme  que  Tautre  Test 
peu. . 

Amauld  a  pour  m^thode  ordinaire,  quand  il  refute, 
de  mettre  en  tdte  du  chapitre  hproposUion  de  Tauteur 
k  router ;  au  bas  il  icrit  riponsej  et  il  precede  k  cette 
r6ponse  comme  k  une  demonstration  de  g^om^trie. 
Tout  est  clair,  solide,  bien  distribue;  les  autorit^ 
viennent  une  k  une ,  au  long,  k  leur  rang;  et  la  con- 
clusion se  tire  apres  entiSre  Evidence.  Les  phrases , 
bien  que  longues  et  pleines  de  que ,  et  sentant  encore 
un  peu  leur  seizieme  sitele ,  sont  pourtant  soumises 
k  une  grammaire  rigoureuse ,  et  tf  oflfrent  jamais  ni 
un  membre  r^fractaire ,  ni  une  expression  louche,  ni 
une  image  hasard^e.  Yoili  le  grand  Arnauld  des  son 
premier  ouvrage,  et  tel  qu'il  demeurera  jusqu'au  bout; 
seulement  sa  phrase  avec  le  temps  se  couperapeut-6tre, 
se  pressera  un  peu  davantage.  Au  milieu  du  farrago 

ntee  r^ril  ea  question;  mais  M.  de  Sainl-Grrtii  ayait  craiiit»  el  non 
aans  fondemeDt.  qu'oa  pe  s'imagioitt  alorp  qoe  M*  Arnauld  combattatl  ea 


LiyRe.DjBuxtfiMC.  169 

8CiAa&tfaia6,  de  la  ftsdeur  ou  de  la  subtiiHe  alamlH* 
qu^  qui  corrompait  la  thtolo|[i6  d'alors,  on  cohqoU 
les  nierites  si  r^els  de  cette  maniere  nou^elle  qui  pa<- 
ratexcellente  k  tous  lesbons  esprits. 

Far  le  livre  de  la  FriquetUe  dommttncon,  Arnauld 
done ,  on  est  en  droit  de  le  dire^  fit  riforme  en  style 
et  en  m^hode  de  thdologie  fran^aise ,  comme  fir^it 
Malfaerbe  et  ensuite  Boileau  pour  les  vers ,  Gorneille 
pour  la  trag^die,  Descartes  pour  la  mitaphysique, 
Pascal  pour  le  g^nie  mSme  et  la  perf<»:tion  de  la  prose, 
madame  de  La  Fayette  pour  les  remans ,  Domat  poor 
la  jurisprudence*  Quand  Boileau  admirait  tant  Ar- 
nauJd^  il  lui  devait  cela  en  effet  comme  &  un  puissant 
devancier  et  auxiliaire  dans  rassainissement  du  goAt. 

.  Bien  dea  r^rves  ou  du  moins  des  observations 
stmt  a  faire  k  c6t6  et  au  sein  de  T^oge.  L'appareil 
logique^  cfaez  lui,  est  et  reste  toujours  en  avant;  la 
forme  gtem^ique  s'applique  perpituellement  aux 
questions  morales  (i).  Ge  n'est  pas  I'ordre  e^  le  mou- 
vement  int^rieur  qui  le  guide  et  qui  engendre ,  pour 
ainsi  i^ler,  la  compodtion  de  son  discours.  Son  ordre 
pcdeixnque  et  logique,  dans  les  pens6e$  et  dans  le 
style,  est  oppos6  k  Tordre  naturel ,  insensible,  autant 
qu'k  celui  de  Tart  v^table ,  et  manque  de  vie.  L'hor? 
reur  de  I'^quivoque  le  jette  dans  les  redites.  Ten- 
ferme  dans  les  compartiments  sans  cesse  d^finis.  On 
sent  une  vol(mt6  active  qui  meut  une  intdligenee  ^* 

(1)  n  poiissait  cette  affectation  de  g^om^trie  jusqu*aa  travers.  On  a  de 
lul  unsDi$$0rialion  nton  (a  mMkode  des  Geomiires  pour  la  JutHfieatUm  d^ 
flpooD  f  iii  trnpipient  >  en  iaiwmts  dam  de  eeriainet  rencontres  ,  des  iermee  i/ue 
Is  monde  estlma  dure  r  diMertation  qvA  a  fonn^  bien  des  geometres  dana  le 
jMurti,  TeinaT<tae  spirituellemeot  le  P.  Sanvage.  On  y  d^montre  par  J 
piusB  qoTo*  &  le  droit  M  bcioin  M  Y9W  dire  d«B  iqjwes. 


470  POBTf  ROYAL.     : 

f^reuse,  mis  rien  d'autre  ne  trantpire  dtt  dedan^^ 
jl  n^y  a ,  pour  parier  avee  Ite  ancions  rh4teut%  ^  que 
Jm  tendons )  lescordes  et  les  nerfs  de  la  pen^^^ 
jamais  la  couleur,  jamais  le  sue  et  te  saog.  Nul  tim« 
lire,  aol  soufflb  ^mu  (i),  seulemeot  une  ddl^able  et 
imp^tueiise  haleinequinese  lasse  pas,  mats  qui  laiM^ 
line  sorte  de  v^h^mence  dynamijfue  &  remuer  toutes 
$08  propositions  ^  k  enchalner  tous  cea  textes ,  k  gou^ 
jperoer  loute  cette  tranie.  Et  lorsqa'on  tic^it  si  y  dia*^ 
linguer,  dans  cette  trame,  quelque  place  particiili6^ 
Yement  brillante  ou  \iTante ,  c'est  k  une  citation  des 
•Sdres  qn'elle  est  due;  car  sa  jH'opre  expression,  & 
iui^  n'est  jamais  que  celle  qui  r^sulte  des  lois  gdn^ 
rales  de  la  grammaire,  de  la  logique,  et  en  ce  sens 
mine ,  j  uste ,  excellente ,  maia  >  comme  imfwnamMe , 
61  ne  s'impr6gnant  d'aucun  r^Let  intdrieur,  d^auc^me 
nuance.  Tel  nous  senble  le  eavaot^re,  teUecp  w$Ami 
lemps  rinfiyriorit6  du  grand  Arnauld.  fiascal,  Bostoet, 
^urdaloue^  surent  6tce  6galemetit  clairs  ^  k^ques^ 
glides,  et  k  la  fois  6tre  eusB*mSmeij  vitre  sensiUeiMflt 
fdSQS  les  v^ii^  qu'ib  Mseignaient  et  les  fakre  vivre 
iKHir  tous  autrement  que  d'une  exposition  abstraite 
M  gfom^trique.  La  virit^ ,  si  haute  qu'dle  soit ,  a  be-^ 
4iain  de.se  faire  homme  pour  toucher,  les  homines. 

▲rnauld  remua,  ^branla,  agita  en  son  temps;  il 
AOnvainquit ,  il  ne  toucha  pas ,  ou  du^  moins ,  depuis 
<^e  le  feu  partieulier  k  ces  querelles  s'est  iHdiot ,  ii  a 
cess6  compI6tement  de  toucher,  tandis  que  Pascal , 
Bossuet,  Bourdaloue  encore,  sent  restes  vivaat^t  ^> 
qu'ils  continuent  de  parier  k  ceux-li  mime  qui  ne 
croient  pas  k  leurs  doctrines  comme  absolues  v6rit&. 

(1  j  Hormis  dui  tt  #a  Mtt  flM.qiH  MM  tadiqiNiiiii  4  V^099f^^ 


LIVES   HSVil&IIE.  iU 

Pe  tout  ^  gu'a  eofioign^  ^  prodam^  Aivaukjl » il  s'^ 
Yait  deux  parts  ;  1^  les  y^it^  logique»  et  de  graov- 
^m^ire  qu'il  a  cqjQtribp6  ^  fonder ,  k  ^laircir ,  OjE|t 
pBm  daps  rh^itage  commuu ,  et ,  n'^tam  marqu^ 
a  ;9oa  effigie  par  aueun  oaehet  indiiriduel ,  ne  lui  sovt 
jpas  rapport^es  J  S'^  les  autres  Veritas  ou  proposition^ 
jplns  particulierement  th^ogiques,  sur  lesquelles  I'lOr 
t^r6t  a  cesse ,  sooi  rest^es  ehez  lui  class^es  ^  enseveLicp 
dans  ses  quarante^deux  tomes ,  et  on  ne  va  pas  les  hii 
redemander,  puisque  rien  d^essentiel  k  I'i&crivaiii  iie 
)es  entoure  d'un  jour  immortel :  de  telle  sorte  qu'on 
,se  passe  trds  aisement  de  lui  et  do  son  jsouyepir,  taut 
pour  ce  qu'on  lui  doit  directemept  que  pour  ce  qu'op 
a  r^pudi/B. 

Et  cependanti  tout  V^Heste,  Arnaqld  a  6^&  Fun^ 
des  perpotini^  les  p|us  jstctives ,  l^s  plus  originales ,  1^ 
(dus  €aract6ri$6es  de  son  temps ,  ^n  i^mbole  d'ardeuf* 
et  djB  candeur  :  comment  rien^  k  peu  pr^  riea  de 
cela  ne  s'est-il  point  en  ses  Merits? 

Comme  les  grands  ayocats  et  l^s  grands  act^ttrs^ 
Arnauld  a  eu  toute  une  part  importaqle  et  la  plii^ 
^rande,  j^ose  le  croire,  de  soxi  genie  et  dp  ses  (jualit^ 
qui  n^a  point  pass^  dans  bqs  ouyrages ,  qui  s'y  est 
figSe  jdutdt  que  fix6e.  G'^tait  un  grand  avocat  de 
Sorbonne ;  son  vrai  cadre  ne  sort  point  de  ceiic  licoj 
il  Ty  fallait  yoir,  heroique  joi^teur,  oourir  e^  lutter# 
Ilavwtdulian,  comme Ta  dit  de  lui  TevSque  de  Ment- 
pellier,  Colbert,  lequel  tenaitaussi  de  cette  raee I4<^ 
mne  ^pugnaceetg6n^reuse(l).  Lorsque  Arnauld  parr 

(1)  Treifli^me  Uttre  k  I'Ey^iie  de  Marseille  (1130).  —  l>ai»  ses  Cm- 
iMiratioM  sur  tBntr0/mi§  de  Mattre  Nicolas  Comet,  Arnaald  fliit  Plater 
im  beaa  m^ris  p<mr  ces  doetooii  ^  out  voii&ii  cowMUn  faint  Angustin 


lait,  ie  feu  i  la  couleur^  la  vie,  ^ient'danssefi  paroles, 
respiraient  dans  ses  arguments ;  pour  le  peindre  avec 
Bossuet ,  il  eharmait  agriablement,  il  emportaitpresqw 
la  fleur  de  V Eeble;  il  6tait  b^u  de  cette  beaut6  dont  la 
dignity  dootorale  reluisait  alors.  Quand  il  ^crivait, 
cache,  n'osantparattre,  et  qu*il  6tait  lu  tSut  vif  par 
un  public  passionn6  pour  ces  questions ,  par  des  leo- 
teurs  pour  ou  centre  enflamm^s,  il  semblait  encore 
le  m^me,  c*6tait  de  la  parole  toujours.  Et  pourtant, 
la  matiere  se  refroidissant ,  on  allait  trop  tdt  s*en 
apercevoir,  &  part  la  doctrine,  k  part  un  certain 
mouvement  Tigoureux,  mais  abistrait  et  d^color^,^ 
part  la  lucidity,  la  fermet^,  Fordre,  la  m^thode, 
quality  chez  lui  insatiables ,  il  n*y  avait  pas  dans  ces 
pieces  ecrites  de  quoi  representor  long-temps  le  grand 
Arnauld  en  personne.  Pour  clore  d*un  mot,  il  n*^tait 
pas  surtout  un  icrwain. 

Non,  chosesinguliSrel  jamais  peut*6tre  une  seule 
fois  dans  ses  quarante-deux  volumes  in-quarto,  jamais 
line  expression  qui  attire  et  qui  fixe ,  qui  reluise  ou  se 
d6tache ,  qui  fasse  qu'on  y  regarde  et  qu*on  s'en  sou- 
vienne ,  une  expression  qui  puisse  s'appeler  de  talent! 
S*il  est  lumineux ,  c^est  d'une  lumiere  uniforme  et 
qui  ne  va  pas  au  rayon.  U  n'a  pas,  que  je  sache,  ren- 
contre un  de  ces  hasards  de  pltame  qui  Q*arriYeot 
qu'i  un  seul  (1). 

Nous  avons  de  nos  jours  (et  pourquoi  nous  le  re- 
fuser?) un  exemple  plus  brillant  k  certains  ^gards, 
mbindre  assur6ment  k  certains  autres ,  un  analogue 
du  grand  Arnauld  ecrivain,  dans  la  personne  de  M.  de 

'   (1)  Je  B6  ctterai,  k  r«pp9ii'de  mon  dire,  q(i*ane  petite  preure  sidgnlldre. 
Daos  la  pers^coUon  de  16S^  et  tors  de  son  tilqa^nationde  W  SortMnne, 


LIVRE.D£UX1&M£.  173 

La  Memitti.  Supposes  ce  dernier,  en  eAt^  sdns  eeue 
imagination  k  la  Jean-Jaoques  qui  colore  son  style, 
qui  sillonne  et  retdt  sa  dialectique ,  efc  y  donne  parfoi^  > 
physionomie  :  rMuiaez-le4  sa  yigueur  d*escrime,  k 
sa  lucidity  logiquof  i  la  pure  inteetiTe  diciamatoirey 
k  cequ'iLest  d&}k  si  sensiUement  pour  nous  dans  bien 
des  pages  de  ses  anciens  ^rits;  figurez-vous  enfin 
M.  de  La  Mennais  moins  la  &cult6  de  m^phore  et 
sans  r^Iair  du  glaive  :  vous  aurez ,  pour  la  mani^, . 
quelque  chose  comnie  le  grand  Arnauld. .  Or,  H.  de 
La  Mranais,  ainsi  reduit,  serait  d^ji  tris  peu  lu  et 
rentrerait  presque  dans  la  condition  d' Arnauld  (1). 
Je  ne  fais  que  brusquer  ici  le  grand  portrait  dej4 
^udi^  ailleurs  (2)  et  que  la  suite  ach^vera.  Nous. 
a?ons  plus  de  cinquante  ans  encore  k  vivre  avec  Ar*- 
nauld  militant.  Nous  serona aid6 ,  pour  le  saisir  dans: 
son  entidre  port^e  et  Constance ,  par  tout  ce  qui  se 
ramassera  en  chemin  sur  lui  et  les  siens.  Goethe  a 
remarqui  que  souirent,  k  la  fin  d'une  nation,  d*une 
famille,  un  individu  surgit,  r6sumant  toutes  les  qua* 
litds  des  aleux.  Ainsi  le  docteur  Arnauld :  dernier  n^, 

lei  pensi<Miiiaire«  de  Port-EoyaU  m^me  tei  ptittu,  toWirefit  une  lettre  de 
cdndoltonee  i  M.  Amiiltd  qdi  lear  r^|iofidit.  On  soitpcOAne  augment  ce 
qa'aitrait  M  one  telle  ripeoie  mub  la  plotne  de  t^ancoU  de  Sates  et  de 
F^oelOD,  ions  celle  de  Boifoet  le  faisant  petit  ayec  les  petits ;  rimagina- 
tion  somit  k  Vidte  de  f  aast^re  doctear  pendcat^^  qui  r^pond  tendrement 
k  cette  graeieuse  cliarite  del  Jeanes  flUes.  Qa'on  se  rappelle  II.  de  Saint- 
Cfran  ^rWant  de  YiDcenoes  k  sa  petite  nito.  On  a  la  lettre  d'Aniaald 
(17  join  1656] ;  elie  est  bien ;  mais  je  0*7  troave  pas  on  seal  mot  k  re- 
tenir  et  a  detacher. 

(i)  Gar  qni  est-ee  qui  lit  mafaitenant  les  seeond  et  troisitee  Tolames^ 
|Mr  eiemple«  de  VB$m  iur  tJndiffbtmc»?^1\  n*est  pas  Jnsqo'i  rtoitore 
de  U.  de  La  Mennais  si  nette  et  neryense » si  dteidte  et  si  dessin^e,  qui 
n'ait  grand  rapport  ayec  celle  d'Arnaald. 

(S)  PrtcMemment » a«  cHap.  YII  de-  ee. line  second ,  pages  hS$. 


,1 
I  ■ 


474  ^OHT-iiiMfJif;.     ■ 

il  concentre  tn  lui ,  d&u  Bon  petit  cwps,  tt  r^douW 
tout  Fesprit  et  le  feu  de  la  race.  Yoili  une  bonne  cU , 
ce  sembtey  pour  entrer  chez  lui  quand  il  nous  plaira. 
Nous  aurons  aussi  i  emprunter  sur  soncoinpte  d*ad- 
mirables  limits  de  crayon  de  Dti  J^oAs^  et  de  Boileau* 

Qui  Patin  peu  flatteur^  m^me  quand  il  loue,  nous 
Pa  pos6  an  physique  airec  une  brasqu^ie  piquabte : 
<  M.  Arnaold  est  un  petit  homme  noir  et  laid  (1)«».  » 
II  est  Trai  qu- il  ajoute  eomme  pour  r^pfflrer :  c  C'est - 
un  des  beaux  eqprits  qui  spient  aujoiird'hui  dans  le 
ttonde. »  B9I  ^prii,  mm  \  ce  t^me,  je  le  sais ,  est  re* 
latif ;  dans  ce  qu'il  signtflepburtant  d'essentiel,  c^est^ 
&-dire  de  brilbnt  ou  de  16ger,  il  lie  va  point  k  Ar- 
nauld.  GardonS'^'ie  pour  Pasoal ,  mdme  pour  HanuMQ. 

11  n'a  M  question  jusqu'ici  que  de  la  forme  et  da 
style  de  la  Jriq^imtB  (/Mmtaiion,*  le  fond  du  liTre 
nous  est  asses  eonnud'atance  par  ce  que  nous  satoos 
da  la  doctrine  de  &ain[t«>Gyran.  II  s'agissait  d'itabtir, 
par  Fautoriti  des  PSres  et;de  la  tradition ,  la  n6eessit6 
de  la  conversion  int6rieure  avant  Pext^ieure  et  pr^« 
lablement  aux  saoremonts ,  la  veritable  rqpentanoe 
exigible  du  p6cheur  avant  la  confession ,  la  contrition 
du  ccBur  (ayec  amour  de  Dieu)  avant  rabsolution ,  la 
penitence  contrite  pratiqute  et  accomplie  avant  la 
communion.  En  maintehaht  les  sacrements,  et prS- 
cisdment  parce  qu'on  les  maintenait  plus  parfaits  et 
plus  saints ,  il  s^agissait  de  montrer  eombien  il  faut 
6tre  renou vel6  int^rieurement  d^i  pour  oser  les  abor- ' 
der,  et  eombien  il  est  sacril^e  d'y  venir  cber cher  un 
remMe  superstitieux ,  cii^^moniel  et  oomme  m6ca- 
nique ,  sans  £tre  d^ji  jplus  ou  moins  avanc6  dans  la 
(1)  Npiwm  Utfm,  k  ^ffm,  nHv^im- 


LIVRE  Bisyxi&iiE.  175 

ifwe^l^imtt  ftpiritii«Ue{l).  L'auterMdur  knfueUer 
Arnauld  se  fondait  )e  plus ,  dans  les  temps  f Scents , 
fetalt  celle  de  saiat  Charles  Borrom^e  qui  avail  restaur^ 
la  p^nitenee*  il  fiiit  de  saint  Charles  et  de  saint  Fpan«*< 
9ois  de  Sales  qn  beau  parallde ,  montrant  qu'ils  ont 
en  chagun  la  spiicialite  de  don  qui  convenait  ^  le^rs^ 
rdles  diTers,  saint  Francois  ayant  ^i6  rev^tu  de  dou- 
ceur, d'attrait  et  comme  d'angeliques  rayonis^  pour 
ramener  4  la  mSre^^lise,  des  enfants  rebelles^  et 
saint  Charles  au  conf raire  ayant  6t6  plutdt  arm6  au« 
4elu)r3  de  qualitas  incisives,  souveraines,  d'autorite 
stnsible  et  oomme  de  la  verge  de  penitence,  poorocm^ 
vertir  et  contraindre  i  Tesprit  int^rieur  des  catholi- 
qi)^  $ea)i'*idQUtr^s  et  dissip^.  J[e  veu^  citer  ua  coi^ 
dece  parallel,  qui  dement  presque  par  la  lafgenr^ 
la  fermet^  et  la  propriet6  des  termes  ce  que  je  viens 
d'all^uer  du  style  et  de  la  maniere  d'Arnauld. 

f<,Biei}  donna  de  grands  appufs  k  saint  Charles  pour  sontenir  son  grand 
dfessHn  de  la  r^fbrme  de  son  dio^^,  et  du  r^tabllasemenl'de  la  p^niteneey' 
lyil  dnx>f(  i'Mgiig^jr  iiniisi  d?  gr^iKis  o^mMt  W*  U  raiitprlM  par  si^pi-; 

'  (i)  fk  vottdrais  ftifare  bien  eomprendre  1ft  difffirenet  des  doetrfnes  ot  des' 
I^Hlies ,  par  nut  jBompi^raison  mat^elle  tr^s  exacts »  e|  f^m  manqii^r 
an  respect,  Les  directeurs  faeiles,  qui  conseillaient  la  eommunion  tons  leS: 
mois  aui  personnes  inSmes  qui  soivaieiit  les  bals  et  vivaient  de  la  tie  da' 
monde,  agissafent  taat^«fait  oomme  ee»  ibtdectM  d'tlors  qui  pefiiM^^ 
taient  a  leurs  clients  de  manger  beaucoup,  sauf  a  prendre  m^decine  tons 
les  iQoUf^  I^  P.  Swm^isonf  proc^dait  comme  ?4gon.  Arnaold  et  les  Jap- 
i^HU^  arajant  du  Aacrem^ot  nn^  i46t  pjnf  banU?;  ilf  t  tpyaient  a«tr«| 
^ptm  go'tti  mni^  cpnrai^tf  ua  e:y)4di«Bt  m^dicUial  p^riodique,  poqit 
entiteteiur  vaU)o  que  vj|U1«  une  ftme;  i\^  y  voyaient  ane  nourriture  in*^ 
t^gre,  qo'il  faUait  d^4  ^lr«  m^i  wi  pour  supporter,  U  Corp*  ^t  h  S^n^, 
toot  divins  A  Tusage  des  Tiyants.  Je  ne  voudrais  pas  nier  pourtant  qu'il 
n'y  etlt  de  Texc^  aniii  dam  lew  point  de  vue  et  lenr  pratiqua,  c'cst  H,  je 
le  sals ,  Fopinion  m^rie  de  plusieurs  cathoUques  (ris  ^lairds.  ^ 

(^)  Hoioai  pooiiapt  eo  not  eran^  Hi^M  trois  fois  Mn«  n^sit^  et 
sans'beauU. 


.'^ 


nnUeC pAr MiilUte dani ritaUe;  p«r  m  amis dalii  U  Cour dilioiii«: 
par  son  iUostre  naissanca  parml  les  hoimfttei  gens  da  monde ;  par  sa 
dignity  de  Cardinal ,  de  neyen  d*aii  Pape,  et  de  ligat  da  8aini>Si6ge, 
parini  les  eccl^tastiqaes  et  les  princes;  par  ses  grandes  riehesses ,  instni- 
raents  de  m  grandes  eharlMs,  parml  les  paanes;  par  sa  liaatt  pHU, 
parmi  les  bons ;  par  ses  humilfalions  et  tei  aost^rit^s  merreillenses^  parml 
les  prehears.  II  lai  donna  pour  cela  nn  yisage  yfoirable,  pleln  de  respect 
et  de  majesty  (i) ;  one  sagesse  et  nne  condaite  capables  de  gonyemer  toate 
FEgllse  comme  ii  ayait  Mi  sons  le  pontifical  de  son  oncle  (S) ;  nne  ma- 
gnanimity de  grand  seignenr  et  de  grand  Saint ,  ponr  ne  point  craindre 
les  menaces  des  gonyemeurs  yiolents ,  les  assassinats  des  moines  dtees- 
pdrte,  les  ealomnies  des  eccl^siastiqaes  rebelles»  te  refiroidlssement  da 
Pape  et  des  Gardhianx  tromp^  et  aarpris;  one  force  d'esprit  extraordi- 
naire pour  entreprendre  de  grandes  cboses ;  nne  Constance  immobile  poar 
les  exicuter  et  lesacheyer;  une  charit6  ardente  et  g^nfreose,  ponr  mar- 
cher sans  erainte  parmi  la  paste,  parml  les  torrents ;  one  ylgnenr  de  corps 
infatlgabie  poor  yisiter  incessamment  son  diocese  et  supporter  ses  morti- 
fications ;  nne  hnmilitd  de  Penitent  public  ponr  confondre  Timpinltence 
pnbliqne  (5) ;...  et  enfin  ioutes  les  qnalit^s  diyines  et  h^roTqoes  n^ees^ 
saires  k  nn  Ey^qne  ponr  xtformer  les  d^rdres  d'one  Eglise,  et  poor 
abolir  cet  abas  si  deplorable  des  confessions  Imparfaites,  des  absolntlons 
pr^cipit^esy  des  satisfactions  yaines,  et  des  communions  sacrileges. » 

Par  tout  ce  qu'il  dit  Ik  des  qualit^s  h^roiques  et  infa- 
tigables  de  saint  Charles  et  de  cette  magnanimiti  intr^ 
pide,  Arnauld  abonde  magnifiquement  dans  son  s^is^ 
et  confesse  son  propre  id^l;  sans  le  savoir,  il  se  peint 
lui-m6me.  Mais  laissons^le  ajouter,  a  propos  de  saint 
Francois,  quelques  traits  plusadoucis,  presqued^li- 
cats )  qui  vont  presque  une  ou  deux  fois  k  la  nuance : 

tt  £t  parc6  qna  Dlea  destinoit  H.  de  Gen^ya  A  la  eonyarsloli  des  hM-* 
tiqnes »  ainsi  qoe  M.  le  cardinal  Ba  Perron  le  reconnoissolt  ayec  tout  le 
monde,  en  disant  soayent  qa*il  poayoit  bien  conyaiticre  les  hMtiqnes* 
mais  qne  c*etoit  k  M.  de  Geniye  k  les  persuader  et  k  les  conyertir,  Dieu 
lai  donna  nne  doncear  incomparable,  absolnment  nteessaire  pour  adoadr 

(1)  Redondance  qa*on  ne  se  serait  pas  permise  plus  tard, 

(2)  Pie  IV  (Ange  de  Medicis}. 

(S)  Arnauld  ipnise  on  deyeloppement  quatd  il  la  tient|  U  yktlM  iu 
tottr  loi  manque ;  ii  n'en  seat  pas  le  besoin. 


raigMW.dA  rli^Mi  et  pour  utAifkin  r««prit  en  toiicblfel  teitttr;  one 
adresse  non  commuDO  pour  d^truire  Jean  faiuseft  opinloos;  ime  icieii^ 
plus  de  la  grAce  qae  de  T^tade,  pour  parler  hautement  des  myst^res  de  la 
foi ;  ua  disconrs  plein  d'attraita  et  d'une  Eloquence  sauite ;  on  air  depl6t6 
et  de  divotion  dans  ses  gestea,  dans  ses  paroles,  dans  ses  tolls;  on  visaya 
agr^le>  eapabtt  de  danner  de  i'amour  aux  plus  barbaru;  nne  pureU  an- 
g^Iique  9  qui  jetcit  eomme  de$  rayons  de  son  Ame  sur  son  corps ;  une  humiliU 
profimde,  opposes  d  torgueii  de  fltirisie,  oi  ume  humilUe  grave,  oppe^ie  d 
sss  mipris ;  et  enfin  une  tendresse  aroonreuse  et  patiente>  et  des  entraiUea 
f raiment  patemelles ,  pour  embrasser  arec  des  mouvements  de  piM  ceoK 
qui  oni  sne6  l*Mr^ie  arec  le  lait ,  et  dont  les  p^res  ont  M  lea  par- 
ricides, pour  surmonter  pea  k  pen  l*opiniAttet6  de  lenr  erreor,  et  pear 
attendre  du  Ciel  le  fruit  quelquefols  lent  et  tardif  des  semencea  dimes 
qu'il  avoit  jetto. » 

11  n'y  avait  certainement^  k  eette  date  de  1613 , 
que  tres  peu  de  pages  de  ce  ton  et  de  ce  nombre  en 
prose  fran^aise ,  je  veux  dire  dans  le  fran^ais  mo- 
derne  d'aprSs  Balzac  et  Yaugelas ,  qui  allait  devenir 
celui  du  siecle. 

Ge  genre  d'agr^ment  s'en  m61ant ,  le  coup  porta 
auBsitdt;  le  vceu  de  M.  de  Saint-Cyran  fut  t^rifi^; 
Arnauld,  selon  I'institution  du  maltre,  se  trouva 
d'emblee  reconnu  le  premier  d^fenseur  de  la  v6rit6 
et  son  avocat-g^n^ral  centre  tous  venants.  Ce  n'^tait 
plus  comme  pour  VAurilius,  dix  ann^es  auparavant, 
un  pur  succ^  de  theologien ;  nous  approchons  des 
ProvineialeS:;  les  gens  du  monde ,  les  gens  d'6p^e ,  les 
femmessp^cialement  (le P.  Petau  s'en  plaint ),  lisaient 
le  livre  et  etaient  touch^es.  L'accroissement  des  soli- 
taires de  Port-Royal  date  de  \i. 

De  leur  cdte,  les  jesuites,  blesses  moinis  encore 
dans  leur  doctrine  que  dans  la  personne  du  P.  Ses- 
maisons,  ne  furent  pas  en  retard  d'emportement  et 
dcyvengeance.  Un  P,  Nouel,  d6s  le  dernier  dimanche 
^S^Hi ,  ddQS  la  chapelle  de  la  maison  {Nrofesse  de 

If.  12 


478  «  P0RT-R0Y4I'* 

Saint-Louis  (rue  Saint^Autoine) ,  se  mit  A  dino&oer 

en  chbire  Touvrage  qui  6tait  k  peine  en  circulation  ^ 
etk  signaler  les  ^oi'-di^ant  r^formateurs :  t  Ge  sont, 
•'teriait«*il^  des  personnes  particulieres^  gens  incon-^ 
nus,  qui  font  comme  Calvin,  lequel,  avant  que  de 
r^pandre  ouvsrtenient  son  venin ,  demeura  quelque 
temps  cach^  dans  des  grottes  qui  sont  aupris  de  Bout- 
gesjf  ouf4i  iti*  »  Et  les  qualifications  de  p^nfas^tgiie^ 
mAoMhofiq^,  faiHulffutfj  de  tearpton  «#  Mrpsnt  oiymnt 
tme  langut  A  troh  pointer  y  aiguisaient  le  tout.  Ce 
Pere  avait  profess6  la  rhetorique  pr6c6demment,  et 
son.  ^loqu^no^  s'ofi  ressentait.  Le  fond  du  reprocbe 
4lait  qu'oo  voulait  rendre  les  autels  d^erts  et  la  sainte 
taUe  inacoessibl^ »  sous  pr^texte  de  les  honorer,  et 
qu'iJ  J  atait  partie  li^  (le  mot  est  pen  el6gant)  ds 
couper  les  vivres  aux  fidiles. 

Cqs  jicirmons  du  P*  Nouet ,  partis  du  centre  mfinie 
et  du  queriiejr«f;^n6ral  de  la  Soci^t6 »  firent  vacarme : 
ils  remplirent  tout  saptemhre  et  tout  octobre ,  huit 
dimanclies  cQpj^uti^  :  tant  de  yiolenoe  ne  s'e^p)i<o 
quait  p9js.  M  marshal  de  Yitri ,  qui  ;  assistait  an 
debut,  dit  tout  haut  m  sortant,  «  qu'il  falLoit  qu'il 
y  eOit  anguiUe  sous  rocbe ,  et  que  les  bons  P^res  ne 
s'echauffoient  pas  d'ordinaire  si  fort  pour  te  pur  sei^ 
\ice  de  Dieu.  *  jL'&rcbevdque  de  Tours ,  Le  Boutbil-* 
lier  ( ancle  de  M.  de  Chavigny  et  de  Fabb^  de  Ranc^), 
present  k  Tun  de  ces  sermons ,  et  Tun  des  approba- 
teurs  du  livre  d'Aroauld,  fut  encore  plus  surpris; 
car  c'^a^t  le  Jf.  Nouet  en  personne  qui,  quelques 
Vioi/^  ^^p$^vant9  et  apres  lecture,  avait  r^dig(§  Tap-* 
probation  en  la^in  et  en  fran^ais  sign^e  du  prelat.  tt 
y  avait  en  tite  de  la  premiere  Edition  les  approbatiajk 


LIVRE    DEUXliME.  179 

imprim^es  de  seize  ev^ues  on  archev^ques ,  et  de 

viDgt  do^etirsde  Sorbonne;  ces  personnages  avaie&t 

leur  part  dans  Tinjure.  Assemble  alors  pour  d'autr es 

ttffiures  aupr6s  4u  cardinal  Mazarin ,  les  6v^ues  se 

pbigairent  du  scandale  et  demanddretit  satisfaction. 

Le38  no^^iabre,  le  pauvre  P^e  Nouet,  t^te  nue  et 

k  gena«x ,  assist^  de  quatre  Pires  de  son  ordre ,  dut 

signer  un  acte  de  d^saveu,  et  ne  put  s'emp6cher  de 

r^ndre  qiielques  larmes  :  «  humiliation  involon- 

taire,  qni  ^oit  infiniment  at^dessaus  des  exc^  de  cd 

jtemie,  »  nous  dit  le  docteur  Hermant  qui  aurait 

voulu  je  ne  sais  quoi  (i). 

Le  savant  et  respectable  P6re  Petau  qui ,  pour  r6- 
par^  Tincartade  du  P.  Mouet,  se  mit  aussitdt  k  6crire 
an  gros  Kvre  (2)  contre  celui  d' Arnauld ,  commencie 
ImiHEndme  i^n  premier  chapitre  en  rappelant  c«ftte 
iXHitume  d*une  ancienne  cit^  d'ltalie,  selon  laquelle 
tout  partieulier  qui  voulait  proposer  une  nouveaut6 
devait  paraltre  en  public  la  carde  au  col,  aitacMe  d'un 
nmidcmdantj  de  telle  sorteque,  si  sa  nouveaut^  n'a- 
gr^it,  il  fM  incontinent  itrangU : «  Gette  fagon ,  ajoute 
Fexcellent  Denys  Petau  qui  pense  ji  Arnauld,  pourra 
semblw  un  peu  trop  rigoureuse,  mais  Tintention  en 
^oit  louable,  voire  elle  est  n^cessaire..*  »  Prenons 
garde !  sommes-nous  done  dev^nus  dans  nos  que* 
reUes  beaucoup  plus  elements  que  ces  dignes  hommes 
d^autrefoist  Je  vols  surtout  en  eux  plus  de  mauvais 
go&t. 

Le  P.  Petau ,  ce  profond  auteur  de  la  Doctrine  des 
Temps  et  des  Vogmes  tlUologiques  j  etait  peu  babitiii 

'<!)  fl«if^>«  (roaniiflclriCe)  du  JanUnisiM,  Ut*  HI,  chap.  IV. 
(2)  De  ia  Penitence  pubCtque  (1644). 


d80  PORT-ROYAL* 

u  se  produire  en  franQais;  il  ne  s'y  aventurait  qu^a 
son  corps  defendant ,  et  cela  saute  aux  yeux ;  on  se 
retrouve  avec  lui  d'un  bon  quart  de  siecle  en  arriere 
du  fran^ais^  d'Arnauld.  «  Il  seroit  marrij  dit-il  tout 
d'abord,  de  le  bldmer  d'autre  faute  que  d'un  erreiir 
d'entendement.  »  li  montre  toutefois  que  Udit  sieur 
Amauld  use  de  finesse  et  baiUe  le  change.  Puis  vien-* 
nent  des  comparaisons  emprunt^s  k  i'alcbimie,  k  la 
sorcellerie  (4).  Ce  qui  frappe  dans  cette  discussion 
poudreuse  autour  de  la  Friquenie  Communion^  c'est 
combien  ce  li vre  gagne  a  la  confrontation  de  tons  tses 
autres  styles  mal  sains  ou  surannds,  combien  il  se  d6ta- 
che  par  sa  clarte,  par  sa  rectitude  de  parole  :  on  com- 
prend  veritablement  alors  lesucc^s  (2).  Le  predicateur 
Hersent  eut  Fid^e  de  se  pr^enter  comme  mediateur 
entre  les  disputants  :  que  va-t-il  dire  dans  sa  Dedi- 
cace  au  cardinal  Mazarin  ?  «  II  est  quelquefois  n^ces- 
saire  en  ces  rencontres  qu'il  intervienne  un  Mercure^ 
je  veux  dire  un  esprit  ouvert,  tranquille,  facile  et  des- 
interess^...  »  Mereurek  propos  de  I'Eucharistie !  — 
Ce  fut  bien  pis  quand  TevSque  de  Lavaur,  Abra  de 

(1)  «  Comme  il  se  treure  des  corps  qui  ont  qaelqne  malignity  cach^, 
et  qui  poussent  au-dehora  des  qualil^s  nuisibles  :  et  dit-on  qa'll  est  des 
yeux  a  doable  pranelle,  dont  les  regards  sout  dommageables  et  eusor- 
cellent  ceox  qa*il^  ont  envisage.  Or  qa*il  en  soit  de  mesme  de  ce  lirre , 
nous  en  avons  de  fortes  preuves...  »  (Llv.  I,  chap.  I.) 

(2)  Par  exemple/pour  cUer  qaelques  chiCTres,  quatre  Editions  forent 
enlev^es  en  moins  de  six  mois ,  et  suivies,  d'ann^e  en  ann^e ,  d'une  mul- 
titude d'autres.  La  premiere  notamment  8*6tait  ^coul^e  en  moins  de 
quinze  jours ,  et  Ton  avait  pu  commencer  par  la  derni^re  feuille ,  dont  la 
forme  n*^(ait  pas  encore  rompue,  le  tirage  d*une  seconde  Edition ;  celle-ci 
mdme  fut  en  vente  et  affich^e  a  la  porte  des  J^suites  avant  que  le  Pere 
Moaet  eikt  fini  ses  sermons :  ee  qui  t'etonna ,  ly'onte  malicieusement  le 
doux  Lancelot ,  a  qui  Ton  doit  ce  detail.  Lancelot  itait  tres  asflidu  h  ey 
sermons  du  P.  Nouet ,  et  il  y  prenai^  des  notes. 


LITRE    DEUXltlME.  181 

Raconis,  s'en  m^la,  personnage  un  peu  follet,  mystifie 
autrefois  et  mitre  par  Richelieu ,  etrille  d'importance 
alors  par  les  Jansenistes :  il  alia  inftme  en  mourir, 
dit-on,  sous  le  coup,  en  son  chateau  de  Raconis  (1646). 
fioileau,  depuis,  I'a  niche  dans  un  vers  (1).  Une  ac- 
cusation piquait  surtout  le  pr^lat  de  cour,  dans  les 
r^ponses  qxiMl  s^attira :  on  lui  reprochait  d'ayoir  le 
styU  de  la  classe^  et  non  celui  du  graild  monde.  Ra- 
conis d^dia  sa  r^piique ,  intitulee  Brive  Anatomie  du 
Uhelle...,  au  prince  de  Gonde,  comme  au  g^neralis- 
sime  du  parti.  Ce  prince,  en  effet,  avait  lanc6  en  1644 
des  EemarqiAes  ehr^Hennes  et  catholiques  sur  le  livre  de 
la  Friquente  Communion;  k  la  verite  son  nom  ne  se 
trouYait  pas  en  tftte ,  mais  il  etait  dit  dans  le  titre 
que  Fecrit  etait  imprim^  par  eommandement.  On  de- 
vina ;  persohne  de  Port-Royal  ne  repondit  i  I'adver- 
saire  ser^nissime.  Ses  illustres  enfants,  madame  de 
L6ngue\ille  et  le  prince  de  Conti,  se  chargeront  bien- 
t6t  des  excuses  et  de  la  ran^on. 

II  nous  faut  sortir  de  cette  m^l^e.  Les  j6suites,  battus 
dans  la  forme  /avaient  ressaisi  sous  main  leurs  avan- 
tages.  Au  plus  fort  de  la  controverse  qu'excitait  le 
livre  d'Arnauld  (mars  1644),  ils  parvinrent  k  circon- 
venir  assez  la  Reine-R6gente  et  le  cardinal  Mazarin , 

(I)  '  Alain  toosse  et  «e  Mve ;  Alain,  ce  uvant  liomine ,  . 
Qui  de  Baany  vingl  fois  a  In  toate  la  SomBie , 
Qni.po^Me  Ab^li ,  qui  tait  tout  JRaeonif...  (Lutrin,  ehant  lY.) 

Voir  anssi ,  an  tome  lY  de  Tallemant ,  rhistoriette  :  CEsprU  de  Mont- 
martre  et  Raconis,  —  Raconis,  n^  de  parents  calvinistes ,  s*6lait  convert! 
de  bonne  heure;  pr^chant  nn  jonr,  k  ses  debuts,  dans  T^glise  paroissiale 
de  Saint- Jacques  4  Paris ,  il  lui  6chappa  de  dire  quUl  benissait  DUu  de  ce 
qu*Ue$piraU  d*£lrc  tauve,  bicn  que  son  pire  et  son  grand- perefussent  damnis; 
ce  qui  tira  du  cardinal  Du  Perron  ce  mot  pour  tout  horoscope :  «  Q*est  up 
jeane  dtoamean  qni  a  mangd  dela  eigne ,  la  t£te  lui  tourne.  p 


182  PORT-aOYAL. 

pour  que  I'ordre  fOit  douni  h  Tauteuv  d'aller  k  Hoiof 
d^fendre  son  outrage  devant  le  tribunal  da  I'laqui-* 
sition.  Ma^ariu ,  en  c^ant  li-dessus,  n'avait  poui? 
huX  que  de  doniiier  gage  k  la  Soci^t^  et  d'en  tirer  den 
service^  au  d^but  de  $on  mioint^re;  le  chanc^U^ 
Seguier  y  me^^i,  plus  d'a«imQ«it6.  €e  procS^  son-- 
4ain ,  auquel  on  e6t  youlu  soumeUre  et  comme  de« 
porter  Arnauld,  a^ait  surtout  pour  pr^texte  thdo- 
kgique  une  pbrase  que  M.  de  Barcos  avait  asse^ 
maladroitement  jeti^  dans  la  Preface  du  livre,  ^h 
revoyant,  et  ouiletaitdit  de  saint  Pierre  et  de  saint 
Paul  qu'ils  6taient  deux  chefs  de  VEglise  qui  n'ei^  fwnt 
Sfu'un.  U  s'agissait  d'expliquer  cette  piropositioq ,  qui 
a  fini  en  effet  par  6tre  isolement  cen$ur^e.  Li'Uiuver* 
site  et  la  Sorbonne  en  particulier,  le  Parlement  aussi, 
tQutes  les  puissances  gallicanes,  s'emurent  k  c^tte 
id^e  d'expedier  Arnauldi  Rome,  et  y  ^lev^ept  ohSf* 
tacle.  Le  Gardiaal-Ministre,  au  bruit  qu'oa  w  fit| 
s^excusa  sur  ce  qu'^tant  Stranger,  il  ne  pouvait  savair 
encore  tons  les  usages  du  royaume,  et  il  renvoya  au 
Gjiancelier  (1).  A  ne  cpnsulter  que  le  jeune  dooleur 
Itti-mftme,  naif,  ardent  autant  que  v^ridique,  il  serait 
ajl^  droit  sur  T^cueil  yolontiers  :  il  se  voyait  d^ji  efi 
Hoe  devant  ces  juges  de  ria^uisitioa  (le  n^ot  k  Rqq^ 

(1)^  Dans  les  Mteoii«s  d'Omer  TaloB ,  k  ranii^  1644,  an  peat  Hre  le 
narr6  trts  circonsUmeM  de  eetto  aMfe>  qal  m  diflskm  danf  le  Parle- 
meiit »  mU  aiuL  prises  Messievvs  de  la  ftrand'Ckamlir*  ei  M«asiean  des 
Enqn^tes ,  et  entrava  Texercice  de  la  jaitice  darant  un  mqis.  On  y  yoit  4 
((Qel  point  les  prMicateors  s'^talent  dlversement  ichaafF&s  an  sojei  da 
line  d'Arnaald,  dedanM  e<  Mors  Paris,  dans  les  sermons  de  cardme  de 
eetteannte  1644;  qa'4  Toalonse  et  k  Amiens  lis  avaient  partag6  t^prit 
des  peupies;  qne  dans  Amiens  en  particuller,  I'on  avait  pensi  en  venSr  au» 
mains  et  se  eawionner  sur  ta  diversUi  de  ces  opinions.  Vtk  yi^OX  leyain  restalt 

encore  partoat  des  aermou^  8f6<)^t^i9!^  4^  ^  I'iQ^C!* 


LIVM    HEUlLitHE.  IS9 

^it  plos  terrible  que  la  ehose),  fbudroyam  on  Mai«^ 
rant  sea  advertairda,  et  reoonqii^raiit  left  ateiitoiirs 
du  SaiM«Sldge  k  Teftprit  d'anti^oe  v4rili^.  Ce  F6le  gd« 
n^reux  et  tb^ologiquement  cbevaleresque  In)  acmriait 
ainai  qu'k  quelques-^una  de  sea  araiaj  pluaieiira  per- 
so&oes  du  moiide^  qui^  aur  cette  nouveile^  accau- 
rarent  le  complimeater  k  Port-Royal  ^  tDadame  de 
Longueville,  qui  j  parut  Gommelea  autr«Kd)  Men  que 
a^r6e  encore  de  sa  conlrersion  par  toute  )a  Proode^ 
M.  de  ChavigAy^  Mi  Bignon,  M.  d^AndiHy  Ini'^mt^me^ 
lea  una  par  id^e  de  (^f6renee  ^  iea  autres  par  M^ 
d'eclat ,  y  pencbaient  et  eonseUlaient  rentr€|>riae  i 
«  Oui,  il  fatloit,  a'eeriait^oH,  il  fattoit  aller  k  RoMede« 
feodre  bautement  la  t^rite;  on  m  rmmdtdU  ghriM^j 
fi  apres  cela  les  ennemis  n'aurotent  plna  rien  k  dire,  n^ 
Noua  a^ona  eu  de  no^  jours  cMime  un  echo  de  ces 
paroles;  nous  avons  i^u  se  tent^  une  pareille  esp^* 
^tion  pour  Rome  :  on  sait  k  quel  bruyant  s^ufrage 
elle  a  about! .  —  L'ordre  de  depart  accordait  unejse^ 
maine  pour  se  preparer;  Arnauld,  malgrS  tout,  aflait 
se  mettre  en  route ,  avee  tin  cortege  de  do^teurs ; 
toais  M.  de  Bardod,  qui,  a  titre  d'auteur  de  k  pbrase 
tnalencontreuse ,  se  trouvait  son  ooaceu96^  et  detail 
ifrtre  du  toy  age,  M.  de  Bareos ,  plus  atisd  k  la  fois  et 
moina  curteux  de  I'^cslal ,  averti  d^ailleurs,  asisure  po^ 
sltitement  Lancelot ,  de  desseias  tr^  suspedts  eonfhe 
eux ,  lui  fit  dire  au  dernier  momeut  qu'il  le  prialt 
d'agir,  ainsi  que  les  amis  et  auxiliaires ,  k  leur  eon- 
tenance;  que  pour  lui,  il  atait  prta  d'autrea  meaures : 
etli-dessus  il  s'absenta  (1).  Arnauld  erut  alors  pru- 
dent de  I'imiter;  il  se  d^roba  aussi  par  la  retraite, 

(i;  G'est  cbez  la  princesse  de  €rflMeiil<pw  m  eieHaf  ll<  ^  Sttcdi. 


184  POBT-ROYAL. 

non  fians  avoir  6crit  une  belle  lettr6  d'excuses  &  la 
Reine ,  et  il  trouva  successivement  refuge  chez  pki- 
sieurs  amis,  d  ecuDertj  disait-il,  sous  V ombre  des  ailes 
de  Dieu  (1). 

Ainsi  comment  pour  lui  cette  vie  de  labeur  et  de 
combat  dans  la  fuite,  dans  la  persecution,  cette 
guerre  de  plume  du  fond  des  asiles.  Depuis  ce  mois 
de  mars  1644,  il  va  6viter  de  se  montrer  durant 
plusieurs  ann^s.  On  le  retrouve  dans  un  demi-jour 
au  monast^re  des  Champs ,  en  1648.  II  s'^ltpse  de 
Bouveau  en  1656 ,  pour  ne  reparattre  qu'i  la  paix  de 
FEglise  en  1668.  Apres  un  lumineux  inten^le ,  il 
s'^vanouit  encore  en  1679,  pour  rester  invisible  jus- 
qu!k  rheure  de  sa  mort  en  1694;  et  sa  tombe  elle- 
m6me  fuit  les  regards.  Voili ,  de  compte  fait,  trente 
et  un  ans  caches  sw  cinquante,  durant  lesquels 
pourtant  il  n'est  bruit  que  de  lui.  11  grandissait  sin- 
gulierement  dans  les  imaginations  par  ce  melange 
d'^lat  et  de  mystere. 

Au  moment  de  s'ensevelir  dans  la  retraite,  il  lan- 
$ait  centre  la  nu6e  d'tn-quarto  soulevesa  son  sujet, 
le  livre  de  la  Tradition  de  VEgUse  sur  la  penit^ice 
et  la  communion,  lequel  n*est  gu6re  qu'un  tissu  des 
textes  des  Peres,  traduits  par  M.  Le  Mattre,  mais 
dont  la  preface ,  de  sa  fa^on,  qui  forme  tout  un  ou- 
vr9ge ,  ripostait  avec  force  au  P.  Petau  et  arrachait , 
si  Ton  s*en  souvient,  de  si  grandes  admirations  k 
Balzac  (2). 

(1)  G'est  partiealiirement  ctaezM.  Hamelin,  contr^lear  des  pontset 
cliaii8t4e«,  qa'il  demenra  durant  cm  aiinte.  Ce  digne  h6te  qnitta  cipr^ 
son  qnartier  trop  en  vae  et  prit  maison  an  faabourg  Saint-Marceau>  afn 
tTy  gwdtr  plut  s&rmMnt  am  tr^tor. 

(9)  An  cli^pitre  YOI  4e  ce  livre ,  p.  95, 


LIYRE   OBUXltJIE.  189 

line  eenrare  restait  k  craindre  du  cdt^  de  I'lnqui- 
sition  romaine,  si  personne  n'y  appuyait  Touvrage 
defi^re  et  inculp6  par  les  J^uites.  Les  Ev^ques  ap- 
probateurs  y  ayiserent;  leur  nombre  s'etait  encore 
accru  depuis  la  premiere  edition »  et  allait  jusqu'a 
Yingt ;  ils  diput^ent  k  Rome  en  1645 »  comme  leur 
procureur  en  titre  et  comme  avocat  officiel  du  livre , 
M.  Bourgeois,  docteur  de  Sorbonne,  et  celui*ci 
reussit  a  le  &ire  absoudre  par  le  Saint-Office,  sans 
pouvoir  rapporter  toutefois  de  temoignage  ecrit,  ce 
qui  eAt  6te  contre  les  formes  du  tribunal.  H  a  laisse 
de  son  voyage  une  modeste  et  judicieuse  relation. 
Parmi  les  appuis  et  protecteurs  qu'il  trouva  dans  le 
monde  romain,  c'est  justice  k  nous  de  mentionner 
le  cardinal  de  Lugo,  qui,  bien  que  j^suile  et  Tun  des 
Censeurs  de  TAugustind'Ypres,  se  pronon^a  haute- 
ment  pour  Touvrage  d' Arnauld ,  et  qui  mSme  avait 
appris  le  frauQais  tout  expres  pour  Stre  en  etat  de 
le  lire. 

Ainsi,  chose  remarquable!  nous  aboutissons  pour 
ce  liyre  de  la  Priquente  Communion  k  un  r^ultat  k 
peu  pr^s-nnverse  de  celui  que  nous  avons  obtenu 
pour  le  livre  de  Jans^nius.  Dans  Taffaire  speculative 
de  ia  Gr4ce,  le  Jansinisme  fut  battu  et  condamn^; 
dans  Taffaire  pratique  de  la  penitence  qui  concernait 
la  discipline  et  touchait  la  morale,  il  s'en  tira  avec 
plus  d'honneur  et  de  fruit.  Quant  au  fond  m6me, 
les  doctrines  exprim^es  dans  la  Friquente  Communion 
s'accridit^rent  en  peu  de  temps  chez  lous  ceux  qui 
prenaient  le  christianisme  au  serieux ,  et  qui  sou- 
wnt,  d'aiUeurs,  ne  gardaient  pas  moins  leurs  pr^- 
vcntions  contre  Ife  Japs^nisme;  elle^  deyinrent ,  daqs 


1S6  IPORT-ROYAL. 

h  belle  maiti6  du  sidcle,  la  r^le  g^6rale  et  appli- 
quie.  VkssernhMe  du  clerg6  de  4657  faisait  r^im* 
primer  k  sea  fraia  et  r^pandre  par  tout  dans  les  dio« 
edaes  les  Instructions  de  saint  Charges.  «  Ge  qui  est 
certain ,  dcrivait  Arnauld  en  1686 ,  e'eat  que  les  plua 
cM^bres  pr^dicateurs ,  mdme  j^auitea,  se  font  hon* 
neur  maintenant  de  \onet  en  chaire  le  d^lai  de  Fab- 
aolution  pour  lea  p^chea  mortela  d'babitude,.*.  et 
plusieurs  autres  cas^  et  qu'il  n'y  en  a  plus  qui  osent 
parler  contre.  »  Bourdaloue  en  particulier,  le  frfua 
aolide,  le  plua  scrupuleux,  le  plus  jnminUte  des  j^^ 
suites )  et  de  qui  Ton  a  pu  dire  que  c'^tait  Nice^ 
^qumt  (1);  lui  que  Boileau  asaocfait  et  subordonnait 
ji  la  fois  si  d^ieatement  a  son  amiti^  pour  le  grand 
Arnauld  en  ces  nobles  vers  : 


Enfin,  apreg  Arnaald,  ce  fat  Tillastre 
Que  f  admirai  le  ploB  et  qui  m^aima  le 


en  France 
mieux; 


Bourdaloue,  dans  un  endroit  m6me  de  ses  pensees 
ou,  il  croit  devoir  se  separer  de  ia  doctrine  reputee 
jans^niste  en  la  forcant  un  pc^u  et  la  grossissant  pour 
la  mieux  refuter,  —  dans  le  c^lebre  cbapiltro  aur  I# 
f$tit  »ombre  dei  Etu$^  —  s'^rie  : 

«  Non ,  certes ,  11  ne  s*agit  point  seulement  de  les  recevoir,  ces  sacre- 
meiiCi  f i  Mints  en  eax-m6mes  et  si  salataires,  mais  H  ftiut  les  reeevoir  sakt- 
itment,  e'est-A-dire^  qu'il  fiiut  les  reeevoir  avee  une  veritable  coaversWn 
de  cCBur,  et  yoi\k  le  point  de  la  difficulty.  Je  n*entreprendroi9  pas  d*ap- 
profondir  ce  terrible  mystdre ,  et  J'en  laisserois  k  Dieu  le  jugement.  Hais, 
tfo  reite,  n'ignorant  pas  A  quo!  se  rMaisent  la  plaparl  de  ces  eon- 
Tersions  de  la  mort ,  de  ces  conversions  pr^dpittes ,  de  cea  eeaversions 
eommenc^y  ex^cnt^es^  consommes  dans  i*espace  de  qnelques  moments 

(i)  Madame  Gonrael  dliait,  il  est  tral : «  Le  P.  Boavdalone  inrCtit  davs 
la  ctaire»  mais  dans  le  confessionnal  il  donne  4  bon  compte.  9  Ge  soot 
14  de  ces  mots  spfaritaels  qui  nt  pronyent  rien. 


LIVRE   DEUXliME.  187 

vk  Ton  ne  coniiolt  plos  gn^  ce  qoe  Too  fait ;  de  ees  eonven ioni  qui 
seroient  aoUDt  de  miracles,  si  c'itoient  de  bonnes  et  de  yraies  conter- 
•iona;  et  aaeliant  oombien  il  7  entra  sonrent  de  politique,  de  sagesse 
moBdaine ,  de  cMmonie,  de  respect  bninain ,  de  complaisance  poor  des 
amis  oa  des  parents,  de  crainte  senrile  et  toate  natarelle ,  de  demi-ehrU- 
iumitmt ,  je  m'en  tiendrois  ao  sentiment  de  saint  Angnstin ,  on  plnt6t  4 
eelai  de  tons  les  Pires ,  et  je  diroite^  g^tal  ^u'U  ui  bm  4  eraindre  qus 
la  finiience  it  an  mouranif  qui  n*§»i  pimUmU  qu'd  ta  mart,  ne  m$ure  mfge 
lui,  et  que  ee  ne  toit  une  piniienee  r^prouvie, » 

Or,  je  ie  demande,  que  disait  autre  chose  M.  de 
Saint-Cyran  4  saint  YinceM  de  PBid ,  qui  pourtam  f 
k  ce  qtt'il  paratt ,  s'en  choqdait  comme  d*uA  dchec 
porte  k  TeflScace  des  sacremeats?  que  aentait  autre 
dnme  M.  Le  Biaitre,  &tk  entendftul  M.  <fe  Sahit-Gyran 
e&  pridre  prds  du  lit  de  mort  de  ms^^dncie  d'An^illy? 
que  faisait  Arnauld  enfin ,  dans  le  livre  de  la  Fri^ 
quefUe  Communion^  sinon  de  ruiner  la  suflSsance  de 
ce  demi'christianisme  de  bien  des  confreres  de  Bour- 
daloue?  Bourdaloue,  Bossuet,  Massillon,  sont  done, 
sur  r article  de  la  penitence,  des  disciples,  certaine- 
inent  de  saint  Paul  et  des  P^tes,  mais  aussi  du  grand 
Arnauld,  qui  le  premier  en  routrit  le  canal  dans  le 
sidcle,  et  en  remit  en  circttlation  les  maximes. 

Kais  il  arriva  alora  ce  qui  ie  voit  le  plus  souvent : 
tout  en  gagnant  par  le  fond ,  Arnauld  ne  triompha 
point  ^galement  par  I'apparence ;  ses  maximes ,  ses 
prescriptions  prSvalurent ,  mais  Tidie  qu'il  les  atait 
lui^mdme  pouss^es  k  outranee ,  demeura. 


XIII 


Peniier  temps  de  Bf .  de  StinM!!yrAn.  ^  Son  eorrage  eontre  le  GaWI- 
,  nisme.  —  Port-Aoyal  en  face  des  pro(estanU.  —  llort  de  Louis  XIII. 
—  Port-Royal  k  regard  des  rois.  —  Theologie  famUUre  de  M.  de  Saint- 
Cyran ;  derni^res  tracasseries.  —  Sa  sentence  sur  les  faibles.  —  Sa 
mort«— Son  enterrementp  -^  Madame  Marie  de  Gonzagne. —Madame 
de  Sabl6.  —  M.  de  Barcos,  abM  de  Salnt-Cyran ;  —  liiritier  et  disciple 
direof.  —  Son  portrait. 


Nous  avoDS  quelque  peu  anlicipe  sur  Teiidrpit /du 
recit  qui  nous  reported  la  sortie  de  prison  dell,  de 
Saint-Cyran  :  il  s'agit  d'assister  aux  derniers  mois 
de  ce  grand  homme,  et  d$  reprendre  rhistoire  de 
son  ceuvre  dans  la  personne  des  religieuses  et  des 
solitaires. 

A  peine  rendu  a  la  libre  action ,  et  les,  premieres 
effusions  passees,  M.  de  Saint-Gyran  s'etait  remis  a 
sa  vie  enferni6e  et  saintement  studieuse.  Son  soin  le 
plus  press6  ful  d'implorer,  d'interroger  la  volont6  de 
Dieu  sur  le  genre  de  travail  auquel  il  aurait  k  s'ap- 
pliquer  d'abord.  Il  fit  dire  des  prieres  pour  cela  a 
Port-Koyal  et  en  demanda  pres  de  toutes  les  per- 
sonnes  amies  dont  il  savait  la  piete.  U  envoya  mSme  a 


POltT-tiOYAL.  -^LfV'Iit^   DEUXlilME.  i89 

ce  ddssein  Lancelot  chez  le  bMhimme  et  saint  homtne 
Gharpentier  (le  superieur  des  Pr^tres  do  mont  Ya-* 
Mrien),  afin  d'entendresi  cette  bouchepure  et  simple 
n'aurait  pas  qudque  pens^e  particoliere  k  lui  indi- 
quer.  M.  Gharpratier,  Titant  venu  voir  avant  sa  de- 
tention ,  lui  avait  fait  un  tonchant  r^it  de  Tdtat  de 
la  religion  k  Angers,  4  Saumur,  et  lui  avait  d^&s  lors 
donne  Tid^  d'6crire  contre  le  CaWinisme,  dont  les 
ministres  gagnaient  de  plus  en  plus  en  eette  partie  du 
royaume.  11  renouvela  cette  rndme  pens^e  k  Lancelot; 
M.  de  Saint-Gy  ran  se  risolut  k  la  suivre  et  k  pousser  vi* 
gopreusement  l-ouvrage  ibaoch^ ,  que  la  prison  seule 
a?ait  interrompu :  il  ne  donandait  que  deux  ans 
pour  le  mener  a  fin;  f  apr6s  quoi  nous  devious,  dit 
Lancelot  y  aller  tons  k  son  abbaye ,  oiji  il  avoit  desseiii 
de  se  faire  simple  rdigieux  avec  nous,  en  se  de- 
mettant  de  sa  charge  d'abb^  entre  les  mains  de  son 
neveu.  » 

M.  MolSy  de  tout  temps,  avait  aussi  tetnoign^  un 
interSt  tres  vif  pour  Tentreprise  et  la  confection  de 
cet  ouvrage ;  il  n'avait  pas  eu  d'abord  autant  de 
credit  que  le  hanhomme  Gharpentier  pour  y  decider 
son  ami.  Mais,  des  qu'il  avait  su  la  resolution,  il 
s'en  etait  r^joui,  et,  comme  pour  prendre  acte,  il 
avait  aussit6t  fourni  de  sa  bourse  milie  ^cus  destines 
aux  frais  soit  de  recherches ,  soit  de  transcription  et 
d'impression  (1). 

(1)  Cette  avance  g^nireose  eat  des  saites  moint  bonnes  qn'elle  n'anrait 
di^.Quand  M.  de  Saiot-Cyran  moorut,  eoimne  TonVrage  ne  se  faisait 
pas  et  qa*on  entra  dans  une  toot  antte  vote  de  pol^miqae,  M.  le  Pre- 
mier-President laissa  6eliapper,  a  ce  qn'il  paratt ,  qaelques  mots  de 
plainte.  lis  revinrent  k  M.  de  Barcos,  qai  renroya  aasslt6t  la  somme 
pr^t<^e  avec  totttes  sortes  d'eipressions  de  eknrite,  est^il  dl(>  mais  qui  ne 


Vntd  prcfetf  Vil  avliit  pn  s^exdciitef ,  aw^t  mi 
elR^Uvaweot  da  graadM  coii0e<|QeBoes ;  on  te^arva 
rc^Mrv  dasa  la  auito  par  d'aiKMs^  par  Amaiild  at 
Nic(d6t  tors  M  la  pak  de  F^Iiae  m  i6d9;  on  m 
coQQQitKHit  la  MM,  tonte  la  poft^«  I^drt-^Roy^al , 
UDt  accuse  de  cahiiiiaBie  par  saa  adtersaires,  a'^falt 
r^eilemevt  paa  cahriniBte  d^intaBtiovi  la  caoina  du 
moBde;  U  avait  horre«r  de  rh^rfeie  ^  toute  akic^ 
fit^  d'&i»a»  M.  da  fialnt-Cyraii  pouaaitcela  aa  point 
( qo^Qii  oe  aourie  paal)  da  a^trir  jamais  «t^  livta 
h^ratiqua  sans  I'somrcUer  pr^lablement  d*uii  aigne 
d0c>ifW(^f  ne  4Mmi  paiat^ e8t**it  dtt,  qui  h  Dimon  n'y 
rAsid^  <ietu0lUmm^  it  anraitcraiat,  sanscatte  pr^cath 
tipn,  d'etre  laaligiiefiient  s^duit  par  las  raisons  del 
^veraairea  an  laa  lisaat^  U  y  avait  affinity  secrete,  en 
eCE^t,  en  jm^a»e  ten^a  qn'horreur  nsdite.  Port-^oyal 
ai^iprachait  4(9  Cal vtniaaM  sur  lea  points  de  la  Grftce ; 
ii  en  differait  autant  que  possible  sur  I'article  des  trois 
^crementa  de  P^banbe ,  d'Eoabariatia  at  d^Ordre ; 
at  piqs  ibs'en  rapfNroebait  et  paraissait  y  toneher  par 
un  poini;,  pltis  il  lui  importait  de  s'en  separer  mani* 

iHrent  point  fwet  h  d-marche.  M.  Mol^  en  Cut  choqn^ ,  auui  que  d^ 
HniitlAiioe  fMrticiili^re  d6  M.  Sfaigttn,  porteor  de  la  somme,  lequel 
If toof M  Jasqv'i  tfvtf  Coif  pma  la  Ihtre  veprendre.  L*«lt^ratioB  des  hem 
rapports  de  M.  M ol6  et  de  Port-Eoyal  date  de  Ik.  Oo  enl  toot  iiuiirif  de 
Yolr  i'ami  de  H.  de  Saint-Gyran  ma!trait6  dor^navant  dans  les  Merits  ^ 
ItnsAoiBtes.  H.  de  Saiai^illes,  en  son  Journal  manuscHt ,  n'h^site  pas  k 
dire  de  lai :  «  Bf.  M0I6,  garde  dessceaax,  grands  viplMt  $HMmi  4e  eetu 
maison  I  »  Gert>eron  le  traite  toat  uniment  de  pilagUn ,  ce  qui  est  la  ploi 

iroase  inj«re*  Port^Royal ,  i  eelte  date ,  Htit  derenn  t>ieB  exfgeant,  et 
I.  M0I6,  cboq«i6  iiMT  un  peini ,  arail  pa  ekanger  en  effet ,  ee  reyvBt 
i*h6ritage  ipiritoet  de  aoo  ami  Iraaaforroi  ra  on  centre  d'activit6  qd 
ne  semblait  pins  exei«pt  d'inlrifoe.  Cki  Af.  4e  Mnt-^tires ,  par  eiemple, 
qui  a  icrit  eette  plira^e  eontn  hil,  ^tall  un  7MtiA>le  agent ,  Ms  babif e , 
de  diploa»«tie  iiivi6lii#te  aeer(Me» 


LIVRE   DEUXliKE.  |9| 

festemeot  dana  I'^semble^  afia  de  ne  lai$ser  aucune 
Equivoque.  L'instinct  done,  unecertametactiquespi* 
rituellej,  autantque  la  zelede  convietion,  firent  qu'i 
chaque  fois  que  Port-Royal  fut  libre,  respira  un  peu  & 
liaise  et  eut  quelque  espace  pour  se  d6velopper  k  sa  con- 
venaiice)  alors  aussioti  le  MTit  tenter  toujourscette 
guerre  contre  les  protestants,  par  laquelle  il  se  d^fi: 
nissail  et  se  circoascrivaity  pour  ainsi  dire » lui-m^me 
au  sein  de  I'Egiise,  plus  sensiblement  que  par  toutei) 
les  refutations  directes.  Port-Royal,  en  un  mot,  yout 
lait  £eiire  cojnrae  ces  geniraux  fid^es,  ces  valeureax 
S61isaires^  (jul,  calomnl6s  au-dedan$  i  roreiUe  dct 
maltre ,  ne  se  vengeaient  qu'en  allant  aux  frontiere^ 
gagoer  des  batailleg  pour  luu  Mais  nos  d^vaiies  {iiaiMl 
)n^me  a^aient  affaire  i  un  Senat  de  Venise  ou  i  uh 
jCpmit^  de  $alut  public,  comme  on  Vipudra  I'appeler^ 
qui  ne  leur  tint  gu^re  compte  de  leurs  services  et 
les  mit  le  plus  tdt  possible  hors  d'etat  d'en  rendre  de 
trop  pH)lcmg(&»*  Qooi  qu'il  easoit,  M %  de&atiit^Cyran, 
par  cet  ouvrage  entrepris  oti  repris  d6s  sa  d^livrance, 
trai^ait  d^avance  le  chemin  sur  ce  point  comme  sur 
tunt  d'autres ,  et  marquait  ce  qu'il  iinportait  It  Port- 
Royal  de  suivre  i  chaque  periode  de  paix ,  d^inter- 
valle  et  de  libre  haleine  (4). 

(1)  Gerlaivs  ilogei  >  cmtMoai  «doptioBi  a|>sfiii4»^  ifv'ta  TaiMil  il*eia , 
oe  deTal«nl  pas  4tro  d'aa  m^ip^ie  ei»b«r«4i8  pour  let  JtQs^iiUtii 
qiifi  le3  accttsationB  le«  plm  acluirA^es,  Les  {HreteaUatf  mtoie  y  ^Vifk 
coinbatUleiit,  oe  les  <r(^elei»l  a^yerseires  qn'i  ilemU  Pips  un  Vo^a^ 
4t  ^^^  par  l«s  fksxm  B^<mle(  et  Ubrwe  (l.a  iRftye,  1686) ,  on  lit  e« 
eiofiOier  fMssage  (59  lelk« ,  p.  137) :  «  Y<mis  me  deiBiiadez  des  noaYellef 
«  da  pr&tre  qns  les  diegons  obI  conyerU.  II  «  pessi  par  ees  qiiartier8*«» 
«  Afewre^E^yoas,  Monsieur,  que  ee  ii*est  pas  le  seal  qai  e4t  d^goftt^  49 
^  BAfosm  fMi  Fraiiw*.Koas,  pounwn^  c^Mopler  des  pr61als,  des  pers^mnef 
«  d'oQ  ra     distinga^,  des  soci^t^  toat  entWes  qai  gimisswil  dans  Mm 


id2  frdliT-li6VAL. 

C6mme  canduite  parall^le  k  celMi,  et  dans  la- 
quelle  pourtant  on  pent  eroire  qu'il  entrait  un  pen 
pitis  de  tactique  humaine,  jereleve  un  trait  qoi  m^in- 
dique  a^ec  pr^ision  I'aspect  que  Port-Royal  aurait 

«  religion ,  qni  toitent  secr^tement ,  mais  qai  n'ont  p«g  assez  d'onctioii 
«  ponr  soivre  lear  Sauvear  sar  le  Galyaire.  Ge  ne  sont  pas  des  imagina- 
« lions;  leurs  ouvrages  Sont  connus  dans  le  nionde>  et  bien  des  geiM 
n  en  ont  inarmur^.  Un  fort  habile  bomme  que  nous  Yoypns  quelqaefois, 
«  et  qai  salt  tr^  bien  l*histoite  ecelteiastique  do  ee  slide,  noos  disoit, 
«  il  7  a  quelqaes  jours ,  qu'il  y  avoit  plus  d*ttn  abbd  de  Saint-Cyran  en 
«  France ;  qn'il  y  avoit  pins  d*nn  M.  Pascal.  11  avoit  raison :  ces  messieurs 
(r  Meient  riform^is ,  et »  si  Bieu  elit  bini  leurs  desseins ,  nous  ne  serions 
«  pas  dans  Titat  oii  nous  sommes.  Pour  le  premier,  personne  n'endoute: 
«  11  ne  faut  que  savoir  rhistoire  de  son  proc^ ,  et  avoir  In  les  articles  de 
It  foi  qu*il  avoit  dresses  et  qu'on  trouva  dans  ses  mimoires ,  et  tont  le 
«  monde  a  vu  ces  pi^es. »  —  L*lionn6te  rdfagii ,  auteur  de  la  lettre , 
s*en  tient,  on  le  voit,  aux  Religuss  de  Saint-Cyran  publito  par  les  Ji- 
sultes ;  Tesprit  de  parti  est  cridole  sur  ce  qni  le  flatte.  —  «  M.  Pascal , 
a  continue  notre  voyagenr,  s'dtoit  mieuicaehi.  Mais,  si  vous  pr^iez 
«  garde  aux  preuves  dont  il  se  sert  pour  convaincre  les  athto ,  et  4  ce 
«  silence  affects  sur  les  principaux  points  de  la  religion  romaine ,  Tons 
«  Conclurez  fort  aistoent  gu'il  n'etoit  pat  loin  du  Royaume  de  'Dhu» 
a  Mais  vouiez-votts  savoir  quelquei^hose  de  particulier  sur  M.  Pascal... » 
£t  ici  commence  une  incroyable  histoire  d'un  jeune  bomme  qui  devint 
protestant  dans  le  Languedoc ,  apris  avoir  M ,  disait-il ,  employ^  par 
M.  Pascal ,  et  qoi  aisim  «  que  c*itoit  H.  Pascal  qui  avoit  pris  le  soin  de 
aTinstruire,  quec*itoU  de  lul  que  M.  Pascal  s*itoit  servi  pour  fahre 
«  tenir  k  ses  amis  les  Let  tret  prwinelalet ;  »  que  M.  Pascal  itait  riform^, 
que  tout  tet  Jantenittet  etaient  dant  let  mimet  tentimentt,  II  y  a  dans  cette 
histoire,  d*ailleurs  absurde ,  un  ressouvenir  conftis  de  celle  du  fameux 
Labadie ,  lequel ,  apris  avoir  €i€  employ^  k  Port-Royal  de  Paris  en  1643, 
et  ensuite  sous  TivAque  de  Bazas,  fit  abjuration  dans  le  Midi  et  passa 
depuis  de  croyance  en  croyance.  €es  fables  grossiires ,  colport^es  par 
lesbonnfttes  r^ftigiis  Reboulet  et  Labrune,  trahissent  du  moins  Tespice 
de'rumeur  publlque ,  le  prijugi  qui  se  formal t  de  loin  sur  le  Jans^nisme, 
et  que  la  calomnie  arU&cieuse  des  uns  aceredftait  prt&s  de  la  bienveillance 
pen  6clair6e  des  autres.  Le  pendant  de  cette  histoire  est  celle  de  Thtedore 
de  B^e  dans  la  Vie  de  saint  Francois  de  Sales  par  Marsollier ;  on  y  veut 
montrer^  en  efret,l*ami  et  le  successenr  de  Calvin  comme  uncatbolique 
in  petto,  mais  qui  n*ose  le  redevenir.  Qui  croit  Tun  de  ces  contes  devra 
eroire  I'antre.  • 


LIVRE   DBUXlimE.  493 

vatila  se  donner  et  garder  i  T^rd  des  rois.  On 
Faccufiait  d^ji  de  leur  6tre  au  fond  mddiocrement 
fidele ;  on  s'armait  du  Mars  gaUieu$  de  Jans^nius , 
pamphlet  tout  espagnol,  et  dirig^  contre  la  preroga- 
tive fran^aise  k  propos  de  la  politique  de  Richelieu. 
Tres  au  fait  du  reproche  et  allant  au-devant,  Lan- 
celot rend  compte  ea  cette  fa^on ,  i  dessein  minu- 
tieuse,  des  i^ntiments  ou  des  t6moignages  de  M.  de 
Saint-Cyran  k  la  mort  de  Louis  XIII : 

«  Bttrant  eet  entretemps  arriYa  la  mort  do  fea  Aoi ,  qui ,  apres  avoir 
Imig^terafB  langni,  moarat  le  14  mai,  Joar  da  rAicansion,  yen  le  mtdi , 
en  rjm  1643.  Nooi  eneCiiiiM  IneoniiDenl  la  Boayella  i  Port-Royal  de 
Parjf  par  an  billot  de  madame  la  prinoene  de  Guemeni,  el  Je  fat  aa8»U6t 
CDToy^  pour  en  faire  part  k  M.  de  Saint- Gyran ,  qae  ]e  trouvai  encore 
dans  la  salleafee  qnOlqiies  autrea  Newiears  qal  demearoient  ehei  In! » 
no  faisant  qne  sortir  de  diner.  M.  de  Salnt^lyran  levant  les  yeni  an  ciel 
adora  Diea.  Ensuite,  an  lien  de  s^amoser  k  canter  inr  cette  nouvelle  on 
k  8*entretenir  des  choses  passto,  et  des  ynes  que  Ton  ponvoit  avoir  tfis 
Vavenir,  eomme  on  fiiit  d*ordloaire  en  de  semblables  rencontres,  it 
nons  fit  prior  Bien  ponr  lal ,  et  11  no  'so  contenta  pas  d'on  seal  De  pnh- 
fundU,  mals  11  nous  fit  dire  les  Yftpres  des  Iforts,  les  Yigiles  it  neaf 
lecoBi  et  les  Laodes,  sans  bouger  de  la  place. » 

Port* Royal,  se  sentant  malicteusement  provoqu6 
k  cet  endroit ,  redouUait  done  de  soumission  res- 
pectueuse  et  d'agenouillement.  Sous  la  Fronde  et 
apres  la  Fronde,  le  soupcon  et  Faccusation  ayant 
prisplus  de  consistance,  on  s'effor^a  d'y  mettre  en*^ 
core  plus  de  scrupule.  Madame  Perier,  dans  la  Yie 
de  son  frere  Pascal,  aura  grand  soin  de  noter  les 
sentiments  royalistes  qui  ne  le  quittSrent  pas,  et 
combien  il  £tait  intraitable  sur  ce  chapitre  des  (rou- 
bles civils ,  n'en  souifrant  I'excuse  sous  aucun  pr6- 
texte,   et  n'y  voyant  pas  moins  qu'un   sacrilege. 

M.  d'Andilly,  en  ses  Metnoires ,  pariant  de  sa  liaison 
II.  13 


184  ]^OKT*ltOYJkL. 

tooite  avec  inadmie  bo  Pt^ssid-OQenegaua,  «  ^ale- 
meat  mm  de  dii^e  2  <  Notre  amHid  d'eUe  et  d€i  inlbi 
cotrifDeiiQd  tors  desi  guefreiS  de  Parisf;  oili  i  nms  troif^ 
taut  ensemble  k  Port-Royal  aux  sermons  d6  Mt.  Sin* 
gliti ,  hoUk  parlioitiid  kuisi  hautement  pour  le  i^erVifce 
do  ftoi  que  FdO  fk)uri*dlt  fkitd  aujourd'hui  (i).  i 
CTest  en  tertu  ded  tn^me^  priticipe^  qu'Arfaauld, 
ftigitif  dsln^  les  Pays-Bds^  ^crivait  i^oil  Apologie  plodr 
les  catholiques  d'Afagleterre  aeeus6i$  par  Oates  d'^- 
\oir  conspir^  centre  leur  roi  (1678),  et  qu'encore, 
pluftieurs  abn^  apres,  \ov%  dn  detrdnement  de  Jac- 
ques i  11  lah^ait  eotftre  Tiisurpateur  Guillaunie  sdll 
Viriileht  iianiphlet  tdut  royaliste ,  qui  liii  apportait 
de  nouYelies  entraves  dans  Texil.  De  m6me  le  P^rte 
Ouesilfelj  hftritler  de  Tesjirit  d'Arnauld,  defehddll 
^  sow^rdineti  des  Rovi  centre  Ley  decker.  Au  dix«- 
biiili(^m6  sieolei  dani  les  Memoires  sur  Port^RoySI 
pdr  ie  Boil  GiiilBi^tt ,  nous  Voyofas  rjiistbrien  k  un 
certain  moment,  et  lorsqu'il  apprend  Tattentat  de 
Damiens,  s'interrompre  tout  d'un  coup  durant  des 
pages,  poUr  feire  profession  d'ob^issance  au  roi  et 
d'ex^iraiion  centre  les  sacril^es  (2).  JEnOn  de  nds 
•joutis;  l*tib  des  deirniers  jaiis^nistes  j  le  respectablfe 
ll/Siltyi  ^'e^i  at'tadhd,  dans  ses  brochures,  a  josti- 

(4)  Je  Irouye,  dans  an  projet  (manascrit)  de  justification  de  jtfessieurs 

dePort-Koyatprif  de'Colbeirt  (1663),  qu'on  ies  avait  accosts  d'^crire 

poiir  FjMifiilei  t «  irenir  fn^lkrar  est  si  grand  qa*«ncore  <itlUi  ne  se  Ai^^Mt 

ji  d'aocane  chose  bors  .de  lears  obligations »  on  les  a  toajoura  aecunte 

'«  dlhtri^ues  et  de  factions ;  sar  quoi ,  s'il  plaisojt  k  M.  Colbert  de  con- 

«  sid^er  que,  |>endant  les  dernidres  guerres  civites ,  lis  ^toient  quasi  I^s 

offwlsqiu  refusoiant  l*absolalion  Aoeo^qui  ^tc^ent  coitus  le  parti  <fa 

«  RiH»  iljageroitais^ment, etc.,  etc... »  Mazarin,  bien tolerant  d'ailiears, 

ia*aaU  pas  si  persnadd  de  leur  enti^re  innocence  aui  environs  de  la  Fronde. 

.  <2)  tone  YIII ,  9,  n6. 


fler  de  cett6  ob^saiice  de  Port-Royal  aifx  fmis- 
sBiices^  de  ce  rajratime  qmnd  mime  (?rai  pendant 
du  eatholicisaie  fmmd  mtei^)^  el  i|gse  bien  tranehctr 
d'atefe  i'tbb^  O^^goire  qu*cto  lui  c^postit  (1).  Med^A 
to^t,  QialgFe  ees  preaves  posiliyes  etcea  d6n^aticHM 
Mncar^ ,  comme  gi  la  situation  ^tait  pliis^  forte  que 
le$  hommei^^  una  certaiae  veine  secrete,  i^in<m  de 
f^beltion^  au  moms  d'ind^ndance  au  temporel^ 
it'a  oe(ss4  de  courir  d^s  Torigine  et  de  se  gonfl^r  peti 
ji  p0a  dans  la  posterity  de  Port-Rojal. 

L'intertalle  de  pdix  et  d'6tude  piease ,  liur  leq«el 
M.  de  Saint-Cyran  comptait  k  sa  sortie  de  prison , 
Be  Alt  que  de  eourte  diiree.  U  avait  paru  de  lui  ^  ui 
mois  environ  avant  sa  sortie,  un  petit  catechisme 
sous  le  titre  de  Thdologie  famUUrej  compost  k  la 
pridre  de  M.  Bignon  pour  T  instruction  de  ses  fits. 
Lea  j^qites  cabalerent  assez  aupres  du  Conseil  de 
rA.roheNfi«pie  de  Paris  pour  obtenir  de  ce  prdttat 
fiiible  et  peu  ^lair6  un  mandement  ot  il  y  avait  une' 
pbi*ase  centre  le  petit  livre.  Ce  mandement  6tait  d^& 
en\oye  par  les  paroisses,  lorsqu'on  futaterti  k  tetnps; 
el  M«r  Arnauld  aupres  des  doeteurs  du  CSonseii,  et 
madame  de  Guemen^  aupres  de  M«  d^  Park  mtole , 
fireDFt  tant  d'iiidta&ee  et  de.c^erit6qu'uja  autre  man* 
dement,  survenant  le  dimanche  matin  (l""  Umev 
i643),  un  peu  avant  Theure  oii  Ton  detail  lire  le 
premier  au  pr6ne ,  le  put  r^voquer  et  remplac^. 
liaJd,  le  Roi  mort,  les  ennemis  ne  se  Unrent  pas  pour 
battus  et  recommeae6rent  leurs  trames  autotir  du 
GoBseil  de  rArchevSque.  Us  voulaieat  obtenir  du 

fuutiViw.M  ^aris>  1815. 


196  PORT-AOYAU 

moios  d'y  faire  comparattre  M.  de  Saint-Gyran  pour 
qu'il  ett  k  s'expliquer,  se  reservant  toujours  de  tra^ 
duire  ensuite  le^proc^  k  ieur  maniere  et  d'y  donner 
tournure,  quelle  que  ttt  Tissue.  Hs  se  {ureiiaieiit 
surtout  k  un  endroit  du  livret ,  ou  M.  de  Saiot-Cyraa 
(dans  I'explication  de  la  messe)  avail  inarqu6  le  Pere 
comme  le  principe,  non  seulement  des  cr^tures, 
mais  de  toutes  les  personnes  divines,  de  toute  la 
Trinity  et  de  toute  la  divinity  (i).  On  comprend  en 
effet  combien  cette  face  la  plus  majestueuse  et  la  plus 
terrible  du  mystere  6tait  aussi  la  plus  confonne  k  la 
vue  de  M.  de  Saint-Cyran.  Ses  amis  et  M.  Singlin 
lui-m6me  lui  conseillaient  de  modilSer  rexplication. 
Mais  il  tint  ferme ,  se  fondant  sur  les  Peres ,  sur  les 
GoncileSy  et  soutenant  que  pour  rien,  d<lt*on  en 
mourir,  il  ne  fallait  affaiblir  la  v6rit6  ni  en  deserter 
le  langage.  On  lui  conseillait  encore  de  se  presenter 
au  moins  devant  le  Gonseil  de  TArcfaev^ue  par  de- 
f(6rence,  et  la  m6re  Angelique  se  permit  de  Ty  exhor- 
ter  comme  les  autres,  disant  quMl  6tait  toujours  bon 
de  s'humilier.  —  «  Pour  vous,  lui  repondit-il,  qui 
£tes  dans  cette  disposition ,  et  qm  n'engngeriez  en  rien 
Vh0nneur  de  laviriti^  vous  le  pourriez  &ire;  mais, 
pour  moi,  je  me  briserois  devant  Dieu  (c'6tait  son 
terme  habituel) ,  si  je  le  faisois.  » 

Gependant  I'orage  renaissant  grossissait  au  point 
de  laisser  craindre  que  le  monastSre,  pour  le  coup, 
n'y  f At  envelopp^ ,  et  qu'on  ne  lui  donndt  d'autorite 
d'autres  confesseurs.  On  s'atlendait  k  une  visite  par 

(I)  U  fallait  cependant  prater  un  pea  a  la  lettre,  poor  accorder  taut 
de  Yaleor  an  passage,  si  fen  jage  par  la  page  159  de  cette  Thiohgip 
fttmUUre  dans  T^dHion  que  j*ai  sous  tcs  ycnt ,  el  qui  n'est  pas  moins  que 

h  trchUme  (1693). 


LiVUE    DEUXIKliE.  197 

ov^tc  de  I'Arcfaev^ue )  ct  M.  de  Saint-Cyran  «n  dut 
faire  r^tirer  tout  un  restant  de  papiers  qui  y  etaient 
en  dep6t.  G'est  a  ce  sujet  du  renouvellement  de  per- 
sectttiofi ,  qu'ii  ecrivit  a  la  mere  Ang^ique  une  belle 
lettre  qui  nous  est  comme  son  rude  chant  de  cygne 
et  son  dernier  oracle.  On  y  lisait : 

«  Ma  Mere  y  tout  ce  que  vous  m*avez  ^crit  est  Ires  sage  et  tr6s  raison- 
iiab!e ,  et  Tons  ferez  bien  de  le  suivre  en  cette  rencontre ,  pnisque  c*est 
irotre  dkposition.  Pour  moi,  qaand  je  foni  «i  pn\^  de  la  sorte,  J*at  suiti 
la  mienne ,  ob^issant  aux  mouvements  que  j'ai  cm  venir  de  Bieu ,  et  je' 
ne  saurois  m*cn  rcpcntir.  M.  Uignon ,  que  Con  accuse  d'etre  un  peu  erain- 
iif  (1);  ne  laissa  pas  de  me  dire  bier  cbez  lui,  qu'il  admiroit  cette  persi- 
cotion ,  et  qu'il  en  seotoit  une  nouvelle  passion  contre  ceoi  qui  Texcitent, 
et  contre  le  siccle  meme  qui  fait  voir  en  cela  sa  corruption...  II  n*y  a 
qu'une  seule  cbosc  oik  je  ne  suis  pas  de  votre  avis ,  qui  est  que  je  crois 
que  les  foibies  toni  fifus  d  cmindre  queiquefois  que  lee  meehants.  Bans  la 
pers^^cution  que  ceux  qui  sont  morts  m'ont  faite,  j*ai  lroav6  quelque  lieu 
a  raisonncr,  car  ils  avoicnt  queique  connoissance  des  matieresi  ce  que  je 
n'cspere  pas  trouver  dans  les  vivants.  Bicu  leur  Tasse  mis^ricorde !...  Je 
ue  vous  verrai  point  que  cette  tenip^te  ne  soit  pass^e...  Si  en  telles  occa- 
sions votre  monaitere  pouvoit  ctre  rcnvers^  de  Tond  en  corable ,  ct  que 
vous  fussiez  transport's  aillenrs ,  ce  seroit  pour  raoi  une  moindre  afflic- 
tion que  le  renversement  de  voire  discipline,  qui  est  le  plus  grand  mat 
qtt'ils  yons  puissent  faire  en  voiu  donnant  d'autres  directears.  Je  sals 
bien  ce  que  je  pense,  et »  quoique  je  sois  indispose  et  que  je  dorme  fort 
peu ,  je  me  sens  avoir  quelque  secrete  vigueur  pour  Tcmp^cher  avec  force, 
si  j'etois aussi  bien  autoris^  par  la  lot,  comme  je  le  suis,  si  je  ne  me 
trompe»  par  la  justice  et  la  disposition  de  mon  coeur.  » 

Ce  que  M.  de  Saint-Cyran  dit  la  des  faibles  pires 
quelque fois  que  les  meehants  s'eclaire  k  merveille  do  ce 
qu'ecril  Retz  en  ses  Memoires  sur  le  caractere  du 
prelat  dont  il  fut  le  coadjuteur  : «  Je  trouvai  I'arche- 

(1)  M.  BIgnon  un  peu  craintif  I  Notonsle  trait,  on  ne  s'y  attendait 
pat.  Rappetoni-nons  M.  Mol^,  /iomm«  tout  (tune  piiee,  qui  pourtant 
f atbUt  et  toQme  vers  la  fin.  Joignons-y  plus  tard  Bagoesseau ,  et  tant 
d*aulres  bonorables  amis  de  Port-Royal  dans  le  monde,  dans  les  charges, 
mais  que  les  inimitite  redontables,  qui  leur  en  venaient  bient6t>  fSilsaient 
4  deui  fois  r^fi^Ur. 


yMi6  de  Paris  d^grad^  k  regard  du  moade  par  les 
Ixissesses  de  mm  oncle^  et  d^ole  a  T^ard  de  Dieo 
par  sa  n^Iigeace  et  son  incapadt^. . .  Je  n'igiiorois 
pa^  de  quelle  n^cessit^  est  la  r^le  des  moeurs  h  ua 
Ev^ue  :  je  sentois  que  le  desordre  scaQdaleux  de 
celles  de  mon  oncle  me  rimposoit  e&core  plus  etroite 
et  plus  indispensable  qu'aux  autres,  et  je  sentois  en 
m^rne  temps  que  je  Bi'en  etois  pas  capable.. •  »  Et  ^i- 
eore  :  «  M.  rArcfaev6que  de  Paris,  qui  itoit  le  plus 
foible  de  tons  les  hommes ,  6toit ,  par  une  suite  assez 
commune,  le  plus  glorieux.  II  s'^toit  laisse  pr6c6d^ 
partout  par  les  moindres  officiers  de  la  Gouronne ,  et 
il  ne  donnoit  pas  la  main  dans  sa  propre  maison  aux 
g&HB  de  quality  qui  avoient  affaire  a  lui...  (1)  »  Ce 
sont  de  tels  archevfiques  pourtant ,  dont  celui-14  ^tait 
encore  un  des  meilleurs ,  des  archevfeques  comme  le 
bonhomme  Perefixe,  et  ensuite  comme  F habile,  mais 
impur  et  scandaleux  De  Harlay,  qui  ont  amen6  centre 
Port^Royal  les  choses,  de  proche  en  proche,  au  degr6 
de  mine  qu'un  pr61at  bounce  et  ami ,  mais  faiWe,  le 
cardinal  de  Noailles,  se  pr6ta  a  laisser  consommer. 
Les  soutiens  ordinaires  deM.de  Saint*Gyran  a  la 
cour,  M.  Mole  et  M.  de  Chavigny,  le  tirerent  d*aflfeire 
oette  fois  encore ,  et  detoufnerent  k  temps  la  menace 
qui^  du  reste,  n'aurait  pu  manquer  de  se  renouveler, 
puisque  le  livre  de  la  Friquente  Communion  parut. 
Dece  livre,  apres  la  publication ,  M.  de  Saint-Cyrau 
ne  vitque  le  premier  effet  de  triomphe,  et  il  Tenvi- 
($ag^  comme  une  justification  edatante  qui  lui  ^tait 
«uscit6e  de  la  part  de  Dieu ,  dans  un  point  de  doctrine 
;sur  lequel  il  ayait  &i&  particull^rement  calomnie.  JLes 

(1)  Aa  line  U ,  ann^  1645. 


flfstvifitfi4f^  P*  Npii^t^  <yM  £iisai#tift  ta|ttgB ,  A'a^vwsiit 
pea  d'i^qui^m  d'a^d,  iet  rejaillisBaieDt  pluUVt 
pontf e  la  Soci^t^  m^ine  par  leur  ^xeds,  M.  de  Saints 
Pyr^ ,  ainsi  oqqsoIj^  ,  paais  au  teraid  et  qui  ne  s*  ^ 
lait  jaioais  releve  de  sa  faibiesse  depuis  aa  prison ,  se 
trouya  plus  ^puis6  le  jeudi  8  ociok*e  de  cette  auu^e 
4643 ;  ses  paroles  k  Lancelot,  qui  le  Tisilait,  furent 
pelles  d'un  homme  qui  se  sent  finir.  II  trayaiUait 
ppurtant  toujours  et  dictait  encore  le  samedi  soir 
des  pensees  chr^tiennes,  des  points  sur  la  mort,  afiii 
de  n'eo  point  detacher  sa  \ue;  car  sa  maxime  ^tait : 
S.tantem  mori  apartetjil  faut  qu'un  cfar^tira  ineure  A 
foduvre.  Le  diman^  matin  li,  apres  unenuit  mav- 
Yaise,  yer^  qinq  ou  ^x  heures  il  tomha  en  apo{dexie. 
11  reyint  a$sez  i  Jui,  diirant  une  ou  deux  heures , 
pour  receyoir  en  toute  connaissance  les  sacrements 
que  put  lui  administreri  quoi  qu'on  en  ait  dit,  le  eur^ 
de  Saint-Jacques-du-Haut-Pas  (i).  Puis  une  nouyelle 
attaque  Temporta  sur  les  onze  heures.  Lancd[(rt  nous 
a  laisse  les  plus  precis,  les  plus  rdigieux  details. 
jM.  de  Basde,  ce  gentilhomme  du  Querci,  ce  nouyeau 
Aolitaire  .qui  eAait  pour  lors  k  Port-Royal  de  Paris , 
jlottt  peirclps  et  douloureux  9  apprenant  le  dernier 

(i)  C^tait  sa  paroiBse .:  il  demearait  procheles  Chartreax>  aax  environs 
de  ce  qui  est  aujourd'hai  la  rue  d'Enfer.  L'acharnement  avec  lequel  les 
fiOMenuB  oat  iii6  qa'U  ait  recQ  l«s  sacrements  est  curietn.  Le  P.  Rapin 
^HUtoire  manus€riu)  ya  josqu'^  pr^tendi^  >  et  ceQ^  desii  robe  qaiToiit 
copi^  r^p^tent  que,  pour  sauyer  I'honnenr  dud^funt,  on  tronnpa  le  public 
-par  la  Gazette,  et  qu'on  gagna  le  gazetier  en  lut  Taisant  mettre  la  petite 
^Qote ^v'oD'Ut  en effot  dans  le nun^roda  samedi  salyaAt  (n. i31).  lis 7 
.opposent ,  comme  piece  contradjctpire ,  une  Qspto  ^'atteslf^tion  da  cpc6 
tfiSme  de'^int-iacques.  Malgr^  tout,  entre  le  P.  Rapia  et  les  siens,  6cri- 
.vai|t  par  ordre,  qui  nient  ^e  qa*iis  n'ont  pas  yn,  et  Lancelot  t^moin , 
qui  affirme ,  ]e  n'h^site  pas. 


«aii|»ir  de  M.  de  Satm-GyraQ  ^  viiit  k  pied  du  cbtt^ent 
au  logis  mortuaire ,  aid^  de  ses  beqiiilles ,  ce  qui  elaii 
4ej^  surprenant ;  mais ,  quand  il  eut  baise  les  pieds 
du  defunt  i  il  se  sentit  tout  d*un  coup  si  fortifi^  par 
cet  attouchement  qu'il  jeta  les  bequilles  mAmes,  ct 
lui ,  qui  ne  se  remuait  qu*i  grand'peine  une  demi* 
iieure  auparavant,  il  put  descendre  de  la  chambre 
haute  sans  aucunc  aide ;  ee  inieux  se  soutint  et  dura 
plusieurs  anuees,  Lancelot  et  les  temoins  y  virent  une 
espece  de  miracle  :  merveilleux  effet,  a  coup  siir,  de 
la  veneration  fortement  eprouvee!  —  Et  parlant  pour 
son  propre  compte,  le  pieux  chroniqueur  de  cette 
scene  ajoute  :  «  J^ant  la  vue  sur  le  corps  qui  etoit 
encore  en  la  mSme  posture  ou  la  mort  Tavoit  laisse, 
je  le  trouvai  si  plein  de  majeste,  et  dans  une  mine  si 
gi*a\e ,  que  je  ne  pouvois  me  lasser  de  I'admirer,  et 
je  m'imaginois  qu'il  auroit  encore  ete  capable  en  eet 
etat  de  donner  de  la  crainte  aux  plus  passionnes  de 
ses  enuemis,  s'ils  Teussentvu  (1).  » 

On  fit  I'ouverture  du  corps.  Le  coeur  fut  reserve 
pour  M.  d*AndiIly,  k  qui  M.  de  Saint*Cyran  Tavait 
donne  par  son  testament,  a  condition  qu'il  se  reii- 
rerait  du  monde.  Les  entrailles  furent  aussi  mises  k 
part,  pour  6lre  enlerries  a  Port-Royal  de  Paris,  selon 
la  devotion  de  la  mere  Ang61ique.  Lancelot  coupa 
lui*mSme  les  mains  sur  Tinstance  de  M.  Le  Maitre, 
lequel,  arrive  de  Port-Royal^des-Ghamps  le  lundi 
soir,  lendemain  de  la  mort,  ne  se  trouva  pas  satisfait 
des  ^utvQS  petites  richesses  qu'on  lui  avait  menagees, 
et  qui  en  sus  voulut  absolument  ces  mains,  «  ce$ 
mains,  disait-il,  toutes  pures  et  toutes  saintes,  que 

(1)  Lancelot^  Mimoir€$9  tome  I>  p«  252, 


le  d6ftiiit  avoit  61  souvient  levtos  tersDiea,  qiii  aToient 
ecrit  tant  de  liritis ,  et  qui  combattoient  edcore  pour 
TEglise  lor$que  Dieu  Tavoit  appele  k  lui  (1).  »  Le 
teste  du  corps  fut  ebterre  k  T^lise  de  Saiat-Jacquee- 
du-Haut*Pa8,  dans  reneeinte  du  sanctuaire.  M.  Ha- 
mon  se  senlira  un  jour  lout  console  dans  cetto  eglise, 
procbe  de  ce  tombeau . 

La  mere  Ang^lique  avait  toujoors  paru  tellement 
au-dessus  des  affections  humaines  ct  do  famille,  qu'on 
avail  pu  douter  par  moments  si  elle  les  ressentait; 
mais,  a  cette  heure  de  la  mort  de  M.  de  Saint-Cyran, 
on  vit  bien  que  c*etait  chez  elle  \ertu,  puisqu'elle  ne 
marqua  pas  plus  d^^motion  que  pour  ses  proches, 
et  qu'elle  n*eut  dans  ce  malheur  que  deux  paroles  : 
Dominusj  in  (7ce{o/dans  le  Ciel  est  le  Seigneur! 

L'enterrement  se  fit  le  mardi  k  Saiut-Jacques-du- 
Haut-Pas ,  avec  concours  d*6v£ques  et  d'arohevSques 
qui  temoignaient  en  cela  de  leur  d6fi^rence  persis* 
lante  pour  I'auteur  presume  du  Pelrus  AureKm.  On 
voic  i'effet  de  la  c^remonie  attest^  par  des  t^moins  et 
^rivains,  du  reste  tres  peu  jansenistes,  tels  que 
Tabb^  de  Marolles  en  ses  Memoires  (2).  Une  Ake$9e 
m6me  y  assista ,  sans  avoir  et^  invitee  :  c'^tait  ma* 

(I)  Le  rnMecin  et  le  chirargien »  d'«Are  part  ( €ar  rien  n'est  oublii] , 
idfliU^etilf  on  nous  le  certifier  la  capacity  de  ion  cerveaa  el  dirent  c[ii'Us 
n*en  avaieot  jamais  tu  on  si  grand  poar  la  quantity  nl  de  plus  blanc  pour 
la  snbilance.  (Lancelot,  Uenunrti,  I»  p.  155.) 
.  (2)  Tome  I>  p.  284.  Ge  bon  abb6  de  liaroUea  avatt  vu  cinq  on  six  foia 
M«  de  Salnt-Gjran»  qui  avait  mtoe  pens6  k  lui  dans  une  clrconstance 
pour  un  ^£ch^,  Petitot  {Notice  sur  Port-Royal,  p.  53)  en  fait  un  grief 
s^rieni.  Mais ,  en  lisant  le  detail  mtoe  dans  les  Memoires  du  bon  abbi 
(I ,  p.  i7S) »  on  trouTe  qne  M.  de  Saint-Cyran  ie  dUsnada  plut6t  par  la 
deicriptlmi  qu'il  lui  fit  du  p6ril  et  de  la  grandeur  de  la  cbarge.  Cest  ce 
que  Petitot  9  par  passion*  a  dissimuli.  Le  containcre  ainsi  d'all^ratlon 
SUIT  qoekiaei  points  dlspeosa  de  le  rdrnter  snr  beauconp  d'autres. 


9^  MltrrHOYAi.. 

«|  qiai  etait  de^ois  piu  en  Uaison  i6traite  aveo  la  m^r^ 
^Ayig^ljit|iie.  E\k  devaijt  voir  M.  de  Saiitt-Gyrs^  jet  ^U 
Yewie  en  ponfdrer  le  mercredi  m^nne  avec  h  H^re  { 
mais  M.  de  Smut-Cyran  mowyt  le  dixl^ap«h^«  Priur 
pesse  douce,  aensiUe ,  d'imagioation  t^adre  M  natu- 
rellement  superstitieuse,  elle  fajt  iQdpite  saps  do^le  a 
fi0  retour  religieux>  a  la  suite  des  pensi^es  que  I9  piort 
4e  M.  de  Ciuq-Mars,  et  I'tebt  qui  s'e|i3^mt .  pQur 
lOUe,  duir^tlui  suggerer.  EUeprijt  un  pejtit  IpgeiiEi^pjt 
.i  Port-Royal  J  elle  y  passait  des  journaes  eflitieriesi 
aiusi  que  la  princejsse  de  Guemeiu^  et  la  loafqiuse  de 
.Sabl6 ,  autre  conquSte  moad^ine  qui  se  fit  d^ns  la 
ju^me  temps.  Ce  triode  grandes  daine^  dOBuait  ass^^ 
de  peine  ^  la  mere  Ang^lique  :  «  II  Jfaut  que  j.e 
in'en  ailie  s^parer  nos  Dames,  disait*dle  quel- 
quefois  les  sachaol  ensemUe,  car  elles  se  g&t^nt  les 
Junes  les  autres.  »  En  restant  toujour^  ami^s  de  la 
nmison,  elles  n'y  changerent  pas  leur  nature.  Nous 
rle  Savons  assez  pour  ce  qui  est  de  madame  de  Que- 
men^,  celle  des  trois  qui  p&rsivSra  le  moins*  Madiame 
de  Sahl6,  ing^nieu^e,  friande  ^  peureuae ,  Afnie  d^ 
M.  de  La  Rochefoucauld  el  devant  un  jour  avoir  qu^- 
que  part  dans  lesMaxm^Sj  madamede  S.abl4  M<^^  des 
patrones  actives  du  second  P<Mrt-Royal>  lors  mtoc 
qu'elle  y  eut  prisson  logement  4  detneure,  ne  resta 
vpas  moins  cemplie  d's^itations  et  de  susceptiJbiilites , 
de  ces  exigences  qu*on  porte  dans  les  amities  mon- 
..daines  :  elle  en  tourmentait  souvent  la  bonne  mere 
Agnes,  eomme  Faitestent  nombre  de  iettres.^a- 
nuscrites.  Pas  plus  ^u'autrefins,  depuis  cte  qu'on 
appelait  jsa  i^pm^rm^^^lldmiii^^ 


LI  VIS   ilWttlWE.  IM 

fraf Mifl ^ la  fMit  qof  41atwt  ite  (UUe  fl|  A  i^- 
e»kdf  auiUipli0ia(t  0t  p^tffioMt,  dii moAde  aa  doltee^ 
ces  sortes  de  manies iiMv'oyaliles ,  iom  Faneieane  se^ 
ij^a  gtrd^]iisq<i'aal)o«it|iii6  d'ioai  eseebple,  ^t  qui 
^if^Qoaeitt  bMueatfp  id'aqmt ,  de  lufeai^de  ioiair  (iy« 
£tte  eleitd'aittii&rs  rantiiBlit^,  la  politaaia  mdiM.  Sob 
gonfiiA}^QaitleMlide  ao  d^leat.  LeaiVwiMialif  sasit 
Uwont  Cftites  pour  elle.  Ajrnauld  Im  eavay^  en  ma* 
noserit  le  discouns  pr^imiiMre  Ae  la  Irogr^ttf ^  pour 
la  HoerAr  use  demi^eure  et  pour  la  coasalter. 

(i)  TaHemaAt  dea  Rteax  (tome  II}  ii*a  rltii  es«gM  m  cite.  L'iMtt 

dn  cloltre  esi  exactemeDt  d'aceord  Mi-4^witf  avec  lei  propoa  du  m^Uii* 
Bans  one  petite  consultation  manuscrite*  du  docteiir  Saiote-Beove  4  ma- 
liame  de  M»\6,  apr^s  des  liponies  en  forme  4  aes  lentations  cpntce  -la 
m,k4M  diffiflvitls  oit'ele  t«Kay«R  k  la  pi^^ili^t^ 40  l«cob  touelmt  la 
Messie ,  le  grave  casaiate  lai  dit :  «  Youa  Jugerez  de  noa  coul^reoGQa  par 
tos  besolns ,  )e  t^cberai  de  prendre  inon  temps  pour  eela ; »  et  aiu8it6t , 
eomme  arliele  essentlel  deprtontlon,  it  se  et  oR  ^ligi6  d'ajooter : « Je  Voif 
aMcac  pea  de  malaxes.  Je  ne  $9n,  bora  Ja  meiie,  ,4|tie  rarement.  Qoaiid 
j'aarai  Ta  qaelqae  malade  de  maladie  daogereose ,  je  vous  le  feral  sayoUv 
iiant  fori  infbrmi  de  voire  humeur  exeessivemeni  apprehemlve. »  G'^taft  anto 
MfefixecheBialNlamedeSabM  ifoa  eette|»eiirda-gagiierdaiiiaipar  con- 
tagion ;  4«ciia  sn^fifii  ii'anrixait  ^osqii^A  eUft  ^*|ljlJa&S;4l^r|^o^^e.  It^ 
acrapules  pour  le  moral  se  mSlaieot  bizarrement  k  des  cbim^res  de  ma- 
ladie ,  et  le  toat  se  croisait  en  mille  sortes  de  Tavj^t^s  des  {Ads  eompli- 
Vitoa,  des  pins  TaporenMS.  iitte  aY«^  fOBdii  W»  JH  Qb,  am  «%nigiHil 
avoir  perdu  Todorat^  et  ep  faisalt  ^es  rdves  affreo^  qjui  rbumiLiaiisnt* 
Bans  une  lettre  d*elle  k  la  m6re  Agn^  (1  septembre  1669) ,  Je  lis  :  a  Ge 
qoe  Tous  me  faites  rbonneur  de  me  nand^  de  Ik  perte  4e  T6ii%  odoHil 
fiH  bien  ci^^lede  me  downer  4ei  ^  i^naH|4Mti;  Mf^-pfiul  loa  ti#i 
eh^re  Mere ,  Je  suis  trop  ^loign^e  de  Totre  vertii  p9>ur  qi|i*etle  ^e  puls^ 
^tre  nn  exemple.  Tons  dites  parO&itement  bi6n  qtie  la  priyatton  que  je 
aans  pent  me  aervir  de  piiiitapce  anr  le  pla&far  ifoe  J'ld  ^rla  anx  ^baoaek 
f^enra ;  yeBfiQia  toiil4nAdt pecflaad^^  in| aa^on  ^  91a  y^OiUMk  a>4ojHr 
mettent;  mals  je  yous  avOue  que  mop  jmi^iuatioD  est  si  pein^  deine 
voir,  tonte  vivante ,  porter  nne  esp^e  de^ndrt  datis  mie  parlie  de  mof- 
aiitee,  qn'eii  dormant  il  m^en  prend  4ai  tesaafilemenMi^  «ie  vifmM. 
^Je  voQ^ois  bien  savoir^  qaand  yooa  f^Efiz  ^  lO^T/  ^i  n^s  pf ii|ef  {ml 
viennent  demon  amour-propre peuyent  entrer  dans  la  p^nijteDce*.* »  Ifaia 
«*e8t  aim  d^iMantlHoiia  pow  4e  tndmnit 


QiK»  qu*il  en  soU,  une  lAl^piMUhU  ne  pouvait 
^nvenablement  venir  k  Port^^Royal  que  le  leoiteiiiatii 
de  la  mart  de  M.  de  Saint-Cyran. 

Qoant  k  la  prinoesse  Marie,  qui  nous  apparait  pour 
la  premiere  fois  k  I'enterreiaent  du  grand  directeur, 
die  etait  certainement  moindre  pour  i'esprit  que  ces 
deux  autres  dames  de  Sabi^  et  de  Guemene ,  moindre 
surtout  que  sa  soeur  la  cel^e  Anne  de  Gonzague , 
glorifito  par  Bossuet.  Romanesque,  sensible  a  Feelat 
et  facile  k  ebbuir,  elle  ne  put  r^sister  4  i'offire  de  la 
couronnede  Pologne  qui  lui  fut  faite  en  1645,  et, 
comme  on  lui  dematfdait  si  elle  desirait  voir  d'avance 
le  portrait  du  roi^  elle  repondit  naivement  qu'il  n'en 
etait  pas  besoin,  car  elle  ^pousait  sa  Gouronne.  Ce 
nom  de  Pologne,  toujours  emouvant,  avait  quclque 
chose  alors  de  singulierement  grandiose  et  d^inconnu, 
un  melange  d'Asie  et  de  Scythie.  L'ambassade  des 
Polonais,  avec  son  faste  un  peu  barbare,  parait  re- 
presenter  a  madame  de  MotteviUe  cette  ancienne  mO" 
gnifieence  qui  passa  des  Mides  aux  Penn,  et  de  ceux- 
ci,  en  droite  ligne  apparemment,  aux  descendants 
des  Sarmates.  La  princesse  qui  faisait  Tobjet  de  cette 
ambassade  me  figure  assez  bien  elle-m6me ,  par  son 
tour  d'esprit  et  par  ses  fortunes ,  une  heroine  comme 
dans  le  grand  Cyrus^  k  la  Scud^ry.  Ge  fut  un  bel 
instant,  dit  madame  de  Mottevitle  encore,  et  sans 
doute  le  plus  agr^aUe  et  le  plus  glorieux  pour  la 
reine  Marie ,  que  celui  du  mariage ,  lorsque  dans  la 
chapelle  du  I^lais-Royal  elle  se  trouva  placee  au- 
dessus  du  due  d' Orleans,  oet  infidele  prince  qu'elle 
avait  da  6pouser  autrefois,  et  au-dessus  m6me  de  la 
reine  de  France  dont  $Ue  ^l^it  suj^lte  avant  que  son 


LIVRB  MSUXIiUlE.  flBB 

p6re  ftlt  detenu  sauverain  et  doc  de  Ifantoiie.  La 
viMti ,  comme  on  dirait  aujoard'faoi ,  rabattU  vile 
ces  scenes  flatteuses*  A.  peine  arrivto  en  Pologne  et 
monk^  sor  ce  tr6ne  si  loin  chercb^ ,  les  d^ppoin* 
tememspour  elle  commeneirtMit.  Elle  entretint  de  ]k 
des  oooimerces  fiddles  avec  ses  amis  d'ici ,  el  notan^ 
ineni  une  correspondance  trds  SQiTie  avec  la  mdre 
Angdliqne ,  k  laquelle  die  dcrivait  qiuari  una  le$  wrdt- 
naireij  et  qui  lui  r6pondatt  avec  grande  force  «t  li- 
ber t£  oomme  die  await  &it  k  Tune  des  sorars.  On  a, 
outre  ces  rinses,  des  conversations  oh  la  Hire 
s*expiique  au  sujet  de  cette  rdne ;  Texpression  pent 
sembler  dure  quelquefois.  Par  example ,  la  reine  de 
Pologne  avait  rdpondu  d*une  maniirecharmante  &  des 
amis  qui  lui  conseillaient  de  moddrer  ses  libdralit^s 
et  ses  aumOnes ,  et  de  mettre  quelque  chose  ea  re- 
serve pour  Tavenir  : «  Non ,  je  ne  veux  rien  amasser, 
ear,  quelque  peu  que  ]*aie  de  bien ,  si  je  devenols 
.  veuve,  j'en  aurois  toujours  assez  pour  Atre  re^ue  par 
la  mdre  ilngdiqqp  k  Port-Royal-des-Champs.  »  Et 
comme  M.  Le  Maltre  commentait  avec  une  sorte  de 
]oie  et  d'orgueil  cette  parole  devant  sa  tante,  celte-ci 
repliqua  :  «  Je  ne  sais  si  nous  devons  d^irer  qu'elle 
€  soil  reUgieuse  c6ans ;  car,  k  moins  qu'une  Reine 
c  soit  toute  sainte ,  il  eat  diffidle  qu'elle  ne  cause  de 
«  TaffoiUissement  et  du  rel^cbement  dans  une  maison 
«  religieuse.  Leur  ddicatesse  est  extreme,  et  de  plus 
« je  ne  vois  pas  grand  lieu  d'esp^er  ce  mirade  en 
«  die ;  car  les  R6is  et  les  Reines  sent  des  n^anls  de- 
«  vant  Dieu ,  et  la  vanhd  de  la  condition  attire  plutdt 
«  son  aversion  sur  eux  que  son  amour*  Us  naisseni 
«  doublement  enfants  de  sa  colere,  n'y  aysnt  pres- 


i^fiMialitd  k  cos^^kntaiQi  ^M»  V^Mtne,  ei  l'^^^ 
U  8*  iniiitte^  cb  M.  ^  Sfcaafr^Cfi^d.  G'ett  swti  ea)* 
!Mif«f  qi^tyaiit  k  toise  j^  la  reio^  d6.P€^9a  et  k  iida 
nradanle  Alteii^  brana  Qt  paoYt^  ^«ve  cle  Pdris^  €ft 
He  fKRivaM trau{i(er  fe  teiapsil^  Is fiiir€[&  tM^M  dem, 
^4  domAit  la  p^fibeaoe  i  «  p»u^0  tonvajt  I^a  nidra 
AA^liqae  s^^lMii*  p^uirtatil  aa  90|ta  reind  tifceih 
tik>Mni^  bieaumip^  4e  faackt^^  4'ainMbW  daueeur^  dV 
SB0Qr  de  b  T^it6;^  el  aoe  vie^  <)ha9te/  ajoirtailrdte  ^ 
aomevtee  en  toat  cenipGr^  et  intaata  aiant  la  mamga^ 
eHeeo  itait  edrtaul^  auyigri  (oua  leamdehaals  bruits 
da  eoiir^  EHa  ne  itoaaa  dtoo  ^dmota  dacammuiiiqttery 
d't)€tro7er^  si  Faib  v^ut^  jt  catta  Wajesl^  graoiexisa  at 
ini^reasanfeedaiia  son  fittbla,  de  saga^  at  vtais  eonseila. 
Ifata^  dbn4cacomaMreai  e^^iitl^ipn  aUa,  ^ideaimant, 
qui  6tah  in  Jtetnci  una  (TAritftM  ^  £i9f ^t  an  Ololfare  at 
aoBtrite.  L'itiitrfei  eaiit^  ^  sa  l^lcigtia,  n'et^t  aa 
]^M  qo'une  espkc^  d3  r»ti#  UwtHn^  da  son  teonps. 
Le  tombata  da  M.  de  Satat-^Gyrsib^  auqud  eet^ 
Altesse  et  plusieiirs  prelats  aTaieat  rendu  honnejar 
d^  le  preic^p  jcunt,  dei«it  bianMl  tr^  fi^nant^  at 
fobjet  d^UD  aWhe  que  grcanrant  nttliuraUemehi  les 
aasis,  que  tea  esmemis^  tant  qu'iis  parant,  dini- 
gi^raat.  Tons  las  stoaiadiai  oil  eay^yait,  k  ce  qpi'il 
parait,  des  prdtroa  de  Part^Rcqral  qui  v^^aiaait  dire 
la  mesBo  k  Faatel  le  pli^  prbobe  da  oa,  tombeatt ;  et 
ae  h'dtiit  paivi  b  aiasae  d^  inortsi  atac  dn  apii^  qu'ils 


LivtiE  ftisuitifiriE.  sot 

VMifii^^  ce  ^i  itod]^bldit  tf atiehet'  dii  ^tth^i'eux.  Oii 
ehwf^ii ,  d*^  Itt  velfle,'  later  et  nettoyer  lit  tbmbe  avee 
tiij  grand  l^cAtt  pdift  qu^  Tetoge  conienu  datis  I'^pi- 
i^|)he  ^  idt  Ittieux.  Les  p^rd'oimeis  de  quality  y  arHi 
%{iieht  fe'ii  fbule ,  et  Ton  se!  dutc6dait  dabs  Itfs  pti6r^ 
^'oii  j  ftisiiit^  comme  devant  le  S^int-Ssibfemefit  IS 
oil  il  list  k^pbd  h  Tddoration.  M.  d'AndlHy  atait  Mi 
gravef  Tiaiage  da  daiiit  abb^;  on  la  distribuait  dan^ 
fe  ftoboui*g )  6tl  y  £ijodtait  des  atttlidtite:  Ce  coticotlfii 
Q)i  l^l^i'senne^  de  cdndition ,  ces  carrosses  &  la  pot^td  ^ 
c^datereis  ^ii  priSire  sur  la  fosse  da  d4funt,  tout  cet 
appsli'ieil  dul  prdtnptement  agir  sur  lea  espHts  et 
doniier  dans  U^  yeux  du  people,  qui  edminen^a  k  se 
)h£ler  en  eifet  datis  eette  devotion.  Quoique  c6  soietll 
d!eS  etlheiitis  tqui  racdiitem  eela  (1),  j'ai  peine  icl  k 
lii^  p^^les  crofr^;  il  est  trop  natuM  que  dela  pkVt 
d^  t\vatit8 ,  dans  la  fervfedr  du  regtit  et  du  t^e ,  1^ 
elios^s  se  '^oient  pdss^^s  aiiisi.  toUte  ih^mdii-e  s*al^ 
tiei*6  isi  vitb  ehei:  les  plus  fiddles.  Les  ttiorts  s6rieut 
^nt  si  peu  litonbres  edmme  ils  raurai^iit  ^htendu. 
M,  d€  Saittt-Gy!*^n  j  sMl  avait  pu  revenirj  aufait-il 
done  voalu'de  ees  hohneurs?  les  aurait-H  sdUfferts^ 


Miisl  idlltp&rut,  k  I'Sge  de  sdtxante-deut  ans,  fe 
(iheT  snptfttue ,  le  rtodAle  de  tous  c6s  grands  carad- 
tiftres  J  Uioindf  es  pourtant  que  le  sien ,  et  auxquefe 
A^  te  fendem^fn  il  manqua.  Nous  quittohs  le  fondii- 
Wter  et  te  rtAtaurateur  original  de  cette  doctrine  spl- 
rituelle  ^ui  toe  p^t  janaais  s*^taWir  ni  se  d^telopp^r 

(1)  tt  P,  lUphi ,  J^Hdre  m«iia8erft».  ^ 


30S  P01tT*R0tAL. 

comme  il  le  ddsirait  et  comme  il  le  demandait  k  Dieti. 
La  veiUe  de  sa  mort ,  il  dit  4  son  mddecin,  M.  GoMoi 
qui  etait  en  mdine  temps  ceiui  du  College  des  J^uites : 
«  Monsieur,  dites  4  vos  P6res  que ,  quand  je  serai 
mort,  its  n'en  triomphent  point  et  que  j*en  laisse 
douze  aprSs  moi  plus  forts  que  moi.  »  Erreur  I'ces 
doi|2e-l&  ne  farent  qa*une  monnaie  mieux  couraate  et 
mieux  sonnante;  eurent-ils  en  masse  le  m6me  poids? 
Pour  parler  sans  figure ,  il  y  en  eut  k  Port-Royal  de 
plus  Q^l^bres  depuis,  de  plus  brillants,  de  plus  en 
dehors  par  les  r4ultats  obtenus;  il  n'y  en  eut  aucun 
de  plus  fort,  de  plus  essentiel  que  M.  de  Saiht-Cyran, 
Je  n'ai  fait,  en  insistant  sur  lui  si  a  fond,  que  le 
placer,  par  rapport  k  Tceuvre  et  aux  hommes  que 
nous  etudions ,  dans  ses  proportions  v^ritables*  Et  je 
Tai  d&  faire  d'autant  plus  que  I'opinion ,  mtoie  de  sa 
posterity  et  des  siens,  s'est  obscurcie  sur  son  compte; 
que,  tout  en  le  prQclamant  grand  homme,  les  histo- 
riens  de  Port^-Royal  ne  Font  pas  assez  d6tach6  de  ses 
successeurs  ni  d^montri  dans  sa  grandeur  propre  et 
sp^iale  qu*auGun  autre  n'a  remplie;  qu'enfin,  avec 
le  temps ,  les  simples  lecteurs  et  amateur^  des  doe- 
trines  et  des  vertus  jans6nistes  ont  volontiers  incline 
k  le  consid^rer  comme  un  esprit  profond,  mais  un 
peu  bizarre,  imbu  de  doctrines  particuli^res,  et  k 
lui  imputer  des  difficult^  dont  on  se  strait  bien  passe 
sans  lui.  On  a  vu  combien  certes  il  n'en  est  rien,  et 
on  a  pressenti  an  contraire  que,  si  Port^Royal  avait 
eu  k  Hre  sauyi  plus  tard  des  inextricables  chicanes 
oil  on  TeuYeloppa ,  ce  n*aurait  pu  6tre  probablement 
que  selon  sa  mSthode  et  son  conseil ,  en  le  supposa^t 
vjvant  et  present,  lui  souverain,  tout  appliqu^  qu'ii 


etaU  1^  prendre  les  ehoses  par  le  dedans  el  par  Ten* 
semble  (1)« 

Son  neveu,  M.  de  Barcos,  qui  lui  auccMa  dans 
Tabbaye  et  dans  le  nom  de  Saint-Cyran,  contribua 
sans  doute  a  faire  rejeter  sur  la  memoire  de  son 
oncle  quelque  soup^n  de  particniariti  de  doctrine^ 
car,  avec  toutes  sortes  de  vertus  et  une  vaste  science, 
il  n'icrivit  presque  rien  qui  ne  soulevftt  des  diflS* 
cidtes  sans  nombre  et  qui  ne  fit  achoppement. 

Nous  avons  pour  m^thode  d'dtudier  volontiers  les 
qualitis,  les  tendances  du  mattre  grossies  jusqu^au 
d^fauty  Torches ou  affaiblies  dans  le  disciple;  de  re- 
garder  Corneille  k  travers  Rotrou ,  de  suivre  M.  de 
Geneve  j  usque  dans  M.  de  Belley  :  il  ne  sera  pas  in- 
utile de  rattacher  k  M.  de  Saint-Gyran ,  comme  une 
consequence  tout  immediate ,  la  personne  de  son  ne- 
veu,  et  de  verifier  rapidement  dans  ce  dernier  la 

(1)  Comme  11  it'tal  rfen  de  tantt&f  pettr  le  uteiit^  on  ne  irmiTe  fofra 
ieJofemeiit^A  rectteillir  nir  lot  lK>ri  do  cercle  Uiiologiqae.  PensHine 
lettre  de  mademe  de  Sifigni  (9  aoOt  1671 ),  on  Yoit  que  M.  d'Andillj 
itait  donn^  4  lire  k  cetle  grande  tiseiue  lereeaeil  deiLettrei  de  H.  de  Saint- 
Cyran : «  Ceit,  dil-elle,  nne  de$  pUis  belies  choiee  dn  monde ;  ce  lont  pro- 
prement  des  maximes  et  des  sentences  chr^tiennes,  maU  si  bien  tonrnto 
qn'on  les  reUent  par  ccsur  comme  eelles  de  H.  de  La  Rochefoncauld. » 
Hossnel  en  Jogeait  moins  faYorablemeni.  La  smnr  Gomaau ,  reKgleuse  k 
Jooarre ,  Yoyant  ces  dames  de  Lvlnes,  religlenses  an  mtae  eonvetat, 
lire  les  Lettres  de  Saint-Cjran ,  avait  terit  4  plosieurs  reprises  k  Tillastre 
frtlat  qni  la  eonseilUU »  poor  avoir  la  permission  de  cette  lectm^. 
Bosinel  en  est  nn  pen  impatient^,  on  le  sent;  II  r^pond :  <r  ronblierois 
le^onrs,  ipa  flUe,  de  tous  i^pondre  inr  les  Letttcs  de  M.  de  Salnt-G|ran» 
si  je  ne  commencois  par  I&.  BlUi  tmd  d'un§  tpirituaiiU  tiehe  et  atam* 
biquie  :  je  n*en  attends  aacun  profit  ponr  la  personne  qoe  tous  savex. 
Jc  ne  /m  difmds  pas,  mais  Je  ne  les  ai  Jamais  m  amteitfieg  nc  p0rmtse»» » 
Quel  biais  itroU  eotre  ne  pat  ffefendre  et  ne  pat  permeitre!  Bossnet  avait 
ainsi,  sur  bicn  des  points ,  de  cc^biais  slngiiliCfd  pour  tin  oussi  puis«nnt 
el  absola  0§nte. 

II.  H 


•to  PO|RT-IU>YAU  . 

et  dans  ses  asp^rit^  m6me. 

Martin  de  Bfurcos »  neveu  de  M.  de  Saint-Cyran  par 
sa  DQ^e,  et  n&  ^galement  k  Bayonne^  avait,  jeune, 
^tudi^  k  LouVain  sous  Jansenius,  et  oh  entrevoit 
dans  le$  lettres  de  celui-ci  que,  tout  en  faisant  cas 
de  son  616ve,  illejugeait  un  peii  p6nibie  et  lent  a  se 
dt^brouiUer.  Une  ^tude  optni&tre  a\ait  trioinpli6  de 
cette  diflScult^  premiere  qui  n'et&it  pas  de  la  steri- 
lity ;  la  terre  pourtant ,  m^nie  dans  sa  culture,  garda 
ses  ronces.  Revenu  de  Lou  vain,  il  n^  quitta  plus  son 
oncle  jusqu^^  rheure  de  la  captivite;  il  tratailla  ^(Mis 
iui,  devint  aussi  savant  que  lui  ()),  redigea  prob4- 
blement  sous  sa  direction  le  Petrus  Aurelius/  en  nn 
mot  il  ifut  initie  k  toute  sa  vie  interieure  et  4  toutes 
ses  pensees,  comme  il  Tavait  &i&  a  celles  de  Janse- 
nius.  M.  de  Sairit-Cyran  mort,  Tabbaye  fut  demand^ 
de  miUe  cdtes ;  les  adversaires  redoutaient  que  Id  noin 
n%  rasUt  attach^  4  une  personne  du  m^oie  esprit. 
M.  de  Cbaif'i^  i'enq^rta  pour  M.  do  £areoft{  ioM- 
qii'il  alia  poiii*  remercier  la  reinc,  >  Eh!  qti*aiui*dit 
dit  M.  d'Afiditiy)  r^pondit-elle,  si  je  ravels  doa^ee  k 
Hh  atfftS3?  * 

M.  de  Bar  cos  tut  tou);  aussitdt  iftiplique  dansW- 
fiiire  dtt  iivre  deto  FriquwUe  Commumanj,  pii^r  la 
|)h^a^e,  si  roili  s'eii  sotivfettt,  qu'il  atalt^jotite^  A  Ja 
Preface,  sur  siaint  Pierre  el  saint  Paul,  Ws  dejjix 
<3befe  fui  fC^fom  ^u'ttn {^).  J'ai  dit »  au .precedebt 

(i)  <x  Mon  neveu  de  Barcos  est  aiissi  savant  que  mof, »  r6p£tait  sbumt 
M*  de  Saint-Gyran;  ilajoutait  meme  qnelquefois :  «  Mon  neveu  m^riteroit 
un  Ev^chi.  »  Eloge  supreme  selon  les  id^es  qu'on  lui  connalt  sur  Tdplsco- 
pat.  M.  de  Barcos  cependant  ne  fut  fait  pr6irc  qu*enl647, 6tant  d4j&  abi>^. 

(2)  On  fut  frappi  de  cette  proposition  a  Rome ,  surtout  en  raisop  da 


^hapit**^  eomnent  il  h^doD^a  pas  dans  t'id^e  d^A»- 
nauld  d'alter  a  Rome  et  d'eqtrer  en  Uce  bpuyante. 
Cette  phrase  fii^l  tpouv^e,  qui  acerocha  Id  Utm  de 
ta  Friquente  (hmmunumj  porta  aussi  16  presiier  iahao 
k  Tautorit^  de  M.  de  Bai^eos  au  seia  de  PorttRoy^l. 
II  ^1  avail  une  grande  a  la  mort  de  sob  oncto: 
If .  Smglin  B6  coiisentit  k  raster  Coiifdssear  et  direil- 
teur  que  sup  sa  decision.  Mais  U .  Arnauld  et  d'autves 
lul  en  voulurent  uu  peu  de  riucident  doat  il  avait  it& 
<$ause ,  et  des  Merits  aggravants  qu'il  compesa  po^ 
itolairdv  sa  phrase  et  la  justifier.  Nicole^  a  son  toov, 
en  survenant ,  con^ut  de  lui  i^ne  idte  peu  souvionfas, 
comme  d'un  auxiliaire  surann^  dans  la  fiorme,  assm 
filcheux  sur  le  dogme,  et  cette  idte  dans  sen  esprit 
put  rejaillir  jusqu'a  Foncle.  Bien  que  M.  de  Barer|s 
rendlt  encore  des  services  directs  k  Port-Royal, 
eomme  lorsqu'il  eontesta  et  ruina ,  au  gr6  des  Jai|- 
s^nistes,  I'interpr^tation  donate  par  le  docte  Sirmeod 
au  manuscrit  intitule  Prmde$t%MUmj  d'ou  I'oa  v^alait 
eonelure  a  une  h6r6sie  des  Pr4de$ti$iQti$w  f  bien  qo'il 
m  retrouve  utilement,  k  titre  de  cottaboralear,  daufts 
f)lusi6urs  dicrits  pol^miques ,  et  qu'il  ait  is6fut^  avfc 
avaniage  Abelly  sur  saint  Vincent  de  Paul,  pourtaat 
il  ne  lui  arriva  guere ,  depuis  la  mort  de  son  oacU , 
de  produire  aucun  sentiment  essentiel  ni  d'ouvrir 
aiicun  consdl  de  circonstance,  sans  qvik  I'instajut 
ia  phipart  de  ses  amis  de  Port-Jloyal  y  vtssent  k 

desseip  qu*on  atait  prM  au  cardinal  de  Richelieu  de  songer  it  €i^\it 
hh  Palriareat  eii<  France.  On  paraissait  craindre  qa'i  la  faveor  de  cetto 
duclriwe ,  up  Patriarche  dea  Gatites ,  par  eumple ,  ne  9«  ptU  dire  im  Jour 
sacceweur  de  saint  Paul ,  comme  k  Rome  on  se  dlsail  succe^s^  de 
«aint  Pierre.  Le  commissaire  de  Tlnquisition  allegua  d«  molos  ce  genre 
4»  raiseM  i  M .  Boorgeois. 


212  PORT-ROYAL. 

redire.  II  ne  se  pliait  pas  Aa  nonvelle  tadiqtte  de 
defense  et  rompait  presque  k  tout  coup  les  me- 
8ures*'CeIa  deiriut  surtout  trds  prononce,  quand 
il  fut,  sur  Taffaire  de  la  signature,  d'un  autre  airis 
qu'Amauld  et  Nicole.  Piusieurs  lettres  d'ArnauM  at« 
testent  et  d^roulent  tres  au  long ,  aux  divers  temps  y 
les  points  de  dissidence :  t  PardonneK*moi|  Monsieur, 
^rivait  cdui--ci  k  M.  Gnillebert,  si  |e  vous  dis  que^ 
comme  je  reconnois  que  M.  de  Saint-Cyran  a  de  trds 
grandes  lumieres,  je  ne  puis  aussi  m^empficher  de 
croire  qu^il  ne  les  exprime  pas  toujours  de  la  manii^re 
la  plus;  favorable  et  qui  les  pourroit  mieux  faire  re* 
cevoir  dans  le  monde.  »  M.  de  Barcos  semblait  mSme 
se  contfedire  parfois,  comme  quand  il  ^tait  d'avis, 
pour  la  buUe ,  que  les  religieuses  signassent ,  et  pas  les 
ecclesiastiques.  II  demandait  k  la  fois  plus  de  vigueur 
pour  la  v^rite  et  moins  de  disputes.  Sa  pensto  ^tait 
plus  vraie,  k  mon  sens ,  qu*elle  ne  paraissait  lucide 
k  Arnauld.  Ge  dernier  faisait  toujours  son  rdle  d*ad« 
mirabie  avocat ,  mais  d'avocat.  M.  de  Barcos  le  sen- 
tait,  ibais,  en  homme  tout  int^rieur,  il  ne  r^ndait 
pas  avec  assez  de  nejttet^.  On  lui  a  fort  reproch^,  dans 
la  jeune  gi^neration  de  Port-Royal ,  d'avoir,  lui  si  in- 
flexible d'abord ,  et6  du  parti  de  ceder  ensuite ;  sans 
entrer  dans  un  detail  trop  fastidieux,  je  rendrai  en 
gros  mon  impression.  M.  de  Barcos  he  trouva  bon 
dans  aucun  temps,  ni  d'aller  lui-mdme  k  Rome  pour 
son  prppre  compte,  ni  d'y  envoyer  plus  tarci  ces 
docteurs  un  peu  bruyants  et  matamores,  Saint-Amour 
et  autres,  pour  y  soutenir  et  y  plaider  les  cinq  propo« 
sitions.  Il  pensait  qu'apres  tout  la  cause  g^n^rale  6e 
serait  vue  en  meilleur  etat,  si  on  Tavait  laiss^a  sia-^ 


LIVRE   BEUXlilME.  213 

ffMnUj  sans  vouloir  $e  $%gnaler  psir  elle  (c'etait  son 
terme)  a  Rome  et  aiUeurs.  11  n'approuVait  done  en 
rien  toutes  ces  discussions  publiques,  ces  ferraitteriei 
sorbonniques,  qui  deplacerent  si  vite  la  question  et 
derouterent  les  esprits.  Mais ,  le  mal  une  fois  fait , 
apres  des  annies  d'une  tactique,  selon  lut,  fausse  et  (k- 
cheuse,  je  con^ois  tres  bien  que  M.  de  Barcos  ait  pense 
quHl  en  fallait  finir  absolument,  s'il  y  avait  moyen, 
et  qu'il  ait  conseiile  a  cette  seconde  epoque  une  d-- 
marche ,  toute  ouverture,  tout  accommodement  pos* 
sible ,  c'esl-4-dire  encore  le  silence.  Ge  n'elait  pas  Ik 
Stre  en  contradiction  avec  soi-m6me ,  car  il  se  diri- 
geait  bien  moins  en  tout  ceci  en  vertu  d'une  teneur 
conslante  de  raisonnement  comme  Arnauld ,  que  par 
un  certain  esprit  medilatif  et  int-rieur.  Le  malheur 
est  que  la  forme  et  Texpression  trahissaient  souvent 
sa  pensee  si  droite;  il  expiiquait,  je  n*en  doute  pas, 
beaucoup  de  ces  bonnes  raisons  y  dans  ies  cinq  cetiu 
remarques  qu'ii  adressait  k  Arnauld;  mats  dnq  cenU 
retnarques  en  irue  du  silence,  c'esl  un  peu  trop. 

£t  M.  de  Barcos  ne  differa  pas  seulement  avec  Ies 
che^^u  second  Port-Royal  sur  la  ligne  de  conduite 
a  ienir,  il  y  eut  dissidence  (dus  d'une  fois  sur  des 
points  de  doctrine.  Il  avait  6crit  pour  une  religieuse 
ses  sentiments  sur  TOraison  dominicale  (1);  Nicole 
ne  les  trouva  pas  de  son  goilkt  et  y  repondit  en  d-lail; 
mais  il  tint  sa  reponse  secrete  et  ne  publia  ses  id-es 
iwr  TOraisan  qu'apres  la  mort  du  docte  abbe.  On  re-» 
trouve  toujours  Nicole  ainsi  parmi  les  adversaires- 
amisde  M.  de  Barcos.  Le  modeste  Nicole  fut  tres 

(f )  SmUmmas  tU  takbi  Phittnmton^ufM  fOrMW  daminieak,  publU 
•Mtameiil  Ml  im. 


314  PORT-ROY  ikL. 

agissaht  sous  main,  d^  qu'il  s'en  xoAh^  et  i\  eo&« 
tiribua  autant  que  personne  k  modifier  I'esprit  du  se- 
cond jansdnisme.  On  attribuait  surtout  ^  son  influence 
slir  Airnauld  roptK)sition  habituelle  que  celui-<;i  mar  < 
quait  au  second  M*  de  Saint-Cyran. 

M.  de  Barcos  ^tait  teilement  pr6destin6  aux  con- 
tradictions qu'un  dernier  ouvragiB  posthume,  de  iui| 
ressuscita  k  son  endroit  les  orages.  II  avait,  sur  la 
demande  de  I'^vSque  d' Alet  Pavilion ,  compost  une 
Exposition  de  la  Doctrine  de  VEglise  sur  la  Gr&ee  et 
la  Prideztinatum  y  espece  de  gros  cat^hisme  ou  etait 
reprise  de  source  la  pensee  premiere  de  Louvain  et 
d*Ypres.  L'ecrit  ne  fat  imprime  qu'en  1696.  U  en  r6- 
sulta  k  I'instant  une  censure  du  digne  archev6que 
M.  de  Noailles^  une  ordonnance  assez  ambigue  en 
deux  points  presque  contradictoires,  et  autour  de 
cette  ordonnance,  une  controverse  du  sage  Duguet, 
de  Quesnel  plu$  vif ,  de  quelques  autres  plus  violents, 
en  un  mot  tout  un  combat. 

Sans  aller  plus  loin  pour  le  moment,  sans  pr^en* 
dre  trancher  k  Tairance  dans  les  situations  et  les  ca- 
ract^res,  je  me  borne  &  tirer  cette  remarque  g6n6rale 
et  qui  me semble  assez ressortir  :  M.  de  Barcos,  pr^- 
cis^ment  parce  qu'il  6tait  I'h^ritier  le  plus  direct  et 
ie  plus  intime  de  I'esprit  de  M.  d'Ypres  et  de  M.  de 
8aint-€yran ,  ^  en  m6me  temps ,  si  I'on  veut ,  parce 
f}tt11  avait  la  plume  un  peu  fiftcfaeuse,  c'est-i-^dire  qui 
s^ft  tout  wi  travers  aux  endroits  d^lioats;  en  i^tait 
\enB  k  ne  plus  poutrojr  composer  un  seul  6crit  sans 
donner  prise  par  mille  saillies  de  doctrine ;  la  pure 
dpcirine  jaas^ai&te^  par  ^on  prppre  d^veloppement 
en  lui ,  touchait  sur  tons  les  points  aux  Iteaitm  de  i'li^ 


ri^sie,  ou  da  moiiis  dn  sehisme,  rndme  eabre  amis;  k 
la  moiadre  explicati w ,  cela  per^ait. 

Ces  guerres  civiles  de  Port-Royal  y  hfttons-^nous  de 
le  dire,  entre  Mf.  de  Bareos  et  les  pars  int^riears 
d'one  part,  et  MM.  Arnauld,  Nicole,  Hermant,  de 
Tautre,  ces  guerres  qui  ne  se  d^ouvrent  k  nous, 
que  si  noas  y  protons  de  tres  pr^  Toreille,  furent 
toutes  r^glees  et  temper^es  de  charity.  On  pourrait 
citer  k  ce  sujet  de  belles  lettres  d' Arnauld  k  M.  Guil- 
lebert  sur  la  mort  de  M.  Singlin ,  et  iSi  M.  de  Barcos 
sur  la  mort  de  M.  Guillebert  au  temps  m6me  de  cette 
plus  grande  dissidence.  Quelques  ann6es  auparavant, 
une  lettre  d' Arnauld  k  M\  de  Barcos  sur  la  grande  af- 
faire deSorbonne  (d^cembre  1655)  montre  qud  fond 
il  faisait  sur  T^rudition  de  ce  saint  abb6;  et  on  voit, 
k  la  r^nse  de  celui*ci  sur  la  condamnatioo  (26  avril 
1656) ,  comment  le  personnage  de  saintet^  et  de  dis-<» 
gr&ce  entendait  le  profit  spirituel  k  tirer  pour  le  chr^ 
tien  des  injustices  du  monde.  II  dit  et  redit  volon tiers 
du  monde  au  pied  du  Galvaire  :  Son  fiel  m'est  sa- 
TOureux  (1)! 

Des  qu'il  avait  pu  se  rendre  k  son  abbaye ,  aussitdt 
aprte  les  suites  apais^es  du  livre  de  la  friquenu 
Communion,  vers  1650 ,  M.  de  Barcos  s'y  ^ait  ap- 
plique k  Stablir  la  r&forme  selon  les  vues  die  son  oncie, 

O)  Cette  let tre,.Xoatede  cpngeil  saint-eyranien,  est  d*an  contraste , 
du  Ton  pourraU  croine  qifil  entrait  quelque  inteBtiaH,  arec  la  Proving 
<%/«iqi|ifi|iiaieot  fell  i  cette  jqoente^pfqv^.  Ai«itttU|  s'pcpnfalt  on  pen 
tc^^lorSf  en  fufitet^  dece  qa*oa  avait  dono^  Us  dQuze  iettres  k  la  Reine 
de  Suide ,  qui  te$  avalt  regues  avec  joie  :  «  Hats ,  dcfivait-tl  k  son  fr^e 
rfv^qned'Angers,  noas  iie  aavons  paaeoooreie  ja9«in«itjqii*elle  foa 
r^t:  w^oi^jf^t^H^ayi^t-hieraa  fioirqa:oji  Mp  liiijpr^3enta>  et  elle 
I»rttt'^er  ppf^  la  cour. »  Voilatont  «n  souci ,  'cpnvenons-en^  gqi  est 
iris  yea  Maini'CyrMen,      -    ^     .  -    ■ 


el  lit  suboridoanant  etude  et  scieiioe  &  la  praiique 
p^nitente,  il  avail  vteu,  avec  M^  Des  Touches,  avec 
M.  GuUlebert  (Lancelol  n}y  vint  que  plus  tard)^ 
comme  uu  veritable  ctoobite  des  aneieos  d^erts.  Au 
lieu  d' assembler  et  d'achever  le  livre  de  son  oncle 
canlre  le  Caivinisme,  il  crut  plus  sAremeat  edifier 
TEglise  en  ravivaat  la  regie  de  saint  Benoit,  et»  comme 
dit  Lancelot,  il  aima  mjeux  faire  que parler.  Les  de* 
tails  qu'on  a  de  cette  vie  austere  seraient  k  discuter 
peut<-6tre  s'ils  pouvaienl  devenir  contagieux  :  lis  ne 
sont  plus  aujourd'hui  que  touchants.  Ge  pays  de  la 
Brenne,  sauvage  et  pauvre,  i^mblait  en  tout  con- 
forme  a  la  pensee  du  ferrestre  exiL  Une  multitude 
d'etangs,  qu'y  avaicnt  elablis,  selon  quelques^uns, 
les  aneiens  moines  de  Meobec  et  de  Saint-Cyran  pour 
y  p^her  plus  de  poisson »  en  faisaient  a  leurs  sue- 
cesseurs  un  lieu  monotone  et  bien  desol^;  mais  c'est 
nous  qui  voyons  le  miroir  et  le  cadre  ;  ces  yeux  bais* 
s^  ou  leves  n'y  regardaient  pas.  Cette  petite  Emigra- 
tion silencieuse  rencberissait  sur  Port-Royal  m6me. 
Elle  eut  ses  traverses  :  des  partisans,  qui  infestaient 
la  contree  durant  la  Fronde,  s'emparerent  un  jour 
del'abbaye,  et  voulurent  contraindre  par  menaces  et 
violences  M.  de  Barcos  k  des  transactions  qu'il  refusa 
avec  la  m6me  Constance  de  martyr  qu'il  mettait  a 
toute  verite.  La  pers^ution  au  sujet  du  Formulaire 
Tayant  force  de  fuir,  la  Paix  de  TEglise  lui  permit 
le  retour  en  cette  pauvre  abbaye  tant  aimee;  il  y 
mourut  en  1678 ,  Age  de  soixante-dix-huit  ans  envi- 
ron ,  a  la  veille  de  pers^utions  nouvelles.  Toute  la 
reforme  qu*il  avail  accomplie  fut ,  apres  lui,  dissip^e, 
et  Tabbaye  Qnalen^enl  d^truite »  comme  tH)rt-Royd( 


LIVAE  BCUXlilllE.  217 

aussi.  Attcon  honnne,  esl-il  dit,  nesedementitmoins 
que  M.  de  Barcos^  ne  fut  plus  mort  a  lout  en  cette 
\iei  plus  patient  dans  les  souffrances,  plus  pers6ve- 
rant  au  bien ,  plus  insensible  k  la  louange  comme  a 
{'outrage,  plus  exact  en  purete  et  en  pudeur  dans 
Tosage  des  creatures,  plus  absolument  penitent,  et 
d'une  penitence  d*autant  plus  admirable  qu'elle  etait 
eltsie  et  comme  entee  sur  une  grande  innocence. 
« 11  etoit  de  moyenne  taille,  nous  dit-on  encore,  la 
pbysionomie  spirituelle,  vne  gra/oiU  et  un  sirteux  pra^ 
pres  a  effrayer  les  Defmoiii... »  Nous  aurions  cru  man- 
quer  en  quelque  chose  au  premier  abbe  de  Saint- 
Cyran  si  nous  ne  Tavions  comme  suivi  ainsi  jusqu'au 
boot  dans  le  second ,  dans  celui  qui  est  son  oeuvre 
encore,  et  une  oeuvre  si  Odele. 

Mais  d'autres  vies  egalement  et  diversement  belles 
nons  reclament :  il  est  temps  d*asstster  a  la  multipli- 
cation merveiUeuse  des  solitaires  de  Port-Royal ,  qui 
eut  lieu,  des  le  lendemain  de  la  mort  de  M.  de  Saint- 
Cyran ,  par  Teffet  du  livre  de  la  Fr6quenle  Communimn 


XIV 


B^Bme  de  aoliiaires.—  M.  Yifitor  Palln.  -^  La  famille  D91  Poss^.  -^ 
Haate  bourgeoisie  de  Port-Royal.  —  M.  de  La  lilyi^re.  -~  M.  de  La 
Petiti^re.  —  Declaration  de  M.  Le  Maltre.  —  L'^vSque  de  Bazas.  — 
M.  MangiMlein,  directeiir  pr^pos^  par  M.  tSinf^in.  '^B$\\%  scene  d9 
^  iiuU.  —  foAtaine  el  ses  ]IUmoires»  —  Le  loane  ^ndi».  r-  B«tr4Ue  de 
M-d'Andilly. 


Un  des  premiers  touches ,  le  premier  m6me  que 
cette  lecture  de  Tpuvrage  d' Arnauld  coaduisit  a  Port- 
Royal,  fut  M.  Victor  Pallu,  seigneur  de  Buau  en 
Touraine,  docteur  6n  m^decine  de  la  Faculte  de 
Paris.  D'abord  attache  comme  medecin  au  comte  de 
Soissons  et  present  k  ses  cdtes  lorsqu'il  perit  k  la 
journ^e  de  La  Marfee  pres  S6dan  en  i64i ,  M.  Pallu , 
depuis  la  mort  de  son  maitre ,  avait  resolu  de  reformer 
sa  vie,  qui  avait  et6  assez  legere,  dissipee  et  se  ressen- 
tantdu  voisinage  des  grands;  il  etaitrevenu  demeurer 
k  Tours  sa  patrie,  Un  ou  deux  ans  il  v6cut  ainsi, 
comme  lui-m6me  le  raconte  dans  une  lettre  particu- 
liere  (1) ,  coulant  le  temps  et  menant  son  inquietude 

(1)  A  la  page  242 ,  parmi  les  pidces  da  Supplement  au  Necrotoffe  de 
Port-Royal,  In  40 , 1 735. 


PORT-ROYAL. -^LIVR^  bEUXI^ME.         219 

le  mieiii  qull  pouvait ,  sanis  grand  avsmiiem^nt.  U 
s^en  ouvrit  pourtant  quefqu6  peu  k  son  cdUsin  le  saint 
^v6que  de  Marseille,  Mf.  Gaolt,  qui  rfetoit  de  sondeir 
r^me  du  malade  h  une  prochaine  |visite  qu'il  Tinvita 
de  lui  venir  faire  en  son  i£v6ch^.  Mais  la  mort  da  pr4- 
lat  rompit  ce  projet.  C'est  alors  qiie  dans  iin  voyage 
k  Paris,  M.  Pallu,  par  Tentremise  d^ttn  ami  de 
M.  Gault,  connut  M.  de  Saint^-Cyran.  Ters  le  m^me 
temps  d'aulres  amis  le  voulaient  Hengager  dans  une 
place  k  la  cour.  II  y  r^sista;  il  commen^ait  k  conceVoir 
clairiement,  disait-il,  que,  dans  le  nauFrage  oil  il  ^tait, 
il  n'y  avait  pour  lui  de  planche  de  salut  que  Texacte 
penitence.  Pendant  un  voyage  aux  eatix  de  Forges , 
ou  il  accomp^gnait  quelqu^s  dames  de  Touraine ,  n 
lut  le  Uvre  de  la  Friquent^  iJommuniof^  dans  sa  pre- 
miere nouveaut^ :  M,  Hillerin ,  cure  de  Saint-Merry, 
qui  etait  k  ces  eaux ,  le  lui  pr6ta.  La  mort  de  M.  de 
Saint-Cyran  qui  arriva  peu  apr6s,  el  dont  M.  Pallu 
eut  le  bonheur  d'etre  l^moin,  aciheva  de  le  decider. 
II  vint  d'abord  pour  essayer  de  la  solitude  de  Port- 
Roy  al-des-€hamps,  ^t  dk  en  arrlvant  k  M.  Le  Maltre 
qu*il  y  voulait  pasdser  tinq  &u  nix^ai^s  :  k  quo!  M.  Le 
Mattre r^pondit ,  ensouriant,  que,  «  s!  ce  n'otoitpas 
bieu  qui  f  y  amenoit,  il  n*y  reslerbit  pas  ce  court 
temps  qui  lui  sembteroit  troplong,  dt  qiae,  is!  c^^toit 
Dieu,  il  y  resteroit  davantage; »  ce  qui  se  V^rifia  en 
effet  :  M.  Pallu  dSsormais  n^en  sortlt  plus.  U  n^avait 
guere  (Jue  trentfe-sept  ans  (1).  J'al  deja  pris  quelique 

(1)  On  pourrait  objecter  k  eet  &ge  ce  qn'tl  ditlai-mi^nie  de  ses  debauches 
yib  ftthte  anHees ;  mftis ,  k  plreildlre  ie  fttbt  dflns  ^H  seikt  iAti^tiq[Ue  H  t^nl- 
tiui>:il  n'y  Hiralt  pu  ^mndlQlioo  tiXmMMiifp  attHneeD^Milfde 
pMii6  4^ puis  Uente  aii«,  e'est-i-dlre  d^piiiB  V,h$e  de  m^  aiifi»  q«i  etf 
Hput^  l%ge  dd  ikison  commeiic^Ve. 


220  PORT-aOYAt. 

chose  dans  une  lettre  toucbante  adress^  par  lui  a 
Tun  deses  amis  et  dat^e  da  jorfr  de  la  Toussaint  1643*^ 
il  y  explique  et  y  justifie  sa  i^solution  :  «  Quoi  que 
Ton  m'objecte  Je  maintiens  devant  Dieu  qu'il  m'etoit 
impossible  de  penser  s^rieusement  k  une  affaire  si 
importante,  demeuranl  dans  Tembarras  de  ma  vie 
ordinaire,  au  miliea  de  mes  connoissances  et  de  mille 
occasions  dont  j'ai  trop  6prouv6  le  peril;  quiconque 
I'a  entrepris  de  la  sorte  n'y  a  point  r^ussi... »  Parlant 
de  cette  vie  de  demi-desir  06  les  bonnes  pensees 
etaient  insuflSsantes,  il  ajoule  :  «  N6anmoins  la  faci- 
fite  commune  Temportoit,  et  je  disois  a  peu  pres 
comme  ce  maiiieureux  :  Fasse  le  mieux  qui  pourra , 
pour  moi  je  me  contenle  de  faire  le  bien!  Du  depuis 
je  me  suis  defie  de  cette  maxime,  et  ai  cru  que  nous 
nfe  pouvions  trop  faire  pour  nous  sauver,  ni  n^gliger 
les  conseils  que  Dieu  nous  donnoit  pour  cela  :  ce  qu'il 
m'a  peu  a  peu  si  fort  imprim6  dansTespnt,  qu'enfin 
ma  derniere  touehe  est  venue. »  Agreable  et  tr6s  juste 
image !  —  Et  encore  :  «  Je  vous  declare  que  rien  ne 
m'a  rendu  ma  vie  ordinaire  plus  suspecle  que  la  dou- 
ceur avec  laquelle  je  la  passois ;  il  n'y  a  que  les  in- 
nocents qui  en  puissent  goi!iter  une  semblable  sans 
crainte;  mais  un  p^cbeur  tel  que  je  suis  doit  extre- 
moment  appr^hender  ee  silence  deDieu...  Comme  j*ai 
abus6  des  choses  legitimes »  il  faut  aussi  que  j 'en 
soufTre  la  privation  volontaire...  Ceux  qui  doivent 
beaucoup  sent  obliges  de  s'incommoder  pouc  s'ac- 
.  quitter. » II  temoigne,  en  finissant,  sa  douleur  d'etre 
r6duit  a  se  priver  de  la  compagnie  de  ses  amis  si 
chers  :  «  Oui,  Taffection  que  je  dois  4  de  si  bons 
parents  et  amis  redouble  ma  baine  centre  lepech^i 


qui  me  &U  cacher.  Ge  n'e$t  point  p&t  '^xAgkntion 
que  je  vous  parle... ,  la  consideration,  entre  autres, 
de  mon  fr^re  de  Sainte-Marguerite  est  la  tentation  la 
plus  forte  que  je  souffre ,  sans  cela  j'aurois  trop  bon 
marchi  de  la  penitence.  » 

M.  Pallu,  une  fbis  k  Port-Royal ,  devint  nature!* 
lement  le  m^decin  des  solitaires ,  des  pauvres  des  en« 
irirons ,  et  aussi  des  religieuses,  lorsque,  par  la  suite 
(apr6s  PAques  de  1648),  elles  furent  revenues  aux 
Champs :  toute  son  ambition  deroi^re  s'^tendait  k  les 
senrir.  Fontaine  nous  Fa  point  sons  d'aimables  et 
vivantes  couleurs  : «  H  y  fit  bAtir  (dans le  jardin  du 
monastdrej  un  petit  logis,  mais  bien  trouss^,  qui  a 
depuis  et6  appd6  U  pttU  JPaOf* ,  et  k  c^use  de  la  peti* 
tesse  bien  juste  et  bien  ramass^ede  ses  appartements, 
et  k  cause  de  la  taille  de  son  mattre,  qui  avoit  tout 
petit ,  except^  Tesprit :  petit  corps  i  petit  logis,  petit 
chevai,  mais  tout  bien  pris,  tout  bien  proportionn^  et 
bien  agrteble.  Mon  Dieu  I  qui  n*eAt  pas  aimS  ce  bon  so«- 
litaire?  On  avoit  presqtie  de  la  joie  de  tomber  malade 
afin  d'avoir  le  plaisir  de  jouir  de  ses  entretiens.  • .  i  On 
reconnalt  que  M.  Pallu  n'avait  pas  toutlaissd  de  la  cour 
et  du  commerce  des  grands  en  les  quittant,  et  que  chez 
lui ,  Taimable  vivacity  la  gentillesse  gardait  son  ^tin- 
eelle  dans  la  penitence.  Etant  m^decin,  le  jonr  mSme 
desa  reception,  bonnet  en  t6te,  et  plus  tard  en  y  reve- 
nant  k  loisir  dans  son  jardin  de  Tours,  il  avait  traits  la 
question  du  rirej  Tavait  montr6  utile  et  salutaire,  et  en 
avait  dcrit  en  latin  d'assez  jolies  choses  (1).  Rieur  par 

• 

(i)  « Saiibtis  Hi  nte  tt(€iidinll  ett  ^  (lui »  tAsi  earn  lemperamento 
idMlicattir>  male  Mj^lt  atqtie  amarlelt.  n  (QutBsiionct  mullcA  in*,  auctore 
AT*  Yfctore  PallQ » Tttroiitbn^,  1649.) 


9^  |»ART-^plA<H 

nature  Uav^U  prjs,  i' w^gipe,  que|(|»e  cJ^Qfe.  ^  ffi» 
suje(  en  iDi).  La  ooQyoi^iou  m  lui  ^vait  pas  tout  6t$. 
Ijne  pi6ce  (J^  vers  laUos  qu'il  cowpoga  sur  i^a.retraitp 
sous  le  titr^  4e^  F(|i?  ITum^  (Adjeu  »»  ijaopcje) ,  attesr 
terait  encore  celte  heureuse  facility  d'un  ^sppjl;  (^x\i 
avail  su  4^ric|er  I'^tUiJe.  ^t  qui  oh^i^U  !«  d^rt«  Ge 
pourrait  6tre,  k  la  rigueurt  de  s^int  Paulin  pu  c^ 
quelque  autre  de  cqt  ^ge.  A  propois  ^^  obstacles  qui 
entravent  les  pfemieren  r^sotutioiis  aus^eres,  oq  y  lit: 

»kr4r«**«<'«*  IimH  6l  oitrit 
|ll^lf^n||M»f|f8 fii||»' pl||ii|Ugi99gai| 
Distrf hit ;  Ulaptyii  pjitrln  Yftxyerbor^t  4ar«f ; 
SflcciBiiseiit  chArl;  fainam  iniBita^tuir  iniquam ; 
IttMitfMs  UtMt  eMUft  MiliMi  ¥eiil«r ; 
S9pQ  CmiU  ffn^  sovg/H^'  |a#|  ws0e  rtefMHtti 
Optatas  precibaf ;  iH»cU  qo9^ae  nDj|a§  silefe  (1). 

•  \ 

Lorft()ue  %  P?iU*  j^'eK  nhfH  )0g#ir  i  Port-Royal  wpr 
la:  lip  d'o^t^l^r^  f64^i  U  ^  tMUva  d'abord  pour 
cowpaguoi^  c^  i/^U^  he  M«ttr*  elt  de  S^ricpuRi, 
If.  de  Baiapl^ift  K.  d«i  (^n^^uoj)  fs^  fil9  d^  M.  d'AiidiUy, 
qui^  Fexempla  d^  9^s  P0^|is  ai&it  pri^  au  co^ur  ^t 
qui  devaufi^  $o»  pere  dans  o^tt^  solitude.  M,  Pallu 
fit  le  ciuqu^e^n^  erwite^  et  le  premier  des  medeeia^* 

(i)  OolrMiira  4m$  H^upi^Umaii  (ili.4»)  aa  Werrobgt  QUO  imJAaUM  en 
vers  I)raiigai8  4tt  i^K^a  Md^ndo^^  Faili^  majlf  j«  il«  m'en  servical  pfur^Ji^* 
ce  court  pasfliage  : 

Ge  ne  ••lit  ^u'eiui^mU  zv^^MfiDM » ^n-dehorf : 
La  fantaisie  ^chappe  et  sc  rit  des  efforts ; 
ta  ftalm  e«t  H'hu ,  ^i  se  plaiM  4|tt\>a  T^atilla  $ 
|«s  paMli«i  «a«rrpi^s  ifo(D»  Mitapt  ^e  ^e^ 
Le  Jeune  a  r^veilld  Testomac  farieox  : 
II  crie.  Un  lourd  somiQjeil  appesaotit  les  yeai; 
Kulle  source  de  plenrs ,  co  priant ,  ne  s'dance ; 
Et  la  laogue ,  a  son  toar,  ne  vent  pu  da  sifen^e. 


j8f4iJtai?€»j(tePwt-^^  Moreajx 

chirifrgien^  isurtoul;  M.  Samoa,  etplust^rd)  parmi 
les  iDedeeins-amis^  AIM.  Doidart  et  Hec.qi«^t  U*  I^Uu 
moumt  apj^es  ^ix  aas  et  demi  d^  r^tmi^p  m  W^ 

mo. 

yer3  )e  temps  de  cette  coBversion^  <m  m^^e  un  p^u 
anparavajat  a.\ait  jeu  lieu  celle  de  la  famiUe  Du  Fos8^, 
lou4e  fine  coxiqu6te  tres  poj3u$id6rable.  M.  Gemiea  ThQ- 
was  (c'j^tdU  le  vrai  nom  de  (^miUe),  maltre  de$  oofnptes 
i  Roue%  ;^i>ait  m  bommede  probit6»  mi6le  aju  moiiide. 
i^  cure  de  Sainte-Groix-Samt-Ouian »  sa  parois^ej  h 
P^e  Maignartide  rOratoire,  ayant  conuu  M^  de  Saii4- 
.Cyran^  et  J'etant  yenu  ^onsuUer  seq^temeiit  k  Paris, 
rosolut  de  ;se  demettre  de  ^  cure  ppur  s'appliicitxer  saos 
par.tage  it  la  {^eoiteace.  M«  Thomas  ^  .4  cette  brus(}ue 
Aouvelle,  oqtre  de  pordre  spa  CMr6,  m  bomnxe  i^f 
et  bouiUant  qu'il  ^tait ,  parjt  sur  I'Mure  pour  I'aU^r 
ch^rcher  a  Paris  at  tomb^  cbez  ^*  dp  Saijgtt-Gjraa , 
qui,  sQ.rjti  tout  recexojDae&t  de  YiQtceQO!^,  se  trouy^it 
en  \isiteA  Port-Royal-des-Cbamps-;M.  Thomas  ¥Qut 
y  courir  et  Ty  relancer  dans  le  d^ser,t ;  9^  a  graded'- 
.  peine  a  le  moderer.  M.  de  Saint-Cyrap  pri^venu  re- 
^ient;  M.  Thomas  Taborde  k  ha^te  voix  €t  lui  parle 
avec  un  grand  6chauffement  de  Vaffaijre  qui  le  touche, 
^t  ^e  cette  perte  d*un  cure  prificieu?  qu'il  lui  impu- 
tait.  H.  de  Saint- Gy ran  lui  laissa  j^ter  «on  feu,  puis 
reprenant  il  se  mit  k  disicourir  k  son  tour  des  devoirs 
redoutables  qui  concernaient  et  les  pasteurs  et  aussi 
les  lideles ;  les  grandes  verites,  les  tonnerres  et  Tone- 
tion  se  m616renl  si  bien  dans  sa  bouche,  que  SL  Tho- 
mas ,  tout  retourn^  et  d^sarme ,  finit  par  lui  dire  : 
«  Je  croyois  6tre  venu.  Monsieur,  pour  mon  cur6, 


^A  PORT-llOTAL. 

mais  Je  tois  bien  que  c'eftt  pour  moi-mdme  M  pour 
men  propre  salut  que  je  suis  accouru  k  vous. » 

11  le  quitta  done,  bienheureusement  Uess^,  em- 
portant  le  trait  de  la  Grftce ;  de  retour  che2  lui  ^  sans 
marchander  sur  les  moyens,  homme  franc  ei  dW  eomr 
Micert,  nous  dit  son  fils,  il  dressa  un  iuTentaire  de  son 
bien  pour  se  d6pouiIler,  avant  toutes  choses ,  de  oe 
qu'il  jugerait  moins  l^gitimement  acquis.  Profitant 
de  Toffre  du  saint  abb^ ,  il  envoya  trois  de  ses  filles 
pour  6tre  ^lev^  au  monastdre  de  Port-Royal  de 
Paris  ( deux  y  prirent  le  voile ) ,  et  trois  de  ses  tts 
pour  Mre  iXevis  k  Port-Royal-des-Champs  :  le  plos 
jeune,  Pierre  Thomas  Du  Foss^,  alorsdg6  de  neuf 
ans ,  est  devenu  un  des  illustres  de  cette  maison  et 
nous  a  laiss6  d*intiressants  M^moires.  Quand  les  trots 
fr^esarrivirent&  Tteoledes  Champs  d&s  Titi  de  1643, 
lis  y  trouv^rent  pour  compagnons  le  petit  Saint- Ange, 
fils  de  oette  amie  de  M.  d^Andilly ,  et  un  jeune  fils 
decelui^i,appeU  M.  deVilleneuve;  les  Bignon  avaient 
d^ji  termini.  M.  de  Bascle  s'occupa  de  donner  aux 
enfants  Tinstruction  religieuse ,  et  dans  les  Etudes  il$ 
Sivaient  pour  maltre  un  M.  de  Selles  (ou  M.  Gelles) 
qui  ^tait  fort  habile. 

De  son  c6t6  madame  Thomas,  leur  mire,  j^une  et 
belie  encore,  mais  touchee  elle*m6me  de  Texemple 
de  son  mari ,  vint  k  Paris  pour  voir  cet  homme  de 
Dieu  qui  op6rait  si  irr&sistlblement.  Elle  resta  durant 
six  semaines  logie  dans  les  dehors  du  monastere, 
occupant  Tappartement  destini  &  la  princetse  Marie, 
et  c^^tait  surtout  par  le  canal  de  la  mSre  Ang^lique 
qu'elte  communiqoait  avec  11.  de  Saint-Gyran  :  car 
eTIe  avait  peine  naturellement ,  nous  diton»  ken- 


LlVne  DEUXl^ME.  225 

tendre  cet  abbe  dmt  le  diseoun  itait  fort  eancis.  Elle 
retourna  bientdt  k  Rpuen,  6inule  de  son  mari  dans 
la  voie  nouvelle ,  et  tous  deux  se  r^olurent  k  oser 
reformer  publiquement  leur  genre  de  vie;  ii  leur 
fallait  un  irrai  courage  pour  cela  et  une  force  tout 
extraordinaire,  consider6s  comme  ils  etaient  dans  la 
ville)  et  li^ssi  6troitement  avecles  personneslesplus 
distinguees.  Ils  vendirent  leur  vaisselle  d'argent,  se 
retirerent  des  compagnies,  ne  sortirent  plus  que 
pour  leurs  devoirs  de  paroissiens  :  M.  Thomas  s'ap^ 
pr&ta  en  mdnie  temps  k  se  defaire  de  sa  charge, 

«  Cependtot  >  Bom  dit  leur  flls ,  Umte  la  vllte  ftat  fori  iiwAit  d'nii  let 
dungenent  >  et  ohacan  Tinterpr^ta  en  sa  maniire.  Lei  tmi  en  parlireat 
comme  d*iuie  chaleur  de  d^Yotion  qai  ne  dureroit  pas  long-temps*  D*aa- 
tret  s*en  mO(taoient»  comme  de  Teffet  d*an  icrnpnie  mal  fond^  et  d*iino 
foiblesse  d'esprit.  Qaelqnes-nnt  comtolssant  la  soUditd  de  I'esprit  de 
celui  dont  un  changement  de  Tie  si  pen  attenda  les  6tonnoit>  se  disoient 
les  nns  anx  antres  :  Attendons  poor  Toir  ce  que  toat  cela  dcYiendra. 
Qaelqoes  antres],  admirant  la  grftce  et  la  mis^ricorde  de  Bien  envers  set 
^las » €toienl  dans  la  joie  de  voir  nn  eiemple  qoi  ponvott  beaneonp  eon^ 
tribner,  dans  la  soite»4  retlrer  de  la  corruption  da  sidcle  ceox  qni  y 
Aoient  les  pins  engagds.  Enfin ,  apr^  avoir  essny^  d'abord  tout  ee  qu*iU 
eurent  k  sooffrir  de  la  part  de  leurs  amis  et  de  lenrs  ennemis ,  its  enrent 
enfin  la  consolation  de  te  voir  au  large,  et  de  pouvolr  dire  comme  le  Pro-< 
phite  :  «  Fiam  mandalorum  iuorum  eueurri  eitm  dUattuii  cor  meum,  J*ai 

courn  la  carrito  de  tos  commandements  lorsqne  vous  arex  61argl  mon 
COSUT  (1). » 

Cette  famille ,  cette  tribu  des  Thomas  Du  FossS , 
que  nous  voyons  se  convertir  ainsi  en  masse  et  gagner 
U  large  k  toutes  rames,  qui  fournira  de\i%  religieuses 
k  la  communaut^  et  unillustre  solitaire,  appartenait^ 
Gomme  nous  le  verrons  bientdt  des  Pascal,  comme 
nousTavons  vu  des  Arnauld,  k  cette  haute  lignto 
bourgeoise  qui  constitue  le  principal  fond  oxi  s'est 

(1)  Psaume  CXVIIl ,  32.  -  t/timolra  <U  Du  Fqm,  Ms.  )» chap*  9. 
II.  15 


appuy^  et  fecritt^Port-rltoydl.  Oentien  Thomas,  deul 
de  l^aKteor  des  Mimoires  et  maitre  des  comptes  en  son 
temps ,  s^6taft  signal^  par  sa  fiddlit^  k  son  souveraiQ 
a«  milieii  des  flireur^  de  fa  Lfgue,  et  par  son  int^- 
gpk6  refue  et  transmbe  t  9  faisait  un  digne  contem- 
poraitt  d^  Marion  et  des  Arnauld.  Port-Koyal  sans 
^ttte^  et  noQs  ea  atons,  nous  allons  en  avoir  d'ecla- 
tantt  exemplea,  g^gna  beailcoup  et  fit  nombre  del 
ppos6fyteB  parmi  les  grands  seigneurs  m6me,  parmi 
lecf^  personnes  de  la  cour,  les  Luines,  les  Liancotirt, 
les  G«tenen^ ,  les  Sable ,  les  6oi>zague ,  les  Ldngoe- 
KJIl^jt  le&  Bioaiiiii&9  ^  mais  ce  ne  fot  pas  1&  son  vmi  o&a- 
tee>  dr'op^alimis*  lid  plupart  de  ees  noms*  illustres  ne 
se  rattachdrent  k  Port-Royal  qu'un  temps  et  nje  s'y 
ancrereiit  pas*  he  vrai^  fond  solide,  le  sit^^t  q«io>- 
tidien,  Hom  le  tonchons  ici  :  les  Arnauld  comme 
noyau  et  comme  souche  j  les  Bignon  comme  alliance 
et  embDafickemdnl  dans  le  monde,  et  avhdedans  en- 
core, k  Tentour,  par  acquisition  6troite  et  sUcces$ive, 
les  Briquet,  les  i§ainte-Marther  les  LeNain>  le&Tbo*< 
mas  Du  Fo8s6 ,  les  PascaL 

Un  mot  littoral expri me  ce  fait  du  tiers-itat  supirieWf 
comme  je  I'ai  appele,  qui  compose  le  fond  de  Por^ 
Royal  :  cette  soci^te  libre  est  le  lieu  par  excellence 
oit'  Fon  se  donne  \e  Monsieur  (1). 

Pendant  que  le  jeune  Du  Foss6 ,  avec  ses  frires  et 
deux  ou  troi^  autres  compagnons,  6tudiai^nt  ain^i 
en  toute  innocence  et  simplicity,  n'ayant  pour  catd- 

(1)  On  7  disait  Monsieur  k  nn  ami  de  toate  la  vie ,  k  on  condisciple , 
mmv^  k  ntt  dk»4t  pmr,  M.^O'Saei ,  pen  avant  de  moarir,  royant  entrer 
Vottcynev  M^  <0MUire ,  soil  aodea  compagnon  de  Baa tllle » &  qui « tea 
Joan  prte^dento,  on  avail  refas^  la  porte,  lai  disait  en  I'embrasMJit : 
«  Bh  bieti !  9kn$httr,  on  rons  a  done  traits  comme  lei  antra  ( » 


LIVftE    DEUXltME.  "SS? 

4 

chisme  que  celui  de  M.  de  Saint-Gyran  qui  avait  paru 
sous  le  litre  de  Theologie  famUHrej  n'y  apprenant  que 
la  crainte  et  Tamour  de  Dieu ,  et  tout-^-fait  Strangers  . 
k  ces  questions  et  querelles  dout ,  plus  tard  et  d^j&^ 
les  ennemis  et  calomniateurs  de  Fort-Royal  suppo- 
saient  (ju'on  les  nourrissait  k  plaisir,  Torage  du  livre 
de  la  Frequents  Communion  ^clata,  et  les  coups  di*- 
rigdscontre  Arnauld  s'attaqu^ent  partout  avee  fureur 
autour  de  lui.  Ces  enfants  m6me  qu'on  61evait  att|L 
Champs  eurent  leur  part  de  la  secous^e ,  et  on  jugea 
prudent  de  les  envoyer  au  Ghesnai,  prte  Versailles, 
dans  une  terre  de  M.  Des  Touches,  qui  les  recueiHit 
quelque  temps,  jusqu'i  ce  que  la  premiere  menace 
fut  apais^e. 

An  retour  &  Tabbayedes  Champs,  lejeuneDu Fossil 
fat  ti^moin  du  mouvement  singulier,  et  comme  du 
flux  de  gr&ce  produit  par  ce  livre  de  la  FriquenU 
ConMnunion : «  Nous  y  \imes  arriver,  dtt-il,  de  diyerses 
provinces  des  gens  de  di verses  professions,  qui,  sem- 
Uables  i  des  mariniers  qui  avoient  fait  naufrage  sur 
mer,  venoient  en  grand  nombre  aborder  au  port.  » 
Laiempite  m6me,  qui  s'^tait  excit6e  centre  le  tivre, 
les  avait  h&t6s  au  salut. 

Laissons  ee  ttooin  tendre  et  fiddle  nous  peindre 
les  principaux  de  ces  naufrag6s  dont  sa  jeune  ima* 
gination  avait  retenu  une  si  vive  empreinte,  et  dont 
quelques-uns  6taient  en  effet  terribles  : 

'•«  Ceil  tfinl  f  ttovi  dit-il ,  que  ]e  yh  renir  qb  cadet  de  la  mafson  d'E* 

Ugttjfwaam^  V.  de  La  Riyito.  G'Moit  mi  homme  qui  ayoH  tonjom 

«erfl'4M8  les  armdes,  et  qu  4toU  regard^  comme  un  brare  danale  ' 

•  itfoaHe*!!  Mirft  cou^n  germata  du  due  de  Salirt-Simon,  et  aroit  plasieort 

HetiB  ettniddrablef  qui  le  tenoient  attach^  ao  ^cle.  fi  eat  incroyabto 

la  cemmniUoii  4e  retenM  flrappa  reaprtt  «l  ie  emwf  d«  eel 


228  PORT-ROYALt 

officier.  Jamali  on  ne  Til  mi  homme  plus  dor  «ar  lai-mtoe ,  soil  pow  le 
coachcr,  soil  pour  le  manger.  U  sembloit  qu'il  fat  insensible  aux  beaolm 
da  corps.  II  passolt  les  anntes  enti«r6s  h  ne  fairc  par ioor  qn'an  repas. ..  9es 
veillei  ct  ses  autres  aus  Wrll^s  dgaloient  ses  jeftnes;  et  comme  i!  s'^lolt  eliarg6 
de  garder  les  bols  de  Tabbaye,  pour  empftcber  qae  Ton  n'y  ftt  da  d^glit, 
II  vivoit  dans  one  affrease  retraite  k  regard  decenx  qai  habitoient  dans  le 
in6me  lieu,  *Unt  presque  toujonrs  dans  les  bois  04 il  se  plaisoit  k  prier, 
i  lire  et  k  m^ditcr.  //  avoU  tesprit  ntUurtttement  tres  beau,  et  ouTert  pour 
toutes  les  sciences ;  ainsi  il  apprit  par  lai-m6me  la  langne  grecque  et  la 
langue  h^bralque  poor  poavoir  lire  la  Bible  dans  ces  deui  langues.Etant 
Jaborieux  comme  il  itoit ,  il  retint  par  ooear  toos  les  mots  qai  sont  dans 
la  Bible.  II  saToit  outre  cela  Vespagnol  et  Titalien,  et  je  lai  ai  robligation 
d'atoir  appris  plus  ais^ment  la  langue  espagnole. » 

Cette  hemti  naturelle  de  Tesprit,  conserv^e  ou  pla- 

tOt  cultivSe  tout  &  coup  par  ce  gentilhomme  garde-boU 

au  milieu  de  son  existence  si  &pre  et  sauvage,  est  d'un 

contraste  impr^vu  et  tel  que  les  annates  monastiques 

en  recelent  souvent.  Occuper  ainsi  son  esprit  aux  lan- 

gues,  nous  fait  remarquer  Fontaine,  c'^tait  encore 

line  mani6re  de  le  mater^  quand  les  travaux  mat^- 

riels  \iolents  et  les  inarches  d'hiver  dans  les  boues 

Ti'y  suflSsaient  pas.  Saint  J6r6me  avait  donne  le  con- 

seil  etrexemple  pour  I'h^breu;  M.  Le  Maitre  faisait 

de  mftme;  M.  de  La  Riviere  suivait  la  trace.  Mais  n'y 

avait-il  pas  quelque  retour  aussi  de  consolation  ca- 

ch6e  et  de  r^cr^ation  plus  douce ,  quand  le  riide 

gentilhomme  en  venait  a  ne  lire  sainte  Therese  que 

dans  I'original ,  et  a  en  traduire  parfaitement  quel- 

ques  lettres  qui  n'avaient  pas  encore  ^te  rendues  en 

fran^ais? 

«  Je  vis  aossi  acriyer,  continue  Du  Foss^,  un  gentiibomme  de  Poiloa 
nommi  M.  de  La  Petitiere,  qui  parmi  les  braves  da  si^le  passoit  pour  la 
meillenre  6pie  de  France ,  et  sor  qui  le  cardinal  de  Ricbelleu  se  reposoit 
de  la  s<iret6  de  sa  personne »  qoand  il  savoit  qall  dtoit  dans  son  paiaii» 
Citifit  un  iumpluiCtqu^un  hommc,  Le  fiu  iHi/ertoii  par  Us  yeum^  «<  ^^ 
<0a(  T^^ord  fiffr^oit  t^uso  qui  /«  rfigardoi^^  l^m  SO  fferyit  d'ao  malb€lir 


LiVRE  deuxi£;m£.  229 

■ 

qui  lai  Atriri  poar  toueher  d'ane  crainte  salataire  son  &me  fir oce  el  in- 
capable  de  tonte  autre  peur.  Gomme  il  avoit  ane  qnerelle  atec  on  parent 
da  Cardinal ,  il  eat  plus  de  huit  jours  no  cheval  toujours  seI16  et  pr6t  k 
monter  pour  aller  sc  battre  contrecelui  de  qui  il  croyolt  avoir  ^t^  ofTensi. 
La  Aireur  qui  te  transportoit  6loit  telle «  qu'encore  qu*il  tdi  1e  plus  habito 
et  to  plus  adroit  du  royaume,  il  recutlai-mtoe*  aprte  ayoir  blessi  4 
mort  son  ennemi ,  nn  coup  d*6p6e  dans  le  bras  entre  les  deux  os ,  ot  la 
pointe  demenra  enfonc^e  sans  qu*il  ptkt  Jamais  la  retirer.  II  se  sauva  en 
cet  6tat  k  travers  champs,  portant  dans  sou  bras  le  bout  de  T^p^  rompue, 
et  alia  tronver  un  mar^chal  qui  eut  besoin  pour  la  tirer  de  se  senrir  det 
grosses  ienailles  de  sa  forge. 

(f  M.  de  La  PetUl^re  crut  bien  que  le  Cardinal  ne  lui  pardonneroit  paa 
la  mort  de  son  parent :  ainsi  il  se  retira  et  se  cache.  Ce  fut  pendant  ce 
temps  que  DIen  excita  au  fond  de  son  ccsur  one  sainte  honour  de  aes 
crimes ,  et  qu'll  le  choisit  pour  faire  delator  en  sa  personne  la  puissance 
de  sa  grAee  et  de  sa  mis^ricorde.  H.  de  La  Petitiire  entendit  parler  en 
m^me  temps  de  M.  rabb6  de  Saint-Cyran  et  du  Une  de  la  Ft^iunU 
Communion.  Abattu  sous  la  main  toute-puissante  de  Dleu ,  et  telair^ 
touehant  aes  devoirs ,  il  trouva  moyen,  apres  la  mort  du  cardinal  de 
Richelieu  et  celle  du  Roi ,  de  se  venir  retirer  avec  nous  dans  notre  dteert. 
li  7  vicut  d'une  mani^re  ^onnante  pour  se  punir  a  proportioa  de  sea 
crimes  et  pour  s'humilier  &  proportion  de  son  orgueil ,  ayani  mdme  vottiv 
s*abaisser  Jnsqu'a  fairo  des  souUort  pour  les  Rellgieuses. » 

3e  n*ai  ricn  voulu  retrancher  :  on  a  sous  les  yeux 
Texqi^  et  i'abaissement  de  sa  penitence,  \o\lk  ce$ 
souliers  dont  lesj^suites  ont  tant  ri.  Pour  nous,  apres 
a\oir  lu  ceite  page,  la  circonstance  reprend  toute  sa 
gravite ,  et  je  ne  pense  pas  que  quelqu'un  songe  a 
sourire  de  cet  homme,  de  ce  lion  terrass^,  au  regard 
sanglant ,  et  qui  ne  savait  quMnyenter  pour  ravaler 
en  lui  rhomicide,  le  violent  et  le  superbe, 

Ces  solitaires  nouveaux-venus ,  aux  duretis  extra- 
ordinaires,  k  Vkme  farouche  et  presque  feroce,  et 
qui  se  reeonciliait  pour  la  premiere  fois,  accouraient 
comme  pour  se  ranger  a  la  suite  de  M.  Le  Maltre, 
cet  autre  combattant  plus  qu'eux  tous  infatigable^ 
ce  penitent,  on  I'a  dit,  d  feu  $t  a  $ang.  On  a  de  hii 


^{30  POET-ROYAL. 

UQe  Di^ration  qui  vient  bi^n  aprte  ces  pages  de 
Dtt  Foss6 ,  en  ce  qu'elle  exprime  les  m^mes  senti- 
ments comme  forcen^s  d'exterminalion  humaine  ei 
^'humiliation  confondante.  Jamais^  je  crois,  I'hu- 
milit^  n'a  pris  d'aussi  ameres,  d'aussi  outrageuses  re- 
pr^ailles  sur  la  nature.  C'est  le  c6t6  par  lequel  Port- 
Royal  touche  k  la  Trappe  et  a  M.  de  Ranc6 ,  quand, 
ftOu^  les  autres  aspects,  il  paratt  toucher  plutdt  aux 
B6n6dictins  de  Saint-Maur  et  k  Mabillon,  quand,  par 
M.  d^Andilly,  il  reste  un  peu  k  portee  de  la  cour  et 
presque  figurant  de  loin  ces  riantes  et  romanesques 
retraites  imagin6es  en  id^e  par  mademoiselle  de  Mont- 
pensier,  par  madame  de  Motteville,  ou  m6me  par 
mademoiselle  de  Scud^ry . 

Voici  le  principal  de  cette  Diclaration  ou  lettre  de 
If .  Le  Mattre  aux  Religieuses  pour  implorer  d'elles 
tout  simplement  le  secours  de  leurs  prieres  et  leur 
intercession  pres  de  Dieu  en  vue  de  sa  conversion 
vraie  et  de  sa  perseverance ;  on  n'en  dit  pas  la  date , 
sinon  qu'elle  est  d'une  veille  de  T Ascension;  j^n  la 
peui  croire  post^rieure  au  retour  des  religiQUS^s  aui 
flhamps  : 

«  Qaolque  Jene  sois  qa'im  mig^rable  ptohear,  ^crit-il,  oonyert  dei 
Mum  <de  mt  Tie  prtMnte^  f  ai  re^u  ntoiuwilns  trbp  de  ptsaves  de  It 
souTeraine  et  ineffable  mis^ricorde  de  Jisug-GHRisz  mon  SauTeur,  pour 
n^esp^rer  pas  ina  conversion  de  sa  bont^  et  da  secoors  des  pri^tes  de 
ses  fiddles  seryantes.  G^est  ce  qni  fatt  qu'encore  que  Je  sols  indigne  de 
ptiler  fiealement  i  la  moindre  des  Religieuses  de  cette  maison,  et  gne  la 
M^re  Abbesse  saehe  que  Je  deyrois  chercher  une  caveme  dans  la  tfiire, 
^ur  m*y  cachet  et  j  pleurer  mes  ptoh^s  et  ma  penitence  radme ,  qui  a 
M  <i  fiuisse  ei  si  ddplorable,  je  ne  laisse  pas  de  croire  qB'Elle  el  ses 
bonnes  Stturs...  ne  me  reraseront  pas  la  priire  que  je  leur  fais... ,  r^ol- 
%ant  de  vivre  et  de  mourir  aveo  le  nom  et  Thabit ,  non  de  leur  fr^re ,  ce 
fve  je  ne  mMte  pas ,  mais  d'aa  de  \eaH  servitears... 

«  ranroli  tm  de  vtye  fo||  oelto  luunble  pndreli  fa  Adyirende  Wre 


Abbesse » ti  atec  M  pemiulon  k  toates  Its  ReligifaiQi  scs  flllM ;  mail « 

ffytfitl  f^^ar  quB  U$  iarme$  n'Mbaffiutent  At  voCcd  iifiiiif  mil  Aouelkf,  OU  qfte  U 

r^ire«piB  (II19 1«  Hnr  porto  na  ne  rendH  eeiiAM  ft  InUNtt ,  ftf  etti  qoe 
Je  devois  platot  lear  faire  cetta  8oppl|caUoii  par  ces  lignes,  afin  q«e  la 
eonsid^rant  ayec  plus  d'attention ,  la  Toyant  ^rite ,  ella9  eo  cencoivent 
«iie  plat  ^rctoMta  fenmt  pour  catai  qui ,  eemme  tm  mendtoHt  ei  an  pauvri 
thkm,  ae  liandra  Crop  bamfam ,  f(  ]>iaii  da^of  gaaletilelit.  i«  fepaltfa  dea 
miettes  qui  tombent  de  sa  table  sacr^e  oifli  il  lea  noqirit  >  et  le  faire  par« 
tieiper  k  I'esprit  d*hamiUt6,  de  paayretd  et  d*ob4l8sanee  qu'elles  ont  V 
rectt  de  sa  aidnta  griiea  avee  laat  da  pMnUade ;  et  ca  qiie  ]e  fais  ptMir  moi, 
ja  le  £ai#  aqasi  pour  bwh  eber  fi^re  de  fiMrieoort  (l)» » 

C'est  assez  marquer,  sans  Tadouqir,  un  cdt6  (kon- 
nant  et  plus  propre  au  scandale  qu'i  Tattrait ;  j'ai 
grandement  hdte  d'atteindre  ^  M.  d'Andilly  pour 
corriger  Teffroi  du  voislnage  de  ces  hdtes  i  qui  suf- 
firait  k  peine  la  caverne  de  Jerdme ,  et  qu'on  entend 
de  loin  comme  rugissants  (2).  Le  23  octobre  1643 , 
c'est-&-dire  une  douzaine  de  jours  apres  la  mort  de 
M.  de  Saint-Cyran ,  M.  d'Andilly  6cri\ait  k  son  fits 
favori,  M.  de  Briotte  (depuis  M.  de  Pomponne),  que  sa 
resolution  de  retraite  6tait  irr^vocablement  prise ,  et 
qu'il  n*avait  besoin  que  d'environ  une  ann^e  pour 
Tex^cuter.  Des  le  commencement  de  i644l ,  il  6tait 
venu  k  Tabbaye  des  Champs  faire  un  premier  essai 
de  solitude,  et  il  avait  d^clar^  ^  ses  neveux  Le  Mai- 
tre ,  k  son  flls  Luzanci ,  en  les  quittant ,  qu'il  ne 
sortait  d'aupr^s  d'eux  que  poU^  aller  mettre  ordre 
k  $es  af&ires  et  tout  disposer  k  un  retour  definitif. 
Il  s*etait  fait  k  Fayance  preparer  dans  le  monas- 
tere  d^Iabre  une  chambre  qui  Tattendait.  Mais 
If .  d'AndtUy  a  beaucoap  d'affaires  et  sartout  be&ti^ 
coup  d'amis;  les  adieux  avec  lui  sont  tin  pen  longs, 

(1)  SuppiimMt  AM  Nierdbge  tU  P0n-Aay«/ ,  to#4« ,  I73» ,  p,  i  * 
(S>  Rttgigbams  Famuli  X^Xfll  y  9, 


5^32  POUT-ROYAL. 

et  nous  avoQS  bien  deux  ans  k  le  d^sirer  encore. 
Cependant  les  pieuses  figures  se  succedent  Un  di- 
gue £v6que,  monseigneur  de  Bazas,  qui  de  son  nom 
etait  Litolfi  Maroni  de  Suzarre,  d'uneaucieune  famiUe 
de  Mantoue  (i) ,  touch6  par  la  lecture  (toujours)  du 
livre  de  la  Friquente  Communumj  dont  il  etait  un  des 
prelats  approbateurs ,  viot  faire  une  retraite  k  Port- 
Royal-des-Ghaiups,  oft  il  n'y  avail  encore  que  cinq  ou 
sixpersonnes.  II  voulait  tout  remettre  entre  les  mains 
de  M .  Singlin ,  6v6che  et  abbayes ;  on  dut  le  con- 
traindre  k  garder  son  fardeau.  En  attendant,  nous 
dit  Fontaine,  «  cet  Ev6que  penitent  s'6toit  degrade 
en  queique  sorte  lui-m6me;  il  s'^toitdt^  la  croix  qui 
etoit  la  marque  de  sa  dignite,  pour  se  Timprimer 
plus  profondqment  au-dedans.  *  Forc^,  par  le  conseil 
de  ses  directeurs,  de  retourner  en  son  diocese ,  il 
pria  M.  Le  Maltre  de  lui  faire  la  traduction  du  Saeer- 
doce  de  saint  Jean  Chrysostdme ,  et  il  s'en  voulait 
servir,  pour  edifier  les  esprits,  dans  un  s^minaire 
qu'il  fonda.  A  son  depart  de  Port-Royal,  en  sep- 
tembre  1644 ,  il  re^t  des  mains  de  M.  Singlin,  pour 
aide  et  cooperateur  dans  son  gouvernement  spirituel, 
un  saint  et  savant  chanoine  de  Beauvais,  M.  Mangue- 
lein  (2)^  docteur  en  Sorbonne,  lequel,  touch^  lui- 
meme  du  livre  de  la  Friquente  ^  comme  Tappelle  plus 
couramment  madame  de  S6vign6 ,  avait  tout  resigne 

(1)  Leg  Maroni  aTalent  )a  pr^entlon  de  descendre  du  po^ie  Virgile 
Uaroii.  Le  p^re  da  prilat  6tait  vena  en  France,  sons  Henri  III,  Ala  t6te 
d^me  compagnie  de  gendarmes  qa'envoyait  le  doc  de  Bfantoae. 

(2)  On  trottTC  aassi  icrit  Mangutlen ;  il  y  a  de  I'incerUtade  en  gdn^ral 
ear  Torlhographe  decef  noms  proprei ,  les  liyres  hisloriqnes  sur  Port- 
Royal  n'ayant  M  imprimto  qii*an  pea  tard  et  d'apr^  dei  copies  de  di- 
verses  mains* 


tlVAE   DEUXliliE.  233 

de  son  c6t^  pour  gagner  le  desert.  Mais  M.  Mangue- 
lein  avail  le  don  de  direeteurj  et  M.  Singlin,  d'un 
coup  d'oeU,  le  jugeanl  tel,  Tattacha  k  cette  fm  -k 
M.  de  Bazas.  Le  digne  pr61at,  accompagne  done 
de  M.  Manguelein  et  d'un  jeune  homme  de  choix , 
M.  Wallon  de  fieaupuis  (run  des  futurs  mattres  aux 
petites  Ecoles),  se  mit  en  route  pour  son  evdohe 
comme  pour  une  conqu^te.  On  a  un  recit  tres  cir- 
constancie  de  ses  derniers  actes  (1),  ear  il  ne  \ecut 
plus  que  huit  mois.  11  eut  le  temps  de  fonder  un 
seminaire  et  de  pousser  k  la  reforme  du  diocese,  qui 
pourtant  etait  un  peu  rebelle  et  dur  :  il  mourut  a  la 
peine  le  22  mai  1645 ,  offrant  le  premier  exemple  de 
"ices  saints  ev^ues  selon  Port-Royai ,  de  ces  evdques 
penitents ,  comme  on  aura  tout  k  I'heure  Tev^que 
d' Met,  Pavilion,  comme  le  sera  bien  plus  tard  Tev^ue 
deSenez,Soanen. 

M.  Manguelein ,  affranchi  de  son  engagement  par 
la  mort  de  M.  de  Bazas ,  revint  4  Porl-Royal  avec 
M.  de  Beaupuis  et  deux  autres  jeunes  gens,  ou,  dans 
les  termes  du  bon  Fontaine ,  avet  quelques  ligeres  di^ 
pimiUes  qu'il  remportait  de  ce  pays.  II  ne  comptait  plus 
vivre  qu'en  simple  penitent;  mais,  loin  deli,  M.  Sin* 
glin  le  voulut  instituer  confesseur  de  tons  les  autres, 
lui  rendant  ainsi  la  pareille  de  M.  de  Saint*Gyran  a 
son  propre  egard  et  se  revanchant  en  quelque  sorte 
sur  lui :  M.  Manguelein,  apres  s'6tre  quelque  temps 
debattu ,  se  trouva  pris  sous  le  saint  joug.  Fontaine 
nous  raconte  dans  un  detail  naivement  anime  Tin- 
illation  du  nouveau  confesseur  et  la  reception  que 

(I)  Mtooire  de  Bi.  WaUoil  4o  Beaupois »  page  91  da  SuppUm^nt 
(ia-4<>)  tut  Nicrthgt..^ 


284  PQRT-ROYAL. 

lui  fireot  les  solitaires,  dont  quelques-uns,  s^ils  avaientj 
os^j  se  seraient  bien  sentis  un  peu  recalcitrants ;  mais 
M.  Singlin  avait  parle.  Gette  gracieuse  et  affectueuse 
scdne ,  que  semble  ^clairer  je  ne  sais  quel  rayon  de 
Le  Sueur,  nous  est  due  au  long  pour  nous  peposer 
des  penitences  terribles. 

«  AttaiMI  done  4ae  H.  Mangaeleiii  le  Alt  soiinaf ,  M.  StdgHa  qoitU 
tootes  les  anttet  aSiiire«  pojur  le  meaer  avee  lul  k  Port-EojaU  Dis  qa'ilf 
y  forent  arriT^s ,  M.  Singlin  dit  k  M.  Le  Maltre  qui  les  alia  recevoir,  qa'il 
T  aTOit  long-temps  qu'il  Ini  ayoit  t6moign6  qu'il  Inl  6toit  impossible  d'a- 
Yoir  soin  de  toutes  leg  penoimes  qui  se  rettierotent  dans  ee  desert,  et  qu'il 
cberchoit  une  personne  sur  qui  il  p(it  se  reposer  sftrement  et  s*en  46- 
charger ;  que  ]asqae-I&  11  avoit  en  peine  k  en  trouver,  mais  qu*enfin 
If*  M angaelein  s'oArbltheareasementy  et  que  tons  les  solitaires  pourroient 
a? oir  autant  de  confianea  m  as  MmuUur  qu'en  lyunneme :  «  Alnsi  ^ 
«  troa?e  assez  k  propos ,  dlt  M.  Singlin  k  M.  Le  Maltre.^  que  toos  Toyiez 
« tout  vot  toUtaires  qui  sont  ici ,  et  que  demaln  matin  vous  alliez  tons  en- 
iraemble,  vousd  Uur  uu,  taloer  If  •  M anguelela  dans  la  diambre,  lui 
«( randre  gr&ces  de  la  boiit^  qa*ii  yeat  bien  avoir  de  se  eharger  de  votre 
«  conduite,  et  lul  promettre  que  vous  aurez  tous  pour  lui  une  d^f^renee 
«  et  one  soumisslon  dont  il  aura  tout  sujet  d*6tre  satisfalt. » 

K  M.  Le  Mattre  ne  manqua  pas  de  falre  ce  qae  M.  fiiogllii  lal  iToit 
^t.  II  fit  taire  tons  les  ressentiments  qu'il  ponvoit  avoir  de  passer  ainsi 
dans  des  mains  nouvelles.  II  nous  averlit  tons ,  et  le  lendemaln ,  an 
lortlr  de  Matines ,  11  nous  mena  chez  M.  Manguelein.  Je  sals  bien  qae 
If .  Le  Maltre  noua  condoisoit*  M.  de  S^court  son  frire  le  sulvoit, 
pais  M.  de  Luzanci.  II  y  avoit  aussi  U.  deBeaupuis,  M.  deBascle,  M.  Yi- 
saguet,  M.  Moreau,  M.  de  La  Rividre,  M.  Pallu,  et  quelques  autres 
dont  les  noms  name  revienaent  pagmatnt«nant-(l).  J'y  ttolsaassi,  mais 
comma  une  brebis  qui  suit  une  autre  btebis,  et  J'opinois  du  bonnet* 
comme  on  dit  d'ordinaire ;  car  j'^tois  si  enfant  que  je  ne  savois  pas  ce 
qui  se  faisoit.  Gependant,  quoique  je  fosse  si  jeane,  cette  action  fit  une  si 
gimde  Impression  su*  moi,  que  je  n*ai  Jamids  oabli^  cette  }oaic»6e>  et 
qo*encore  at^ourd'hui,  quoiqu'il  y  ait  plus  de  cinquante  ans,  elle  m'est 
aussi  pr^sente  que  si  ee  n*^toit  que  d'hier.  II  est  vrai  que  je  prenois 

(i)  L'^num^ration  pour  nous  est  soffisamment  precise ,  nous  les  con- 
naissons  k  peu  pris  tous.  —  M.  Moreau  6tait  le  chirurgien ,  on  n'en  dil 
pas  grand^ebose.  —  M.  Fisaguet  ou  de  Visaquety  bon  bommot  dlt  M.  Le 
Maltre ,  bel-esprit  ponrtant  et  savant  en  grec  et  en  latin ;  il  avait  M 
prtoeptenr  des  enfants  cbea  le  prteUleiit  Gobelin. 


p]ai0ir»  d^ns  ee  tilCDce  de  la  niiit»  d'^ovtar  |I.  L%  Ifbdtre  qoi  diioit 
pour  nous  tons  de  ii  belles  ehoies ,  qa'asmrtaeiit  11  n'y  ayoit  personne 
do  U  eonpii^ie^iinl  elit  Janafi  99  dtnilea  qil  ea  appradiU^*- 

«  M.  Mangaeleiii  ^coQta  tout  ce|a  d'on  grand  sang-froicl ;  car  1^  froideiif 
£toU  proprement  son  portage,  et  elle  \n\  ^tolt  trds  natnrello.  |l  r^pondit 
&  IL  LaHatlre  eo  1101M  regardaiil.  II  eemblott  phis  oeeap^  k  boos  Toir 
fifi  mns  parler.  S^  mots  ae  aulTotat  I  peine »  el»  parla«i  d'ni  Ioq  iI 
iMis  qn'^L  peine  nona  Tentendions,  11  noas  dit  en  an  moi,  que  Dleu  1^ 
If.  Singlin  savoient  son  incapacity  pour  remploi  oik  on  Vengageoit ; 
fa*il  a? eit  ftii  tool  ca  qnll  a«)tt  pa  pear  li^en  d^fuidfe.  |l  boos  prla  pat 
avance  de  ne  nous  point  scandallser  des  fiiible^ees  qoe  sen  pea  de  santi 
nous  ponrroit  faire  remarqner  en  lai.  A  ces  mots,  nous  noiu  jet&mes 
loos  a  ses  pieds  poor  recevotr  sa  benediction ,  et  noos  noos  retlr&ines.  » 

M.  Manguelein,  qui  repcmdit  admirablement  k 
Fidee  de  M.  Singlin  dans  la  direction  de  ces  Me$^ 
sleurs,  ne  leqr  demeura  pas  long-teiqpa,  et  il  fu| 
ernport^  par  une  fi^vre,  le  24  septembre  16i0« 
M,  Singlin  dut  redevenir  director  jusqu'a  ce  que 
M.  de  Saci  eut  achev^  de  prendre  le^  ordres  saor6s. 

Fontaine 9  qui  nous  a  fourni»  eotre  autres  pages, 
cette  derniere  si  ch^rmante,  d'apres  des  souvenirs  res- 
saisis  de  plus  de  cinquante  ans  ^  6cri vain  tout  pleia 
de  pittoresque  et  d'ima^ination  sans  s'en  dput^ri  qui 
composait  ses  Mimoires  a  plus  de  soixanterdouz^ 
ans  (1)  avec  toute  la  fraicbeur  renaissai^te  de  Ven^r 
fance^  Foptaine,  fort  jeune,  ^t^it  des  lors,  on  le  voiti 
du  bercail  de  Port-Royal-des-Champs.  Fils  d'un  mat- 
tre  ea*ivain  de  PariSy  il  avait  perdu  son  p^  de  bonhe 
heure  et  avait  ^te  introduit  par  sa  m^re^  veuve  pieuse, 
aupr^  de  M.  Hillerin ,  ce  cur^  d^  Saint-Merry,  qui 
lui-mdme,  par  M.  d'Andilly  ma  paroissien,  itait 
entr6  sous  la  conduite  de  M .  de  Saint-Gyran  prison- 
nier.  M,  Hillerin  se  r^i^lut  ^  quitter  si^  qure,  coprnqte 
M.  de  Bazas  voulait  laisser  son  ^v^ch^,  eir  il  rdussit 

(1)  n  etait  nd  en  1625 ,  et  11  lea  eomposa  depots  1696jasp*en  l7Qp. 


1 


236  POUT-ROYAL. 

mieux  que  lui  a  faire  agr^r  son  desir.  Apres  bien 
des  n^ociaUcms  pour  troover  un  juste  rempla^nt , 
il  resigna  sa  charge  d*4mes  aox  mains  de  M.  Du 
Hamel  (1),  et,  a;ant  fait  des  adieux  publics  en  chaire» 
ii  partit  en  fi^Trier  4644  pour  un  petit  prieur6  qu^il 
ayait  en  Poitou.  li  emmenait  aveclui  le  jeuneFon-' 
taine  qu'il  prenait  piaisir  k  former  et  qu'il  avail  d^ja 
fait  connattre  k  M.  d'Andilly.  Mais  bient6t,  vojant 
que  le  jeui^e  homme  ne  pourrait  se  former  dans  une 
retraite  si  perdue ,  il  fit  exprSs ,  avant  la  fin  de  Tan* 
nte,  un  voyage  a  Port-Royal-des-(Jhamps  pour  I'y 
venir  placer.  Le  r6le  de  Fontaine  parmi  nos  Messieurs 
fut  toujours  secondaire,  des  plus  humbles,  et  k  la 
fois  des  plus  actifs  et  des  plus  utiles.  II  se  trouva  sur- 
tout  attache  a  M.  de  Saci  comme  secretaire,  cpmme 
collaboraieur  en  tous  ses  travaux ;  il  eut  mSme  Then* 
neur  de  partager  sa  captivity  a  la  Bastille  depuis  mai 
1666  jusqu^en  octobre  4668.  Fontaine  est  le  modele 
du  secretaire  et  du  collaborateur  chr^lien :  il  disparatl 
dans  son  maltre;  les  figures  de  la  Bible  par  k  sieur  de 
R(h/aumontj  et  attributes  k  M.  de  Saci,  sent  de  lui  (2). 
Dom  Glemencet,  en  son  Hisioire  liiiiraire  manuscrite, 
convient  qu'il  est  difficile  de  determiner  tous  les 

(1)  H.  Dn  Hamel  asiez  pen  digne.  —  II  a  6U  question  de  eette  aCRiire 
aa  lome  I ,  p.  474 ,  Ut.  n ,  Y. 

(2)  Madame  de  S«Yign6  toivant  de  Livry  a  sa  fllle  (^  aoCit  1676),  eo 
a  dit  avec  cet  inlMt  qu*elle  donne  a  tout : «  Je  lis  les  figures  de  la  Saiote- 
Ecriture  qui  prenaeat  l*alblre  dte  Adam.  Tai  commence  par  eeUe  crda- 
tion  da  monde  que  tous  aimez  taut ;  eela  conduit  Jusqu'A  la  mort  de 
Notre-Seigneur.  C*est  une  belle  suite »  on  y  voit  tout,  quoiqu*en  abr^g& 
Le  style  en  est  fort  beau »  et  vUni  d»  bon  lieu,  II  y  a  des  r^flezions  des 
Pires  fort  bien  m6lto ;  ^tte  lecture  est  fort  attachanle. »  Ges  figures* 
qui  sent  encore  dans  tontes  les  mains»  ont  pour  tllM  plu9  coonu^  Uu{^ 
du  Fieiao  €t  du  Kguvea^  TtriamtnU] 


LIVRE  DEUm^ltE.  SS87 

ecrits  duxquels  il  eat  part ,  &  cause  dea  noma  sup- 
pos^a  soua  lesquelSi  k  Vewfi  de  sea  respectablea  iiiat<* 
ires,  il  savait  ae  d^rober.  La  tradiiclion  des  Homtiiea 
de  saint  Jean  Chryaoatdnie  sur  lea  Epltrea  de  aaint 
Paul  lui  appartient  et  lai  valut  des  cbagrvis.  On  Vac- 
cuaa  de  renou?eIer  Thdrdsie  de  Nestorius ,  de  faire 
dire  a  aaint  Jean  Ghryaostdme  qu'il  y  a  deum  per-- 
lotines  en  J^us-Ghrist.  Le  P^re  Daniel  lan^ade  menus 
pamphlets  centre  lui  (i).  Port-Royal  k  cette  date 
(1693)  6tait  eomme  en  d^sarroi  et  en  d^route;  lea 
j^smtes  se  jetaient  aur  ce  qui  en  reatait  comma  aur 
una  arri^re^garde  afiaiblie.  On  rifutait  Pascal  aprte 
coup;  on  dcrasa  le  pauvre  Fontaine.  II  ae  hftta,  pour 
la  premiere  fois  de  aa  vie »  de  revendiquer  son  ou« 
vrage,  afin  dele  retractor  (2).  Le  fait  est  qu'il  avait 
commisdes  contre*sens;  il  n'etait  ni  th^oiogien  trSs 
adr^  ni  helleniste  sana  appeL  Excellent  secretaire, 
]e  Tai  dit,  une  fois  M.  de  Saci  mort,  Toeil  du  maltre 
lui  manquait. 

Fontaine  mourut  en  1709 ,  a  quatre-vingt-quatre 
ans ,  retire  k  Melun ,  et  survivant  k  tous  ces  grands 
hommes  dans  la  compagnie  desquels  il  ne  cessait  de 
\ivre  par  la  plus  fidele  et  la  plus  tendre  m^moire. 
La  persecution ,  Thumiliation  du  moins ,  \int  Tat-* 
teindre  jusque  dans  cette  retraiie  de  ses  derniers 
|ours,  et  il  en  rendait  grice*  La  devotion  du  yieillard 
etait  d'ailer  aux  B^nedictins  de  Saint-Pierre  tous  les 
matins  k  cinq  beures  et  demie ,  pour  y  entendre  la 
lecture  de  la  meditation  avec  les  religieux,  et^  apres 

(1)  Buu^il  d»  diver*  Ouwtign^f  par  le  P.  Daniel » in^^,  17S4»  aa 
tome  III,  p.  633. 

(9)  Bq  Plesiifl  d*ArgBBtr6|  OoHl^i^  JMei^tum  d$  ncvl$  Errwitnit, 
tome  III ,  l^rtie  9 ,  p.  386. 


ia  ni68Kd1SoJk ,  il  enlendait  H  Hsitsse  de  sfjc  hectares 
pour  f  entrek"  dosQite  le  teste  du  joar  dans  s£t  solitude, 
n^is  le  prieb^,  ooliiiii<3  h  persecution  ^tait  flagrante 
Mors  coiftre  I^  jansdnfetes^  jtigeii  prudent  de  priier 
te  bon  Fonttiikie  de  s*absitenir  de  I'abbaye :  cr  Et  c'^toit 
ixm  seuie  corisolaltiofi,  deptns  que  je  siris  retire  k  Me- 
tua,  *  iious  dft  le  saint  ^iefUard  pour  tout  murmure. 
Les  MimwBi  de  Fontaine,  si  apprSci6s  aujourd'hui 
^t  iji  aim^s  de  qdiconqUe  y  jette  les  yeux,  le  furent 
ttoihs  ati  dftbilt.  ^n  atait  fihi  alOrs  de  la  dernidre  g^-. 
li^fton  de  PoH-Hoyal  ;^n  en  itait  aux  premiers  niSs 
dn  P^  Qiiesiiel,  M.  Pduillou,  mademoiselle  de  Jon- 
^eoliX)  W.  Louail.  Ge  Airent  les  premiers  lecteurs  des 
Mhiwiires  encore  manuseritis  de  Fontaine.  Ges  per- 
iSonnes/d'ailleofs  si  respectables,  s'imaginaient  avoir 
de  droit  la  haute  main  sur  ee  qui  eoncernait  Port- 
Royal  et  y  Vailiaient  k  Talse  cotnme  dans  un  heritage 
d^volu.  On  a  une  lettre  curieuse  de  M.  Tronchai ,  du 
21  octobre  1731  :  «  On  m*a  envoy6  k  revoir,  dit-if , 
<  riiistoire  des  S(^itaires  de  Port-^Royal  par  M.  Fon- 
«  taineque  j^ai  couhu.  Ge  n'est  riien  inoins  qu'une 
«  histoire  qtai  n*a  ni  ordre,  ni  chronologic,  ni  harra- 
«  tion  suivie  (1).  Ce  sont  des  6panchements  du  coear 
«  de  ce  bonhotiime.  On  en  pent  retrancher  la  moitie 
«  sans  en  rien  dter  d'interessant.  En  un  mot  c'est  un 
■€  latnbeau  dte  ses  Vies  des  saints  farcies  de  r^flexiobs 
«  eittiiiyedses  et  de  pri^s  r£p6t6es  jusqu'^  la  nau- 
«  see.  J'en  cban^  le  titre...  J*abr6gerai  toutes  ses 

(iy  M.Troiicliai^«iu;ien  seer6Uilte 'de  M.  de  Tillembnt,  ^tait  accoa- 
tam^ k  riiftUilroifiTte.  Btpnis  il  dnllOQt  roir  s  J'il  «ii  numincrU dei 
Mimoirts  de  Fontaine  sans  les  corrections  de  M.  Tronehtf ,  et  Je  d#is 
4li«  <iii*ll  a  M  UB  4dHeur  Ms  utile,  «*!)  ne  s^M  pas  VMM  un  ippricia- 
tear  trii  iodalgent. 


LitRE  b£tftl£kls.  ^39 

« t^llexioDs ,  et  j'eii  dterai  entieremeni  quelques- 
*t  unes. . . » Oa  conooit,  on  approuve  ce  retranchement 
Ae&  longueurs ;  mais,  n'en  d^pkise  k  M .Tronchai,  c'est 
blen  pourtant,  de  tons  les  outrages  sur  t^ort- Royal, 
cdui  qui  en  donne  ta  plus  yive  et  la  plus  t)arfaite  id^e. 
Pour  nous,  post^rit^,  qui  nous  eloignons  de  plus  en 
plus  des  evenements,  quelques  inexaetitudes  et  quet- 
ques  conftisions  de  dates  sont  peu  sensibles,  peu  im- 
jportantes ;  mais  les  impi^essions  du  bon  temoln  nous 
restent  parlantes  et  cheres.  11  nous  en  apprend  plus 
sur  lefond  en  quelques  pages  que  Racine  en  tout  son 
f^l^gant  Mrigi.  Le  sentiment  de  ces  vies  solitaires  y 
respire ;  nous*  entendons  causer  Pascal  et  Saci ,  notrs 
voyons  d*AndilIy  se  lever  en  souriant  et  venir  k  nous 
le  long  de  ses  espaliers  en  fleors.  Ge  bimliomiM  Fen* 
ttine  (j'aHals  dire  La  Fontaine),  dont  il  est  peu 
question  parmi  les  iltustres  du  lieu,  qu'on  traitait 
m6me  un  peu  I^gerement  peut-6tre  autant  qu'on  y 
peuvait  Iraiter  legefement  un  ami ,  el  de  qui  Ton  di- 
saft  au  besoin ,  pour  Fexcuser,  qu'il  ^tait  un  peu  sujei 
k  Viblauissemmt;  eel  humble  entre  les  humbles,  qui 
passia  sa  vie  k  cachet*,  k  confondre  ses  Merits  dans 
ceux  de  son  maitre  ^  et  qui ,  survf vant  oublie ,  se  rea* 
seuveiiait  au  hasard  ^  a  If  avers  ses  larines ,  au  courant 
de  sa  ptume  et  de  son  coeur ;  ce  doux  vieillard  a  eu 
le  secret  de  tracer  un  livre  inimttaMe,  eC  dont  rien 
ne  pent  diispenser  quand  on  l|^ut  connaftreces  saints 
personnages.  II  a  6i&  et  il  demeure  leur  historien  M 
leur  peintre ,  leur  Froissart  plus  naif  et  tout  chr^*- 
tien;  le  Cassien  imprivu  de  leur  Thebaide, 

Huet  dit  quelque  part  de  madame  de  Mottevilfe 
qu'elle  ne  sait  pas  6crire  dans  lesr  regies ,  et  nous 


trouyonsd^elle  aujourd'hui  qu'ellesait  mieuix  pdndre 
que  le  docte  Huet  n'dcrivait.  De  mttne  pour  Fonlaioe: 
M.  Troncbai  I'a  jug6  pitoyable  en  style,  et  nous  le 
lisons  avec  charme,  ce  que  M.  Tronchai  obtiendra 
dilBcilement.  Les  uns  se  croient  corrects  et  narrent : 
madame  de  MotteviUe  et  Fontaine  ont  de  Vimagina- 
tion  sans  y  songer,  et  font  vivre. 

Veut-il  nous  parler  d'un  jeune  solitaire,  son  ami, 
qui  mourut  k  Port-Royal  vers  ce  temps  et  un  peu 
avant  M.  Manguelein,  Fontaine  nous  dira  dans  ces 
aimables  termes  qu^on  ne  peut  que  transcrire : 

«M.  StngtiDy  en  partiiiti  Umoigna  kitt  fort  touchy  de  la  mort  (Tan 
leuneflollUire,  qui  Yeooit  depnli  dix  oa  dotne  Joan  de  moortr  dtm  not 
bras.  G'itoit  M.  Lindo » que  tout  le  monde  aimoit  k  cauae  de  aa  aimpU^ 
citd  qui  6toU  admirable;  car  ]e  n*ai Jamais  vu  personne  en  qui  reofonce 
ebr^tienne  parftt  da?antage*  C^Moit  une  bont^  et  one  ouverture  de  cceur 
a  I'^gard  de  tout  le  monde ,  qui  ne  se  pent  conceroir.  Son  bnmear»  ion 
visa'ge,  son  marcber,  s'accordoient  ensemble.  II  n*6toit  occupy » en  nous 
parlant,qn*ii  admirer  les  ressortd  et  les encbalnements  dont  la  provi- 
dence de  Dieu  s*etoit  senrie  pour  I'attirer  4  Ini ,  et  Inl  faire  luire  la  l» 
miere  de  la  T^rit^.  Je  m'etends  un  peu  en  parlant  de  ce  jeune  bomme 
de  famWe  (1),  parce  que  je  sentois  pour  lui  une  tendresse  particulldre* 
tin  certain  rapport  et  conformite  d'hqmeur  lioit  entre  nous  deux  une 
amiti^  particulito.  li  ^toit  fort  simple ;  Je  I'etois  aussi... 

<t  M.  Singlin  reuToya  k  M.  Manguelein ,  qui  >  apr6s  I'ayoir  fonni  pen- 
dant pr^s  d'un  an ,  le  rendit  k  Dieu  qui  Tappela  par  une  mort  douce  que 
les  excessives  cbalenrs  lui  avoient  causae.  II  fit  pr^6der  ayant  lui  ce 
cber  fiis  qui  «toit  le  fruit  de  sa  cbarite  et  de  sa  yigilanoe ,  et  qnll  devoit, 
b^Ias !  suivre  de  bien  prks.  Nous  regardames  cette  mort  comme  une 
grandeperte.  Tout  le  monde  avouoit  qu*&  cause  de  son  innocence ,  c'6toit 
le  meilleor  de  tous  cenx  qui  habitoient  dans  ce  dtert.  Mais  Dien  nous 
consoloft  en  mSme  temps  qull  nous  affligeoit,  en  prenant  poor  Ini  ce  que 
nous  avions  de  meilleur,  et  rect^t  de  nos  mains  les  premiers  fmita  de 
ee  d^rt.  C*6toit  an  tcDttltrnt  innoemit  en  on  lieu  oil  il  y  ayoit  d*excel- 
lents  penitents* » 

(i)  M.  Lindo  £tait  fits  d*an  ricbe  marcband  de  Parli»  de  la  parolsse 
Saint-Merry ;  et  en  boa  style  de  bourgeoisie  et  de  quartier,  c'HM  1A« 
pour  Fontaine ,  etre  vn  Jeune  homme  de  famille  par  nccUeoce. 


'•w 


LIVKfi  DETJXltMC.  StAi 

Se  peuWl  peiDture  plus  naturelley  plEB  particQlidre, 
et  qui  laisse  mieux  distincts  et  pluscharmants  en  nous 
les  simples  traits  de  cette  figure,— de  cette  douce 
figure  d'agneau  du  jeune  Lindo,  en  regard,  par 
exemple,  de  ce  vieux  Km  de  La  Pelitiire?  Si  Port- 
Boyal  a  eu  dans  Champagne  son  peintre  rentier  et 
s6ir6re,  il  a  par  moments  dans  Fontaine  son  Fra  Bar^ 
tolommeo. 

Ges^  solitaires  qui  se  multipltent  d^rmais,  et  que 
bientdt  on  ne  comptera  plus,  mais  qui  pourtant,  k 
cette  date  de  septembre  4646,  ne  passaient  guSre 
encore  une  douzaine,  commen^ient  de  loin  k  pa- 
raltre  formidables  et  k  se  grossir  dans  les  calomnies 
des  uns  en  mdme  temps  que  dans  les  admirations  des 
autres.  On  d^non^it,  d^  4644,  Port-Royal  des 
Champs  comme  un  lieu  d'assembl^  dangereuses  et 
un  foyer  d'^rits  conjures: «  II  y  avoitli,  6criyait-on, 
guaranty  itudiants  et  quaranie  htUes  plume$j  le$queUes 
n'itaient  taUUet  que  de  la  main  d^un  mtfM  maUre.  •  Le 
sobriquet  d'Amauldtstes  circulait.  Cette.  rumeur  sur 
nos  Messieurs  etait  dej&  telle  plus  de  dix  ans  avant 
les  Pravmeiales.  M.  Le  Maltre  se  vit  plus  d'une  fois 
oblige  de  rappeler  dans  de  courts  mSmoires  imprimis 
Torigine  et  le  nombre  des  penitents ,  pour  r^duire  a 
leur  juste  valeur  ces  faux  bruits  qui  ne  venaient  pas 
tous  de  maheillance ,  bien  que  la  maheillance  s'en 
autoris&t.  La  m6re  Ang^lique  ecrivait  k  la  reine  de 
Pologne :  «  On  fait  des  m6disances  horribles  k  la  Reine, 
qui  eraU  twL  » 

Enfin  M.  d'Anditly ,  ayant  ri&gU  ses  a&ires  et  pris 
cong6  de  la  reine  elle*m£me  et  de  la  cour,  s'^tait  venu 
retirer  pros  de  ses  neveux  et  de  son  fits  ^  vers  la  fin 
11.  16 


jde  iiB46  ou  tout  an  cQmBepcefoei^t  de  164il$*  B&jk 
nous  le  cQnnaiflsoiUi  de  reste,  ce  semble,  pour  Favoir 
\u  apparaltre  et  se  mukipUer  en  mainte  circonstanee. 
II  ast  pourtant  si  essentiel  dans  le  cadre  de  Port-Kojal 
par  sa  figure,  par  aes  ^ci*ijts,  par  tqut  un  aspec); 
propre  k  lui  seul  et  qui  le  distingue  des  autres  plus 
auat^Sy  que  nous  deyons  nous  arrMer  4  bien  as- 
sembler et  k  fixer  dans  nos  esprits  les  traits  complete 
de  son  peraonnag^. 


XV 


MimMres  de  d'AndUlT.  —  Ses  di6lHiU ;  ses  durges.  —  Ses  piS8e4enpa  ^ 

Pompopoe ;  mascarade  de  madame  de  Ramboaillet.  —  Propos  diveri. 
—  II  r^pond  k  une  calomnie  da  president  de  Gramond.  —  Son  arrlvie  it 
Port->Roya1.  -^  Assainissement ;  d^pense.— -Poires  et  pavies.  —  Tiaite's 
et  reialiona.  *-  LitUratore  Louis  Xin ;  Gomberville ,  Qodeau.  —  Jjl 
CUiie.  — i  Mademoiselle  a  Port-Royal;  —  a  Saint- Jean -de- Luz.  — - 
M.  d'Andilly  Remain.  —  II  refuse  FAcadteie.  —  8es  Ters  sacr^.  -^ 
Sa  prose ;  les  Pire$  du  Deterts* 


Retire  en  1646  a  Fage  de  cinquante-sept  ans, 
M.  d'Andilly  ne  niourut  qu'en  1674  i  I'^ge  de  quatre- 
vingt-cinq  ans,  et  devint  ainsi  par  sa  viefllesse  pro- 
longee  et  sereine,  sous  sa  venerable  couronne  de 
eheveux  blancs,  le  vrai  patriarche  et  commeieperede 
famille  de  Port-Royal;  on  ressonge  k  je  ne  sais  qndi 
de  Rooz  et  de  Noemi. 

A  c6t6  et  en  avant  de  M.  Le  Maltre  le  chef  des  ter- 
,  ribles  ,  on  a  d6sormais  en  lui  un  doyen  souriant. 

Gomme  il  nous  a  laisse  sur  la  premiere  inoiti6  de 
sa  vie  d'int^ressants  M6moires  que  chacun  pent  lire, 
je  n'y  prendrai  que  qudques  details  de  caract^re. 
Robert  Arnauld  tfAndilly,  n6  4  Paris  en  1589,  6tait 
l*ain^  des  fils  de  M.  Antoine  Arnauld  a^ocat.  Son 


244  PORT-nOYAL. 

pSre  le  fit  Clever  au  logis  sous  un  docte  mattre,  lefils 
in6me  du  calibre  Lambin.  Le  jeune  d*AndiUy  eut 
done  une  assez  forte  Mucation,  une  nourriture  das* 
siqae  de  la  fia  du  seizi&me  sieele ,  mais  qui  se  fondit 
\ite  pour  lui  k  la  politesse  du  monde*  Fort  aim^  de 
ses  oncles,  dont  Tun  fut  nomm^  par  Henri  IV  ^ 
en  i605,  intendant  des  finances,  it  exerga  d6s  ce 
jow-Ii  en  quality  de  son  premier  commis ,  quoiqu'il 
n'efit  que  seize  ans.  Apres  la  mort  de  Henri  iV^  il  se 
trouvait,  par  faveur  singuliere,  aToir  entree  dans  le 
Conseil  des  finances  k  la  suite  de  son  oncle,  et  il  de* 
jneurait  derri^re  les  chaises  du  Hoi  et  de  la  ReinC'' 
mere  k  voir  opiner,  ce  qui  ne  hU  dannait  pas  ,  a**t-il 
8oin  de  nous  dire,  tine  jpeuVe  eoanainanc^  des  affaires. 
Son  pdre  le  maria  k  vingt-quatre  ans  k  la  fiile  de 
*M.  Le  Fevre  de  La  Boderie  qui  avait  et6  ambassadeur 
en  Angleterre  et  dans  les  Pays-Bas.  II  faudrait  Ten- 
tendre  lui-m6me  s'^tendant  au  long  sur  le  m^rite  si 
extraordinaire  de  son  beau-p^re ,  de  sa  belle-mere , 
et  de  tout  ce  qui  leur  attenait ;  car  il  abonde  et  ne 
tarit  plus ,  une  fois  sur  ce  chapitre  des  alliances,  des 
parentis,  et  des  m^rites  de  tons  les  siens.  La  terre 
de  Pomponne,  qui  donna  nom  k  son  fils,  lui  \int  de 
sa  femme.  D'Andilly  ^cri\it  de  bonne  heure  avec  cette 
facility  d'honn^te  homme  plus  que  d'homme  du  me- 
tier, qui  souvent  cbez  lui  fut  heureuse :  «  Ayant  6t6 
mari6  (c'est  lui  qui  {)arle)  en  1613,  le  Roi  fit  IW 
2i6e  suivante  le  voyage  de  Bretagne,  od  le  Conseil  des 
iinances  suivit  sa  Majesty ,  et  M.  de  La  Boderie  de- 
meura  dans  le  Conseil  reste  k  Paris.  Quoiqueje  n'eusse 
jamais  alors  fait  de  vers,  mon  affection  pour  M.  de  La 
Boderie  me  mit  dsins  i'^sprit  d*4crire  sa  vie  en  vers. 


LIVRE  DEuxiimc.  $45 

J*en  fis  6B  carrosse  huit  cents  en  huit  jours »  que  je 
lui  envoyai  de  Nantes;  et,  dans  le  temps  qu'il  les  re- 
quty  il  faisoit  de  son  cdt6  (sans  que  nous  sussions 
rien  du  dessein  Tun  de  Tautre)  sa  \ie  en  vers,  pour 
me  I'envoyer.  J*ai  encore  ^crit  de  sa  main  ce  qu'il  ea 
avoit  &it,  etqui  montre  jusqu*^  quel  point  il  auroit 
excelI6  dans  la  po^sie,  s'il  eikt  continue  k  s'y  exercer, 
comme  il  avoit  commence  en  sa  jeunesse ,  en  m^me 
temps  que  le  cardinal  Du  Perron,  son  intime  ami...  » 

Huit  cents  vers  en  carrosse  !  Ces  poetes-amateurs  du 
lendemain  du  seizieme  siecle  n'y  allaientpas  de  main* 
morte.  A  la  fin  de  Louis  XIV  on  6tait  plus  sobre,  on 
s'en  tenait  au  quatrain. 

Get  oncle  intendant  voulait  donner  k  M  d' Andilly  sa 
charge ,  quand  il  mourut  subitement  en  octobre  4617. 
M.  de  Luines,  alors  tout  puissant,  et  qui  6tait  je  no 
sais  pourquoi  oppose  a  d'Andilly,  leurra  celui-ci  de 
promesses.  En  raconlant  cette  mauvaise  volont6  du 
Connetable  k  son  6gard^  Tauteur  des  Memoires  a 
grand  soin  de  ne  pas  oublier  I'afiection,  au  contraire 
si  obligeante,  dont  M.  de  Luines  fils  (et  Tun  des 
amis  de  Port-Royal)  Thonore. 

En  aoi!kt  i620,  accompagnant  la  cour  dans  le  Midi, 
il  vit  pour  la  premiere  fois  k  Poitiers  TabbS  de  Saint* 
Cyran  dont  Le  Bouthillier,  depuis  ^v6que  d'Aire(l), 
lui  avatt  bien  sou  vent  parl6.  Ge  dernier,  qui  ^tait  pour 
lors  a  Poitiers ,  les  prenant  tons  deux  par  la  main , 
les  presenta  simplement  Tun  k  Tautre  en  disant : 
«  Voiii  M.  d'Andilly,  voili  M.  de  Saint-Cyran, »  et 
les  laissa  aux  prises.  Ainsi  commen^a  cette  grande  et 
feconde  amiti^.  II  y  a  eu  des  j^uites  dits  de  roie 

(I)  Aire  en  Ctascogae • 


246  PORT-ROYAL. 

eourte:  M.  d^Ahdilly  fut,  d^s  ce  moment,  un  jahse- 
niste  en  habit  de  cour. 

DansFautomne  de  i621  et  au  si6ge  deMontauban,  ou 
il  siiivait  M.  de  Schomberg,  il  tomba  dangereusement 
malade  d'une  (ievre  pourpre,  et  le  bruit  m6me  de  sa  mort 
courut.  Malherbe,  6crivant  de  Caen  a  son  ami  Peiresc 
(5  novembre),  deplorait  cette  perte  du  tond'unami. 

Comment  M.  d'Andilly  fut  ou  crut  fetre  le  braifi; 
droit  de  M.  de  Schomberg ,  tant  que  celui-ci  rest^ 
surintendant  des  finances ;  comment,  apr6s  la  disgrace 
de  Schomberg ,  il  passa  dans  la  petite  cour  et  dans  la 
favour  de  Monsieur ,  qui  lui  fit  donner  la  charge  d'in- 
tendant-gen^ral  de  sa  maison;  quelle  etait  sa  premiere 
grande  liaison  avec  le  colonel  d'Ornano  qui  finit  par 
concevoir  jalousie  de  lui,  et  se  perdre,  h  cause  de  cela, 
du  moins  1  hisloriienetaminous  Tassure;  commequoi 
le  cardinal  de  Richelieu  eut  dans  un  temps  Tidee  de 
le  faire,  lui  d'Andilly,  secretaire  d'Etat;  puis  sa  dis- 
grace ,  sa  sortie  de  chez  Monsieur,  et  la  fa^on  dont  il 
fui  bientdt  tir6  de  sa  retraite  pour  devenir  intendant 
d'arm^e  en  1634,  c'est  ce  qu'on  pourra  lire  dans  ses 
M^moiresavec  toutes  sortes  d'assaisonnements  agr^k*- 
fcles  et  de  circoristances  i  son  avantage  :  « Et  ce  fut 
Is  (i  Pomponne),  nous  dit-il,  que  je  regus  unelettre 
de  M.  Servien  (1),  6crite  de  sa  main,  ce  qu'il  faisoit 
rarement  i  cause  de  rincommodit6  de  son  ceil ,  par 
laquelle  it  me  mandoit  que  le  Roi  m'avoit  choisi  pour 
Ai' en YO^er  intendant  dans  cette  arm^e  (celle  des  ma- 
<*6chaui  de  ta  Force  et  de  Br6z6  isur  le  Rhin),  W, 
qu'ericore  que  ce  he  fftt  pas  un  emploi  tel  que  je  le 
poui^ois  esp^ref,  je  devOis  Compter  pour  beaucoup 

(i)  Secretaire  d'Etat, 


de  ce  qu'on  m'envoyoit  chercher  dans  ma  nidsdn, 
edmme  autre/m  lesDictatefjirs  &  laeharrtie.  » 

Toife  de  la  gloire  :  d' Andilly  raimdit ;  il  te  voyait 
un  peu  partout,  et  la  dispeasait  volontiers  aux  autres(^ 
en  y  prelfevalit  sa  part.  Mais  veut-on  savoir  {xmrtant 
&  ({uoi  s'occupait  au  juste  ce  laboureur  de  Pom* 
ponne  la  veille  peut-6tre  de  son  rappel  k  la  romaine? 
Son  flis  atne^  FabbS  Arnauld,  nous  le  va  dire;  on 
ii'est  jamais  trahi  que  par  les  siens. 

«  Ge  n'^toit  tons  les  joars ,  en  ce  temps-li ,  que  jeax  d'esprit  et  parties 
galante8...Et  un  Jour  que  nous  ^tions  4  Pomponne,  madame  la  marquise 
de&ambonI!let,  avec  une  troupe  ehoisie,  r6solut  de  Vj  venir  surprendre : 
V.  Godean  en  itoU ;  il  n»  pensoit  point  en  ce  temps-li  k  devenir  prince 
de  TE^lise  J,  comme  ille  fut  quelques  ann^es  apr^s  (1),  ayant  M  faft 
iv^que  de  Grasse  et  puis  de  Yence.  Cenx  qui  Tout  eonnu  satent  qa'il 
teit  fort  peCIt,  et  k  Yh6m  de  RamDouillet  on  rappeloU  pour  cette  raison 
ie  J^ain  de  la  princesse  Julie.  Us  partirent  de  Paris  en  deux  carrosses;  et 
suT  les  cinq  heures  du  soir  deux  ou  trois  cavaliers  viennent  k  Pomponne 
comme  s'ils  eussent  U6  des  mar£chaux-des-logis  d'nne  compagnie  4^ 
eaYaierie,  et  demanilent^  fldre  te  Ipgement.  AussitOt  on  court  au  ch&- 
teau  en  avertir  m.  d'Andilly,  qui ,  n*6tant  pas  accoutum6  k  recevoir  de 
ces  sortes  cf*h6tes ,  yient  fort  ^chauffd  trouver  ces  messieurs ,  les  intef- 
roge  de  ledt  ordre ,  s'^tonne  qu*on  lai  ait  vonln  causer  oe  d^plaisir^  et  les 
pri&  de  tie  rien  faire  quUl  n'ait  parld  4  lenrs  officiers.  Pendant  qu'il  rai- 
Sonne  aj^  eux>  on  entend  sonner  la  trompette  :  il  s'avance  croyafnt 
qu6  ce  4pi  compa^ie ;  mais  11  fut  ^trangement  surpris  de  toir  te  Nain 
de  la  princesse  Julie,  leqaei »  arm^  k  rantiqde  et  mont^  sur  an  grttid 
coursler*  slins  lui  donner  le  loisir  de  le  reconuoitre,  pousse  sur  lui  k  toute 
bride  et  lui  rompt  au  milieu  de  Testomac  une  lance  de  paiile  qa*ll  avoit 
mise  en  arr^t ,  iui  jetant  en  m^me  tenips  an  e4rte!  de  d^fl  en  vefs  fort 
^lairts.  II  ne  fut  pas  long-tempi}  k  reveoir  da  refonnement  oiSi  cette.  sur- 
fvhe  rav9it  j[et6;  car  les  deux  carrosses  parurent  aussitdt,  et  les  Eclats 
de  rire  liu  firent  perdre  sa  mauvaise  hnmeur.  11  recut  cette  agrdaWe  coin- 
pagnle  de  meilleur  cosur  qull  n^^aaroit  fait  radtte;  mais  ce  ne  fat  pas 
saQ$a;?oijr9^iparqtielques  soaflletsx^6  petit  Natp  audacieux  de  sa  U- 
m^raire  entreprise  (2). » 

ii)  neux  0(1  trois  ans  apr^$  seulement;  il  deyint  ^veque  en  1636, 
B'ayani  oris  les  ordres  qu'eh  1635. 
(^)  mnibirht  de  \*mi  Arnauld  (mixi^  i^Z.4), . 


< 


•    I 


248  PORT^ROYAL. 

Toot  cda  est  ttis  aimable  ^  toot^-fait  d^ci6Ui ; 
mais  il  nous  faut  rabattre  da  d' Andilly-GmciQnatus , 
ou  plotAt  en  revenir  k  le  classer  parmi  lea  Remains 
de  la  CUKe. 

Que  de  reductions  ainsi,  j'imagine,  si  nous  avions 
en  toutes  cboses  les  moyens  de  confrontation !  Us  ne 
nous  manquent  pas  pour  d'Andilly ;  et  comme  ce  qui 
restera  du  personnage  sera  encore  trte  sufiisant ,  ires 
digne  d*affection  et  de  respect,  je  ne  m'en  ferai  pas 
faute  avec  lui. 

Balzac  a  r^ume  les  sieges  qu'il  lui  donnei  par  un 
mot  adopte  des  Jans^nistes  et  sou^ent  cite ,  <  que  c*e- 
toit  un  homme  qui  dans  le  monde  ne  nmgiuoit  fas  des 
vertus  chritienne$^  et  ne  droit poif^  vaniti  des  morales. » 
La  phrase  est  specieuse  et  tr^  bien  trouvee;  mais 
nous  en  savons  d6j&  assez  pour  voir  que  ce  n'est 
qu'une  phrase. 

Aliens  tout  de  suite  a  Tautre  extr6mite;  osons 
ecouter  sur  son  compte  le  satirique  Tallemant;  mieux 
vaut  expliquer  et  amoindrirces  jugementsmalicieux 
que  les  laisser  comme  subsister  au-dehors  en  les  elu- 
dant:  «  M.  d'Andilly,  dit-il,  s'6tant  ren^  habile 
dans  les  finanoes,  fut  premier  commis  de  M.  de  Schom- 
bisrg;  mais,  comme  il  a  de  la  vanit6  k  revendre,  il  af* 
fectoit  devant  le  monde  de  faire  paroitre  qu'il  avoit 
tout  le  pouvoir  imaginable  sur  I'esprit  du  surinten-* 
dant.  M.  de  Schomberg  n'y  prenoit  pa^  plaisir,  et  dit : 
«  Mon  Dieu  I  cet  homme  parle  beauooup ! »  —  Ce 
M.  d'Andilly  s'est  m61^  de  prose  et  de  vers;  mais  il 
n'a  guere  de  g6nie ;  il  sait  et  il  a  de  Vesprii.  Il  a  ete  d^ 
vot  toute  sa  vie. . . »  Et  &  propos  de  eette  devotion 
dans  le  monde ,  \fi  satirique  remarque  que  c'itait  une 


cfaarite  qui ,  pear  pr6cher  et  embrasser  passionn6- 
menty  aimait  mieux  les  belles  personnes  que  les- 
moins  jolies.  Or  que  nous  dit  madame  de  S^vigne 
(  i9  aoAt  i676) :  «  Nous  faisions  la  guerre  au  bon«- 
homnie  d'Andilly ,  qu'il  avoit  plus  d'envie  de  sauver 
une  Suae  qui  etott  dans  un  beau  corps  qu'une  autre, 
Je  dis la  mdme cbose  de  I'abbe  de  La  Vergne...  »  Ne 
trouYez-YOUs  pas  ?  ainsi  greffe  sur  la  parole  de  ma* 
dame  de  S^vign^,  le  propos  de  Tallemant  devient 
moins  amer.  Rappelons^nous  encore  le  mot  de  Retz 
quand  il  nous  d^non^ait  d'Andilly  pour  son  rival  au- 
pres  de  madame  de  Guemene,  mais  pour  un  rival 
qui  aimait  en  Dieu  et  spirituellement.  Tout  cela,  on 
levoit,  se  rejointet  aussise  tempere.  Ontientdonc^ 
et  par  mille  cdt^s ,  les  traits  assez  constants  de  son 
caractere  :  un  d^vot  du  monde,  tr^  sincere  et  un 
peu  vain  9  saehant  et  ay  ant  de  T  esprit^  rest^  naif^  tres 
brusque ,  ajoute-t-on,  c*est-i-dire  tres  vif,  fort  en  pa- 
roles J  en  gestes,  d^monstratif »  mais  aimable  et  poli, 
solennel  mfime,  oflicieux  et  sCkr,  excellent,  bien  avec 
tons  9  et  surtout  avec  les  dames.  « 

M.  de  Saint-Cyran,  qui  le  connaissait  si  pai^bite- 
ment,  et  qui  ne  flatte  pas,  ^crivait  de  lui  k  la  dale 
de  fevrier  1642  :  <  11  est  vrai  qu'il  n'a  pas  la  vertu 
d'un  anachor^te  et  d'un  Bienheureux,  mais  je  ne  sad- 
dle aucun  bomme  de  sa  condition  qui  soit  si  solide-* 
ment  vertueux.  »  Voili  la  limite  serieuse. 

Sa  retraite  se  ressentit  tout  d'abord  de  ces  dispo- 
sitions de  sa  nature;  elle  n*eut  rien  de  violent  ni  d'ef- 
frayddevant  Dieu ;  il  y  mitle  temps,  il  Taocommoda 
k  loisir.  Ainsi,  dans  rintervalle  de  dix-huit  mois  et 
plus  ^i  s'^ula  depuis  son  parti  pris  jusqu'a  son 


250  PORT-ROYAL. 

entree  definitive,  il  ne  donna  pas  seulement  ses  soins 
a  ses  affaires  eta  ses  relations  du  monde,  mais  encore 
k  Topinion  qu'il  y  voulait  laisser.  Ayant  6te  attaqu^ 
3ans  une  certaine  histoire  de  France  par  le  president 
de  Gramond  du  parlement  de  Toulouse,  qui  Tavait 
represent^  comme  une  criature  venule  de  Riche- 
lieu (1),  il  le  refuta  dans  des  lettres  adress^es  tant 
au  president  de  Gramond  lui-m6me  qu'au  premier 
president  de  Montrave ,  et  en  prit  occasion  de  re- 
cueillir  un  volume  entier  de  ses  Lettres ,  comme  on 
faisait  volontiers  alors.  Le  ton  de  la  refutation,  pour 
une  personne  qui  songe  k  se  retirer,  n'a  rlen  de  trop 
penitent  :  «  Si  monsieur  de  Gramond  avoit  6le  tant 
soit  peu  nourri  dans  le  grand  monde ,  et  dans  cette 
suite  des  affaires  de  la  cour  qu'il  faut  ii^cessairement 
savoir  lorsqu'on  veut  se  m'6ler  d'ecrire  une  histoire , 
il  n'auroit  pu  ignorer...  Toute  la  cour,  qu'il  connoit  $i 
peu^  sait  si  jamais  j'ai  passe  pour  un  esclave.  *  Au 
reste ,  il  y  a  dans  cette  reponse  quelques  accents  ele- 
ves  qui  sentent  I'honnfite  homme  et  Viloquente  fdmille  : 
car  ft  vigueur  aussi ,  ne  Foublions  pas,  forme  un  dds 
traits  de  celle  nature  aimable,  abondante  ct  facile, 
qui  en  a  bien  fait  preuve  en  effet  par  sa  seule  duree, 
demeurant  toute  pleine  jusqu'au  bout  d'une  verte 
seve  g6nereuse. 

Le  connaissant  maintenant  assez  selon  le  monde , 
nous  n'avons  plus  qu*i  le  voir  arriver  au  desert  des 
Champs,  selon  le  recit  anime  ct  comme  enchanl6  dc 
Fontaine  : 

« II  J  aToit  long-temps  qa'il  soupiroU  apres  ce  mom  eat :  il  ayoit  pris 

.(1)  11/  Att^t  dit  <|u'afiik  il^  reodlre  Monssrar  suspect  aU  Roi ,  le  Ifaio- 
seph  et  M.  d' Andilly,  ces  cr^tares  vendues  an  Cardinal ,  vcnalia  Cardi- 


LIVKE   DEUXiillE.  ^Sl 

par  ayance  le  tUre  de  Surintendant  des  Jardins.  II  envoyoit  continaelle: 
ment  \es  lettres  les  plus  tendres  da  monde.  II  assnroit  que  personne  n6  ^ 
pouYoit  autant  d^sirer  de  rajeunir  quMI  d^siroit,  lui,  de  yieillir  d^  quelques 
moU...  Oa  pent  done  juger  par  Ik  quelle  fut  sa  jole,  lorsque,  ses  affaires 
^tant  termin6es ,  il  eat  enfin  le  moyen  de  satisfaire  cette  longue  soif  dont 
il  brfiloit  jour  et  nuit ,  et  de  causer  dans  tout  ce  desert  ane  consolation 
qu'on  ne  saaroitl)ien  exprimer.  Aussi  poayoU-on,  ftans  Mre  transports 
de  jo!e ,  yoir  ccisage ,  ce  ytoSrable^  cet  aimable  yieillard  qui  contempldft 
ayec  la  gravity  qui  lui  ^toit  si  naturelle  les  cris  du  monde  dont  Dieu  le 
tlroit ,  les  agitations  de  la  cour,  les  emplois  p6nib1es  du  si^cle  dont  il  to 
dibarrassoit » et  qui  yenoit  I'adorer  en  ce  port  toojoufs  tranqoiUe,  comme 
II  le  dit  si  bien  dana  TOde  quTil  composa  sur  ce  aujet  (1)  ?... 

cr  J*ayoae  que  Je  me  sens  encore  tout  enley^  lorsque  je  pense  k  ce  feu 
ardent  qui  briiloit  continuellement  dans  ce  saint  solitaire.  li*&ge,  qui  af- 
foiblit  tout ,  aembloit  apporter  an  noayeau  redoublement  k  son  ardeui^. 
II  me  semble  qae  je  le  yois  et  que  je  Tent  ends  qui  me  parle  ayec  ce  re- 
gard de  fea ,  ces  manieres  et  ces  paroles  anim^es ,  et  tout  son  air  qui 
ddmentoit  en  queJque  sorte  son  grand  &ge ,  el  qui ,  dans  un  corps  de 
qoatre^yisigts  ai^s ,  ayoit  FactiyifS  d*une  personne  de  quinze  (2).  S^ 
yeux  yifs ,  son  marcher  prompt  et  ferme,  sa  voix  de  ionnerre,  son  corps 
sain  et  droit ,  pleln  de  yigueur,  te*  ckweux  biancs  qui  t'accordoient  si 
tnerveilkutsment  avic  U  verniiUon  d»  ton  visage ,  sa  grftce  k  monter  et  k 
se  tenir  k  cbeyiri,  la*  fermetS  de  sa  m^moire,  la  promptitude  de  son 
esprit ,  rintr^pidit6  de  sa  main,  soit  en  maniant  la  plume,  soit  en  taillant 
lea  irbves^  dtoient  comme  nne  espice  d'lmmortalitS ,  selon  la  parole  de 

nali  mancipitt,  ayaient,  k  Fontainebleau ,  pouss6  sous  main  le  mar^chal 
d'Oraano  k  demander  au  Roi  Tentr^  de  Monsieur  dans  le  Gonseil.  . 

(i)  Dana  ce  port  exempt  de  I'ora^ . 

Je  consldtee  ces  nochert 

Qui ,'  yogQAAt  vers  tant  de  rachers , 

S^ttt  ti  prhs  dd  Ut€  ntofrage : 
Lenr  esprit  aftugld  se  paU  d'iilosfooa  ^ 
£t  tear  Ibne  sujette  a  mil  le  passions 
Par  les  vents  de  Ferreinr  est  sans'  c^sseemport^o  : 
Umr  toMt,  toiiioiurs  &i  tranUe ,  jcs  vain  cbercfae  la  pais ; 

£t  dam  oette  mer  agiUe , 
Le  cdme  est  an  bonheoT  qn'ib  oe  virent  jamais! 

(OdtB  sar  la  Solitude.) 

J2)  M.  d'Andilly  n'a  pas  et  qaatre-ylngts  ans  dd  premier  Jo6r  4iMm 
entree  k  Port-Royal;  il  n'en  ayait  aiors  que  cinquante-sept.  Aafii  B'6n- 
taine,  dans  son  ^loulssement ,  rasiiembfe  toutes  les  SpoqueS}  el,  k  yoir 
lea  cooleora  qa'il  en  tire ,  on  ne  s*en  ptaindra  pat. 


« 


fi52  POIIT-11OYAL4 

faiot  JMmM  QiM  imige  de  It  r^mmtlon  tvtUm ,  et,  si  on  le  pent  dif«, 
U  r^Qinpense  d'ane  admiriible  Terta.  II  aToU  pendant  tou(e  sa  Tie  Joiat 
ensemble  deai  cboses  presqne  inalliables ,  c*e8t-&-dire  la  politesse  da 
mondeavec  une  grande  innocence,  an  esprit  tr^  pinitrant  avec  ane  sim- 
plicity incroyable » one  gto^osit^  b^rolqoe  atec  nne  profonde  bamilitd. » 

Et  Fontaine  tout  enivr^  continue  et  recommence : 
il  ne  se  lasse  pas  de  nous  le  montrer  dans  les  occu«» 
palions  varices  de  ses  heures,  lantdt  devant  le  Saint- 
Sacrement,  tant6t  k  ses  traductions  utiles,  tant6t 
dans  ses  jardins  autour  de  ses  fraits-moiMlr^s^  comme 
lui-m6me  les  appelait,  et  justifiant  tout-i-fait  par 
rharmonie  de  son  d^lin  la  devise  et  Fembl^me  que 
ses  amis  placerent  sous  son  portrait ;  «  un  Cigne  qui 
se  promene  tranquillement  sur  les  eaux,  et  qui 
chante  etant  pres  de  mourir^  avec  ees  mots  :  Qudm 
dulci  senex  quiete!  (1)  i 

Le  t^moignage  plus  pose  et  plus  reflechi  de  Du 
Fosse  confirme  celui  de  Fontaine.  Itf .  d'AndJlly ,  en 

(1)  On  ponrrait  se  demander,  d'apr^  cet  entbonsfasme  de  Fontaine 
pour  M.  d'Andilly,  comment  il  ne  s*attacha  pas  k  loide  pr^f^rence, 
comment  il  ne  devint  pas  d*abord  afon  secretaire  parllcnner  plutdt  qtfen- 
soite  de  M.  de  Saci.  Ge  ftat  par  nn  effet  de  la  pmdence  de  ces  Itfessiears. 
lis  cralgnirent  sans  donte ,  et  avee  raison ,  qne  M.  d* Anditly  ne  rot  pas 
homme  k  r^gler  an  tel  disciple ,  et  qae  oes  denx  tendresses  da  Tieiilard  et 
de  I'adolescent,  Tenant  k  se  eonfondre,  ne  fiisent  one  perp^taelle  effbsion. 
Mais  il  est  cnrienx  de  lire  cbez  Fontaine  comment ,  poor  le  sauTcr  de 
Vamiti^  de  M.  d'Andilly,  on  loi  reeommanda  de  faire  h  Uf  deyant  lui 
k  la  rencontre,  et  aTCc  quelle  doeilit^,  arec  quel  art  ing6nameat  hypocrite 
le  paaTre  garden ,  tr^  k  contre-coear,  ob^t.  Bf .  d'Andilly,  d^goOt^  de  sa 
niaiserie  appaiente,  lal  toama  le  doe.  Le  directear  de  madame  de  Maio- 
tenon ,  dans  nn  temps,  lat  ordonnait  de  m  reindrt  ennttyeu^  €n  eompagmt 
pottr  morlifier  la  passion  qu^ii  avait  aper^ue  en  elk  ih  plain  par  son  asprit : 
a  J'al  TU  bier  madame  d*Albret ,  6crit-elle ;  ]e  Tai  r^Toltte  par  mon  si- 
lence If  plus  qa*il  m*a  M  possible. »  Et  aillenrs : «  Voyant  que  Je  bAllle 
et  qoe  Je  fals  bailter  les  autres,  Je  sais  quelquefois  pr6s  de  renoncer  a  la 
d^Totion.  i»  —  Exc^  et  misire!  il  y  a  en  tout  ane  pa^rilit6  secrete  et 
propre  4  cbaqoe  cbose ;  II  faol  oser  Hndlqaer. 


LiVbE  bEUkiifeiis.  !tS3 

ifenant  s^itablir  en  ce  Port-Royal  jusqu*alors  sauvage , 
y  apporta  une  sorte  de  gr&ce  frugale  et  sobre^  de  Ta-  ^ 
gr^menty  et  non  seulement  des  fruits ,  mais  aussi  les 
fleurs*  11  commeooa  par  Tutiie  et  fit  dess^her  un 
inarais  qui  empestait  j  quoiqu'uu  fiicheux  ^taug  restftt 
toujours  (celui  qu'a  chant6  Racine) ,  le  lieu  fut  dds- 
lors  notablement  assaini.  Puis  vinrent  les  d^friche** 
ments,  les  terrasses,  les  espaliers,  tout  un  embellis- 
sement.  Ges  travaux  coAtaient  cher.  Le  monastere  en 
profita ;  ce  pauvre  aln6  peu  fa\oris6,  Tabb^  Arnauld^ 
en  p&tit.  M.  d'Andilly ,  en  se  retirant ,  lui  avait  laiss6 
de  quoi  subsister  honnfitement;  mais  cela  ne  dura 
qu'une  ann^ : « Son  humeur  plus  queliberale,  nous 
dit  le  fils  si  durement  i&a6^  ne  le  quitta  point  dans  le 
desert ;  il  eut  besoin  de  tout  ce  quMl  avoit  quitt6  pour 
lasatisfaire^  etce  fut  k  moi  k  me  riiduire.  »  Les  saints 
ontgrand^peine,  m^me  en  se  faisant  ermites,  k  nepas 
emporter  au  fond  leur  petit  d^mon  secret.  Le  marquis 
de  Pisani ,  fils  de  madame  de  Rambouillet ,  disait  par 
raillerie  k  madame  de  Sabl6  qu'elle  avait  beau  faire*, 
qu'elle  ne  chasserait  point  le  Diable  de  chez  elle ,  et 
qu'il  s'itail  retrancM dam  laeuiiine.U,  d'Andilly,  tout 
aux  amities ,  surtout  aux  amities  nouvelles  y  et  qui 
venait  d'epouser  la  solitude ,  rognait  k  son  fils  pour 
orner  les  jardins. 

Du  Fosse  va  un  peu  loin  lorsque,  concluant  I'exact 
portrait ,  il  semble  croire  que  M.  d' Andilly  a  pass^ 
ainsi  durant  fri$  de  trmte  annieSj  $ani  dtseoniinueff 
une  \ie  si  peu  agriahle  aux  eensj  et  $ans  jamais  prendre 
Mctm  diverlissement.  Et  d*abord ,  ce  genre  d*existence, 
mi-partie  d'6tude  et  mi-partie  de  jardinage,  n*6tait 
cerlainement  pas  %top  mortifiant;  l«9  sen$  reposes  y 


1.^  POItT-BOYAL,. 

trpuysyiept  ^ik:  chorine,  Q\j'e§t-ce  li  aujtre  chose  que 
le  viejllard  de  Virjgile,  celui  du  Galese,  dans  un  ca- 
*dre  Chretien?  C'est  un  M^lib^e  d^eglogue  4  Port- 
JRoy^al ,  ejt  qui  sje  peut  dire  k  lui-m6me  sans  ironic  : 

Ingere  none ,  MelilMM>  piroi ;  pone  ^nrdine  yitei. 

Fp)|t9pe$,  dans  $a  if^Uqn  rn$tiqfi$e^  9  intrpduit,  ^  ce 
,  titr^Bf  r^lQge  du  jardinier  d'AndiUy  et  des  inventiopi$ 
l^qni  il  lui  fait  faonneur  (1).  Racine  ne  Ta  pas  moin$ 
Iqu^  ,  sans  le  nommer,  quand  il  c^lebre  en  aes  poesies 
d'jsni&Rc$  1q$  fruits  ef  quis  des  jardias  : 

Je  viens  k  vons,  arbres  fertiles, 
Poirlen  d»  pompe  tff  de  pUUirs!,,,  - 

(Clpinme  cp  dcf  ntier  yers  est  sayoiireux  I  A  coup  sAr 
Tecojier  eij  ayait  gp6t^.  tes  pauvres  solitaires,  eux, 
f^'en  gofkt^iient  pas ,  ni  |e$  reUgieuses  :  on  vendait  une 
part  de  ces  riches  provenances ,  et  Vargent  allait  aux 
pau;yre$.  Mai$  si|rtout  M.  d'Andiily  faisait  des  ca- 
deaux;  i|.  les  proportionnait  aux  personnes  :  k  la 
reine,  au  cardinal  Mazarin,  aux  dieux  de  la  terre.  il 
envoyait^  cbaque  annt^e,  les  primeurs  et  Fdlite  de 
2^es  fruits  ft^i^ite  (2),  Voici  une  lettre  inedite,  du  123 

(i)       Autour  de  ceslambris  qae  Te  Nord  ne  toit  pks  , 
Le*  pdcber  de  la  Perse  a  raspendu  ses  bras ; 
La  ohaux ,  le  pla|re  ardent  eJt  les  pierres  blanchies 
Ont  concentrd  da  jour  les  clartds  r^flechies 
Et  mSme  ont  r^cfaauffid  le  soleH  des  nivers: 
Muse,  dis-moi  raateur  de  cea  tre^lages  yei-t^ ; 
Appreads^mo) ,  tu  le  sais ,  d^ou  nous  yipt  leur  usage. 

« 

Un  ttlnstre  vieillard,  un  patriarche,  un  sage. 4* 

(Au  chant  second ,  intitule  h  Merger.) 

(2)  La  politique  y  aFait  son  compte  : «  La  Reine  *  disait  le  cardinal 


LIVRE  deuxi£me.  255 

septembfe  fije  ne  sais  Fannie);  elleest  adress^  k 
madame  de  Sabl6 ;  elle  accompagnait  un  panier  do 
pojres  k  la  mdme  adresse ,  et  un  autre  panier  de  pa-  * 
Vies  deslin6  4  mademoiselle  de  Montpenfeier.  Ghaqde 
mot  temoigno  de  I'importance  : 

«  Je  TODS  en?(tte  on  panier  de  fnriU  poor  Mademoiselle » et  Je  lerols 
|i)ieQ  aise  qu'il  tous  plilt  de  prendre  la  peine  de  le  d^cacheter,  afin  de  Tolr 
si  Yons  le  trouyez  assez  beau.  Je  pense  qae  vous  ne  d^sapprouverez  pas 
d'envoyer  k  ces  personnes  lee  paniers  caehet^s,  ainsi  qne  je  fais  toiQonrf, 
aOn  qa*elles  soient  assur^ei  que  personne  n'a  pa  7  toucber.  pn  y^tiU,  je 
n'aimeplas  a  fairedes  presents  de  fruits,  particnli^rement  de  paries , 
parce  qne  je  vondrois  qa*ils  ftissent  fort  beaux.  Et  croiriez-vous  bien  qu*n 
a  falln  chelsir  snr  plus  de  trente  arbres  et  entre  pins  de  qnatre  on  eincf 
eents  paries  ce  pen  qpe  j'enyoie  k  Mademoiselle?  Gependant  ceux  qnt  ne 
8*7  connoissent  pas  croyent  quails  viennent  tous  aiosi. 

ff  Comnie  yous  m'ayez  mandd  que  yous  aimez  les  frnits  mnsqn^ ,  je 
Tons  envoie  tout  ce  qne  j*ai  d'nne  poire  si  rare  et  si  exceliente  it  mon  gr6 
que  je  youdrois  fort  en  ayoir  dayantage;  mais  j^attendrai  que  yons  m*en 
dlsiez  Yotre  jugement  pour  sayoir  si  je  Testime  trop  ou  trop  pen.  » 

Et  en  postscriptnm  ;  c  J*oabllois  k  yous  dire  que  yous  m*obIigeriez  de 
faire  sayoir  que  pour  manger  ces  payies  excellents ,  il  les  fapt  mangfr 
extrSmement  mtlrs.  » 

N'est*ilj|te  vrai  que,  sur  de  telles  pi^es,  il  ne 
liendraitgqtRi  un  malin  de  denoncer  M.  d'Andilly 
comme  Ic  Lucullus  de  Port-Royal  des  Champs  (1)? 

Mazarin ,  est  admirable  dans  Taffaire  des  Jans^nistes :  quand  on  en  parte 
en  g^n^ral ,  elle  yent  qu'on  les  extermine  tous ;  mais ,  quand  on  lui  pro- 
pose d*en  perdre  quelques-uns ,  et  qn'il  faut  commencer  par  M.  d'An- 
dilly,  eUe  s^i^eric  aussitdt  quMls  sont  trop  gens  de  bien  et  trop  bona  se^ 
yiteurs  duRoi.>i 

(1)  On  pourrait  tontefois  r6pondre  ayec  des  exemples  de  moines  et  de 
solitaires.  On  doit  a  saint  Francois  de  Panle  la  poire  do  ban  ehrHUn.  la 
pteher  6tait  cnltiye  ayec  soin  dans  le  jardin  de  Tabbaye  de  Saint^Beiris 
d^s  Fan  7B4,  et  Loup,  abb^  de  Ferri^re  en  G&tinais  auneuyitoe  siMe, 
enyoyait  des  p6cbes  k  i'abb^  de  Corbeil ,  Odon ,  en  Ini  recommandant , 
an  cu  trop  probable  tfk  le  porteur  les  anrait  mangta  >  d'en  r^clamer  an 
moins  les  noyaax  ponr  les  planter  et  en  acqu^rir  ayec  le  temps  la  doa^ 
jODisianee :  « Et  si,  ut  yereor»  deyorarerit ,  extorqnete  precibns  nt 


II  ne  faudrait  pas  croire  non  plus  qii*U  n^eii  sorttt 
jamais.  Sans  parler  des  sorties  forc6es  et  par  perse- 
cution, qui  reioignirent  pendant  des  annies^  il  s'en 
permettait  quelquefois  d*autres  petites  pour  affidres^ 
pour  amiti^.  Surtout  il  recevait  des  visites.  I^r  lui 
la  solitude  des  Champs  ne  cessa  plus  de  se  rattacher 
assez  directement  k  la  cour,  au  grand  monde.  On  lit 
dans  un  petit  m^moire  6crit  par  M.  Le  Mattre  :  «  lie 
samedi  9  mars  (1647),  M>  de  Liancourt,  premier 
gentilhomme  de  la  Ghambre,  et  M.  de  Chavigny  Le 
BouthilUer,  ministred'Etat,  vijirenti  Port-Royal  des 
Champs  avec  M .  Singlin ,  $an$  Uur  Otdrtj  pour  n'6tre 
pas  reconnus ,  et  nous  t^moignirent  avec  sentiment 
et  pleurs  le  dteir  qu'ils  avoient  de  se  retirer  de  la 
cour,  pour  faire  penitence  et  se  sauver.  lis  offrirent 
mille  ecus  k  Teffet  de  construire  un  petit  logement 
aux  Granges,  pour  Tun  d*eux,  et  quatre  ou  cinq 
mille  ^us  pour  enfermer  de  murailles  les  terres  des 
Granges ;  mais  on  refusa  Tun  et  Tautre^  lis  sorlirent 
fort  6difi^s^  et  ils  nous  t^moignSrent  uiflQ|psction  de 
freres. »  La  retraite  recente  de  M.  d'Andilly  ^tait 
certainement  pour  beaucoup  dans  cette  visite  et  dans 
ees  attentions  des  deux  personnages  (i). 

yf\  ossa  tradat... ;  ut  Jacondissimonim  penlcoram  siUi  qaandofiie  par* 
ti^lpes... »  (PetiURadel»  Buhtrchei  tur  les  BibiloiMques.)  M.  d'Andilly,  k 
Tappui  de  ses  pavies ,  ne  manquait  sans  doate  pas  de  ces  aiitoritte*lii. 

(1)  M.  de  liancoart  rtelSsa  ses  intentions  pienses,  M.  de  Chavigny 
n*en  eut  pas  le  temps » et ,  ]e  le  ctains ,  ne  I'anralt  Jamais  eo.  LeM  m^ 
moires  d'alors  sont  tont  plains  de  ses  intrignes,  m6me  apr^  cette  visite 
arros^  de  lames.  Ame  yiolente ,  il  atait  poortant  en  loi  de  grandes 
ressonrees.  II  monmt  presqae  sobitement  en  octobre  1652 :  an  lit  de 
mort,  11  priaM.  Mazore  son  pastear,  eaH  de  Saint-Paul ,  de  Ini  pe^ 
mettre  de  se  confesser  k  M.  Singlin.  Ge  dernier  acconrat »  Veatendii  en 
tonfessloa  par  den  fois  •  et  Ini  donna  rabiolatlon ;  mats  la  mort  snrfUit 
aY^nt  le  viatique.  M.  de  Ghayfgny  repentant  en  cxittmit  etait  remis 


»fQl>n)qsp9ttdr6«^u$iMtiilrette0it&4^  d^.plaiiiri^d 
M$  iMfe-ioette  lUl^tafie  iLopisiXUUtde.  I'ti^leL  Rmk- 
ibouUtatyiiioel^dc^  fioQ)biUtvill0^4eii€ba{<eIain|,  lias 
^Sodoanii^^dqs  Sciiddry*r2e ae^ouoberal id  .qijaid^iu: 

o«  /&oiiibcHrxill0>()ar  m^m^f^t^A^jimtkAmhitit^k 

ginait  avoir  fait  par  son  roman  4fi^JPfik^^r^^i^l,U 

Mky.;*mu^.in^4k^lm^  P«r.  wi»  MiUi»diQtioi} 
nnezjiv^twr^i  m  aiding  temp^quJil^  s)«]^s^i^iAi^ti$4» 

wrauiB»>l»W.8iDg|lii^fl[|>(dttM4.Biidte&ii«t]l|gM)f  6i%  HUU  boml* 

Tolame).  11  ^roniait  edcore  qUe  M.  Singlin  prit  irois  cent,  miite  ifvres  en 
I^IMI^/  W^f^M.  iday  le^eMfrQ  \M  sii  elknAt^ ,  ^i'lrureAt  feU^if  tt^t 

ftiwtpmmc  iM  pi^pien  qui  montaieniApris  d*an  million*  Bioosi- 
ulres  «l'ane  tt  tooirme  vaieiir,  ceslUeslieairfl  consnnfirenCaauttot-pour 

Bortes  d*ar)>itragefl ,  ^ens  de  parlenient ,  docteurs  de  Sor|)onne,  casuistes 
VniiaiiA'tltB  "pi^im'^  MgtaiY'adetin''dbiiie;  'ddl'Udl^eV'dn  imiu^t 
Oif$'if§i  iitpteii  i  discifil :  betueoopi  L4  veat^^  £taiU  le  mtnh  ik  lii  ^li- 

crii  et  faiaait  parler  1  inUr^t  de  aes  treise  enfants.  On  Toalat  se  raliaUrell 
^Mtf  i§ftW  Ktrea  lif  ffiktV ftte^  «dx  '(Miattiti.  <L^i^  tidjil6illifreil  V  ibng  'diMk^ir 

(mrmam;  Iffffbcre  thi^ituserfte ,  tome  f,  p.  6ii ;  el  /^ftr^f  de  Ya  mjre 

mart  de  M.  de  Sjiint-Cyran ,  quMl  avait  tant  contrilia^  a  fairc  sortlr.iie 
H.  17 


258 


PORT-ROTAL. 


plaieait  i  exag^rer  aux  airtres  le  mal  qu^arait  c4us6 
cet  innocent  PoUxandre,  il  n'aimait  pas  trop  que  les 
autres  le  f(^icitassent  trop  nettement  de  son  repentir. 
Un  jour  te  mMecin  Dodart  j  fut  pris ;  il  lui  disait  oti 
k  peu  pres : «  Je  suis  bien  aise  de  voir  qu'enfin  vous 
regrettez  le  mal  prodnit  par  oesd^testables  romans.*. 
—  Pas  si  d^testables ,  »  r^pondil  ie  bonhomme  en  se 
redressant.  Quoi  qu'il  en  soit  des  termes  monies,  Do- 
dart rapporte  qu'il  fut  veley^  tris  rudemait  et  qu'il 
en  resta  tout  scandalise., li  y  ade  ces  rei»?Oiches  qu'on 
ne  prend  bien  que  de  soi  seul ,  parce  que  seal  on  y 
sait  luettre  Taccent. 

Godeau ,  plus  agrdable ,  est  une  autre  figure  assor- 
tissante.  Emule  etcontemporain  exact  deM.  d'Andily 
pour  les  v^rs  sacr^i,  il  en  faisait  jusqu'i  trois  cents 
en  un  jour.  11  y  en  a  d'^l^gants^  Le  roi  Louis  XIU 
avait  mis  de  sespsaumes  en  musique  et  aeies  faisait 
chanter  en  mourant  :  Seigneur j  d  qui  setd  je  veu^ 
plfiire...  C'etait  un  bel- esprit,  longtemps  homm^ 
du  monde  et  de  (^lanterie  ( on  vient  de  le  surprendre 
en  pleine  mascarade ) ,  puis  6v£^ue  et  plume  reput^e 
eloquente,  maissan^fond,  sans  vrai  sa^oir,  sans  so- 
lide  travail.  Les  J^uites ,  pour  son  approbation  du 
Pettus  Aureliv^  et  pour  sa  liaison  iavec  les  ndtres  ^  le 
houspilierent.  Le  Pere  Yavassor  iit  paraitre  un  petit 
pamphlet  intitule  :  Godellus  an  poeta,  Godeau  est-ii 
poete?  On  aurait  bien  pu  se  iaire  d'autres  question^ 
swr  son  ^ompte.  II  ^tait  surtout  peu  tbtologien .  Si  em 
Ht  une  lettre  d*Arnauld  4  M.  Du  Vaucel  ( 28  octo- 
bre  1697) ,  on  verra  combien  le  bon  pr6Iat  ^tait  siijtt 
kerpem  sur  la  doctrine  toorale.  Void  la  conclusion 
d'Arnauld : « Et  ainsi,  tout  consid^r^,  j'appr<^hendc^ 


rois  beailcoup  que  oe  ne  f At  ftira  tort  a  la  r^iitatian 
de  ee  di^e  6¥6qiie  qua  de  pubJier  cet  ouvrage  (uu 
ouvrage  qu'il  avait  laiss^  conlre  les  casui$te9)i  quat^d 
Badme  qn  en  auroit  6t6  tous  les  laauvajs  mols ,  v6riii6 
tOQtes  lesciUtioDs,  traduit  tous  les  passiages  et  cor- 
rige  tattS  les  e&droits  qui  en  auroieot  l^esoui..* » 
De  sao  vivant; ,  ees  d^fectoo^it^s  du  fond  se  dissiam-r 
laienl  chez  M.  de  Yenee  sous  un  air  facile,  4^1oquQn(^ 
et  dans  tin  tour  academique  k  la  mode.  Gomme  ef6-* 
^oe,  an  fort  de  la  pers^ution  (1662),  sur  un  ordre 
du  Toi,  il  se  d6cida^  signers  n^ais  aes  amis  jansenistes 
\xd  pardonn^rent,  et^  dans  les  biographies  qu'ijs  out 
ftites  de  Iqi  ^  il  n'est  question  que  de  son  courage* 

H.  d'Andiliy,  consult^  j usque  dans  sola  desert  par 
ses  amis  litterateurs  sur  leurs  productions  {^us  ou 
moins  profanes ,  se  gardait  bieA  de  faire  comme  Do* 
dart  9  et  de  negliger  les  precautions.  Scud^ry  lui  avait 
^pvoye  jeae  sais  quelles  stances^  et  il  avait  repondu 
par  des  compliments. — «  Puisque  nia  r^ponse  &  M.  de 
Seud^ry  ne  vous  a  pas  it6  desagr^able,  lit^on  dabs 
une  lettre  d  madame  deSabie,  jecrois  avoir  fart  bian 
faiit  de  lui  ^crire.  Je  n'at  a$i  y  tnarquer  k$^h$  hlh$ 
sianeespde  ermnte  qu^il  n'y  en  ttouv^  pas  un  (mez  grqnd 
nomhre  i  son  gri.  »  Ymli  de  ces  d61icatesses  de  soli- 
taire qui  n'a  pas  oublie  son  monde. 

II  etait  .de|a  retire  depuis  plusieurs  annees  quaad 
mademoTsetle  de  Scud^ry  fit  son  portrait  et  le  phqk 
dafji^  un  tableau  tr^s  flatteur  du  desert,  au  tome 
sixieme  de  la  CUKe.  Racine,  au  temps  ou  il  entra  en 
guerre  avec  ses  maftres  de  Port-Royal ,  dans  sa  petite 
lettre  oii  il  venge  trop  biien  les  auteurs  de  remans  et 
de  comedies,  que  Nicole  avait  fletris  en  masse ,  sut 


rapper  Mnali^nement  -cet  i  ^loge^  :^«»  jGependa&tS  f#^ 
vois/  oii'i  4ii^e- <iue  iMto^  ^vies.sottfR^rt' patfeM)meiii« 

tehk^  ^au  ddserl^  le  vohMDe^qoipaploit^de  voasvK'7> 
courut '  cte'  nftain*  ^en '  tnain  >,  et  tous  las « sdil^iresj  ymiIw 
vent '^ir  TetichroH'Oii 'Us  ieH)!^^  U^aites^  4'ilhi^ 
Dansla  r^ponse^fiotioffiei^le  d^iUe«iP6.elfiioty6iianM 
def^ort^Roydl  $  qwi^Qt/adrasstoa-  Ra€»D€l^|>ar  iBavbi6i< 
d'AueottPtf  on-ilil/'s  «  BoupJUiifttoire  dii« Yolume'de 
(7MI«#',  ipeutr^^trfe  qo^eji  *r6dui^ant  *  pils  Jes<  solitoirieai  'i^ 

qu'%  ^ipeM^'Se^^pir  tpaitep  ilUluslres^^tklbt  oom^ 
plaisance^n'iL  ne^fMit  s^  d^fendre  d'avdijripolii^'Utf  de 
aes  an^vs  -^ui  ^ loi  eiiYoyft  <o6  livre  ^<  ^et ^ 'qui  < iohlig$a  <^ 
yoit  I'endroii'ddiilf'il^'agitf  'PQut»6tr6y 'dis»*)ev'q4M 
eelte  ^histoipe  approeheroit  dc)  la  >v6rii(6  (1)^  »v  '»^Oo  ^  'Sli 
p6ift  d'oeoaaions  do  ren€ODtrepila'(|/<fli#^^«ou6  $a  mainy 
^e^c'^sl  *i€i;Oii  faiQaiif'le.eas  d'end^ch^'oettepagQ 
eu^  ii»iredaai3lin»QX»i'teau  jotti^la  figwede  M^d'Att^ 
dtll^ } il^a-^stautreq^ve  Timunte ^'OamiM te geftdreoH 
iSf^fi^Miv  ^itl^Uaaop^ragiPdabfe  Souuru^Sc^ti^Mi 
l6f^nts4»fm7car'^ra8iii.«Ua»  <eeMaiji-M<$I^«i^6^^«»M 
salfrie'teamtf^^.pt^ttd'la^'^patfol^  i  '^^u  '*''<^  ^^  :.»^V)i<u: 

«  Gen^est  pas  sans  sui6i'^\i^%tii'd^Bi'ti'kVihiW^^ 
ll^temfde  ^dtjaeoiUinlKwiofitalMsid^Bt^hltloaF^iebt  deirovsifar- 

pas  possible  de  vous  apprendre  tout  ce  qui  me  reste  &,yons  faire  savoir, 
i»  f^  tiulM^'  you&  Mttettn)y  k  fcfA&iBkf  luf  Vefhl  \ie  MVmhks  Mh^iVfii 
(Hat  i^Qiiiifpi^^aueje^jiaoa  pavle.  Il/hni^iDatelM  <tudBft*^ottft4Aiiifft 
en  c/eux  mof«  (9)  le  lieu  quMls  ont  chpisi  pour  tear  retraite,  iifin  oae  yops 

plus.  .     ' 

>ipa9  Ce*^rf«i«>'mt*y  ffttfcntrtnl tout ^de  ^jftlit'  tiiteffiiMal^fetf V  W  ^dttJelswif 


LlVlVErOlieMBllIE. 


set 


4|iir«sM«^fi^  «deUam«p^f  emiivfiriet  ei  I^mermr^'^i'^Y^'uife'Cikod' 
UgB^ tr^'fetliitf ."^ilii'as^ esewpie' tie  Mus' lei  ^€^69/  e^^ifl,- pttr-soa 
.^l9ietiO'ei!tnopdte9«re  >  pcsse  posr  uo  des^plni  ^Mtux  4flfin>it»  d«  notre 
lift, ^f  est  iiii»«4(»' pins  Mleftrdli  nmide.  Mai*  oe^qu^ll  y- a^  de-fevar* 
i|M|tev«»'f»MPi«  toi«qar'oii4ynrliF«»  ^  l^eadioit'lfHptas  dlev^,  onrd^emitre 
4m»a9rAiMo|riata6-4«^dMiemlUe'iM»detoar,>«4ui^«ft't^^  tout  le 
teiiK«l$'|M»i'i«nfdrt^e>'Uett«li  faeerfr.pkuettraoFdteairDjiKy  al^  olMt 
^nteMftcfr  a»«iiUM^e  attle  platiie»^M<ert^0«iMcAIa^  toitl4t^f*eHe^)i 
jMHP*  an  ^ieonvrar'de  Ui'  4«>  irata.  aramiet'par  od- Pan  i^t^aller '  k  te%K» 
aMUlagia  i  Qoi  a>l  taUaaaant^eiiTiranii^a  da  vo€her»  el  de  prteiftcaa^'dU 
faM^de?la4evra^de<4»liii<la^laF'iiian  4ia*U  eel  aM  da  f^f^'¥ufm6% 
iqiii>a9t'aB|ralaardaiix.  ;A«MirDa  paat^a  alter  qae  par  irols 'andraUd  4 
«aUal>alla«aollt«dar^>«Moi«.y,0n<»4^^daa«  -Ir^ difflctlai .  Cepandaat4ly 
•4afMle0«fbDtaiiias^eff€e<  Ikan^aiel  an  (ras^bon  /lart  ao^'piad  da  aelia 
ISHie«fa«QnM9na,?imi  •'inlaie'la'privil^ga'qii'aD  a'ya  jamais^va  >iMiHas 
Mtaitvaaiipangaaai  aujif  aoiiaal'aaafaf^^  et  sa  beautt6«asl'^i  sraada  /qua 
n'afanl'jaBiaiapB  tioavei'de  nam'ass6K'bea»foapeUe,'ooiia  lutaftapdmt 
4ami^da  patliaiiliari-al'  la^/iarf  ^fo^'aUa  a  vert-  a-  4a  4tfUlIgaa^  das  aalras 
BiMitagoaa»  Y^Xk  dana  jgqel«as»  i»Mea^4'aop4r  nelif^na  p0litr«aml>ra4a 
)gaas^sageis^itiy«pr^avelraaaiMi  tontaa^aa vamt^da  noiKley'S'eti'aaat 
0WAvi'4ig^igWh  Mais«Dti>a4a8'autfes>  ThmiokU,  amk  partiealler<ta  4a  var** 
taHfos* AflMUMa'(  nddama  1^  PkMals-Gpiifo^gaiid ) ,  asl  m  kamina'  ili- 
tonpamMa^il'^asI  graBdcMa^muia  ttUia  ;4Ka^iuia  pbyskwamia  naU^, 
«lt^%i4«iari))da'Slbiaarla'flnm0biso  et  la'stiiedirit^<de  aon'aoourr  (|^*od  peat 
<presqiia^re«q<i'on  4a  vaanoltdavaiH  ^ae-d'avair  eirkaisir  de  la^annaltra. 
dSB«aflHf|'taittes  sas^aotloBft  sa  fessanlaBt'da^af v%«0tiP'ei  da  Ja^vtveeki 
iii^§0$  aspfil;  aarilagit  tDi]4oars«avaa'  faive  'et^vec'^pvomplitade'^'de 
aaita^oeias'tafessas' ci^Ht  ffVit'  mtoa-Ases^a^ 
4la  Vtep^tiiosttd'da  :SOii  •  tenp^raaieDt*  "Ti«ialilcf  - »  sans*  ^ottto  -  nn  >  eapHt 
^ma»'UH*^n»d^  i6laMiaei'  V^tada'tala  ancoi^'aa^a^  lovtaa^les'oan* 
pabsaaoas  iitossairaBra'im  kaaMaa'aagaat'agr^aUa'tOftl'epscMiblflF;  i^ast 
fD^4ira0vaii-gri|nd-ginia>pour le»Tavs,'at  il  an  ftd^ita'HMode  oNi Hamere 
l^imwiant^  avaua«  saiisr  hoB4a'a^^«>rassttseitoiaait;  luais'i  '9pr^"iov^ftt 
ji2aatfpaii»t  pav^teaaaalas^laouaras  da  Baft.aspnt«<i«e»|a  pr^t^endi Ie>latfBit, 
iy«HtHa«eU«adBural>)a  eapr&t  aU-aa-feasI  /^iCct^si  •bitilanty^qa'-H  iie 
4^tf  a'aoDp^obar  r(};6oUter  ai^'desi^  aaaasioni^adrflwftia  il  -na  vondrtfU^tMS 
.qa>Ur^pai^U€apandantr  ia  «erar 'defXki]iBQU»reit<i)s^^ 
fivc  M  '*'  tiofi  tsai^bua"^'extradr4iQa4ffe»'qufoa'difai(r^u'H''fi*ar  jaraaAs 

4a«Ma4(9la4i:^Uitipas  awDraiii¥aai4a^  raa  da  Mta8.^Pi>aatfie«ate'«a 
4biiaiaat'i]veda'paratta^«^.^f  '.:-''-'^  '^a^  «i'  ».*»'•'" '^-"i'  ^'  '•f<'v^/'*vi  *.-.*»  »**'•» 
«y  .(A)4I  a^asiTpas  baMMii  da/aii!^  i9«mr(t««>^Ws^eMa  pf^aducrtdasaipHrf 


,* 


SM  PORT*ilOYAL. 

•nlMMta  ieiilem«t  p*rler  qii'il  y  Mi  de  la  dinhnalilidH  MkB  to  HMHide* 
II  4lt  la  viriU  sans  eminCe  et  sans  d^gtifseniaiit ;  11  la  aoutieat  aT«6 

.  courage ;  il  se  sert  m^me  da  la  colore  pour  d^flsiidre  la  jastiee ,  qtMA 
II  )ie  k«  peut  Aire  autrement,  et  11  a  une  bont^  qnl  sent  rinnoden^a 
dn  inramler  sHidle.  Av  reile,  il  est  d-homeor  iHez  anjottto,  mttiaea 

.  eajMiemeiit  «»t  si  natoriil,  que  les  m<^it4ri$8  ehoies  ro^ebpiBDt  ligi^ 
mement.  It  a  aadme  on  tatent  particuUer  pour  inspirer  cetfa  limotecilite 
}oie  k  ses  amis /at  poor  leur  ap  prendre  Tart  de  se  diver  tir  sans  qo^  ee 
s6U  au  diesatantage  d'antrai.  Timaote  est  eneorean  d^  lioibiiiei  da  MMtf  e 
i|Ui  est  le  pftts  senstblement  touehi  des  oavrages  des  aatres  qitand  ite  sciit 
beaui ,  et  qui  aime  le  pins  k  rendre  Justice  au  nitrite.  Bn  eM  ^  ft  ne  lull 

'  rien  tant  que  te  qui  est  oppose  k  celte  grande  vertu  ^  e^  la  lllieri^  de  soft 
naturel  est  si  contraire  a  toute  aoHe  de  tyraimie »  qafil  dil  qoelqaelbto 
en  riant  qu*il  He  taMi^  pas  grande  gloire  d*avolr  seeon^  le  Jong  de  t<Mitei 
les  passions ,  parce  qu*il  eist  encore  plus  ais4  d'ebdir  4  la  ralson  que  <M 
euitrreteus  les'eaprices  de  cinq  ou  t\x  furlenses  qui  veulent  qu'on  lear 
ob^isse  areogMnrent ,  et  qui  yeulent  pourtant  trto  seuvent  dea  diosei 
qui  se  eontrediseirt.  Timante  n'ayant  done  que  eette  aeufe  maitMsse  4 
servir,  ne  s'en  eieigne  jamais  et  la  consnite  sur  toutes-  eboses;  On  4lrelt 
poof  tant  qu*il  ii*y  pense  pas ;  mate »  quoique  Tagitation  de  son  humeilfr 
Issse  bien  souvent  changer  de  plaee  4  son  corps ,  son  esprit  est  toujminM 
tranquille ;  et  ce  feu  qtfi  r^cbauffe  et  qui  Taninie  le  rend  plus  adif  suns 
t«  rendre  plus  ihquiet.  Au  reste,  apr^  s'Mre  rendu  maltre  de  sea  p&i- 
alons ,  n  s'en  est  liit  une  qui  lui  tient  lieu  de  toutes  les  autres  et  doni  M 
ne  Teot  Jamais  se  d^bire.  £n  effet ,  il  soutieni  que  Tamiti^  danslM 
cveurest  -une  passidn  incomparablement  plus  yiolente  que  Pamonr  ne 
Vest:  dans  le  ccBur  des  autres  bonnnes,  et  il  est  persuade  que  nul  ainant 
n'aime  tant  sa  nmltresse  qu-il  atme  ses  amla^  II  avaiice  mtoie  btrdnnent 

^  -que  Tamour  est  une  sorte  d'affection  toute  defectueuse  qn'on  doit  presqte 
inettre  parmi  les  Jenx  de  I'enfanee ,  quf  on  est  obUg6  d'abandenner  dihi 
que  la  ralson  est  totmifb,  et  qu'au  eontraire  Tamiti^  est  itte  affeeHoil 
toute  parliitey  qui  compAtit  ^alement  avee  la  vertu  et  avec  la  ralson, 
cl  qui  doit  ilurer  toute  la  vie ;  de  sorte  qu*itant  bien  persuade  de  la 
lierreetion  de  Tatniue ,  il  est  le  plus  ardent  et  le  plus  parfait  ami  qttt  Mt 
Jamais.  Aussi,  apris  s*6tre  d^agi  de  toutes  les  cboses  qui  ra»»eboieiit 
an  m'onde,  il  tient  encore  k  totts  se^amis,  et  y  tient  par  des  liens  indls- 
aolubles.  Ge  qui  rend  son  amitid  trisagr^able,  c'est  qu'lla  le  e<Bor  ate- 
;oto ,  qu'aimant  sans  int^ret ,  il  sert  ses  amis  sane  crainte  de  rien  ba8a^ 
derpooreux^  et  qu'ayant  nalureilement  rbumeur  gale,  sa  vertu  tf a 
rien  de  sauvage  ni  de  farouche,  ni  rien  qui  Femp^cbe  d'avoir  une  inno- 
oente«omptaisanee|»oiir  les  personnesquMlainle.  n  leur  tiSmoHgnerWAbe 
plus  fortement  la  tendresse  de  son  amili^  par  de  petites  tboses/qte 
beiMiaMip  d'aittres  ne  le  yiavettt  ftdr^  par  de  grands  services*  Car'rian 
settlement  son  visage,  et  leson  de  sa  voix>  et  les  ebos^s  qij4  iit> 


prmrtai  la  joie  4|ii*M  a  dja  refoir  u$  aviis  qoand  il  en  a  M  49^uo 
temps  ^loign^;  maif  mfiine  toutes  ses  actiona,  sana  qii*il  y  peiue,  sont 
dea  marquea  de  son  affection.  Je  me  sonviendrai  toate  ma  yie  d'an  Joar 
qn^il  arrifa  «n  un  iieo  o<i  11  Atoit  attenda  pap  dii  eu  daoze  peraoimes 
qu'il  aimoit  fort»  et  dont  il  6toit  fort  aim6;  car,  encore  qa*il  ne  semble 
paa  possible  qa*an  homme  en  an  seul  In^lant  pnisse  satUfiaire  k  toiU  ce 
qoe  la  civility  et  Tamiti^  demandant  de  lai  en  nne  semblable  rencontre, 
ilia  fit  admirablement,  et  aoit  pair  sea  actkmai  eoit  par  aea  parolea,  pat' 
Hi  ca^esaea,  par  son  eropreaaennent  obligeant^et  par  sa  joie»  il  lenr  fi^ 
entendre  qu*il  tear  6toit  fort  oblige ,  qu*il  ^toit  ravi  de  les  voir,  qu*il  lea 
almiHt »  q«f  I  avoit  cent  ehbses  4  leur  dire ,  et  qa'il  avoit  enOn  poor  enx 
tons  lea  sentiments  qu*iU  pouvoient  souhaiter  qa'il  eAt,  II  diaoitoQ  mpt 
il  Tuo,  an  motii  Tantre;  il  embrassoit  deux  on  trois  de  ses  amis  tout  i 
la  fois ;  il  tendoit  la  main  k  nne  de  ses  amies ;  il  parloit  bas  k  ane  autre ; 
il  parloit  beat  A  Umb  enaemUe,  et  i*on  peat  pvaaqoe  dira  qa*il  alloil  et- 
venoit  sana  cbanger  poarlant  de  place ,  tant  il  apportoit  de  aoin  k  Aire 
que  tana  ceax  qui  reDTiraaBoient  fonent  eontenta  de  luii.  YoUi  k  pea 
pi^a  qaei  eat  Tlmante ,  qui  a  poor  amia  danaaa  retialte  ua  petit  nombia^ 
d'bomnoaa  auasi  vertaeax  et  aiiasi  ^elair^  qae  lot  (i)-M  » 

La  description  n'est  pds  finie,  mais  je  coupe  court 
sur  cette  sc^e  de  Tioaanie  aa  milieu  de  ses  douze 
amis,  qui  a  de  la  r^alit^  et  du  piquant.  Ge  qui  suit 
sur  les  solitaires  est  tout-i-fait  romanci  (2) ,  et  leuf 
pessemble  comma  ThimiiU  et  la  prinee$$e  Lindamire 
aux  Romains  du  temps  deTarquin.  L*un  Talaitfautre^ 
et  dans  le  moment  ne  choquait  pas  davantage.  Ges 
projets  de  solitude  et  d'ige  d'or,  que  nous  offire  en 
traits  si  romanesques  la  Clilie^  n*6taient  pas  chose  si 
particuliere;  ils  faisaient  alors  TentreUenet  le  rem 
de  bien  des  imaginations.  On  en  a  un  exemple  tres 
agreable  dans  le  plan  tout  pareil  que  congurent  et 
developperent,  par  maniere  de  passe-temps,  rnade-^ 
moiselle  de  Montpensier  et  madame  de  Motteville. 
Le  Port-Royal  selon  M.  d'Andilly  y  est  trop  m6l6  et 

(i)  C(6lm ,  tome  YI  (t65T) ,  ptfea  ii»  et  aoif • 
(8)  Expreaaton  de^OMni. 


M€  wimi*fBier\ikB^i 


"I 


■<  t '  ' « «i'i»    <^ -f   "•  .'»•    r  *■♦■    f»^   , '-^"'   '  *  ''•'*"       "'       '   •  -'^   'J    <»••.'     K^    ,  'I  .'    •■•'  »«t'r   '.  f/N 

ler.  II  est  bon  de1iii»e>A^di'|MllSldlJtt  tMet^^^  ATfttHlW' 

de  saint  Bernard  n'est  pas  si  extraordinaire  k  voir.  Janstoins ,  ^vdqae 

facon  de  Mademoiselle^  ...A/Arnauld  aroit  quantity  de  fiUc$  et  de  soears 
eli^&fMtallitilre'^t/iaHMM  a^lidMfUbitf^  %l  rA^dtltt^&MrfiM/ 


M;^4fteiiitlUrJ  ji^^^BMMbli  ii«rel  iitffl»*'^6l«^#uiie^i»  ^6mmm»^ 

vu.  pn  me  dit  qu*il,<toH  dans  sa  cham)>re.  Je  la  vonlas  voir;  J^  jetai^*^- 
»ib>d1es>edit  m'k  tal»16.  tl  -nie  HA :  «^yo«k  6tes  edrfettie  /Toii'^ohllP 
yfin  ai^ifcl  JfttiaJainvWf^r^tcliieviJ  jb  tmd«iiNi«efv9S'elidfoH4>ttiSf 
•  <??n;9<f<«.»^9W  f^$r*^»,?e  l>i,rem^i^i,  ftlnl  ^i/?,;.«i;aiqi^^cjBj|tpj 
s'atnte  eitr^memiKnt ,  et  ]e  seroil  fort  aise  de  voir  ce  qu'effe  a  fait  en  boas 
MUtMk ;  IltoqhMct^dii  ii  ^Mf  Widi»l  M  MMre&C  i»  Tenfedli  ^flote  fs  i^dli^cMt;i 
o^eiro9(Tiirii99/i:q«ifii|Dfl^l^  tfflno|P»r^set^»  •tt<lesr  rfUtf^wwei  iTiMi^t 
mine  devote. 'naive,  simple,,  sans  aucane,  faeoo  :  tear  ^glise  6toit  fort 
a]astat.  Je  me  promenai  pa^  loat  le  <^0iivent ,  et  Je  regardois  tiinit.  le 

UA^Xxfin^yf/i  4f^u\ff,  pv0%  '4rlWte«  JeSjaJi^ w,»«or«^cf  <|e  Xatfx^M. 
•    saint  Bernard.  Ces  religieos^ ,Aireni. assez  Moiuite.de  c^  qne  je  me, 

(1)  Petitot  a  corrigd  la  fante  dans  son  Edition,  je  la  tronve  dans  les 
MiUons  aneleones ,  notoflillielllWils««il«  dft'f  Y46  <AiHt«tdatti  ^  8  W^ 
In-H)  qui  puAU  bHe  av»c  sohi  el  d'aprts  «n4MlM|eilU' >• '^-^  *'/'.^  '.''; 


LlVii«;'DlSUXfft^MC.  ^§ 


j'j^vois  .0^1  dir^  qop  Tod  pe  faisctit  pas  cas  d^4:ela  en  ce  lien,  et  je^ntg  bieq 
ilse'tfen  ^r^^fMi'cti^ » "iff  Jd''AndflIy  ine  dit :  ff'Voiis  vons  en  atlez  a  la 
MUri^foiMrptfiMfn  |«<^blDe^k«idl«ce*Mwaigna|e  i^tafHel^edrib 
fti^'foo^  tyfji7Ji,,j?  J6,ra^fyr|l  ,q)i^J«  lf)^/efoift,U^;roloi|(U^«i^,lll| 
m'aftrara  des  prii&res  de  tonte  la  eommnnant^  et  dei  siennes ,  et  roe  tint 
AimiiedM^iUcdAhlfoaFtt'obngerJi  6fte  iiiiMi'HiA^ei''iM%ii  W' 
|JiljMll9idftf9^««itJ!«fpit^Tii/Bt9i4fi>  C-,  f*    ),*ft    ^  u'f  r*  /'  ':*^^.  ^ff 

sirieusie,  n^^tait  pas  MGid&Ptttrh»yahWmm%^bidle^ 

qpf|.^^ijp/et^!ll.  j,a  4an«.j5^  JKr4wo<r^<r(a.JI>w^  1©41>^ 
deux  on  trois  pages  des  plus  senses  et  des  plus 
be^!f»  Mrcrn^  dis(i^««idtf  |atM6nftiiie;  s«r  ier 'n 

dWarati(ob/al>dei«iiejioA  .'Oil  ii- seraiu  jfusto  jde^^e'^re*** 
termw:  «es  pdrts  de  la  dmic6  «  )tfdifeietrse^^ 

"t^fl'v^ft  ia  pl-marae  «660  ,  la  <K)ur^tainTC^^)i»ii; 
JaaQfikr«l4iz  .poup  le  mariage  du  Roi ,  ^adaove'  der 
Noitcfttlieiiei'se'tassatit  pars  'd'admiirei'  cette  IwaHliS 

Umms  keaneujirTel  neiifs  o^-se>pi*odtiii  im'^vif  sefitl^ 

ttieift'  dfe%"^«aidi%:  mdetafofseirfe;' i'  ^a  ift^Mf ^^ 

plus  coniusement ,  ressenlai^JA^/TWQm^^luiifl^^UA 


I 


260  PO&T-ROY/LL. 

joup,  se  rencontrant  a  une  fenfetre  de  !*apt)artemetit 
da  Cardinal  dV)u  Ton  voyait  la  riviere  et  les  mon- 
tagnes ,  madame  de  Motteville  et  elle  se  prireni  4  se 
comnkuniquer  leurs  impressions  riveusesj  comme 
nous  dirions  aujourd'hui ,  et  a  parler  de  la  solitude 
des  deserts.  En  rentrant  chez  elle,  Maderaoiselie 
icrivit  une  longue  lettre  pour  y  fixer  sod  plan.  L'ide6 
du  sixieme  volume  de  la  CUKej  qui  avait  para  trois 
ans  auparavant,  put  bien  n'y  pas  ^tte  ^tirang^re. 
L'ancienne  visite  k  Port-Royal  y  jeta  son  reflet;  ce 
iFolume  de  sainte  Therese  entr'ouvert  sur  la  table  de 
M.  d-AndiUy  a  laisse  sa  trace.  En  ce  desert  de  fan^ 
taisie,  en«effet ,  ou  le  mariage  doit  rester  ignore ,  oil 
la  galanterie  veut  r^ner  innocente,  dans  le  fond  se 
Yoyait,  i  travers  la  verdure,  un  monast^re  de  femmes 
selon  sainte  Thirtee  d'Avila  (1). 

Je  ne  pretends  pas  dire  que  ce  christlanisme  d*idylle 
^t  de  bergerie  n^aurait  pas  eu  sa  mode  alors  sans 

(1)  «  Je  toQdroii  que  dnin  noire  dtart  ii  y  efti  on  cMiTieiil  d«  CiumS^ 
Ut98,  et  qu'elles  n'excidassent  pas  le  nombre  qtie  saioLe  Th^rte  marque 
dans  sa  r^gle.  Son  inteDtion  itoit  qu'elles  fassent  ermites ,  et  le  s^joar 
&m  ermites  est  dans  les  bois.  Lear  bAtiiAeiil  feroit  Mt  sur  oelai  d^iiTila 
qfii  fpt  le  premier.  La  yie  d'ermltenQps  empdcbereit  d'avoir  an  coBiiaeroe 
trop  frequent  avec  elles ;  mats ,  pi  as  elles  seroient  retirees  da  monde » 
ptas  nous  aarions  de  y^n^ration  poor  eties.  Ce  seroit  dans  tear  ^gUse 
qa'on  iroit  prier  Diea.  Comme  il  y  aaroit  d'habttos  docteors  dtfns  ndl^ 
d^rt,  on  ne  manqaeroit  pas  d'eicellents  sermons.  Geai  qai  les  alme- 
roient  iroient  plus  souyent ,  les  autres  moins ,  sans  etre  contrari^  dans 
leer  d^yotion  [Fait  ee  que  voudrtu,  c'est  comme  dans  l*abbaye  de  tM- 
Ume)...  Enfin,  je  yoadrois  qne  ri^  ne  noos  manqi|&t  poor  meDer.aa^ 
yie  |)arfaitement  morale  et  chr^tienne  de  laqaelle  les  plaisirs  innocents 
ne  soient  pas  bannls.  »  Mademoiselle  n'ayait  pas  encore  remarqa6  dans 
If.  de  Laaaanoe  mi/ZioR  de  smguiaritit  qni ,  de  sob  ayea,  la  rayfreity 
el  elleinsjstaitbeaacoap  poor  que  le  mariage  n'eCit  aacan  acc^  <|ana/s9 
plan  de  faicit6  imaginaire ;  madame  de  Motteyille  la  contredisait  sar  ce 
l^olnt  ayee  sa  jastesse  soiariante.  '     '     . 


M.  d^Andilljr  at  sans  ce  coin  de  Port-Rbyal  adouci; 
latmis  il  n'aurait  petitH^re  pas  eu  $roii  ej^iression  aussf 
bMte,  wm  singuli^e.  M.  d'A.iidiHy  Vappeiait,  le 
|>rovoquait  en  quelque  sort6,  et  en  fdisait  naltre 
I'id^.  Madame  de  S^vign^  ne  nous  mdnt^e-t-elle  pas 
elstle  foUe  de  ta  Morons  allant  se  confeisser  k  lui  en 
bergere  du  lignon,  comme  s'il  eftt  iA6  le  druide 
Adamm? 

Demftme  que  M.  d'Andilfy  ^eusapparalt  de  beau- 
gsmp  le  plos  Watile  ^t  le  Inieux  ten^  ites  solitBf res , 
tdm  aaqtiel  s^adrassaimt ,  eomtiib  d'dffice,  tous  les 
jgens  de  monde  et  dcf  eouF  qu'ilne  euHos^t^  k  demt 
devatiBiatttraity  il  e$t  aus^,  comme  ecrivahi,  le  plu^ 
Modimtite  (i) ,  le  ^us  beau  diMur  et  le  plus  tUtera- 
ieur  des  Messieurs  de  Pwt-Royal.  Et  d'abord  3  aurait 
]kt6  de  TAcad^ie  s'H  I'^vait  voulu.  On  lit  chez  Se^ 
grais  un  detail,  en  p4rtie  inexact,  maid  qui  doii  6tre 
^rru  pour  le  fond  :  <  M.  d'Andilly  ii'ayant  pas  toulu 
accepter  une  place  vacante  dans  TAcad^mie  fran^oise 
/qui  lui  fut  offeree,  le  carcfinal  de  Richeliea  fit  inserer 
^9n»  les  ^tatqts  I'article  qui  porta  que  persoime  n'y 
£^  adoMs  s'il  ne  le  deaiande.  »  La  tq^m  que  denne 
Segrfiis  4u  m^oontentement  de  d'Andilly  centre  le 
iiardinal^qitt  lui  aurait  reikis^  Tagr^meiitde  la  cbarge 
4*Intenda0  i$  la  wiatfon  de  Mmiimry  ne  paralt  p^s 
^nd^;  car  ee  ftit  de  Monsienir  que  partit  H  disgrace 
(}e  d'A&diUyi  ^  non  du  Gardiqai.  Quoi  qU'il  en  sOit, 
jqe^d^l  ^e  i^s  le  commencem^  4Qi^i  que  d' An** 
dilly,  alors  retir6  k  Pomponne,  et  apparemment  bou- 
deur,  refusa  FAcademie  naissante,  all^guant  qu'il 

.   (1)  bpNutoa  de  M*  de  Bdiit-CTran  k  son  igs^ird :  Vpusaufm  Aca- 


^filM  RI^SW  W^rMM^ecpar  li«  de  fia  we  4tf^ 
QuesitiQA  ,dat|3  ^  )Q6  jteKppfiffli<v  U  fi^ooufvela  rplu^  tavd 

^Ht,PP^U4.§9^.iMr^4uA|i9R^4^«CW^Hm&«d^ 

temps  (1).  '.  **  <»^^  i 

,rJUitt4riair»iiiQi^tieM4.id'^fiAt%Fa  iMndtt*  de^^^s(^¥er- 

4asA»l»^UH«l6*«ii44dl8'mayttir^f  tUdiiin]^^  rappefer 

^Wvpj^itfiU90  iQopie>^  .s^oliNMnMrte 
4^'im^dwi'jCQrrM^tkMM»V  pMdottlf^r«bvaUlr  8tir<to'^po<» 

^  fMiaie8>'phr^i«irae$  'eii  ddncf  seb "^tftidtfcfToWek 
pms0i  £e|3  ^poetries^iiont'tl^p'soiit^m  ce"^^ 
atteiidfe  d'pb^ botnfoe^tti  farsbit  ^  htitt  Ketiis  i»f^M 
biiit|dut!&>bUenfie9rffosis^?  'S<m  ^  ipo^ttier^ft' itatf^^'  i^^ 
toc^ieielili)  Mort  ded^sOft-Ohmt  (46»l)  fif'olR'^qti^iine 
suite,  d6  pbrftpbijasef  £Kthsv'^^2'^Aa'tn0tri6<)^sf''dl 
(n^  iMil0tqDto^(4efe;prio€ipal^  ^otoi»  etafifgl&K^^i 
%»  «der|uf  te$0lir«c{e'(i643)'atphi«'d'^arviir  ^ttttitft 


•  I  t 


(2jf  Ce  rat  Mme  ce  qai  amena  la  divulgation  des  Mimoires,  M.  d*An- 
sous  pr^teite  de  les  Tire «  se  mit  &  lei  Caire  imprimer.  ,-st-\yr^^ 


.Son  aveDglement  deplorable  . ,  .  ,.,. 

Lai  met  Ta  gloire  a  si  naut  prix 
(if  fjQlij^»VadbM'pai(49ki4pAf,<>'>«^'<<»««^  i  nxUtv  .   .^i«ii/ 
.      :.        £t  eroit  ce  in^ris  honorable.;    .  .» 

^        lie  la  Fortune  seule  11  recoimau  leslois ; 
ti)i|«I.Aqlant^^4|)itorliM4ont4int^mde'Aol$V''^'''    ,  .>iu^l#iMMi»> 

\  La  Gour  sert  de  D^daje  i^  ses  ^aremeqU,  . 

jj{>  i«Iltt^^onttjMigaii4onl<le9x;1langafn0nlsi«<ri    filAml'l,  b 

ofu^  cent  einqmnterhuit  sur  di verses  Yerites ,  chre- 
tiennes I'd'Aiimlly  a  surtout  reussi/,Qt  ii  m^rUe.de 

rder  une  plj 

Gorneille,  1 
€6  qui  suit  dans  notre  m^moire.:  '  i^ 

loUkt  Mil    f  V;  dJkjGOKNOiSSANGlt'limTti^  >  it^->  oii...r*ui# 

nl  6jjttt(iai89ei^i«iri«ipril'nftpi|kiM^p]«iiayiol^^i    4u./^'l  1*  i/p 

Oni  let  oifcoars  Chretiens  et  les  Ames  paYenneii , 
-»'»»!  RelsMttfleift'frl^tll'iitfP^ldi'Mirt^aH^  '*'*  ^U*  ^"^'i  '*^  i**^*  * 
lici  iiit«i7rft^l»UPRM)pwl^leiiptaraKe«4^l(s^.  uhu^j  iio/i.'l« 
, .    Et  rempllzoit  ses  yeux  d'an&image  brillanle;  .  # .  . 

iNaM  qui,  manqoanl  d^un  cosar  qai  U  pot  animer,*        ' 

Qoi.dtfcmeie  .yecso  c^rii¥aU»r.espira^.fa  Ja  .foiftila  t^pev^ 
suasion  el  la  pfeihilfe*(4)^.*'  '-"i" - **«» c;,i.,..:.v«»« i"^«-»i *oui,.u 

d^AnaiUyise  DecoBamandd-alLtraduisitsiiQeesBivoffieivt 

fO  «  Ce  fat  U.  de  Salnt:C|Tin,^a^^Jifc^aacfl^t,(^(Pii(j|r^^^ 


•10  ,\fti%T^%fk^:A%t  ' 

saint  Aagustin ,  les  Vies  de$  iainU  Fitres  4e$  Bis$itti 
et  VEckelle  de  saint  Jean  Climaquej  les  OEuvres  de 
sainte  Th^r^e  et  celles  dti  bienlieureti:^  Jean  d'A- 
Vila,...  eniin  VHistoire  des^Juifs  de  los^he  (1). 

En  ces  divers  ecrits  rSgne  une  mani6re  facile  ^ 
abondante,  naturelle,  et  ea  m6me  temps  quelque 
peu  magnifique  ^  un  style  grand  et  AimdUj  it  T^spa- 
gnoie,  comme  le  dit  Yigneul-Marville  qui  veut'  faire 
k  d'Andilly  rhonaeur  d' avoir  introdail  oet(e  fiiQon. 
G'^tait  purement  celle  qui  d^rivait  du  seizieme  si^cie, 
maid^^geremenl  pass^e  et  clarifi6e  k  la  politesse  aca- 
d^mique ,  satis  precision  toutlBfois  et  sans  rigtieur  de 
detail;  elle  ti*en  est  que  plus  agreable  dans  son  am- 
jpleur,  et,  une  fcfid  au  fil  du  courant,  on  ne  trouve 
pas  trop  de  phrases. 

La  plus  considerable  et  la  plus  estim^e  de  ces  tra- 
ductions est  c^te  de  rhistor»a  tlosiphe  (2).  Richelet 
rapporte  que  d'Andilly  lui  avait  dit  de  cet  puyrage 
qu'il  Tavait  refait  dix  fm$^  qu'il  en  avait  €h4ti6  le 
style  avec  un  sioift  extreme ,  et  s'iStait  attach  k  le 
couper  plus  qb'en  seis  autres  prodqctions.  On  T^  lou6 
d'avoir  rendu  k  Josephe  loi^s  iesgrdMs;  ne  lui  en 
a-t-il  pas  pr6t6?  II  paraltrait  qu'en  voulant  6tre  61e- 

p.  125) »  qni  aida  !|I.  d'AtdiUy  encore  dans  le  monde,  k  fiire  aei 
Stances  des  Y^rit^  chr^tiennes ,  et  4ni  lai  envoya  de  sa  prison  la  matiire 
de  plnsieurs...  »  J'alme  k  croire  que  cette  pens6e  du  mcroiV  en  ^tait »  et 
vMIe  «fTi?«it  comtne  un  atis  an  rimenr.  -—  Les  Staiae^s  et  Poesies  clirt* 
tiennes  ifttalent  imprim^es  an  complet  d^s  avril  164S.       .      .  ^ 

(1)  Tons  ces  ouyrages ,  et  qnelques-uns  moindres  que  J'omets »  se 
trmiTent  Tennis  dans  la  belle  Edition  des  OEnvres  de  91.  d'Andilly  (S  Vol. 
In-foUo)  pnblttes  4  YviSf  obef  Cfejrre  Le  Fstit*  en  16'K&,  e^^st^i-dire  iam, 
Vann^e  qui  suivlt  la  mort  de  Fautenr :  ce  lui  Ait  comme  nn  monnmenl. 

(t)  Messieurs  de  Porl-Boyal  ^rirent  Jvfph, 


giudt^Jl  a'Mmt  pas  iAi  toujoifrs  ftd^.  Richard 
Simott,  et  mtoiedeplus  impartiaux  que  lui,  eny 
regstpdant  de  pr^,  ne  s'en  sont  pas  nqontr^s.  toujows 
aatisfaits.  Mais  le  m^i^ite  inapprteiable  de  oe$  tradH«- 
tiofis  du  dix-sepUdme  et  aussi  du  dix-haiti&me  siede, 
qui  se  rapportmt  plus  ou  moins  k  la  m^thode  d'A- 
miot  f  9'a  iti ,  ne  I'oublioDS  pas  y  de  se  faire  lire  de 
tous  avec  Taisance  et  ragr^ment  d'un  original,  ce  qui 
disparait  si  compi^tement  dans  la  m^tbode  temlue  et 
opini&tre  de  nos  jours.  Madame  de  Sahl^,  qui  n'avait 
jamais  pu  aimer  les  histoires ,  commenoait  par  celle- 
ci  i^  jr  prendre  du  plaisir.  II  sera  reparl^  de  cette  tra- 
dueti0Q  de  Josepbe  k  Toocasion  des  derniers  hon- 
neura  de  d'Andilly  (1). 

Le  livre  auquel  je  ^'arrSterais  j^tdt  ici ,  bien 
qu'une  simple  traduction  ^galement,  mais  comnne 
image  ^?e  et  naive  od  se  pdnt  tout  entier  raimabJid 
traducteur,  ce  sonl  se$  Pires  des  DiserU  (1647*1652). 
II  reeueiUit  sous  ce  titre  les  saintesi  vies,  Sorites  par 
divers  auteurs^  de  ces  premiers  ermites  et  solitaires  de 
la  Thebaide ,  de  la  Syrie  et  autres  lieux ;  il  voukit 
rendre  ces  Mifiantes  histoires  accessibles  tant  aux  re* 

(1)  Des  deax  portions  dont  se  compose  Foavrage  traduit ,  les  JniU 
quttitJtuidiquetpkTWreiki  en  1667,  et  VHistoire  ib  ia  Gumre  du  Mfk  detii; 
ana  i^ris,  eo  1669.  On  en  poufrait  lire  una  critiqoe  aaies  detaillde,  et 
qui,  ppnr  dtre  int^re^ei  ne  semble  pas  moins  Judicieuse,  dans  la  pre- 
face de  la  noavelh  Traduction  de  I'historUn  Joseph,  FAITK  srR  tB  GKltd, 
par  le  R^y6rend  P6re  Gillet  (1756).  Faite  sur  lb  «bbc  ,  c*est  \k  d^jk 
une  esp^e  d*ipigramme  cotiire  le  devAnei^r.  Bi^ri  qii'il  sCit  dn  greo  en 
efliet ,  on  a  era  remarqner  que  d'Andilly  suit  yolontlers  la  tradnettoii 
latine  de  Sigismond  G^I^nius ;  et ,  tontes  les  fois  que  O^ttotus  a  bronehi , 
r«Wgant  traducteur,  dit-on,  a  r^H  le  fawx  pas.  Cela  n'empieba  mi 
riln  respto  d^illushn  (iue  fit  la  heile  inftdiUt  au  d^but ,  et  il  n'est  m&Ae 
pa»be80in,  pour  expliqaer  ee  premier  silence  de  la  crllilqiiey  deeroive 
avec  Le  Glerc  que  ce  fut  par  respect  pour  M.  de  Pomponne. 


1312  .^i«OKV-eiUD«Afe^  t 

<C!et  ipl€lrew|nt  livm^  <f»iBffel3^i  egt  touttft-fUt  ^^oMt 
<4ai6^8aioiFiaa^igi4i|BSalesiaUrak  {dm^cl  oonteii]^; 
.depttis  17iilfiMltofCM4|4A.iFWid*M^oai^avait)pou^ 

I  qp'il.  ptoH^i  avoin  deiEfidou|a1>la,dB6i  teoilVak/  pasfM- 
idao&fifiSifif&lay'pfllr  M.liMvd 
jiaiildi«yait  lrapp(&  «l  0DttvaJAQtt.p«r>leiiok^B)e|  isra 
der  avec  maint  r^cit  insiouaulj  Jj^idogm^M^cMtem 

A'«fet  plus  s^^MpmyikJSmtil'^^mKfidm^^b^ 

ftrp&od^.  se  di»pQa»JA  i(jl  i'amwince^i^^ 
4IA  aul^urK^eimri^l»gie0.«WIii^l}Ai|W^ 


Li\AE   bEUXlilME.  ^73 

,  4 

tioa  qu'au  raisonnement ,  reste  delicieux.  D'Andiily, 
par  la  fa^n  heureuse  dent  il  enchatne  et  assortit  ces 
simples  histoires,  en  peut  £tre  dit  le  Rollin  et  en- 
ohaiiie  comme  lui :  c'est  VaheiUe  des  deserts. 

L^Histoire  de  saint  Jean  Faumdnier,  la  Vie  et  les 
DBgiris  desVertus  de  saint  Jean  Glimaque,  mesemblent 
les  moreeaux  les  plus  esseptiels ,  les  plus  savoureu^. 
—  «  Lorsqu'on  rapportoit  k  ce  digne  prelat,  est-il  dit 
dans  la  Yie  de  saint  Jean  raumdnier,  que  quelqu'un 
iioit  port6  k  faire  I'aumdne,  il  le  faisoit  venir  avec 
joie  et  lui  disoit  en  particulier  :  Comment  £tes-\ous 
devenu  si  aumdnier?  est-ce  par  vatre  inclination  ou 
en  vous  faisant  violence?... »  Ge  Jean  Taumdnier  a 
maints  et  maints  traits  dans  sa  \ie ,  qui  sont  sem- 
blables  d'impression  k  cette  touchante  histoire  de  la 
captivite  de  saint  Vincent  de  Paul :  par  ce  livre  de 
d'Andilly,  Port-Royal  redevenait  vraiment  a  1' usage 
elk  Funisson  de  saint  Vincent  de  Paul,  dont  nous 
souifrons  d'etre  separ^s.  Mais  le  gracieux,  le  d^bon- 
naire  traducteur  s'est  comme  surpasse  dans  ce  dis- 
cours  du  m6me  Jean  Taumdnier  sur  Finfinie  bont6 
de  Dieti  et  Fingratitude  des  hommes  : 

«  CSe  grand  persosiiAge  li  ch^ri  de  Diea  disoit  soavenl  pour  Aire  voir 
comblen  I'onest  oblige  de  s*hainilier :  Si  nous  coBsid^rioiis  attentiyement 
quelle  est  la  mis^icorde  et  l^eitr^me  honU  de  Dieu  poor  nons ,  nous 
ii*oaerioQS  pas  seulement  leTer  les  yeav  vers  le.eiel;  mals  ttousdemeu- 
rerioDS  dans  ane  modestie  et  ane  homiliti  contiouelles.  Car,  sans  nous 
arrftter  k  ce  que ,  lorsque  nons  n'^tions  pas  encore ,  noire  divin  Gr6ateur 
noas  a  donn6  Tctre,  et  qa'^tant  morts  par  le  p^ch^  et  par  la  d^ob^issancc 
de  noife  premier  p^re ,  il  novs  a  de  nouTeaa  vivifies  par  son  propre  sang, 
et  lait  que  toute  la  terre  nous  est  assujettie  et  le  ciel  m£me  en  quelqne 
maniire :  coniment  est-ce  que ,  maintenant  que  nous  I'ofTcnsons  tous  le.4 
jours, It  neuous  an^ant'tt  pas,  et  que  €ettc  nature ,  imniuablo  et  t^ier^ 
nelle,  et  cet.ceil  qui  d^couvre  toules  choses ,  attcndeot  notrc  conversion 
avec  une  si  extreme  patience?  CQmmenI  est-ce  que,  blasph^mant  si  sou« 

n.  18 


.ly 


274 


PORT-ROTAL. 


vent  eontre  ee  Bteii  toaUpaissant ,  il  nous  console » il  nons  JcaresM  per  la 
ci^mpeiikm  ^n'il «  4e  noiti,  et  fklt  tombet  le  pluiedii  elel  powr  te  ^xMMktL 
de  Dotfe  Tie?  Goinl^ien  y  a-*UU  de  tn^chatitfi  qu'il  fiacbe  el  q«'il  nl  Utie 
pas  entre  les  mains  dela  Justice  lorsqa^ils  yoot  en  intention  de  tuer  et  de 
voter,  de  pear  qu*ils  ne  soient  pris  et  pants  ?  Combien  y  &-t-il  de  pirates 
qu*il  ne  perasel  pas  quails  llissent  nanfrage ,  quoiqa'ils  ne  respirent  ^e  li 
pillage  et  I^menrtre,  niais  defend  k  la  mer  de  lea  engWutir*  afin  quMls 
renoncent  k  lears  crimes  et  se  convertisSent  ?...  Combien  y  en  a-t-il  qui 
ailant  dans  leseavernes  poor  y  mal  faire,  on  qaerellant  les  passants,  ^vitent 
Iti  deniadeaehiens  el  les  meins  des  kommeit  Etloraqoe  jesiilaq«fll(iae» 
fois  k  table  avec  des  femmes  criminelles  on  avec  des  hommes  sqjett  k  s'en- 
Ivrer,  on  qutt  Je  m'entretiens  avec  d*autres  qui  souilleni  lears  Ungues  par 
nmparel6  dt  lenrs  paroles ,  on  que  )e  me  rends  participant  de  qnelques- 
uns  de  ces  p^cb^a  qui  so  conlracteAt  dans  les  occupations  d«  ai^tei  1^ 
abeilles  volent  de  tons  c6t^s  le  long  des  ruisseaux  et  des  valines  pour  ra- 
masser  dans  les  prairies  de  qaoi  former  ce  miel  si  doux  k  ma  langue  qai 
pronMice  lanl  de  paroles  Injostes  et  d^aboimBtes !  les  raisins  attendent 
avec  impatience  les  cbaleurs  de  XM  pour  mi»\s,  afin  de  satisCaire  mon 
goCit  et  de  r^jouir  mon  coeur  qui  d^sbonore  si  souvent  celai  qui  lui  a 
donnd  l*6tre  t  les  ilears  se  pressent  k  Fenvi  pour  donner  dn  plaisir  k  mes 
yeu*»  qqiabuiMt  de  lewraregwds  poor  porter  les  amlres  aa  mal  1  et  le 
figuier  souffre  la  rigueqr  du  fer  qui  le  taille,  afin  de  lui  faire  porter  des 
friHts  dont  Tabondance  remplisse  mes  mains,  et  dont  la  douceur  contente 
ma  boQclie  qui  donne  des  promesses  coupablee  k  ceftes  que  les  liens  dtf 
maalflge  q*!  soupvses  k  la  puissance  d*iin  lutre  I  (i), 

En  traduisant,  j'allais  dire  en  ricoltant  cette  page 
loute  savQureuse  de  fruits  et  toute  bourdonnante 
d'abeilles ,  M.  d'Andilly  m'apparatt  qui  se  promene , 
la  serpe  en  main ,  le  long  de  quelque  haie  du  verger, 

HyWsis  apibus  (lorem  depasta  salicti. 

Tout  ce  qu'on  pouprait  extraire  de  profond ,  d^ 
M  et  de  delicfcttx  du  saint  Jean  Clrmaqwe,  aous 
m^nerait  trop  loin  :  c'est  d'un  asc^tisme  charmant , 
qui  n'd  de  comparable  que  VImk<Uim  cbes  les  mo- 
dernes.  En  traduisant  avec  tant  de  grftce  et  de  clart6 
cet  excellent  maltre  du  coeur,  d'Andilly  dut  aller  a 

0)  Chapitre  XXy.  ^al  ad^'aci  a  un  seal  cndroU  I'etpressiori  trop  nue. 


LIVRE   DEUXliME.  275 

bien  des  ames  de  son  teraps.  Tout  ce  monde  de 
M.  de  La  Rochefoucauld,  de  madame.de  Sabl^,  de 
madame  de  La  Fayette,  dut  en  6tre particuli^renent 
frapp^,  et  admirer  comment  I'antique  abb6  du  Sinai 
en  savait  au  moins  atussi  Ibn^  qu'eux*mdmes  sur  les 
Tcr tus ,  sur  les  passions ,  sur  les  replis  et  les  ruses  de 
Famour  de  soi  (2) . 

Philippe  de  Champagne,  notre  peintre  ordinaire, 
h  m  d^  Pern  dk  mUrU  re  stijet  rfe  pluiieur^' 
^aQ(](s  paysages  repr^sentant  les  eirconstanoes  de  la 
116  d6  AiiiM  Mari«f,  ni^  &li  MKtai^e  kYitOiitt.  La 
f  6iSiaine  (j[ui ,  s'il  cleVait  avoir  quefc^ue  rapport  loin- 
tain  avec  Port-tloyal  ^  ne  pouvail  y  prendire  q»  par 
ce  cdt^  facile  et  par  ce  livre  attrayant ,  en  a  tire , 
^  entre  une  fable  et  un  conte ,  son  poeme  de  la  Capti- 
viti  de  saint  Male  : 

Qui  Toudra  la  savoir  d*une  bouche  plas  digne,  • 
Life  Chez  d'Andiliy  cette  ayenture  insigne. 

La  Fpntainel  mais  lurenons  gtede!  cse  M.  d'An-* 
diUy,  si  nous  nou$  laiasions  laire^  nam  diasiperaitr 
trop  et  nous  induirait  en  colinaissancd  avec  trop  cfe 
gens.  Laf  Fontaine ^  cotnme  ijoiadame  d6  S^gn6,  ne 
doit  yenir  (s'il  revient)  que  tard ,  plus  tard ,  k  Te- 
po^pie  de  la  Paix  de  TEglise  :  il  faut  garder  qttdque 
dkose  pMr  les  douceurs  de  notre  apres^midi. 

(S)  Poor  supplier  ici  k  Tincomplet  des  citations ,  i'ai  po ,  dans  mon 
cotits  de  lausiinne,  renvoyer  sans  scrupole  k  un  livre  bien  connu  de  nves 
auditenfg,  VJHhur  de  M.  Crutthiguer,  dans  leqoel  oii  retroave  beauconp 
de  cette  fnlpe  et  de  cette  manne  du  iivre  de  d'Andiliy,  extraite  et  dis- 
tribute en  parcelles  poar  les  d^Iicats. 


XVI 


CongA  prisde  M.  d'Andilly.  —  Noaveaax  arri?aiiif • -^  H.  dePoBtb; 
M.  de  Salnt-Gilles ;  FabM  de  Pontcb&teaa.  —  MH.  de  BagnoU  et  de 
Berniires ,  senriteors  aa-dehon.  -—  Le  monastire  de  Paris ;  cban- 
gement  de  fcapnlaire.  —  Bladame  d'Aomont.  —  Retonr  de  la  mire 
Ang^liqoe  aux  Champs ;  alUgresse. — Gaerres  de  la  Fronde.  —  MIs^ 
et  charit6.  —  Le  doc  de  Luines  et  sa  sainte  ^ponse.  —  Systime  de 
Descartes ;  dibaacbes  d'esprit  k  Vaamarier. 


Pour  r^sumer  et  fixer  la  suite  du  rdle ,  les  jplhases 
d'existence  de  Mi  d*Andilly  k  Port^oyal,  et  nous 
permettre  d'attendre  que  nous  le  retrouvions,  nous 
n*avons  que  tr^  peu  ^  ajouter. 

il  y  \^ut  dix  ann^es  d'abord,  jusqu'en  1656, -sans 
aucune  interruption ,  tel  que  nous  venous  de  le  v6fr, 
•le  solitaire  hospitaller,  le  grand-mattre  des  c6r^- 
monies  du  lieu.  M.  deSaci,  son  neveu,  devenu  ie 
directeur,  fut  m6me  oblige  de  I'a^ertir,  et  de  lui 
conseiller  plus  de  reserve  a  cet  dgard ;  car  on  avait 
affaire  a  toutes  sortes  de  visiteurs ,  et  quelques-uns 
Ires  suspects.  En  1654,  au  redoublement  de  borage 
que  suscitait  le  fanldme  du  Jansinisme,  comme  il  se 
plait  a  I'app^Ier,   M.  d'AndiUy,  apre?  avoir  sonde 


n 


PORT-HOYAL.    LIVRE    DEUX1&HE.  277 

le  tetniin  p^r  madame  de  Chevreuse,  ecrivit  au  car- 
dinal Mazarin  ime  longae  lettre  justificative.  11  y  cut 
mSme  un  projet  de  conciliation  et  de  paix  fond6  sur 
un  strict  silenee  des  deux  partis.  Arnauld ,  press^  par 
son  fr^re,  s'^tait  engage  k  ne  plus  6crire!  G'est  alors 
que  la  Reine  dit  que,  puisqueM.  d'Andiliy  avaitdonnS 
sa  parole ,  on  ne  pouvait  pkis  mettre  la  sinc^rit6  en 
doute.  Mais  le  silence,  du  cdt6  des  jteuites,  dura 
peu,  et  d'ailleurs  les  armes,  de  part  et  d'autre, 
itaienfr  trop  oharg^es  pour  une  tr6ve.  En  4656  ,  lors 
de  Teolat  de  la  Sorbonne  centre  Arnauld ,  il  y  eut 
ot4re  de  la  cour  de  disperser  les  solitaires  des 
Champs.  M.  d'Andilly,  avert!  k  temps  par  le  secretaire 
d'Etat  Brienne,  s'empressa  d'ecrire  au  Cardinal,  pro- 
testa  de  la  soumission  de  tons,  et  obtint  que  le  Lieu- 
tenant civil  ne  vlnt  pas  imm^diatement  faire  ^x^cuter 
Tordre.  Les  solitaires  se  disperserent  d'evxrm^tnes , 
et  lui  se  retira  k  Pomponne,  puis  k  FreSnes,  chez 
madame  Du  Plessis-Gu^negaud  :  au  bout  d'un  mois 
d'eitnlj  il  ^tait  rentr6  au  d^ert  des  Champs  par  to- 
lerance. Mazarin,  quMl  s'empressait  de  remercier, 
lui  repondait  par  un  tout  aim^JMe  billet :  «  J'esp^re 
bien  que  vous  n'oublierez  pas  dans  vos  prieres  celui 
qui  est  vdtre.  » 

Dans  les  ann^es  qui  suivirent,  on  verraitM.  d'An- 
dilly  poursuivre  sous  main  ce  r61e  de  conciliation  et 
de  bonne  entremise  auquel  les  passions  alhimees  se 
prStaient  peu  :  il  est  eclipse  et  insufBsant.  II  se  m6la 
avec  boaucoup  de  vivaciie  dans  les  projets  d'accom* 
modement,  bientdt  avortes,  de  son  ami  M.  r6v6que 
de  Comminges  (C^iseul-Praslin,  le  fr^re  de  madame 
Du  Plessis).  Arnauld  s'en  irri(a  plus  d'unefois.  II  y 


« 


4 


37d  PORT*KOYAL. 

eut  mtoie  un  instant  assez  vif  entre  les  4mx  {thft& ; 
le  docteur  ecrivit  k  son  atne  des  choses  dures  (1).  En 
aoiflit  1664 ,  quand  le  fort  de  la  pers^ution  ^lata ,  dt 
qu'on  enleva  les  religieuses,  M.  d'Andilly^ralli^  kh 
eause  commune,  s'illustrapar  upe  gran(k  sc^ne  pu« 
btique  au  faubourg  Saint-J^eques ,  qui  sera  raoeiitil^ 
en  son  lieu.  Accus^  presque  d'6meute ,  il  dut  quilter 
ies  Champs  par  lettre  de  eachet,  et  se  retira  k  Ii«m« 
ponne  pour  y  raster  j usque  mftme  apres  la  Paucdf 
I'Eglise.  Et  c'est  alors  que  nqus  I9  petrottvefons  k 
loisir,  p^red'tm  ministre  d^Etat,  ofirant  4  Loots  XIV 
son  Jo$ifh$j  et  rentrant  au  desert  parmi  les  siens 
dans  toute  sa  repr^senlation  majestoeuse. 

Cette  pointe  faite,  revenons.  Notre  histofre  (sf  his- 
toire  ii  y  a)  n'est  possible  qu-avec  ces  ondulations 
perp6tuelles.  L4ntimit6  des  personnages  ne  permet 
pas  de  marche  plus  s^vet^e.  Le  bon  Fontaine  le  sait 
bien,  lui  qVii  s'6crie  k  chaque  instant :  «  Mais  pour- 
quoi  previens-je le  temps?  Aliens  pas  k  pas,  vii^ns 
au  jour  le  jour.  11  semble  que  je  craigne  de  n'avbir 

(1)  ^.  r AndillT  8'«t»i| Wm^  ,  4aq4  If^  pepf  et  i^^  }[\miVi  «•  ¥•  ita 
C^ininingeif^  de  ce  q^'Arnamd  ay^it  pr|s  sur  lui  ^*impr|mer,  danji!^ 
Befaiaiion  du  Pire  Ferrier,  des  extraits  de  lettres  da  pr^lat  qui  6taient 
destinies  k  rester  confidentielles.  Arnaald  a?ait  la  d^taangeaisoii  d^<cfffiri|y 
de  d^montfer  pieces  ^  ^%ixi  \  il  dyait  ia  pa9ii9ii  de  la  pub^d^e.  J^.  4*An- 
dilly,  dans  cette  affaire ,  septait  on  pen  k  la  mani^re  des  gens  da  monde» 
qui  tiennent  anx  formes ,  aux  convenances  d^iicates  envers  des  tiers 
ei>iisid6ral)le9  qui  out  tqqIq  obliger.  Amaald  se  eantminait  d«iii  «eii 
droit >  tummumjus :  «  £9t-ce  done,  igcrit-il  afi^^reipent  k  ]tt*  d'A^^^'Y 
(24  avril  1664),  qu'on  ne  peat  avoir  iqu'un  seal  ami,  et  qvCaussitdt  ^u'on  en 
ao^uUH  an  nouveau,  fl  fout  oublier  tons  les  autres  9  II  feut  bien  que  oeU 
soil  alQsl,  paisqqe  ceai^qai  se  piquant  ^'^Ue  «i  g4|idfeax  |iaH,  ^  l« 
sont  que  d*uii  c6t^,  et  q^9 ,  ppar  ^pafppr  h  Tofl  vfx  |;elit  chagrin ,  pq'jj 
n'aura  peut-^tre  pas,  ils  d^clarent  qulls  sont  prftts  k  trailer  les  Autres 
enenneiois^))         '  .  '  ?       ' 


LIVRE    DEUXlfeME.  279 

pas  assez  de  vie...  Mais  ne  troublons  pa$  Tordre  dea 
choses.  » 

Rien  n'est  trouble  :  on  continue  de  traverser  Te- 
poque  qui  s*6tend  de  la  mort  de  M,  de  Saint-Cyran  a 
la  publication  des  Prmnciales  (4643-1656). 

Cette  p6riode  d'intervalle  est  reraplie  par  la  mul- 
tiplication croissante  des  solitaires  d'une  part ,  et  de 
Tautre  au-dehors,  vers  la  fin^  par  toute  la  discussion 
et  la  querelle  croissante  sur  les  propositions  de  Jan-  ' 
senius,  d'ou  sortit  en  4655  Taction  de  la  Sorbonne 
contre  Arnauld,  d'ou  sortirent  les  Provinciales.  Nous 
nous  tenons,  pourle  moment  encore,  au-dedans. 

Je  me  garderai  bien  d'enumerer  tons  les  solitaires 
qui  venaient  s'ajouter  chaque  annee  aux  precMents  : 
ce  serait  tomber  dans  une  a^rie  de  biographies 
qui  se  reproduiraient  presque  toutes  Tune  Tautre. 
Que  dire,  par  exemple,  d'un  M.  Bouilli,  cbaQoine 
d^Abbevilte,  qui  vint  aux  Champs  des  1647,  et  se 
fixa  au  jardin  des  Granges ,  sur  la  hauteur  ?  Il  en 
pJanta  la  vigne;  sur  tout  il  travaillait^  nous  marque- 
t-OB,  k  tailler  la  vigne  spfrhuelle  de  son  coeur.  Ce 
fut  un  jardinier  tout  autren^ent  aiustere  qi^e  M*  d'A.n- 
dilly,  et  il  eut  plus  tard  sous  lui ,  comme  jardmier 
^galement,  comme  simple  apprenti^  et  plus  austere 
encore,  Tillustreabbe  de  Pontchiteau.  U.  de  Pantis^ 
ce  vieil  officier  d'arm^e  que  j'ai  nomme  quelquefois, 
m^rite  plus  de  mention.  Dans  ssi  longue  et  vaills^nte 
carriere  au  regiment  des  Gardes ,  il  n'avait  jamais 
pu  se  tirer  du  grade  de  li&utenantj  ou  un  malin  gui- 
g]»<m  sembWit  le  conflner.  Cetait  le  lieutenaal  expert 
et  ccmsomni;  il  lui  sied  mtoie  de  ii'«voir  ^a  ^iie 
cela ,  comme  i  Lancelot  de  n^avoir  6te  que  sous- 


280  PORT-ROVAL. 

> 

diacre.  Un  jour»  deja  confines  a  Port-Roy  ai,  tousles 
lieutenants  de  son  ancien  regiment  le  vinrent  prendre 
pourarbitre,  commeleur  doyen,  dans  un  differend 
qu'ils  avaient  avec  les  capitaines.  Tres  anciennenaent 
He  avec  M.  d'Andtlly,  it  se  retira  pres  de  lui  vers  i652 
ou  i653,  et  participa,  mais  plus  rudement,  a  ses 
travaux  dejardinage,  de  defricheaient ,  et  hors  du 
vallon ,  sur  la  montagne.  II  le  surpassa  m6me  en  ikge 
et  mourut  h  quatre-vingt-sept  ans  (1). 

M.  Uamou  etait  retire  aux  Champs  avant  Pontis; 
il  y  succ6da  comme  m6decin  a  M.  Pallu  (1650).  Mais 
son  beau ,  son  tres  beau  moment  n'est  pas  i  eette 
heure ;  c'est  pourquoi  nous  le  rfeervons. 

M.  Baudri  de  Saint-Gilles  d'Asson  etait  un  geniil- 
homme  de  Poitou  vers  la  Vendue,  Tun  des  cinq  frercs 
d'Asson  (Fontaine  lui  en  donne  onze),  tons  grands 

(1)  En  1670.-»nne  Bingoli^re  question  s^est  ilev^e  rar  ion  compte.  Ses 
Mimoiresp  rMJgis  par  Da  Foss^ ,  panirent  en  1676 ;  ils  eufeot  beaneodp 
de  succ^  et  donnirent  Tid^e  k  Tabbd  Arnanid  d'6crire  les  siens.  Madame 
de  S^vign^  les  lisait  dans  son  €U  de  Livry :  «  Je  snis  attach^  a  des  M6- 
moires  d'on  M.  de  Pontis,  Provencal.. .•  II  conte  sa  ?ie  et  le  temps  de 
Lonis  XUI  avec  tant  de  v^il6  et  de  naivete  et  de  bon  sens ,  qoe  Je  ne 
pais  m*en  tirer.  y .  le  Prince  I'a  la  d*an  boat  &  Taotre  avec  lem^eap- 
p^tit. »  Un  j6saite ,  le  P.  d'ATrigni ,  dans  la  preface  d'nn  de  ses  oavrages 
(Mfemoiret  pour  servlr  a  VHutoire  d^  V Europe  dspuU  1600 )  se  piqna  de  no- 
ter  Chez  Pontis  et  sut  mdme  grouper  assez  Joliment  quelqoes  ineiacti- 
tudes  de  detail ,  en  vue  d'infirmer  le  tout :  il  n*a  r^ussi  qa*&  montrer  que 
]e  rMacteur  avait  bien  pa  confondre  quelques  circonstances.  Mais  voila 
que  Voltaire ,  en  son  Sleelo  de  Louis  XJV  (article  PontU) ,  s'en  vient  ^riie 
de  sa  plume  la  plus  1^g6re :  «  Ses  M^moires  ont  M  tellement  en  vogoe 
qu*il  est  ndcessaire  de  dire  que  cet  homme,  qui  a  fait  tant  de  belles  cboses 
pour  le  serfice  du  roi ,  est  le  seul  qui  en  ait  jamais  parl6.  AuSsi  ses  Mi- 
moires  ne  sont  pas  de  lui ,  ils  sont  de  Da  Foss^....  //  foint  que  son  hiros 
portait  le  nom  de  sa  terre  en  Dauphin^.  II  u'j  a  point  en  Dauphin^  de  sei- 
gneurie  de  Pontis.  //  est  mime  fori  douteux  que  PontU  ait  existi,  »  Yi?es 
done  quatre-Tingt-sept  ans ,  et  en  homme  de  y^IU  »  poor  ^tre,  an  su^ 
lendemain  de  TOtre  mort ,  r6d«it ,  d'an  trait  d^  plome,  &  T^t  4«  fable  I 


LIVEE   DEI5X1EM£.  281 

e(  robustes ,  respect^s  et  redoutes  dans  le  pays  qu'ils 
batlaient  en  intrepides  chasseurs.  Ay  ant  fait  ses  trois 
ans  de  Sort)OBne  et  d^ji  beneflcier,  il  fut  louche  d'a- 
voir  vu  M.  Hillerin  aux  environs  de  son  ermitage  de 
Poitou  :  par  lui  il  lut  la  FriquenU  Communion  et  con^ 
out  Port-Royal.  Une  fois  venu  en  ce  lieu ,  il  y  voulut 
demeurer^  et  se  fixa  aux  Granges  dans  un  petit  logis 
convert  de  cbaume ,  qu'il  se  fit  b&tir  au  bout  du  jar- 
din  et  qu'on  appelait  gaiement  le  Palais  Satnt-Gilks^ 
comme  par  pendant  au  PetU-PaUu  ( du  jardin  d'en 
bas).  II  avait  en  son  pays ,  qui  confinait  k  la  Bre- 
tagne,  un  prieur^  dependant  derabbaye  deGeneston, 
dont  M.  de  PontchAteau,  alora  tres  jeune,  ^ait  abb^ : 
ce  qui  minagea  ]a  prochaine  liaison  de  celui-ci  avec 
Port-RoyaL  M.  de  Saint-Gilles ,  tout  solitaire  qu'on 
le  croirait ,  et  qui  voulut  6tre  d'abord  le  menuisier^ 
puis  le  fermier  du  monastdre ,  en  devint  I'agent  actif, 
rbomme  d'affaires  au-dehors  dans  les  grands  mo- 
ments. Les  impressions  d'^rits  de  ces  Messieurs  se 
faisaient  par  ses  soins ;  il  ayait  sur  le  corps  des,  arrets 
du  Ch&telet ,  et  s'entendait  k  merveille  k  d^jouer  les 
gens  du  roi.  Personne  n'aurait  eu  plus  de  particula- 
rites  piquantes  k  raconter  sur  la  publication  des 
ProeincialeB;  nous  ne  serons  pas  ^ns  lui  en  d^rober 
quelques--unes.  A  la  ville,  il  portaitau  besoin  Tepee 
oomme  plus  commode ,  ayant  affaire  k  toutes  sortes 
.  de  gens.  Avec  plus  d'entrain  et  de  belle  humeur  qu'un 
penitent  ordinaire,  il  faisait  le  d^lassement  de  M.  Ar- 
nauld,  de  M.  Singling  dans  les  courses ,  les  fuitesou 
les  retraites  qu*il  partageait  avec  eux.  II  savait  du 
grec  et  jouait  admiraUement  de  la  fli^te.  Les  voyages 
i^tdient  son  fort,  Quand  madame  d6  Lon^evillC;  con- 


] 


282  PORT-ROYAL. 

vertie,  se  repentant  d'avoir  tant  aide  aux  guerres  ci- 
viles  et  d'y  avoir  mine  tant  de  pauvre  monde,  voulut, 
par  le  conseil  de  M.  Singlin ,  restitoer  autant  que 
possible  sur  les  lieux  et  aux  personnes  m^mes,  ce 
fut  M.  de  Saint-Gilles  qui  fut  charg6  d*aller  aux 
fronti^res  de  la  Champagne ,  vers  Stenai ,  pour  dis- 
tribuer  dans  les  villages  les  aumdnes  de  la  princesse. 
II  feut  tout  dire  :  c'est  lui  aussi  qui  ira  trouver  Ketz, 
alors  vagabond,  k  Rotterdam  (vers  1658) ,  pour  lui 
porter  des  paroles  du  parti ,  car  il  y  avait  parti  alors. 
Nous  entrevoyons  de  Tintrigue  k  I'horizon,  mais 
nous  n'y  sommes  pas  encore.  On  en  accusa  long- 
temps  les  jansenistes,  avant  qu^en  effet,  ils  s'ep  avi- 
sassent.  Ge  M.  de  Saint-Gilles  ne  s'^pargna  pas  pour 
regagner  le  temps  perdu.  Remarquons,  chemin  fai- 
sant,  comme  chaque  solitaire,  m^me  apr^s  sa  con- 
version ,  garde  des  traits  dislincts  de  son  tempSra^ 
ment  et  de  sa  nature.  Ce  Vendien  ardent  trouve 
moyen  d*arriver,  par  le  d&ert,  i  tout  Temploi  de 
son  activite  ,  de  courir  les  monts  et  les  mers ,  et  de 
braver  les  naufrages  (1).  Quand  il  cessa  de  courir,  il 
se  d^truisit  lui-m^me  par  ses  aust6rit£s  (2). 

{%)  « l\  p<$Q8a  p^rir  en  Toalfnt  reyenir  (de  Hollande).  11  ^'em^rqiii 
avec  H..  Des  Landes ,  son  compagnou  de  voyage ,  k  nn  port  de  mer 
BoiivD^  La  Brills,  auprte  de  La  Hayft,  et  lis  forefil  sarpris  avssitftt  d'liqB 
Um/^  q«i  Ann  dijuq  joqra,  ^  c^«  luuts,  ll  vV>leptei  ^ne  les  m^^lqM  i^ 
Burent  oil  ils  ^iolei^t  pendant  topt  ce  t^mps  et  farent  trop  henreax  ()e 
ponvoir  retoarner  a  La  Brille,  d*oi!i  M.  de  Saint-Gilles  et  son  camarade* 
prirant  la  rente  de  tem^  et  Tinreat  par  Cologne  at  le  reste  de  VAIle* 
PWee*  pfTce  qoe  la  guerre  dtcdt  aH»r<  en  7(AWlf^*  *^  (-^W'^IW*  «** 
Nicroioge,  in-4o,  1735 ,  a  la  page  69.) 

(2)  Je  eralns  tant  d'etre  faijnste  enters  des  hommes  de  eoenr  et  de 
wrtn ,  el,  ea  ehatgeaat  qeelqvaa  tmlta  plni  aatfUiOft,  A*m  eipeltre  faf* 
VffUf  ce  qnL  est  presftae  la^Tl^ble  dans. la  rapidly,  c^'oii  me  pf|c>9ft^# 
encore  un  correctif  et  on  t^moignage.  H t  iie  Sainte^Btarthe ,  qni  assista 


'* 


LIVRE   DEUXI^HE.  &83 

^  H.  de  Pohtefaiftt6liBLU ,  qui  finit  par  les  mftmes  eic^s, 
prit  part  auparavant  au  muffle  genre  d'emplois.  11 
parut  i  $on  tour  le  commis-voyageur  infatigaUe,  ou, 
si  Ton  aime  mieu:£  ^  Fambassadeur  ordinaire  de  Port- 
Royal.  U  y  viat  pour  la  premiere  fois  en  16Si ;  mats 
ses  all^s  et  venues,  m6me  au  mQral,  furent  M- 
quentes.  Son  ineonstance  d'humeur  le  poussait  auit 
voyages;  sa  naissance  Vy  aidera  et  lul  ouvrira  les 
voies.  11  6talt  de  Fillustre  famille  bretonne  Du  Gam* 
boAt  et  neveu  du  eardinal  de  Richelieu ,  eomme  le 
rtp^itent ,  non  sans  quelque  emphase ,  tons  nos  bio- 
graphes  jans^nistes  tr^  flatt^s ,  ^  neveu  k  la  mode 
de  Bretagne. 

OSs  les  ann^es  mftmes  dent  nous  parlous ,  H.  Du 
6u6  de  Bagnols ,  de  Lyon ,  jeune  mattre  des  re- 
quites, et  son  intime  ami  M.  Maignart  de  Berniires, 
de  Rouen ,  mattre  des  requites  6galement  et  alll6  de 
la  femille  Du  Foss6,  sans  pouvoir  6tre  rang^  au  horn* 
bre  des  penitents  proprelnent  dits ,  domicili^s  k  Port- 
Royal  ,  se  constitu^rent  les  agents  d^vou^s  de  cette 
maison  dans  le  monde ,  et  on  les  appelait  k  bon  droit 
les  Procureurs  giniraudD  de9  paupres.  Ce  sont  les  mo- 
dules des  veufs  ay  ant  des  enfSsints.  M.  de  BerniSres 

H.  de  Saint-Gilles  k  sa  mort  (d^embre  1668) ,  en  a  fait  nn  bean  rteit 
(Sup/fUnimitfixi'l^,  au  !lleer6hge).,l\  tonfi&it  de  eei  fiibleflsea  appa- 
fyntei ,  de  ee^  i^pnif^fft^  ef (6ri9m9t ;  ff aif » 4»t-H  W^toi|H|ieiil,  If.  de 
Saint-Gjlles ,  aii  contraire  d^  ^nt  4'antres ,  ppr(ait  tons  sea  d^i^  en 
de£pTS  :  V  Je  puis  rendre  ce  t^molgna^e  i  notre  fmi  qa*il  p'j  ayoit  rieii 
en  iui  deM  piir  qae  soncoeur...  Sa  cbiariU  ^toit  comme  up  or  enflainmi$ 


duelg^ues^lacl^esy  et  (juej,  miixrehmt  dans  la  ^ous^Ure^  tjBspUds  au  imin^  n't^i 
fuiuinipas  un  peu  eouveris;  mais,  si  cette  poussi^rf  ejBP|coU  C|QeIqQ9  pb^l^ 
de  r^lat  de  cet  or,  elle  ne  Inl  6teit  rien  de  ion  prit. » 


284  PORT-ROYALi 

vendit,  des  qu'il  le  put,  sa  cliar§e.«Il  contribua  le^ 
premier,  et  plus  que  personne ,  durant  son  s^jour  a 
RouQD ,  ^  d^poser  les  semences  et  les  notio|is  vraies 
du  chriBtianisme  dans  Vkme  de  ms^laQie  de  Longue** 
ville.  Pour  6tre  plus  pres  de  nos  amis  ^  il  acq^  (de 
M.  Des  Touches  I  je  crois)  la  terre  du  Chesnai  pres 
Versailles.  On  aura  occasion  de  dire ,  en  parlant  des 
petites  Ecoles  trte  accrues,  et  regulierement  Stabiles 
d^  1646  k  Paris,  dans  le  cul-de-sae  Saint-Domi* 
nique-d'Enfer,  qu'elles  furent  dans  la  snite,  et  lors 
des  tracasseries  qu'on  leur  snscita,  transfi&r^  ea 
partie  au  Chesnai,  chez  M.  dei  B^nteres  (1)» 

M.  de  Bagnols,  le  plus  riche  des  deux  amis  (il  avc^it 
soixante  mille  livres  de  rente)»  s'^tant  aussi  d^barrass6 
de  sa  charge,  avait  m£me  r^ussi  dans  un  voyage  k 
Lycvn  aupres  de  M«  soa  pere  k  lui  persuader  de  se 
d^pouliler  d'une  somme  de  qaatre  cent  mille  livres, 
comme  peu  16gitimement  acquise.  Naturellement  fier 
et  port6  k  dominer,  aussi  plein  de  feu  que  M.  de 
Bernieres  I'etait  de  douceur,  il  rabattit  rigoureuso- 
ment  sa  volont6  sous  M.  Singlin.  II  acheta  proche 
Ghevreuse  un  ch&teau  appel6  Saint^Jean^s-Trqius. 
(ou  tout  simplement  le$  Trws) ,  un  des  future  asiles 
encore  des  petites  Ecoles  dans  les  dispersions  qu'on 
en  voudra  faire.  II  n'avait  que  trente  ans  lorsqu'il  se 
convertit  (1647),  et  il  motirut  k  quarante  (2).  M.  de 

(1)  II  n*j  a  pas  &  confondre  notre  HI.  de  Berniires  avec  cet  autre  eon- 
temporain,  Berni^res-Louvigni ,  de  Caen*  ^crivain  mysUqae^»  aateor 
d*CEuvr6t  ipirttuelles ,  et  grand  enneml,  aocontrtire,  des  Jana^nistes. 

(2)  « II  a  tant  Jedni  et  tant  fait  d'aoat^ritte  qa'il  en  est  mort;  ei,  de 
peur  qa*tl  n*en  £chapp&t ,  Gainaat  et  on  des  Gazetiers  lai  ont  donn6  da 
vin  ^m^tique...  Qoelle  sottise  de  prendre  ce  poison  dans  nneinflammatioo 
de  poumon,  et  de  JeOiner  si  rudement  ydil  en  faille  monrir  1 »  (Lettre  df 
GulPalin,jalnl657.) 


LIVUE  DEUXiillE.  S^8S 

BagBob  Alt  le  ecdl^ue  principal  du  due  de  Luines 
pour  toutes  les  reparations  et  augmentations  de  M- 
timents  que  Fannie  i651  i^it  executor  au  monastere 
des  Champs,  et  auxquelles  ces  deux  messieurs  pour- 
Turent. 

Les  religieuses,  une  partie  du  moins,  y  etaient  re-* 
venueaen  mai  i648.  Rien  de  bien  important  j  usque- 
\k  ne  s*6tait  passe  k  I'int^rieur  du  monastere  de  Paris 
depute  le  temps  oix  nous  Favons  laiss^.  La  m^re  An- 
g6Itque  s*y  retrouvait  abbesse,  nous  Favons  dit,  ayant 
H6  nomm^,  en  oetobre  1642 ,  k  la  place  de  la  mSre 
Agnes  qui  achevait  son  second  triennat  (i).  Elle,  a 
son  tour,  n'en  fit  pas  moins  de  quatre  consecutifs 
en  yertu  de  quatre  Elections  r^il^r^es ,  et  demeura 
ainsi  k  la  tdte  du  ccmyent  durant  douze  ann^es,  jus- 
qtf  en  notembre  1654.  L'Institut  du  Saint-Sacremedt, 
qui  a  ete  pour  nous,  si  Fon  s'en  souvient,  une  si 
longue  et  festidieuse  parenthese,  et  dodt  nous  avonsr 
eu  Mte  de  deserter  la  maison  k  demi  profane  (2) , 
fut  )regiili^ment  riuni  et  transf^r6  k  Port-Roy^I 
avec  toates  fes  obligations  et  grftces  qu'on  y  avait,  dans 
le  principe,  attach^es.  M .  Briquet ,  avoeat  g^n^ral , 
aUi6  des  Bignon  et  p^re  d^une  des  futures  religieuses 
les  plus  inarquantes ,  aida  beaucoup  par  son  zele  k  la 
conclusion  legale  de  toute  cettg  neigociation  fort  com-* 
pliqude.  M.  Tabbe  de  Saint-Nicolas  (3),  alorsa  Rome, 
et  charge  d-affiiires  au.nom  du  Roi,  n'y  contribua  pas 
moins  dtrectement  en  oblenant  la   permission  du 

Saint-Sioge,  Les  fondateurs  et  bienfaiteurs  de  Fln- 

■ 

(t)  Voir  a  la  p«ge  24  d«  ce  tdlame ,  IW.  II  >  cbap.  VII. 

(2}  Voir  4  la  page  347  du  tometl ,  Ht.  I  >  chap*  Xfl. 

(3)  Henri  Arnauldtdcpqis^v^ned' Angers.     ^  .    * 


t 


ployfe  &  lAtir  V.egUae  de  Port^Rdya}  cle  Pari94  L^ 
premise pierre •!&  fut^poste on grftadepooofie ^yjrft 
1640)  par  madomciseUe  de  Loq^ueville »  couiDie^  ki^ 
riti^re  repr^sentant  la  premiere  duchesse  de  Lou- 
gueidUe»  fondabrke  de  I'aaeieniie  maiscm  du  Saint- 
Sacrement^  C'est  eette  madeaiinseHe  de  Longu^viUe^ , 
depiria  ducbease  de  Nemoars^  qui,  bien  qu'^l^vedo 
madame  Le  Maitre,  se  moDtra  tnujoiurs  n^diocre- 
nmt  dispoa^  de  cceur  po«f  la  nmson.  Elle  y  atait 
demeure  quelque  tempa  k  T^ifoquse  du  markige  de 
aon  ptee  aveo  ia  seeonde  daehesse. 

La  traioislaikioa  de  rinstiuit  du  Sakit-Saei^en^t 
k  Port-Royal  amesa  une  autre  c^ria^oiije  ir^  iqa- 
pOTtanie  pour  lout  qouv^u  ^  4  4»voir  le  chaag/^meiii 
dliabit  (i).  Nos  retigieu$€6  pprtaMm  aMp^ravaafc  le 
seapulaire  Boir  de  BerMfdiues.  £q  embradsaatriop 
^tfA  du  Smut^SacremeiK ,  &Uai(rtt  d^popillor  oe 
soapukiire  et  reprendre  celqi  (|0'a^aieDt  eu  les  fsmxn 
au  Sniiii-Sacremeiit  mAine  ?  La  mere  Au^i^ikiqiie ;  ^ 
vere ,  itait  d'avia  de  garder  |e  ftoir.  La  siBur  km^ 
Eugiaio,  par  uo  reste  d'im^nation  petft-Mre, 
pe&chait  pour  Fautre  costume^  plus  4clataM«  Ua 
ooffret ,  ouvert  par  hasard ,  fma  rirr^aolulioh  :  on  y 
troa^a  des  habits  i^enus  du  Saint^^SaicretaEiedt  etouUi^ 
la  depuis  huit  ou  neuf  ans,  ce  qui  pairut  uue  kkdkA- 
tion  d'en  haut.  Les  religieuses  prireut  doito  entoute 
eireoionie  (octobre  1647),  et  pour  ne  le  plus  quitter, 
le  seapulaire  blano  avec  la  croix  d'eearlate  sur  la 

(i)  La  rtgle  ne  fat  fu  ebaogte  pour  cA ;  on  rasta  miu  eelle  de  niat 
Beoolt,  en  raccommod^nt'  seulement  iwr  qqelqnes  points  aux  noQvelles 


i 


LIVffE  DEUXltllfi.  ^1 

[K>ittiji€.  La  solennit^,  aprte  quarante  jours  de  re- 
tiraite^  tut  grande;  tf.  Bignon,  Favocat  genial »  y 
assistait ;  M.  TOfficial  donnait  les  habits.  On  y  recon- 
nut  jusque  dans  les  details  la  verification  d'une  an- 
cienne  vision  de  n^adame  Le  Mattre  qui  avait  Crii  voir 
en  idee ,  dix-huit  ans  auparavant ,  les  soeurs  se  re- 
\6tant  ainsi.  C'est  1^  le  c6t6  petit  de  Port-Royal ,  et 
en  quo!  ces  fortes  et  simples  filles  se  retrouvent 
nonnes  par  quelque  point. 

Puis  1' imagination  toujours  a  sa  part;  si  on  ne  la 
lui  fait  pas  de  bon  gr6 ,  elle  la  ressaisit.  Gette  croix 
d'^carlate  sur  un  vStement  blanc  etait  de  nature  & 
fnipper  :  blancheur  de  la  robe  des  Kachet^s  k  cdte 
du  sang  de  FAgneau.  Qu'on  se  figure  autour  du  pr^au 
du  cloltre,  par  un  soleil  baissant^  cette  procession 
chantante  ou  silencieuse  I  Les  humbles  soeurs ,  $ans 
se  rendre  compte  comme  nous  du  pittaresqw^  le  sen- 
taient  confus6ment,  et  plus  merveilleux,  m6le  a  la 
religion  mSme.  Lasceur  Ang^lique  de  Saint- Jean  aura 
parfois  de  ces  songes,  et  trop  forte,  elle,  pour  y  atta- 
cher  du  sens,  elle  aimera  k  en  tirer  du  moins  d'agrea- 
bles  dymboled  :  «  Je  croyois  6tre  k  Port-Royal  de  Paris 
en  un  lieu  oik  il  y  avoit  une  grande  fen6tre  qui  regar- 
doit  dans  la  galerie  d^en  has ,  et  que  j'y  \is  toutes  nos 
Soeurs  de  Paris  y  marcher  processionnellement,  tenant 
toutes  des  branches  de  rosier  fileuries  de  roses  incar- 
nated les  plus  belles  du  monde...  »  Et  elle  applique 
les  details  du  songe  aux  circonstances  dans  lesquelles 
6lle  6crit,  mais  insistant  tout  particulierement  sur 
le  bel  effet  de  ces  habits  blancs  j  de  ce  vert  et  de  cet 

iiH^muU  dp  raw^ 

Quelque  temps  avant  ce  changemenl  d'habit  etart 


morte  la  mere  Genevieve  Le  Tardif,  dont  il'a  ^t^  part^ 
autrefois,  la  premiere  abbesse  Elective  de  Port-Rojat : 
«  Je  ue  sais,  ecrit  encore  la  sceur  Aog^lique  de  Saint- 
Jean  (i) ,  si  je  dois  dire  une  chose  que  nous  remar- 
quAmes  k  sa  mort...  La  communaut^  ^toit  prdsente 
quand  elle  expira.  On  chanta  le  Subvemte  selon  la 
coutume ;  luais  ce  qui  nous  parut  k  toutes  de  si  ex- 
traordinaire,  c'est  quS7  notii  sembloit  que  d^autres 
vinx  itaient  mtlies  avee  le$  ndtresj  et  faisoient  une  hdr- 
manie  quinoue  parut  sumaturelle.  Peut-£tre,  s^em- 
presse-t-elle  d'aj outer  avec  sa  prudence  rare,  peut- 
£tre  y  a\oit-il  de  Fimagination ;  mais  toujours  il  y 
avoit  une  grande  certitude  de  foi  k  croire  que  les 
Anges  se  n&jouissoient  en  recevant  cette  &me;  et,  si 
Verreur  iieit  dan$  not  ten$j  la  virUi  iiait  dans  notre 
ecBur.  »  Quelle  meilleure  et  plus  humble  explication 
de  la  merveille?  quelle  plus  juste  excuse  de  Pitlu- 
sion  ?  Qui  pourrait  mieux  dire  ? 

Pendant  que  le  desert  des  Champs  multipliait  ses 
solitaires ,  le  monastere  de  Paris  avait  eu  ses  con- 
quotes  aussi.  Madame  la  marquise  d'Aumont,  veuve 
du  lieutenant-general  de  ce  nom  (2) ,  y  venait  dc- 
meurer  (4646),  et  y  voulut  prendre  I'habit  blanc. 
Personne  excellente,  devou^e  et  solide,  son  credit 
servit  souvent  auprOs  de  T Archevfique ,  et  ses  bien- 
fails  considerables  aiderent  k  maint^s  oeuvres.  Lors- 
qu'elle  fut  pres  de  mourir  (1658),  elle  demanda  pour 
toute  gr^ce  qu'on  TenterrSt  comme  une  religieuse , 
et  qu^aux  prieres  qu'on  ferait  pour  elle,  on  ajoutSt 

(1)  Fies  mierostantcs  ct  cdifianfcs  dct  lUtigleusct  de  Parl-Kovat  (f 'i51}i 
tome  II, page  15. 

(2)  N6e  HarauU  de  Chiverni. 


9^t^son  ndm,  Sororis  nosfrm  (notre  Sceur),  bien 
qu'etle^'en  recoQnAt  fort  indigne.  Ces  personnes  du 
ifiofidei  telles  qu€  madame  de  Sable  et  madame  d'Au- 
roont  plus  simple,  trouvaient  dans  raimable  mere 
Agnes  un  pendaixt  de  ce  qu'on  troa\ait  aux  Champs 
desormais  en  M.  d'Andilly.  Madame  d*Aumont  disait 
un  jour  a  M.  Le  Mattre  :  «  Je  vous  assure,  monsieur, 
que  je  m'accommode  mieux  de  la  mSre  Agnes  :  notre 
M^re  est  trop  forte  pour  moi. » II  est  vrai  qu'4  madame 
de  Saint-Ange  qui  lui  disait  un  jour  la  m£me  chose, 
madame  d' Andiily  autrefois  avait  r^ndu :  <  La  m^re 
Ang^lique  ressemble  aux  bons  Anges,  qui  effraient 
d'abord  et  qui  consolent  apres.  » 

Cependant  la  mere  Angelique  avait  toujours  eu 
regret  et  m£me  remords  d'avoir  quitte  son  abbaye 
des Champs;  certaines paroles ,  par  lesquelles  M.  de 
Saint-Cyran  lui  avait  recommand6  -d'y  retourner  des 
qu'elle  le  pourrait,  devetiaient  un  ordre  pour  elle  (1). 
Une  Visite  qu'elle  y  fit  le  10  septembre  1646  avait 
encore  raviv6  son  d^ir,  en  lui  montrant  ces  lieux  en 
vote  d'etre  assainis  et  embellisp'ar  les  travaux  de  son 
frere  et  des  solitaires.  Elle  obtint  de  TArchev^que, 
non  sans  peine,  la  permission  d'y  ramener  une  partie 
de  ses  religieuses.  Ayatit  fait,  dans  le  courant  de 
Fannie  1647,  deux  autres  voyages  pour  avoir  Tceil 

(I)  Dans  dekPoUds  tur  la  Pauvreii  terito  de  VfnceoDes,  H.  de  Saint- 
Cyran  ayail  dtt :  «  II  faat  que  la  n6ee9sH€  soit  urgente  pour  donner  droit 
am  Religieuses  de  qaitUr  la  coBtpagnie  des  Anges ,  avec  lesquels  ettes 
habitoieni  et  louoient  Diea  dans  on  mftnie  monast^re.  —  Gomme  les 
Anges  ne  qoittent  Jamais  un  lieu  saint  que  lorsque  le  commandement  et 
ViBdignation  da  IHea  les  y  obligent ,  il  faut  aussi ,  k  leur  exemple,  ne  le 
quitter  Jamais  que  par  un  mantfeste  Jngemeat  de  ]>ieu.  —  Les  lieux  les 
plus  misirables ,  s'ils  ne  soot  pas  contagieux  ou  inhabitables ,  soul  plus 
convenables  a  ceux  qui  (ont  profession  de  ^iYreeapaonei. » 

U.  19 


290  PORT-KO«A'L. 

au&  reparations ,  elle  en  revenait  chaque  fois  plus 
6difi6e  :  «  Dieu,  ecrivait-dlie  k  la  reine  de  Pologne, 
y  ^st  toujt),urs  mieux  ser^i  qu'il  ne  le  sera  parmfi  nous. 
G'est  nne  merveiile  de  voir  le  smifce,  la  modestieet 
la  devotion  m6me  des  valets  qui  nous  preparent  les 
lieux  avec  une  aussi  grande  affection  que  si  nous 
etions  des  Anges  qu'ils  attendroient.  »  Quand  la 
mere  Ang^lique  avait  annohee  k  Port-Royal  de  Paris 
la  permission  obtenue ,  g'avait  ^t^  une  grande  emo- 
tion et  mSme  une  desolation ,  car  on  pensait  bien 
qu'elle  retouroerait  la  premiere  aux  Champs  et  qu'on 
aHait  la  perdre.  La  plupart  des  religieuses  se  Jeterent 
a  ses  pieds,  la  priant  avec  larmes.  de  les  mener  avec 
elle.  La  veille  du  depart  >  le  Goadjuteur  (Retz)  se 
rendit  a  Port-Royal  de  Paris  pour  laire  honneur  k 
la  Mere  et  lui  dire  adieu  :  <  11  eut  aussi  la  bont^, 
ajoute  la  Relation,  de  vouloir  voir  toutes  les  filtes 
qui  la  devoient  accompagiler,  et  de  leur  donner  sa 
benediction  (1).  >  Le  merijredi  13  mai  1648, la  meare 
Angelique  sorlit  done  avec  sept  rdigieuses  professes 
de  Ghoeur  et  deux  converses.  Ge  furent  de  noaveaux 
pleurs et  saiiglots  a  ce  moment,  mSjne  de  la  part  de 
celles,  toutes  joyeuses,  qui  partaient,  et  qui,  choisies 
par  la  mere  Angelique,  perdaient  pourtant  leur  autare 
chere  mere  Agnes.  On  arrivaa  Poft-Royal-des-Champs 
sur  les  deux  heures  apres  midi.  Les  cloches  sonnaient 
a  voices;  c'^tait  par  tout  le  pays  solennite  et  r6joufe- 
sance;  on  retrouvait,  on  reconqu^it  la  m6re  des 
pauvres,  et  elle-mfime  retrouvait  la  patrie.  II  y  avait 

(1)  On  6tait  it  la  yeilie  de  la  Fronde ,  et  le  Coa^juteor  n'itaii  pas  fAdi6 
de  faire  preuve  d'^gards  tout  partienUera.ponr  nne-maiMn  si  li^  & 
M«' Arnanld,  qa'i ,  dep«is  le  liyre  de  ia  FriquenU  Communion,  avait  on  si 
grand  renom  elawiblait  Hn  le  cil«f  d'on.pQtfsaiit  parti. 


tteux  bandes  priticipales  qui  faisaient  la  reception. 
D'abord,  d'une  part,  tous  le^auvres  des  etlvirohs 
attroup^s  dans  la  cour  du  tnona^tere,  el ,  |)armi  )sux, 
de  TieiUes  fetiimes  qui  avaient  tu  vingt-deux  ahs  aii- 
para'vant  la  mdre  Ang*fique,  et  qui,  la  revoyant,  se 
jetaient  k  ses  pieds  ou  k  son  cou.  L'$utre  bande , 
plus  pT^  de  f^glise,  et  plus  eh  ordrb,  U&\t  celle  des 
ermites,  de  ces  MessieOrs  ranges  derri^re  rilh  des 
ecd^iastiques  qui  portait  la  Croix.  Atissitdt  que  les 
rd^igieuses  furent  entries  dans  T^glibe,  ills  y  entrSrent 
^ux-mSnes  en  de^i  du  choeur,  et  entonn^rehl  le  Te 
Deum  i  contintrant  de  sonner  les  eloches. 

II  y  avait  deuil  pourtant  che:c  quelqiies-uhs  de  ces 
Messieurs  qui  durenft  provisoirement  quitter  le  s6- 
jour,  faute  d^  place.  lis  louerent  une  maison  k  Paris 
proche  du  convent.  MM.  Le  Maitre ,  de  Sericourt  et 
plusieurs  autres  se  retirerent  k  la  ferme  des  Granges, 
irur  la  montagne.  M.  d'Andilly  reista  dans  son  petit 
logement,  et  quelque  part  aussi  M.  Arnauld,  que 
nous  retrouvons  k  demi  reparaissant ,  et '  qui ,  dads 
eet  intervene  de  M.  Manguelen  k  M.  de  Saci,  devint, 
sousM.  Singlin,  le  confesseur  des  religieuses  (1). 
La  cloture  exaete  du  tnonast^re  ftit  6tablie  dahis  ies 
trois  jorirs  qui  sui'virent  Tarriv^e ,  et  coiisacree  le 
dfabanche  stiivant  par  M.  de  JSairite-Beuve ,  delegu6 
k  cet  effet  par  TArchevSijiie.  -^  Peu  k  peu  on  bSlfl; 
inx  environs ,  sui^tout  aux  Granges ,  et  les  solitaires 
pUrtllit  tous  regagner  Ifeur  cher  desert. 

Ce  retabHssetaent  aux  Champs,  si  partiel  qii'il 

(1)  «  M.  Arnauld  egt  tci  qui  nons  confesse ;  Hdtig  le  cit^Hoin  ib  hilfcrfi^ 
queans  lopouvaus« »  (Loltre  de  ia  rn^Ke  Ang4^)iqa<^  i  l^^eeine  lU  JPo- 


292  PORT-ROYAL. 

fftt  d'abordi  produisil  dans  toule  la  commtinaut^ 
un  renouvellernent  ^t  commc  un  rafratchissement 
d' esprit  et  de  r^gle,  que  volontiers  on  se  figure. 
L'ancien  printemps  de  mysticite  et  de  gr^ce  renais- 
sait,  et  il  en  circulait  des  parfums :  «  II  est  vrai| 
ecrivait  la  mere  Ang^lique  en  envoy  ant  un  plan 
des  lieux  k  la  reine  de  Pologne,  qu'il  ne  se  peut 
voir  de  plus  belle  solitude.  »  Mille  expressions  char- 
mantes  de  la  mere  Agnes,  en  ses  lettres  manuscrites, 
attestent  et  depeignent  Tinfluence  :  «  Je  tiens  k  bon 
augure ,  ^crit-elle  k  une  religieuse  qui  avait  fait  le 
voyage ,  que  vous  ayez  ressenti  le  lieu  oi!i  vous  dtes 
en  Tapprochant ;  c'est  un  certain  mouvement  de  d^ 
votion  qui  ne  se  ressent  point  ailleurs...  Cette  maison 
si  cachee  et  si  enfonc^e  sera  bien  propre  pour  vous 
faire  oublier  tout  ce  qui  s'est  pass6  en  la  premiere, 
et  pour  vous  faire  croire  que  vous  entrez  de  nouveau 
en  religion ,  Tautre  paroissant  un  monde  au  regard 
de  celle-ci.  Quand  vous  aurez  pri^  Dieu  dans  cette 
^glise  sombre  et  solitaire ,  vous  direz  encore  mieux 
ce  que  vous  aurez  ressenti.  »  Et  encore,  dans  un 
voyage  qu'elle-m6me  y  fit :  «  Ce  lieu  saint  me  tou« 
che ,  ce  me  semble ,  plus  que  tous  les  autres ;  on  y 
sent  vraiment  Dieu  d^une  fa^on  particuliSre.  Si  nos 
Soeurs  de  Paris  I'avoient  6prouv6 ,  je  crois  qu'elles 
demanderoient  a  Dieu  des  ailes  de  colombe  pour  y 
voler  et  pour  s'y  reposer.  Mais ,  parce  que  Dieu  aime 
toutes  ces  deux  maisons,  et  qu'il  y  veut  6tre  honore 
et  servi  egalement ,  il  ne  donne  pas  cette  inclination 
a  toutes,  voulant  seulement  qu'elles  aient  celle  de 
Tob^issance  qui  les  retient  ou  elles  sont.  n^ 
Chez  ces  Messieurs  refTet  se  pourrait  ooter'^ar 


LlVftt:    DEUKIESlE. 


203 


des  traits  non  raoins  sensibles.  Le  voisinagc  des  rc« 
ligieuses,  dont  ils  se  virent  les  serviteurs  plus  im- 
medidts,  provoqua,  entretint  en  eux  une  espeee  de 
chevalerie,  est-ce  bien  Ic  mot?  un  sentiment  exalte 
et  d6yo\x6  de  charit6,  {>ar  lequel,  sans  les  voir  da- 
vantage ,  ils  se  consacrerent  plus  ardemment  k  la 
defense  de  leurs  droits ,  au  soutien  et  k  I'accroisse- 
ment  de  lenr  maison.  Dans  une  lettre  de  M.  Le  Maltre 
convalescent  k  madame  de  Saint-Ange  pour  Tengager 
k  Tenir  au  nombre  des  soeurs  y  apr^  lui  avoir  dit 
vivemeni :  «  S'il  y  a  dans  le  monde  un  Paradis  pour 
des  vierges  et  des  veuves,  c'est  Port-Royal,  »  il  s'e- 
crie  en  finissant  :  «  Souvenez-vous  du  pauvre  frere 
Antoine  qui  pent  maintenant  marcher  i  pied  pour 
votre  service  et  pour  celui  des  Filles  de  Port-Royal,  qui 
SORT  Nos  Dam^s,  nos  MaItresses  et  nos  Reines  (1).  » 
Tai  dit  qu'en  ^tant  plus  voisins  aux  Champs ,  on 
ne  se  voyait  pas  pour  cela  davantage  :  m6me  les  plus 
proches  parents  communiquaient  peu  au  parloir.  La 
mere  Ang61ique  n'aimait  pas  qu'on  descendit  des 
Granges  pour  la  recevoir  k  ses  retours ,  ni  qu'on  allSt 
d^rangec  la  touriere  sans  quelque  affaire  tres  pres- 
sante.  La  mere  Agn6s  mootrait,  comme  k  Tordinaire, 
plus  d'indulgence,  et  je  n'en  voudrais  pour  preuve 
quecettejoUe  sommation  lancee  d'un  ton  d'agro*- 
ment: 

A  m)NSIEUR  LE  MAITRE ,  AUX  GRANG7.S. 

«  Mon  tres  cher  Ncveu ,  je  pense  que  vous  crof  ez  que  je  sois  retonrn^e 
k  Paris,  oa  bien  que  je  sois  ici  pour  y  vivre  en  excommuni^e,  no  daignant 

(i)  Cela  corrlge  du  moins  avec  id6al  et  bonheur  les  termes  aussi 
extremes ,  mais  moins  noblement  violents ,  de  cette  Declarqfian  pf^9^ 
d^Bunent  clMe  (page  330,  chap.  XIV). 


*. 


3d4      *  FORT-IVQYAL. 

me  demander  4^ii  ^  long-temps.  G'eU  poar<|aoi^  d«  r^f^viU  de 
ITaiite  et  id'ane  y^n^rable  vieille ,  Je  voas  donne  heare  aojonrd'hui  k 
raky  aa  parloir  de  Salnte-Madeleine ,  oil  je  toos  feral  des  reproches  de 
YQtre  ri^tirejPi^a^t  qui  ii*emp6che  pas  qiie}e  ne  i9i^  touto  k  yoas. » 

p 

La  premiore  guerre  4^  la  J^iK>n^  &uivit  d^  peu  da 
n\ois  le  retour  aux  Champs,  h^  mere  Ang61ique  y 
trouva  una  occasion  d'exercer  et  d'dargip  aa  oharit^, 
un  motif  cette  fois  suffisant  d'lnfraction  k  k  soUUide* 
Bien  de$  abbesses  et  des  religi^us^s  des  eptivirom »  o\k 
m6me  des  4ames.  de  quality  dv  voisinag^i  qui  sa 
trouvaient  moins  en  i^uret^  ohez  eUes ,  vii)rew(  lut 
dem^nder  asile  et  fure^^  re9ues  k  bras  ouverts>.  Les^ 
pauyres  pa^sans  ne  V^taien,!,  pas  moins;    ils  d^pi^- 
saient  jusqu^  daps  Teglise  leurs  efTets  les  plus  pri- 
cieu:!^  ppvir  les  y  tejair  ea  sArete  >  il^  apportaieiU  jm^ 
(p'k  leur  pain  de  tous  les  jours,  qu'ils  ^enaienl 
querir  ensuitQ  ^  mesure  qu'ils  m  a\aiant  bes<Mn. 
Les  cours  elaiept  pleinesde  betail  qu'on  y  m^ttait^ 
Tabri  des  pi  Hards;  le  monastere,  dit  la  fidele  Rela- 
tion, ncHJs  faisait  sou v^irdeT Arche.de  No6* 

On,  se  prp^iguait ,  on  donnait  lout ;  ioujoars  sur 
pied,  on  nC;  c^rmaU  plui|.  Oafit  distjribuer  aux  pau- 
vr^s  gens  af^m^es  tons  l^es  paaiers  da  fruits  du  der- 
nier automna  qui  avait  beaucoup  produit ;  les  pr4- 
mic^s  de  M.  d'Ajadilly  y  pass^ent.  La  m^re  Angdlique 
repandait  k  travers  ces  tristes  scenes  une  force  et 
eomn;ie  une  joie  merveilleuse ;  k  la  fia  d'une  de  ces 
journ^es  de  fatigue ,  elle  s'ecriait  :  «  Dieu  no\|s  a 
fait  aujourd' hui  la  gr&ce  de  faire  ce  qu'il.  ordpaae 
dans  son  Ecriture,  de  rijouir  les  entrailles  des  j>au- 
^r6s»  )»  Et  dans  les  rangs  de  ces  pauvres  qui  i^e  I9- 
mentaient,  eUe  allait  recomnpndaat  a  ckaca»<  la 


LIVRE    DfiUXtdMi:.  29g 

patienee ,  et  d'offrip  le  to^t  k^  Dfeu ,  qui  cmsiddre  U 
En  mdme  temps  on  trouvait  moyen  d- exp^dKer  des 

(1)  Ses  lettres  de  celte  ^poquc  ne  respirent  que  feu  de  charity ;  je  re- 
commande  celle  du  %1  Janvier  (1649).  En  voici  une  adress^e  k  une  soeur, 
d'aTrii  de  la  mtoe  ann^ ,  et  ^vi  r^same  la  situation  trop  au  vrai  pour 
qae  j*en  fasse  gr&ce : 

«  Mous  ferons,  ma  tres  chere  Soeur,  ce  que  nous  pourrons  pour  louct 
on  eheyal  qui  vons  portera  le  reste  des  habits... ;  car  nos  chevanx 
et  nos  dues  soot  morts.  C'est  grande  piti^  de  toutes  nos  misiris  :  la 
guerre  est  un  horrible  fl^au.  G'est  merveille  que  toutes  les  bdtes  et  les 
gens  ne  sont  pas  morts  d'avoir  ^t6  si  long-temps  enferm^s  les  uns  avec 
les  autres.  ifous  avions  les  chevaux  sous  notre  cbambre  et  vis-i-Tis  dans 
le  chupitre ;  et  dans  uae  cave  ii  y  a^oit  quelque  4iuaraBte.  vaches  k  nooa  et. 
aux  pai^yres  gens. 

«  La  conr  ^toit  toute  pleine  de  ponies,  de  dindons,  Cannes  et  oies, 
dehors  et  dedana;  et ,  quand  on  ne  les  Touloit  pas  recevoir,  ils  disoient : 
Prenez-les  pour  tons  si  yous  les  Toulez ,  nous  aimona  mieux  que  vous 
les  ayez  que  les  gens  d'arnjes.  —  Notre  6glise  etoit  si  pleine  de  bl6 , 
d'aToine,  de  pois,  de  fives,  de  chaudrons  et  de  toutes  sortes  de  haillons/ 
qo'U  falloH  marcher  dessus  pour  eotrer  au  chceur,  lequel  ^toit'  au  bas 
rempli  des  litres  de  nos  Messieurs.  De  plus ,  il  7  avoit  dix  ou  douze  fiUes 
qui  se  sont  sauv^es  chez  nous ;  toutes  les  servantes  des  granges  ^toient 
au-dedansy  et  les  valets  an-dehors ;  les  granges  ^toient  pleines  d'estropl^s, 
le  pressoir  et  les  lieux  bas.de  la  basse-cour^toient  pleins  de  b^tej^.  Eofin, 
sails  1^  grand  froid ,  je  pense  que  nous  eussions  eu  la  peste.  B'ailleurs  le 
froid  nous  ihcommodoit ;  car,  notre  bois  ayant  manqud ,  on  n'en  osoit 
aller  quIrlT  datos  tes  bois. 

«  Avec  ceia  Dieu  nous  a  tellement  assist^s  que  nous  n*ea  ^tions  point 
en  un  sens  plus  tristes ;  et  la  misere  extreme  des  pauvres ,  qui  logeolent 
dans  les  bois  pour  n*^re  pas  assomm^ ,  nous  faisoit  voir  que  Dieu  nous 
faisoit  trop  de  blen.  Tout  est  devenu  bors  de  prix  ici ,  tout  y  ayant  ^4 
ravage.  Enfia  c*est  une  piti6  terrible  que  de  voir  tout  ce  pauvre  pays.  Je. 
ne  peilsois  pas  k  vous  dire  tout  cela ;  mais,  comme  j*en  suis  toute  remplijs 
de  piti6  et  de  souct ,  je  le  dis  tnsensiblem^nt. » 

Asiez  d'aotres  teKlts  nous  dgalent  sur  le  piquant  de  la  Jfronde;  la 
mereAngdlique  en  faitjoucher  Todieux.  C!est  la  vue  de  toutes  ces  mi« 
s^res  publiques ,  n^es  du  caprice  et  de  la  violence  de  quelques-uns ,  qui 
la  rendaient  si  severe ,  on  le  con^oit ,  pour  les  grands.  Durant  celle  pre- 
mUlr«^  guerre  et  la  seconde,  eUe  iub  fail  que  r^p^er  et  commeAter,  dans 
ses  Jisitres  k  la  reine  de  Pologne,  ce  mot  de  TEcriture :  Us  Grands  ti  In 
Putuants  urorU  tourment^  pulssamment. 

«        9 


296  POI^T^ROVAL. 

eonvois  de  farlne.et  de  provisions  aox  soeurs  de 
Paris  qui  ^taient  en  danger  de  famine;  quelques-uns 
des  solitaires  ibrmaient  Fescorte.  La  plupart  de  ces 
messieurs ,  en  eflet ,  retires  dans  les  fermes ,  avaient 
ele ,  d6s  i'abord ,  prife  de  descendre  pour  faire  la 
garde  4  Tabbaye  et  pour  fortifier  certains  endroits 
piQS  faibles  de  la  cldture.  On  obtint  m6me  pour  Tun 
d'eux  la  permission  de  porter  la  casaque  d'un  des 
gardes  de  M.  ie  Prince,  ce  qui  pouvait  aider  au 
relpect,  si  un  parti  fdt  venu;  son  Altesse,  qui  con- 
naissait  Ie  solitaire  qu'on  lui  nomma  (La  PetHiere  ou 
autre ) ,  eonsentit  aisement.  Ces  vieux  militaires  se 
prMaient  k  cette  reprise  d'^p^  avec  un  reste  de  plaisir 
permis  et  un  d^vouement  qui  tenait  k  la  fois  de  la 
charity  et  de  la  courtoisie  m£me. 

Les  religieuses  restees  a  Paris  furent  peut-Mre 
I^us  exposees  dans  cette  premise  guerre  que  celles 
des  Champs;  comme  Ie  faubourg  Saint-Jacques  a 
cette  extr^mite  semblait  pen  sAr,  on  jugea  k  propos 
de  les  (aire  entrer  dans  Ie  coeur  de  la  ville.  Mais  ie 
peuple  du  faubourg  etait  jaloux  de  son  tresor  et  fit 
mine  de  s'opposer  k  cette  sortie.  C'est  alors  que 
M.  de  Bernieres ,  mattre  des  requites ,  et  son  col- 
legue  M.  Le  Nain  (pere  de  Tillemont),  tons  deux  eo 
robes  de  palais,  \inrent  pr^sider  k  Tex^k^ution  :  le 
42  Janvier,  ils  roenerent  processionnellement  et  en 
silence  les  religieuses  au  nombre  de  plus  de  trente, 
la  mere  Agnes,  prieure,  en  t&te ,  avec  madame  d'Au- 
.mont,  jusqu^\  une  maison  proche  des  grands  Au- 
gustins  (rue  Saint-Andre-des-Arcs) ,  qui  appartenait 
k  M.  de  Bernieres  lui-m^me,  et  qui  leur  servit  d'asib 
durant  trois  mois.  Cette  lente  translation  procession- 


1 

V 


C1VR£    0£UX1£M£.  .  297 

BeUe>  a  travels  lesrues,  avec  cesjrobes  de  parlement 
et  ces  scapulaires  tranohes  que  nous  savons ,  se  voit 
d'ici :  c'est  une  vraie  sabne  de  la  Fronde. 

Comme  pourtant  ii  ae  convenait  pas  de  laisser  une 
maisan  de  prUre  sans  personne  pour  louer  Dieu, 
quelques-unes  des  scBurs  plqs  anciennes  etaient  de^ 
meureea  au  faubourg  sous  la  mere  Marie  des  Anges , 
celte  admirable  abbesse,  revenue  tout  recemment  de 
Maubuisson  (1).  M.  Singlin  y  logeait  lui-m6me  le  plus 
habitueUement,  et  suffi$ait  avec  un  zele  infatigable 
i  ces  trois  maisons  du  faubourgs  de  la  ville  et  des 
Champs  9  allant  a  cheval  de  Tune  k  I'autre.  Un  peu 
d'ordre  reyint  en  mars,  et  le  troupeau  de  la  ville 
rentra  au  faubourg. 

Dans  rintervalle  des  deux  gu^rres,  les  ennemis  de 
Port-Royal,  toujours  &  TaffAt,  obtinrent  momenta- 
nement  Tinterdit  de  M.  Singlin  qui  avait  prdch^  au 
monastSre  de  Paris  le  2&  ao6t  1649 ,  jour  de  saint 
Augustin.  Ge  sermon  ou  panegyrique,  auquel  avaient 
assist^  avec  6di0cation  cinq  ^vdques  (on  Ta  dit  ail* 
leurs) ,  le  pere  de  Gondi  de  TOratoire ,  le  marechal 
de  Schomberg,  le  due  de  Liancourt  et  autres  per- 
sonnes  de  marque  y  fut  denonc6  k  FArchevique,  alors 
absent,  qui  ceda.  Averti ,  redress^  en  meilleur  sens , 
il  releva  bientdt  M.  Singlin  de  cet  interdit,  et  voulut 
m6me  assister  k  son  sermon  du  prejnier  de  Tan  1650, 
le  comblant  hautement  de  caresses  et  de  temoignages. 
Un  autre  pr^icateur  c^lebre,  le  Pere  Des  Mares, 
interdit .  depuis  le  commencement  de  Tann^e  1648 
star  le  soupQon  aussi  de  jans^nisme,  fut  moms  favo^ 
rise,  et  ne.put  remonter  en  chaire  qu'apres  vingt 

(i)  Vqfr  au  tora«  t,  p.  ^&it\  819,  liv.  I ,  chap.  VW. 


A 


298  *•  PORT-nOYAL.  '    .     - 

ans.  Quoi  qu'il  en  goit,  k  ce  moment  d'existence , 
avec  un  Archevfeque  et  surtoxit  un  Coadjuteur  ami, 
en  face  d*un  pouvoir  royal  affaibli  et  diVisd,  avant 
la  condamnation  de  JansiSnius  k  Rome,  apres  la  non- 
coiidamnatiOnj  c'est-4-dire  le  proces  gagn6  du  livre 
de  fe  Friquente  Communion j  Port-Royal ,  regorgeant 
de  soeurs  et  flanque  de  ses  solitaires ,  se  trouvait  en 
assez  bon  ^tat ,  m6me  au  temporel ,  en  meitlenr  q^u'il 
ne  s'^tait  jamais  vu  (1). 

Ghemin  faisant  pourtant,  il  y  avait  des  pertes;  je 
ne  les  enregistre  pas  toutes.  H.  de  S^ricourt  mourut 
le  4  OGtobre  4650,  n' ay  ant  pas  quarante  ans;  sa 
saintemSre,  madame  Le  Mattre  (soeur  Sainte-Gatberibe 
de  Saint-Jean) ,  le  suivait  de  pr6s  (22  Janvier  4654). 
,  La  seconde  guerre  de  Paris,  plus  mena?ante  que  la 
premii^rd,  ne  permit  pas  aux  religieuses  de  rester 
aux  Ghamps;  elles  durent  rentrer  au  monastSre  de 
la  vilte  en  avril  1652.  Gette  maison  ouvrit  en  m^me 
temps  son  hospitality  charitable  aux  religieuses  de 
tout  ordre  qui  affluaient  k  cette  6poque  dans  les  murs 
de  Paris.  II  en  pass^  en  peu  de  mois  plus  de  quatre 
cents.  Elies  ^taient  re?ues  en  soeurs,  et  les  preven- 
tions, que  beaucoup  nourrissaient  contre  les  filtes  de 
Saint-Cyran ,  tombSrent.  Ou^lqu^s-unes  m6me  vou- 
lur^t  rester  (2).  Port-Royal  fleurissait  ainsi  et  fruc- 

(1)  En  mai  1651 ,  par  exempte,  la  totality  de  ce  petit  mpnth  dans  les 
deax  maisoBS,  tant  debors  que  dedans,  se  tnontait  a  tUux  cent  vingt- 
hu}i  perttmnea,  J  compris  lea  pensionnairea  et  111  endites.  Et  ce  nombrB 
aogme^ait  chaqae  jour. 

(2)  ((Nous  avons  gagn6  k la  guerre  douze  Benedictines ,  qui  ont  touteS; 
bonne  Yolonte  de  bien  servir  Bfen. »  (Lettre  de  la  m^fe  Ang^lique  k  M.  Le 
Maltre.)  Le  reyena  ordinafare.  da  monast^e,  pour  taiit 'de  d^enses, 
n'etait aloTs que d^dix mlUeJivre^de rept^,;  n^at^  i\  j,\^i  l|9f  b|^- 
faiteurs. 


LIVRE    DEUXliME.  299 

Ufiait  an  sein  de  Taflreuse  misi^re  de  ces  temps.  Quant 
di  C6  qui  se  passa  aux  €hamps  apr^  la  sortie  des  re- 
Ngieuses ,  on  en  a  des  recits  tres  varies  chez  Fontaine 
etaiHeurs.  M.  le  due  de  Luines,  qui  venait  de  se  lier 
^troitement  avec  Port-Royal,  et  qui  faisait  Mtir  pour 
hii  le  chftteau  de  Yaumurier  k  cent  pa$  de  Fabbaye, 
s'oceupait,  d^  4651,  ainsi  que  M.  de  Bagnols,  de 
procurer  de  meilleurs  logements  aux  soaurs;  leur 
depart  y  servit.  Tout  un  double  6tage  du  cloltre  s'6- 
tem.  Qband  la  guerre  courut  le  pays,  qu'on  apprit 
que  Pompoiine  avait  6t6  pill6 ,  et  que  les  Lorrains 
mena^aient ,  on  se  mit  k  fortifier  k  la  bdte  les  mu- 
raiiles ,  et  on  les  flanqua  de  petites  tours  comme 
pour  un  si^ge.  Ge  furent ,  durant  cette  annee,  une 
ma^nnerie  et  un  maniement  d'armes  continuets.  On 
a^ait  beau  y  appliquer  des  versets  de  I'Ecriture ,  In 
irueUe  d'une  main  et  Vipie  de  P autre  (1);  M.  de  Saci, 
qui  ^ait  d'&jk  pr^pos^  k  la  direction  par  M.  Singlin , 
gemissait  tout  bas  de  ces  derangements ,  et  quelque- 
fois  il  en  r^primandait  assez  haut.  Tons  les  fusiliers 
qu'on  46i^it  parmi  ces  Messieurs  ou  cbez  les  paysans 
A^^taient  pas  ^galement  adroits,  et  un  jour,  M.  de 
Luines  faiHit  ^tre  atteint  par  un  coup  de  fusil  d'un 
de  ces  apprentis  tirailleurs.  Et  puis  tons  n'6taient 
pas  novices ,  et  cela  devenait  ua  autr^  ^ng^r.  On 
posa  k  M.  de  Saci  cette  <|»estion  si ,  au^  eas  d'attaque 
ou  de  rencontre ,  il  6tait  permis  de  tirer  s6rieusement 
sur  les  coureurs  :  il  n^.  permit  de  le  faire  qu'4  pou- 
dre  et  pour  effi^ayer.  On  se  rendit  k  son  decret,  nonf 
saos  qtielque  resistance  de  la  part  des  yieyx  sou- 
4ards.  Eaiin  le  calme  revint;  les  rdigieuses,  vrai- 

(1)  Second  Uyre  d*£sdras,  chap.  lY,  il. 


300.  PORT-ROYAL, 

ment  exileesA  Earis,  reprirent,  le  15  jaAvier  i653, 
sous  la  conduite  de  la  mere  Angelique ,  la  route  Ismt 
desiree  des  Champs,  et  en  une  suite  cette  fois  plus 
nombreuse,  mais  qui  ne  parvint  pas  encore  k  rem* 
plir  leur  cloltre  agrandi  (1).  Les  solitaires  s'en  re- 
tournerent  a  I'isolemeat  des  Granges,  et  il  n'y  eut 
plus  que  quelques-uns  des  principaux  qui  all^rent 
encore,  un  peu  plus  souvent  que  M.  de  &ici  n'aurait 
voqlu,  causer  chez  M.  de  Luines,  k  Vaumurier,  de 
!a  nouvetle  philosopbie  de  Descartes^  qu*ArnauId 
mettait  volontiers  sur  le  tapis.  , 

Nous  touchons  k  Pascal ,  et  4  sa  premiere  conver- 
sation avec  M.  de  Saci ;  mais  il  y  a  auparavant  k  Men 
connaltre  ce  qu'^tait  M.  de  Saci  iui-m£me,  et  aupa- 
ravant  encore  k  dire  quelques  mots  plus  particuiiers 
de  ce  nouvel  $t  considerable  alli^  qui  est  sunpenu 
a  Port-Royal ,  de  ce  sol jtaire-chfttelain  de  Yaufiiu* 
rier,  du  due  de  Luines,  le  ConnitabU  des  reiigieu^s 
en  ce  temps*yi.  Nous  commen^ns  par  sa  sainte 
epouse. 

La  duchesse  de  Luines,  Louise  S^uier,  ^t^t  fille 
de  Seguier,  marq^uis  d'O,  cousin  du  Ghancelier.  Apreis 
163  premieres  joies  de  son  grand  manage  et  ce  pt*e* 

(1)  Les  lettres  de  la  mire  Angiliqae  ^kaiest  loutes  pleines  des  expres- 
sions bien  vives  de  ses  regrets  dar&nt  les  dii  mois  d'dloignement :  aNoos 
n'entendons ,  6crivait-elle  k  M.  Le  Maitre  (jaiilet  1652),  de  bonnes  nou- 
vellesqne  de  voas.  II  semble  que  la  pau  et  la  joie  da  Saint-Bsprit  soient 
renferm^es  dans  lech&teaa  de  Yaamurier;  on  n'apprend  d'ailtenra  que 
malheurs  et  crimes...  Je  vons  sappHe  de  saluer  pour  moi  tris  hamble- 
ment  U  GenirAlistime  <U  tarmie  de  Dieu  et  tout  le  reste.  Je  vons  assure 
que  mes  jeux  int^rieurs  ne  voient  que  notre  vallto,  et  que  J'f  suis  plus 
quMci. »  £t  parlant  des  impressions  nalves  des  petites  pensionnaires  qui 
ne  respirent  que  le  monaslere  des  Champs  :  «  La  petite  mademoiselle  de 
Monchoix  dU  qu'elle  aime  mieux  les  crapauds  da  Port-Royal  que  tout  ee 
qui  est  ici.  » 


A 


LitRE  t>fiinc)i:liE.  ^Ol 

rnier  Mehaniement  de  la  bagatelle,  elle  re\int  dux  sed- 
timeiits  pieux  qa'elle  avail  eus  d^s  renfaoce,  et  le^ 
fimrtifia  de  plus  en  plus.  Elle  y  amena  soa  mari ,  et 
M.  de  Sainte-Beuve,  le  doeteur,  les  conduisait  tdus 
les  deox.  Elle  ^tait  filteule  de  la  reine  de  Pologne; 
delki  connaitre  la  ni^re  Angelique il  n'y  avail  qu'un 
pas.  Les  deux  ^poux  en  vinrenl  k  desirer  de  se  re- 
tirer  du  monde,  el  ils  entreprirent  de  se  Mtir  le 
petit  chateau  de  Yaumurier  k  un  coin  de  Port-Royal- 
des^Cbamps,  sur  ie  terrain  m6me  du  monastSre  (1)^ 
voulant  participer  de  plus  pr^  k  eel  esprit  de  silence^ 
et  de  solitude  ou  Ton  adorait  le  Dieu  cach6.  En  at- 
teadant^  la  duchesse  continuait  de  vivre  dans  le  monde 
avectouies  series  d'adresses  ingenieuses  pour  I'^lu- 
der ;  elle  n'y  reusstssait  pas  toujours  malgre  ses  soins^ 
louci»iits^  La  famille  de  son  mari,  altiere  et  fastueuse^ 
la  voQlot  mortifier  plus  d'une  fois  sur  ses  humility  : 
die  ne  s'en  deooncertail  pas.  Elle  disail  agr^ablement 
qu'dle  aurait  bien  soubail6  que  le  tabouret  se  piit 
vendre,  et  que  ce  lui  serait  plaisir  de  demeurer  de- 
boal  d^anl  la  Reine ,  lorsque  tanl  de  malheureux 
n'tpl  pas  ou  se  poser.  Deux  de  sis  lilies  enPants. 
forent  mises  k  Port-Royal  parmi  les  pensionnaires*. 
Blle-mdme)  dans  son  d^sir  violent  d'aller  habiter 
Vaumuri^,  avail  des  pressentiments  'et  des  craintes. 
de  ne  pas  £tre  digne  de  ce  bonheur;  elle  en  partaic 
eomme  d'une  terre  promise  qu'elle  n^atirait  vue  que 
de  loin.  Un  an  avant  sa  mort,  il  se  fit  en  elle  comm^ 
UB  redoublement  de  sainte  maturity.  Elle  avail  prie 

(i)  A  Mill  paiienleinaityie  Taidit.  On  est  snrpris ,  qmnd  oir.visi(:& 
aojourd'lmi  cei  lienx  et  ce  ereui  6troit  de  vallon,  de  tout  ct  qoi  f  poutajt^ 
tenir.  Cest  que^tovt,  &  chaqiif&pas,  7  ayaU  an  nom. 


1 


302  PORT-EOTAL. 

• 

son  mari  de  lui  tradwre  d6B  endroits  de  aaiol:  K%^ 
gustin  ou  ii  est  question  de  vie  eternelle  ;  ^'etait 
uhe  db  ces  iines  avides  d'eternite.  EUe  lisait  auMi 
Vadmirabte  petit  U^ite  de  la  UorUditi  de  sajnt  Gy«- 
prien ,  que  M.  Le  Mattre  avaittraduit  k  son  ialentioii^ 
Comme  cet  ouvrage  tardait  k  venir,  elle  disait  qiie^ 
pouir  pe'u  qu'on  retardat  encore,  on  ne  lui  anverrait  . 
«a  preparation  qu'apr^s  raccpmplisseinent*  Le  ^r 
mSnie  6u  elle  le  re^ut,  elle  le  lut  trois  fois«  £Ue.aio»* 
riit  peu  apres,  d'une  suite  de  coucbesi  le  18  sefH 
tembre  1651,  proferant  avec  ardeur  des  verseu  'df 
'j^aint  Augustin,  particulierement  celui-<3i :  0  Uwn^ 
Ument  aimer!  0  ne  jamais  mo^rir!  O  tovfaurs  vbral 
EUe  h'avait  que  vingt-sept  ans.  M.  Singlin  ne  la  qoitta 
point  daos  sa  maladie.  Son  corp^  fut  part^  k  PorC-» 
Royal  selon  son  desir,  et  inliume  dans  le  chorari  Lea 
deux  enfantsjumeaux,  dont  la  naissaiioe  avait  eansd 
sa  mort,  moururent  eux-m^mes  un  mois  aprte  letir 
mere,  et  furent  ensevelis  dans  la  m^e  tombe.Goinnie 
M.  et  madame  de  Luines  ayaient  fait  ^esaein  d'iiMter 
dor^navant,  dans un  pur  etspirituelhyman^^  saint 
Paulin  et  Th^rasie,  ils  en  avaient  dopn6  les  noma  k 
ces  deux  jumeaux  (Felix-Paul  et  Tb^r^se).  On  troirra 
dans  les  papiers  de  la  di^funte  nombre  de  peiisMI 
edifiantes  et  de  regies  ing^nieuses  pour  pratiquer  la 
vertu  chr^ticnne  au  sein  et  comme  k  Tinsu  du  monde. 
Madame  de  Luines  fut  la  premiere  de  ces  iUostren 
dames,  telles  que  madame  de  Liancourt,  madami 
de  LongueviUe,  mademoiselle  de.  Vertiis,  ^m  v^ 
curent  et  moururent  dans  la  perfection  d'une  pra- 
tique patiente  et  sAffense,  selon  Tfeniier  esprit  de 
Port,-Royal  j  car  nous  ne  coiiiplon?  ,pa§  .poiir  beau-- 


• 


I 


LiTRk  deuxi£me.  ^3 

<coup  ees  deux  ou  trois  n^riaUes  et  Ikghtm  :que  nous 
avous  j  usqu'ici  rencontr^es. 

Derniere  couronae  de  cette  salute  .duchesse,  et 
non  la  moms  belle !  elle  est  la  mdre  du  Tertueux  due  , 
de  Ghevreuse,  de  cetdSvede  PortrRoyal^  qui.passa 
depuis  k  Feuelou  (1). 

M.  de  Luiues  6prouira  de  la  mort  de  son  dpouse 
^ne  Tiolente  douleur,  qu'il  crut  deyoir  6tre  ^ruelle* 
II  songea  un  momeiA  k  se  laire  P6re  de  rOratoire , 
puis  il  aima  mieux  £tre  solitaire  4  Port-RoyaL  11  s'y 
retira  incontinent ,  en  attendant  que  le  chateau  de 
Yaumurier  fOit  logeable*  II  6difiait  par  sa  ferveur  les 
vingt  iermites  qu'il  y  trouva.  Ced  se  passait  un  peu 
airanl  la  seconde  guerre  de  Paris.  Lorsqu'eUe  ^lata, 
M«  de  Luines  retira  aussitdt  k  Yauniurier  (bien  que 
)a  maison  fut  4  peine  en  etat,  mats  an  la  jugea  plus 
hikx^  toys  les  solitaires  du  vallon  et  des  Granges.  Ge 
fui  lui  aussi,  on  \ient  4e  le  voir,  qui  s'adonQa  ^  toute 
activity  k  mettre  I'abbaye  hY>rs  d'insttlte  par  des  mn- 
railles  respectables  et  par  4es  tours  de  trraAe  pieds 
qui  s'^lev^rent  coainie  par  eachanleiftQnt,  ome  en. 
trois  semain^ ;  M.  Le  Mattre  y  eut  sa  grande  part  en 
principal  adjudant  (2).  Da^s  chaque  tour  on  logea 

(1)  Elle  e^t  la  m6re  ansti  de  cea  dea»  damea  de  Ltiilief »  toatea  datz 
^ligieuses  de  Joaarre » et  si  uni^s  k  Boyaet ,  qui  fit  r^itaphe  de  I'luie, 
et  qai  composa  pour  Tautre  cet  admirable  discours  de  la  Vie  eachie, 

(2)  On  Ht^iis  one  lettra  de  la  mire  Ang^iqae  ( juhi  1652}  k  M.  Le 
Maltie  i€  Je  btoia  Dieii  de  racMTemeni  des  ioan»  et  le  anpiilie  int'eOes 
soient  le  refage  des  pauTres  ^Tang^Iiqaes.  Si  M.  le  Buc  I'a  agr6able»  ]e 
serois  bien  aise  qu'felfes  Aissent  d^di^es  la  premiere  au  Saint-Sacrement , 
la  iieande it  la  Sainte-Ylerge,  la  trolsiime  k  saint  Joseph... ,  la  sixi^me 
k  saint  Pierre  et  saint  Paul  (e/ib  n^  l§t  tepam  pat  pW»  <m^  n^a  fiUi  M^'dg 
Barcos)...,  la huititoe  4 saint  Lonis  (en  btmne  royalUte).^.  Si  Diea  doii|ie 
d'aulres  devotions  a  M.  de  Luines,  }e  les  aim^rai.autant.et  mieuY;  et , 
quand  elles  seront  parfaites,  W,  de  gaai  feroit  b«n,.^e  w^semWe,  de 


utie  petite  garaisoti  4e  qiratre  ou  chiq  sdldaM ,  b 
plupart  gens  du  pays,  mais  dresses  et  commandos 
par  ces  vieux  rootiers ,  plus  ou  moins  de  notre  cod- 
naissance,  MM.  de  La  Riviere,  de  La  Petitii^ire,  un 
M.  de  Bessiy  un  M.  de  Beaumont;  ce  dernier  airait 
command^  la  cavalerie  \6nitienne  en  Candie  (1). 
M.  de  Luines  profitait  en  m6me  temps  de  r^loigne- 
ment  des  religieuses  pour  pousser  aux  constructiolis 
int^Heures :  on  bfitit  deux  grands  dortoirs ;  ondisposa 
jusqu'i  sinaante  ei  douze  cellules,  abrs;  ce  semble, 
fort  superflues ,  mais  qui  parattront  quelque  jour  un 
nombre  prMestin6.  Lorsque  les  sceurs  de  Paris ,  en 
^et ,  seront  expuls^es  de  leur  maison  (1665)  et  que 
les  deux  communaut^  n'en  feront  plus  qu*une  aux 
Champs,  on  setrouvera  juste  soixante  et  douze- re- 
iigieuses  de  cbosur.  Le  pat^  de  T^glise,  bumide  et 
tout  enfonci  par  la  suite  des  ftges,  afv^it  4ti  reieve 
de  huit  f  ieds.  M,  de  Luines  etH.de  Bagnols ,  pour 
la  depense,  sobvinrent  k  tout ,  et  M.  de  Luines  pr^ 
cent  y  avait  Tceil  en  ^rai  mattrema^on  et  charpentier : 
ee  ^tti  faisait  dire  gaiemait  k  la  rn^e  Angdiique : 
«  NousavioQs  ci-devant  des  gentilshemmes  pour  cor- 
cfcmniers,  k  cette  beure  nous  avons  unDuc  et  pair 
pour  cka$$e^aonf^.  » 

On  entrevoit  m6me,  k  cet  in&tant  inesp6r^,  un 
plan  tout-ji-fait  grandiose  et  sourianl,.  mais  qui  osait 
a  peine  se  confier,  qu'on  reeommandait  tout  bas  k 
Dieu  et  que  les  evenements  rompi^ent.  II  ne  s!agissait 
de  rien  moins  que  de  b&tir  autour  de  Tabbaye  dauze 

IM  btoir :  II  7  a  poor  eela  ttne  oraison  dant  la  Ritnel .  Comme  alias  lont , 

Ja  le  panfla ,  eouverteg  an  pavllloii ,  cala  seroH  bian ,  ce  me  semble  •  qa*il 

7  aat  una  aroix  dasnis,  pour  <poa?aiitar  lai  D^niongtislMas  at  inviribles.» 

(1)  II  na  paralt  pas,  quo!  qa'en  disa  Footalna,  que  M.  da  Pontto  fikl 


LITRE   BEUXlilME.  905 

ermitages  regiiliers,  ou  so  seratent  retire  ceux  des 
Messieurs  qu'on  y  aurait  crus  appel^s,  et,  &  la  piort 
de  chacun,  ii  n'y  serait  entr^  qu'ua  successaur  ^prouv6 
deji.  Tousauraient  pu,  sans  sorlir,  alleri  une  cha- 
pelle  ou  UD  pr6tre  leur  aurait  dit  la  messe.  \oM  I'i* 
deal,  la  Sion  au  complet  sur  la  terre;  mais  I'orage 
bieti  Tite  en  fit  raison  • 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  grands  travaux  entrepris  et 
dirig^s  par  noire  bon  Due  (ainsi  qu'on  I'appelait) 
avaient  ceci  de  positif ,  outre  le  bienfait  de  la  desti- 
nation ,  d'en  6tre  un  pour  tous  les  gens  du  pays  qui 
s*y  trou vaient  occupy ,  nourris ,  au  nombre  de  pres 
de  mille,  et  qui  autrement  couraient  risque  de  mou- 
rir  de  faim.  La  vie  qu'on  menait  au-dedans  de  Yau- 
murier,  tant  qu'on  y  resta,  tenait  autant  que  possible 
de  celle  d'une  communaute.  On  y  6tait  plus  de  cent, 
entass^  les  uns  sur  les  autres.  Tout  le  oionde  mangeart 
dans  une  salle  acec  h  Due  nUmej  nous  dit  Du  Fosse ; 
cbacun,  k  son  tour,  lisait  haut  quelque  bon  livre 
durant  les  repas,  et  les  autres  gardaient  le  silence. 

On  ne  le  gardait  pas  toujours  si  bien  k  d'autres 
moments ,  et  il  y  avail,  k  ce  qu'il  paralt  (un  peu  plus 
tard  peut-itre,  et  la  guerre  pass^e),  de  grandes  dis- 
cussions qui  faisaient  nooveaute  Strange.  On  y  cau- 
sait  avec  chaleur 

De  eerUine  philotophid 
SnbUle ,  engagetnle  et  bardie , 

4te  Ion  avec  ees  Hessiean ;  il  ne  dat  yenir  it  Port-fiLoyal  qa*en  1652»«  -~ 
Oo  cite  deceM.de  Beaumont ,  qae  nous  n*aurons  plus  gu^re  occasian 
de  rencontrer,  on  assez  jolt  mot  k  M.  de  Barcos  quMI  ^tait  all6  voir  en 
SMI  abbaye,  et  k  qui  il  vonlait  marquer  le  respect  qu*on  gardait  pour  fol 
k  Pori-Rojal :  «  SI  un  oisean  de  Saint-Cyran  passoit  par  Port-Royal , 
tout  le  monde  courroit  aux  fendtres  pour  le  voir. »  Tons  ces  miiitair^-^ 
ermites  avaient  de  Tesprit. 

II.  20 


add  ?ORT-ROYf|.i 

coipiwi  4ira  La  Fontaine ;  on  y  agitait  le  systSme  de 
Po8€art;e9  et  les  tourbiUons.  Le  3oleil  n'est-il  qu'un 
asaji!^  de  rogpures  ?  les  b^tes  sopt-elle^  des  hprloges? 
1}  n'y  avait  guire  d^  solitaire,  eif  ce  iLenips-la,  qui  n^ 
parUtd'atitomat^.  On  diss^quaildescbiens,  sansre- 
mordSy  ppjiir  observer  la  circulation  du  sapg^  et 
Arnauld  eAt  r^pondu  et  repondait ,  c^mme  plus  tard 
MaJebr^pclbLe  dpna^nt  un  grand  coup  de  pied  k  sa 
cbienne :  «  Eb  quo^  I  ne  saye?:-yous  pas  bien  que  cel^ 
ne  sep|;  pa$?  »  Qu'etaienjt-ce  que  les  cris  en  effet?. 
pur  ^fJWt  4e  riOjuag^  ^  de  tourpebrocbe.  Mais  k  ce 
propos  de  x4^$n«  et  (jie  tourpebroq^e ,  le  due  de 
Liancoqrt ,  jau  jo^jr  Ik  present ,  racopta  une  petjte 
bistoire  qu'aurait  pu  riooier  le  Fahu|iste  et  qui  fqrma 
la  bo^cbe  %u  docteur  (i).  Le  chateau  de  M.  le  due  de 
Luipes ,  4^t  Fontaine »  etait  la  source  de  toutes  ces 
curiqsjites. 

On  aura  occasion  aillem^  de  noter  B^ieusom^fit 
riatroduetion  et  I'lnfusion)  non  pas  du  syjst^o;^^ 
niais  de  la  nu6tbode  de  D^^ajrtes ,  dans  la  litt(6rature 
jansi&niste;  OMis  en  surprenops  jici  <^mine  Tesaai  et 
ie  pur  jiBu  par  le  dabo^s.  tf  •  (le  Saci  ^ouriait  et  com- 
batt^t  fiQa(nent,,meaisjl  ne.coupftit  pas  coui^t .:  qn,^ 
4eoi^nde  an  est  SaintnCyran  ?  X>e  Ik  toute  une  ^ 
viation ,  une  inconsequence  k  coup  sdu*,  n^ii^  s^ij^i 
une  transaction  litt^rairemp^t  iQcqnde  et  glorieuse 

(1)  M.  de  LUnconrt  lui  dit :  «  Tai  li-bas  d'eax  chiens  qui  tonraenC  li, 
mbroche  chacan  leur  jour.  L*oii,  8*eii  tronyant  embarraniy  M  caeba 
tx  lorsqu'on  TaltDit  prendre ,  et  on  ent  recours  k  son  eaniarade  poor  toii^ 
«  ner  en  sa  place.  Le  camarade  cria,  et  fit  signe  de  sa  queue  qo'on'ie 
IS  suiytt.  II  alia  d^nicher  f'autre  dans  le  grenfer  et  le  honspiUa.  Sont-ee  14 
«  des  horlogest »  Relire  la  belle^  fable  de  La  Fontaine  et  le  t^iieonri  k 
Madame  de  La Sabliire ,  ( liy.  X,i.) 


4 


pour  DOS  amis.  Le  Pdre  Daniel ,  publia&jt  e»  16S!P.  san 
Voyage  du  Mondfi  d$  Descartes ,  pourra  mettre  dans 
la  boucbe  du  philosophe  ces  paroles  dont  la  raJHepe 
hpnore :  *  Je  ni'^ssurai  done  de  luj  (d'ArBS(fl|4),  ej 
je  croif  que  le  m^eont^temept  que  je  lui  te^oigjfs^i 
de^  J^gsuit^  ve  eontribua  pa^  peu  k  ipe  r^Uachei:.  |1 
fi^  si  bien  que  ^es  iQrjS  on  yit  peu  dfi  lani^eqi^tes  p|;ii* 
los9pbes  qifi  ne  fussent  Cart^iens.  Ge  furept  m^i%e 
ces  ]^<^s^ie|ir§  qui  o^urqpt  la  pl^ilosop^iie  ^  1^  jpopde 
pariiii  jes  4^a|e^;  et  on  ip'^crivit  de  (^arjs  ^n  ce 
temp^^U  qu'ii  n'y  avoit  riea  4e  plus  comoaup  ^aus 
le^  rueUeif  qpe  le  parallele  de  M.  d'Ypres  ei^  de  Kq- 
lipji,  ^^^rjstote et  f|^  Descartes.  » 

Qluojiq^'^j^n2iu\d  (M  ^eplus  vif  proqaoteur,  le  due 
de  Lui^e^,  k  ce  (^^but ,  ne  restait  pas  eii  arf  ie^e^  \^p^ 
plus  que  son  apciei)  maitre  de  philQSQpfiie,  egaje- 
ment  retir6,  M,.  Du  Chesne,  leqqe}  ^{ait  tre^  savjajit, 
nous  dit-on,  dans  ioutes  les  curiositis  de  la  nature. 
Le  due  avail  re?u  de  lui  une  excellente  et  forte  6du- 
cation;  et  c'^tait  sans  doute  par  son  conseil  qu'il 
avait  traduit  en  fran^ais  leslUl^ditatipns  de  Descartes. 
Gette  traduction,  revue  et  corrigf&e  par  Descartes  lui- 
mSme,  et  qui  est  celle  qu'on  lit  encore »  avsjit  paru 
en  1647.  M.  le  due  de  Luines  avait  un  tris  beau  qinie 
pour  h  tTQductum  j  dit  nai vement  Racine ;  il  employa 
ce  g^nie  k  Port-Royal.  On  a^  soqs  le  nom  du  sieur 
de  Laval  f  plusieurs  trait^s  de  pi^t^  traduits  des  Pe- 
res (l).  Gesont  des  pieces  dont  quelques-unes  peuvent 
bien  ^tre  de  M.  Le  Maitre,  mais  dont  la  piupart,  due$ 

(1)  Divers  Outrages  de  ^pUte,  tiris  de  saint  Cyprlen,  saint  Basile» 
Mint  Jlri^iiie...,  (in-8^,  1664.)  Je  n^^numdre  pas  les  autres  traductions 
aUHIio^eii  h  At.  de  Luines,'  '  ^ 


308  PORT-ROYAL. 

certainement  k  M .  de  Luines ,  ont  un  rapport  touchant 
avec  sa  propre  situation  :  des  lettres,  par  exemple, 
de  saint  Paulin  et  de  sa  femme  Th6razie  k  saint  Apre 
etk  Amande ,  deux  ^poux  qui  vivent  ensemble  comma 
Mre  et  soeur  en  J^sus-Christ ;  la  lettre  de  saint  Paulin 
k  saint  Pammaque  pour  le  consoler  de  la  mort  de  sa 
femme  Pauline;  la  lettre  de  saint  Fulgencei  Theodore 
senateur  sur  Tenseignement  des  grands ;  Tenseigne- 
ment  du  pape  saint  Gr6goire-le-Grand  aux  personnes 
marines.  Dans  la  consolation  de  saint  Paulin  k  saint 
Pammaque  il  est  dit :  «  Je  veux  bien  que  la  pi^t6  pleure 
queique  temps ,  mais  je  veux  que  la  foi  se  r^jouisse 
toujours... ;  car  il  est  ^crit :  Vamertume  de  Vaffliction 
ne  doit  pas  durer  plus  d'un  jour  (!)•.•  ConsoleM-vaus 
promptement  de  peur  de  tomber  dans  Vexces  de  la  trie- 
tesse;  car  la  tristesse  eonduU  a  la  mort;  et  la  mdrt  ditruU 
toute  notre  force  et  notre  vertu  (2).  »  Le  due  de  Luines 
fut  trop  empresse  de  s'appliquer  ces  sages  paroles 
quMl  avait  traduites ,  et  les  prit  k  la  lettre  plus  que 
dans  leur  vrai  sens,  j'aime  k  le  croire;  il  se  consola, 
mais  d'une  consolation  selon  le  monde.  II  y  rentra , 
se  remaria  en  1660,  moyennant  dispenses,  avec  ma- 
demoiselle Anne  de  Rohan ,  fiUe  de  M.  de  MTontbazon, 
et  par  consequent  sa  propre  tante  (3),  et  de  plus  sa 
fiUeule :  ce  qui  parut  cumuler  toutes  les  chutes.  Cette 
tante  n*6tait  qu'une  enfant  auprSs  de  lui ,  mais ,  k  ce 
qu'on  nous  dit,  bien  belle.  A  la  mort  de  celle*ci  (1684), 
il  se  maria  une  troisr^me  fois,  viruxorius.  Les  histo- 

(1)  Saint  Mathiea,  ch.  YI,  34. 

(2)  Eccl^siastiqoe ,  chap.  XXXYIII ,  17  et  18. 

(3)  Oak  pea  prds,  madame  de  Ghevreuse,  m^re  de  M.  de  Luines , 
6tant  fille  ^galement  de  M.  de  Monlbazon ,  mf  is  d'an  lit  prudent,  et 
ainsi  demi-soear  de  sa  nonyelle  belle-fille. 


LIVRE    DEUXIEME.  300 

riens  de  Port-Royal,  apres  avoir  justement  denombre 
tes  bienfaits  du  due  de  Luines,  les  g^nereuses  libe- 
ral! t^s  de  ee  Joseph  d'Arimathie,  couveni  \ite  sur 
cette  fin  et  la  dissiiuulent  de  leur  mieux.  11  mourut  en 
1690,  et  demeura  de  loin  en  assez  bons  termes  avec 
Port-Royal.  Une  circonstanee  singuliere  et  a  noter  se 
rattache  encore  k  ee  ch&teau  de  Yaumurier,  depuis 
qu'il  Teut  laisse  k  Tabbaye.  Bien  des  annees  apres  le 
moment  ot  nous  sommes,  un  jour  que  M.  le  Dauphin 
chassait  aux  environs,  il  s'apergut  de  ee  chateau  qui 
n'^tait  d'aucun  usage ,  et  il  r6solut  d'en  faire  la  de- 
mande  au  Roi ;  son  dessein  ^tait  d'y  mettre  une  per- 
sonne  qu'il.aimait  (1).  La  mere  Ang^lique  de  Saint- 
Jean  ,  alors  abbesse ,  fut  avertie ,  et  elle  prit  sur  elle 
d'envoyer  k  Tinstant  des  ouvriers  au  chateau  pour  le 
ruiner  de  fond  en  comble.  Le  Roi  le  sut  et  Ten  loua. 
Une  remarque  gen6rale  a  pu  se  faire  k  travers  tout 
ceci,  c'est  que  nous  avons  passe  Tune  et  Tautre  Fronde 
au  sein  de  I'un  et  Vautre  Port-Royal ,  sans  saisir  en- 
core une  trace  d'intrigue,  sans  m^me  trou  ver  jour  pour 
Ty  placer.  Petitot  a  voulu  signaler  le  due  de  Luines 
comme  Tun  des  chefs  et  des  intermediaires.  Cela  est 
faux.  Le  due  de  Luines  ne  tenait  en  rien  de  sa  mere» 
il  avait  furieusement  d4g4niri ,  dit  Tallemant;  c'ei^t  et6 
un  mauvais  meneur;  et  puis,  durant  cette  annee 
i652,  la  douleur  de  son  veuvage  raccablait,  et  les 
soins  d'une  activity  pieuse  etaient  seuls  capables  de 
Teif  distraire.  11  ne  figure  au  plus  que  dans  la  pre- 
miere Fronde,  et avant  son  ^troite  liaison  avec  Port- 
Royal.   PolitiqueiQent,  nos  amis  restent  jusqu'ici 

(1)  Hon  pas  la  Ghouin,  les  dates  s^y  opposent,  mais  peaUtre  une 
nadame  d'Espagny,  femme  de  cbambre  de  la  Dauphine. 


310  PORT-ROYAL.  — -  LIVRE    DEUXI&ME. 

tout-i-fait  i  part  et  en  dehors;  car  ils  ne  pouvaient 
communiquer  avec  Retz  que  par  MM.  de  BerniSres, 
de  Bagnols  ou  de  Luines,  et  il  n'y  paratt  pas.  G'est 
Spr^d  6oup,  6t  par  la  persecution,  que  ce  genre  de 
z6Ie  leur  vint;  Gui  Joly  leur  a  rendu  cette  justice 
sous  forme  de  reproche,  lorsquMl  parle  du  voyage  de 
M.  Saint-Gilies  k  Rotterdam ,  et  des  offres  de  «  ces 
Messieurs ,  qui ,  nay  ant  rien  dit  dans  le  tethips ,  He  se 
mettoierit  alors  en  mouvement  que  pour  leurs  int^r^ts 
particuliers  (IJ.  »  La  plus  grosse  vell6it6  factious^  de 
nos  solitaires  a  cette  6^dque,  ?*a  encore  et6  avec  Des- 
cartes k  Vaumurier. 

Mais  la  soeur  de  Pascal  est  A&jk  entree  au  monas- 
ters Je  me  hSte  vfers  M.  de  Saci ,  qui  devient  te  per- 
sonnage  indispensable ,  celui  qui  tient  les  clefs  dans 
le  gouvernement  de  Port-Royal  pour  loute  uhe  loii- 
gue  p^riode.  Sfeul,  il  pent  nous  conduire  par  la  main 
k  Pascal,  en  nous  imposant  jpatience,  comme  ilcon- 
vient,  avant  d'atteindre  k  ces  Prdvincialei  oH  nous 
aspirons :  Italiaml  Itdttam! 

(i)  MimotTct,  vers  Fannie  1658. 


XVII 


M .  de  Saci.  —  Son  enfance.  •—  Sts  premiers  yers.  —  Differences  avec 
Amauld.  — Genre  de  beauts ;  trait  distinctif.  —  Direction  fondle  k 
rEcritare-Sainte.  —  Finesse  €i  grftce.  —  Sa  seule  errlsar,  ies  Bniu- 
mmtfiwi.  —  Retranchement  et  sobri^t^.  —  M^lliode  d'esprtt  el  so«rti€. 


M.  de  Saci  directeur  et  confe&seur^  c'est  ube  bien 
f  rande  et  bien  capitale  autorit^  dans  Port-Royal ;  c'est 
(le  g^nie  d*invention  et  de  foncbition  k  part,  qai  fai- 
toit  le  propre  de  M.  de  Saint-Cyran )  le  |)lu8  essen- 
tiel,  le  plus  considerable  de  ses  successenrs  dans  le 
cadre  juste  et  dans  Ies  limites  de  la  chose  pos6e.  Aien , 
absolument  rien,  ne  d^passe,  et  il  remplit,  pour^insi 
parler,  tout  ce  cadre  sans  marge,  avec  sa  ^ure  lon- 
goe,  froide,  ^e,  humble,  stricte,  docte  et  pru- 
deiite.  11  a^ait  eoutume  de  dire  que^  s'il  avait  eu  k 
cboUir  un  si^e  poUr  y  naltre,  il  ti 'efti  aurait  pas 
choisi  d'autre  que  le  sie^  j  entendet  par  iiia^  ce  vol- 
fifinage  du  clottre  et  cette  Hbre  agr^gation  de  pebi- 
tents ;  il  y  tient  exftc^enteiit  en  ^t  comme  dafis  son 
lieu. 


312  PORT-ROYAL. 

Pascal,  on  le  sait,  d^passe,  d^borde  a  tout  moment 
par  la  pens6e ;  Arnauld  s'emporte  en  controverses  et 
en  bouillonnements ;  d'autres  ont  leurs  defaillances. 
M.  de  Saci,  non  moins  savant  qu'aucun,  plus  prudent 
queious,  ferme  sous  sa  tlmidil^  premiere,  lent,  res- 
trictif,  ing^nieux,  continue,  en  la  resserrant,  Tau- 
torite  dirigeante  que  M.  Singlin  avait  regue  deM.de 
Saint-Cyran  et  comme  gard6e  en  depdt  pour  la  lui 
conferer  entiere  :  il  est  le  directeur  port-royaliste  au 
complet  et  perfectionne,  moins  le  genie  encore  uae 
fois,  qui  marquait  au  front  et  qui  maintient  hors 
ligne  le  premier  maltre. 

Si ,  malgre  les  deviations  lat^rales  et  accessoires^ 
que  j'ai  d'avance  signalees,  Port-Royal  a  conserve 
pourtant  son  unit^  jusqu'au  bout,  c'est  a  M.  deSaci 
qu'on  le  doit,  c'est  en  lui  qu'on  la  trouve.  Sa  vie  est 
la  ligne  droite  de  Port-Royal. 

M.  de  Saci ,  frere  cadet  de  MM.  Le  Maltre  et  de  Se« 
ricourt ,  ne  s'appelait  de  la  sorte  que  par  une  fa$on 
d'anagramme  de  son  nom  de  baptdme  Isaac  ( Isaac- 
Louis  Le  Mattre)  (1).  M  le  29  mars  i613 ,  elev^  dans 
la  paroisse  de  Saint-Mery  oa  logeait  sa  famille,  il  fit 
paraitre  des  Tenfance  unepi^t^  exemplaire,  qui  Mi- 
liait  le  cure  M.  Hillerin,  etquerien  jamais  ned^entit, 
II  suivit  pendant  quelque  temps  ses  Etudes  au  Collie 
de  Beauvais  avec  M.  Arnauld  son  pHii  anele ,  et  qui 
n'avaitqu'un  an  plus  que  lui.J[l  fit  sa  philosopbie 
avec  soin,  comme  toutes  cboses,  mais  sans  y  pren- 
dre le  m6me  goAt  qu'aux  belles-lettres ,  un  pen  le 
contraire  en  cela  d*ArnauId.  La  morale,  une  certaine 

(i)  De  1108  Joan,  rillnstre  et  T^Q^rableM.  SMfCitre  de  Spcy  ne  porUit 
ce  dernier  nom  ^galement  qae  par  transformation  de  celai  i*IuuK^ 


-    LIVRE    DEUXIEME.  313 

fleur  de  belles-lettres,  les  langues,  et  la  foi  dominant 
le  tout,  voili  dej4  en  abr6g6  M.  deSaci.  t  Son  esprit, 
raconte  Da  Fosse,  paroissoit  d^s  lors  ce  qu'il  fut  de- 
puis,  c*est-a-di re  plein.de  feu  et  de  lumiSre,  etd'un 
certain  agrement  et  enjouement ,  dont  il  voulut  bien 
se  d^pouiiler  par  la  suite  quand  il  regut  les  Ordres 
sacres,  mais  qu'il  lui  ^toit  facile  de  reprendre  dans 
les  occasions,  s'il  le  jugeoit  4  propos.  Je  voudrois 
avoir  quelques  pieces  de  ce  genre  que  j'ai  vues  :  il 
ne  se  pouToit  rien  ajouter  k  la  gentillesse  et  au  tour 
d'esprit  qui  s'y  remarquoient,  et  i  la  beaute,  tant 
de  la  prose  que  des  vers,  moiti^  picards  et  moitie 
frauQois,  qu'il  entremSloit  agr^ablement  Tun  k  Tau- 
tre,  et  qui  composoient  un  tout  que  Ton  pouvoit 
consid^rer  comine  quelque  chose  d'acheve  en  son 
esp^e.  »  Les  Ames  innocentes  et  sobres  ne  sont  guere 
difficiles  en  fait  de  plaisanterie  honnSte;  elles  s'e- 
gaient  de  peu ,  d^  qu'elles  osent.  Nous  verrons  k 
quoi  nous  en  tenir  sur  cette  gentiUesse  de  badinage. 
On  a  des  vers  de  M.  de  Saci  en£mt ;  on  en  a,  par  Fon- 
taine, qu'il  6crivit  k  sa  m^re,  au  nom  de  ses  freres 
et  au  sien,  pour  la  remercier  du  cadeau  qu'elle  leur 
avail  fail  k  chacun  d'une  bourse  doree  de  couleur  dif- 
f^rente: «  Nous  y  voyons  dans  un  petit  espace,  ecrit- 
il,  le  plus  illustre  prisonnier  du  monde ,  et  vos  mains 
y  ont  enchain^  celui  qui  dispose  de  la  liberie  d^  tons 
les  hommes , 

€e  svperbe  mihii  k  qal  UdI  de  moitels 
G^nsaerent  Unl  de  tobqx  ,  ^lifent  tant  d'autels » 
Fils  do  soleil  dea  eleax ,  et  aoleil  de  la  terre , 
Qui  prodnit  dans  le  monde  et  la  paix  et  la  gaerre... 

(Suit  uae  description  detaillee  des  quatre  bourses , 


314  PORT-ROYAL. 

prose  et  vers)...  EnBn,  j'admirerai  toujoUrs  ces bour- 
ses comme  des  merveilles ,  et  je  les  dimerai  comrhe  m$ 
petites  sosurSf  puisqu^en  quelque  sorte  elles  sontvos  files... » 
Pur  style  de  pr6cieuses,  on  le  voit!  M.  de  Saci,  en 
se  laissant  faire,  edt  et6  bien  ais6ment  un  bel-esprit, 
et  tree  vite  surann6,  jamais  un  poete.  U  avait  de  la 
faeilit6  &  ce  jeu  de  rimer ;  mais  Tart,  le  goiit,  le  talent 
en  un  mot,  et  lui,  ne  s'y  son t  jamais  rencontres. 
Dans  les  vers  de  Racine  enfant,  on  devine  d^ja,  eb 
quelques  accents,  Tauteur  futur  d'Esifeer/  dans  ceux 
de  M.  de  Saci ,  on  entrevoit  \  malgr6  tout ,  le  rimeur 
prochain  des  Racines  gretques.  Gependant  sa  mere, 
tr^s  agr^ablement  surprise  du  remerciement  versifi^, 
Tengagea  k  exercer  sa  po6sie  sur  les  hymnes  de  I'E- 
glise;  il  les  traduisit  presque  toutes,  et  elles  sont  en- 
trees dans  les Heuresdiiesde Port-Royal {i).  Quand, 
plustard,  Racine,  jeune,  s'essaya  6galemenl  i  tra- 
Quire  les  hymnes  du  Br^viaire ,  il  est  dit ,  d'apr^s  le 
lemoignage  de  Boileaii ,  que  M.  de  Saci  s'en  montra 
un  pen  jaloux,  et  qu'il  le  detourna  de  la  poesie,  comme 
n'etant  pas  son  talent.  Sans  qu'il  soit  bei^oin,  je  le  t)ense, 
de  faire  intervenir  aucune  jalousie,  on  cOn^oit,  k  la 
lecture  des  vers  de  M.  de  Saci,  qu'il  n'ait  pas  appr6cf6 
ceiix  que  Racine  commen^ant  pouvait  d^}k  hire. 

Des  avaht  la  retraite  de  MM.  Le  MMtre  ^t  de  JS^rt- 
court,  le  jeune  Saci  avait  ^tS  placS  par  sa  mere  sous 

(1)  L'Offiet  de  CEgiUe  §t  de  ia  Visrge  en  latin  ei en  flranQois,.aYec  les 
Hymnes  en  vers  fimngois  (1650).  Le  P^re  Labbe  (BibHotkeoa  anil-jmue- 
niana,  p.  55)  reprocbe  finrtout.  qa'on  ait  sopprimi^  dans  la  Iradaction  en 
vers  les  endroits  oi^  il  y  «  :  Chriite  Redemptor  oxn lUM ;  on  a  r^onda  qae 
c*aait  par  difficaU6  de  rime  et  de  mesnre  qa'on  avait  dd  snpprimer  Vox- 
Hxlrii  en  irois  endh>lt8»  main  4n*il  y  en  afait  dnq  cntM  oA«  Fatait  ith 
bien  fait  ressortir. 


LIVRE    DEUXliiME.  315 

la  direction  de  M.  de  Saint-Cyran  (1).  II  mi  grande 
repugnance  apres  son  cours  de  philosophie  h  Windier  ' 
en  Sorbonne;  sa  familie  s'y  opiniatrait.  M.  de  Saint- 
Gyran ,  dont  la  grande  regie  etait  de  suivre  le$  traces 
de  Dieu  dans  ks  Ames ,  se  rangea  k  la  modestie  du 
jeune  homme  qui  redoutait  ce  titre,  cet  tolat  de 
doeteur,  et  surtout  le  minist^re  de  fr^^re  que  le  doo- 
torat  entratnait :  autant  de  traits  encore  de  difference 
av^c  Arnauld. 

M.  de  Saci  se  trouvait^  ainsi  que  ses  frSres^,  k  Port- 
Roy  al-des- Champs  iors  de  la  premiere  dispersion 
de  1638;  il  tomba  malade  en  revenant  k  Paris.  Sa 
complexion  etait  tres  delicate.  Gu6ri,  il  travailla  avec 
M.  de  Barcos  dans  la  maison  de  M.  de  Saint-Gjran 
filers  prisonnier.  Plus  tard  M.  de  Barcos  lui  procpra 
M.  Guillebert  pour  tui  enseigner  les  questions  de  1'^- 
coleen  ledispensant  de  la  Sorbonne.  Quand  M.  Ar- 
Dauld  fut  cache  par  suite  du  livre  de  la  Friguenie 
Communion,  on  lui  donna  M.  de  Saci  pour  compagnon 
et  aide  dans  sa  retraite.  On  \oit  done  tres  bien  coul- 
ment  en  M.  de  Saci  se  combinent  Tesprit  direct  de 
Saint-Cyran par  M.  de  Barcos,  par  M.  Singling  et  en 
mSme  temps  T  esprit  d'Arnauld  par  le  sang  et  par 
cette  collaboration  intime.  On  a  dSs  I'abord  une  preuve 
de  sa  maturity  morale  dans  une  lettre  k  Bi.  Le  Mattre, 
a  qui  il  envpyait  quelques  cabiers  d' Arnauld : «  Pre- 
nez  garde,  mon  tr^s  cher  frere,  &  tous  ces  termes 
un  peu  durs.  II  dit  par  Qxemple  en  un  ei^droit :  iV«i(- 
ce  pas  un  dbus  intalirable.^.'i  Pourquoi  ne  met-on 
pas  {|lut6t  diphralde^  jMiisqtie  hous  pourrions  y  Atre 
eAvetoppes  conofife  les  anlres?.*^  II  filut  ansti  ccmsi- 

(1)  Voir  aa  tome  I,  p.  410,  Ut*  II  >  ch«  3. 


1 


316  PORT-ROYifL. 

dcrer  que  mon  onde  a  paru  un  peu  cbaud  lorsqu*il 
etoit  surles  bancs.  Quelques-uns  Tont  regards  comme 
vn  esprit  de  feu ,  et  out  craint  qu'il  ne  fAt  un  peu 
aigre,  quoiqu*il  ne  le  soil  nuliement,  et  quMl  soit 
Thommedu  monde  qui  ait  le  moins  de  fiel.  Mais  il  faut 
dter  tout  pr6texte,  et  combattre  aussi  bien  les  imagi- 
nations des  hommes  que  leurs  erreurs.  »  Ainsi  la  na- 
ture prudehte  de  M.  de  Saci  n'etait  pas  sans  quelque 
m^fiahce  de  la  nature  pugnace  d'Arnauld,  et  il  Tau- 
rait  voulu  temp^rer.  Mais  il  faut  remarquer  que  cela 
tombe  icisur  la  diction,  et  qu*eng6n6ral  cette  justesse 
de  critique,  k  regard  d^Arnauld  et  des  autres,  ne 
porta  gu^re  jamais  que  sur  des  details ,  non  sur  Ten- 
semble  de  la  conduite  et  sur  Tesprit  general  du  r6Ie. 
Lui-m6me,  M.  de  Saci,  contribua  un  instant au  m^me 
r61e  d'aigreur,  sans  le  savoir,  par  ses  plaisanteries 
soidisant  poetiques,  ses  Enlum%nure$  de  V Almanack 
des  Jisuitesy  si  oppos6es  k  Tesprit  de  v^rit6.  M.  de 
S$ici  ne  vit  jamais  les  chosesdevant  lui  qu*en  longueur, 
pour  ainsi  dire ,  sur  une  ligne  tres  ^troite  et  mince , 
et  dans  un  horizon  assez  restreint ;  il  se  rachetait  eu 
^16vation  sur  Tautre  ligne  profonde  et  haute ,  selon 
laquelle  il  rapportiait  tout  au  ciel.  Mais  M.  de  Barcos, 
bien  moins  net  et  certainement  moins  ing6nieux ,  ju* 
geait  peut-6tre  mieux  de  Tensemble. 

Dans  le  m6me  temps  qu'il  aurait  voulu  qu'on  tem- 
per&t  quelques  expressions  outr6esd*ArnauId,  lejeune 
Saci  engageait  M.  Le  Maltre  k  6tre  moins  scrupuleux 
en  ses  traductions  pour  certains  mots  de  mediocre  616- 
gance,  mais  fideles  et  suffisants.  On  pressent  la  encore 
Thomme  pour  lequel  le  bel  art  moderne  ne  fut  jamais 
rien,  el  qui  6tait  d6  comme  l^gdrement  8urann6 : 


LivRfi  t>£bJiti:iiE.  3i7 

chose  remarquable  en  ce  qu'on  le  yoii  d*ailleurs  tr^ 
lettr^,  et,  je  le  r^p^te,  ingenieux,  industrieux.  La 
pens^  rM6chie  et  repli6e  rattirait  uniquement :  c  n 
m'a  ti6aioign6  sou  vent,  ^crit  Fontaine,  qu'il  admi- 
roit  comment  des  personnes  d'esprit  pouvoient  pr^* 
fi^rer  les  PSres  grecs  aux  P^res'  latins.  <  Je  sais, 
«  disoit-il ,  qu'ils  le  font  parce  qu'il  parott  plus  d'6lo- 
«  quence  dans  les  P^res  grecs  que  dans  les  latins; 
c  mais  on  oublie  que  la  veritable  Eloquence  est  dans; 
«  les  choses  et  non  dans  les  expressions.  On  estime 
<  bien  plus  un  peintre  qui  a  du  dessin  que  eel ui  qui 
«  n'a  que  le  maniement  du  pinceau.  »  Ainsi  pas  une- 
couleur  chez  M.  de  Saci,  pas  une  flamme;  un  flegme 
ext^rieur,  une  pftleur  monotone,  un  ton  uniCorme,' 
puis  aussi  uq  dessin  net ,  fin ,  menu ,  continu ,  ua 
dessin  au  premier  abord  sans  grflce,  inefia^ablement' 
grav6  dans  sa  ligne  terne.  Je  voudrais  faire  passer 
dans  les  autres  Timpression  de  ce  genre  de  beaute  tel 
que  je  le  con^ois,  el  qui,  en  fait  d' eclat  et  de  brillant,. 
n'en  a  pas  mSme  Tombre;  mais  beaute  morale,  beautd 
piense,  int6rieure  ou  plut6t  rentr^e,  toute  constante 
et  patiente ,  comme  obstin^e  en  une  seule  penste  et 
d^  ici*bas  immuable.  Fontaine  m'y  va  aider;  il  nous 
a  point  admirablement  son  cher  maltre  endelongues 
pages  d*ou  je  n*ai  k  tirer  que  les  traits  qui  concluent : 

«  Ce  que  H •  de  Saci  chercha  le  plus  dans  la  lectare  de  saint  Aa- 
gosUOf  €9  fut  d€  eoMtvoir  iiM  grand*  idie  de  DUu.  II  en  faisoit  des  re- 
cneUs  il  ce  sqjel ;  et  dans  le  eours  de  sa  vie  ]*al  yu  avec  qael  soin  il  fSai- 
solt  de  tons  les  endroUs  de  TEcriture  comme  on  tissu  qai  repr^sentoit  ce 
grand  objet ,  dont  on  pent  dire  qnMI  ^toit  tout  occupy  et  toot  p^n^trg ; 
et  cenx  qai ,  it  a^  mort ,  ont  dit  de  lai  qae  Tesprit  de  la  crainte  du 
Seigneur  Tayoit  rempli ,  ont  fait  son  y6rltai)!e  portrait  (1). » 

(1 )  M^eires  (173S) ,  tome  I ,  p.  339. 


318  PORT-ROtAL. 

Ces  pai^e?  j  dans  Jeor  premiere  f  f  Bre8?ioi|  ^  |§|n, 
blent  assez  communes,  souvent  apphqudes,  et  n'avoir 
rlen  de  bien  particulier  i  notre  personilage.  Pous- 
sons !  elles  yont ,  en  se  r6iierant ,  se  {)r6ciser ;  a  force 
de  ies  serrer  et  dV  repasser  le  trait,  efles  voht 
prendre  feu  et  faire  eclair. 

«  On  ne  peat ,  eontinne  Fontaine ,  fe  repr^senter  Jnsqu^oi  cela  allolt , 
et»  s*M  eft  bean  4e  voir  on  jeane  hoginie  ayoir  tant  de  circoiMpectioi^  k 
chacnne  de  ses  actions ,  i\  Ve&t  encore  plas  d'eu  approfondir  la  caase ,  et 
de  Yoir  an  ccear  si  p6n6tir6  de  la  crainte  chaste  de  Diea  et  da  respect  de 
sa  grandear  inffinie;  qa*n  6toit  comme  dans  an  eontinuel  trembleincfnt 
en  sa  presence.  Ge  qui  Ini  donnoit  cette  gravity  <iae  Ton  adralroit ,  c'ii 
qn'il  se  disoit  sans  cesse  ceite  parole  de  Job  :  Semper  enim  quasi* tummtet 
gupir  me  ftuetut  timuiDtum,  et  pondus  ejus  ferre  non  potul  (1),  et  je  ne 
ci'ois  pas  qa'll  y  ait.ea  an  de  eeai  qoi  Font  conna  qai  ne  fait  odV^  d»  sA 
boache.  II  ne  U  disoit  pas  seulement ,  mais  il  la  sentoit ,  et  il  la  jse^to^ 
comme  le  saint  homme  Job,  non  par  un  sentiment  passager,  mais  par 
an  sentiment  ducoearqui  6toit  tonjoars  le  mSme.  II  s'^toU  accoatUihd  ji^ 
peger  aiasi  tfootes  Ies  paroles  des  hommes  de  Dien.  Qaand  nons  pafioils  V 
nos  paroles  passent,  et  bien  soavent  nos  bons  moavements  en  m$tne 
temps ;  mais  il  regardoit  ies  paroles  des  Saints  dans  TEcritare  comme 
celleB  des'Anges.  Or,  comme  il  boos  le  disoit  spuvent,  qaand  Ies  Atog^r 
sont  une  lojs  entr^  dans  an  saitlment,  lis  y  sont  pendant  toate  I'^tiv- 
nit^.  Saint  Michel ,  par  exemple ,  ajoutoit-il ,  a  dit  nne  fois :  «  Quis  ut 
Deasf  qai  est  semblable  k  Diea?  d  II  le  dira  6ternellement.'»' 

Geci  ne  devient-il  pas  sublime  k  sa  mani^re ,  quoi- 
qu'un  tel  mot  sein|)le  jurer  avec  le  caractere  doux, 
huml^e  et  discret  de  M.  de  Saci,  avec  tout  son  Atre? 
Efrpourtant  uq  certain  sublime  qui  lui  est  propre, 
et  du  plus  vrai ,  on  \ient  de  le  sentir  et  d'y  toucher, 
il  Fa. 

Tel  est  Thomme  que  M.  Singlin,  lorsqu'il   vit 

(1)  «  Car  toujoars,  comme  an  Oc^n  roulant  sesflots  sar  ma  UUti*9i 
craint  le  Sei^neor,  et  je  n*ai  pa  porter  son  poids» »  (Job ,  XXXI ,  $!i*} 
Kbas  flgarons-nous  bien  M.  de  Saci  qui,  toute  sa  Yie>  chemine  droit  ^ 
$fini,  mains  jointes ,  sons  cet  Oc^n  de  Diea? 


*     LIYRE   DEUXl£XK.  319 

M.  Maqguelen  mort ,  contraignit  k  franchir  les  der7 
niers  degr6$  de  Tautel ,  pour  avoir  enfin  sur  qui  se 
d^charger :  Ilium  oportet  crescere^  me  autem  minmy  il 
faut  que  celui-ci  grandisse  et  que  je  m'efface,  disait- 
il,  en  le  montrant  (1);  et  il  n'eut  point  de  cesse 
qu'ilne  TeAt  institu6.  M.  de  Saci  resistait  encore; 
il  en  appela  en  dernier  ressort  &  M.  de  Barcos,  k  ce 
d^positaire  le  plus  direct  des  premieres  et  hautes  lu-- 
mieres.  M.  de  Barcos,  si  scrupuleux  et  si  exact,  n'eut 
aucun  doute  cette  fois,  et  d^clara  qu^il  voyait  en 
M.  de  Saci  le  caract^re  du  pr^tre  manifestement  im- 
prini6.  fi'humble  clerc  n*eut  plus  de  r^ponse  et  re^ut 
la  consecration  avec  une  joie  grave  et  tremblante.  |1 
dit  sa  premiere  messe  k  Port-Royal-des-Champs  le 
jour  de  la  Conversion  de  saint  Paul,  25  Janvier  4650 : 
ce  fut  un  ev6nement  que  nos  chronologies  mettent 
en  premiere  ligne  pour T importance.  II  avait  trente- 
sept  ans,  Il  en  doit  vivre  encore  trente-quatre,  et  sa 
parole  dirigera  jusqu'au  bout.' 

J'ai  deji  raconte  comment,  parmi  les  solitaires^ 
M.  Le  Mattre  surtout  hesitait  d'abord  k  entrer  sous 
la  direction  de  M.  de  Saci  son  cadet,  et  si  diiferent 
de  lui  par  le  flegme  apparent  de  sa  natii^re ,  puis 
comment  Tob^issance  chretienne  finit  par  triompher 
d'une  maniere  si  touchante  (2).  Le  bon  Fontaine  nous 
confesse  lui-m6me  qu'il  avait,  pour  son  compte, pri6 
M.  Singlin  de  le  laisser  sous  M.  Arnauld,  dont  la 
bont6  et  Touverture  de  coeur  I'accommodaient  fort. 

(1)  Saint  Jean ,  Eyang.,  chap.  Ill ,  30.  — Belle  parole  des  pr^carsearg, 
«l  que  Irien  pea  prononcent  sur  cenrqui  les  sorpasteroiit  I  Jean-Bapflite 
la  prof^ra  le  premier  sar  J^ras. 

(2)  An  lome  I,  p.  404 ,  liv.  II ,  ch.  35. 


^26  PORT-kOYAl. 

Ces  petites  resistances  tomberent  d^un  mot.  A  partir 
de  ce  moment,  M.  de  Saci  devint  TSme  et  la  regie 
vivante  de  Tint^rieur.  Deux  rudes  et  tendres  ^preuves 
rinitierent.  11  assista  M.  de  Sericourt  son  frere,  qui 
mourut  avant  la  fln  de  Tann^e ;  il  disposa  particu- 
lierement  sa  sainte  mere  qui  suivit  de  prte  ce  fits 
cheri :  «  EUe  a  eu  la  consol&tion  ,  dit  le  M6crologe , 
d'etre  assistee  k  sa  mort  par  M.  de  Saci  son  fils ,  qui 
^toit  pr6tre  depuis  un  an ,  mais  qui  n^avoit  point  en- 
core confess^  (4).  Elle  Toulut  qo'il  commen^&t  par 
elle  k  exercer  cette  fonction  du  sacre  minist(&re ,  et 
qu'il  devint  ainsi,  comme  elle  le  disoit  elle-m6me, 
le  fere  de  son  &me.  »  —  <  Mon  fils ,  lui  disait-elle 
encore,  aidez  votre  mere  k  bien  mourir,  et  k  Ja  mettre 
dans  le  Giel ,  elle  qui  ne  vous  a  mis  que  dans  cette 
miserable  \iel  »  II  eut  assez  d'eropire  sur  lui  et  de 
haut  respect  de  sa  fonction  sacr^e,  pour  conserver 
€n  ces  ceremonies  su primes  la  liberty  de  Fesprit, 
des  yeux  et  de  la  voix,  quand  tout  le  monde  autour 
«de  lui  n'avait  plus  ni  parole  ni  chant ,  et  ne  priait 
<]ue  par  des  larmes., 

Ainsi  fit-il,  sept  ans  apr^ ,  k  la  mort  de  son  frere, 
M.  Le  Maltre  :  ses  larmes,  contenues  durant  tons  les 
saints  devoirs ,  attendirent  qu'il  se  fAt  renferm^  en 
sa  chambre  pour  d^border. 

Dans  la  direction  des  solitaires,  et  en  general  dans 
la  conduite  des  dmes,  le  grand  recours  deM.de 
Saci ,  le  remMe  auquel  il  renvoyait  surtout  et  tou- 
jours ,  6tait  la  lecture  et  la  meditation  de  rEcriture* 
Sainle.  G'est  k  quoi,  dit  Fontaine,  il  exhortait  per« 

<1)  II T  a  ici ,  ie  le  soupcoime ,  quelque  l^g^re  ineiactUade ,  mais  Je 
ii*ai  pas  le  courage  de  la  discuter. 


LiVRE  bErxii:ME«  321 

petuellement  ces  Messieurs :  «  Une  goutte  d^em,  nous 
disoit-il,  qui  ne  suffit  pas  a  un  bomme,  suf&t  k  un  oi- 
seau.  Les  eaux  sacrees  ont  cela  de  particulier  qu'elles 
se  proportionnent  et  s'accomiuodent  a  un  chacun. 
Un  agneau  y  marche,  et  elles  sont  en  m6me  temps 
assez  profondes  pour  qu'un  ^16phant  y  puisse  nager.  » 
S'il  a  traduit  plus  tard  I'Eeriture,  c'est  en  vertu  de  ce 
principe  d'efiicacite  continuelle  qu'il  s'y  porta  :  sur 
ce  point  de  la  lecture  de  la  Bible ,  M.  de  Saci  est 
aussi  absolu  que  ceux  qui  croient  directement  k  la 
Bible  seule  sans  autre  tradition  n^cessaire.  <  II  faut, 
dit  d'apres  lui  Fontaine ,  regarder  TEcriture  comme 
la  foi  regarde  les  mysteres ,  et  n'y  point  m6Ier  son 
esprit  naturel  ni  le  d^sir  de  savoir.  II  ne  faut  point 
sauter  les  mots  y  mais  les  bien  peser ;  t&cher  de  con- 
cilier  les  passages  qui  paroissent  se  contredire,  et 
recevoir  humblement  ce  que  Dieu  donne  sans  \ou- 
loir  rien  davantage.  »  —  «  Un  saint  ^vfique  de  ces 
derniers  temps  (Jansenius)  repetoit  souvent  qu'il  iroit 
jusqu'au  bout  du  monde  avec  saint  Augustin ,  et  moi^ 
disoit  M.  de  Saci,  j'irois  avec  ma  Bible.  » 

J'ai  exprim6  Vidie  que  M.  de  Saci  n'avait  pas  eu 
de  Yue  d'ensemble  sur  Port-Royal  et  qu'il  n'avait  pas 
d^brouille  souverainement ,  comme  Taurait  pu  faire 
M.  de  Saint-Cyran  s'il  eAt  v(icu,  cet  inextricable 
r^seau  de  discussions  et  de  querelles  qu'on  etendait 
autour  d'eux  ^  et  qn'k  Tenvi  plusieurs  d'entre  eux 
redoublerent.  Mais  il  faut  ajouter  que,  s'il  n'a  pas 
4)^brouill6  Vensemble  et  s'en  est  peu  rendu  compte, 
il  n'a  jamais  contribu6  du  moins  k  Fobscurcir,  et 
qu*au  contraire ,  en  chaque  detail  qui  se  pr^sentait , 
il  a  travaille  k  simplifier  Tobstaole,  k,  d^liQr  le  noaud 


S2i  PORT-ROYAL. 

hn  todte  cfadritei,  avec  justesse  et  finesse  rare : «  Tou$ 
ceiix  qui  ont  eu  le  bonlieur  de  ie  connoitre,  dit  Fon- 
taine ,  avoueront  qu'il  n*y  a  gu^re  eu  d'homme  qui 
edl  plus  de  grdce,  ni  qui  ait  imagine  des  manieres 
plus  adrdites  et  plus  ing^nieuses  pour  remettre  les 
esprits  et  pour  r^tablir  la  paix  ;  dans  les  contestations 
qui  auroient  pu  Talt^rer.  »  Et  il  nous  en  cite  un  mi- 
Butieux  exemple,  mais  qui  a  son  prix.  Nos  solitaires 
avaient  leurs  petites  passions ,  mSme  au  sein  de  h 
|)6nitence ;  par  moments ,  ils  devenaient  tons  guer* 
riers,  comme  on  Ta  vu  sous  la  Fronde,  et  ils  pre- 
naient  gott  au  mousquet^  A  d*autres  moments ,  ils 
se  portaient  trop  ardemment  k  la  ma^onnerie  et  aut 
ouvrages  des  mains  pour  Tagrandissement  du  nK>nd8^ 
t^re.  D'autres  fois,  c'6tait  le  travail  des  champs  qui 
avait  la  vogue  parmi  eux ,  et  trop  de  v(^ue  pour  des 
gens  mortifies.  Alors  ils  avaient  leurs  petits  proc^  ^ 
au  moins  commen^nts :  le  fumier  ^tait  rare ;  Tun  et 
voulait  pour  ses  bl^s ,  I'autre  pour  sa  vigne;  qui  pour 
ses  plants  d'arbres ,  qui  pour  ses  bandes  de  legumes. 
On  allait  pkider  devant  M.  de  Saci.  Lui,  pendant  ce 
temps-l4 ,  ^tait  k  rimer  les  Racines  greequesj  dont 
Lancetot  avait  soigneusement  rassembl^  et  dispose 
tous  les  mots;  quant  k  la  derniere  main ,  k  la  rimail- 
lerie  mn<6monique,  9'avait  ete  oeuvre  Aepoite  qu'dn 
avait  r^servee  au  maltre*  Eh  bteni  M.  de  Saci,  k  la 
Buite  du  mot  grec  qui  signifie  fumier  ou  engrai$  ajoutait 
ce  que  nous  avons  pris  pour  une  eheville,  et  qui  ^tatt 
ut^e  douce  pointe,  un  trait  charitablement  malicieux^ 

titUoLy  Aimler  *iux  champs  a  vogue. 

Or  eette  dlouce  pdme,  qui  ^tait  toute  sa  sedtenee 


d'arytre^  suffisait  pour  fnire  rehtrer  lies  hombles  m^ 
litaireiS'eii  eux-m6mes ;  ^t  c'est  ee  que  Foatai&e  ap- 
peMe  U  grtbte  <^faez  M.  de  Sad^ 

Je  suis  tiaturelleinent  conduit  par  cet  61oge  k  par- 
ler  todtefois  avec  s^verit^  de  ee  que  je  troupe  la  seule 
Saiusse  d^ttiarche  de  M.  de  Saci ,  d'un  ^rit  de  sa  &Qoai 
des  plus  contrakres  4  Pesprit  de  Saint-tiyran,  et  qiie 
je  voudrais  retrancher :  le$  Etduminur^  de  V Almanack 
des /(fm<0s  (Janvier  1654).  Les  jesuites,  dontlegoilt  fut 
longtemps  detestable  et  t6ut*4*fait  de  cottage ,  avaient 
public  en  decembre  1653,  Un  Almanach  qu'ils  intitu- 
iereiit  :1a  XMrotito  A  la  Confimon  de$Jaminiae$.  C'^tak 
u»e  manierede  celebrer  et  de  figurer  leur  r^ent  triom- 
plie  i  Rome  od  avait  paru  enfin  la  bulle  d'Innooent  X. 
Ob  voyait  en  t^te  de  rAlmanach  une  estampe  all6go- 
rique  :  k  Pape,  assis  sous  la  Colombo  du  Saint-Esprk 
entre  la  ReKgion  qui  perte  la  croix ,  et  la  Puissance 
de  I'Eglise  qui  porte  ie  casque ,  lan^ait  sentence  con- 
tre  le  Jans6i!ilsfne.  Jans^nius,  en  habit  d'ev^ue,  tout 
effar^  et  deployant  des  ailes  de  diable ,  s'enfuyait,  son 
livre  en  maiin ,  vers  Calvifi  en  pei^onne,  qui  d^j4, 
dans  son  coin,  accuettlait^  bras  ouverts  une  dame  ou 
religieuse  jans^niste  en  lunettes.  Je  fais  gr&ce  des 
autres  details  de  cette  ignoble  fac^tie.  M.  de  Saci 
jugea  k  propos  d'y  repcmdre.  Les  j^suites  ayant  r^- 
pandu  seize  mille  exemptaires,  dit-on ,  de  Toutrageux 
Almdnacb ,  on  avait  quelque  raison  peut-^re  k  Port- 
Royal  d'^  redouter  I'effet  qui  parlait  aux  yeux  (4). 

(1)  £.*  Almanaeh  f  at  mis  envente  chezGanite«y  marchand  de  taillas- 
doQcea*  rue  Saint- Jacques ,  pr^  Saint-S^Term  :  il  attira  tout  aussiUU  la 
foule.  On  en  porta  plainte  de  divers  cOt^s,  soit  k  M.  Mol^y  garde  4ds 
seeaax^  soitatt  Lieutenant  cinl  et  au  Procareur  du  Eoi ;  mais »  mojen- 
nant  quelques  l^^es  suppresslofiSf  TestaiiH^  subsista*  Aijisl  on  At 


324  PORT-ROYAU 

Comme  il  y  avail  plusieurs  quatrains  explicatifs  de 
Testampe,  N.  de  Saci  fit  aussi  des  vers  pour  riposte: 
je  n'en  citerai  que  quatre  en  6chantillon,  qui  ont  paru 
piquants  aux  intiress^*  Les  j^uites  avaient  figure 
dans  Testampe  I'Ignorance  qu'ils  attribuaient  k  leurs 
adversaires  sous  la  figure  d'un  idiot  qui  a  des  oreilles 
d'ftne;  k  quoi  M.  de  Saci  repliquait ; 

Qni  ne  salt  qa'en  lean  doctes  tellies, 
lU  Tous  tirent  tint  les  oreilles » 
Qa'4  Toas  peindre,  Toas  en  turiez 
Bepuls  la  tftte  Jnsqa'aiix  pleds? 

Ce  sont  les  meilleurs  vers  du  chef-<l'oBuvre  (1).  Je 
rougis  pour  nos  respectables  amis  de  Terreur  de  cette 
r^ponse ,  et  de  tant  d'autres  sur  le  m6me  ton  qui  ien 
furent  la  suite ,  depuis  les  Chamillarde$  et  VOnguent 
pour  la  BrUlure,  jusqu*au  PM'Io^anus  et  aux  Sarcellades 
dans  le  dix-huitieme  si^cle  :  litt^rature  indigne  et 
burlesque  qui  se  con^oit  en  effet  de  Barbier  d' Aucour 
k  Gr^court ;  mais  le  malheur,  le  tort  de  M.  de  Saci 
est  d' avoir  commence. 

Tout  le  monde  des  Tabord  ( j^suites  k  part)  n'en 
fut  pas  charm^.  Dans  la  Atfponse  d' Arnauld  d  la  Lettre 
d^une  Personne  de  Condition,  on  voit  que  cette  lourde 
et  crasse  maniere  de  plaisanterie  avait  cheque  quel- 
ques  amis  6claires  de  Port-Royal  et  gens  du  monde. 
Arnauld  done,  k  grand  renfort  de  logique  et  de  cita- 
tions des  Peres,  entreprendded^montrerla  l^gitimite 
et  Texcellence  catholique  des  Enluminures.  II  com- 

disparattre  snr  les  exemplaires  exposes  les  ailes  de  diable  qn'on  ayaft 
donnas  k  Jans^nias ;  et  encore  ces  exemplaires  &  oUm  d§  diabU,  d^ 
lendas  i  Paris ,  allirent-ils  inonder  la  province. 

(1)  II  eut  ponrtant  deax  Editions  eons^cotlyes ,  la  premiire  da  iS  Jan* 
vieri  et  la  seeonde  fort  augment^e  da  S  (oa  IS)  ranleri 


LIVRS  DEUXl£HE.  825 

mence  par  6tablir  que  les  Pdres  ont  feit  la  guerre 
a vec  un  esprit  de  jmix ;  il  veut  en  venir  au  mtWicor- 
diter  inride  de  saint  Augustin  (i).  La  personne  de 
condition  objectait  quele  rireest  peu  chr^tien ,  qu'on 
a  remarqu^  du  Christ  qu'ii  est  bien  icrit  qu'ii  a 
pleure,  mais  non  qu'ii  a  ri.  Et  en  effet  on  ne  se  Ifigure 
jamais  les  Anges  riant  de  Teclat  du  rire.  Ce  rire  hu* 
main,  qui  est  Toppos^  du  sourire,  ne  Test  pas  moins 
de  cette  autre  joie  d*innocence  oii  nous  avons  vu  s'^- 
gayer  le  jeune  Lancelot,  sainte  joie  lig^re  qui  est 
comme  le  superflu  et  la  blanche  6cume  de  I'&me.  Le 
rire  vulgaire ,  dont  il  est  ici  question ,  vient  du  Sl^sac- 
cord,  du  d^sordre  senti  sous  un  certain  angle  imprevu 
et  par  un  revers  qui  se  d^masque  subitement  :  on 
eclate.  Dans  f  harmonic,  on  chante,  on  sourit,  le 
\isage  rayonne,  il  y  a  des  pleurs  d'amour.  Si  ani{n6 
qu'on  t^che  de  se  figurer  un  ciel  chr6tien ,  on  n'y 
con^oit  pas  le  rire.  II  le  faut  laisser  aux  Dieux  d'Ho- 
m6re  en  leur  Olympe,  ouil  est  inextinguible  comme 
leurs  d^sordres  et  leurs  adultSres.  De  Maistre,  en 
regrettant  (dans  son  Anti-B&con)  que  Moli^re  n'ait 
pas  employ^  plus  chretiennement  son  talent,  et  en 
citant  Destouches  cOmme  plus  moral,  oublie  trop  cela ; 
c'est  etonnant  de  sa  part.  Arnauld  ne  yjk  pas  si  k 
fond.  II  ramasse  les  exemples  de  raillerie  de  r£cri- 
ture  et  des  Peres.  II  fait  un  chapitre  intitule  :  AppUr" 
cation  des  Rigles  des  Peres  a  F Almanack;  et  il  ne  s'a- 
pergoit  pas  qu'en  tout  cet  attirail  manque  pr^is6ment 
le  festicitas  dont  parle  Tertullien  :  Vanitati  proprie. 
festivitas  ceditj  il  n'y  a  rien  qui  soit  mieux  dt  k  la 

(1)  Pasctl  reprendra  plas  lestement  eei  mimes  argomentl  ^  COC 
m6m9f  exemples  4ftDS  sa  onzi^me  Prov(ficfa/#, 


vanit^  des  bommes  que  d'etre  raiU4e«  Arnauld  con- 
troversant  pour  la  plaisanterie  de  M»  de  Sad  et  la 
carrobarant,  c'est  deux  fois  trop. 

Racinea  fait  justice  de  cette  fausse  maoiere,  quand 
il  a  dit  en  sa  lettre  si  maHcieuse  k  I'auteur  des  Ima- 
ginaires  :  «  L'enjouement  de  M.  Pascal  a  plus  servi  k 
YOtre  parti  que  tout  le  s^rieux  de  M.  Arnauld ;  mais 
cet  enjouement  n'est  point  du  tout  votre  caractere, 
vous  retombez  dans  les  froides  plaisanteries  des  Enr 
Uminures;  vos  bons  mots  ne  sont  d'ordinaire  que  de 
basses  allusions.. •  Retranchez-vous  done  dans  le  s^- 
rieuxf,  remplissez  vos  lettres  de  longues  et  doctes  pe- 
riodes ,  citez  les  P^res ,  jetez-vous  souvent  sur  les  in- 
jures... »  Ainsi  piquait  le  tendre  Racine,  du  jour  od 
U  s'avisa  d'etre  ingrat. 

Les  EnltMmurn  parurent  toutefois  excellentes  k  la 
plupart  de  ces  Messieurs.  Au  dix-huiti6me  siecle, 
Tavocat  Mathieu  Marais,  parlant  de  je  ne  sais  quelle 
<)lianson  augustiniennei  oii  le  dogme  est  rime  en  vingt 
couplets,  et  d'une  preface  qu'op  y  a.miseen  langage 
patois,  ^ute  avec admiration :  «  Ces  Jans^nistes  ont 
^e  toutes  sortes  d'esprits  parmi  eux ,  et  ce  faux  paysan 
feroit  tr^  bien  une  com6die.  »  ii  des  gens  d'esprit 
comme  Marais,  mais  quiaimaient  le  gros  seX  et  ne 
le  distinguaient  pas  du  fin ,  tant  ils  avaient  le  goilt 
&fci  de  proc^ures,  sentaient  ainsi  sur  les  SarceUadeSf 
k  plus  forte  ratson  nos  solitaires.  Us  ne  devaient  pas 
^re,  je  I'ai  dit,  tr^s  diflSciles  en  matiere  plaisante, 
eomme  gens  trds  aust^res,  habituellement  k  jeun  li- 
dessus ,  et  qui  avaient  en  emx  un  grand  fonds  de  di- 
vine joie  (1). 

(1)  On  regrettera  pea  qja»  I'oinette  les  entres  oeavres  po^tlquei  de 


On  a  ya  la  seule  tache ,  la  seule  faute  appareote  (et 
encore  surtout  une  faute  de  gotit),  qui  se  ^^couyre 
chez  rhomme  le  plus  droit,  le  plus  pur,  le  plus  irr6- 
preheosible.  Successeur  de  Mi  de  Singlin,  s'ilest,  4ans 
le  d^buti  inf&rieur  k  celui-ci,  qu'il  surpasse  d'ailleurs 
en  science  et  en^alite  fixe  de  caractere,  c'est  pstr 
ce  seul  endroit  ou  Ton  ne  reconnait  plus  le  directeur. 
J'ai  Mte  de  revenir  &  ses  m^rites  ess^ntiels ,  conti- 
nuels,  et  que  je  n'ai  pas  encore  assez  marqu^. 

M.  de  Saci ,  selon  le  t^moignage  de  tpus  ceux  qui 
I'ont  connu,  ayait  retranch^  de  ses  Etudes  et  de  sa  yie 
tout  ce  qui  ne  regardait  pas  la  pi6t6 ;  il  ^tait  m6me 
bien  aise  d'ignorer  certains  points  de  la  science  de 
TEglise  que  d'autres  pouvaient  ayoir  int^rfit  h  con- 
naltre,  et  il  en  tirait  occasion ,  lui ,  de  se  taire  lors- 
qu'on  en  parlait  (1).  II  fuyait  les  mati^res  de  contro- 
yerse  et  de  critique,  les  nouvelles  des  affaires  du 
monde ,  et  prenait  pour  deyise  ces  paroles  :  Vt  non 
hqttatur  as  meum  opera  hominum.  Mais  par  le  seul  en- 
droit auquel  il  s'enracinait,  la  lecture  et  la  meditation 
de  r£criture,  il  retrouyait  ayec  surcrotttout  lereste, 
et  s'^tonnait  qu'on  fit  tant  de  cas  de  r^sultats  hu- 
mains  auxquels  lechr^tien  arrive  tout  simplementpar 

H.  de  Saci»  sa  tradaction  en  yerg  dn  pofime  de  saint  Prosper  eontre  U$ 
Jngrais,  son  po6me  en  dii  chants  et  en  stances ,  eonUnant  la  trtuRtum  4^ 
P£gUte  BUT  le  Saint'SaereiMHU  C'est  m^ritoire  an  fond ,  mais  franche- 
ment  detestable.  Tont  son  maayais  goiit  de  Jeunesse  j  a  pass6.  -*  Gao- 
sant  on  Jour  de  la  r^erye  charitable  qu*il  fallaft  mettre  dans  les  criti- 
ffoes  lUt^alres  et  de  rhnmilit^  c^ui  deyait  plot6t  porter  k  lover  :  «  TM 
tonjonrs  estim^  tout,  diftait4l9  Jnsqn'an  poSme  de  laPueelle. »  U  ayai^ 
pour  cela  rooins  .de  yiolence  k  se  faire  qn*il  ne  croyait. 

(i)  Aa  tome  I,  p.  58,  de  ses  Uttres  tpiriiu$tUs  on  lit:«J'ai  del 
liyres  pleins  de  questions  semblables  sur  i*£criture ,  que  Je  ferois  con- 
science d'ouyrir,  s*i1  n'y  ayoit  quelque  n^cessit^  qui  m'y  oblfgeit.  II  filut 
laisser  am  Docteurs  k  s'informer  de  ces  choses.  » 


328  PORT'-ROYAL. 

la  seule  $ource  sacr^e.  On  a  une  foule  de  jolies  pa- 
roles de  lui,  dans  ce  sens  de  sagesse  et  de  sobriete. 
Quand  je  dis  jolies  paroles,  qu'on  y  prenne  garde! 
ici  on  rentre  dans  la  delicatesse.  11  est  besoin  de  s'a- 
vertir  pour  goQter  cet  esprit  qui  n'a  pas  Fair  d'en  6tre 
ni  d'y  toucher.  R^gle  gen^rale :  quand  parle  M.  de 
Saci ,  il  faut  bien  faire  attention  pour  sentir  qu*il  y 
a  de  I'esprit,  de  m6me  qu'il  faut  bieii  connaitre  sa 
ISvrefine,  presque  immobile,  pour  s'apercevoir  que 
c'est  un  sourire. 

S'agissait-il  de  voyager,  de  faire  voyager  lesenfants, 
il  disait  que  voyager,  apres  tout,  c'6tait  voir  le  Diable 
habiil6  en  toutes  sortes  de  fa^ons,  k  Tallemande,  k 
I'italienne,  k  I'espagnole,  et  a  Tanglaise,  mais  que 
c'^tait  toujours  le  Diable  :  Crudelis  ubique.  Le  mora* 
liste  poete  ne  dit  pas  autre  ehqse : 

Rarement  k  courir  le  monde 
On  devient  plas  homme  de  bien, 

Il  appliquait  encore  au  monde  une  parole  d'Isaie 
renversee,  et,  au  lie.u  du  Vere  tu  es  Deus  absconditus^ 
il  mettait  Diabolus:  Le  monde,  disait- il  assez  hardi* 
ment,  est  TEucharistie  retournie;  partout  le  Demon 
cache  et  present,  et  qui  veut  qu'on  I'adore  (1). 

Au  sujet  des  nouvelles  opinions  de  Descartes  sur 
la  physique,  et  du  bruit  qui  en  retentissait  autour  de 
lui,  il  disait  qu'Aristote  ayanl  usurpe,  m6me  dans 
TEglise ,  m^me  k  c6te  de  TEcriture  sainte,  une  telle 
autorit6,  un  tel  brigandage^  il  ^tait  juste  qu'il  fdt 

(1)  M.  XroDchai>  dans  leg  Memoiret  de  Fontaine  tels  qu'il  les  ayait 
corrig^s  pour  I'impression ,  n'a  pas  osi  laisser  c^  mo.t  d^vec  toii^t  aQn  trait  \ 
Je  le  r^lal^lU  d'apr^  le  manascrit. 


LITRE   DEUXliHE.  329 

renvers^  et  d^possedi  par  un  autre  tyran ,  lequel 
peut-Stre  aurait  un  jour  le  m6me  sort;  que  M.  Des<> 
cartes  se  trouvait  k  Tegard  d*Aristote  comme  un  voleur 
qui  en  vient  tuer  un  autre  et  lui  enlever  ses  dipouUles;  il 
ajoutait  doucement :  TantnUeux!  plu$  demortSj  mains 
d'ennemis  t 

«  Diett  a  fait  ie  monde  poor  denx  ehoses » coDtionait-il ,  parlaal  k  Fon* 
« taine  :  i'une,  poor  donner  une  grande  idto  de  lai-m^me ,  Taulre,  pour 
«  peindre  les  choses  inyisibles  dans  les  yisibles.  M.  Descartes  d^truit 
a  rune  et  Tautre.  Le  soleil  est  un  bel  ouvrage,  lui  dit-oo.  Point  du  tout, 
«  r^pond-il ,  e*est  un  amas  de  rognures.  Au  lieu  de  reconnoitre  les  chosea 
« invisibles  dans  les  visibles,  dans  le  soleil,  par  exennple,  qui  est  comme  le 
«  dieu  de  la  nature,  et  de  voir,  en  tout  ce  qu*il  produit  dans  les  plantes,  Ti- 
«  mage  de  laGrAce  (1)»  il  pretend  au  contraire  rendre  raison  de  tout  par  de 
«  certains  crochets  qu'ils  se  sent  imagines.  Je  les  compare  a  des  iguorants 
«  qui  verroient  un  admirable  tableau,  et  qui,  au  lieu  d*admirer  un  tel  ou- 
«  vrage,  s'arrftteroient  k  cliaque  couleur  en  particulier  et  diroient :  Qa*esl> 
«  ce  que  ce  rouge*U?  De  qnoi  est-ii  compost?  G*est  de  telle  chose »  oa 
«  c'est  d'une  autre;  an liende  contempler  tout  le  dessein  du  tableau,  dont 
« la  beauts  charme  les  sages  qui  le  considereot.  —  Je  ne  pretends  pas, 
«  dit  M.  Descartes  >  dire  les  choses  comme  elles  sont  en  effet.  Le  monde 
«  est  un  si  grand  objet ,  qa*on  8*y  perd ;  mais  je  le  regarde  cosime  uo 
«  chiffre.  Les  uns  tournent  et  retoument  ies  lettres  de  cet  alphabet ,  et 
«  trouvent  quelque  chose  :  moi  J*ai  aussi  trouv6  quelque  chose ,  mais  ce 
«  n'est  pas  peut-^tre  ce  que  Dieu  a  Tait. —  Ges  gens-U ,  disoit  M.  de  Saci » 
«  cherchent  la  v6rit6  k  t&tons ;  et  c'est  un  grand  hasard  quand  ils  la 
o  trouvent. » 

(Et  il  ajoutait  encore,  ce  que  I'^diteur  a  supprim^  comme  trop  familier« 
et  que  je  r^tablis  au  plus  vile  comme  bien  spirituel ) : 

a  Je  les  regfirde  comme  je  re|[ardois  Tautre  jour  Tenselgne  du  Cadran, 
«  en  passant  snr  le  pont  Notre-Dame :  le  eadran  disoit  vrai  alors,  et  je  di- 
ce sois :  Passons  vite,  il  n*7  fera  pas  bon  bient6t.G*e6t  la  v^rit6  qui  Ta  ren*' 
«  coDtr^,  il  n'a  pits  rencontre  la  v^rit^.  II  ne  dit  vrai  qtt*une  fois  le  jour.  9 

Ne  \oila-t-il  pas  que  nous  avons  entendu  causer 
M.  de  Saci  de  tres  pres  et  dans  toute  sa  nuance? 

(I)  Phrasiologie  4  part ,  et  sauf  les  differences ,  ce  point  de  vue  posi 
par  M.  de  Saci  n*est  autre  que  celul  des  causes  finales  et  des  harmonies  | 
eeiui  de  Do^uet ,  de  F^nelon  e(  d9  Beroardin  de  Saiat-Pierre, 


330  P0RT-&PT4|«. 

A  i^ropos  dd  Pascal  qui  viot  sur  ces  entrefaites  4 
Port-Royal ,  et  k  qui  il  trouvait  beaucoup  de  brillant,, 
M.  de  Saci ,  tel  que  nous  le  connaissons  d6j4 ,  n'en 
fut  pas^oui ,  et ,  conyenant  pourtabt  du  plaisir  qu'il 
prenait  k  la  force  judicieuse  de  taut  de  beaux  discours, 
il  disait :  <  M.  Pascal  est  extr^mement  estimable  <en  ce 
que ,  n'ayant  point  lu  les  Peres  de  TEglise ,  il  a  de 
lui-mdme,  par  la  penetration  de  son  esprit ,  trouv6 
les  mfimes  Veritas  qu'ils  ont  trouvees.  li  les  jugesur- 
prenantes,  parce  qu'il  ne  lesa  vues  en  aucun  endroit; 
mats ,  pour  nous  ,  nous  sommes  accoutuin6s  k  les 
ypir  de  tous  cdtes  dans  nos  livres.  »  £t  cette  obser- 
vation de  M.  de  Saci  s'appliquait  surtout  aux  dis* 
cours  eioquents  que  lui  tenait  M.  Pascal  sur  Epictite 
el  MoKUaigne,  et  qujs  je  reserve  avec  les  repliqiueSi 
dans  leur  etendue,  pour  un  autre  endroit. 

Car  c'etait  une  partie  de  la  conduite  deM.de  Saci 
de  proportionner  et  d'accommoder  ses  entreU^Ds  4 
chacun  de  ceux  avec  qui  il  parlait.  S'il  voyait 
M.  Champagne,  il  le  mettait  sur  la  peinture;  si 
M.  Hamon,  sur  la  medecine;  si  Af«  Pascal,  sur  la 
lecture  des  philosophes :  «  Tout  lui  servoit  pour  pas- 
ser aussitdt  k  Dieu ,  et  y  faire  passer  le$  autres  (1).  » 

Il  lui  fut  donne  d'achever  et  de  confirmer  ces 
grandes  et  d61icates  conversions  qu'avait  si  bien  me- 
nses son  pred^cesseur :  Pascal  et  madame  de  Lon- 
guevilie  pass^rent  des  mains  de  M.  Singlin  en  celles 
de  M.  de  Saci. 

Mais  je  me  sens  pouss6  par  rapport  k  lui  k  proc^der 

(1)       Nayita  de  yentis ,  de  taoris  namt  arator... 

G'^talt  aussi  la  pratique  de  Montaigne  {EstaU,  liv.  I ,  chap.  XYI) ,  mais 
celui-ci  en  curieox  amateur,  et  avec  le  grand  bot  de  molos. 


LIVRE   DEUXliME.  331 

un  peu  autrement  qu'avec  ceux  qui  ont  pr^cM6  :  il 
me  faut  absolument  suivre  sa  vie  tout  d'un  trait 
jusqu'au  bout.  Son  unit^ ,  son  uniformity  est  telle 
qu^il  ne  pent  se  scinder.  Gomme  il  ne  fut  point  m61S 
h  la  pol^mique  du  dehors ,  cette  anticipation  est  pos- 
sible sans  inconvenient.  On  y  gagnera  d'avoir  k  Fa- 
vance  un  apergu  de  la  vie  int^rieure  entiSre  de  Port- 
Royal  ,  et ,  au  moment  presque  ou  Ton  quitte  Saint- 
Gyran^  d'atteindre  d'un  seul  regard  jusqu'i  Textr^ 
mit^  de  I'institutioQ  mfime. 

Part»Royal,  le  vrai  Port-Royal  complet,  n'a  eu,  en 
tout  6t  pour  tout,  que  trojs  directeurs  en  fhefj  M.  de 
Saint-Cyrani  Of  •  Singlin  et  M •  de  Saci, 


xvm 


Soite  de  M.  de  SacL  — *  Bivera  temps  de  Port-Royal.  —  M.  de  Saci 
anr6t6.  —  Deoi  ans  de  Bastille.  —  Sbrte  de  bonheur.  —  Le  dais  da 
Saint-Sacrement.  —  £galit6  d'lime ;  d^li?rance.  —  NouTeaa-Testament 
de  Moos.— De  la  divulgation  des  Ecritures :  censures,  entraves.— Bible 
de  Saci.— Style  mitoyen;  trop  d'^l^gance.-— Dernier  entretien  deM.de 
3aci  ayec  Fontaine.  -^  Mort,  fanerailies ;  oontre'^Qaps  fun^res. 


Qu'il  suffise  pour  le  moment  de  savoir  quelques 
temps  principaux  dans  rhistoire  des  persecutions  de 
Port-Royal. 

La  situation  que  nous  avons  \ue  assez  belle  et 
prospere,  nonobstant  les  tracasseries,  de  1646  a 
1653 ,  se  g&te  d^idement  k  cette  heure  par  la  con- 
damnation  k  Rome  des  cinq  Propositions  de  Jans^nius. 

Les  ennemis  s'arment  en  France  de  cette  condam- 
nation  pour  ^eraser  le  parti  janseniste,  en  le  voulant 
forcer  d' adherer  k  la  BuUe.  Mais,  tant  que  le  cardinal 
de  Retz  demeure  titulaire  de  rarchev^cb^  de  Paris » 
les  batteries  centre  les  jansenistes  manquent  de  ter- 
rain fixe,  et  elles  n'ont  pas  leur  plein  effet. 

G'est  ce  qui  explique  U  longueur  de  cette  persecu* 


I^OftT-noVAL.   LIVRE   bEt}Xl£M£.  333 

tion  continue  et  croissante ,  surtout  k  partir  de  1656, 
ou  elle  fut  autant  excit^e  que  contrari^  par  les  Pro- 
vinciahs.  Mais  en  i664,  TarchevSque  Perefixe  s'y 
prfttant ,  elle  put  atteindre  aux  extremes  rigueurs.  De 
1664  k  1668,  il  ya  y&ritdiAemeni  captiviU. 

En  1668,  k  force  de  n^gociations,  et  sous  un  nou- 
Teau  pape,  la  Paix  de  VEglise  r^pare  tout.  On  a  dix 
ann^  environ  de  caime,  durant  lesquelles  Port- 
Royal  jouit  d'un  vif  et  suprfime  ^clat,*jusqu'^  ce 
qu'en  1679  une  autre  persecution  recommence,  qui 
doit  6tre  la  derni^re ,  mais  celle-ci  plus  sourde  et  plus 
lente,  et  quia  tons  les caracteres  d'un  hlocus.  Elle  ne 
dure  pas  moins  de  trente  ans,  sans  discontinuation , 
sans  espoir,  et  finit  par  Tentiere  ruine.  —  Gela  dit, 
on  peut  suivre  M.  de  Saci  aux  difFerents  temps. 

11  n'avait  pas  quitt^  le  desert  avant  1661 ;  mais ,  k 
ee  moment,  les  ordres  de  dispersion  furent  tels  qu'il 
dut  lui-m6me  se  d^rober.  Sa  vie,  si  ennemie  des 
changements ,  en  souffrit  beaucoup.  Cache  avec  trois 
ou  quatre  amis  dans  quelque  maison  de  faubourg,  k 
peine  y  avait-il  6t6  un  peu  de  temps  qu'il  fallait  son- 
ger  a  un  gtte  plus  stkr.  On  £tait  ^pi^;  chaque  sortie 
pouvait  faire  d6couvrir.  M.  de  Saci ,  dans  sa  cbarit^ 
sacerdotale,  ne  se  refusait  pourtant  k  aucune  visite 
vers  les  amis  qui  le  rdclamaient.  Ge  fut  surtout  apr^s 
la  mort  de  M.  Singlin,  survenue  en  ces  tristes  annees 
( 17  avril  1664 ) ,  que  tout  le  poids  des  directions  re*- 
tomba  sur  lui.  L*h6tel  de  Longueville  en  particulier 
Tobligeait  k  de  frequents  voyages  k  travers  Paris. 
Vers  la  fln,  pour  plus  de  prudence,  il  s'etait  lege  dans 
un  quartier  perdu,  tout  a  rexlremiti  du  faubourg 
Saint- Antoine ,  avec  Fontaine  seulement  et  M.  Du 


334  *     PORT-ROYAL. 

Foss^.  C^esl  14  qu'on  le  d6coiiTrit  (4).  Ddpuis  ^hr- 
sieurs  jours  il  ^it  observe ,  suivi  k  h  {>i$te,  iu!  t\ 
ses  comp^g^ons;  on  e$p6rait  tenir  en  main  quelque 
grande  traine.  Enfin ,  le  matin  dn  13  mai  4666 ,  la 
veille  m6me  de  Tanniversaire  dii  jour  oA  l*oh  avaft 
arrfit^  M.  de  Saint-Cyran  (2),  comme  M.  de  Sad ,  ac- 
compagn^  de  Fontaine ,  descendait  vers  six  hetires  ta 
^ue  du  faubourg,  devant  aller  teelte  fois  4  pied  pair 
extraordinaire  4  fhdtel  de  Longuevitte ,  etsedisposant 
k  entendre  quelque  part  la  messe  en  cfaemin ,  H  rea- 
contra  ie  carrosse  du  Lieutenant  civil  qui,  de  son  cdl^^ 
le  venait  prendre.  Ge  magistral,  h  qui  on  le  signsdi 
«tu  passage,  divisa  aussitdt  son  monde^  et,  d^adiant 
un  commissaire  et  quatre  arcbers  k  la  suite  des  iimk 
innocents,  il  continua  sa  route  ven^  lelogis  suspect. . 
Une  caserne  des  Suisses  6tait  k  deux  pas;  la  compa- 
gnie  avail  regti  0frdr6  de  se  tefnii*  so<is  tes  alrmeis  des  te 
matin;  investisseitrent ,  escalade,  issatit,  toiHt  se  fit 
dans  les  regies.  Du  Foss6,  tin  pen  pfaresseuxce  jo*r- 
14,  fut  seul  au  r^veii  k  reeevoir  tro5s  cents  vain^tiet^. 
Pendant  ce  teinps-I4 ,  M.  de  Saci  et  son  compagnon 

(1)  On  a  dit  que  la  retraite  de  M.  de  Saci  ayait  6t^  d^couverte  d*abord 
et  d^noncige  par  les  espions  qae  mettaft  b^niSvoIenient  en  campagnele 
fimeax  Des  Ittfrests  de  Baint-^orHn ,  po^e  et  fimatlqne ,  qai  tt^Ml  li  «i 
plos  mfobafit  metier  encore  qse  qoand  il  ^rivait  ses  poemes  b^rolques 
Chretiens  en  Yingt-six  chants.  Des  Marests  6tait  de  Ces  brouillons  comme 
Garasse ,  comme  Rationis ,  de  ces  gens  doo^s  d'mie  tr^-gfande  activity » 
€i  qui  font  ionycfnt  beaaeoi^  de  mal  sans  6tre  pr^eisSraenl  mtohanfi. 

(2)  Fontaine  a  fait  deux  r^eits  d^taill^s  de  Farrestatlon  :  dans  ses 
Mimoiret,  il  dit  qu'elle  eat  lieu  le  14  mai,  /«  Jour  mime  de  Tanniversaire 
Y^niSrd;  mais,  dans  son  premier  r^clt  qai  est  coinme  nn  prde^verlilfeil 
antlienfiqae  des  faits ,  il  marqnait  simplement  le  13  mai.  Qnoi »  Fdh- 
talne?  yoos  aussi,  pour  mienx  fisice  cadrer  le  vrai  avec  yotre  imagination 
et  yotre  d6sir»  y^os  I'alt^rez  an  pen  I  (Voir  VUs  intiruiantu  tt  6dipanU9 

^  (/{%fe««<<^  Pm-tb^l  9  tome  iff >  ^ag^  fti#0 


LIVRE   DEUXlJfcllE.  335 

fiuivafent  leor  ehemin  sans  se  douter  de  fim ;  m  mo- 
ment o^  lis  passaient  devant  la  Bastille,  iis  y  jetSk*ent 
pourtant  un  regard  significatif ,  et  ils  ^taient  en  train 
de  d*apitoyer  sur  le  pauvre  Savreux,  iibraire  de  Port- 
Royal,  qu^on  y  avait  enferm^.  «  G'est  assez,  mes- 
sieurs, c'est  assez ,  »  leur  cria  nn6  voix  par  derri^re : 
le  commissaire,  bomme  d'j^-propos,  chotsissait  ce 
moment  poor  les  arrdter.  On  les  mena  d'abord  an 
plus  proche  dans  la  maison  du  commissaire  du  quar^ 
tier,  oik  on  les  garda  a  vue  s6par^ent.  La  pitn 
grande  peine  de  M.  I'Abb^  (la  Relation  Tappeile  sou- 
"vent  ainsi),  dans  ce  premier  moment  d'arrestation^ 
fut  d'avoir  manqu6  d'emporter  ce  jour-ld  son  petit 
Saint  Paul.  Gomme  depuis  plus  de  deux  ans  il  s'at- 
tendait  toujours  k  la  prison ,  il  avait  toujours  sur  lu! 
les  £pitres  de  T Apdtre ,  et  les  avait  &it  relier  expr^s: 
€  Qu'on  fasse  de  moi  ce  qu^on  voudra ,  avait -il  cou- 
tumededire;  quelquepart  qu'on  me  metle,  pourvtt 
que  j*aie  avec  moi  mon  Saint  Paul,  je  necrains  rien.  j^ 
Mais  ce  matin  m6me,  au  depart  (6  inutility  des  pre- 
cautions bumaines! ),  I'ideed'un  long  cbemin  k  faire 
par  un  temps  ehaud  lui  avait  fait  omettre  son  cber 
viatique. 

Vers  midi,  un  carrosse  les  vint  prendre  par  ordre 
du  Lieutenant  civil ,  et  on  les  transporta ,  non  pas  en- 
core h  la  Bastille ,  mais  k  leur  logis ,  pour  y  6tre  in- 
terrog^  devant  le  magistrat.  Ils  furent  re^ui^  pat*  lels 
arcbers  et  les  Suisses  ranges  en  double  bale.  J'omets 
bien  des  details  plus  ou  moins  int^ressants,  que  nous 
ont  donnas,  comme  t^moins,  Du  Poss6  et  Fontai6e« 
On  avait  cru  trouver  au  myst6rieux  domicile  impri- 
merie  clandestinet  papiers  de  complot  et  de  cali^de* 


3S6  ^ORT-tiOTAt. 

On  ne  trouva  que  des  travauxd'histoire  ecclesiastique^ 
tout  au  plus  des  chicanes  faites  k  quelques  historieus, 
dit  agr^ablement  Du  Fosse  (1).  M.  de  Saci  avaitdans 
sa  poche  la  preface  mauuscrite  du  Nouveau-Testament 
{de  Mons)y  quand  on  Tarr^ta,  et  aussi  quelques  let- 
tres  de  direction  de  conscience. 

Celles-ci  furent  le  plus  grave  de  la  capture.  II  y  en 
avait  plusieurs  adressees  a  M.  de  Goumaij  d^autres 
d  M.  de  VEau,  d'autres  dlf .  Le  Clere.  —  «  Quels  sont 
ees  noms?  quels  sont  ces  messieurs?  —  C'est  moi^ 
toujours  moi,  repondait  M.  de  Saci.  —  Gela  sent  bien 
la  cabale,  disait  le  magistrat.  —  Gelasent  la  precau- 
tion, repliquait  fermement  le  prisonnier,  et  T^tat  ou 
je  suis  montre  qu'elle  n'a  pas  ^t^  encore  assez  grande. 
Si,  au  lieu  de  quatre  noms,  j'avois  pu  en  prendre 
huit  et  me  sauver,  j'aurois  bien  fait.  » 

Fontaine  avait  copi^  de  sa  plus  belle  Venture,  en 
lettres  d'or  sur  \61in,  quatre  vers  du  bonhomme 
Comber ville  sur  la  retraite  de  M.  de  Pontis  : 

lain  de  la  coor  et  de  la  guerre , 
J*appretid8  k  moatir  en  ces  lieux.i. 

Mais  la  premiere  lettre,  L  de  lotn,  ^tait  restee  en 
blanc,  parce  qu'on  la  devait  peindre.  Le  Lieutenant 
civil  h^sita  :  il  allait  en  faire  Foin  de  la  court  et  ma- 
tiere  k  soupgon  de  lese-majest^.  On  r^ussit,  d'un 
mot,  k  1^  convaincre. 

Nous  avons  un  pendant  de  T inter rogatoire  de 
M.  Le  Mattre  par  Laubardemont.  Ge  n'etait  point  un 
Laubardemont   pourtant .  que  ce  Lieutenant  civii, 

(1)  II  faut  ajouter  toatefois  que  le  domestlque  H^rissant  eut  Tadresse 
de  soustraire  an  gros  paqaet  de  papiers  dont  Fontaine  nous  dit ,  dans 
son  premier  t^it,  quMlf  eosaent  pa  cauiw  des  ptine$  mcrteltct^ 


LIVKE   BfiUXliHE.  3;i7 

M.  d'Aabray,  assez  bonhomme,  qui  avait  le  malheur 
d'etre  le  p^re  de  la  firinvilliers  :  dont  il  mourut 
( poison  ou  chagrin )  environ  deux  mois  apres. 

Revenant  le  second  jour  et  les  jours  suivants  pouir 
la  suite  des  interrogatoires  et  inventaircs,  il  affeota 
m£me  de  se  montrer  gracieux ;  il  avait  vu  dans  Tin- 
tervalle  madame  de  Pomponne  qui  iui  avait  expliqu6 
ce  qu'etait  M.  de  Saci  et  k  qui  il  tenait.  Avec  Iui  il 
essaya  de  causer  religion  et  Bible,  et  s'6tendit  sur  le 
chapitre  des  Arnaulds.  A  Fontaine,  dontx)n  vidait  les 
pauvres  coiTres  assez  pen  remplis ,  il  dit  fac^tieuse- 
ment  :  «  Monsieur,  que  n'y  mettez-vous  des  pisto- 
les ?»  II  engagea  Du  Foss6  h  retourner  vi vre  dans  son 
pays  en  bon  gentilbomme,  et  k  s'y  marier. 

Dans  sa  partie  s^rieuse,  cet  interrogatoire  (it  le 
plus  grand  honneur  k  la  fermet6  et  au  sang-froid 
invariable  de  M.  de  Saci.  A  toutes  les  questions  dont 
on  I'avait  press6  sur  le  nom  des  personnes  qu'il  di- 
rigeait  et  dont  on  tenait  les  leitres  particuli^res ,  il 
opposa  la  conscience  inviolable  du  prfitre,  et  mfioie 
la  fierte  de  I'bonnfete  homrae :  trop  heureux,  di5ait-il, 
de  defendre  au  nioins  Tessentiel  du  secretqu'il  n'avait 
pu  sauver  tout  enlier!  Lorsque,  toutes  procedures 
failes,  le  Lieutenant  civil  alia  en  cour  k  Saint-Ger- 
main porter  le  resultat,  qui  fut  lu  en  plein  conseil,  le 
Roi  dit ,  apr^s  avoir  entendu  Finierrogatoire  de  M,  de 
Saci,*  que  c'etait  assur^roent  celui  d'un  homme  qui 
avait  beaucoup  d'esprit  et  de  vertu, 

Ce  qui  ne  rempfecha  pas  de  garder  cet  homme  de 
vertu  plus  de  deux  ans  erabaslille  I 

Apres  treize  jours  de  detention  k  domicile ,  le  26 
mai,  on  tyansfera  en  efifet  k  Ja  Bastille,  dans  Irois  ca?^ 
II,  82 


338  PORT-ROTAU 

rosses  k  la  suUe^  M.  de  Saoi,  Fontaine,  et  mdme  M*  Dtt 
Foss6  avec  son  jeuae  frdre  et  un  de  leurs  amis,  gentiU 
homme  normand,  qui  s'i6tait  trouvi  au  logis :  ces  der<* 
Biers  sortirent  au  bout  d'un  mois  par  la  protection 
du  secretaire  d'Etat  Le.Teliier.  Quant  k  M.  de  Saci  et 
k  Fontaine,  on  les  retint,  et s^par^ment  durant  pr^ 
de  trois  mois.  Le  pauvre  Fontaine  n'en  pouvait  plus 
de cette  solitude  et  d'etre  ainsi  sevr^  deM.de  Saci; 
il  s'affaiblissait  tous  les  jours  et ,  &  la  lettre,  s'en  al- 
lait  mourir.  En  vain  un  digne  homme ,  un  6tre  de 
bont^  comme  il  s'en  rencontre  souvent  dans  les  pri« 
sons,  le  major  Barail  (1) ,  essayait-il  de  le  relever  en 
lui  parlant  de  liberty  :  c  Ma  liberty ,  s'ecriait  Fon* 
taine,  c'est  d'etre  avec  M.  de  Saci.  Qu'on  m'ouvre  la 
porte  de  sa  chambre  et  en  mdme  temps  cette  autre  ( il 
montrait  celle  de  la  Bastille),  et  Ton  verra  k  laqueile 
des  deux  je  courrai..  Sans  lui  tout  me  sera  une  pri<<- 
son ;  je  serai  libre  ou  je  le  verrai.  ]» 

Enfin  cette  reunion  tant  d^sir^e  eut  lieu.  On  mit 
Fontaine  pres  de  M.  de  Saci ,  qui  avait  d^ja,  pour  le 
servir,  son  fidele  domestique  Herissant;  et  des  lors^ 
sous  les  verroux,  dans  la  pri^re,  dans  Tetude,  dans 
nn  entretien  sobre,  ils  se  trouv^rent  les  plus  consoles 
des  hommes. 

M.  de  Saci,  dSs  qu'ils'^tait  vu  k  lui  seul  et  a  Dieu,. 
avait  couQU  de  grands  desseins.  La  traduction  dft 
Nouveau-Testament,  entreprise  en  commun  d6s  )e 
temps  des  conferences  de  Vaumurier  ( 1657 ) ,  et  i 
laquelle  il  avait  eu  la  plus  grande  part ,  ^itait  achev^e 
avant  son  emprisonnement«  II  ne  restait  plus  que  la 

(1)  II  me  fait  peiiser  a  ce  boa  Maison-lloiigo  de  mademoiieUe  Pe 
lannftj. 


LIVIK   DfiVlliME.  3S9 

pi^faee  k  ^caminer^  ei  il  lairait  mtoie  prii  jour  pour 
cette  i^visioaavec  MM.  Arnauld  et  Nicole  k  Thdtelde 
LoDgueville  :  j*ai  dit  qu'on  trouva  le  manuscrit  sur 
luj  quand  on  i'arr^la*  Durant  ses  ann^s  de  Bastille , 
il  se  wit  k  tcaduire  V AncteQ^Testaolent  ^  s'estimaut 
heureMX  de  cette  facility  d'^to<te  et  de  ce  parfait  repos 
qui  lui  ^tt  proourd  :  <  Les  barrt^res  qu'on  a  poshes 
aux  avenues  de  ma  cbambre ,  disait-il  >  sont  pour  em- 
pdeher  de  venirii  moi  le  monde  qui  me  dissiperoit, 
plutdt  que  pour  lu'empSohef  de  Taller  voir,  moi  qui 
Be  le  ofaercbe  poiat*  »  11  se  regardait  dans  oes  tours 
de  la  Bastille  comnie  daus  une  haute  tour  de  Sion , 
et  pour  y  i§tre  aussi  Thumble  interprete  des  choses 
de  Sion. 

Vers  deuK  heures^  k  de  oertains  jours ,  les  prison* 
niers »  par  faveur^  fiaontwent  et  se  promenaient  sur 
les  terrasses*  De  14  en  entrevoyait  quelquefois  des 
amis  9  mais  sans  oser  les  reconnaitre.  On  se  montrail 
r^glise  Saint-Paul 9  en.pensant  k  TApdtre  et  i  ses 
liens.  Tout  aupres,  le  grand  Ddme  des  J^uites  ar-< 
r^i  les  regards ,  comme  une  image  de  leur  domi^ 
nation  usurpc^e^  Mais,  de  I'autre cdte,  la  plus  agrea- 
ble  des  perspectives  6tait  celle  du  Donjon  de  Yincennes 
qui  portait  vers  le  ciel  le  vivant  souvenir  de  Saint- 
Cyran. 

Qu'importaient,  apres  cela ,  aux  deux  amis  rentr^s 
les  bruits  du  dehors,  I'echo  de  I'injure  qui  leur  en 
arrivait  sourdement,  et  que  m6me  le  Pere  Mascaron, 
prSchant  k  deux  pas  de  14,  aux  Filles  de  Sainte-Marie^ 
devant  T Archev^ue ,  se  fdt  ^tendu  sur  les  diverses 
espSces  de  solitude,  et  particulierement  sur  celle  des 
pri^uniers  qu'il  app^lait  avec  intention  une  $Qlilu4§ 


340  PORT-ROYAL. 

d'ignomifM  ?  Ven  suis  fiiich^  poor  le  panegyriste  de 
Turenne;  mais  M.  de  Saci  humili6  n'en  savourait 
que  luieux  ce  qu'il  appelait  sa  ch<^re  solitude. 

Cependant ,  malgr6  cette  sorte  de  chartne ,  malgr^ 
les  facilit^s  que  lui  procurait  pour  T^tude  la  compa- 
gnie  de  Fontaine,  malgr^  les  ^gards  du  bon  major 
Barail,  qui  corrigQait  de  son  mieux  les  duret^  du 
tres  grossier  gouverneur  (1) ,  M.  de  Saci  avait  de 
quoi  souffrir ;  il  subissait  de  cruelies  privations  :  la 
plus  sensible  fut  d'etre  prive,  tout  ce  temps,  des  sa- 
crements,  rnfime  de  la  communion  laique.  Mais  il 
tournait  cette  rigueur,  comme  toutes  les  autres,  en 
esprit  d'acceptation  p^nitente;  et  cela  ne  remp6chait 
pas  de  dire  souvent  que  'c'^taient  les  plus  douces  an- 
nees  de  sa  vie.  II  n'y  avait ,  nous  apprend  Fontaine , 
qu'une  chose  qui  ne  lui  permettatt  pas  de  se  rassasier 
pleinement  de  cette  douceur :  c'etait  la  mort  spiri-t 
tuelle  et  Taveugiement  de  ceux  qui  Ty  retenaient ;  ses 
larmes  n'allaient  que  sur  eux.  II  les  moderait  m6me 
sur  ceux  des  Messieurs  de  Port-Royal  qui ,  p^netr^s 
de  cet  emprisonnement  et  battus  de  toutes  les  tem- 
p6tes,  mouraient,  en  ces  annees-l^,  d*une  mortality 
redoublee,  deux  k  deux,  trois  k  trois,  quatre  a 
quatre,  pour  ainsi  dire  :  M.  Bouilli^  M.  de  La  Riviere, 
M.  Des  Landes,  M.  Moreau...  M.  de  Saci,  en  ^tdnt 
touche  de  tant  de  morts,  y  voyait  en  m6me  temps 
une  d^livrance.  II  eut,  un  jour,  en  sa  captivity,  une 

(1)  K.  de  Bdzemaux.— A  rArchevSque  qai  lai  demandaitsi  les  prison, 
nierg  ne  recevaient  point  de  nouvelles,  il  r^pondait «  qa%7  faisoU  U  diabU 
pour  empiehwr  qu'ils  n'ea  eusseni  et  pour  leur  eotiper  touie$  lot  votes,  maU 
^u'avec  tout  CQla  it  ne  pouvoit  toul'd'fait  i'empeeher,  et  que,  torsqu'iU 
Violent  sur  U$  Hrrasffis ,  il  vprdlt  ioujours  quciquo  pigeon  qui  hur  pm 


LITRE  DEUXiimfi.  341 

coDSoIation  sioguKere.  MM.  de  Saint-Gilles,  de  Sainte- 
Marthe  et  de  Pontchateau  s'etaient  retires  dans  une 
maison  du  faubourg  Saint-Antoine »  et  y  vivaient  si 
saintement,  si  k  redificalion  du  \oisiDage,  que  le 
cure  de  la  paroisse,  sans  trop  les  connaltre,  les  in- 
vita  a  l'hoi]tiieur  de  porter  le  dais  du  Saint-Sacre- 
laent  a  la  procession  de  la  F^te-Dieu.  M.  de  Saci  et 
Fontaine,  des  fendtres  ou  des  terrasses  de  la  Bastille 
ou  iis  etai^nt ,  reconnurent  tout  d*un  coup  ces  trois 
amis,  et,  s'avertissant  d'un  coup  d'oeil,  iisrendirent 
graces,  t6te  baiss^e,  en  silence,  de  peur  surtout  de 
rien  traliir. 

Yoila  de  ces  joies  qui,  dans  les  coeurs  austeres, 
valent  des  annees  de  retranchement  et  les  compen* 
sent.  II  y  a  de  tels  instants  qui  sont  d'indicibles  f6tes 
aux  innocents  et  aux  justes ;  les  &mes  dissip6es  aux 
plaisirs  ou  Tennui  les  cbasse>  n'y  comprendraient 
rien.  Aussi,  m6me  bumainement ,  il  ne  faudrait  pas 
tsop  alter  plaindre  ces  vies  mortifiees  et  en  apparence 
denuees;  elles  oat  d6ji  eu  le  plus  souvent,  des  ici* 
bas,  la  bonne  part,  et  des  ^lancements  qui  resument 
le  souverain  bonheur.  Quel  rayon  pour  M.  de  Saci  en 
sa  Bastille  que  Tapparition  soudaine  de  ces  trois  amis  * 
sous  le  dais,  k  travers  les  branches  d'or  du  Saint- 
Sacrement,  de  ce  Saint-Sacrement  dont  il  ^tait  sevre 
comme  indigne ,  et  duquel  il  disait  que  la  source  de  la 
vie  Haitlif  qu'il  y  fallait  tendre  et  s'y  preparer  sans 
aucune  cesse  comme  k  t'unique  bien ! 

Fontaine,  en  ces  memes  pages,  parlant  de  M.  de 
Saint-Gilles,  et  pour  montrer  que  ses  rudes  mortifi* 
cations  n*dtaient  rien  k  son  affabilite  et  i  sa  joie  : 
€  Puis-je  pviblier,  nous  dit-il,  qu'un  jour  de  Saint- 


S43  '  »diT*ftOTikL« 

Antoine,  se  trouvant  avee  six  autres  Biessiems  qui  por- 
tokat  oenom  commelai,  M.  Singlin,  H.  de  Rebours, 
M.  Aroauld,  M.  Le  Matlre,  el  deux  aulres  que  j'ai 
oubH^y  apr^  un  repas  frugal,  il  alia  se  prome&er 
aveceux,  pril  sa  flAle  d'Allemagoe  qu'il  touchaitad- 
miratdemeat  bien ,  et  joua  d'uu  son  si  per^Btl  les 
Cantiques  sacrte  que  ces  saintes  ReUgieuses  disoieHt 
k  radoralion ,  que  tout  le  nionde  dedans  et  dehors 
^it  enley^ !  »  —  M.  de  Saci ,  dans  le  cours  de  sa  vie 
si  uniforme,  a  eu  phis  d'un  aecord  p6ndlrant  de  cette 
flAte  cileste« 

L' excellent  Fontaine  se  surpasse  k  nous  exprkaer 
cette  admirable  uniforuit^  des  jours  de  M.  de  Sad  en 
tout  temps ,  et  surlout  en  eelte  Bastille  06  ^e  s'ea- 
cadrait  mieux.  Mais  je  pr6£^  encore  k  ses  Mimeir€% 
des  lettres  de  lui ,  moins  eonnues ,  et  adr ess^  la  plu- 
part  k  M.  Hamon^  dans  ces  ann^  mdmes  c 

<(  Je  n'avois  garde  de  ra'atiser  de  toqs  parler  de  M.  TAbb^,  car  il  n*f 
a  rien  de  plus  anirorme  qae  son  4tat ;  et,  si  tous  ayez  Jamais  sa  comment 
il  passoU  ane  jourD^,  ▼ons  savec  conmeiit  II  passe  ioate  sa  Tie.  Site 
est  toute  dans  la  pri^re  et  la  lectar^;  It  va  de  ToBe  k  Tanlve  depqis  le 
commencement  du  jour ]usqu'4  la  fin,  sans  que,  dans  cet  exercice  toot 
int^rleur  et  tout  spiritnel ,  ii  y  ait  rien  de  mort  et  de  langaissant.  Ses 
yenx  sont  deYends ,  depots  qa'ii  est  Id ,  deux  sonrees  (Teaux  qui  ne  ta- 
rissent  gu6re  (1).  II  accompagne  cela  de  la  solitude  qae  voos  poores  tous 
imaginer,  et  cette  solitude  d*an  profond  silence,  qoi  fait  qae,  quoiqae 
nous  soyons  toat  le  joar  ensemble,  nous  noas  parlons  n^anmoins  tr6s 

(1)  Et  dans  une  autre  lettre :  «  C'est  nne  pri^re  continnelle ,  et  one 
priire  qal  D*a  rien  de  sec ,  et  qai  felt  sortir  aotant  de  larmes  de  aes  yeax 
qa'elle  pousse  de  soopirs  de  son  cosar. »  Notei  bien  eette  fsakbeor  de 
larmes!  Ainsi  la  yle  uni forme  et  en  mSme  temps  la  yle  vive,  M.  deSael 
unit  les  deni  contraires,  ce  qui  est  n^cessalre  toujours  poor  6tre  fbrt  et 
stable  avee  quelqae  nitrite.  L*ODifonnitd ,  rbaiiitnde  engendre  tfordl- 
naire  I'insipidU^  :  mais  ici  on  trouye  la  yiyacit^,  k  dbaqoe  instant  noo- 
▼elle,  aa  sein  de  Thabitude  la  plus  continue.  Si  un  qu'il  soit  et  si  senr^  en 
•on  iuAU ,  H.  de  SacI  a  Vrnitm-'deux  qae  demaade  Fasoaf . 


LlVRE-^EUXlillE.  SIS 

p^t;  SMftrttD  Atttrt  eipTit  qn»  ^r  no  imonr  da  lUemtgM  bo«0 

^proavons  Stre  extrdmement  ndcessaire  dans  la  solitude  pour  en  bien 
goAter  la  paix  et  n*en  pas  perdre  le  fruit.  Toute  la  matinee ,  depuis 
qnatre  on  cinq  heares  ]asqa*i  nidi ,  nous  ne  ditons  pai  trds  mots.  Aprte>' 
jDidi,  nous  nous  entretenons  avec  piaUir  et  Joie  de  tous  dos  amis;  nous 
flnissons  notre  petite  conference  par  quelque  endroit  de  I'Ecriture  qui 
nous  occupe  une  demi-benre,  et  ensuite  nous  rentrons  dans  notre  profond 
ail«nee ,  Josqae  loift  an  forr  qu*«B  sortant  de  table  doos  dicons  «ic«re 
qaeiqoe  cbose  josqu'i  Gomplief.  Hdrissant  est  dans  Tanticbambre , 
gardant  un  aussi  profond  silence  que  nous ,  et  s'occupe  avec  plaisir  k  sa 
miniature.  Et  ainsi  nous  passons  les  Jours  tons  trois ,  sans  ehagrki ,  sans 
ennqi  9  sans  mauraise  bumeur,  dans  one  parCaite  onion...  Qnand  Je  toibi 
parlerois  jnsqu'au  jour  du  Jugement,  je  ne  pourrois  vous  faire  mieui 
connottre  notre  £tat  et  notre  manidre  de  yie...  (Etailleurs,  insistent 
davantage  sur  les  instants  de  dooceor  commmiicaUTe) ;  Je  Toodrois  qua 
TOQS  fussiez  prtent  quelqnefois  k  Tinnoeence  de  nos  petits  concerts.  II 
ne  se  passe  gu^re  de  jour  que  nous  ne  cbantions  quelque  Psaume  oa 
qnelqne  Gantlquer...  Nous  passons  le  temps  de  nos  entretiens  k  faire  de 
petitea  eomnteoratioBs  de  nos  amis.  Cbaem  ^ieni  k  soq  tour  ear  le 
tapis ;  et ,  ^tant  obliges  par  notre  ^tat  k  mourjr  aux  choses  pr^sentes « 
nous  faisons  ainsi  revivre  les  temps  pass^.  Nous  sentons  tant  de  joie  dans 
ees  entretiens  innoeents  que  nous  nous  Imaginons  rerofr  le  monde  de  mm 
yevx  et  lenr  parler  k  eux-mtoes.  Ainsi  pen  k  pen  le  temps  de  notte 
prison  se  remptit,  et  celui  de  notre  vie  se  Tide;  et  nous  sommes  assures 
que,  si  la  compassion  des  bommes  ne  nous  d^llTre  de  ce  lien ,  la  mort  a« 
moins  nous  en  tirera  (l). » 

Cepeodant  les  amis  de  H.  de  Saci  se  remuaient 
pour  lui.  M.  de  Pontcb&teau^  usaut  d'un  reste  de 
grand  seigneur  dans  le  chretien ,  et  de  sa  quality  de 
Citoyen  romain  (car  il  Tetait),  6crivit  avec  viguear  k 
rarchev^ue  M.  de  Per^fixe,  et  lui  representa  com- 
bien  il  se  faisait  tort  en  privant  ainsi  de  la  iiberte  et 
des  sacrements  un  vertueux  pr6tre.  La  pacification  de 
TEglise  se  preparait.  Madame  de  Longueville ,  made- 
moiselle de  Vertus,  l'archev6que  de  Sens  ( M.  de  Gon- 

(1)  Toir  yie$  interesstmies  ef  edifUoiiea...  tome  IV,  p.  tSl  et  fitS.  —  Je 
laisse  les  anecdotes  sur  Fonquet ,  Lanzun  et  Bussi-RaboUn ,  trois  pr6d6- 
eesseurs  bien  pen  jans^nistes,  dont  M.  de  Saci  oecopait  la  cbambre;  je 
laisse  aussi  des  histortettes  sir  PelUssoii  el  le  cente  de  Urges :  car  11 7 


344     '  PORT*&OTAL. 

drin),  M.  de  Pomponne  et  sa  Ires  dfgne  (Spouse  (1), 
agissaieiit  de  ccmctrt  pour  le  prisoonier,  qui  u  eu 
concevait  pas  de  plus  vives  esperances  dans  sa  Iran* 
quillit6  imperturbable,  attendant  que  le  moment  de 
Dieu  f6t  venu.  Le  bon  Fontaine  n'etait  pas  k  beaucoup 
pres  si  b^roi'que;  des  qu'il  vit  jour  a  la  delivrance,  il 
se  mit  tout  grossierement  k  la  desirer.  Itavait  mgme 
une  peur  terrible  que,  dans  les  soUicitations  qu'on 
faisait,  le  grand  nom  de  M.  de  Saci  n*eclipsat  le  sien, 
et  qu'on  ne  FoubliSt.  Les  trois  derniers  mois  lui  du- 
rerent  plus  que  tout ,  il  en  convient  avec  una  naivete 
qui  est  un  des  traits  bien  precieux  de  son  r6Ie  se- 
condaire  :  «  11  faut  qu'il  y  ait  en  cela  quelque  chose 
de  naturel,  queje  ne  m'amuse  poitit  k  d^mSler,  dit- 
il.  Mais  cette  ^preuvem'aparfaitement  bien  fait  com- 
prendre  combien  etoit  malin  Tartifice  du  Cardinal  de 
Richelieu,  qui,  pour  tourmenter  ceux  qu'il  avoit 
condamnes  k  une  prison  perp6tuelle,  comme  le  ma- 
r^chal  de  Bassompierre  dont  nous  avions  alors  la 
chambre  a  la  Bastille,  leur  envoyoit  de  temps  en 
temps  des  ^missaires  pour  leur  donner  de  fausses  es- 
perances ,  aim  que ,  lorsqu'elles  manqueroient ,  leur 

avaity  inalgr6  tout ,  la  chronique  de  la  prison ,  qni  faisait  qaeiqne  en- 
JoueiDcnt  par  constraste  dans  ce  fond  d*unique  pens^e.  —  Ceci  toutefois 
encore  :  un  jour  le  gonvemeur,  qui  <^tait  de  sa  plus  belle  humeur  appa- 
remment,  venant  voir  M.  de  Saci  et  le  trouvant  si  tranquiile,  l*engageaft 
a  agir  aupres  de  ses  amis  :  «  Dieu  ne  dit-ll  pas  dans  son  Evangile  :  jiide- 
iol,  etj0  t'aiderai?  »  M.  de  Saci  et  Fontaine  se  regard^rent  en  sonriant  k 
la  citation  de  ce  nouvel  Evangile.  Et  nOu8-n)6me  nous  sourions  de  leur 
^tonnement  et  avons  que1(|ue  peine  k  nous  en  rendre  compte  >  tant  notre 
ehristianisnie  s'est  humanist  depuis  et  s'est  comme  traduit  k  ia  Franki^p. 
Cette  devise  ALde-toi  el  le  del  t'aidera ,  que  nous  inscrivons  sur  nos  dra- 
peaux ,  est  ponrtant  le  contraire ,  en  effet ,  du  pr^cepte  qui  dit  k  Thomme 
de  ne  pas  trouver  sa  volonie. 

(i)  Mademoiselle  I^vocat  (voir  lei  Mimolm  de  rabl>6  Araaold), 


LIVRE  iyEUXl£llE.  345 

prison  leur  caus&t  une  douleur  toute  noavelle,  et 
que  leur  courte  joie  ^e  changedt  en  un  redoubiement 
de  trislesse.  » 

£nlin  la  mise  en  liberty  fut  accordee.  M.  de  Saci 
avait  achev^  pre(;isement  la  veille  sa  traduction  de 
rAncien-Testament  qui  compl^tait  celle  de  la  Bible. 
11  se  preparait  i  la  fete  de  la  Toussaint  (1668)  qui 
etait  le  lendemain,  lorsque  MM.  de  Pomponne  et 
I'abb^  Arnauld,  ses  cousins*germains,  avee  madarne 
de  Pomponne  elle-mSme,  entrerent  4  dix  heures  du 
matin  dans  sa  cbambre,  pour  lui  apporter  I'ordre  et 
Temmener.  A  le  voir  si  egal  et  si  patient,  ils  voulu- 
rent  I'eprouver  encore  et  firent  comme  si  la  bonne 
nouvelle  ^tait  retard^  de  quelques  jours.  11  n^en  pa- 
rut  pas  ^mu  et  se  mit  4  leur  parler  de  toute  autre 
chose,  comme  dans  une  visite  ordinaire  d*amis  ^  jus- 
qu'4  ce  que,  lasses  bientdt  d'un  si  grand  calme,  ils  lui 
dirent  tout  d'un  coup  la  verity.  M.  de  Pomponne  lui 
ay  ant  presente  I'ordre  du  Roi ,  il  le  lut ,  dit  I'abb^  Ar- 
nauld  temoin  (1),  sans  changer  de  visage,  et  aussi 
peu  alter6  par  la  joie  qii'il  I'avait  peu  ^t^  un  moment 
auparavant  par  F^loignement  de  sa  deiivrance. 

M.  de  Saci,  monte  en  carrosse,  alia  tout  droit 
d'abord  k  I'eglise  Notre-Dame  rendre  graces  k  Dieu. 
M.  de  Pomponne  le  mena  ensuite  chez  I'drchevSque 
Perefixe,  qui  fut  bon-homme;  M.  de  Saci  lui  ayant 
demande  sa  benediction ,  il  repondit  en  Tembrassant : 
«  C'est  k  moi  de  vous  demander  la  vdtre.  »  M.  de 
Pomponne  voyant  le  coeur  paterne  du  preiat  attendri: 
c(  Monseigneur,  dit-il ,  ce  sont  de  mechantes  gens , 
mais ,  avec  tout  cela ,  j'espere  que  vous  les  aimerea;. 

(1)  M4m€ins^  Voir  «a38i  ceux  de  Pu  Fqss6  ^  p.  ?17, 


MA  PORT-ROYAL. 

— Mais 9  ripUqua  M.  de  Paris,  m'assQrez^vous  quMls 
m'aiineront? » —  On  promit  tout  de  bon  ccBur.  De 
chez  TArchev&que  on  se  rendit  k  Thdlel  de  Longue- 
nlie.  Quelques  jours  apr^,  M,  de  Saci  fut  conduit 
par  M.  TArchev^que  au  Louvre,  et  pr^sent^,  comme 
Arnauld  Tavait  di]k  ^te,  au  Roi,  qui  ie  re^ut  obli* 
geamment  etdil  en  se  toumant  vers  M.  de  Pomponne: 
<  Eh  bien !  vous  voili  bien  aise  I  » 

Le  secretaire  d'Etat  (depuis  cliancelier)  LeTellier 
Tit  souvent  M.  de  Saci  dans  ces  jpremiers  mois ;  il  le 
fit  sonder  pour  lui  otfrir  des  benefices ,  e'etait  mal 
eonnattre  cet  absolu  d^sinteressement.  L'honime  de 
cbarit^  ne  profita  de  son  acc^  pr^  du  ministre  que 
pour  lui  parler  en .  faveur  de  quelques  malheureox 
{trisonniers  de  la  Bastille.  Les  devoirs  pay^s  k  la  re- 
cranaissance ,  il  ne  songea  qu'&  ressaisir  sa  vie  re- 
cuaUie.  Il  continua ,  dans  le  mois  qui  suivit,  k  s'ab- 
atenir  de  Tautel  et  des  sacrements,  k  cause  des 
distractions  inevitables  (1).  II  n'aimait  point  k  causer 
de  sa  prison,  et  pria  meme  Fontaine  de  contribuer  k 
dtouffer  tout  cela  :  «  N'imitons  point,  lui  disait-il, 
ceux  qui  reviennent  d'un  grand  voyage,  et  qui  ne 
savent  plus  ensuite  que  parler  k  tout  le  monde  de 
ce  qu*ils  ont  vu.  »  L'expansif  Fontaine  ob^il  de  son 
mieux,  et  prit,  nousdit-il,  la  resolution  qu'il  a 
gard^e  depuis,  de  se  faire  k  lui-mi&me,  par  la  re- 
traite  interieure ,  une  sorte  de  Bastille  pour  le  reste 
deses  jours. 

M.  de  Saci  passa  les  quinze  anndes  qui  lui  restaient 

(1)  FdBtaiae  fait  dnrer  ceUe  abstinence  ^wlquM  moli;  il  a  on  pea 
nag6r6  t*interTalle.  M.  de  Saci,  sorti  de  prison  le  31  octobre,  veille  de 
la  Tonssamt ,  recommenca  de  c^l^brer,  poar  la  premiere  fois ,  la  meaie  i 
Pomponne » le  jour  de  Saint- Andr^ ,  SO  noTembre. 


de  vie^  floit  k  PompoDae,  s<Mt  k  Port-Roy al'^dw-* 
Cbamps,  aait  k  Paris,  tout  ocoupe de la direetioo des 
coDscitnces ,  de  rimpression  do  sa  Bible,  et  des 
^daircissemeiits  qu'il  y  ajootait.  La  charge  des  Ames 
an  d^s^t,  jusqu'^  la  nouvelle  perseoution  de  1679, 
ffoola  presqoe  toute  sur  lui.  Les  plus  illustres  p^i- 
t^ots  niraient  de  ses  couseik ,  la  plupart  mouraie»t 
entre  ses  mains.  Les  nouveaux  Messieurs,  qui  tenaiait 
e»eore  s'agr^g^  k  ee  Port-Royal  si  battu  (H.  Le 
Tourneux  par  exemple),  y  veaaieut  par  M.  de  Saci. 
U  etait  la  porte  d'eutr^e  de  ceux  du  dehors,  le  feyer 
et  la  lampe  du  dedaus. 

Maifi  t  sur  les  ordres  de  rArchev^ue,  alors  M.  de 
Harlay ,  M.  de  Saci  dut  quitter  Port-Royal-des-Ghamps 
le  12  juin  1679,  et  il  se  retira  d^cid^ment  k  Pom- 
pc^EMie.  S^par^  des  religieuses  dout  il  ^tait  le  pere  et 
comme  le  dernier  Saint-Gyran ,  il  ne  communiqua 
plus  avec  elles  que  par  lettres ,  et  aussi  par  cette  pu- 
bKeatioB  excellente  des  eclaircissements  de  la  BiUe , 
auxquels  il  consacra  ce  qui  lui  restait  de  vie,  De 
temps  en  temps,  un  nouveau  volume  traduit,  omc 
exj^ieation' y  sortait  de  cette  retraite  de  Pomponne ,  et, 
en  le  lisant,  on  avait  tout  M.  de  Saci.   . 

Cet  immense  travail  sur  la  Bible,  ees  explications 
qtfil  poussa  tres  avant ,  et  cette  traduction  complete 
qui  avait  pr^ced6 ,  c'est  la  le  grand  et  special  monu- 
menl  de  M.  de  Saci ,  k  titre  d -<^cpivain ,  et  comme  h, 
mission  singuliere  quit  cut  ^  remplir.  II  faut  se  bien 
representor  quelle  6tait  la  situation  g^n^rale  des 
esprits  catholiques  en  France  par  rapport  aux  saintes 
Ecritures,  quand  Port-Royal,  par  M.  de  Saci  princi- 
paleaaent ,  enireprit  de  les  traduire  et  de  le»  divulr 


348  PORT-ROYAL.  . 

guer.  Les  traductions  faites  par  les  protestants  ne 
comptaient  pas  pour  les  calholiques,  el  demeuraient 
suspectes  d'interpretation  non  orthodoxe.  Les  traduc- 
tions surann^eset  gauloises  ^talent  imparfaites,  dif- 
ficiles  d*ailleurs  et  de  peu  d'usage ,  k  oause  du  grand 
changement  survenu  dans  la  langue,  et  de  cette  nou- 
veaut6  d'el^gance  k  laquelle  Tepoque  de  Louis  XIV 
s'^tait  aussitdt  accoutum^e  et  comme  asservie  (1). 
Port-Royal  maintint  d'abord  ie  droit  et  le  devoir 

(I)  On  peut  voir  daos  U  BibHoihique  taerie  da  Pire  Le  Long  (article 
Bibtta galUea)  toat  Thistoriqae  de  ces  traductions  francaises  des  Bibles, 
depots  celles  de  Galart  Des  If  oollns  k  la  fin  da  treizieme  siecle ,  et  de 
Raoul  de  Presles,  sous  Charles  V,  aa  qaatorzi^me,  jasqa*^  celle  dite 
d'Anvers  (1530)  9  et  celle  de  Loavain  (1550  et  1575).  Cette  Bible  de 
LooYain  avait  servi  de  principale  base  aax  traductions  sobs^qoentes  qui 
n'en  ^talent  ga6re  que  des  Editions  r^vUdes  et  rajeunies  (ainsi  celle  de 
Pierre  de  Besse ,  1608;  celle  de  Pierre  Frizon ,  16S1).  Mais  la  Bible  de 
Louvain  eUe-m^me  avail  M  prMd6e  de  la  traduction  de  la  Bible  pro- 
testante,par  d*0liv6tan,  aid6  de  Calvin  (15S5)»  de  nt^me  qu'au  moyen- 
&ge  la  Bible  de  Gulart  Des  Moalins  n'^tait  venae  qa'apr^s  la  Bible  des 
Taudois  :  fftchense  coincidence!  La  Bible  de  Ren6  Benoist  (1566)  en- 
coorut  la  censnre ,  comme  n*6lant  an  fond  qae  celle  d'Oliv^an ,  qa*on 
n*avait  pas  assez  corrig^e.  On  citait  encore  la  Bible  de  Jacques  Corbln 
(1643) ;  la  Bible  dite  de  fiichetieu  (non  achev^) ,  que  le  Cardinal  com- 
roanda  k  qnatre  docleurs  pour  etre  distriba^e  aax  calvinistes  (1642)  : 
«  J*ai  pour  ma  tAche  de  tranthter  iet  Psalmtt,  »  disait  an  de  ces  gotbi-r 
ques  docteurs.  Les  Nouveaui-Teslaroents  tradnits  n*^taient  pas  moins 
nombreax,  depais  le  premier,  celui  de  Jacques  Lefebvre  d'Etaples  (1523), 
qaiavaitit6  eeosur^  par  la  Facalt6  de  Paris »ja8qa*A  celui »  non  incri- 
niin^ ,  de  Tabb^  de  Msrolles  (1649).  La  Bible  de  cet  ab>^  ne  fat  censurfe 
que  plus  tard  et  k  cause  des  notes  qu'on  y  Joignit.  Le  P^re  Amelotte  > 
dont  le  Nouveaa-Testament  parut  en  1666 ,  8*6tait  fort  aid6  de  la  version 
deMons  dont  11  avait  snrpris  one  copie  par  Tindiscr^tion  de  Brienne,  qu*on 
retfouve  ais^ment  dans  toutes  lesafTaires  d'infid6iit6.  Depuis  le  moyen-Age 
Jusqu*&  Port-Royal,  on  suit  done  une  sirle  non  interrompue  de  Bibles  ca- 
tholiques  tradnltes  en  francats,  et  qui  ont  c6to]r6  les  traductions  valgaires 
des  h^r^ti'qaes,  des  yaadois,et,  k  partlrdu  seizieme  slide,  des  pro- 
testants. Ces  Bibles  traduites,  sans  6tre  Jamais  formellement  interdites, 
avaient  il€  poartant  fort  sarveili^s,  sou  vent  censuries,  et  avaieni  donni 
ane  inqoi^tode  manifeste  am  cbefs  de  I'EgUte  rf  maioe.  Cast  dans  cet^ 


tlVRE  DEUXlilV£.  349 

qu^ont  les  fiddles  de  lire  rEcriture  sainte  en  langue 
\ulgaire.  M.  Arnauld  eut  k  soutenir  toute  une  poI6« 
mique^  et  cette  fois  bien  indispensable  et  legitime  a 
ce  sujet.  On  n'avait  rien  dit,  ou  du  moins  on  ne  di- 
sait  plus  rien  contre  les  anciennes  traductions  que 
personnehe  lisait;  mais,  des  que  Port- Royal  $*avisa 
de  traduire,  il  eut  k  conquerir  pour  son  compte,  k 
maintenir  sans  treve  ce  droit  et  cette  obligation  qu'oh 
se  mit  k  lui  contester  avec  acharnement.  Le  Missel,  le 
Breviaire  remain ,  surtout  la  Bible,  ne  furent  traduils 
de  nouveau  qu'au  milieu  de  continuelles  entraves. 
Oui ,  jus()ue  dans  la  traduction  du  Breviaire  et  du 
Missel ,  il  y  'eut  k  lutter;  le  droit  de  comprendre  ^tait 
en  cause.  Ih  repr^entaieht  le  bon  sens  et  la  raison 
Yigilante  au  sein  du  christianisme,  ces  bumbles  horn- 
mes  persecutes  ou  tracass^s,  Saci,  Le  Tourneux, 
Mesenguy. 

La  partie  de  la  Bible  publiee  la  premiere,  et  connue 
sous  le  nom  de  Nouveau*  Testament  de  Mons^  parce 
qu'on  y  mit  le  nom  de  cette  \ille,  porta  le  premier 
poids  de  I'assaut;  elle  ne  put  Hre  imprimee  k  Paris. 
Le  chancelier  Seguier,  ayant  consuit<e  des  docteurs 
pr^venus  ou  interess^s  (tels  que  le  Pere  Amelotte), 
refusa  son  approbation,  et  la  version  dut  s'imprimer 

voie  difficlle>  ilroite,  sur  cette  marge  p6riUease  et  mal  d^Bnie,  k  grand*'- 
peine  laSss^e  par  Rome  et  par  la  Sorbonne  k  la  traduction  des  Ecritures^ 
qne  Port-Royal  8*engagea.  Precaution ,  circoospection ,  sagesse  n*y  Grent 
rien  d'abord.  Le  Nouveaa-Testament  de  Mons  resta  loujours  sous  le  coup 
del*asfaut  qu'il  avait  soscit^.  Pourtant,  dans  sa  grande  Bible,  ot  \l  le 
refondit ,  M.  de  Saei,  a  force  de  prudence  et  de  discrete  Inmiere,  arriya 
i  bonne  fin  sans  encombre,  etaccomplit  sous  des  yeux  jaloux  son  oeuvre 
irr^prochable.  Vers  le  m^me  temps  oili  il  r^ussissait  a  mener  et  k  contenir 
dela  sorte  traduction  et  explications  sur  la  ligoe  rigoureuse»  le  fameux 
Bicbard  Simon  ouvrait  bardiment  la  vole  de  ce  qu'on  app^Ue  9x4s9i9t 
SplDQH  J  eatfaiV  ^gaiemfod  0«  ft  d^Ji  tons  1«8  degr^s. 


r 

da  H<^aii4^i  k  Amfttefttatt  i  ■•  de  PolitehAtemi  fit 
un  voyage  expr^s  pour  ea  surveiller  Timpression  (1). 
P^  qu'elle  parut,  le  Nre  Maimbourg,  alom  jesaitOt 
prftcha  coDtre  ( rueSaint^Antoiiie)  dana  line  s6ri6  da 
mnnoM  k  perdre  baleiQei  ou  il  reaouvela  les  vioteneea 
du  P.  Nottet  Gontre  to  FtiquenU  Comtntmim/  il  se 
donimit  cyniquemeot  lui-mdme  pour  le  bon  ehiea  d# 
ckasi$  y  qui  fak  Uver  le  gAier.  11  y  eut  des  mainde-* 
inents  d'archevdquea  et  d'^vdques,  et  mdnae  iln  bref 
du  pape  Clement  IX ^  lanc6s  conire  eette  version; 
mais  tout  cela  irregulier,  plus  ou  moina  oontestable  ^ 
gallicaaement  parlaut.  Lors  de  la  Paix  de  t'Eglue, 
Araauld  et  Messieurs  de  Port-Royal,  qui  avaieni  de^^ 
sire  et  obtenu  Bossuet  pour  ceBseur  et  arbitre  ^}ui^ 
table  dans  la  publication  du  livre  de  la  P4rpiiuiki  4$ 
la  Fof ,  lui  voulureni  enoore  soumettre  letir  Yer»oa 
de  Mods  :  il  s'agissait  de  la  relever  des  pr^vealioiil 
iujusles  dont  on  I'avait  frapp^e«  L*archev^ue  P^6- 
fixe  consentit.  Bossuet  6tait  fevorable  en  general  aut 
traductions  en  langue  vulgaire,  sauf  examen  et  ap«* 
probation  des  ev£ques#  II  pensait  du  bien  de  la  Ver« 
sion  de  Mons;  les  seuls  defauts  essentiels  qu'ily 
trouv4t,  c'^tait  un  tour  trap  reeherchi,  trop  d'itkdwim 
de  paroles,  une  affectation  de  polt'eem  et  d^agrimeM^ 
que  le  Saint-Esprit  avait  didaign^e  dam  Variginal.  Des 
C0Hfi6rences  eurent  lieu  k  Thdiel  de  Longueville  entr6< 
Bossuet,  Arnauld,  Nicole,  La  Lane,  et  Saci^  le  prin- 
cipal auteur  de  cette  version.  On  commen^a  par  les 
Epltres  de  saint  Paul,  et  par  celle  aux  Romains, 
comme  la  plus  difficile.  Les  traducteurs  se  soumet^ 

(1)  On  la  mit  soas  Iq  mm  d6  OaspardJIlgegt^  Iibrair949  Mvns,  qiii 
le  chargea  du  miu 


taient  avee  <iad(tt6  aux  Icuni^es  de  fioaauetet  i  aosi 
sens  si  mod^re ,  quaad  la  mart  de  Tarchev^ue  P6* 
r^fixe  et  I'av^neineat  de  M.  de  Harlay  rooipireiiit  la 
UravaiL 

M.  de  Saci,  qui  semlrfait  n'^tre  enlr6  k  la  Bastille 
que  pour  y  acbever  la  traduetion  de  la  Bible  par  cella 
de  rAucieu-Testamenti  et  qui  s'^tait  vu  d^livrer  la 
lendemain  du  jour  m^me  ou  il  en  avait  6crit  rentiera 
ibauche,  n'obtint  le  privilege  pour  publier,  qu'jt 
uue  condition  que  Tabb^  de  Saint^Luc ,  examinateur,. 
y  mit :  c'etait  que  I'auteur  ajouterait  des  explicatioua 
k  la  suite  de  chaque  partie  traduite.  Heureuse  n^s- 
sit6  qu'on  lui  fit ,  et  d'oili  s'est  oompl^t^  rexcdlent 
ouvrage ! 

La  publication  de  cette  Bible  eut  lieu  sueoessiw* 
ment ,  et  par  portions ,  de  1672  j  usque  vers  la  fin  du 
siecley  c'est-^i-dire  jusque  bien  apr^  la  mort  de 
M.  de  Saci.  II  n' avait  lui-mdme  donn^  les  Explications 
que  pour  laGenese,  TExode^Je  Levitique...  jusqu'aut 
Douze  petits  Prophetes  inclusivement.  M.  Du  Fossi 
continua  apr^  lui  et  poussa  jusqu'aux  Actes  des  Ap6- 
tres  ce  commentaire  explicatif,  que  M.  Hur6,  de 
concert  avec  M.  de  Beaubrun^  ternrina. 

La  traduction  de  la  Bible  par  Saci  est  devenue  la 
base  de  bien  d'autres  traductions,  explications,  pa^ 
raphrases ,  qui  ont  ^te  faites  en  France  depuis ;  de  la 
version  qui  se  trouve  dans  la  Bible  de  Dom  Calmet, 
par  exemple.  En  laissant  aux  personnes  comp^tente^ 
le  droit  de  prononcer  un  avis,  et  en  ne  me  tenant 
qu'a  une  consideration  comme  ext6rieure ,  je  dirai 
que,  Bossuetet  Pascal  a  part,  il  n'y  avait  guere  per^ 

Sonne  qui  fftt  k  m6me  alors  do  traduire  TEcriture 


352  PORT-ROYAL.  . 

saiDte  plus  ccHiveiiablemeot  et  nrieax  que  M.  de  Saci 
n'a  fait  pour  renaemble.  On  racoate  que^  dans  les 
conferences  de  Yaumurier  au  sujet  du  Nouveau-Tes- 
tameni,  les  premiers  essais  qu'y  lut  M.  de  Saci  pa- 
rurent  d'un  style  trop  eleve :  il  a^ait  cru  que  la  dignite 
de  la  parole  de  Dieu  le  demandait  ainsi.  On  lui  all6- 
gua  pour  TEvangile  la  simplicity  si  essentieltey  et 
qu'il  n^gligeait.  llrecommen^^a  done  son  essai ;  mais 
cette  fois,  chercbant  la  simplicity  surtout,  it  parut 
trop  bas  et  trop  humble  de  ton  a  ces  Messieurs;  de 
sorte  qu'il  lui  fallut  trouver  une  troisieme  voie  et  un 
style  mitoyen.  Pascal  etait  present  k  ces  ^preuves ,  et 
son  avis,  entre  tous^  compta. 

Eh  bien!  ce  style  mitoyen,  le  plus  conformea  sa 
nature,  M.  de  Saci  I'a  suivi  k  plus. forte  raison  quand 
il  a  tcavaille  seuLet  plus  libre  dans  son  choix.  II  ne 
savait  pas  Vhi^breu  (i);  il  se  tenait  volontiqrs  a  la 
Vulgate;  au  besoin  il  recourait  aux  notes  de  Valable. 
Le  sens  moi^al  I'occupait  principalement.  L'unifor- 
mite,  qui  faisait  sa  loi  la  plus  chere,  il  Ta  sans  doute 
un  pen  trop  port^e  dans  toutes  les  parties  du  saint 
livre. 

Ce  systeme  d'el^ance  continue ,  que  Bossuet  trou- 

(1)  Bn  g^ndral,  on  te  savait  pea  k  Port-Royal.  Il  ne  faat  rien  8*exa- 
girer :  on  itait  savant ,  tr^s  savant  4  Port-Royal,  mais  on  ne  i'6tait  pas 
al  profond^ment ,  si  sp^lalement  qu'on  le  croit  et  qu*on  le  r^pele. 
Richard  Simon  etle  comte  De  Maistre,  en  6lant  trop  s^veres»  ontdit 
du  vrai  U-dessus.  On  aurait  tronv6  aillears  de  plus  grands  ^rudits,  de 
plus  curienx  philolognes.  On  y  savait  du  grec,  du  latin;  mais  on  y 
^tait  snrtoot  scrapnleux ,  sens^,  clair,  a  la  Daunou ,  a  la  frangalse.  Nous 
7  insisterons  k  Tendroit  des  Ecoles  et  des  livres  :  c*est  la  m^thode ,  le  boa 
esprit ,  la  morale  (humanitas) ,  Je  ne  sais  quol  en  tout  de  mitoyen,  qui  fait 
le  principal  caractere  et  Thonneur  de  cet  enseignement.  Les  hommes  de 
Port-Royal  ont^l^d*ei;ceIientsma!tres>  deparfails  et  fructueux  divid* 
gateurs* 


ilVilE  DEUXlilfE.  353 

Vait  souvent  contraire  k  la  simplicity  de  TEsprit  divin, 
et  qui  lui  faisait  dire :  «  Aimons  la  parole  de  Dieu 
pour  elle-mSme ,  que  ce  soil  la  v6rit^  qui  nous  louche, 
et  non  les  ornements  dont  les  honimes  eloquents 
Vauront  par^e ;  »  cette  sorte  de  monotonie  temperee 
nous  paratt  ^  nous,  aujourd'hui  que  le  gout  litte- 
raire  a  change  et  s'est  enbardi ,  manquer  precisement 
du  cachet  lUtdraire  qui  est  propre  k  la  Bible,  et  en 
fausser  ce  que  nous  en  verrions  plus   volontiers 
comme  les  orHements  naturels.  En  un  mot,  la  Bible 
traduite  d'une  fa^on  qui  eftt  semble  plus  rude  et  tout 
inel^gante  4  M.  de  Saci,  nous  semblerait,  pour  les 
Psaumes  par  exemple  ou  pour  Job,  une  traduction 
plus  ^Entablement  poEtique  et  une  oeuvre  plus  litU" 
raire.  Mais  c'est  y  chercher  de  la  litterature  encore; 
la  d^Hcatesse  seulement  s'est  retournee(l). 

A  Fenelon  il  seyait  de  traduire  Homere;  k  Bossuet 
la  Bible  a  traduire  eut  bien  convenu.  On  a  remarqu6 
que  les  traductions  fr^quentes  qu'il  donne  des  versets 
sacres  passent  dans  son  discours  sans  le  troubler,  et 
font  corps  avec  lui.  Qu'on  essaie,  au  basard,  de  com- 
parer la  traduction  de  certains  mots  des  Psaumes  ou 
de  Job  par  Bossuet  avec  celle  des  mdmes  endroits 
par  Saci.  S*agit-il  de  privenir  la  face  du  Seigneur  en 
le  confessmt  ( Bossuet )  ?  Saci  nous  dit  :  H&tons-nou$ 
de  nous  prisenter  devant  lui  pour  cdebrer  ses  louanges  (2). 
Bossuet  enire-t-il  avec  David  dans  les  puissances  du 

(1)  Un  homme  du  ptas  grand  esprit  et  dont  j*aime  k  citer  la  parole , 
nn  des  connaissenrs  qui  ont  le  pins  tdt  pressenti  et  marqu6  le  revirement 
do  go&t ,  M.  Joubert  terivait  en  1797  :  «  Be  Saci  a  ras6,  poudr^,  frisd 
la  Bible,  malsanmoins  il  ne  l*a  pas  fard^e. »  Les  premi^^  mots  sent 
un  pea  t ifs ;  it  suffirait  de  dire  qa*il  I'a  pelpiie, 

(2)  Piaome ,  XGIV,  2. 

II.  23 


854  I^ORT-ROYAL. 

Siigneur?  Saci  $e  renferme  dam  la  eonsidiratum  d^ 
la  puisianes  dti  Seigneur  (1).  G'est  la  diffiirence  dii 
Moise  entrant  dans  le  nuage  de  feu  au  Sinai,  et  da 
scrupuleux  interpr^te,  n^  de  L^vi,  6tudiant  k  l^om- 
bre  des  muraill^  du  Temple.  Bossuet  au  premier 
coup  d'ceil  apparalt  investi  de  ce  droit  de  brusque  et 
familiire  entr^;  nul  autre  ne  I'aurait  su  prendre  sans 
t6miirit^9  et  Saci  6tait  le  moins  t^m^raire  des  hom- 
mes.  Dans  sa  mani^re  ^gale,  circonspecte,  un  pea 
nivel6e,  dcri\ain  utile  et  durable ,  excellent  aln6  des 
Tillemont  et  des  Fleury  ^  il  s'attache  partout  k  la  clart^ 
k  la  fidilitd  du  sens  Chretien ;  \oili  Timpor tant;  elcette 
irersion  a  un  merite  d'ensemble  et  de  continuity ,  qui 
n'a  pas  il6  sur passe ,  je  crois. 

Quel  fruit  a-t-elle  produit?  Si  Ton  voulait  juger  par 
Vaspect  extdrieur  et  par  le  gros  du  mouvement  des 
esprits ,  il  semblerait  que  le  resultat  de  cette  publi- 
cation termini  aux  premieres  ann6es  du  dix-huitieme 
eiecle ,  ne  fut  pas  tvis  effectif  sur  V&ge  qui  suivit ,  et 
qu'en  ouvrant  la  Bible  aux  fiddles,  le  traducteur  Tait 
mise  aussi  plus  que  jamais  k  la  merci  de  la  curiosifaS 
profane  et  de  Thostilit^  philosophique.  Mais  il  ne  fau- 
drait  pas  se  h&ter  de  conclure  de  la  sorte.  Le  fruit 
de  teUes  oeuvres  est  tout  individuel ,  le  plus  souvent 
each^.  Gombien  de  coeurs  ont  €t6  secrStement  amends 
et  nourris  par  cette  lecture  que  Saci  leur  rendait  poi- 
filble  et  permise?  yoilk  ce  que  les  hommes,  m£me 
les  historiens  litt^raires ,  n'ont  pas  moyen  de  savoir, 
ii'ont  pas  droit  de  conjecturer. 

Ce  qu'il  est  plus  stikr  de  remarquer  et  de  graver  de 

plus  en  plas^  c'est  radwir»blQ  convenance  de  toute 


LIVRE   DEUXI^ME.  355 

cette  vie  de  M.  de  Saci  avec  sa  mission  sioguli^re 
d'interprSte  des  Ecritures.  11  semble,  et ,  selon  toute 
I'apparencCj  il  demeure  constant ,  qu'il  a  U6  occupe 
en  cbaque  moment  de  sa  pens^e  k  se  rendre  digne 
de  cet  emploi,  k  se  purifier  les  mains  pour  tenir  la 
plume  docile  sous  la  dict6e  sacr^e,  k  se  ch&tier  le 
coeur  ( le  plus  chaste  des  coeurs! )  pour  Tatteler  comme 
un  agneau  toujours  ^gal  au  vrai  sens  du  joug  de  David 
et  de  J6sus.  Fontaine  nous  a  conserve  ses  propres 
paroles  k  ce  sujet  dans  le  dernier  entretien  qu'ils 
eurent  ensemble  :  ce  fut  k  Pomponne,  bien  peu  de 
mois  avant  la  fin  de  ce  maltre  v^n^r6.  On  y  trouve  le 
pendant  des  autres  conversations  si  belles  de  M.  46 
Saint-Cyran,  de  M.  Le  Mattre  et  de  M.  Singliu} 
prfitons  6galement  I'oreille  k  celle-ci. 

M.  de  Saci  done  6tait  tomb^  malade  k  Pomponne, 
d'une  fiSvre  quarte,  dans  F^te  de  Tann^  1683;  on 
Tavait  vite  transport^  k  Paris  pour  le  mettre  plus  k 
port^e  des  m^decins.  Fontaine  avait  coyru  vers  lui , 
tnais  sans  pouvoir  Stre  re^u.  Quand  M.  de  Saci  se 
trouva  mieux  et  qu^il  fut  retourn6  k  Pomponne ,  jl 
^rivit  k  Fontaine  de  venir,  et  celui-ci  arriva  tout 
joyeux  de  cette  gu6rison  qu'on  ctoyait  complete  :  ^ 

«i)2s  qa*it  me  vit  entrer  d&ns  sa  chambre,  tl  coarati  mol  poor 
m^embrasser^  et  moi  J^avancai  et  me  Jeta!  k  ses  pldds  pour  Ini  demander 
sa  benediction.  H  me  tint  embrass6  long-temps.  LorsqueTan  et  I'antre 
nons  versions  des  larmes,  11  me  paria  le  premier,  ce  qae  le  respect  me 
faisoit  attendre  :  He  BUn !  Monsieur,  me  dlt-il ,  on  vous  a  done  traiU 
eomme  les  autres?  comme  poar  me  faire  excotey  de  ceqa'on  nemo 
TaToit  paslaisse  voir  k  Paris  (1). 

Apr^s  bien  des  explications  prolong6es  et  tout  af- 

(ij  rai  de|a  remarqa6  la  grayite  de  cette  appellatiQQ  d^  llom^wr  4 
regard  d'uu  si  anciea  et  si  tendre  amit 


356  ^OliT-ROYAL. 

fectueuses,  M.  de  Saci  expose  k  Fontaine  le  sujetpar- 
ticulier  pour  lequel  il  Ta  demand^.  II  s'agissait  de 
traduire  poar  Pellisson  converti  et  devenu  convertis- 
seur  un  gros  volume  de  passages  que  ce  dernier  avail 
recueillis  des  PSres  et  qu'il  destinait  k  combattre  les 
her6tiques.  M.  de  Saci  avait  jete  les  yeux  sur  Fontaine 
pour  ce  travail :  une  pension  (car  Pellisson  etait  k  la 
source)  pouvait  en  6tre  le  prix.  Fontaine  s'empressa 
d'accepter  Touvrage,  mais  en  rejetant  toute  id6e  de 
secours  :  k  sa  soeur  et  k  lui  le  peu  qu'il  avait ,  grdce 
k  Dieu,  leur  suflSsait.  Sur  quoi  M.  de  Saci,  qui  etait 
debout  k  chercher  quelques  papiers,  murmura  k  demi- 
voix  et  comme  se  parlant  k  lui-m6me :  Oh! que  vow  lies 
heu...!  il  voulaitdtre  heureux^  il  n'acheva  pas  la  der- 
ni^re  syllabe.  Et  Ton  se  mit  k  parler  de  la  traduction 
de  TEcriture  qui  6tait  le  travail  babituel;  et  comme 
Fontaine  s*echappait  k  rapporter  les  t^moignages 

d'estime  qu'avait  obtenus  le  dernier  volume  public : 

« 

a  Je  ne  m*6tonne pas  beaaconp,  r^pondit  M.  de  Saci,  que  bien  dei 
«  gens  aiment  ces  traductions  et  ces  explications.  Je  crains  que  ce  ne 
«  soit  parce  qu'elles  sont  dans  nn  tei  6tat  qn'ils  peavent  les  entendre 
a  sans  peine,  et  qne  lear  cariosity  y  pent  6tre  satisfaite  4  pea  de  frais. 
«  Une  des  princlpales  raisons  qni  les  portent  k  rechercher  ces  livres ,  est 
4^  qa'ils  n*j  voient  plus  les  difficult^s  qnlls  trouvoient  auparavant  dans 
«  rEcritnre.  lis  sopportent  bien  de  n'en  pas  comprendre  les  v^rit^  et  les 
«  myst^res ;  mais  lis  ne  peuyent  soaffrlr  le  langage  obscnr  et  embarrass^ 
«  dpiit  le  Saint-£sprit  se  sert  poar  les  leur  proposer,  s'ils  n*ont  une  foi , 
«  une  crainte  de  Diea  et  une  soamission  qui  n*est  pas  si  commune  :  de 
«  sorte  qu*ils  sont  bien  aises  de  trouYcr  dans  mes  tradoctions  une  nou- 
«  Telle  clart6 ,  qui  les  d^Iivre  des  t^nebres  qui  stolen t  auparayant  si  f&« 
«  cbeuses  et  si  ptoibles  h  leur  orgueil  et  k  leur  curiosity ,  que  le  Saint- 
«  Esprit  n*a  pas  Toulu  flatter,  mais  combattre  et  gu6rir  par  sea  pa- 
«  roles  (!)• 

(1)  M.  de  Saci  avait  affaire  &  ces  lecteurs  d*alors  tr^  susceptibles ,  i 
ces  gens  de  la  cour  qui  ne  toolaient  pal  qu^Hom^re  parllit  dea  MyriDidons 
et  qui  s*en  scandallsaient. 


LITRE  DEUXliME.  357 

«  Qoe  sate-Je,  ajonta-l-il,  si  ]e  ne  fais  rien  en  eela  eonlre  lei  desseins  de 
ff  Diea?  J'ai  Uch6  d'6ter  de  TEcritare-Sainte  Tobscnrit^  et  la  rudesse;  et 
«  Diea  JusqaMci  a  vonlu  que  sa  parole  (Hi  enyeloppte  d'obscurit^s.  Pt*ai-je 
«  done  pas  sujet  de  eraindre  qne  ce  ne  soil  resistor  aax  desseins  dn  Saint- 
«  Esprit  qne  de  donner^  coninie]*ai  t&ch^  de  faire,  nne  version  claire, 
«  et  peat-£tre  assez  exacte  par  rapport  k  la  puret^  da  langage?  Je  sais 
<f  bien  que  je  n*ai  affects  ni  les  agr^ments  ni  les  cnriositis  qu*on  ainie 
a  dans  le  monde ,  et  qo*on  poarroit  rechercher  dans  TAcadt^mie  Fran- 
«  coise.  Diea  m'est  t^moin  combien  ces  ajastements  m'ont  tonjonrs  M 
« tm  horreur ;  mais  Je  ne  puis  me  dissimnler  k  moi-mftme ,  qae  j*ai  llich^ 
«  de  rendre  le  langage  de  I'Ecriture  clair,  par»  et  eon  forme  anx  regies  de 
« la  grammaire ;  el  qui  peat  m*assarer  que  ce  ne  soit  pas  \k  nne  m^thode 
«  diff^rente  de  celle  qa*il  a  pla  an  Saint-Esprit  de  choisir  (1)...  Je  vols 
ff  dans  TEcrilnre  qne  le  fea  qui  ne  yenoit  point  dn  sanctnaire  6toit  pro- 
«  fane  et  stranger,  qaoiquHl  pftt  dtre  plas^clair  et  plus  beau  que  celal 
«r  da  sanctnaire...  Groyez-moi ,  Monsieur,  s*6cria-t-il ,  comme  il  n'y  a 
<t  rlen  de  si  grand  dans  TEglise ,  il  n'y  a  rien  non  pins  de  si  dangereox 
a  que  de  tradnire  on  d*expUquer  pnbiiqaement  TEcritare ,  et  d'dtre  Tin- 
« terprite  da  Saint-Esprit  et  le  ministre  de  sa  parole. •• » 

a  M.  de  Saci  demeura  \k  qaelque  temps  dans  le  silence;  pendant  leqael 
je  Yoyois  bien  qu*il  parioit  plus  k  Diea  qu'k  moi ,  et  j'admirois  cependant 
en  toatce  qall  venoit  de  me  dire,  combien  sa  profonde  hamilit6  6tpit 
ing^niense  pour  lui  fournlr  des  sujets  de  s'abaisser  tov^ours  de  plus  en 
plus.  Diea  sait  balancer  divinement  les  cboses ,  et  donner  k  ceux  de  ses 
serviteurs  qa*il  a  honoris  de  ses  pins  grands  dons,  des  contrepoids*  on 
Tisibles  de  la  part  des  hommes,  on  invisibles  dans  eax-m6mes,  poujr  les 
emp^cher  de  s*en  Clever... » 

Et  sur  ce  qoe  Fontaine  de  nonveau  revenait  k  r^diflcation  produite , 
H.  de  Saci  leprenait  encore  :  «  Oni ,  mais  il  ne  faut  pas  se  tromper  dans 
«  cette  belle  pens^e  d'6difier  les  Ames.  II  y  a  grande  diflKrence  entre  con- 
«  tenter  et  ^difier.  II  est  certain  que  I'on  contente  les  hommes  en  leur 
cr  parlant  avec  qaelque  616gance ;  mais  on  ne  les  6difle  pas  tonjonrs  en 
a  oette  maniire...  La  nourriture  sans  Vexercice  n*est  pas  plas  dangerense 
«  an  corps  qu*elle  Test  aox  Ames...  La  sobri^ti  spirituelle  n'est  pas  de 
«  moindre  importance ,  ni  de  moindre  obligation ,  qne  la  corporelle...  Je 
.  «  me  sonviens  tonjonrs  que  fen  M.  I'abbi  de  Saint-Cyran  me  disoit  an- 
«  trefois »  qne  comme  Dieu  a  r^duit  sa  parole  et  son  Yerbe  dans  an  ^tat 
a  bas  et  m^prisable  par  Tlncarnation ,  ponr  sauver  les  hommes  par  ce 
«  rabaissement ,  il  a  voula  aassi  honorer  ce  mystere  dans  son  Ecriture » 
«  en  proposant  cette  mftme  parole  sons  des  expressions  foibles ,  informea 
«  et  obscures,  afln  de  ga^rir  ainsl  les  esprits  snperbes  des  bommes ,  et  de 

(i)  Le  sernpnle  de  M*  de  Saci  se  rapporte  jaste  ai|  rejprocbe  ^ne  l«f 


35S  I»OKT-1iOYAL. 

«  leg  rendre  capables  de  sa  gr&ce.  II  a  era  qa'il  tenr  rafflsoft  de  lew 
ff  faire  goAter  en  ce  monde  la  boDt6  de  sa  v^riti  dans  TEcritare ,  et  fl 
«  s'est  riserv^  k  leur  en  faire  voir  toate  la  beaat6 ,  toat  Ticlat  et  toute 
tt  la  majesty  en  Taatre  vie ,  oil  ils  ne  seront  plus  en  danger  d*en  abuser 
«t  et  de  s'en  ^blouir,  comme  ils  y  sont  toajoars  lei.  Toil4  Tordre  de  Bfea 
«  qn'on  court  risque  de  troubler  peut-Stre  sous  pr^texte  d'^difier  les 
«  Ames. » 

U  y  a  bonheur  k  retrouver  intact  Tesprit  avec  le 
nom  de  M.  de  Saint-Cyran  dans  les  paroles  de  son 
successeur  pres  de  mourir. 

M.  de  Saei  snrv^cut  peu  i.  cette  oonversation ,  et 
Fontaine  ne  le  revit  pas.  Le  A  Janvier  1684,  par  un 
horrible  hiver,  il  mourut  &g^  de  soixante  et  onze  ans. 
La  veille,  jour  de  sainte  Genevieve,  ii  avail  dit  encore 
la  messe  k  sa  chapelledomestique;  apr^s  le  diner  de 
midi,  it  avait,  pendant  deux  heures,  entretenu  les 
personnes,  Ih  pr6sentes,  du  profit  spirituel  k  tirer  de 
la  f^te  de  cette  sainte,  et  de  celle  des  saints  en  ge- 
neral; une  de  ces  personnes,  en  I'^outant,  n'avait 
pu  s'empdcher  de  dire  :  «  II  parle  des  choses  de  la 
foi  comme  s'il  les  voyoit;  c'est  un  homme  que  nous 
ne  garderons  pas  longtemps !  »  En  finissant  de  par- 
ler,  ii  se  sentit  mal,  se  mit  au  lit,  et  mourut  le  len- 
demain  en  proferant  ce  mot  d' une  humble  esp^rance: 
6  bien-heureux  Purgatoire !  mot  qui  I'ach^ve  I  il  ob- 
servait  encore  jusque  dans  Tespoir  supreme  du  salut 
dir^tien  sa  modestie  constante,  I'absence  du  rayon. 

«  Ce  que  tout  le  monde  admira  le  plus,  dit  Du 
Fosse,  fut  le  calme  de  son  esprit  et  cette  paix  de  son 
coeur  qui  ne  put  ^tre  troubl6e  par  les  alarmes  d'une 
mort  si  precipitee ,  et  qui  lui  fit  prendre  si  bien  ses 
mesures  qu'en  Tespace  de  viiigt-quatre  heures  il  suf* 
fiti  tout...  ApresTExtrdme-Onction,  ceux  qui^oient 


aupres  de  lui ,  et  qui  ne  pouvoient  assez  admirer  la 
ferniet^  de  son  esprit  et  de  son  coeur,  en  mdrne  temps 
gu'ils  Yoyoient  son  corps  se  fondre  et  se  dissoudre, 
pour  ainsi  dire ,  comme  la  cire ,  se  sentirent  obliges 
de  lui  demander  sa  b^nMiction  et  ses  (Hri^res  tant 
pour  eux-mSmes  que  pour  ceux  qui  itoient  sous  sa 
coaduite.  Usluinomm^rentdoiic  en  particulier  toutes 
les  personnes  dont  ils  purent  se  souvenir;  et  lui,  aveo 
une  charite  et  une  presence  d'esprit  merveilleuse, 
disoit  qqelque  chose  d'assez  singulier  sur  chacun.  n 
—  f  Je  fus  du  nombre  de  ceux  qu'on  lui  recomman** 
doit,  s^'^crie  Fontaine,  et  pour  qui  il  promit  le  se- 
cours  de  ses  prieres.  Qu'il  s'en  souvienne  dans  le 
ciel ,  ce  cher  Pere !  c'est  une  espece  de  testament 
quMl  hous  a  laiss6  en  mourant.  » 

La  nouvelle  de  cette  mort  se  rSpandit  tres  vite  de 
toutes  parts.  II  avail  par  testament  demand^  k  6tre 
enterre  &  Port-Royal-des-Charops.  On  transporta  le 
corps  de  Pomponne  k  Paris ,  ou  on  le  d^posa  dans 
r^glise  de  Saint-Jacques-du-Haut-Pas;  et  de  1^,  de 
nuit,  k  travers  les  neiges  et  les  glaces,  on  le  dirige^ 
sur  Port- Royal.  Les  honneurs  qu'on  aurait  d6sir6  lui 
rendre  durant  le  trajet,  cortege,  flambeaux  et chantSi, 
fqrent  supprlm^s ,  de  peur  de  porter  ombrage  (1). 
Mais  une  fois  arriv6  au  (erme,  au  vallon  du  s^pulcre, 
on  entre  dans  tout  un  ensemble  de  scenes  funebre^i 
d'une  supreme  beaute. 

(1)  La  dnehesge  de  Lesdigai^es ,  qal  «taii  lona  la  condolte  de  H.  de 
fiaei ,  arail  pr^patd  une  snUe  de  deu  cents  penoDnes  avee  de»  flarobeans 
pour  rec^otr  le  cojps  i  Tentrto  de  Paris ,  PoHe  Saini-ABtoine.  L'Ardie- 
Y^ue  Toulait  s'y  opposer.  On  dvita  leconflU  ea  passant  ootre  obseurt&- 
uent.  Gutlbert ,  en  dtoaecord  atec  Fontaine ,  paralt  soppoier  qoe  In 
cMmonie  du  florlige  tul  ttea. 


860  PORT*ROTAL. 

Au  seuil  de  cette  eglise  pour  laqaelle  ii  avail  ^teor- 
donn^  pc^tre,  ou  il  avail  offerl  son  premier  sacrifice, 
et  qui  depuis  pres  de  cinq  ans  ne  I'avail  pas  revu , 
son  corps,  escorl^  de queiques  amis,  ful  re^u  la  di- 
manche  9  Janvier,  a  cinq  heures  du  malin ,  par  une 
centaine  de  religieuses  en  pleurs  el  plus  briUantes  de 
charite  qtA$  les  cierges  qu'elks  portaient  dans  leurs  mains : 
on  le  posa  au  milieu  d'une  chapelle  ardenle. 

II  y  avail  deja  cinq  jours  qu'ii  6lail  morl;  il  s'agis- 
sail  de  savoir  si  on  oserail  ouvrir  le  cercueil  pour  re- 
v6lir,  selon  F usage,  le  confesseur  defunl  des  habils 
sacerdolaux.  On  s'y  decida  pourtanl;  le  grand  froid 
avail  aide  &  la  conservation. 

ff  Je  fu8  le  premier,  nous  dit  Fontaine  k  travers  wb  larmes,  qui  fMuai 
la  main  dans  la  biire  pour  retirer  du  s6jour  affreux  de  la  mort  un  visage 
qui  y  avoit  d^k  pass^  tant  de  jours.  D6s  que  Ton  eut  d^velopp^  les  Un- 
ceuls  et  d6tourn6  le  suaire,  on  ne  m^connut  en  rien  cette  face*  La  pais 
que  la  mort  y  faisoit  r^gner  alors  6toit  semblable  a  celle  que  la  grJLce  y 
ayoit  toujours  fait  r£gner  pendant  sa  vie.  II  sembloit  encore  respirer 
eette  modestie  que  sa  seule  vne  imprimoit  dans  tous  1^  coeurs.  J*aYoiie 
que  mes  yeux  aussi  bien  que  ceui  de  beaucoup  d'autres ,  ne  pouToient  se 
rassasier  de  voir  celui  que  l*on  auroit  d^sir^  de  toujours  voir,  et  qu'on 
avoit  d^sesp^r^  de  voir  jamais.... 

«  On  le  revSitit  done  pour  la  demiire  fols  de  ses  habits  tacerdotain* 
On  chanta  les  Psaumes  ordinaires.  On  fit  les  aspersions  et  les  encense* 
ments,  et  ensuite  on  ouvrit  les  portes  du  convent  pour  nous  le  laisser  por- 
ter au  lieu  qu*on  lui  avoit  pr^par^  au-dedans  pour  sa  sepulture.  Nous 
portftmes  ce  corps  au  travers  d'une  longue  hale  de  sainles  reiigieuses,  qui 
^toient  venues  le  recevoir  k  leur  porte  le  cierge  a  la  main.  Leurs  yeux  si 
mortiH^s ,  si  accoutum6s  k  se  fermer  k  tout  le  reste ,  ne  purent ,  tout 
mouiil^s  de  larmes  qu'ils  ^toient ,  s'emp6cher  de  s*arr6ter  sur  ce  saint 
corps  pendant  qu*il  passoit  seulement  au  travers  d*elles ,  afln  de  dtodler, 
dans  ces  petits  intervalles  que  nous  leur  donnions ,  les  traits  d*un  visage 
qu*elles  ne  devoient  plus  voir,  ^lles  lui  t^moignerertt  toutes  le  profond 
respect  qu*elles  avoient  pour  lui  par  les  inclinations  que  chacune  faisoit 
lorsqu'il  passoit  devant  elles ;  et  lorsqu*enfin  il  fat  au  lien  du  repos ,  les 
priocipales  s'empressirent ,  en  Taccommodant  pour  le  descendre  dans  la 
foss^ ,  de  lui  ^onn^r  dp  saints  Risers ,  pendapt  i^oe  (oat  le  eliceor  cqqM? 


LIYRE   DEUXl£jlE.  361 

iiiiolt  to  chant  arec  nnefrrayit^  qae  Jen'al  pu  asm  admirer  depub  iootea 
les  fois  que  j'y  ai  pens^.  II  me  sembloit  que  ma  Joie  itoU  poar  lors  eachte 
en  lerre  ayec  eelui  qne  ]e  Toyois  enlerrer. » 

.  L*abbesse,  qui  pr^sidait  k  cette  c^r^monie  et  qui  y 
donnait  le  ton ,  ^tait  la  m^re  Ang6lique  de  Saint- Jean, 
cousine  germaine  de  M.  de  Saci  et  comme  la  seconde 
Ang^lique  de  ce  second  Saint-Gyran.  G'est  elle  qui, 
le  lendemain  des  funi^railles,  entendant  Fontaine  se 
plaindre  qu'on  eftt  enleve  trop  vite  le  corps ,  lui  re* 
pondit  avec  un  accent  profond  et  d^une  voix  un  peu 
basse ,  «  quil  falhit  eaeher  en  terre  ee  qui  n^iioit  que 
terrej  et  faire  rentrer  dam  le  niant  ee  qui  en  $ai  n^itoU 
que  niafU.  »  Et  le  fidele  t^oin  ajoute : «  Qu^elle  voyoit 
de  choses  en  me  parlant  de  la  sorte!  »- 

Elle  Yoyait  d^ja  le  grand  rivage  d'au-dela ;  car  si , 
durant  la  c^r^monie  j  elle  avait  pu  commander  k  la 
douleur  et  aux  sanglots  de  ses  religieuses,  elle  n'avait 
su  Element  commander  a  son  propre  cceur;  il  fut 
brisedu  coup.  Ellemourutun  peu  plus  dequinze  jours 
apr^y  le  29  Janvier,  dans  la  soixantieme  annee  de  son 
dge.  Son  frere,  M.  deLuzanci,  qui  \ivait  avecM.  de 
Saci  k  Pomponne,  ne  surv^cut  gu^re  plus  qu'elle  k  ce 
cousin  qui  6tait  pour  lui  un  p^re.  Revenu  de  Port- 
Royal  k  Paris  chez  M.  de  Pomponne  son  atn^,  la  fievre 
le  prit ,  et  il  sentit  avec  joie  qu'il  les  allait  rejoindre. 
II  mourut  le  10  fevrier,  Sge  de  soixante  et  un  ans. 

Tout  cela  s'encfaalne;  je  voudrais  m'arrdter,  et  je 
ne  puis,  les  fun^railles  de  M,  de  Saci  continuent 
toujours» 

Et  Fontaine,  Tinconsolable  Fontaine,  s'etonnant 
de  suryjvre ; « J'awue,  s'^rie-t-il,  qu'en  voyant  et  ce 


869  RORf-EOYAU 

fr^re  iet  cette  soeur  frapp^s  k  mort  par  celle  de  M.  de 
Saci ,  je  rougissois ,  ipoi  qui  cf oyois  Tavoir  toujoiirs 
aim^,  de  ne  le  suivre  pas  comme  ces  personnes;  et  je 
pevios  de  \k  diSsesp^r^  contre  moi-m6ine,  d' aimer  si 
peu ,  en  me  comparant  k  ces  deux  pa^sonnes  dent 
Vamaur  avoU  iU  fort  iH>fiMne  la  mort.  » 

Ge  n*est  pas  tout :  parmi  ces  religieuses  da  derater 
tamps  de  Port-Royal,  il  y  en  avail  une  des  plus  qua* 
lifi^es  par  Tesprit,  par  )es  talents,  comma  par  la  vertu, 
la  aceur  Christine  Briquet,  fiUe  de  ravocat-g^n^ral  de 
W  nom ,  petiterfUle  de  J6r6me  Kghon  h  Qrand.  La 
m^re  Angelique  et  M.  de  Saei ,  e'est4-dire  les  deux 
p^^sonnes  qui  avaient  toujours  eu  la  plus  grande  part 
k  la  conduite  da  sa  conscience,  lui  raanquant  k  la 
fois,  elle  se  sentit  atteinte,  et  ne  put  s'empteher  de 
laisiaer  voir  qu'elle  avait  dans  le  coeur,  selon  le  mol 
4e  saint  Paul ,  une  r^otM^  de  mort.  Dans  cette  idto , 
^le  s'attacba  a  recii^eillir  les  divers  ^rits  qu'on  pou-> 
vait  avoir  da  ces  deuxrares  modules ,  part jeuliSrament 
1^  lettres  de  M.  de  Saci,  a  les  mettra  ei;  ordre,  k  en 
retrancher  ce  qu'elles  avaient  de  trop  icelatif  aux  per* 
sonnes,  k  les  disposer  enfin  pour  Vimpression;  et, 
ce  travail  fait,  mSme  avant  Timpression  terminie, 
eUe  n'eut  plus  qu'i  mouHr  (4). 

Yojli,  ee  semble,  une  suite  d'oralsons  fun^^bres  en 
action  et  assez  parlantes.  On  a  vu  de  sauvages  et  g6- 
iBii^reux  paians  se  pereer  de  F^p^e  sur  la  tombe  de 

(i)  LeHres  ehritiennet  et  tpirUuellet  de  M.  de  Saci,  2  vol.  in-S®. — 
EUes  eorent  infiniment  moins  de  suec6s  qae  eel  les  de  M.  de  Saint-Cyraiu 
II  r^salte  d'aoe  lettre  d'Arnaald  k  madame  de  Fontpt^rtnU  (9  Jutn  1685) , 
qae  ce  dernier  augarait  assez  pea  de  la  pablication ;  il  craigoait  qoMl  ii*j 
fnM  pas  flS9ez  de  aoaveauU ,  de  diT«riit4. 


LIVRE  DEUXfiHE.  368 

leurs  chefs  :  ici  les  coeurs  Chretiens  se  fondent  sans 
murmure  et  se  brisent.  Avec  M.  de  Saci  Fisaac  de 
Port-Royal  est  mort,  et  la  race  s^en  ta  retranch6e. 
La  couronne  de  noire  tlte  est  tombiej  6crivait  Fabb^ 
Boileau,  couronDcen  effet  d'uneseule  couleur,  jamais 
fl6trie ,  jamais  brillante,  couronne  toute  n^e  et  tress^e 
k  Fombre ,  dont  oh  ne  sait  au  regard  si  ce  sont  des 
feuilles  ou  des  fleurs,  ou  seulement  des  graiaes  mftresi^ 
mais  qui  a  pourtant  son  parfum.  J'ai  sous  les  yeux 
un  irolume  des  Vies  id^ante${le  quatriSme)  eonsacri 
presque  en  entier  iM.de  Saci  et  i  sa  mort :  la  seule 
suite  des  pages  y  est  louchante  et  a  bien  son  6I0-* 
quence.  Ge  sont  des  lettres  de  tout  pe  que  Port-Royal 
possMe  encore  k  cette  6poque  de  Yivant,  r^uni  ou 
disperse,  et  qui  yient  se  confondre  dans  un  cri  de 
douleur  et  de  priere  k  la  nouvelle  funSbre*  Les  TiUe^ 
mont,  les  Du  Foss^,  les  fiamon,  les  Hermant,  les 
Sainte-Marthe,  les  Lancelot,  tout  ce  qui  subsiste  ear 
core  et  qui  va  mourir,  tous  y  viennent  k  leur  tour 
profi6rer  leur  regret  et  t^moigner  devant  Dieu  de  leur 
plainte.  Le  dernier  surtout,  Lancelot,  du  fond  de  son 
exil  de  Quimper,  serait  k  entendre  dans  la  lettre  qu'ii 
&^rivit  k  la  mire  Angelique,  et  qu'elle  ne  put  lir^, 
6tant  morte  elle-mftme  a\ant  de  Favoir  re^ue  (4).  Ge 

(1) «  ...  Cepeodant  Yoosyoyei  coiddm  toat  le  monde  f'en  ya  pea  4  pea, 
et  dedeai  et  4ebori ;  et  quand  je  eoosid^e  fu'U  j  a  cette  semaioe  qua- 
rantAHuaq  ani  (aecompUs)  qae>  par  la  diarlti  des  r^v^rcnde*  MAres,  Je 
fas  Mca  aa-dehocs  de  votre  maisoii  popr  eotrer  i^as  paritcoll^remeni 
soos  la  coadolie  de  M.  Da  Verger,  et  qae  neos  a'avoDS  presqoe  plos 
personae  de  ce  tempi-Mi ,  }e  ne  pais  in*empteher  de  craindre  que  nous  m 
dMinlaas  aossi  comnie  le  temps »  et  qu'il  ne  se  glisse  quelque  tiiange- 
meoH  4^m$  netre  cendaite  •  soit  par  notre  propre  infirmity ,  ou  par  Viat- 
presitaR  de  ciiii  qv^  n'ept  pelnt  cobm  Joseph. » 


364  PORT^ltOYAL. 

sont  A6}k  les  mourants  soupirs  de  Port-Royal »  quoi- 
que  les  tout  derniers  debris,  et  les  pierres  n'en  doi- 
vent  tomber  que  vingt-cinq  ans  plus  tard. 


Ai-je  maintenant  k  ^numerer  en  detail  les  divers 
Merits  de  M.  de  Saci  ?  En  parlant  de  sa  grande  Bible, 
j'ai  dit  son  oeuvre.  11  donna  d'autres  traductions  en- 
core, celle  de  V Imitation  de  Jisus-Christ  sous  le  nom 
du  sieur  de  BeuUj  celle  des  Homelies  de  saint  Jean 
Chrysost6me  sur  TEvangile  de  saint  Mathieu  sous  le 
nom  de  PauUAntaine  de  Marsilly^  et,  d'aprSs  des  do- 
cuments traduits  par  Du  Foss6,  une  Vie  de  Dom  Bar- 
th^lemy  des  Martyrs.  Sa  vigilance  chaste  et  patiente 
avait  pourvu  les  petites  Ecoles  d' Editions  d'Horace,  de 
Martial  et  de  Terence,  ou  ces  impuret^s  trop  pures 
de  langage  {purissima  impuritas )  6taient  industrieu* 
sement  61aguees.  U  traduisit  aussi  Phedre  (i). 

Si  j'ai  bien  r^ussi  k  rassembler  tons  les  traits,  k 

(1)  Sous  le  nom  da  sieur  deSalnt-Aubin.'^Ces  dirers  ouyrages  de  M.  de 
Bad ,  ainsi  que  le  NouTeau-Testament  de  Mods  oik  il  eat  si  grande  part, 
ont  ^6  fort  chicanes  et  comme  hoaspill^s ,  k  regard  de  la  dictioo ,  par  le 
Pi^re  Bouhoors.  Daas  ie  deaiieme  de  ses  Entreticns  d'Arisit  et  d' Eugene, 
dans  sesDoiif eid'on  gentiihomme  breton  sur  la  Langue,  dans  ses  Reman/ues 
wMvelht... ,  oe  J^aite ,  au  milieu  de  quelqaes  ^loges  mtoag^s  ^k  et  \k  par 
bon  air,  a  fait  la  gaerre  aux  mots  cbez  Messieurs  de  Port -Royal,  et  one 
goerre  tr^  yiye.  II  en  relive  plasiears  qui  ont  passd  depuis,  mais  un  grand 
nombre  aussi  qui  sont  restis  en  dehors :  attaninateun,  eonmaieurs,  mur- 
muraieun ;  elivemtntt,  protiernementi ,  effaeemtnU,  enivremenU;  trrttmtf- 
fiabie,  inpusabU,  ineharitable  (ces  derniers  de  M.  deSaei).  Boabburs  s'a- 
mnse  longnement  sur  ce  mot  d*inehariiabte.J\  oppose  d'antres  difBeoltte 
encore  sur  les  locations  (ilever  les  yeni  an  ciel  pour  /ever  les  yenz),  sur  les 
eonstractions  et  les  queues  de  phrases ;  il  a  souvent  raison.  Incompara* 
blement  inf<6rieur  k  Messieurs  de  Port-Royal  pour  le  fond  et  la  philoso- 
nbie  de  la  prammairei  poor  la  ra{son  logique  dfs  cbosep »  il  ayall  da 


LIYRE  DfiOXliMfi.  365 

d^ouper  le  portrait  exact » tel  que  me  le  fouraissaient 
les  auteurs  originaux  et  surtout  Fontaine,  Tid^e  dis- 
tincte  qui  restera  decette  figure  de  M.  de  Saci  ne  sera 
autre  que  ceile  d'un  de  ces  beaux  tableaux  noirsqu*on 
voit  quelquefois  dans  une  salle  basse  et  sombre,  un 
Rembrandt  sans  le  rayon  et  tout  uni.  Par  mi  les  Chre- 
tiens et  les  saints ,  cette  figure  tient  assez  la  m6me 
place  ( pittoresquement  parlant)  que  celle  de  Guil- 
laume  d' Orange  parmi  les  politiques  et  les  heros. 

Un  coin  plus  doux  pourtant,  ne  Toublions  pas,  et 
comme  un  filet  d'agrement  par-deli  la  premiere  roi- 
deur!  mais  il  faut  6tre  tres  acclimate  dijk  au  ton 
sombre  et  k  la  ligne  austere  pour  le  bien  saisir. 

Si  Ton  ^tait  k  une  ^poque  de  statuaire ,  je  dirais  que 
M.  de  Saci  est  dans  la  nef  et  sous  les  arcades  de  Port* 
Royal  comme  une  juste  statue  danssa  gatne. 

goftty  n  savait  son  monde  et  4tait  da  dernier  usage.  Le  Noaveatt« 
Testament  traduit ,  qa'f I  Toulat  opposer  k  celui  de  Mons ,  a'en  est  trop 
ressenti :  on  a  dit  (ia*il  avait  fait  parler  les  fyangSlistes  d  la  Rabutin$* 
Hessiears  de  Port-Royal  de  lenr  cOt^  (deux  oa  trois  k  part)  retardent 
Mgirement  par  rapport  an  Lonis  XIY,  comme  des  solitaires  qu'ils  sont. 
La  Vie  de  Dom  Barthilemy  des  Martyrs  par  M.  de  Saci  ne  semble  pas  k 
beaucoup  pr^  aassi  rapproch^e  en  date  qa'elle  I'est,  de  la  Vie  da  cardinal 
Commendon  on  de  celle  de  Th^dose  par  Fl^chier,  de  THistoire  de  TAca- 
deniie  par  Pellisson,  des  Vies  de  saint  Ignace  et  de  saint  Francois-Xavier 
par  Bouhours  m^me.  Amaald,  qai  ayait,  en  quelque  sort9,  le  gtoie  gram- 
matical ,  se  pr^occapait  assez  fortement  de  ces  observations  de  Bouhours, 
et  ii  en  profltait.  A  propos  des  critiques  contre  le  Nouveau-Testament 
de  Moni,  II  alia  Jusqu'A  offrir  de  prendre  pour  conseils  et  comme  pour 
arbitresde  langage,  dans  la  riyision  >  deux  personnes  de  TAcad^mie, 
HM.  Dubois  et  Racine ,  par  exemple.  La  Bible  et  T Academic!  M.  de  Sad 
f'^moavait  moins ;  les  railleries  sur  Ini  ne  mordaient  pas ,  et  il  semblait 
Iris  pea  souple  k  cet  endrolt  de  rtoriyain ,  probabiement  par  cette  babi- 
lode  de  ne  pas  divier  et  de  laisser  dire,  et  parce  qtiiaussi,  tenant  moins  k 
ses  phrases  >  il  aimait  mieux  les  abandonner  k  elies-mdmes  comme  elles 
^talent  une  fois.  La  critique  littiraire  proprement  dite  ii*a  do0c  ici  ao- 
cime  prise. 


866         PORT-ROYAL.  ~  LiVRB   DEUXieilE. 

Aprtede  tels  hommes,  apres  les  Saint-Cyran ,  les 
Le  Maltre  et  les  Saci»  quand  nous  abordoas  Pascal  ^ 
nous  sommes  dispod^s  k  mieux  voir  les  proportions  i 
&  ne  pas  nous  ^tonner  tout  d'abord^  quelque  supe- 
riority qui  nous  apparaisse;  k  mesul^er  le  c6t6  glo- 
rieux  du  g^ie,  sans  accorder  plus  qu'il  ne  faut  i 
cette  gloire;  k  admirer  Je  relief,  mais  surtout  en 
raison  du  fond  qui  nous  est  connu.  En  un  mot,  nous 
sommes  tout-i-fait  bien  et  dAment  pr^par^s. 


FIN   DO   DEUX1£ME  LIVRE. 


9 


LIVRE  TROISlfeME. 


PASCAL. 


A  iioH  EXCELLENT  AMI 


BT   GONrBiBB 


EN  PORT-ROYAL  ET  EN  PASCAL, 


IE  DOCTEUR  HERMAl  REUU, 


CI  UTAB  MT  rAftnCOUAABXIXY  Dioti. 


-1  » 


?       i 


• 


I 


Af^parfiioft  de  Pase^l  pamiies  solitaires.  — Entretien  avec  M.  de  Sad.  -r 
Epict^te  et  Montaigne  devant  saint  Augustin.  —  Abondance  ei  terve 
de  Pascal.  —  R^pliques  de  M.  de  Saci. -^  Beaute  du  dialogue;-— 
^leadue  et  porl^.  —  Platen  >  X^nophom 


tanAi 


On  n'a  pas  entierement  quitt6  M.  de  Saci;  c'est 
lui  9  rhomme  efficate  et  ihdispensable  de  ceans,  qui 
Qous  introduU  de  plain-pied  dans  Pascal,  et  tout 
d'abord  sous  un  aspect  assez  inattendu :  au  lieu  de 
I'auteur,  ou  m6me  du  penitent,  on  va  trou ver  I'homme. 

Pascal  a  dit : «  On  ne  s'imagine  d'ordinaire  Platpu 
et  Aristote  qu'avec  de  grandes  robes  et  comme  des 
personnages  foujours  graves  et  serieux.  C'etoient 
d'honn&tes  gens  qui  rioient  comme  ies  autres  avcc 
leurs  amis;  et,  quand  iis  ont  fait  leurs  lois  et  leurs 
traites  de  politique,  5'a  ei&  en  se  jouant  et  pour  se 
divertir.  »  Bien  que  Pascal  n'ait  peut-6tre  jamais  ri 
beaucoup,  ii  etait,  quand  il  aborda  Port-Royal,  do 
ces  honnSU$  gens  et  de§  mieux  reputes  selQD  lo  monde, 

II.  24 


870  l^ORT-ROYAL. 

plein  de  diversity  amusantes ,  de  conversations  cii-' 
rieuses,  un  homme  qui  avail  lu  avec  plaisir  toutes 
sortes  de  livres,  et  qai  en  causait  tr^s  volontiers.  On 
n*a  pas  d'embl^  ce  solitaire  austere  et  contrit  qu'on 
se  figure;  la  premiere  fois  qu'il  nous  apparatt  au  sen- 
tier  du  d^ert,  il  est  brillaiit ,  presque  ^  la  mode  en- 
core ,  et  un  vrai  bel-esprit  en  regard  de  M.  de  Saci 
qui  en  tire  mille  ^tincelles. 

Pascal ,  qu'on  le  sache  bien  ( ce  petit  detail  est  ca- 
racleristique)^  n'avait  en  mn  aei^^nt  du  poM  d^ 
Neiiilly  qui  avail  fort  contribu6  k  le  ramener  ft  t)ieu, 
que  parce  qu'il  se  faisail  conduire,  selon  son  habi- 
tude de  ses  dernieres  ann^es  mondaines ,  en  un  car- 
ro^e  k  qualre  chevaux,  ou  peut-^tre  k  six  (le  Roi 
n'eh  avail  que  huil) :  ud  tel  train  ne  laissera  pas  de 
sembler  assez  fashionable  pour  la  date  de  1654  (1). 
Yoilft  rhonn6te homme,  pour commencer,  et  non  pas 
le  philosophe  d  grande  robe^  comme  11  dit,  k  qui  nous 
avons  affaire  (2). 

Cetait  done  vers  la  fin  de  1654  ou  au  eominence!' 
menl  de  1655.  Pascal  venait  de  se  convertir  vine  se^ 
conde  fois,  et  toul-&**f^it  s^rieuse;  Sa  soeur,  malgHi 

(1)  On  me  fait  rem^rquer  que  c*^tait  moins  eitraordinaire  alors  qoMl 
ne  paraltrait  aujoard'hai,  letnxe  des  chevaux  ^tant  poass^  fort  YoEn^ani 
I'ancien  ligimeetfauant  natarellement  partle  deticandetcoadMopn  , 

(2}  |*empranterai  continuellement ,  pour  ce  qui  conceme  Pascal ,  k  ^ 

excellent  ro^moire  sur  lui  et  sor  les  siens  qui  se  trouve  dans  le  Recueit  in 

ptutieurt  Piiees  poor  Mrvir  d  tffisioire  de  Part^Royat  (in-lSy  Utrecht,  i14A). 

'C«  m^moire  dffinHif » t^cQgi  av/ec  leplni  grand  soin,  d*apr^les  papii^ 

.de  mademoiselle  Marguerite  P^rler^  sa  ni^ce,  dispenserait  &  tres  peupr^ 

de  recourir  aux  papiers  ou  aux  copies  qai  se  trouvent  Aia  BibliothSque 

du  Roi  (supple,  fran?.,  n"  i4S5).  En  ]oignant  so  m^moire  la  Yie  de 

.  f^sptl  9.  par  iqadame  P6rier^  sa  sovfx,  qui  se  lit  en  t^te  de  qn^I^oes  aa- 

fieunes  Editions  <Jes  Paitees,  en  compl^tant  ces  pieces  par  la  Relation  de 

I  a  Vie  de  son  autre  s(0tirlacqa^inedeBainte-Eoph6mie  (Viet  tniimmm 


hti  d'ato^d ,  mdlgri  les  obstacles  qu'il  ^eimt  ^  atait 
foil  profession  &  Port-Royal  dans  le  printemps  de  i633. 
Lui ,  apres  bien  des  liiUes ,  et  surlout  apr^s  I'accident 
r^ilt  oik  il  avait  vu  le  doigt  de  Dieu ,  s'dtait  venu 
Jeter  entre  les  brasd^  M.  Singlin,  r^olu  d'ob^ir  i 
tout  ee  qui  lui  iserait  ordonn^.  M^  Siagltn ,  seion  sa 
m^thode,  avalt  hisM  adsez  de  te»ps  aira&l  de  le  re« 
cevoir.  Un  jour,  pendant  un  voys^e  du  directeur  k 
Port-Royal-des-Champs,  Pascal  avait  pensei  Ty  re- 
joindre,  ^  Vj  relancer  secreteraent^  con^ant  toiile- 
fois  teisser  ses  gens  k  quelquc  village  vokin  ct  change 
lui-mdme  de  nom ,  tan!  il  avait  aoiici  d€  Tapparence. 
M.  Singltn,  qui  stit  sdo  pt*ojet,  lui  signiia  de  n'ea 
ri^i  faire;  niai^,  de  r^tour  k  Paris,  il  I'avait  re^u  4, 
merci  comme  penitent.  C'est  settlement  alors,  dit 
Fontaine,  que^  tenant  devant  iui  ee  graiKl  genie,  U 
jtigea  k  propos  de  Teiivoyer  k  Port-RoyaUdes-Champs 
eomme  ra  un  tieu  de  gymnastique  et  de  di^te,  oik 
M.  Arnauld  lui  pritemk  h  eoUei  pour  les  sciences 
hMdaines,  et  oii  M.  de  Saci  lui  apprendrait  k  les  MS- 
priser.  tf .  de  Saci ,  de  son  edt6 ,  so  serait  di$penS(6 
tolontiers  de  voir  M.  Pascal;  mais  il  ne  le  put,  en 
6tantpri^parM.  Singlin. «  Les  lumiSres  saintes,  quMt 
Iroiivoit  dans  I'EcFiture  et  dans  les  Peres ^  lui  firent 
^sperer  qu'il  ne  seroit  point  dbl6ui  de  tout  ee  bril-< 
huty  qui  charmoit  neanmoins  et  enlevoit  tout  le 
monde.  ^ 

§t  edifianteM  det  Religieutes  da  Port-Royal,  1751 ,  tome  second),  et  par  1% 
ItelatloQ  qui  est  doe  k  la  scear  Saiote-E^ppli^mie  elle-mSme  (Mimolrf 

poor  tervir  d  I'Histoire  de  Port^Boyal ,  et  d  la  PXede  ta  Mere  Angdlique, 
Utrecht,  1142,  itk-i9>  tome  troisitoe),  on  setromw  rtonlr  Mir  la  per* 
4onne«t  s^r  lavi^  de  Pausal  un  ensemUe  de  doeufnento  aassi  positif^^ 
aossi  satUfaisants  qn^il  se  pent  d^sireri  tou9  les  iltoents  d'ane  connats-* 
9^n€«  nitlmif  et  de  pr^mtire  maim 


372  port-rotaL* 

M.  Singlin  avec  le  nouveau  converli  avait  stiivi  to 
niethode  ordinaire ,  M.  de  Saci  a  son  tour  appliqua 
la  sienne.  On  sail  qu'il  parlait  k  chacun  de  I'objet  fa- 
\ori,  de  Toccupation  h^biluelle,  partant  de  Ik  pour 
revenir  et  ramener  k  Dieu.  U  crut  done  devoir  met- 
tre  M.  Pascal  sur  son  fort  et  lui  parler  des  lectures 
de  pfailosophes  dont  on  le  voyait  tout  rempli.  De-li 
cet  admirable  entretien  sur  Epictete  et  sur  Mon- 
taigne. 

On  a  peine  k  croire ,  quand  on  a  lu  le  dialogue 
dans  les  originaux  y  que  tons  les  ^diteurs  de  Pascal 
I'aient  &  plaisir  tronque  et  mutile,  quails  aient  donne 
seulement  les  paroles  de  Pascal,  qu'ils  les  aient  don-* 
sees  comme  un  discours  ecrit  et  suivi,  en  alterant 
les  phrases,  en  accommodant  les  transitions,  en  y 
dtant  le  plus  qu'ils  ont  pu  le  mouvement ,  le  naif,  le  fa«- 
milier.  Et  tout  cela,  on  ne  sait  pourquoi,  sinon  afin 
de  se  passer  sans  doute  de  ce  personnage  de  M.  de 
Saci  qu'ils  ne  connaissaient  gu^re. 

Dans  un  manuscrit  que  j'ai  des  Memoires  de  Fon- 
taine je  trouve  des  differences  de  diction  avec  le  texte 
imprim^  de  ces  Memoires.  Dans  Fextrait  qu'en  ont 
fait  les  editeurs  de  Pascal,  de  nouvelles  differences  se 
sont  introduites  par  suite  de  la  forme  nouvelle  dans 
laquelle  on  a  taiil^  le  chapitre.  Et  pourtant  raccent 
original  perce  k  chaque  instant  et  domine  :  il  fallait 
6tre  Pascal  pour  r^sister  jusqu'au  bout  a  toutes  ces 
variantes. 

Qui  done  a  recueilli  sur  le  temps  ces  vives  paroles? 
Est-ce  Fontaine,  secretaire  fidele?  ne  serait-ce  pas 
plutdt  M.  Le  Maltre,  auditeur  muet?  Dans  tons  les 
cas,  dies  tranchent  avec  tout  ce  qui  les  eutoure;  le 


LIVRE  YnoifSiiME.  373 

propre  de  la  parole  de  Pascal  ^tait  de  se  graver  ainsi 
et  de  faire  empreinte  (i). 

11  faut  bien ,  puisque  je  ne  puis  renvoyer  simple- 
men  t  au' Pascal  qui  est  dans  toutes  les  mains ,  que  je 
replace  ici  la  position  des  interlocuteurs  et  que  je 
r^tablisse  du  moins  le  jeu  du  dialogue.  M.  Pascal 
ayant  dit  k  M.  de  Saci  qu'en  fait  de  philosophes  ses 
deux  lectures  les  plus  ordinaires  avaient  6ie  Epictete 
et  Montaigne,  M.  de  Saci,  gut  amit  iouj&urs  cm  de^ 
voir  pen  lire  ces  auteurs ,  pria  le  noilveau-\enu  de  lui 
en  parler  k  fond. 

Et  remarquons  d'abord  cette  extreme  abstinence 
dans  les  lectures.  Port-Royal  en  son  premier  esprit 
la  poussa  tres  loin.  M.  de  Saint-Gyran  avait  r6fut^ 
Garasse  sur  Gharron ;  mais  il  n'avait  lu  Gharron  qU'a 
cette  occasion  et  ne  paratt  pas  s*6tre  inform^,  au 
prealable,  de  Montaigne,  qui  est  pourtant  la  vraie  clef 
pour  penetrer  le  theologal.  Aussi  fait-il  Tentiere  apo- 
logie  de  celuici  contre  les  inductions  de  Garasse. 
Nous  avons  assiste  ^la  premiere  invasion  de  Descartes 
en  1652  moyennant  Arnauld  et  le  due  de  Luines.  Ge 
fut  Pascal  qui,  le  premier  a  Port-Royal,  introduisit 
la  connaissaace de  Montaigne.  Quant  k  Nicole,  c'est 
un  curieux  :  il  lira  toute  espece  d'auteurs  et  sera  in- 
forme  de  tout. 
«  Pascal ,  k  la  date  de  ce  dialogue ,  avait  trente  et 

(1)  Get  Entretien  parut  ponr  la  premiere  fois,  en  1*728,  dans  la  Conti- 
nuaiicn  desMimoiresde  Litierature  et  ttHisfoire  da  PireDea  Motets  ((ome  Y, 
partie  II).  MademoiseHe  Pirier,  .qui  vivait  encore,  retiree  i  Clermont ,  et 
trifts  jaloose  de  tout  ce  qui  concernait  la  m^moire  de  son  oncle,  ^criyit 
bientOt  h  ses  amis  de  Paris  pour  savoir  d'oA  sortait  ce  document.  L*abb6 
d'Etemare  s*empressa  de  la  rassurer,  et  iai  en  indfqaa  la  source  dans  les 
BUuoires  encore  in^dits  de  Fontaine  qni  ne  parurent  en  effet  ^ue  quel* 
qnes  ann^  apres, 


37  A  ^P^THE^OYilV* 

im  aiiS4Mi9iron»  ^  M.  de  Sad  quaraiUe  ^  ua.  J*ai  ^t 
que  Pascal  avait  beaucoup  la,  iqais  c'etait  ^n  faasard. 
Savant  en  giom^trie^  inventeur  ep  physique,  il  nV 
vait  gu^e  en  Ullir^ture  que  des  notions  decou&ues 
et  de  rencontre.  Mais  ce  quUl  ayait  lu ,  il  TavaU  bien 
lu;  sa  reflexion  avait  suppled  aux  lacime^et  ^vait 
form6  rencbalodinent. 

11  est  piquant  et  singulier  de  voir  aux  prises  et 
]|ient6t  d'a^cord  cesi  deux  bOflllll^s  4|ui  $pnt  a  cbeval 
chacun  presq^^ $ur  nn  seul  livre,  Yi^n  sur  Montaigne 
douM6  d'Epfctete,  et  Tautre  sur  son  ^ainjt  Augjgi/stin. 
Quand  i'un  parle  Montaigne ,  T^utre  c/^pond  ^int 
Angustin,  et  ai^ec  un  demi^onr  les  ifoilk  au  pas. 
Comme  il  arrive  ayx  e^prits  pergant^  qjui  oQt  ik>ng- 
temps  erense  inn  auteur  un  peu  profond ,  chacnv  re- 
trouve*  tout  dans  son  auteur  ^  solt  par/Qo  qu'en  effet 
il  y  a  de  tout  ^  soit  parce  qu'il  Vy  n^t  (1). 

Selpn  rinstinct  el  h  ^etbode  que  nous  Li^i  vei^rons 

(I)  Cola  e^t^g^Odtaalement  yrai;  it  ne  Mis  4.111  a  dit :  a  Too^  eal  4taa 
Bajle ,  il  oe  s-'agit  que  de  Ten  tirer.  »  II  y  a  un  yieux  proverbe  :  Jeerains 
Utgenntun  seul  (ivre.  Je  ne  les  crainsqiie  8*118  sontennuyeax;  abtrement 
c*est  Ting^nieux  qui  doimne;  ils  a'^vertnent  dans  ieur  earcle  et  g'y  font 
nn  monde.  Le  prapre  4e  Tesprit  est  ainsi  de  se  mettTe  ^t  4e  se  retrDUTer 
toot  entier  dabs  les  plis  et  les  replis  de  chaque  chose,  une  fois  qu*il  8*y 
est  log^.  La  forme  seule  des  syst^mes  varie  et  se  renouveHe ,  non  le  fond. 
|.*efl|>Tit  hpniMn  a,  le  le  crois ,  wie  iitSnit^  d^mftni^ijes  dt9(r(yil«s4e 
faire  le  tour  de  sa  loge  et  d'en  fureter  les  coins ;  mais  elles  peuvent  se 
rapporter  &  quatre  on  cinq  principales.  Ge  qui  a  fait  dire  qu'en  matiire  de 
philosophie,  et  si  on  se  a*^eve  pas  ao-dela,  rbumanFt^  |oae  perp^tael- 
.leraent  ^u»  quatre  coins  ehangdt,  Qoand  dofl^ ,  chp%  d^  aut^ars  p9ni  diffi6- 
rents^  sous  des  formes  tootes  <H>i|traires ,  on  retroi^Tip  defi  points  sam- 
Ji)lables,  il  y  a  surprise  coming  d'une  noaveaulAy  »i  soor^ra;  ^  ppaEtant 
il  ne  faadrait  pas  tant  s'^tonner,  Je  coocois/inrtont  las  ras^ii^«es  da.^^ 
couverte  qu*offre  ^  cet  ^gard  saint  Augjtistin  si  profond »  sipro^iaax 
d'esprit,  4aais  de  plus  si  creua^>  jsi  siU)|U«  ILt  .chayeu  bien  aoaTe«^  y  est 
mis  en  qaa/^^.  £t  cc^nbian  dje«as  plM:^Sjef ,  ^,8p  .p ^ns^  (i'ao  ^ml^liV^i 
an  8tyle  et  en  touta  r^y^rance),  ne  font-elles  pas  l'ef|iBjt  ^  f^irt^ir  #9 : 


4'ahor4er  1^  philo^ophie  e^  la  th^logie  par  {e  c$t9 

pratique ,  Pascal  s'attaque  sans  marchaader  aqx  deux 
chefs  des  deux  principales  sectes  morales  du  monde 
infidele  :  I'uoe  qui  se  fonde  sur  rprigine  divine ,  sur 
la  force  et  )a  liberie  de  rhomme,  et  iui  impose  un$ 
grandeuf  impossible;  Tautre  qui  s'aperQoit  et  seraille 
de  sa  faiblesse,  de  sa  vanity,  de  sa  depeudapce  de|s 
cbosesi  et  eq  tire  pr&exte  de  couler  dans  une  a)ora{e 
&cile,  rel&ch^e  et  k  Taventure. 

II  qommence  par  Epictete  cpmme  par  pelui  qui  a 
ji$  mieux  connules  devoirs  de  rhomme,  et  il  fait  de 
cette  premiere  moitie  de  la  doctrine  stoique  un  la- 
jpide,  un  impartial  et  majestueux  tableau.  :  <  Voila  ^ 
«  monsieur,  ajoute-t-il  parlant^  M.  de  Sacj,  voili  les 
«  lumieres  de  ce  grand  esprit  qui  a  si  bien  connu  le 
«  devoir  de  Thomme.  J'ose  dire  qu'il  miriteroit  d*(lre 
f  odori ,  s'il  avoit  aussi  b^en  connu  son  impuissance; 
«  puisqu'il  falloit  £tre  Dieu  pour  apprendre  Tun  et 
«  Tautre  aux  hommes.  Aussi,  comme  il  ^toit  terre  §t 
€  cendre ,  apres  avoir  si  bien  compris  ce  qu'on  doit 
€  faipe^  yoici  comme  il  se  perd  dans  la  pr6somption 
«  4^  ce  que  Ton  pent  (1).  )» jEt  il  en  vient  k  toucher  la 
grande  erreur,  selon  Iui ,  d'Epictete  et  en  general  des 
sages  stoiciens ,  p^lagiens ,  deistes ,  qui  consiste  k 
croire  que  Fesprit  est  droit ,  que  la  conscience  est 
droite,  que  )a  volonte  naturelle  ajlme  sainement  son 
yrai  bien ,  et  qu'il  $u0it  des  lors  a  I'homme  d'user  de 

«  Cela  wt  >  et  ii  la  fois  oela  n'est  pas ,  et  H  7  a  encore  qnelqoe  choie  entre 
4eiix?»  jAivec  ua  tel  auteiir,  4  ^  i'y  enfenioe;  la  ml^et  on  le  eroif|i» 
e&t  in^puisable. 

(1)  Je  citeral  ici  de  pr6r(§rence  1m  endroiU  sapprlmis  on  alAiiblis  dam 
le  teite  iles  ^tions  de  Pa»cah  C%fos0  d&n  4»*U  mM§roU  d^Utt  aiof^;  et 
toate  cette  location  bardie « appp^iv^ 


376  l»ORT-ROYAL. 

ses  propres  puissances  au-dedans  et  de  compter  sur 
^01  pour  arriver  k  Dieu.  Mais  compter  sup  soi  pour 
I'homme,  c*est  vraiment  compter  sans  son  hdte,  c'est 
bien  souvent  compter  «ur  Tennemi.  Ces  principes 
d'une  superbe  diabolique  ^  s'ecrie  Pascal  (1),  condui- 
r*ent  Epictetea  d'autres  erreurs  encore,  k  croire  que 
Vkme  fait  partie  de  la  substance  divine ,  que  la  dou- 
leur  et  la  mort  ne  sont  pas  des  maux ;  et  autres  ^nor- 
mites  stoiciennes. 

Dans  un  de  ses  sermons  pour  T  A  vent,  Bossuet 
parlant  de  la  r^forme  morale  du  genre  humain  et  des 
surhuraaines  difficultes  qu*elle  pr6sente :  «  Aussi , 
dil-il ,  la  philosophic  i^a-t-elle  tente  vainement.  Je 
sais  qu'elle  a  conserve  de  belles  regies  et  qu'elle  a 
sauvc  de  beaux  restes  du  debris  des  connoissances 
bumaines ;  mais  je  perdrois  un  temps  infini  si  je  vou- 
lois  raconler  toutes  ses  erreurs.  »  Et  du  geste  de 
Scipion  entralnant  le  peuple  au  Capitoie :  «  AUons 
done  rendre  nos  hommages  a  cetie  ^quite  infaillible 
qui  nous  regie  dans  TEvangile.  J'ycours,  suivez- 
moi!...  »  C'est  ce  que  va  dire  Pascal,  et  non  moins 
imp^tueux ,  apres  toutefois  qu'il  aura .  denonce  et 
pousse  k  bout  dans  Montaigne  le  contrepied  d'Epictete. 

Mais  d'abord  a-t-il  charge  Epict^te;  et,  pour  le 
mieux  frapper,  comme  il  arrive  souvent,  a-t-il  facjonne 
quelque  pen  son  adversaire?  Dacier  le  pretend :  dans 
sa  preface  sur  Marc-Aurele  et  dans  celle  sur  Epictete, 
le  docte  traducteur  a  veng^  ses  saints.  11  croit  re- 
trouver  dans  Platon ,  dans  Epictete  en  particulier, 
Thumilit6j  que  Pascal  en  un  certain  sens  ne  lui  avait 
point  denize.  Le  fait  est  que  rhumilite  stoicienne  et 

(i)  Cei  crgttciliMm  princfpei »  dans  let  idHlons. 


philosophique  ne  sera  jamais  Hiumflit^  efar6tienne  ^ 
qu'il  y  a  un  principe  d'orgueil  dans  cette  conscience 
g^n^recise,  et  que  bien  vile  ee  principe  se  prodail. 
Otez  Epict^te ,  et  mettez  a  la  place  Jean- Jacques  da 
VEmUe  :  le  reproche  reste  evident. 

Mais  c'est  quand  il  en  vient  k  Montaigne ,  son  aih- 
teur  tr^  familier  et  plus  favori  qu'ii  n'oserait  se  I'a- 
irouer  4  lui^mftme ,  c'est  alors  que  Pascal  aboi^de  et 
qu'il  excelle  k  tout  suivre ,  k  tout  demftler.  11  m^ 
toujours  sembl4  que  la  forme  sous  laquelle  le  d^mon 
de  Tincredulit^  a  dft  le  plus  tenter  Pascal ,  9'a  et6 
celle  de  Montaigne  :  et  en  effet  ce  diable-l§  pour  lui 
devait  ^tre  bien  ten  tan  t.  Esprit »  langage,  raiilerie» 
hardiesse,  tant  de  choses  lui  en  allaient!  Vite  il  mit 
la  Croix  en  travers,  pour  enrayer  le  penchant. 

Ge  qti'il  a  dit  ici  de  Montaigne,  et  qu'on  lit  k  trte 
peu  pr^s  exactement  dans  ses  OEuvres^  est  trop6tendu, 
trop  connu,  pour  Hre  insert  ou  m6me  extrait;  je 
n^en  regrette  que  la  bordure  et  ces  r^pliques  deM.de 
Saci,  le  Socrale  du  dialogue,  qui  fait  i'ignorant,  1*6- 
lonn^,  qui  sourit  et  voit  venir,  et  se  platt  k  faire 
courir  d'emblee  dans  le  champ  clos  du  desert  lejeune 
coursier  bondissant. 

Apres  Texpos^  que  donne  si  bien  Paseal  du  scep- 
ticisme  k  double  et  triple  fond  de  Montaigne ,  et  de 
rhumiliation  que  ce  moqueur  inflige  4  Thomme,  par 
lui  ravale  quasi  au-dessous  des  animaux ,  la  Relation 
originale  poursuit : 

«  M.  de  Saei  eroyoit  dtredans  un  nonyean  pays,  et  entendre  one  nou- 
TeHe  langae ,  et  il  se  disoit  en  lai-m^me  ces  paroles  de  saint  Aagostln  : 
P  IMeo  de  yMW  cenx  qui  layent  ces  aubtiMlte  de  rtiipimeneDt » vks 


•eilUls  ponr  eela  phii  «|r^tesT  U  piaignoit  ce  pl41o8opiie  q«i}  se  plf|Q|t 
et  se  d^chiroit  Ini-meine  de  toutes  parts'  des  Opines  qa*!!  se  fonboit, 
comme  saint  Angustin  dit  de  Itti-m^me ,  quaftd  ilM6ii  <^  eet'^tat.  ApMs 
A^mi  ftT^r  ^at6  (ou(  Ivep  pa^ienoe ,  ijl  4H  &  II-  Pai«al : «  ^  yp^  inis 
«  obli^6.  Monsieur;  je  suis  sftrque  si  j^avois  lu long-temps  Montaigne, ]e 
«  ne  le  connoltrois  pas  aatant  que  Je  le  connois  par  Tentretien  que  ]e 
a  viens  d*avoir  ayec  yoos.  Get  homnie  dtTroit'soiiliaitef  qo'aane  teiooii- 
.<[  niki  que  par  les  r^ts  ^ne  toos  faites  d.e  ^es  .Merits ;  e^  il  poqiroit  dire 
«  avec  saint  Angustin  :  Jby^mevides,  attende.  Je  crois  assur6ment  quecet 
i  homme  avoit  de  I'esprit;  mals  |e  ne  sals  si  tons  nelm  en  pr^tei  pas  vta 
«  pen  pistf  qn^jl  n*en  a  an,  par  oet  encbatneipent al Ji|ate  cgae  Toptliilies 
0  de  90fi  prindp^s.  Yo^s  pouvez  juger  qu'ayant  pass^  ma  vie  comfne  fat 
<c  fait,  on  m'apenconseilldde  lirecetauteiir,  dont  tons  les  onvrages  n*ont 
ix  rten  de  ce  que  nous  devonsprineipalemtnt  red^ercjli^  dans  odsl^Mitas, 
«c  felon  la  r^U  de  sfinl  Aagpstki,  parce  qu^  sea  paroles  qe  yiannavt 
«  point  de  Thumilit^  et  de  la  pi^t^  chr^tienne,  et  qu'elles  renversent  les 
«  fondements  de  toute  connoissance,  et  par  consequent  de  la  religion 
«  m^me.  Cest  ce  que  ce  saint  Docteur  a  ireproch^  k  ces  pbttMophesd'ai- 
«  If  efoiSf  qm'on  iioiniiioit  Acad^eiens»  et  qui  voulolent  mettre  tout  da|is 
«( le  doute.  Mais  qu'avoH  besoin  Montaigne  de  s'^gayer  Tesprit ,  en  renou- 
«  velant  une  doctrine  qui  passe  avec  raison  parml  les  Chretiens  pour  aae 
M  folie?  SionaUig«§,  p^w  Wicufer  M^itniguf ,  ^^e  4^.  *<^^  *fi  qv^lUdii  U 
f  met d  pari  la  fid,  nous  gut  avont  (a  fi)i ,  nous  devons  mettre  d  part  tout  ce 
<c,  que  dit  Montaigne  (1).  Je  n^  bl&me  point  dans  cet  auteur  Tesprit,  <iiu 
'«  est  un  grand  don  de  Dieu;  mais  11  deVoit  s'en  ser^lr  miaiK»  et  enfafere 
if  plutdt-vnaaoriflee  i  Diea  qu*au  d^on*  Pour  youf,  ]|f onsieor,  vc^ 
f  4^es  beureux  de  vous  $tre  6leT6  au-dessus  de  ces  ^octeurs  ploughs  dans 
«  rivresse  de  la  science,  et  qui  out  le  coenr  Vide  de  la  T^rit^.  Bieu  a  rt- 
«  pimdu  dans  votre  coeur  ^'aiitres  doitcaurii  /et  d'awtras  attcait^  qae  ecux 
M  fa0  voius  troayijBv  d^s  Jtfonta^ne-  )l  ^us  a  rappel^  de  ce  plftisir  dan- 
«gereuz,  ajucunditate  pestifera,  Comme  dit  saint  Angustin,  d*autant 
«  plus  croyable  en  cela,  qu'il  ^toit  autrefois  dans  ces  sentiments ;  et  oomihe 
«  YoaB  dites  de  Montaigne  qpe  c!est  pi^r  ce  4pute  imiTersel  qv'il  combat 
«  lets  h^r^tiques  de  son  temps»  ce  fut  aussi  par  ce  m6me  doute  des  Acad£- 
«  miciens  que  saint  Augustin  quitta  Tb^r^ste  des  Manicb^ens.  Mais  depuis 
«  qu*il  fut  &  Dieu ,  il  renon^  Il  ceUe  vanil^  qu*U  appelle  sacrilege.  H  ve- 
ijH  conn^t  jayeb  quelle  sage^  saint  Pjial  nou^  a^ertlt  de  nep4S  nous  laisser 
<f  s6duire  par  ces  discours.  Gar  11  avoue  qu*il  y  a  en  cela  un  c;ertajn  agr^* 
«  ment  qui  enl6ve.  On  croit  quelquefois  les  cboses  Y^ritahles  parce  qu'on 
«  les  dit  61oquemment.  Ge  sont  des  viandes  dangereuses,  dit-il,  que  Ton 

(I,)  Gp.mi09«tai^<;eci estdouco/nent m«4icieox (st Qn,  e,t  (si Port-^oyal 


f.H^  6p  de  beau  pIli^s ;  mais  oes  yiandes,  aq  liaq  de  nonrrir  le  ecuvat, 
« lekissent  vide.  On  ressemble  alori  k  des  gens  qai  dorment  et  qai  croient 
k  nanger  en  deripant. » 

«  M.  de  Saci  ajoata  k  M.  Pascal  plosiears  choses  semblables,  siir  gupi 
M.  Pascal  loi  dit  qae,  s*il  lai  faisoit  compliment  de  bien  poss^der  Mon- 
^jBigne^etdelesavoir  bien  tourner»  U  pouvoit  lai  dire  sans  compliment 
4«'il  poss^doit  bien  mieax  saint  Anguatin,  et  qa*U  lesavoU  bien  mieux 
lourner,  guofqne  pea  avantagenaement  en  faveur  du  paayre  Montaigne. 
M»  Pascal  parut  eiirdmement  6diQ6  de  la  soi;dJt6  de  tout  ce  que  m.  de 
.3aci  yenoU  de  lal  repr^senter.  Gependant,  6tant  encore  tout  plein  de  son 
l^teuo  ii  na  p^t  s*eixipecber  de  reprepdre  en  oes  mots :  q  Je  vouswow^  Mm" 
M  tieur^  ^uejfijuBpuU  voir  4004  jm  dans  cet  autew:  la  snperbe  ra|son  si  inviH" 
fi  ciblement  Croiss^e  par  ses  propres  armes»  et  cette  r^yolte  si  sanglante  da 
5c  Tbomme  contre  Thomme,  Iaquelie»  de  la  soci6t6  avec^JDi^u  oi  il  s'^le- 
f  nM  par  les  maxlmes  de  sa  foible  jraison^  It  pi^ciplte  dans  la  copdltlpn 
u  j^  h&t»s.  J'aurtfis  aimfi  (U  tout  mon  co&ur  (l)4e  minis^re  d'ope  si  grande 
«  vengeance » $\,  6tant  bamble  disclpU  ,de  rEgJUse  par  la  foi,  ii  eftt  suiyi 
,« les  r^iglea  d^i  la  jQiorale.  v  » 

On  sait  le  reste;  maia^  nous  avo^s  retroi^y^  lejoiou- 
-vement,  cette  verve,  cette  plenitude  de  Pascal  qui,  one 
lois  laoce ,  ne  peut  s'arrMef  et  qui  recommeiice  tou- 
jours.  L'admiraUe  ^OQciusion  subsiste  dans  toutes  tes 
ni6moires.  Le  stoicien  s'erigeait  en  Dieu^  t'epicurien 
deprimaiti'homme;  tons  deux,  en  sens  divers,  m6con- 
naissale^tla  chute.  L'Qobine-bieu  seul,  ooQ^blant  I'a- 
biiQe,  ifoij  et  repare :  t  J.^  yous  dejnande  pardon^  mon- 
ajleur,  dit  tout  d'ua  coup  M«  Pais<:;al  k  M.  de  Saci,  4e 
Tn*emporter  ainsi  <levant  vous  dans  la  Th-eoiogie ,  au 
lieu  <jfe  dfimeurer  dans  la  philosophic.  Mais  mon  sujet 
m'y  a  conduit  inaeffiisiblemejol ;  at  il  a$l;  difficile  de  n'y 
pas  entrer,  quelque  verity  qu'ontraite,  parcequ'elle 
est  le  Gentry  de  toiiites  les  voltes.  »  £t  M.  de  Saci 

l^)  ]Ues  idUif»OS  djj  Ifajicajl  \xA  ifon^t  djlr^  Jic* ;  On  wnemt  dfi  tout  son 
ea^Mr*>*»pn  iw  pfiut  voir  tansjoie.^^  Pourquoi  ,donc^  qoand  on  saisit  siir  le 
Csiit  Taccent  ^t  rbomme,  aller  prendre  plaisir  k  Tatt^nuer  ?  Ms  jansdniates 
jP*<H^  d^  qiKus  )fC|p  ^mploj^  }e  on;  g|juand  m  Ji^mm}^  l^  ,/>^.pouri|poi 
rdter? 


380  PORT^RO-YAL. 

qui  ecoute  volontiers ,  qui  nMntervient  que  pour 
donner  le  motif  et  mettre  le  correctif ,  replique  en- 
core: 

ff  M.  de  Sac!  ne  put  s*einpftcber  de  t^mofgner  a  M.  Pascal  qa'il  etoit 
surpris  de  la  U^n  dont  il  savoit  totirner  les  cboses.  li  ayoua  en  mftioe 
temps  qm  toat  le  moDde  n'avoit  pas  le  secret  comme  lai  de  faire  sar  ses 
lectures  des  reflexions  si  sages  et  si  ^lev^es.  II  lai  dit  qa*il  ressembloit  k 
CCS  m^decins  habiles ,  qui ,  par  la  mani^re  adroite  de  preparer  les  plus 
grands  poisons,  en  savent  tirer  les  plus  grands  rem^des  (1).  II  ajontaqne 
«IuoiqaMI  Tit  bien ,  par  tout  ce  qn'il  venoit  de  lai  dire,  que  ees  lectures  lui 
^toient  utiles ,  it  ne  pouvolt  pas  croire  n6annioin9  qa*elles  fussent  avan- 
tageuses  k  beaticoup  de  gens ,  dout  Tesprit  n*auroit  pas  assez  d^^l^yalioo 
pour  lireces  anteurs  et  en  jnger,  et  pour  savoir  tirer  qnelques  perles  da 
milieu  de  ce  fumier,  d'oA  il  s'^evoit  m^me  une  noire  ftunie  qui  pouTOit 
obscurcir  la  foi  chancelante  de  ceux  qui  les  lisent ;  que,  par  cette  raison,  ii 
coDseilleroit  toujours  k  ces  personnes  de  ne  pas  s'exposer  I^g^rement  k  ces 
lectures  (2). »  . 

Et«  apris  nne  demiire  explication  de  Pascal : 

«  Ce  fat  ainsl  que  ces  deux  personnes  d'un  si  grand  esprit  s'accord^rent 
enfin  an  sujet  de  la  lecture  des  pbilosopbes ,  et  sc  rencontr^rent  an 
mSme  terme,  oil  lis  arriv6rent  n^anmoins  d'bnemani^re  un  pen  diff^ote : 
M.  de  Sad  y  6tant  vena  tout  d*Qn  coup  par  la  seiile  vife  du  cbristianisme, 
et  M.  Pascal  n'y  £tant  arrive  qu*aprds  beaucoup  de  detours ,  s*attachant 
aox  principes  de  ces  pbilosopbes. » 

Mais  quel  beau  <^ialogue !  quelle  maguifique  entree 

(1)  Bans  une  lettre  de  Leibnitz  k  M.  Arnauld  on  lit  quelque  cbose  de 
tout  pareil.  Apres  une  Enumeration  d' une  quaniit6d*auteurs  plos  on  moins 
het6rodoxes  que  I'inratigable  lecteur  a  cru  pouvoir  se  perraettre,  il  ajoule 
qu'il  en  est  r^suite  pour  lui  un  elTet  entierement  contraire  k  celui  que 
qnelques  personnes  appr^hendaient : «  Le  po^te  I'a  dit,  quelquefois  deux 
poisons  mt\ki  ensemble  deviennent  un  remade : 

<£t  cum  fata  vo1unt,bina^«ncna  juvant.  » 

Cette chimie-Ii  est  ^drt,  je  le  crois  bien,  pour  les  espriti  de  la  trempe 
d'un  Pascal  ou  d'un  Leibnitz. 

(2)  J'ai  respecte  les  longueurs ;  le  contraste  natnrel  7  est  fiddlement 
observe.  A  c6te  de  ce  style  vif,  presse,  de  Pascal,  on  suit  cespbrases 
lentes,  tralnantes  et  comme  precaution n^es  de  M.  dc  Saci ,  qui  poasse  le 
sens  Jii8qu*«tt  bout  dans  son  extreme  ctarte,  et  qui/paracbere  son  d^re 
nni)|tte  en  donee  pati^ce. 


LIVHB  .TftOftSliME.  381 

1^  toatii^re  dl^  Pascal  a  Pof t^Royal !  Fermete  de  tour, 
eoiiduite  et  dessdn ,  i'art ,  apres  coup ,  eftt-il  mkux 
treuv^?  La  portee  surtout  m'en  frappe;  je  suppose 
qu'on  en  arelu  tout  lefond^ Pascal  en  main.  Sous  deux 
Qhe&  toutes  les  pbik)sophie$  y  passent,  et  toutes  ceUe» 
d'alors,  et  ceUes  qui,  depuis,  ont  essay 6  d'autpes 
Boms.  On  souffrira  que  j'insjste  encore  pour  com- 
pleter mon  argument, 

Epictete  et  Montaigne ,  on  les  pent  done  prendre 
au  moral  comme  les  deOx  chefs  de  fiie  de  deux  series, 
qui,  poussees  jusqu'au  bout,  ramassent  en  effettous 
les  philosophes  : 

Epictete ,  chef  de  file  de  tons  ceux  qui  relevent 
Thomme,  la  nature  humaine,  et  ia  maintienneilt 
sufiBsante ; 

Qu'ils  soient  ou  stoieiens  rigides,  ou  simplement 
p^lagiens ,  sociniens ,  d^istes ;  croyant  k  ia  conscience 
avant  tout  comme  Jean^ Jacques ,  au  sentiment  moral 
des  Ecossais,  aux  lois  de  la  raison  pure  de  Kant,  ou 
simples  et  humbles  psycologistes ,  comme  tel  de  nos 
jours  entre  nos  maitres ,  que  nous  pourrions  citer; 
tous,  ils  se  \iennent  ranger,  bon  gr6  mal  gr6,  sous 
Epictete ,  en  ce  sens  qu'ils  s'appuient  tous  sur  le  mot. 

Puis  Montaigne ,  sergent  de  bande ,  comme  il  dirait, 
et  des  sceptiques  et  de  tous  ceux  qui  ne  s'appuient 
pas  sur  la  grandeur  morale  interieure ,  sur  la  con- 
science une  et  distincte ;  et  en  ce  sens  it  preside  non 
seuiement  aux  sceptiques  purs  (Bayle,  Hume),mais 
k  lous  les  autres  qui  infirment  i'homme  et  lui  con- 
testent  son  point  de  vue  du  moi  central  et  dominant : 
ainsi  les  materialistesempiriques,  qui  \iv6ntaujour 
le  jour  et  nient  autre  chose  que  Texperience  des  sens 


99i  P0kt^tktki[  jkt.    ' 

(6s(i»l6iidi);  1m  Mhies  qvA  soppMrnt  Plotiitii^  g^eift 
tjf«iiit  com  me  il  peut  en  ce  triste  monde ,  Mbyeft^ 
Mnt  des  lois  artificieMeft  ^u'il  s'lmfose  et  q\ii  sant 
A^icessaires  ft  sa  psmirre  esptee  po«i^  ne  pas  ie^^n-- 
manner  (Hobbes) ;  les  naturisteft  Mtame  d^Aleaiberl 
efl  Diderot ,  qiii ,  tout  en  ^tant  dans  la  bieHveiHaiiee 
(d'Akmbert),  ou  dans  l*enthoit8iasme  frequent  ( Di» 
derot),  n'admeltent  de  loi  moralifr  (fn'iine  cfi^rtatne 
aflfeetion ,  nne  certafne  chateur  muabld  et  propre  k 
la  naiuf e  de  chaque  animal ;  les  panthiSistes  el  sptno^ 
sistes  (dont  est  def4  Diderot  (1)),  qui ;  tout  on  ad* 
mettant  un  grand  ordre  general  et  une  loi  da  monde, 
J  perdent  l^omme  comme  un  at6me  et  un  accident, 
cbmme  une  forme  par  mi  une  infinite  de  formes,  luK 
nient  sa  liberty,  et  que  son  mal  soit  mal,  que  sa 
tertu  soit  vertu  absolue.  Et  hotez  que  ce  panth^isme 
et  spinosisme ,  que  je  range  sous  Montaigne,  oomme 
absorbant  la  nature  humaine  et  le  moi ,  rejoint  pour* 
tant  k  certains  ^gards  le  stokisme  qui  commence  la 
s^rie  opposte«  Le  cercle  des  systi^mes  est  aqcomfdi. 

Mais  n'esl-il  pas  beau ,  et  n*esl-ce  pas  une  figure 
parlante,  de  Toir  ainsi  Pascal  posant  d6s  Tabord  ces 
deux  colonnes  d'erreur  (si  on  peut  appeler  Montaigne 
une  colonne),  et  entre  elies  deux,  Tune  de pierre  et 
Taulre  de  fani^e,  apres  qu*il  en  a  donn6  la  tiiesure, 
passant  de  la  phflosophie  h  h  religion ,  pour  6tre  re^u 
ft  Tfentr^e  par  Thymble,  fin  et  irrefragable  M.  de 
Saci?  N'y  a-t-il  pas  Ift ,  pour  le  fond,  grandeur  sup^- 
rieure;  et  pour  la  bordure,  pour  Tint^r^t  du  drame 

(1)  Dans  cesnomg  que  je  cite  i  Tappui  des  sysUmes,  qa'on  neTok 
qu*one  mani^re  d'^claircUsemeot,  Je  ne  Teax  qa*^auciher  le  cadre;  lev 
lem  d«  metfet  pr^lseront; 


et  4»  hi  se^&ne,  b^aM6  priesqti^  6gplh  k  eh  ^n%u  act 
fiiire  ftttx  plus  c#&bries  diatogtids  aiieieEid? 

Ail  t  sans  doirte  Piaton  est  au$si  eharmant  (]fa'i{ii'» 
jflditable ,  lorsque,  dans  ce  ^via  diakrgne.dii  Pkidire  v< 
ii  felt  asseoir  ses  iiYftsrlociiteuTS  sous  le  {Ratine,  leg 
pieds  baign^s  dans  I'Uissus.  Ici  rien  de  tei.  Pourtant 
satis  les  ombrages  que  nous  connaissbns ,  vers  la  fin 
d'automne  peat-£tre,  la  sc^ne  auratt  de  la  grftee  «ii- 
core.  Ombrage  k  part ,  on  a  dans  M.  de  Saci  le  vrai 
Socrate  chrdtien ,  je  I'ai  dit ,  et  non  pas  un  SocraM 
d'aprts  Piaton,  mais plui^t  d'apres  X^nopbon ;  juste^ 
rien  de  trop/presque  docile  en  enseignaiit;  un  petit 
train  de  terre-d-terre j  mais  qui  decoutre  tout  d'lin 
coup  le  ciel. 

A  "cdte  du  dialogue  de  Sylla  et  d'Eucrate,  nous 
mettronsdonc  desormais  celui-ci,  tout  naturel  qu*il 
est ,  comme  pendant  et  contrepoids  aux  vieux  chefs- 
d'oeuvre.  En  ce  genre  des  dialogues ,  comme  ricbesse 
moderne ,  les  Soiries  de  Saint^PSter^bourg  viendraient 
aussi  tomber  dans  le  mSme  plateau. 

Au  moment  d'entrer  plus  avant  dans.  Pascal,  que 
cette  conversation  nousa  deji  dessin6  si  bien,  il  reste 
quelque  chose  k  faire.  II  ne  s'est  pas  exprim^  cette 
seule  fois  sur  Montaigne;  Port-Royal,  apr^  lui ,  s'en 
est  preoccupe  souvent.  11  nous  importe ,  pour  notre 
propre  compte ,  de  verifier  d'un  pen  pres  ces  senten- 
ces, d'en  rechercher  toute  I'explication ,  d'envisager 
nous-m6me  Montaigne  face-&-face,  autant  que  lefaee^ 
a-face  est  possible  avec  un  tel  homme.  M6me  en  ve- 
nant  li-dessus  apres  Pascal ,  on  pent  esp6rer  avoir  k 
dire,  quand  on  ^crit  presque  k  deux  siecles  d'inter- 
valle  et  qu'on  a  vu  toutes  les  consequences,  Gt  puis 


38i  i^ORT^ROViiLi 

M.  d6  saei  ne  lui  a-t-il  pas  repondu  :  «  Je  crois  assii- 
riment  que  cet  homime  avoit  de  V esprit  (1) ;  mais  je  ne 
sais  si  vous  ne  lui  ea  prdtez  pas  un  peu  plus  qu'il 
j(i*ea  a  eu,  par  cet  enchatnement  si  juste  que  vous 
feites  de  ses  principes?  »  Ge  doute  du  sage  est  i 
examiner. 

£t  r^crivain  d'ailieurs  nous  promet ,  k  titre  d'^tude, 
plus  d'un  rapprochement  beureux ,  n^cessaire ,  plus 
d'une  lumi^re  de  style  qui  rejaillira  sur  Pascal  d'a« 
bord,  et  qui,  dans  le  passe  deji  parcouru,  s'en  re- 
Tiendra  jouer  sur  Balzac  et  saint  Fran^ois-de-Sales. 

(t)OUiiairet«igrteUe! 


It 


II 


MoDtaignie  k  U  barre  de  Port-RoTal  i  —  itioind  heiireat  que  Descartes* 
—  Jugement  sar  lai ;  Nicole;  la  Logique.  —  Page  fulminante.  —  Con- 
tagion des  Confessions,  —  Clef  de  la  sentence  jansdniste  i  Montaigne 
rhomme  naturel.  -^  Le  Montaigne  en  chacan.  —  II  est  partout ,  hors 
en  Port -Royal.  *-  Seul  point  commnn ,  conire  la  scholastiqae.  -^ 
Montaigne  aussi  hors  du  milieu. 


Mais,  avant  d'aborder  T^crivain  ,  il  y  a  uneaflaire 
plus  pressante  k  regler  avec  Montaigne.  Montesquieu 
a  dit  :  «  Dans  la  plupart  desauteurs,  je  vois  rhomme 
qui  6crit,  dans  Montaigne  Fliomme  qui  pense.  » 

Par  une  destinee  assez  singuliere,  il  se  trouve  que; 
le  caractdre  et  le  tour  de  sa  pens^e  perdent  du  premier' 
coup  Montaigne  aupr^s  des  hommes  de  Port-Rojdl 
moins  avisos  sur  d'autres  points  de  la  ligne  philoso- 
phique;  que,  denonce  et  signal^  dans  cette precision 
par  Pascal,  il  leur  paralt  representer  desormais?  tout 
ce  que  sera  un  jour  la  philosophic  du  XVIII"  si^cle  j 
qu'il  en  est  pour  eux  un  abr6g6  parlant ,  une  pro- 
ph^tie  anticip6e  et  redoutable;  et  que  nos  Messieurs 
la  Tegument  d'avance ,  la  combatt^nt  et  h  hai$$ent  ei\ 
lui.  Le  moi  en  haissable^ 


386  PORT-ROYiKL. 

Cette  philosophie  du  XVI*  ou  du  XVIIP  siecle  6tait 
assez  peu  representee  directement  sous  leurs  yeux 
par  quelque  grand  personnage  \ivaDt«  Descartes, 
bien  qu'il  eAt  ouvert  une  large  porte  k  Texamen  de 
la  raison  rMuite  a  elle  seule ,  avait ,  des  le  second 
pas ,  rejoint  les  grandes  solutions  metaphysiqu  ^s , 
conformes  au  christianisme;  et  son  genie  novateur, 
mais  religieux,  qui  certes  eiii  donne  de  Tombrage  h 
Jans^Qius  ou  k  Saint-Cyran ,  et  qui  n'obtenait  pas 
grdce  devant  Pascal,  s^duisait  Arnauld,  qui  n'en  de- 
vait  combattre  le  developpement  que  dans  Male- 
branche,  et  encore  sans  se  douter  de  la  parent^  avec 
Spinosa.  Malebranche  et  Spinosa,  ces  deux  jumeaux 
ennemis,  issus  de  Descartes,  et  encore  eioignes  d'ail- 
leurs  k  cette  date  ou  nous  sommes,  n'etaient  point, 
pr^cisement  k  cause  de  leur  elevation  metapkysique 
et  de  leur  appareil  sp^culatif ,  de  ces  philosophes 
bien  redoutables  pour  le  siScle  et  pour  le  milieu  de  la 
societe.  On  n'en  pouvait  dire  autant  de  Montaigne, 
qui  allaits'insinuant,  et  qui  devait  faire  si  aisement 
la  chaine  et  comme  le  pourparler  jusqu'^  Bayle  et 
au-del4.  II  y  avait,  vers  cette  moitie  du  XVIP  siecle, 
assez  d'ecrivains,  soit  graves  et  accr6dites  aupresdes 
doctes,  tels  que  La  Mothe-le-Vayer,  soit  frivoles  et  4 
la  mode,  tels  que  Saint-Evremond ;  il  y  avait  dans  le 
monde  assez  d'esprits  libertins ,  pour  denoter  et  ac- 
cuser la  persistance  de  ce  mal  philosophique  qu'on 
appelait  k  Port-Royal  et  qu'on  specifiait  du  nom  de 
Montaigne.  Gelui-ci  devint  done  une  grande  figure 
adversaire  directe.  II  est  douteux  toutefois  que  les 
autres  Messieurs  de  Port-Royal  se  fussent  donne 
l^t  indique  cet  adversaire  ^  si  Pascal  au  debut  ne 


a'en  £tait  charge  et  ne  ravait  mstall^  sur  ee  pied-l&. 

Bi^arrerie  de  fortune  et  d'acoueii  qui  frappe  au 
premier  coup  d'oeil ,  mais  qui  s'expUque  tres  bien  I 
De  Descartes  et  deltfontaigne,  Tub,  si  absolu ,  reussit 
k  Port-Royal  et  s^infiltre ,  oii  I'autre ,  si  attirant  et  si 
aimable,  n'attrapera  que  des  injures.  Ce  qui  sauve 
Descartes  dans  Tesprk  des  solitaires,  c'est  sagravite 
de  ton,  son  serieux;  ce  qui  compromet  et  decela 
Fautre,  c*est  son  ton  badin,  familiier,  enjoui  (il  a, 
dit-qn,  invente  le  mot).  Pr^cisement  ce  qui  fait  son 
charme  pres  de  tous ,  I'a  perdu  ici,       «  ^ 

Les  jugements  de  Port-Royal  sur  Montaigne  sont 
nombreux  et  'k  recueillir,  bien  qu'iis  semblent  faits 
pourcboquer.  (Jnefois  dresse  au  seuilpar  cette  main 
puissante  de  Pascal ,  il  demeure  en  vue  et  en  butte 
aux  survenants  :  c'est  leur  ennemi,  leur  mauvai^ 
genie  et  comme  la  bMe  noire  du  desert,  un  Sphinx 
moqueur.  Us  se  signent  en  passant  devant  lui. 

Pascal,  du  moins,  ne  Ta  jamais  maUmene  qu'aveo 
eette  intelligence  superieure  qui  est  encore  un  hom* 
mage  d'6gal  a  6gal.  Montaigne  se  peut  6tudier,  je  Fai 
dit,  au  seinde  Pascal.  II  fut  pour  lui  a  certaines  heures 
le  renard  de  I'enfant  lacedemonien  ,  le  renard  cach6 
sous  ia  robe.  Pascal  en  dtait  soi/vent  repris,  et  mordu^ 
et  devore.  En  vain  il  T^crase ,  il  le  rejelte  :  le  ruse 
revient  toujours.  II  s'en  inquiete,  il  le  cite,  il  le 
transcrit  quelquefois  dans  le  tissu  de  ses  propres 
Pensees ,  et  on  s'y  est  mepris  dans  I'edition  donnee 
par  ses  amis  :  il  y  a  des  phrases  de  Montaigne  qu'on 
y  a  laissees  comme  ^tant  de  Pascal  (1).  Montaigne 

(1)  Oa  du  moins  c'est  du  Montaigne  r^dig^  plus  bri^vement  par  Pascal; 
{liQsi  la  pens^e ;  PUUanU  Justin  qu'me  riviere  ou  une  monta§ne  hrne^,^ 


388  POftT-nOYAL. 

s^etait  ancr6  en  lui,  sous  air  d'y  \ouloir  k  peine  loger. 
Aussi  quelle  vengeance!  quellesrepresailles!  II  ne  le 
traite  pas  toujours  grandement  comme  dans  i'entre- 
tien  avec  M.  de  Saci  :  il  Tinsulte  et  le  rapetisse,  il 
voudrait  I'avilir  :  «  II  est  plein  de  mots  sales  et  dishon^ 
nttes...  Le  sot  projet  que  Montaigne  a  eu  de  se  pein^ 
dre. .  • ;  »  puis,  presque  aussitdt,  on  a  un  retour,  une  re- 
miniscence :  «  Montaigne  a  raison^  la  coutume  doit  ttre 
suivie...;  »  ou  encore,  ce  qui  est  plus  formel  et  qui 
lui  ecliappe  :  t  Ce  que  Montaigne  a  de  bon  ne  peut 
6tre  acquis-  aue  difficilement ;  ce  qu'il  a  de  mauvais 
(j'entends  hors  les  moeurs)  eiit  pu  6tre  corrige  en 
un  moment,  si  onl'eAt  averti  qu'il  faisoit  trop  d'his- 
toires  et  qu'il  parloit  trop  de  soi.  »  Et  ailleurs  il  le 
qualifie  tout  d'un  coup  V incomparable  auteur  de  VArt 
de  confirer  (1).  Gombien  de  fois  Montaigne,  dans  les 
temps  de  cette  conversion  combattue,  avait-il  port6  la 
d^faite  en  lui !  On  pourrait  r^sumer  dela  sorte  :  Pas- 
cal, dans  toute  sa  vie  et  dans  toute  son  oeuvre,  n'a 
fait  et  vodlu  faire  que  deux  choses ,  combattre  k  mort 
les  J'^suites  dans  les  Promiciales,  ruiner  et  an^ntir 
Montaigne  dans  les  Pensies. 

Pour  Nicole,  j'ai  regret  de  le  dire,  il  rench^rft 
tropici,  comme c' est  Tordinaire  des  seconds;  Mon- 
taigne a  trop  Tair  pour  lui  d'etre  un  plastron ,  tant 
il  va  dauber  avec  rudesse.  Ces  armes ,  que  Pascal  a 
failes  si  vigoureuses,  deviennent  aussit6t  lourdes,  hors 
de  ses  mains ,  et  paraissent  massives.  Yoici  une  page 

^t  cette  autre  :  Le  plus  gtand  philosophe  du  m&nde  tttr  une  planche,,.  Voir 
le  chapitre  intitule  :  Apologie  de  Raimohd  Sebond, 

(1)  Dans  le  petit  6crit  de  Pascal  sur  I'Art  de  persuader,  lequel  je  soap- 
conne ,  d'apr^s  quelqiXes  tnols ;  d^une  ^poque  ant^rieure  k  sa  graode  con- 
version. 


tivuE  troisIi£:m£.  '389^ 

des  Essaii  qui  court  risque  d'dtrejugSe  on  peugrosse 
de  ton  et  un  peu  crue  dans  sa  verdeur  judicieuse.  U 
8*agit  des  plafsirs  et  des  deux  manieres  de  s'y  adon- 
ner,  Tune  directe,  sensuelle  ettoute  bruiahf  Tautre 
philosopbique,  indirecte,  etnon  moins  brutale  defi- 
nitivement :  car  c'est  k  cette  fin  que  Nicole  tient  k  ra* 
valer  son  adversaire^  ce  delicat  6picurien  de  la  raison : 

aMais  la  seconder mani^re,  dit-il,  de  s*abandonner  aux  plaisirs  est 
infiniment  plus  daogereuse ,  lorsque  c*est  la  raison  irigme  qui  nous  livre 
aux  sens;  et  c*est  ce  qui  arrive  k  certains  esprits  qui  ont  assez  de  lumiire 
pour  recoonoltre  qu'il  n*7  a  rien  de  solide  en  tout  ce  que  les  hommes 
estiment,  et  que  les  grandes  charges,  les  grands  desseins ,  la  science,  la 
reputation  et  toutes  les  autres  choses  semblables,  n*ont  qu'un  faux  6clat 
et  une  veritable  mis^re. 

«  ...La  raison  Venant  k  consid^rer  le  peu  de  fruit  qu*elle  tire  de  toutes 
ces  choses,  les  peines  qui  les  accompagnent ,  .et  que  tout  cela  ne  la  pent 
garantir  de  la  mort,  lorsqu'elle  n'est  pas  ^clair^e  par  une  autre  lumi^re, 
elle  ramene  rhomme  an  lieu  m^me  d'ou  elle  I'avait  tir^ ,  et  elle  lui  fait 
embrasser  par  raison  et  par  d^espoir  cette  vie  brutale  dont  elle  Tavoit 
^loignd  :...  Nonne  melius  est  comedere  et  bibere,  et  ostendere  animc&  sum 
bonade  laborlbus  suis?  Ne  vaut'-il  pas  mieux  manger  et  boire,  et  faire  gouter 
a  son  dme  du  fruit  de  ses  travaux  (1)7 

cr  On  pent  dire  que  ce  dernier  degr6  comprend  tout  le  livre  et  tout 
I'esprit  de  Montaigne.  G'est  un  homme  qui,  apr^s  avoir  promen^  son  esprit 
par  toutes  les  choses  du  monde,  pour  jugerce  qu*il  y  a  en  elles  de  bien  et 
de  Dial ,  a  eu  assez  de  lumi^re  pour  en  reconnoitre  la  sottise  et  la  vanity. 

«  II  a  tres  bien  d^couvert  le  n^ant  de  la  grandeur  et  rinutilit^  des 
sciences ;  mais,  comme  il  ne  connoissoit  gu^re  d*autre  vie  que  celle-ci,  il 
a  conclu  qu*11  n'y  avoit  done  rien  k  faire  qu*ii  t&cher  de  passer  agr^abie- 
meot  le  petit  espace  qui  nous  est  donn6. 

«  Ainsi ,  comme  le  Saint-Esprit  a  jug^  si  important  de  nous  faire  con- 
noitre  Taveuglement  de  notre  raison  lorsqu*elle  est  priv^e  de  la  lumi^re 
de  la  Foi ,  qu'il  a  voulu  nous  reprisenter  ses  ^gUrements  dans  un  livre 
canonique  {CEccl6siasie)j„.  de  m6me  il  semble  qu*on  puisse  tirer  quelque 
utility  du  livre  de  Montaigne ,  puisqu'il  repr^sente  tr^s  nalvement  les 
mouvements  naturels  de  Tesprit  humain ,  ses  difT^rentes  agitations ,  ses 
d-marches  pleines  de  ti^deur,  et  la  fin  brutale  oil  il  se  r^duit  apr^s  avoir 
bien  tourn^  de  tons  c6t6s  (2).  » 

(1)  Ecclcsiaste,  chap.  II,  24. 

(2)  Essais,  tome  VI ,  p.  223, 


890  p<oitr»ROYAi/» 

G*est  sans  doute  pour  punir  Nicole  de  cette  ps^e , 
ou  de  quelque  autre  pareille ,  que  Vauvenargues, 
bien  severe  cette  fois,  a  dit  (ii  s'agit  <fe  Lacan  ou  da 
petit  homme ) :  «  II  y  a  beaucoup  d'ouvrages  qu'il  ad- 
mire,... le  Traits  du  vrai  Miriteqn'il  prefere,  dit-il, 
k  La  Bruyere.  11  met  dans  une  m6me  classe  Bossuet 
et  Pitchier,  et  croit  faire  honneur  a  Pascal  dele  com- 
parer k  Nicole ,  dont  il  a  lu  les  Essais  avec  une  pa- 
tience tout-a-fait  chr^tienne.  »  Nicole,  qui  vaut  mieux 
que  Yauvenargues  ne  le  dit  Ik ,  et  qui ,  sous  son  ton 
gris ,  a  aussi  ses  finesses  particulieres  et  ses  nuances , 
s'est  attire  en  plus  d'uoe  occasion  rimpattence  et 
les  chiquenaudes  des  delicats ,  lui  qui  T^tait;  il  s'est 
fait  tancer  par  Racine,  par  le  marquis  de  S^vign6 ,  et 
peut-6tre  par  La  Bruyere  (1). 

(1)  N*est-ce  pas  en  sauvenir  de  ce  Jugement  de  Nicole ,  on  pent  se  le 
demander,  que  La  Bruyere,  qui  au  fond  tient  tant  de  Montaigne,  non 
seulement  poar  le  style  et  pour  la  m6thode  d^cousue  avec  art ,  mais  aossi 
pour  la  mani^re  de  juger  rhomroe  et  la  vie,  a  ^crit  ce  mot  souvent  cit^  : 
«  Deux  ^crivains  dans  leurs  ouvrages  ont  bllini^  Montaigne ,  que  je  ne 
crois  pas ,.  aussi  bien  qu'eux ,  exempt  de  toute  sorte  de  bllLrae  :  II  paroit 
que  tons  deux  ne  Font  estim^  en  nulle  mani^re.  L*un  ne  pensoit  pas  assez 
pour  gotlter  unauteur  qui  pense  beaucoup :  Tautre  pense  trop  subtilement 
pour  8*accommoder  des  pens^es  qui  sont  naturelles. »  Les  clefs  de  La 
Bruyere,  qui  toutes  s*accordent  sur  Malebranche  pour  le  second  de  ces 
auteurs,  varient  pour  le  premier  entre  Balzac  et  Nicole.  A  voir  la  diffe- 
rence des  temps,  I'autre  pense,  I'un  ne  pensoit  pas,  il  semblerait  qu'il 
8*agit  id  d*un  auteur  d6j&  mort ,  par  consequent  de  Balzac.  Mais  Balzac 
d'ailleurs  ne  remplit  pas  toute  la  condition,  et  Ton  ne  saurait  dire  de  lui 
qu'il  n*estimait  Montaigne  en  nulle  maniere,  D*un  autre  c6t6 ,  la  page 
qui  se  lit  au  tome  YI  des  Essais  n'avait  point  paru  k  temps  pour  ^tre 
connue  de  La  Bruyere.  II  est  possible  que  ceUii-ci  ait  eu  particuli^rement 
en  vue  le  passage  de  la  Logique  ou  I' Art  de  penser,  qui  sera  cit^  tout  a 
Theure ;  il  y  aurait  «n  ce  cas ,  sous  ce  mot  ne  pensoit  pas  assez ,  ane 
double  ^pigramme.  £t  de  plus  il  n'^tait  peut-6tre  pas  f4cb6  de  laisser 
quelque  doute  dans  rapplicaiion ,  et  de  se  r^server  une  porte  de  sortie 
sur  Balzac.  Ce  qui  est  certain ,  c*est  qu*on  ne  voit  pas  que  La  Bniy^re 
ait  €U  M  le  moins  du  monde  avee  Port*Royal^  qui  du  teste  fiaiasalt 


LIVRE   TROISli^BlE.  39i 

Madame  de  S^vign6 ,  qui  6tait  en  guerre  avec  son 
fits  sur  Nicole  qu'elle  trouvait  ddicietiXj  et  qui  aurait 
bien  voulu  faire  t^n  bouillon  d'un  certain  petit  traits 
de  lui  pour  I'avaler,  madame  de  Se\ign6 ,  dans  sa 
raison  libre  et  conciiiante ,  ne  pensait  pas  moins  de 
bien  de  Montaigne.  Eile  etait  de  i'avis  de  madame  de 
La  Fayette,  qui  disait  que  c'eilt  ^te  le  plus  agr^able 
voisin.  A  propos  d'amusement  dans  ses  loisirs  de  Li- 
yrjj  «  en  voici  un  que  j'ai  trouv6,  s'^crie-t-elle,  c'est 
un  volume  de  Montaigne  que  je  ne  croyois  pas  avoir 
apporte  :  ah !  Taimable  homme !  qu'il  est  de  bonne 
compagnie !  c'est  mon  ancien  ami ;  mais  k  force  d'etre 
ancien,  il  m'est  nouveau.  (li  est  vrai  que  la  page 
qu'elle  vient  de  lire  avec  larmes  raconte  la  tendresse 
du  mar^chal  de  Montluc  pour  son  fils ,  et  e.lie ,  dans 
la  sienne,  c'est  k  sa  fille  qu'elle  pense).  Mon  Dieu ! 
que  ce  livre  est  plein  de  bon  sens  (1) !  » 

k  i*^poque  oA  I'auteur  des  CaraeUres  se  prodaisit.  L'abb^  Gr^goire  s*est 
laiss^  alter  a  une  conjectare  complaisante  lorsque ,  dans  ses  Ruines ,  il 
nous  le  pr^sente  comme  de  compagnie  avec  les  aatres  illustres  dans  les 
promenades  du  Yallon.  La  Bruyere »  religieux  encore,  mais  sar  bien  des 
points  p6n6tr6  de  Montaigne,  lui  c^dant  en  detail  et  ne  se  courrouoant 
point  contre  iui ,  La  Bruyere,  qui  couronna ,  par  un  tres  beau  ehapitre 
pbilosopbique  Chretien,  un  livre  qui  s'^tait  assez  ais^ment  passd  de 
christianisme  jusqae-Ia ,  n'avait  aucun  goiit  pour  cette  aust^ril6  de  rd- 
forme  h^riss^e  de  controverse,  et  c*est  aui  Jans^nistes  au  moins  autant 
qu'aux  J^suites  qu'il  pensait  en  6crivant  dans  ce  mtoe  cbapitre  des 
Ouvrages  d»  Cespr'u  :  a  L'on  a  cette  incommodit6  k  essuyer  dans  la  le> 
ture  des  livres  farts  par  des  gens  de  parti  et  de  cabale ,  que  Ton  n'y  voit 
pas  toujours  la  T^rtt^..,  Ces  ouvrages  ont  cela  de  particulier  qu'ils  ne 
m^ritent  ni  le  cours  prodigieui  qu'ils  ont  pendant  un  certain  temps ,  ni 
le  pro  fond  oubli  oii  ils  tombent,  lorsque,  le  feu  et  la  division  venant  a 
8'6teindre»  ils  deviennent  des  Almanacks  de  I'autre  ann^e*  »  Sentence  ter- 
rible de  justesse ,  a  laquelle,  en  critique  sagace,  il  mettait  d6j4  les  noms  \ 
,  (1)  Madame  de  S6vign6  avait  pour  maxime  :  GtUser  sur  Us  pensees;  et 
Montaigne  :  «  II  fault  l^gierement  couler  le  monde  et  le  gtisser,  non  pas 
'enfoofier;  la  volupt^  mesme  est  douloureuse  dans  sa  profondeur«» 


1 


392  POKT-EOYAL. 

Madame  de  Sevigne  a  beau  faire;  en  vain,  de  son 
ton  ie  plus  aise ,  elle  essaie  de  rompre  k  cet  endroit  la 
rudesse  theologique  des  solitaires ;  en  vain ,  Nicole  et 
Montaigne  ensemble ,  elle  les  porte  sans  duel  dans  son 
cceur  et  les  fait  en  elle  s'embrasser.  La  treve  en  reste 
la ,  et  nous  ne  sommes  pas  a  bout  des  rigueurs.  La 
Logique  sortie  surtout  de  la  plume  d'Arnauld,  mais 
ou  Nicole  cut  grande  part,  va  redoubier  la  dureteet 
presque  rinvective.  Des  le  premier  discours,  il  est 
question  du  pyrrhonisme  :  «  C'est  une  secte  de  men-' 
ieurs^  dit-on;  aussi  se  contredisent-lls  souvent  en 
parlant  de  leur  opinion,  leur  cceur  ne  pouvant  s'ac- 
corder  avec  leur  langue,  commeon  le  pent  voir  dans 
Montaigne,  qui  a  t^che  de  le  renouveler  au  dernier 
si6cle.  »  Mais  il  faut  en  passer  par  la  terrible  page 
elle-mftme  (chap.  XX,  3*.  parlie);  c'est  k  propos  des 
sophismes  d'amour-propre,  d'inter6t  et  de  passion; 
on  conseille  d'eviter  de  parler  directement  de  soi , 
car  rien  ne  blesse  plus  Tamour-propre  des  autres. 
Ces  Messieurs  ne  soupQonnaient  pas  que,  par  un  re- 
pli  plus  secret ,  cela  quelquefois  au  contraire  inte- 
resse;  en  general  ils  vont  moins  au  fin  et  au  subtil 
qu'au  solide  et  au  sense. 

<c  Fea  M.  Pascal ,  qui  sayoit  antant  de  y^ri  table  rhitoriqne  que  per- 
sonne  en  ait  jamais  su,  portoit  cette  r^gle  jusques  4  pr^tendre  qu*un 
lionngte  homme  devoit  6viter  de  se  nommer,  et  meme  de  se  servir  des 
mots  de  Je  et  de  moi:  et  il  avoit  accoutum^  de  dire  sur  ce  sujet  que  la 
pi^t6  chr^tienne  aa^antit  le  moi  humain,  et  que  la.  civility  humaine  le 
cache  et  le  supprime.  Ge  n*est  pas  que  celte  r^gie  doive  aller  jusqn'au 
scrupule ;  car  II  y  a  des  rencontres  oii  ce  seroit  se  g^ner  iaulilement,  que 
de  Youloir  ^viter  ces  roots ;  mais  il  est  toujonrs  bon  de  Tavoir  en  vue , 
pour  s'^loigner  de  la  m^cbante  coutume  de  quelqnes  personnes  qui  ne 
parlent  que  d'eux-me^es ,  et  qui  se  citent  partout ,  lorsquMl  n*est  poinC 
question  de  leur  sentiment  :  ce  qui  donne  lieu  k  ceui  qui  les  ^content,  de 
soapcoDoer  que  ce  regard  frequent  vers  eax-m^mesDO  naissi^  d*ane  se- 


LIVRE  troisi£mc.  393 

crite  eomplaisanee...  G*est  ce  qui  fait  voir  qa*uii  des  caraeUres  les  plus 
indignes  d*UD  lionnftte  homroe  est  celui  que  -Montaigne  a  affects ,  de 
n*entretenir  ses  lecteurs  que  de  ses  humeurs,  de  ses  inclinations,  de  ses 
fanlaisies,  de  ses  maladies,  de  ses  vertus  et  de  ses  vices;  et  qu'il  ne 
natt  que  d'un  d^faut  de  jugement  aussi  hihn  que  d*un  violent  amour  de 
soi-mtoe.  11  est  vrai  qu'il  l&cbe  autant  qu*ll  pent  d'^loigner  de  lui  le 
soupcon  d*une  vanity  basse  et  populaire,  en  parlant  librement  de  ses 
d^r^uts  aussi  bien  que  de  ses  bonnes  qualit^s ;  ce  qui  a  quelque  chose 
d^aimable  par  une  apparence  de  sinc^rit^ ;  mais  il  est  facile  de  voir  que 
tout  cela  n'est  qu'un  Jeu  et  qu*un  artifice  qui  doit  le  rendre  encore  plus 
odieux.  II  parle  de  ses  vices  pour  les  faire  connottre,  et  non  pour  les  fair« 
d^lester ;  il  ne  pretend  pas  qu*on  doive  moins  i*en  estimer ;  11  les  regarde 
comme  des  choses  k  peu  pr^  indiff6rentes ,  et  plutdt  galantes  que  hon- 
teuses  :  s*il  les  d^couvre ,  c'est  qu'il  s*en  soucie  peu ,  el  qu'il  croit  qu'il 
n'en  sera  pas  plus  vil ,  ni  plus  m^prisable ;  mais ,  quand  il  appr6hende 
que  quelque  chose  le  rabaisse  un  peu ,  il  est  aussi  adroit  que  personne  a 
le  cacher.  (£t  ici  on  remarque ,  d'apres  Balzac ,  qu'il  a  bien  so  nout  dire% 
qu  it  avait  un  page ,  et  qu'il  n'a  pas  eu  le  mSme  ^oin  de  rappeler  que  » 
comme  Gonseiller  au  Parlement,  il  avait  eu  un  elerc).,,  Mais  ce  n'est  pas 
le  plus  grand  mal  de  cet  auteur  que  la  vanity,  et  il  est  plein  d'un  si  gran<t 
nombre  d'infamfes  honteuses,  et  de  maximes  ^picuriennes  et  impies,  qu'il 
est  strange  qu'on  Tait  soofTert  si  long-temps  dans  les  mains  de  tout  le 
monde ,  et  qu*il  y  ait  m^me  des  personnes  d'esprit  qui  n'en  connoissent 
pas  le  venin. 

«  II  ne  faut  point  d'autres  preuves  pour  juger  de  son  libertinage  que 
cette  mani^re  meme  dont  il  parte  de  ses  vices;  car,  reconnoissant  en 
plnsieurs  endroits  qu'il  avoit  ^t^  engage  en  un  grand  nombre  de  d^sordres 
eriminels ,  il  declare  n^anmeins  en  d'autres  qu'il  ne  se  repent  de  rien ,  et 
que,  s'il  avoit  k  revivre,  il  revivroit  comme  il  avoit  v^cu.  (Et  Ton  ciLe 
k  I'appui  une  s^rie  de  phrases  de  Montaigne,  en  les  ramas^ant  toutefoia 
et  en  les  isolant  de  leur  lieu  (1))  :  paroles  horribles,  ajoute-t-on,  et  qui 
marquent  une  extinction  entiire  de  tout  sentiment  de  religion ,  mais  qui 
sont  dignes  de  celui  qui  parle  ainsi  en  un  autre  endroit  :  Je  me  pionge  la 
teste  baissee  stupidement  dans  la  mort ,  sans  la  considerer  et  recognoistre , 

(1)  La  premiere  phrase  des  Confessions  de  Rousseau  semble  avoir  ^16 
ealqu^  sur  ce  passage  de  la  Logique  pour  en  verifier  toot  expr^s  et  en 
d66er  I'anathdme  :  «  ...  Que  la  trompette  du  Jugement  dernier  sonne 
quand  elle  voudra...  Etre  eternal,  rassemble  autour  de  moi  I'innombrable 
foule  de  mes  semblables  :  qu'ils  ^content  mes  confessions ,  qu'ils  g6- 
missent  de  roes  indignity,  qu'ils  rougissent  de  mes  miseres... ;  et  puis 
qu'uu  seul  te  dise,  s'il  I'ose  :  Je  fas  meillcur  que  eel  homme-'lal  »  YoilA  ce 
qui  s'appelle  du  Montaigne  a  haute  dose ,  a  I'^lat  .h^rolque.  Mais  c'est 
moins  le  principe  que  le  ton  qui  est  change. 


394  PORT-ROYAL. 

eomme  dans  un0  profandear  muette  0t  obscure,  gui  m'enghuilt  tout  dtun 
coup,  ti  m'estouffe  en  an  moment,  pUm  d'un  puissant  sommeii ,  plein  iPm- 
tipidito  et  d'indoknce.,.  (£t  poar  conclusion  derni^re  de  cette  digression 
▼irulente : )  G*est  una  effronterie  punissable  que  de  d6couvrir  ses  d^sordres 
au  monde ,  sans  t^moigner  d'en  ^tre  toucb^ ,  puisque  le  dernier  exc^  de 
rabandonnement  dans  le  vice  est  de  n*en  point  rougir  et  de  n*en  ayoir  ni 
eonftision,  ni  repentir,  maisd'en  parler  indiff^remment  comme  de  toute 
autre  cbose :  en  quoi  consiste  proprement  Tesprit  de  Montaigne  (1).  » 

Je  ne  flatte  assurement  pas  ici  nos  amis  de  Port- 
Royal  en  les  citant;  et  rien  n'est  plus  fait  pour  offen- 
ser  toutes  les  sympathies  involontaires  en  faveur  de 
Montaigne,  que  ce  ton  emporte  qui  sent  F^cole. 
Poiirtant,  au  milieu  de  cette  pesanleur  sans  gotit ,  un 
point  demeure  remarquable ,  sur  lequel  on  dirait 
quele  genie  de  Pascal  encore  present  aiguise^  irrite 
la  prevoyance  de  Nicole  et  d* Arnauld ,  en  leur  d6ce- 
lant  dans  ce  livre  des  Essais  le  germe  de  tant  d'ecrits 
futurs  ou  le  moi  jouera  le  seul  r61e.  Ne  semble-t-il 
pas  en  effet  que ,  de  meme  que  Jansenius  aurait  pres- 
senti  et  combaitu  le  Vicaire  Savoyard  ddms  P6lage, 
nos  Messieurs  pressentent  et  voudraient  etoufFer  d'a- 
vance  dans  les  Essais  les  Confessions  de  Jean- Jacques 
et  toute  cette  serie  d'ouvrages  qui  sont  les  Confessions 
de  saint  Augustin  s^cularisees  et  profanees ,  des  con- 
fessions  sans  conversion ,  par  amusement,  par  art, 
par  ennui  (2)?  Ne  semblent-ils  pas  vraiment,  dans 
leur  saine  droiture,  vouloir  d6raciner  dej4  toute  cette 

(1)  II  parut  dans  le  temps  un  petit  livre  intitule  :  Reponse  d  plusUars 
Injures  et  Railieries  6crites  contre  Michel  de  Montaigne  dans  un  livre  in- 
titule la  Logique,:..  par  Guillaume  Beranger  (in-l!2,  1667) ;  je  Tai  re- 
cherche avec  curiosite,  et  n*y  ai  rien  trouv^.  L'auteur  rectifie  les  citations 
et  s'attache  h  venger  Montaigne ,  mais  sans  pointe  et  ^ssez  platement.U 
n*a  pas  m^me  Tair  de  bien  savoir  d'od  sort  la  Logique, 

(2)  Dans  ce  fameux  chapitre  sur  des  Fers  de  yirgile,  Montaigne  a  dit  * 
a  Si  c'est  indiscretion  de  publier  ainsi  ses  arrears  >  il  n'jr  a  pas  grand 


LIVBE   TKOISitME.  395 

forM ,  &  r^tat  de  graioe  encore  legere,  de  branchages 
encore  clairs ,  riants  et  filexibles chez  Montaigne,  mais 
bientdt  et  plus  tard  for^t  ^paisse  et  sombre  et  vene- 
neuse,  niortelle  aux  Werther  et  k  tons  rdveurs  qui 
s'endormiront  sous  son  ombrage ;  bois  de  mort ,  pa- 
reiiau  lugubre  bosquet  de  cypres  et  de  myrtes  dont 
Yirgile  parle  en  son  enfer  {Secreti  celant  calles...), 
s^jourtortueux  des  suicides,  etdans  lequelen  silence, 
Toeil  farouche,  k  la  vue  d'£nee  s'enfouga  Didon : 

Atqde  inimica  refugit 

In  nemos  umbriferum? 

Mais  est-ilbien  utile  apres  cela  d'6tudier  Montair 
gne?  Et  M.  de  Saci  nous  le  permettrait-il  ?  Je  n'oserais 
tout-&-fait  r^pondre.  Pourtant,  lors  m6me  que  nous 
serions  amis  et  historiens  beaucoup  plus  soumis  que 
nous  ne  le  sommes  en  effet ,  il  y  aurait  encore  quel- 
que  chose  de  rassurant.  On  a  remarqu^avec  unesa- 
gace  justesse  et  un  goAt  que  la  morale  affermit  et  di- 
rige,  que  les  ecrits,  en  s'eloignant  de  nous,  perdent 
sou  vent  ce  qu'ils  avaient  d'actuellement  emouvant  et 
de  contagieux  au  moment  ou  ils  parurent ;  que  la 
distance  permet,  quand  une  part  de  genie  les  a  die- 
t^s,  d'en  suivre  les  m6rites,  d'en  observer  et  d'en 
discerner  les  traits ,  sans  plus  rien  de  cette  confusion 
de  la  ^M^avec  Toeuvre ,  ni  de  cette  fievre  morale  que 
ie  voisinage  et  la  production  r^cente  inociilent.  Ainsi 

dangler  qa'elle  passe  en  exemple  et  en  usage ;  car  Ariston  disoit  qne  les 
Tents  que  les  hommes  craignent  le  plus  sont  cealx  qui  les  descouvrent.  » 
Depuis  lors  leff  horoeurs  des  hommes  ont  change  pins  que  les  vents; 
depufs  Montaigne  renouvel^  par  Rousseau ,  ce  n*a  ^t^  que  confessions  de 
gens  affames  de  $e  [aire  eannattre.  On  r6p^te  et  Ton  pratique  d'apris  lui : 
ff  11  fault  vaoir  son  yice  ei  I'estadier,  poor  le  redire. » 


396  l^OET-ROYAL. 

pour  Montaigne  :  s'il  y  a  eu  danger,  sUl  y  a  eu  Tenin 
^  I'origine ,  ce  venin ,  apres  deux  siecles  et  demi  de 
plein  air,  a  perdu  son  action  vivante;  il  est  ailleurs 
aujourd'hui,  circulant  sous  d'autres  formes,  coulant 
avec  seve  et  se  renouvelant  dans  d'autres  rejetons 
<lont  les  parfums'  surprennent  et  atlirent,  autant 
qu'ils  peuvent  troubler.  Insouciant,  badin  et  pares- 
seux  Montaigne,  si  per  fide  et  si  insinuant  que  tu 
puisses  6tre,  Temotion  directe  et  mauvaise  aujour- 
d'hui  n'estplusla(1)I 

Done  entrons-y  franchement,  el,  sans  vouloir  les 
contrastes ,  sans  forcement  les  produire ,  sachons  les 
saisir  aussi  quand  ils  se  levent  d*eiix-mgtnes ,  et  nous 
en  donner  le  spectacle  instruisant.  Eussions-nous  pu 
mieux  imaginer  en  verite?  Apres  Saci,  Montaigne; 
apres  rhomrae  dela  teneur  continue,  celui  qui  en  a 
le  moins,  qui  fait  par  le  monde  Tecole  buissonniere 
perpetuelle,  le  curieux  amuse  de  tout,  Tindiscret 
affami  de  tout  dire ! 

Si  Ton  entre  dans  la  lecture  de  Montaigne  comme 
lui-mSme  est  entre  dans  ses  sujets ,  au  hasard,  au  fur 
et  a  mesure ,  et  n'iraporte  par  quel  bout,  on  nelaisse 
pas,  si  pr6venu  qu'on  soit,  d'fetre  surpris  d'abord  de 
ce  jugement  des  Jansenistes  ,  et  on  se  trouvq^voir  af- 
faire a  un  autre  homme  que  celui  qu'on  ^nigurait 
d'apres  eux.  II  n'a  Tair  de  rien ;  il  ne  \eut  rien  de 
vous;  s'il  a  une  fin ,  il  la  cache  bien,  et  tous  moyens 

(1)  Ces  pr^ulions  s*appliquaient  surtoat,  on  le  sent,  k  un  coars 
public.  En  toivant  pour  des  lecteurs,  rinconv^nient  du  iibre  examen 
8'att^nue  encore.  —  L'ing^nieuse  remarque  sur  la  nioralite  relative  des 
toils  est  de  M.  Yinet  [Ucvuewim,  Janvier  1S38}. 


LiYRE  troisi£:me.  39? 

apparemment  lui  sont  bons  pour  y  apriver.  Point  de 
Mie ;  ce  sont  des  anecdotes  bien  contees ,  ramassees 
on  ne  sait  d'oii  (lantelles  sont  disparates) ,  qu'il  en- 
file  k  l*avenant.  II  en  tire  courte  matiere  k  morale, 
mais  k  une  morale  toute  simple  et  comme  admise  de 
tous ,  et  qui  semble  n'^tre  la  que  comme  un  fil  I^ger 
et  flottant,  pour  I'aider  k  assortir  tant  bien  que  mal 
ses  histoires.  Ou  en  veut-il  venir  avec  sa  morale  en 
action  et  avec  ses  maximes :  qwelaplus  commune  fagon 
d'amolKr  les  coBurs  de  ceux  quon  a  offenses  ^  quand  Us 
ont  vengeance  en  main ,  c^est  de  les  imouvoir  par  soumts- 
sion  y  mais  que  d'autres  fois  la  Constance  et  la  risolution 
ont  servi  au  mime  effet  (i  la  bonne  heure !) ;  que  c'est 
un  sujet  merveilleusement  vain ,  divers  et  ondoyant ,  que 
Thomme  ( ce  qui  est  bien  dit,  mais  ce  que  chacun  sait); 
que  nous  ne  sommes  jamais  chez  nous ,  toujours  au-dela, 
dans  la  crainte ,  Vespirance  ou  le  souvenir^  que  les  es- 
prits  non  embesognis,  comme  les  terres  oisives ,  foisonnent 
en  toutes  sortes  de  folles  herhes;  et  que  V6me  qui  n'a 
point  de  but  itabli^  se  perd?  On  accorde  tout  cela; 
comment  le  nier?  Et,  chemin  faisant,  il  sembie  si 
occupy  surtout  de  son  anecdote  du  moment,  si 
adonn6  et  afiectionn^  k  en  deviser,  comme  Boccace  le 
serait  ou  quelque  Arabe  conteur,  qu'on  ne  se  m^fie 
pas  d'un  tel  homme,  qu'on  est  presque  tent6  dele 
ranger,  comme  il  faisait  de  Rabelais ,  au  rang  des 
diUieurs  simplementplaisants ;  on  prend  confiance,  on 
est  gagne  plus  qu'a  demi. 

Assur^ment,  se  dit-on  ,  cet  homme  est  avant  tout 
un  amuseur,  et  un  amuseur  avant  tout  amus6.  Ap- 
prochant  de  la  quarantaine,  le  voila  qui  s'est  retire 
chez  lui  en  son  manoir  rural,  cherchant  le  repos  et 


398  PORT^ROTAL. 

se  voulant  simplement  rasseoir  en  soi ;  maia  son  ea« 
prit,  daas  ceite  oisivet^  nouvelle,  et  ne  sentant  plus 
la  bride,  lui  a  ^cbapp^,  et  s'est  mis  h  enfanter  tant 
de  ehimires  et  de  monsires  fantasque$  les  uns  sur  les  au- 
treS}  sans  suite  ni  propos,  que  pour  en  contempler 
k  son  aise  lineptie  et  VitrangeU ,  ii  a  commence  de  les 
enrdler  par  ecrit ,  esperant  avec  le  temps  s'en  faire 
honte  k  lui-mSme,  mais  s'en  donnant  plaisir  en  at<* 
tendant.  II  nous  metde  la  partiesans  yergogne  et  de 
bonne  gr&ce;  il  nous  donne  jour  en  bon  voisin  sur  sa 
fantaisie;  ce  n'est  pas  \k  un  commerce  si  graveineBt 
dangereux.  R^ver,  niaiser,  moraiiseren  un  lieu,  est 
la  devise. 

Et  puis  ce  quMl  nous  dit  en  cet  aasaisonnement 
d'hisloires  qu'il  va  quMant  departout  et  qu'il  nous 
sert  toutes  fratcheset  vives,  k  tracers  ce  vrai  ramage 
d'historiettesassembleescomweoiseauxen  aa  volierc^ 
cequil  nous  r^cite&traverscettediversit^d'adages  que 
nous  savons  de  reste,  ce  semble ,  et  que  le  bon  Sancbo 
savait  aussi ,  mais  auxquels  dans  cette  bouche  gas-» 
conne,  et  sous  ce  parler  figur^,  nous  trouvons  une 
nouveaut^  piquante;  ce  qu'il  nous  dit  moyennant 
tout  cela,  s'ii  y  a  a  redire  et  k  contredire,  est-cedone 
de  si  grave  et  si  prompte  consequence?  Gar  ce  n'est 
pas  Fhomme  m^me,  en  son  essence  generate,  qu'il 
pretend  nous  ensfeigner,  ce  n'est  pas  la  regie  substan- 
tielle  et  souveraine ;  ce  n'est  que  lui ,  Michel  de  Mon- 
taigne, qu'il  nous  d6bite  en  sa  mince  etoffe,^ — apres 
tout  ce  n'est  que  lui. 

Sans  plus  de  prelude ,  non ,  ce  n'est  pas  lui  seul 
qu^ii  nous  debite;  c'est  nous  en  mSme  temps  que  lui, 
e'est  tout  Thomme  et  la  nature,  S'il  nous  gagne  si  ai- 


LIYRE   TR01Sli:ME.  390 

cement,  c'est  qu'ii  nous  a  nous-m&mes  pour  auxiliaires 
et  complices.  «  Ghasque  homme,  il  le  sail  bien ,  porte 
la  forme  entiere  de  rhumaine  condition.  * 

Et  chez  lui  plus  qu'ailleurs  cette  forme  humaine 
est  entiere.  On  a  tout  dit  sur  Montaigne  depuis  plus 
de  deux  siecles  qu'on  en  parle  et  quand  de  grands  et 
charmants  esprits ,  Pascal  en  t6te ,  y  ont  passe.  II  est 
pourtant  une  cbose  qu'on  n'a  pas  assez  fait  ressortir^ 
je  le  crois,  c'est  que  Montaigne,  ce  n'est  pas  un  sys- 
teme  de  philosophic^  ce  n'est  pas  mSme  avant  tout 
un  sceptique,  un  pyrrhonien;  non,  Montaigne,  c'est 
tout  simplement  la  nature  : 

La  nature  pure,  et  civilisee  pourtant,  dans  sa  large 
^toffe,  dans  ses  affections  et  dispositions  generates 
moyennes,  aussi  bien  que  dans  ses  humeurs  et  ses 
saillies  les  plus  particulieres ,  et  m6me  ses  manies; 
—  la  nature  au  completsam  la  gr&ce. 

L'instinct,  une  fois  6veille,  ne  trompe  pas  :  ceque 
les  Jans^nistes  haissent  sur  tout  dans  Montaigne,  c'est 
qu'il  est,  par  excellence,  Thomftie  naturel. 

Montaigne  a  ^i6  ^leve  par  un  pere  tendre  et  soi- 
gneux  de  son  education ;  mais  la  religion  ne  I'a  pas 
le  moins  du  monde  atteint,  ni  de  bonne  heure  modi- 
&6 :  on  lui  a  appris  le  latin  des  leberceau  plus  que  le 
catechisme.  Son  pere,  qui  avait  fait  la  guerre  en 
Italic,  et  vu  le  monde,  espece  de  philanthrope  a  id6es 
originates,  Tenvoya  Clever  au  village,  comme  un  Emile 
du  XV P  siecle ,  et  le  fit  tenir  sur  les  fonts  de  baptSme 
par  des  gens  de  la  plus  abjecte  fortune,  pour  lui  ap- 
prendre  k  ne  m^priser  personne,  surtout  le  pauvre 
peuple ,  et  pour  I'y  rendre  oblige  et  attache.  Ce  boa 
p^re  poussai(  le  soin  en  vers  lui  jusqu'i  le  faire  ^veiller 


466  ponT-ROYAt. 

au  son  de  quelque  inslrutnent.  Ses  premieres  ctude'^ 
furent  toutes  de  laDgues  ct  d'experiences  courantes, 
sans  aucune  combinaison  abstraite  et  aucune/atigue. 
11  grandit  de  la  sorte,  doux,  traitable,  assez  mol  et 
oisif ,  et  cachant  sous  ces  dehors  assez  lents  des  ima- 
ginations deji  bardies.  Son  premier  go  At  vif  an  col- 
lege de  Guyenneou  on  I'a  plac6 ,  mais  oil  la  lib^ralit^ 
palernelle  1  environne  d'aise,  sa  premiere  predilec- 
tion se  declare  pour  les  Metamorphoses  d'Ovide,  cet 
Arioste  d'autrefois.  C'est  sa  lecture  favorite,  enfantine 
et  toute  paienne;  ce  sont  les  armes  d'Achille  sur  les- 
quellessa  fantaisie  soudaine  s'est  jetee;  et  par-I&  il 
enfile  toutd'un  train,  nousdit-il,  V En4idey  Terence, 
Plaute  et  les  comedies  italiennes.  II  jpue  les  tragedies 
latines  de  Buchanan  et  de  Muret.a  son  college,  et  juge 
d6j&  impertinents  ceux  qui  trouvent  k  redire  ^ceplai- 
sir;  k  treize  ans  son  cours  d'^tudes  6tait  fini.  Ces 
autres  plaisirs  qui  font  le  premier  attrait  de  la  jeu- 
nesse,  et  dont  le  juste  retard  commence  aussildt 
pour  elle  la  difficile  vertu,  ces  plaisirs  sont  d'abord 
les  siens,  et  il  se  souvient  k  peine  de  s*en  6lre  jamais 
priv6.  Son  esprit  libre  par  nature,  et  que  T^ducation 
a\ait  si  peu  conlraint,  avait,  k  part  soi,  sous  cetle  forme 
d'abandon,  des  remuements  fermes^  des  jugements  siifs 
et  ouverts  autour  des  objets,  et  digirait  seul  ses  pen^ 
s^es  sans  aucune  communication.  Le  romanesque, 
qui  n'est  pas  dans  la  nature,  mais  qu'une  certaine 
imagination  d^abord  sophistiqu6e  d6veloppe  et  caresse 
en  nous,  ne  le  lenta  point.  L'amour,  qu'il  aimait 
tant  comme  plaisir,  et  qu'il  avouait  le  plus  grand  de 
ceux  de  nature,  ne  Toccupa  jamais  exclusivement 
comme  passion.  La  cbaleur  moins  tem^raire  et  moin^ 


/ 


LiVkE   TROISlilUE.  401 

fi^vreusci  plus  g^n^rale  et  universelle,  de  I'amitie, 
eut  en  lui  la  pr6fi5rence;  on  sail  combien  vive  il  I'a 
^prouv^e,  comment  admirable  et  belle  11  I'a  depeinte. 
Par  tous  ces  endrolts  que  je  pourrais  multiplier  en- 
core, il  me  parait  comme  un  exemplaire  complet  et 
tempore  de  la  nature  m6me;  il  est  dans  le  milieu  de 
rhumanit^  non  chr^tienne,  mais  civile,  honnfite  et 
soi-disant  raisonnable.  Dans  un  temps,  de  guerres  ci* 
\iles,  ilse  maintient  sans  passion,  sans  ambition-  il 
s'acquitte  de  plusieurs  charges  avec  honneur,  sans 
cet  6clat  qyi  vous  y  attache  k  jamais,  et  il  redevient 
\ite,  de  Monsieur  le  Conseiller  au  Parlement,  ou  de 
Monsieur  le  Maire  de  Bordeaux,  simplement  homme, 
Etre  homme,  voila  sa  profession ;  il  n'a  d'autre  me- 
tier, n'approfondissant  rien  de  trop  particulier,  de 
peur  de  se  perdre ,  de  s'expatrier  hors  de  cette  pro- 
fession humaine  etgen^rale.  II  n'a  pas  seulemeni  e» 
lui,  nous  dit-il,  de  quoi  examiner,  pour  la  science 
un  enfant  des  classes  moyennes  k  sa  premiere  le^on  - 
mais,  en  deux  ou  trois  questions,  de  mesurer  et  de 
tklerk  nu  la  qualile  du  jeune  esprit,  voil^  ce  qu'il 
peut  faire.  Ainsi  il  vit ,  actif  et  degag^ ,  faisant  des 
pointes  per^antes  dans  chaque  chose,  et  rentrant  k 
tout  moment  dans  une  sorte  d'ouWi,  dans  I'etat  na- 
turel  et  libre  des  facult^s ,  pour  se  retremper  k  la 
source  ra^rae  :  homme  avant  tout,  et  apres  tout. 

L'^ge  lui  a  amen6  des  changements,  mais  graduels, 
mais  seldn  V&ge.  En  godt  de  lecture,  il  a  passe  d'O- 
vide  A  Lucain,  de  Lucain  k  Virgile,  c'est-^-dire  du 
premier  abandon  6gay6  de  I'enfailce  k  une  certaine 
Elevation  plus  enflee  €t  plus  sloique,  qui  s'est  bientdt 
rabattue  elle-mfime  k  plus  de  juste  douceur.  Ainsi, 
n.  ,  26 


402  PORT-ROYAL. 

par  rapport  k  l^argent,  d'abord  il  fut  prodigue,  dd- 
pensier  et  vivant  un  peu  a  I'aide  de  ses  amis ;  et  puis, 
en  un  second  temps,  il  a  de  I'argent,  et  le  soigne, 
le  serre  un  peu  trop;  et  puis,  apres  quelques  annees, 
un  bon  demon  le  tire  de  cette  vie  sottement  resserr^, 
et  le  d^tend  dans  une  juste  mesure,  en  une  sorte  de 
tierce  vie  plus  plaisante  et  mieux  r^glee : «  G'estque  je 
foys  courir  ma  despense  quand  et  quand  ma  recepte; 
tantostTune  devance,  tantost  I'aultre,  mais  c'est  de 
peu  qu'elles  s'abandonnent. »  Ge  sont  les  trois  temps 
correspondants  d'Ovide,  de  Lucain  et  deVirgile. 

11  s*e$t  marie  k  trente^trois  ans ,  c6dant  un  peu  k 
la  coutume;  il  est  devenu  pere;  il  a  rempli  fbrt  con- 
venablement  ses  devoirs  nouveaux,  tout  deregl6  qu'on 
Tavait  pu  croire;  il  les  a  tenus  mieux  qu'il  n'avait 
esp^re  ni  promis«  II  vieillit ,  menant  ainsi  chaque 
chose  en  sa  saison ;  et  parlant  de  la  vie  :  <  J'en  ai  vea 
rberbe,  dit-il,  et  les  lleurs,  et  le  fruict;  et  en  veois 
la  seickeresse  :  heureusement,  puisque  c'est  naiurel-- 
lemetu.  »  Le  mot  revient  comtne  ki  chose.  Montai- 
gne, en  tout  (plus  je  le  coiisidere,  et  plus  je  m'y 
confirme ) ,  c'est  done  la  pure  nature. 

Et  pour  que  ceci  ne  se  perde  pas  dans  Tesprit 
comme  une  locution  trop  fri^quemment  et  vaguement 
usit^e ,  qu*on  me  laisse  y  revenir  en  tous  sens,  et  tra- 
verser, percer,  pour  ainsi  dire,  tout  droit  devant 
moi  avec  cette  vue. 

II  y  a  du  Montaigne  en  chaeun  de  nous.  Tout  godt, 
toute  humeur  et  passion ,  toute  diversion ,  amuse^ 
ment  et  fantaisie,  ou  le  christianisme  n'a  aucune  part 
et  oti  il  est  comme  non  avenu ,  ou  il  est ,.  non  pas 
n\6  9  non  pas  insult^i  mais  ignord  par  une  sorte  d'oa* 


LIVR£  TROkSililiE.  403 

Ml  fecite  et  qui  veiit  se  croire  innocent,  tout  6tat  pa- 
reil  en  nous,  qu'est-ce  autre  chose  que  du  Montaigne  ? 
Get  aveu  qu'i  tout  moment  on  fait  de  la  nature  jus- 
que  sous  la  loi  dite  de  grAce ,  cette  nudit6  incousider^e 
oA  Ton  retombe  par  son  dme  natucelle  et  comme  si 
6lle  n^avait  jamais  M6  r6g6n6r6e,  cette  veritable  Otaiti 
de  notre  ftme  pour  I'appeler  par  son  nom ,  v6i!4  pro- 
prement  le  domaine  de  Montaigne  et  tout  son  Uvre. 
Ne  nous  ^tonnons  pas  que  Pascal  ait  eu  tant  de  peine 
h  se  debarrasser  de  lui,  Montaigne  ^ant  encore 
moins  la  philosophie  que  la  ftature  :  c*est  le  moi.  Ge 
n'est  la  philosophic^  en  un  sens ,  que  parce  qu'on  a 
d^jk  chez  lui  la  nature  toute  pure  qui  se  decrit  et  se 
raconte. 

Pascal  a foudroy^  Montaigne;  il  a  serr^  ses  pens^es 
pour  Taccusation  capitate,  et  tes  a  confront^es  dans 
une  violence  permise  au  seul  croyant,  je  dis  permise, 
si  iinalement  le  resultat  s'y  trouve.  Et  pour  tant,  afm 
de  se  bien  expliquer  Montaigne  et  cette  indulgence 
de  tant  de  personnes  d'esprit  qui  tCy  reconnament  pas 
le  veniuy  coibme  s'en  plaint  Arnauld  dans  VArt  depen-^ 
serj  il  faut,  sauf  &  revenir  ensuite  aux  conclusions 
de  Pascal,  delier  le  faisceau  de  son  accusation,  epar- 
piller  de  nouveati  chaque  chose,  contime  elle  Test 
dans  ce  libre  auteur,  et  se  donner  I'impression  di\er- 
sifi^e  de  Tensemble  (i).  Eh!  bien,  i  tout  prendre, 
les  trois  quarts  de  Montaigne  ne  different  pas  au  fond 

(i)  Cette  impression  ressort  encore  mieux  quand  on  reconrt  aux  plus 
anciennes  Editions  des  Essais,  k  ta  premiere  de  toutes  (1580)  qui  h'a  que 
deuxlivres,  et m^me  4  celle  de  1588  (la  cinqui^me)  qui,a  les  trois  livres 
plus  stoo  cents  additions  aux  deux  premiers.  Ces  Editions ,  et  surtout  celle 
de  1580 ,  font  an  dfTet  tout  autre  que  celui  auquel  nos  Montaigne  d'apr^s 
Goite  D0tt9  ont  accoutum^St  On  y  sorprend  mieux  le  desseia  primiirf 


404  ,  PORT-ROYAL. 

de  ce  qui  a  cours  ailleurs  en  littdrature  choisie,  de 
ce  qu'on  lit  dans  les  poetes  d'abord ,  chez  qui  on  ne 
Pa  pas  repris  parce  qu'ils  i'ont  dit  sans  iniention  ma- 
licieuse  :  les  anciens  presque  tons ,  Yirgile  doutant 
des  mftnes  obscurs  et  nous  soupirant  son  placeatU 
ante  omnia-  sylvcB;  Horace  avec  son  lincfuenda  teUus; 
le  Tourangeau  Racan  dans  sa  pieee  de  la  Retrqiie, 
dans  son  ode  moins  connue  k  Bussy : 

Donnons  qnelque  relftche  k  nos  travaoi  passes : 
Ta  yalear  et  mes  yers  ont  ea  da  nom  assez 

Dans  le  siicle  oii  noas  sommes. 
II  tt^vX  aimer  notre  aise ,  et ,  pour  Tivre  conteDs , 
Acqa^rir  par  raison  ce  qa*enfia  toos  les  hommes 

Acqal^ent  par  le  temps. 

Qae  sert  k  ces  galans  ce  pompeux  appareil 
Bont  Us  Yont  dans  la  lice  ^blooir  le  soleil 

Des  tr^sors  da  Pactole  ? 
La  gloire  qui  les  suit ,  aprds  tant  de  travaux , 
8e  passe  en  moins  de  temps  que  la  poudre  qui  vole 

Du  pied  de  tears  chevaux. 


EmployoDS  mieux  le  temps  qui  nous  est  limits ; 

comme  dans  les  premieres  impressions  de  La  Bruyire  et  de  La  Rochefou- 
cauld. Le  judicieux  Niceron  a  tr^s  bien  remarqai  que  le  texte  de  Mon- 
taigne est  plus  tuivi  dans  ces  Editions  de  d^but  que  plus  tard  k  partir  de  la 
cinquieme ,  part»  que  ce  texte ,  qui  ne  eontenait  d'abord  que  des  raisonne' 
mints  clairs  et  pricis,  a  eti  coupe  et  interrompu  par  les  differentes  additimu 
que  I'auteur  y  a  faiies,  par-ci  par-Id^  en  diffkrents  temps,  Cela  est  Evident 
d^s  les  premiers  chapitres  en  comparant ,  et  m^me  k  simple  yue  d*oeil : 
moins  de  citations,  pas  une  note,  pea  ou  pas  d'indications  de  nom 
des  auteurs  cit6s;  des  extra! ts  bien  moins  charge  deses  lectures ;  des 
chapitres  extrtoement  coupes  pour  la  plupart ;  enfln  on  sent  aussitdt  le 
gentilhomme  amateur  dont  la  plume  court ,  et  le  premier  jet  d'une  fan- 
taisie  qui  s'est  ensuite  bien  des  fois  repli^e  sur  elle-m^me,  et  qu'a  leur  tour 
les  6ditenrs ,  depois  mademoiselle  de  Gournay,  ont  jalonnte  et  comme 
num^rot^e  k  chaque  pas.  Hals  on  pourralt  montrer  que  pour  son  compte, 
dans  ses  Editions  dernieres ,  Montaigne  a  introduit  k  la  fois  du  ddsordre, 
et  aussi,  ]e  crois,  du  syst^me. 


LIVRE   TROISliME.  405 

Qaittons  ce  fol  espoir,  par  qui  la  vaniid 

Nous  en  fait  tant  accroire  :* 
Qa'Amour  soit  d^sormais  la  fin  de  dos  d^sirs ; 
Gar  poar  eux  seulement  les  Dieux  ont  fait  la  glolre, 

£t  pour  nous  les  plaisiri  1 

Mainard  dans  sa  belle  ode  d  Alcipe : 

Alcipe ,  reviens  dans  nos  bob , 
Tu  n'as  que  trop  soivi  les  EoiSi... 

dans  laquelle,  pour  I'engager  a  jouir  de  sa  fin  de 
journee,  il  lui  dit  que  tout  meurt,  tout,  lesYilles, 
les  empires,  le  ciel  mSme  avee  son  soleil ; 

Et  rUnlTers  qui ,  dans  son  large  tour. 
Volt  courir  tant  de  roers,  et  fleurir  tant  de  terres » 
Sans  savoir  01^  tomber,  tombera  quelque  jour  I 

La  Fontaine  en  mille  endroits  de  ses  fjsibles  les  plus 
sues : 

Mais  Toit-on  que  le  somme  en  p^rde  de  son  prix  ? 

ChauUeu  dans  Fontenajfj  Yoltaire  dans  son  Epltre  a 
Borace...  G'est  assez.  Mais  combien  des  pens6es  dQ 
Montaigne  ne  se  trouvent  ^picuriennes  que  dans  ce 
sens-li,  c'est-a-dire  de  T^picur^isme  des  poetesi 
^  «  Si  ma  sante  me  rid  et  la  clart6  d*un  beau  jour, 
me  voyli  honneste  homme.  » 

Une  autre  part^  faire  dans  Montaigne  est  celle  de 
I'erudit.  Il  y  a  maint  cbapitre  (et  on  les  pourrait  citer 
presque  tous )  ou,  comme  dans  celui  qui  a  pour  titra 
de  T Incertitude  de  notre  Jugementj  la  pens6e  de  Fau-- 
teur  n'est  li  6viderament  que  pour  servir  depr^texte, 
d'enseigne  telle  quelle  k  ces  histoires  qu'il  savait  et 
ne  voulait  pas  perdre  occasion  de  ddbiter.  II  6lait  du 
XYP  siecle  en  cela,  et,  comme  par  Tautre  c6t6  il 


touchait  aux  poetes  et  rSveurs  aUeints  de  la  muse , 
par  celui^ci  il  tombait  dans  TAulu-Gelle  et  le  Ma- 
crobe,  dans  le  compilateur  d'anecdotes  et  le  coUec- 
teur  de  Stromates^  allant  a  la  chasse  aux  epigraphes, 
aux  apophthefi[mes,  aux  jolis  textes  et  curiosites  de 
toutes  sortes,  comme  Manage  et  l'abb6  de  Maroiles^ 
si  Ton  veut,  ou  La  Monnoie. 

II  faudrait  encore  faire  une  part  en  lui  a  T^crivam 
amoureux  d'^crire  et  de  s'exprimeri  aussi  amoureux 
de  le  faire,  quoi  qu'il  en  dise,  quepurent  T^tre  Pliae 
et  Ciceron. 

Yoil&  peut-Stre ,  au  \rai  et  au  naif,  les  trois  quarts 
de  Montaigne,  et  ee  qui,  pour  n'Stre  pas  chretien, 
n'est  certes  pas  r^put6  impie,  en  detail,  Ik  ou  on  le 
rencontre  chez  les  auteurs  qu'on  s'attend  4  trouver 
profanes,  ou  chez  nous-m^me:  mais  I'autre  quart 
chez  Montaigne  a  donn6  F^veil ;  en  mettant  expresse- 
ment  k  part  la  religion,  en  la  faisant  si  grande  et  si 
haute,  et  la  voulant  si  fort  reverer,  qu'il  lui  coupe 
toute  commui)ication  avec  le  reste  de  Thomipe,  il 
s'est  trahi  -^  on  s'est  alarms.  Ce  que  chez  Fordinaire 
des  auteurs  on  laisse  passer  pu  qu'on  traite  comme 
d^s  curiosit6sinclifferentes,  des  naivety  et  des  en- 
fances  de  Thomme,  a  paru  grave  chez  lui;  tput  a 
prisun  sens;  onTa  vu  partoutcauteleux. 

M.  de  Saci  pourlant,  s'il  ayait  lu  Montaigne  lorsque 
Pascal  lui  en  parla;  M.  de  Saci,  en  qui  la  regie  etait 
d'aller  et  de  demeurer  tout  entier,  par  tous  les  points 
de  son  6tre  et  de  sa  vie,  sous  la  volonte  de  Dieu  (in 
lege  Domini  fait  voluntas  ejus  die  ac  node ) ,  aurait  eu , 
j'en  suis  sur^^  une  r^plique  toute  pr6te;  il  aurait  dit 
(je  ne  r^ponds  que  du  sens) : 


«  Get  auteur  ii  qui  vous  pr6tez  tant  d'espriti  loi 
composant  son  systeme ,  qu'il  Tait  eu  ou  non ,  trouve 
i  coup  sAr,  sans  systeme  y  son  appui  et,  pour  parler 
bonnement,  son  compere  au  sein  de  la  plupart  des 
bommes,  m^me  soi-disantchr^tiens,  mais  qui  vivent 
comme  si  la  Croix  n'^toit  pas  :  —  J'aime  les  bois  et 
m'y  promSne  en  rfevant ,  et  je  m'y  retire  vers  la  fin 
de  ma  \ie,  k  mon  ais^^  d^nouant  toute  autre  obli-< 
gation  ein'ipousant  que  moi.  Ou  est  le  Christianisme? 
—  J'aime  cette  fleur,  ce  rayon ,  ce  gazon  sur  lequel 
le  somme  est  doux,  et  ou  le  songe  m'apporte  mille 
cblmerea;  je  me  complais  k  cette  tente  d'ici-bas, 
comme  si  elle  avoit  &l6  dressee  k  demeure.  Ou  est  le 
Christianisme?  —  J'aime  F^tude  et  les  curiosit^s  de 
mceurs  et  de  coutumes ,  et  les  litres  de  voyages ,  et 
le  Diable  babill6  en  cent  fa^ons  depuis  la  mode  can- 
nibale,  un  peu  nue,  jusqu'4  Fitalienne,  sans  m'in- 
qui^ter  s'il  est  Diable  ou  non,  mais  seulement  s'il  est 
plaisant.  Ou  est  le  Christianisme?  —  Je  lis  Montaigne 
k  mes  heures  perdues,  et  sans  autre  but  que  de  lire. 
Ou  est  le  Christianisme  ?  » 

M.  de  Saci  pourrait  ainsi  continuer  long-temps ; 
mais,  pour  ne  pas  courir  le  risque  d'alterer  dans 
notre  conjecture  sa  simple  et  stride  parole,  et  d'y 
omettre  surtout  les  textes  d*or  qu'il  emprunterait  k  la 
Sagesse  sacr^e,  je  reprendrai  en  moh  nom,  tenant  a 
bien  fixer  sur  Tentiere  6tendue  de  la  li^e  morale  ces 
fronti^res  absolues  du  Jansenisme  et  de  tout  christia- 
nisme rigide.  A  ce  point  de  vue ,  le  Montaigne ,  et 
tout  ce  qui  se  peut  naluraliser  sous  ce  nom,  s*etend 
bien  plus  loin  qu'on  ne  pense.  Sous  un  air  de  se  par- 
ticulariser,  de  se  r6duire  en  singuli^res  manies ,  it  ^ 


408  PORT-ROYAU 

touch^  le  coin  d'un  chacun ,  et  a  ite  d'autant  mieux , 
dans  son  portrait ,  le  peintre  et  le  pipeur  de  la  majo- 
rite  des  hommes ,  qu'il  s'est  le  plus  minutieusement 
d^taill^  lui  seul.  Chacun  a  son  lopin  en  lui. 

Etes-vous  critique;  aimez-vous,  par  go(kt  trop 
cher,  ces  miscellanies  de  T esprit;  aimez-vous,  comoie 
dit  Bayle,  faire  des  courses  sur  toules  sortes  d'auteurs 
(Montaigne  dit  faire  une  charge  ou  deux;  et,  avec 
son  esprit  primesautierj  ce  qu'il  n*a  pas  vu  en  un  livre 
d^s  la  premiere  charge,  il  ne  le  \oit  guere  en  s*ob$ti- 
nant) ;  aimez-vous  done  cette  gaie  maraude  au  reveil; 
en  prenez-vous  de  toutes  mains,  comme  La  Fontaine : 

J*en  lis  qui  soot  da  norcl  et  qui  sont  da  midi ) 

« 

faites-vous  ce  metier  k  toute  verve  et  par  entratne- 
ment ,  sans  nulle  regie  jii  crainte  de  deriver?  Prenez 
garde,  Chretien,  c'est  du  Montaigne. 

Etes-vous  pbilologue,  et  adonne  aux  pistes  des 
noms  et  des  mots  (comme  il  Test  par  endroits,  —k 
ce  debut  du  chapitre  des  Destriers)]  dans  cette  science 
k  miUe  detours,  si  vous  n'avez  toujours  present  et 
inscrit  le  grand  nom ,  le  Verbe  6ternel ,  si  vous  suive^ 
et  adorez  T^cho  tout  le  jour,  le  plus  lointain  ^cho , 
et  qu'il  vous  mene;  ou  si  vous  fetes  poete,  et  si  c'est 
la  rime,  autre  piste  de  mot,  qui  trop  loin  vous  tire; 
quel  que  tt>it,^le  gibier  favori  auquel  on  s'oublie  et 
qui  fourvoie  en  ensorcelant  (1),  prenez  garde,  c*est 
du  Montaigne. 

Yous  fejtes  morSliste,  et  vous  observez  le  monde; 
vous  n*avez  qu'un  soin,  voir  ce  qui  est  et  le  bien 

(i)  8e  rappeleri  pr6c6demmfDt>  page  Si  de  ce  vqlome  (livre  II « 
pJwp.lX). 


LIVRE   THOlSlliSlllE.  409 

dire,  le  bien  attetndre  d*un  mot  droit  frapp6.  Les 
ridicules  surtout ,  les  vices  \ous  piquent  au  jeu ,  et 
votre  satire  ingenieuse  prend  sur  eux  revanche  et 
victoire.  N6  Chretien  et  Fran^ais,  vous  allez  aussi 
loin  qu'il  se  pent  en  celte  pente  difficile,  et  Ton  ne 
sent  presque  nulle  part  en  tout  votre  livre  ( tant  vous 
regardez  d'un  ferme  et  libre  coup  d'oeil!),  ni  que 
vous6tes  sujet  soumis  a  une  Cour,  ni  que  vous  vivez 
Chretien  sous  le  joug  d'une  grdce  ou  d^une  loi.  Parce 
que  vous  finissez  ce  livre,  si  piquant  de  tout  point, 
par  un  chapitre  6Iev6  et  sincere,  empreint  d'une  sorte 
de  cartesianisme  religieux ,  vousr  croyez  Tavoir  cou- 
ronn^  et  consacr^  suffisamment.  Et  pourtant,  malgr6 
cette  croix  qui  se  dresse  k  la  pointe  du  dernier  cha- 
pitre, prenez  garde,  6  La  Bruy^re,  c*est  quasi  du 
Montaigne. 

Yous  6tes  docte ,  ^rudit;  vous  employ ez  T Erudition 
k  haute  fin,  4  la  demonstration  6vang6Iique  :  quoi  de 
plus  grand?  El^ve  de  Bochart,  vouscourez  k  toutes 
les  origines  reculees  des  peuples ,  et  il  vous  plait  de 
suivre  dans  leurs  plus  douteux  rameaux  la  dispersion 
par  le  monde  des  fils  de  No^ ;  a  la  bonne  heure !  Mais 
Terudition  vous  possede;  elle  vous  tient  clos  dans 
votre  palais  d'6v6que,  quand  vosouailles  vousatten- 
dent  et  vous  reclament;  elle  vous  enchantait  dans 
votre  solitude  d'Aulnay,  et  vous  promene  dans  ses 
m^andres  de  questions ,  si  bien  que  la  demonstration 
evang61ique  elle-m6mfe  ne  serable  par  moments  qu'un 
ill  commode  entre  vos  mains ,  pour  enchatner  el  tres* 
ser  toutes  vos  rares  glanures.  Une  sorte  de  scepti* 
cisme  circule  et  se  joue  au  fond  de  tout  cela  (1) ; 

(1)  Yoiri  stronveut,  laZ^^ofiKrafipnetan^^ueiauchapUreYUI 


410  (OBT-ROYAL. 

preoez  garde,  monsieur  d'Avrapcbesii  prenez garde ^ 
if  est  du  Montaigne.  > 

Yous  Stes  Chretien ,  vous  dtes  saint ,  et  la  charit6 
m^me ;  mais  cette  afTabilit^  riante  que  vous  avez ,  et 
qui  est  un  don ,  se  remplit  des  images  qu'elle  produit. 
Si  vous  parlez,  si  vous  ^crive:^,  tout  s'aniwe;  vous 
donnez  de  graves  conseils,  et  les  images  gracieuses 
se  pressent,  et  vous  les  prodiguez;  elles  vous  sourient 
de  plus  belle,  et  vous  les  redoublez.  Yotre  plume 
involontairement  s'^gaie  et  s'amuse,  et  caresse  sa 
fleur  :  preoez  garde ,  aimable  saint ,  cher  saint  Fran- 
cois de  Sales,  c'est  du  Montaigne. 

On  pourrait  pousser  en  vingt  autres  sens,  et  ce  se- 
rait  faire  du  Montaigne,  en  en  parlant  (1).  Et  je  ne 
pretends  pas  dire ,  on  le  veut  bien  croire ,  que  tous 
ces  auteurs,  ces  bommes  qui  s'oublient  k  quelque 
^Q6it  humain ,  k  quelque  humeur  personnelle,  qui  se 
prennent  &  Tun  de  ces  piigges  dresses  e^i  lui  comme 
en  nous  k  fleur  de  terre ,  soient  des  impie$  et  des 
anti-cbr^tiens :  il  n'y  a  qu'un  Pere  Garasse  pour  sou- 
tenir  cela;  mais  je  pretends  que,  sinceres  et  pent- 
6tre  tres  religieux  d'aiiieurs ,  ces  bommes  sont  in- 
consequents  sur  ce  point ,  qu'ils  6cbappent  par  cette 

d^  la  firQpo^itUm  IV  :  ApoUon,  Pan,  c'est  Molse ;  Priape,  Eicalape,  e'ast 

^olse;  Minos,  Rhadamante ,  Orph^e,  Aristae,  ProUe>  c'est  eocore 
Molse,  Vrai  Prot^e  en  effet.  Au  chapitre  XI,  I'autear  nous  apprend 
qtt'aucune  nation  da  la  Gr^e  n'a  gard6  aatant  de  riles  h^bralqnes  que 
les  MMniau !  On  ne  s*y  altendait  gu^re.  Passe  encore  quand  il  soiilient 
que  les  Juifs  et  les  Spartiates  ^taient  fr^res  germains. 

(1)  Pardon,  pardon!  mais  ceci  encore;  un  ^crivaln  artiste  qui  se 
dlraili  :  a  Q'a  tondonra  ^t^  moo  unique  mi^tbode  :  oublier,  ooMier  dans 
les  intervalles,  et  k.  cheque  fois,  sur  chaque  sujet*  recommenoer  e^nun^ 
de  plus  belle,  apr6s  le  sommeil,  recommenoer  I'art,  la  jepnesse,  la 
Qr^oe*  la  mating  :  seul  moyen  d'afoir  la  fratcbenr  et  la  fleur ;  ce  que  les 
(|ieci  ai^pellej^t  77<a/ia« »  Pur  ^oiitai^Qe. 


langente  k  Fezact  christianisme  ^  et  retombent  plus 
ou  moins  h  la  bonne  lot  naturelle  (1). 

II  en  est ,  sacbons-le  bien ,  du  coeur  de  presque 
cbacua ,  comme  de  certains  pays  ou  le  cbristianisme, 
en  s'implantant ,  n'a  gu^re  fait  que  recouvrir  et  re- 
v£tir  k  h  surface  Tancien  culte  qu'on  y  reconnattrait 
encore.  Ainsi  dans  une  Eglogue  sur  Naples : 

Paganlsme  immortel ,  es-ta  mort  ?  On  le  dit ; 
Mais  Pan  tout  bas  s'en  moque,  et  la  Sirine  en  rit* 

Ce  pagani$me-l& ,  immortel  en  ce  monde  j  usque  sous 
le  christianisme  et  plus  rafin6  d^s  lors ,  plus  compli- 
qu6  au  coeur  que  Tancieq ,  se  peint  et  brille  dans  sa 
reflexion  la  plus  lucide  en  tout  Montaigne. 

Montaigne  est,  k  ma  qonjeeture,  I'homme  qui  a  su/ 
le  plus  de  flots.  Du  flux  et  du  reflux ,  il  ne  semb)e  en 
avoir  cure,  ni  de  la  grande  loi  r^guliere  qui  enchalne| 
la  mer  aux  cieux  :  mais  les  flots  en  detail ,  il  en  sait; 
de  toutecouleur  et  de  toute  ris6e;  il  y  plongeen  de^ 

(1)  AH0D8  plus  aa  fbnd  :  qoe  venx-je  faire  en  tout  ceci?  Inealqacr  le 
Jansi^nisme  et  le  plaider?  O^  I  non  pas.  Hon  but  est  surtout  historique, 
on  le  sait ;  mais  ii  est  philosophiqae  aossi,  qa*on  me  permette  de  le  dire , 
plus  pbilosophique  peut-6tre  qu*il  ne  paratt.  Je  tiens  k  faire  ressortir  et  k 
nionlrer,  tant6t  le  c0t6  abrupt ,  tant6t  le  c(^t6  plausible  du  point  de  yue 
jans^niste ,  a  indiquer  T^tat  et  le  rem6de  chr^tieo ,  s*il  se  peut,  maia  aa 
moins ,  mais  au  pire ,  k  noter  le  mal  bomain  ,  k  d^masquer  la  fourbe 
bumaine  et  Tincons^quence  presque  universelle.  C'est  ce  que  je  crols  de 
plus  yrai  >  apr^s  tout ;  aux  moments  mdme  o<k  j'ai  le  malbeur  de  ne  pas 
e^p^rer  la  reparation  et  le  miedx ,  c*est  encore,  dans  ce  sens  r6el  que 
m'apparatt  en  fait  la  g^n^ralil^  des  cboses.— Entre  Montaigne  et  Pascal, 
serr^  ici  que  nous  sommes ,  toute  an»bigttit6  cesse ;  lAchons  le  mot :  Rien 
n'est  plus  Toisin  d*un  cbr^tien  a  certains  igards  qu'un  sceptique ,  mais  un 
sceptique  m^lancolique  et  qui  n'est  pas  si^r  de  son  doute.  J'aurais  encore 
atteint  mon  but  qoand  mon  Irayall  sur  Port-Royal  ne  serait  que  Tblstoire 
d'une  g^m^ration  de  cbr6tiens  ^  ^eri|9  en  toote  4rpitare  par  ce  iceptiqii&- 
\k,  r^spectueux  et  contrist^. 


I  • 


4i2  PORT-ROYAL. 

profondeurs  diverses,  et  en  rapporte  des  peries  et 
toutes  sortes  de  coquilles.  Surlout  il  s'y  berce  a  la  sur- 
face, et  s'y  joue,  et  les  fait  jouer  devant  nous  sous 
pritexle  de  se  mirer,  jusqu'i  ce  qu'il  en  vienne  un. 
tomber  juste  k  nos  pieds,  et  qui  soit  notre  propre 
miroir;  par  ou  il  nous  tient  et  nous  ramene. 

II  y  r^ussit  mieux  que  tel  ecrivain  de  son  temps, 
naturel  et  riche  aussi ,  bien  mieux  que  le  tres  paien 
Rabelais,  par  exemple.  Mais  Rabelais  est  uue  maniere 
de  poele,  et  un  poete  fumeux.  Sa  pens^e  s'enveloppe, 
se  derobe  a  tout  moment  dans  le  tourbillon  montant 
de  sa  fantaisie.  11  a  d'ailleurs  des  mares  trop  infectes 
parendroits,  pour  que  tons  aillent  aisement  s'y  mi- 
rer. Montaigne  au  contraire,  sauf  quelques  taches 
vilaines,  est  en  g^n^ral  limpide,  attrayant;  le  car- 
dinal Du  Perron  Tappelait  le  Brimaire  des  honneies 
gens ,  et  il  en  est  a  toute  page  le  miroir. 

Un  caractere  de  Port^Royal ,  une  de  ses  originalites 
pour  nous  en  ce  moment,  c'est^  danstout  son  cours, 
den'offrir  pas  trace  de  Montaigne;  on  approfondira , 
en  avan§ant,  le  cas  particulier  de  Pascal.  Mais  chez 
les  autres,  comme  nous  les  connaissons  dej4,  dans 
cette  suite  d'hommes  de  Dieu ,  de  Saint-Gyran  a  Saci, 
pas  un  point  moral  ou  litteraire,  pas  un  bout  auquel 
on  puisse  rattacher  de  pres  ni  de  loin  le  nom  du  ten- 
lateur."  M.  d'Andilly  au  plus  est  effleure.  La  sauve- 
garde  ici  consiste  dans  celte  r6gle  unique,  partout 
dppliqu6e  :  In  lege  Dominu..j  toute  leur  Yie,  nuit  et 
jour,  ranges  et  ramass^s  sous  la  Croix! 

Sur  un  fait  de  methode,  sur  un  seul,  on  se  sur- 
prend  k  relever  entre  eux  et  lui  une  rencontre  de 
bon  esprit  et  de  justesse.  11  s'agit  de  Teducation  des 


LIVRE   TAOISliME.  413 

enfants.  Montaigne  est  un  grand  enneitai  de  la  logique 
scholastique ;  il  en  ^eut  k  Baroco  et  Baralipton,  qui  ren-* 
dent  leurs  supp6ts ,  dit-il ,  crottes  et  enfumes :  «  Nos- 
tre  enfant  est  bien  plus  presse ;  il  ne  doibt  au  paidago- 
gisme  que  les  premiers  quinze  ou  seize  ans  de  sa  vie; 
le  demourant  est  deu  k  Taction.  Employonsun  temps 
si  court  aux  instructions  necessaires.  Ge  sont  abus  : 
ostez  toutes  ces  subtilitez  espineusesde  la  dialectique/ 
de-quoy  nostre  vie  ne  se  peult  amender;  prenez  les 
isimples  discours  de  la  philosophic,  s^achez  les  choi-^ 
sir  et  traicter  k  poinct :  ils  sont  plus  aysez  k  concevoir 
qu'un  conte'de  Boccace  (i)...  »  Arnauld,  le  dogma- 
tique  Arnauld,  aussi  croyant  k  la  v^rit^  d^montrable 
que  Montaigne  Test  pen ,  a  realise  pourtant  le  voeu 
de  celui-ci  et  presque  rep6t6  son  moL  en  cette  m^me 
Logique ,  oh  le  philosophe  est  si  mal  traite.  11  la  com-' 
posa,  par  maniere  de  divertiisemerU ,  pour  le  jeune 
due  de  Ghevreuse  (fils  du  due  de  Luines),  dans  la 
vue  de  lui  aplanir  cette  ^tude  r6put6e  si  ardue,  et 
se  faisant  fort  de  la  lui  apprendre  en  quatre  ou  cinq 
jours.  Est-ce  k  dire,  comme  le  veut  Montaigne,  que  la 
chose  devienne  aussi  facile  qu^un  conte  de  Boccace? 
Arnauld,  quoi  qu'il  en  soit,  a  comme  tenu  ici  la  ga« 
genre  du  gai  penseur,  lequel ,  apr^s  avoir  essuy^  la 
terrible  page,  est  <^it6  plus  honorablement  et  mis  k 
contribution  au  paragraphe  suivant  sur  les  inconv^- 
nients  de  Vesprit  de  dispute:  Arnauld,  pour  le  ton ,  en 
aurait  dt  mieux  profiter. 

A  cet  article  de  T^ducation  des  enfants ,  il  est  un 
autre  endroit  par  ou  Montaigne  et  Port-Royal  ont 
Tair  de  se  toucher,  mais  pour  se  separer  aussit6t,  Le 

(1)  Essais,  lhrel»  chapitreXXV. 


414  POUt^ROYAL; 

principe  dans  les  petites  Ecoles  ^tait  d'employer  le 
moins  possible  la  rigueur  physique;  je  ne  sais  mSme 
si  OD  y  recouraitdutout;  il  n'y  est  pas  question  de 
fouet  (1).  On  renvoyait  les  indociles,  s'il  y  en  avait. 
M.  de  Saint-Gyran ,  dans  une  lettre  ^crite  de  Yin- 
cennes  k  M.  de  Rebours,  dit :  «t  Je  erotrois  beaucoup 
faire  pour  eux ,  quand  m^meje  ne  les  avancerois  pas 
beaucoup  dans  le  latin  jusqu'^  douze  ans ,  pourvu  que 
jeleur  fisse  passer  le  premier  dge  dans  Tenceinte  d'une 
maison  ou  d'un  monastere  k  la  campagne,  en  leur 
permettant  tons  les  passe-temps  de  leur  dge,  et  ne 
leur  faisant  voir  que  I'exemple  d'une  bonne  vie  dans 
ceux  qui seroient  avec  moi...  »  Mais  \k  finit  toute  res- 
semblance  dans  les  deux  modes  d'inslitution ,  res- 
semblance  qui  n'a  Fair  d'en  6tre  une  que  par  oppo^ 
sition  aux  methodes  d'alentour.  M.  de  Saint-Gyrad 
ne  pensait  pas  que  ce  fi^t  une  preparation  si  neces- 
saire  au  labeur  de  la  vie  de  faire  (6veiller  les  enfants 
au  son  d'un  instrument,  comme  on  avait  fait  pour 
Montaigne,  et  quand  celui-ci  s'^crie  en  une  sorte 
dMvresse :  «  Gombien  leurs  classes  seroient  plus  de- 
cemment  jonch^es  de  fleurs  et  de  feuillees  que  de 
tronfons  d' osier  sanglants!  J'y  ferois  pourtraire  la 
Joye,  TAlaigresse^  et  Flora,  et  les  Gr&ces...,  »  il 
passe  les  bornes ,  comme  un  enfant  d'Aristippe  qui 
ouUie  le  mal  d'Adam ;  et  Port-Royal  aurait  trop  air 
s^ment  de  quoi  r^pondre  (2). 

(1)  Dans  on  liyre  intital^  :  ies  Bigtes  de  I'Edacalion  des  Enfanls,  par 
M.  Goustel,  un  des  mallres  de  Port-Royal,  on  peat  vofr  (tome  I,  p.  177), 
le  seal  chapitre  oili  la  v^ge  soft  nomm^e^  et  eneore  plati>t  comme 
figare. 

(S)  Le  mal  tPAdamt  fe  mal  de  tout  mortel  I  Dans  cet  Hjmne  antique 
iJlpolfon,  qo'on  r»p|»or(e  i  Homire,  et  dont  la  pr^miire  partie  est  si  sa« 


LIVRE   TROISIJIlfE.  415 

Montaigne,  qui  parle  si  bien  de  moderation ,  et  qui 
met  la  sagesse  dans  le  milieu ,  en  sort  lui-m6me ,  k 
sa  maniere ,  en  ces  moments  ou  il  la  fait  si  joyeuse,  et 
triomphantey  et  suprtme;  on  se  rappelle  la  page  c^lebre 
(EssaiSj  liv.  I,  chap.  XXV);  qu'on  la  reiise  encore! 
son  talent  d'^crivain  triompbe  plus  que  tout  en  cette 
espece  d'bymne  passionn6e  qu'il  entonne  a  sa  fabu- 
leuse  sagesse.  Je  crois  voir  Epicure  qui  sort  de  table 
la  couronne  de  fleurs  un  peu  derang^e,  la  ddmarchd 
unpen cbancelante,  dans  un  demi-d6lire.  Je  ne  sais 
quelle  verve  d' expression  Temporte,  et,  pour  parler 
sa  langue ,  quelle  fureur  de  poesie  le  ravit  et  le  ravage. 
Mais  les  maux  reels,  inevitables,  oi!i  sont-ils?  les  pleurs 
du  berceau  k  la  tombe;  les  sueurs  du  chemin;  I'ago- 
nie,  la  mortici-bas,  qui  est  le  comble  iiernelj  cq  der- 
nier acte  qui,  si  belle  qu'on  fasse  la  pi^ce,  est  tou- 
jour $  sanglant? 

Pascal  aussi  met  Thumanite  dans  le  milieu,  et  la 
grandeur  de  Vkme  humaine  k  n'en  point  sortir;  et 
plein  de  ses  angoisses,  de  celles  de  ses  freres,  mais 
comptant  I'Homme-Dieu  dans  Thumanit^  (ce  qui 
change  tout) ,  il  s'^crie  k  la  face  de  I'autre  :  Qui  tient 
le  juste  milieu  ?  qu'il  paroisse  et  qu^il  le  prouve  I 

blime ,  an  moment  oik  le  jeune  Diea,  arrivant  dans  TOIyrape ,  j  inkroduit 
aassit6t  Famour  du  chant  et  de  la  Iyre>  il  est  dit :  «  Et  toutes  les  Masel^ 
en.choBur,  se  r6pondant  ayec  leurs  belles  Yoix,  se  mettent  k  chanter  les 
dona  incorruptibles  des  DIeax  et  les  mis^res  infinies  des  hommes ,  les- 
qaels,  aiosi  qu'il  plait  aux  Immortels,  vivent  insens^s  et  ioapuissantf « 
et  ne  peuvent  trouver  un  remade  k  la  mort ,  ni  une  defense  contre  la 
vieUleise!» 


Ill 


Snfte  de  Montaigne;  arrtire-fond.  —  De  ees  mots  qni  Jugent.  —  Sot  to 
repentir. —  Sar  rimmortalh^ ;  qne  Tesprit  est  un  irattre.  —  Son  cha- 
pUre  capital,  ApologU  de  Raimond  Sebond.  —  Dogmatisme  latent; 
tactiqoe.  —  Labyriuthe  et  bat.  —  Style  d*cnchanteur.  —  Langue  in- 
dividaelle.  —  Post6rit6 ;  inflaence.  —  Gonvoi  Id6al  dct  Montaigne.  — 
Les  fon^railles  encore  deM.de  Saci. 


I^MM 


Assez  de  prelude ;  assez  faire  la  part  de  ce  que  j*ai 
appeleles  trois  quarts  de  Montaigne  :  restele  dernier 
quart  Je  centre  de  la  place,  A  pen^trer.  J'irai  hardi- 
ment.  Pascal  et  les  hommes  de  Port-Royal ,  en  etant 
si  decides,  si  durs,  et  quelques*uns  ( je  Tai  regrett|6) 
si  violents  de  ton ,  centre  Montaigne  au  chapitre  de  la 
religion ,  ne  Tout  pourtant  pas  calomni6.  Quelle  que 
soit  en  lui  la  part  naive,  oublieuse  et  entrainee,  il  y 
a  TarriSre-fond  r^fl^chi  et  voulu ,  qui  donne  h  tout 
un  sens  et  en  fait  comme  une  amorce.  Tout  ce  qui  se 
pouvait  done  remuer,  chez  ces  hommes  religieux , 
d*inimiti6  et  d'eflroi  centre  la  nature  ainsi  repeinte, 
centre  ce  perp^tuel  paganisme  sous  main  ador^,  s^est 
aussildt  rassemble  sur  Montaigne,  une  fofssapointe 


fOHT-ROYAL.   LIVRE    TR0IS1£:ME.  417 

aper^ue,  et  y  a  decharge  les  tonnerres.  La  m^thode 
de  celui-ci,  aux  endroits  qui  i'ont  decele,  peut  se 
qualifier  k  bon  droit  porfide.  11  excepte  d' ordinaire 
la  religion,  et  la  met  hors  de  cause,  comme  trop  res- 
pectable pour  qu'on  en  parle ;  ce  qui  ne  rempSche 
pas ,  chemin  faisant,  d'en  parler.  II  est  contre  la  tra- 
duction et  la  lecture  des  Ecritures,  et  il  s'arrange 
bien  mieux  en  ce  sens ,  comme  en  beaucoup  d'autres, 
de  rhabitude  catbolique  romaine  que  de  Texigence 
des  r^formes.  II  y  a  du  politique  sage  en  cela,  et  autre 
cbose  encore.  11  veut  laisser  au  prMre  seul  Tusage, 
dit-il,  de  ces  saintes  et  divines  ehamans  (il  entend  les 
Psaumes);  luilaique,  lui  simple  auteur  de  fantaisie, 
il  ne  vise  si  baut;  le  simple  PatenOtre  est  assez;  il 
dirait  volontiers,  k  force  de  faire  respectables  ces  li- 
vres  et  ces  sujets  de  reflexion  ^ternelle  : 

Steris  il8  tont ,  que  personne  ii*y  touche  t 

Plus  la  porte  du  temple  est  baute ,  et  moins  on 
court  risque  de  s'y  heurter  le  front.  Ce  genre  d'ex- 
tr6me  en  pareille  matiere,  il  le  sait,  touche  de  pres  k 
la  desuetude.  Il  s'accommoderait  k  merveille  de  cer- 
tains pays  ou,  la  c^remonie  faite,  on  est  libre,  ou 
Ton  est  cardinal  et  hanntte  homme.  G'est  \k  ce  qui 
ressort  de  tout  son  livre  (1).  Je  sais  qu'il  est  mort 
convenablement,  comme  Gassendi,  comme  La  Ro- 
chefoucauld y  avec  tous  les  t^moignages  sacramentels; 
il  a  fait  une  fin;  sans  pretendre  juger  la  personne  eu 
ce  moment  ii^ondable,  le  livre  du  moins  est  ouvert  k 
tous,  etje  lejuge. 
Maint  chapitre,  celui  des  f  Hires  ^  celui  du  Repentir, 

(1)  Mademoiselle  de  Gottrnay,  dans  sa  pr4(!ice)  ue  le  defend  oontre 
II.  27 


\ 

4i8  POflT-tlOYAL. 

seratent  aussi  d^cisifs,  k  les  serrer  de  pres,  quel'i- 
pologie  de  Raimond  Sehond.  M6me  en  ces  chapitt^es,  il 
se  pourrait  opposer,  contrairement  k  Tesprit  general, 
telle  phrase  juste,  mod6r6e  en  religion,  incontesta- 
ble (1).  G'est  bon  sens,  oubli  parfois,  ruse  peat- 
£lre.  On  ne  sait  jamais  sur  quoi  compter  avee  ces 
sortes  d'hommes,  Bayl6,  Montaigne;  on  pent  dire 
d'etx ,  comme  Pascal  de  Topinion ,  qu'ils  sont  d'au- 
tant  plus  fourbes  qu'ils  ne  le  sont  pas  toujours.  Mais 
ici  le  causeur  va  s'excuser,  sans  doute,  par  son  pen 
de  memoire,  car  il  se  vante  de  Vn\6\v^merveilleuse  in 
difaillance .  Pascal  s'est  charge  de  lui  en  donner ;  il  lui 
a  tenu  lieu  de  memoire  coordonhante  et  centr ale ;  il 
a  forc6  les  Baits  de  coexister  fermement  les  uns  k  c6le 
deS  aulres,  et  d'arliculer  en  cette  confrontation  ce 
qu'ils  avaient  dans  I'&me.  U  a  dit  comme  Jans^dius , 
et  en  usant  du  trait  de  saint  Augustin,  qui  conclut 
du  sens  aux  mots  plutdt  que  des  mots  au  sens  :  «  Nous 
i|ui  Savons  ce  que  vous  pensez ,  nous  ne  pouTons 
ignorer  pour  quoi  vous  dites  ces  choses  (2),  n 

Pascal  (car  c'est  Pascal  d6j&,  autaht  que  Montaigne, 
que  nous  etudions  au  coeur  en  ce  moment)  a  dit  en- 
core :  «  Un  mot  de  David  ou  de  Mdise,  comme  celai- 
ci :  Vous  drconcinz  vas  cobuts  (Deuter.  X,  16),  fait 
juger  de  leur  esprit.  Que  tons  les  autres  discours 

Baudius ,  sur  Tarticle  religieax ,  que  comme  uu  excellent  catholique  et 
puistatit  pilier  de  la  foi  des  simples ;  —  oui ,  des  iris  simp^lgg, 

(1)  Ainsi  le  chapitre  das  PrUres  fiuit  par  une  peiis^e  aussi  teiTs^e  que 
pieuse  de  ton ,  comme  sMI  avail  craint  d'etre  aU6  un  peu  loin.  En  colla- 
tionhant  avec  la  premiere  edition  (1580),  on  remarque  toutes  les  phrases 
de  precaution  qu*il  avait  n^glig^es  d'abord  et  qu*il  a  successivemeftt 
ajout^es ,  en  ni^me  temps  que  d'autre  part  il  doublait  la  dose  de 
malice, 

(8)  MicMeiiimeDt ,  page  111  de  ee  tolome  [line  II ,  ctiai^it^e  X). 


&6\^nt  ^qtiitoques,  et  qu'il  soit  iiicertain  i^lU  sontde 
phildsophes  ou  de  cbr6tiens ;  un  mot  de  cette  nature 
deterftiine  tout  le  reste.  Jusque-li  rambiguiie  dure , 
miais  nod  pas  apr^s.  »  L'in verse,  la  contre-partie  de 
la  proposition  est  vraie  pour  MoiHaigne  :  s'il  est  des 
mots  qui  declarent,  il  en  est  qui  d^celent ;  s'il  en  est 
qui  consacfent  tout  un  ensemble  de  pensees,  il  ea 
est  (Jiii  le  trahissent.  Ce  sent  de  ces  mots  de  droite 
ou  de  gauche,  des  Eclairs  qui  traversent  toute  la  re- 
gion (4).  Les  mots  iaUs  de  Montaigne^  toutes  les  fois 
qu'il  louche  de  prfes  et  au  fond  k  rhomme,  ce  certain 
rire  avilisSant  j  avec  lequel  il  lui  tire  et  lui  acheve 
d^d^chirer  sagueAilte,  voil^,  sous  tout  Tenjouement 
et  la  fleur  du  propos,  sous  cette  fausse  gentiltesse, 
ee  par  quoi  il  s'^chappe  blen  assez.  Car  ces  mots  hu- 
iniliantsa  desseiu  (^coutez-les),  il  ne  les  articule  ja- 
mais (^omme  Pascal  avec  douleur,  maisavec  un  malin 
plaisir  et  presqueen  se  frottant  les  deux  mains  de  con- 
tentement.  Ces  seuls  accents  le  jugeraient.  On  a  fait 
un  livre  intitul6  le  Christianisme  de  Montaigne,  com  me 
on  en  a  fait  un  sur  le  Christianisme  de  Bacon.  M .  De 
Maistre  a  fort  6vent6  celui^ci ;  quant  4  Montaigne,  le 
simple  coup  d'ceil  e6t  d6  avertir,  6t  je  ne  vois  pas  oe 
qu'oi)  gagnerait,  a  toute  force,  k  faire  conclure  qu'il 
peut  bien  avoir  paru  tres  bon  catholique,  sauf  a 
jft'avoir  guere  6t^  chr^tien  (2). 

(1)  AtD^i  ce^toot  de  Ho^iftre  ett  parlant  dn  patfvre  :  «  Oi&  la  yerta  ya- 
t-elle  it  nicher  1 » 

I 

(2)  Comme  jeu  de  rh^teur,  et  en  se  faisant  avocat,  on  trouyerait  sur- 
iolit  datts  le  Journal  de  P^oyitge  de  Montaigne  en  Italie,  et  dans  teg 
devotions  qu'tl  y  raeonte ,  de  quoi  stayer  cette  tfa^se  oik  se  sont  ayentdr^s 
Bom  Deyienne  et  M.LaBonderie.  Mais  ce  qoi  me  frappe  le  plus  dans  ces 
humbles  notes  de  yoyage,  et  ce  que  f  uiiierais  k  y  reraarqner,  c'est  le  posilif 
et  U  BiiiniUeftx  suitilTiel  dv  d^cili  c*eft  it  quel  point  Monteigne  yoyageant 


420  PORT-ROY  AU 

II  existe,  dans  chaque  auteur  qui  pense,  un  en- 
semble, un  esprit,  et  comme  une  atmosphere  morale 

•  au  sein  de  iaquelle  certaines  croyances,  m6me  non 
produites,  sont  devinees;  on  sent  du  moins  qu'elles 

;  y  pourraient  vivre.  Ou  bien,  aucontraire,  on  com- 
prend  qu'elies  y  jureraient  aussitdt,  et  qu'elles  se- 
raient  I^  comnie  des  monuments  hors  de  leur  ciel. 
Ainsi  i*id^  de  repentir,  de  conversion ,  de  coup  de 
grAcSy  qui  est  le  fond  et  le  moyen  du  vrai  christia- 
nisme ,  n'est  pas  concevable  avec  le  milieu  des  ob- 
servations et  comme  dans  le  courant  d'air  de  Mon- 
taigne. A.  vingtans,  pense-t-il,  nos  Ames  sont  ddnauies; 
on  est  ce  qu'on  sera,  et  on  promet  tout  .ce  qu'on 
pourra.  N'esp^rez  guere  correction ,  si  defaut  il  y  a. 
On  n'extirpe  pas  les  qualites  originelles,  on  les  cou- 
\re ,  on  les  cache.  II  est ,  si  Ton  cherche  bien ,  en 
chacun  de  nous ,  une  forme  ndtre ,  une  forme  mai- 
tresse,  qui  lutte  centre  Tinstitution  et  centre  le  flot 
des  passions  contraires.  Yoili  ce  qui  dure  et  triom* 
phe  :  on  ne  r^forme  que  Tapparence.  Tout  cela  est 
tr6s  vrai  en  general;  mais  est-ce  tout?  En  racontant 
la  vie  et  Vkme  de  nos  solitaires ,  en  cherchant  m6me 
k  poursuivre  en  eux,  par-deli  leur  conversion,  les 
restes  de  cette  premiere  et  maitresse  nature ,  avons- 
nous  tout  explique?  n'y  a-t-il  pas  eu,  a  un  certain 
moment  prescrit ,  je  ne  sais  quelle  infusion  nouvelle, 
un  ressort  imprevu  et  inconnu  qui  a  doiin6  (1)  ?  De 
nos  jours  m6me,  en  ce  temps  tres  peu  fertile,  ce 

ne  faisait  poin^t  salon  la'mode  de  nos  Joars ,  oik  Ton  Jette  tout  dlabord  sei 
phrases  et  oik  Ton  plaqae ,  en  qaelque  sorte ,  ses  impressions  aa-devaot 
des  raits.  Lul,  il  prenait  patience,  voyait  etrecaeillait  tout  pea  itpea^ 
et  se  laissait  bire :  la  reflexion  vlendra  en  son  lien, 
(i)  Ce  repentir  qui  vient  4  esrtain  instant  pmcript,  Montaigne  D^f 


LIVRE   TROISlt:ME.  421 

semble,  en  miracles,  j'ai  oui  parler  k  plas  d*un 
Chretien  clairvoyant  de  quelqu'un  de  sa  connaissance 
qui  s'etait  modiii^  soudainement  par  un  coup  inte- 
rieur,  qui  etait  devenu  autre  et  m^connaissable  des 
lors,  entrant  tout  d'un  coup  dans  le  bien  qu'il  avail 
fui  ou  hai  jusque-U,  et  y  marchant  jusqu'au  bout 
avec  perseverance  ?  En  un  mot,  bien  que  sans  ^cho 
retentissant ,  n'y  a-t-il  pas  toujours  lieu  au  tonnerre 
et  k  la  voix,  sur  le  chemin  de  Damas? 

Ce  que  nous  disons  Ik  du  repentir,  il  faut  le  redire 
de  I'idee  d'tmrnortaliti :  eile  fuit  peu  k  peu  en  lisant 
Montaigne.  II  ne  croit  volontiers  qu'a  la  jeunesse  :  k 
vingt  ans  done,  on  est  en  puissance  ce  qu'on  sera ;  k 
trente  ^  on  a  le  plus  souvent  fait  ses  plus  grandes 
choses.  Si,  plus  tard,  la  science  et  rexp6rience  sem- 
blent  augmenter,  la  vivacit6,  la  promptitude,  la  fer- 
mete ,  ces  autres  parties  bien  plus  ndtresj  se  fanissent 
et  allanguissenL  La  vieiliesse  nous  attache  plus  de  rides 
en  Vesprit  quau  visage  (1);  il  ne  se  voit  presque  point 
d*dmes,  en  avan^ant,  qui  ne  sentent  Taigre  et  le 
mmi  ( Amyot  disait  le  ranee)  :  <  Puisque  c'est  le  pri- 
vilege de  I'esprit,  continue  Tagr^able  malicieux,  de 
se  r'avoir  de  la  vieiliesse,  jelui  conseille,  autant  que 
je  puis,  de  le  faire: qu'il  verdisse,  qu'il  fleurisse  ce 

croit  pas ,  et  le  troave ,  dit-il ,  un  peu  dur  d  imaginer  et  d  former  :  «  Je 
ne  suys  pas  la  secte  de  Pytbagoras,  que  Ut  hommet  prenneni  une  dme 
nottvelle  quand  its  approehent  d§$  simutaere$  des  Dieuw  pour  reeueitlir  leurt 
oraclee.  »  (Chapitre  du  Repeniir),  Ce  Pythagore  est  bien  trouY6»  mais 
noos  en  sommes  k  saint  Paul. 

(1)  £t'les  rides  du  front  passent  ]usqu*&  I'esprit » 

a  dit  Corneille ;  mais  de  ces  vers-lA  dans  Comeille ,  quand  on  en  ferait 
provision ,  on  ne  conclurait  Jamais  a  Hen  de  diminuant  pour  I'essence 
bumaine;  car  YalmoupMre  morale,  justement,  j  est  tout  autre  ^t  toute 
g^n^reuse. 


422  PQRT-ROYAL. 

pendtant,  s*il  p^t,  comme  le  gyy  i^ur  un  »rbre 
mort.  »  Et  il  ajoute  en  branlant  Ja  t6le  :  Je  cr^inds 
que   c\$t  wfi  irai^tre.  Yoila  de  ses  mots.  AfBrmons 
pour  lui.  U  Qi'a  pas  yid^  de  ce  perfectionnement  m- 
\er$e  spirituel  et  morale  de  cetle  maturity  croissan^te 
de  rstre  interieur  sou3  Tenveloppe  qui  se  fietrit,  de 
cette  education  perp6tuelle  pour  les  cieux  ,  secoode 
naissance,  jeunesse  ioimorteUe,  qui  se  ga^de  et  se 
gagne,  qui  s'aiigiae0|.e  en  s'epu^ant,  qui  se  reqoa- 
\eiie  d'autant  qu'elle  dure  dayaptage,  etqui  fait  que 
parfoisy  pour  ce  printemps  ^ternel^  le  vieiliard  en 
cheveux  blancs  n'est  qu'en  fleyr. 

Le  cliapii;re  capital  de  Montaigne ,  et  de  plus  lon- 
gue  haleine,  dans  lequel  sa  yigueurs'est  donne  leplijis 
de  champ,  est  celui  qu'il  intitule  :  Apologie  de  Rai- 
mondSebond.  Nous  sommes  au  centre  :  ici  tout  pqrte, 
tout  est  menage^  calculi,  tortueux,  disant  le  con- 
traire  en  apparence  d,e  pe  que  le  n^altre  conclut  k  ^r)t 
soi  et  qu'il  insini^e.  Mais,  a  presser  Vinteniion,  le 
soi-disanl  pyrrhpnisme  ^e  tient  pa$;  ce  rddeur  unir 
versel  sait  ou  en  venir.  Je  concevrais  un  chapitre  in- 
titule, nojQ  pas  le  ChrUUmismfi  de  Montaigne^  ^m 
le  Dogmatisme  de  Montaigne  j  qui  serait  {)recis.ement 
tir^del^.  L'appareil  est  geo^i^trique  chez  Spinosa, 
il  est  sceptique  chez  Taqtre;  mais  le  fond  ne  me  paraft 
pas  plus  douteux(l).  M&nje  apres  Pascal,  et  pourdd* 
gager  ce  dogmatisme  dandestin ,  ne  craignons  pas 
d'entrer  un  pen  avant  en  ce  chapitre  singulier. 

(1)  Que  notre  grand  sceptique  f&t  au  fend  Mt  dMd^de  jagemeot, 
liii-niSine  il  3'^chappe  k  rarticuler  quelgue  part  en  termes  assez  fonai^U : 
'«  Je  fois  coustumierenjyent  entier  ce  liae  je  fois ,  et  roarche  tout  d^uas 
piice ;  je  n'ay  guSres  de  moavenieDt  qui  se  cache  et  desrobe  k  ma  raisoo, 
et  qui  ne  se  conduise ,  k  peu  prez »  par  it  cont^httment  de  tout§i  m$$ 


n  paratt  avoir  6ti  compp^^  i  ^'ipt^nUpp  de  I9  reiqe 
Ilfarguerite  (femme  de  Henri  IV),  cet  ^imable  et  deli- 
cieux  ^rivain ,  ^gal  dan$  sa  manier^  k  Montaigne , 
savaote,  curieusededopteseatreiieiis^  tres  pep  prude 
de  iQoeura ,  et  noo  moiiis  degagpe  que  lui  de  toute  es* 
pece  d'id^e  g^nante.  Elie  finit  pourtaut  par  prendre 
le  parti  de  la  devotion ,  et  eut  quelque  temps  pour 
auin6nier  Vincent  de  Paul,  qui  commeni^ait  a  percef, 
et  qui  allait  bientdt  dei^enir  le  priScepteur  du  futur 
cardinal  de  Retz.  Retz,  la  reiqe  Marguerite  et  fifOQ- 
taigne,  voil^  bien  le  trio  qu'on  imagiiie, 

MoqtaignedQnc,  autrefois,  daps  sajeunes^e,  pour 
complaire  a  son  excellent  pere  qui  6tait  un  zele  pjstr- 
tisaa  du  grand  mouvemepi  litteraire  de  Frangoi^  V\ 
qais  par  Vardfpr  et  Tentbousiasine  plus  que  pi^r  le 
s^vQir,  av^it  traduit  qn  Ijvre  latin  d'un  aqteur  espa- 
gi^pl  dp  quinzieoie  siecle,  maitre  Raimond  de  Sebopd. 
Dans  ce  livre,  intitple  Thsologia  naturalis,  on  trouvait 
Dieu  et  la  ni§ce$sit6  de  la  foi  prouves ,  autant  que  pos- 
sible, ratipnneUement,  par  la  vue  dp  inon(|e  et  de^ 
creatures;  c'etait,  a  quelques  egards,  un  essaianti- 
cip.^  de  ce  ques^ropt  I'M^tetice  de  Diey,  par  Fenelon, 
les  livres  de  Clarke,  de  Paley.  G'etait,  k  d'autres 
^gl^rds ,  une  reminiscence  quintessenci^e  de  saint 
Thomas  d'Aquin,  et  une  intention  d'expliquer,  d<& 
.  faire  concevoir  par  des  raisons  naturelles  les  mysteres 
tels  que  la  Trinity,  le  P6ch6  originel,  Tlncarnation  (1). 
La  traduction  que  Montaigne  en  avait  faite,  paruten 

fioriiess  sq^m  division,  sans  sedition  infesiii^e  :  motijugement  en  a  la  coulpe 
OQ  la  louange  entiere;  e(  la  coalpe  qu'il  a  une  fois,  il  I'^  tousjonrs;  c^r 
t^uasi  dez  sa  naissance  il  est  un,,,,  eten  matidre  d'opinions  universelles,  dez 
L'enfance,  Je  me  iogeay  au  poind  ouj'avo;is  d  me  tenir,  »  {Du  Repentir,) 

(1)  Pr^eistoent  ce  qa*6tait  dans  le  dessein  primitif  de  AI.  de  Lft 


424  PORT-ROYAL. 

1569,  d*aprte  le  yobu  qu*avait  exprime  son  pere  mou- 
rant,  cbarm6  et  console  de  oette  lecture.  L'ouvrage 
essuya  quelques  objections.  Les  uns  (c'6taient  les 
Chretiens)  disaient  que  c'^tait  ouvrir  une  porte  dan- 
gereuse  que  de  pr^tendre  appuyer  par  la  raison  ce 
qui  etait  du  ressort  de  la  r^v61ation  et  de  la  foi;  d'au- 
tres  accusaient  les  raisonnements  de  Sebond  d'etre 
faibles  et  de  ne  pas  prouver  ce  qu'ils  pretendaient. 
G'est  en  vue  apparente  de  r^pondre  k  ces  deux  ordres 
d' objections  que  Montaigne  intitule  son  chapitre  Apa- 
logie  de  Sebond. 

II  commence  par  les  premiers,  mais  il  iaat  voir 
avec  quel  respect  ai&ch^  et  quel  management  I  A  ceux, 
dit-il,  qui  s*effraient,  par  zele  de  pi6te,  de  voir  la 
raison  en  jeu  pour  la  demonstration  Ae  la  foi ,  il  n'a 
que  pen  a  opposer,  il  le  sent.  D'une  part,  il  sait  bien 
que  la  foi  seule,  venue  par  voie  extraordinaire  et  sur- 
naturelle,  peut  tout ;  mais  de  Tautre,  il  craint  bien  que 
les  moyens  humains  ne  soient  les  seuls  par  lesquels 
nous  la  jouissions.  Gar,  si  nous  lenions  a  Dieu  m&me 

Mennais,  encore  eatholique,  son  Esquute  de  philosophie.  Toates  ces 
memes  tentatives  s'oublient  sans  eesse  et  recommencent. — Dans  son  Estai 
sur  let  meitleurs  Ouvrages  eeriis  en  prote  frangaue  (en  Ute  da  Pascal  de 
Lef^vre) ,  Francois  de  Neafch&teau  cite  plusieurs  passages  de  la  TheologU 
natttrelte,  et  il  ajoute  :  <x  Le  Itrre  de  Raymond  Sebond  est  qoaliGe  par 
Montaigne  de  lwred*exeelUntedotAHne;  et  cette  version  faite  avec  tant 
de  soin ,  de  gravity  et  de  candear,  aurait  d&  ^pargner  k  notre  philosophe 
les  reproches  de  seepticisme  et  d*irr61igion,  que  des  z^lateurs  indiscrels 
l^'ont  pas  craint  de  Ini  prodiguer ;  mais  rien  n*est  si  commun  que  ces  ]o- 
gements  ti^m^raires...  »  L'auteur  de  I'eslimable  Euai  fait  preuve  lat- 
m6me  de  grande  candeur  en  cet  endroit ;  Francois  de  Neufchliteau  avait 
&,€  un  enfant  c616bre ,  et  il  garda  toute  sa  yie  quelqne  chose  d*enfant,  Ses 
vers  resterent  toujours  pu6rils ;  quant  k  sa  prose ,  elle  se  nourrit  d'^m- 
dition,  de  curieuses  rechercbes,  et  cet  E«jat  lui  fait  honneur,  en  mime 
temps  que  profit  a  (\m  le  lit ;  mais  il  faut  k  fout  moment  iptervenir  pour 


LITRE   TROISIEME.  42& 

par  la  foi  vive,  verrait-on  tout  ce  qu*OD  voit  parmi  les 
Chretiens ,  taot  de  contradictions  entre  la  parole  ei 
les  actions,  tantd' inconsequences;  et  ici  il  se  lance 
en  toutes  sortes  d'exemples  avee  un  malin  plaisir^ 
parlant  directement  contre  la  sufBsance  de  ces  moyens 
humains  que  la  Grace  n*a  pas  touches.  Ou  en  veut-il 
venir?  De  son  Raimond  de  Sebond,  il  est  Evident 
d^ji  quMl  n'a  guere  souci  dans  tout  ce  qui  va  suivre. 
II  Ta  traduit  autrefois  pour  faire  plaisir  k  son  pere; 
aujourd'hui,  sous  air  de  le  d^fendre,  il  a  bien  un 
autre  but,  il  va  plutdt  le  r^futer;  ou,  du  moins,  il 
ne  cherche  qu'une  occasion  couverte  de  parler  en 
tons  sens  de  la  chose  religieuse ,  d'y  peloter  k  droite 
et  a  gauche,  et  depousser  sa  pointe.  Aussi,  k  force 
de  manager  d'abord  ceux  qui  veulent  la  foi  k  part  et 
au-dessus  de  la  raison ,  il  leur  donnerait  plutdt  gain 
de  cause,  et  il  se  borne  k  remarquer,  d'un  ton  soumis, 
que,  comme  pis-aller,  comme  essai  el^mentaire  et 
grossier  de  concevoir  les  choses  de  Dieu,  lam^thode 
de  Sebond,  si  incomplete  qu'elle  soit,  a  son  utilite, 
qu'elle  peut  ramener  quelques  esprits,  qu'il  en  sait 
un  qui  a  6t6  convaincu  par-li  :  enfin,  dil-il,  «  la 
foy  \enant  k  teindre  et  illustrer  les  arguments  de  Se- 
bond ,  elle  les  rend  fermes  et  solides.  » 
'  Mais ,  quand  ii  arrive  i  ceux  qui  (non  plus  par  zele 
de*  piete )  accusent  les  arguments  de  Sebond  d'etre 
faibles  et  de  ne  rien  prouver,  oh !  c'est  alors  qu'il  fait 
led^gage  et  le  franc  :  t  II  fault,  s'^crie-t-il ,  secouer 
\  ceulx-cy  un  peu  plus  rudement,  car  ils  son t  plus 
dangereux  et  plus  maiicieux  que  les  premiers.  »  Mais 
c'est  lui-m6me  qui  redouble  a  Tinstant  sa  malice.  Que 
va-t-il  faire  en  effet?  Pour  refuter  ces  derniers,  il  ne 


A^6  PORT-ROYAL. 

trouve  rien  de  mie\i%  que  de  rench^ir  saudainemeQt 
sur  eux  d'un  air  outre  k  dessein,  et  de  leur  dire  en 
substance  :  c  Je  crois  bien  que  les  arguments  de  ce 
pauvre  jSebond  sont  faibles,  qu'ils  ne  prouyent  pas 
grand'chose;  mais,  insens^l  malheureux  fr^netiques 
d'orgueil  (car  il  fait  semblaot  d'etre  en  colere  et  de 
reiever  ie  gant  pour  la  majesty  divine  outrag^e  ) ,  quds 
sent  les  arguments,  dites-moi,  qui  soient  bons  ^t 
qui  prouvent  quelque  chose  en  pareiile  matierel 
quels  sont  les  raisonnements  auxquels  on  n'en  puisise 
opposer  d'autres  aussi  concluants,  ou  plqtdt  adssi 
peu  concluants?  »  Et  Iji-dessus,  comme  s'il  s'empor- 
tait  de  bonne  foi,  il  entataie  une  longue  Enumeration 
et  discussion ,  k  perte  de  vue ,  de  toutes  les  causes 
d^erreur  et  d*impuissance  de  la  raison  humainie  isolee, 
par  rapport  aux  croyances.  Le  r6le  de  Montaigne  en 
tout  ce  chapitre ,  une  fois  bien  compris ,  est  singu  - 
HErement  dramatique ;  il  y  a  toute  une  comMie  qu^i| 
joue ,  et  dont  il  ne  pr<^tend  faire  dupe  que  qui  le  veut 
bien. 

Montaigne  sur  Sebond  joue  le  m6me  pef^onnage 
que  Bayle  sur  les  Manicheens* 

Ce  qu'il  veut  en  fin  de  compte,  c'est  (  ne  Toubiions 
pas)  de  faire  la  verity  des  choses  de  la  r^velatjon  si 
haute,  si  uniquement  fondee  en  soi ,  si  a  pic  ^  plan- 
t6e  toute  seule  a  la  pointe  de  son  rocher,  qu'on  n'ailie 
guere  songer  a  y  mettre  pied  :  fcMosme  a  estonner  les 
gents!  voilk  le  mobile  et  le  but.  Tout  ce  qu'ii  dit, 
chemin  faisant ,  contre  la  certitude  faumaine  par  rap* 
port  k  toute  question,  est  bien  moin$  pour  ruiaer 
Ffaomme  m^me  en  nature  et  en  r<^alite  que  pour  rui- 
ner  la  croyance  transcendante  en  i'homme;  son  objet 


atji^t  y  ejL  k  cfiux  qui  adpiettraieot  quQ  la  foi  a  de 
teiles  ch.ose3  e$t  chim^re^  il  saurait  ]bieq  ( j'imagine) 
que  dir^  ^  I'omlle  ^  eB  causant ,  sur  sa  mani^e  de 
ciODoevoir  le  monde  et  l'ho9ime ,  et  de  cpnyeiiir  de 
certaias  points.  Le  scepticisme  exorbitant  de  c/e  cba- 
pitre  Q*e$t  qu'uoe  methode  de  grand  tour  pour  ar« 
river. 

Mais,  quoique  ceci  puis&e  d^j^  seipbler  assez  com- 
pliqU6^  c'esjt  encore  trop  simple  lorsqu'il  s'agit  de 
Montaigne.  Avec  lui ,  tojut  devient  possible  k  la  fois  : 
distingtio,  comme  il  dit,  est  le  plus  universel  membre 
de  sa  logique.  Aussi ,  en  mdme  temps  que  regne  e^ 
cechapitre  le  dessein  general  indiqu^,  dans  le  detail 
mille  autres  intentions  et  diversions  s'entrecroisent. 
Ainsi  pulle  part  la  vigueur  de  Montaigne  et  ses  re- 
lOiuefnents  fermes  ne  se  d^clareat  mieux ;  ailleurs  c*est 
un  dijouew,  ici  un  jodteur*  Toutes  sesverves  se  d^bri- 
dent.  Quelle  m&le  etreinte  que  celle  de  ce  pajresseu:^! 
quelle  ardeur  en  tons  sens !  quelle  ipepuisable  res* 
spurce  d'arguments^  de  faits,  d'images!  Cette  vigueur 
d'escrime  d'un  esprit  libj^ement  dialectique,  qui  se 
pique  au  jeu  et  u'ep  pent  plus  sortir,  est  k  CQmpter 
ppur  beaucoup.  11  y  a  beaucoup  encore  de  cet  acharne- 
ment  moins  innocent,  amer,  salissant  pour  I'bomine, 
qu'^prouvent  en  eux  par  acces  tous  les  grands  esprits 
qui  ont  coup^  la  chaine  d'or,  etqui  se  pr^cipitent  avec 
id'ironiques  ricane.ments,  .en  (aisant  .tournoyer  leurs 
seinblables ;  il  y  a  ce  que  j'appellerai  le  rire  inexUn" 
guible  de  Tfaomme  d^chu ,  du  grand  homme  non  res- 
(aure,  qui  prend  k  la  gorge,  ,ce;*ire  d'Hai;nlet,  dans 
lequel  mourut  Moliere,  dans  lequel  vieillit,  se  secbe 
etmaigrit  Voltaire.  Sous  Taccentet  Tentrain  de  ce 


428  PORT^ROYAL. 

chapitre,  jecrois  saisir  beaueoup  decela,  decemau- 
vais  spasme  convulsif.  Enfla ,  puisque  j'en  suis  aux 
distinguo  J  j'y  distingue  encore,  et  plus  qu'ailleurs, 
recrivain  que  j'appelie  simplement  amusi^  iequel,  se 
sentant  en  bonne  et  chaude  veine ,  ne  s'arrSte  plus , 
mais  redouble  et  se  laisse  mener  en  toiis  sens  par  les 
figures  de  sa  pens^e. 

Montaigne  commence  tout  d'abord  par  se  moquet 
de  Thomine,  qu'il  suppose  isol^  et  d4pourvu  de  la 
gr&ce  et  cannaissanee  divine :  «  Qui  luy  a  persuade 
(&  cette  miserable etchestive  creature)  que  ce  bransle 
admirable  de  la  voulte  celeste,  la  lumiere  eternelle 
de  ces  flambeaux  roulants  si  fierement  sur  sa  teste, 
les  mouvements  espoventables  de  cette  mer  infinie , 
soyent  establis  et  se  continuent  tant  de  siecles  pour 
sa  commodity  et  pour  son  service?*  Et  en  disant 
ainsi ,  il  ne  s*aper^oit  pas ,  ou  plutdt  il  s'aperQoit  tres 
bien ,  qu'il  ne  fait  autre  chose  que  refuter  ce  m6me 
Raimond  de  Sebond  dont  il  pretexte  Fapologie ,  et 
qui  piaidait  tout  au  contraire  les  causes  finales  et 
I'arrangement  deTunivers  par  rapport  S  rhomme(l). 
Pour  rabattre,  dit-il,  cette  pr^somption  humaine, 
il  va  prendre  tous  les  animaux  successivement,  les 
hirondelles,    chiens,    faucons,    <il6phants,    boeufs, 

(i)  Sebond  disait,  tradoit  par  Montaigne :  «  Homme,  jette  hardiment 
ta  vue  bien  loin  autour  de  toi,  et  contemple  si  de  tant  de  membres ,  de 
tant  de  diverses  pieces  de  cette  grande  machine ,  il  y  en  a  ancune  qai  ne 
te  senre.  Ce  ciel ,  cette  terre ,  cet  air,  cette  mer,  et  tout  ce  qui  est  ea 
eax,  est  continnellement  embesogn6  pour  ton  serTice.  Ce  branle  divers 
du  soleil,  cette  constante  vari^t^  des  saisons  de  I'an,  ne  regardent  que 
ta  nicessit^.  Ecoute  la  voix  de  toutes  les  creatures ,  qui  te  crie;  leciel 
te  dit :  Je  te  fournis  de  lumieres  le  jour,  afin  que  tu  veilles ;  d' ombres  la 
Duit ,  aGn  que  tu  dormes...*  »  Oq  voit  que,  dans  VJpole§i€»  Montaigne 
fait  juste  la /ia/tVi(M(fe. 


LIVRE   TROISlfiME!.  429 

pies  I  araignees , . . .  qui  ont  chacun  leurs  instincts, 
leur  langage,  leur  Industrie,  leur  talent,  leur  deli- 
beration, pensement  et  conclusion,  4eur  fid^lite, 
quelques-uns  m^me  ( comme  on  le  dit  des  616phants) 
una  sorte  de  veneration  et  de  religion ,  et  qui  tous 
sont  par  consequent  nos  confreres :  on  a  Tantipode 
de  Descartes  qui  des  animaux  faisait  des  automates, 
comme  le  pensaient  d'apres  iui  Port-Royal  et  PascaU 
£t  ce  dernier,  qui  avaitfait  la  machine  arithmetique, 
ne  trouvait  pas  un  animal  si  difficile  k  coneevoir  en 
effet  comme  pur  automate. 

C'est  vers  cet  endroit  du  chapitre  que  se  ren- 
contre cette  6nergique  pensee,  si  souvent  cit6e  : 

c  Quant  k  la  force,  il  n'est  animal  an  monde  en  bntte  de  tant 
d'offenses  qae  rhomnie  :  il  ne  nous  fault  point  une  baleine ,  nn  ^l^phaat 
et  un  crocodile ,  ny  tels  aultres  animaulx,  desquels  nn  seul  est  capable 
de  desfaire  un  grand  nombre  d*bommes  :  les  pouils  sont  sufBsants  pour 
faire  yacquer  la  dict^itare  de  Sylla ;  c*est  le  desjeuner  d'un  petit  vers  que 
le  coenr  et  la  Tie  d*un  grand  et  triumphant  empereur.  » 

Pascal  a  imit6  et  reinvent^  cette  pensee  de  Mon- 
taigne a  propos  de  Cromwell,  le  Sylla  moderne;  le 
petit  grain  de  sable  y  fait  Toffice  de  Tinsecte  qu'on  ne 
nomme  pas.  II  n*a  pas  moins  repris  et  refait  cette 
pensee  quand  il  a  dit  (1) : 

«  L'homme  n'est  qu*un  roseau  le  pins  foible  de  la  nature ,  mais  c*esi 
nn  rosean  pensant.  li  ne  faut  pas  que  Tunivers  entier  s*arme  pour 
r^craser;  une  vapeur,  une  goutte  d*eau  suffit  pour  le  tuer;  mais »  quand 
runiyers  T^raseroit,  Thorn  me  seroit  encore  plus  noble  que  ce  qui  le 
tue,  parce  qu*il  salt  qu'il  meurt;  et  Tayantage  que  Tuniyers  a  snr  ld| 
VoQlyers  n*en  salt  rien. » 

On  a  remarqu6  comme  k  Tinstant  la  pensee  de 

(i)  Qci*oa  m^accorde  de  cller  ce  qoi  est  d*aill«urs  si  condU ;  H  complet 
vii-d-m  est  ici  nicessaire. 


430  PdctT-AoYit. 

Montaigne  s'acb^e ,  de  couronne  et  ie  r^lnt^grd  (!<i 
Pascal.  M6me,  quand  celui-ci  emploie  de  6e^  inOts 
qu'on  ne  dit  pad  d'ordinaire,  et  qui  marquent  la 
bassesse  de  rbotnme ,  comme  on  sent  qne  c'est  franc 
chez  Itti ,  tout  de  bon ,  k  bonne  fin ,  et  pour'  Ten  thet 
apris  I'y  a^oir  plong6!  Qnand  il  parle  de  fees  mis^i^ei 
qoi  nous  tienneru  d  Id  gorge  >  comnde  on  sent  qu'H  ^t 
ieni  r^etlement  finir  avec  elles ,  tandis  que  Fatttre  a 
loujours  Fair  de  vouloir  plutdt  s'en  caresser  ie  men- 
ton!  Montaigne  pourtant  lui-mfime  a  ici,  en  maint 
endroit ,  de  la  bien  haute  et  bien  fraiiche ,  de  la  tths 
sincere  Eloquence : 

«  Ce  fariem  monstre  k  (ant  de  bras  e(  a  taut  de  testes  ( une  armee ) , 
c*e8t  toujours  rhomme,  foible,  calamiteax  et  miserable ;  ce  n'est  qa'ane 
fourmili^re  esmeae  et  eschauffi^e  :  It  nigrum  eampU  agmen ;  un  souffle  de 
vent  conlraire  ,  Ie  croassement  d'an  vol  de  corbeaux ,  le  fanls-pas  d'on 
cheval,  te  passage  ^ortait  d'iin  aigle,  un  songe,  une  voix,  lin  signe, 
une  brou^e  matini^re,  sufBsent  k  le  renyerser  et  porter  par  terre. 
l)onnez  -  lay  seulement  d*un  rayon  de  soteil  par  le  visage ,  le  voyli 
fondu  et  esvanoui ;  qu'on  lui  esvente  seulement  un  peu  de  poulsi^re 
aux  yeulx  comme  aux  mouches  k  miel  de  noslre  poite ,  voyli  toules  nos 
enseignes,  nos  legions,  et  le  grand  ^ompeius  mesnie  a  (euf  teste,  rompa 
et  fk'acass6. » 

Pascal  k  son  tour,  en  y  repassant ,  n'a  pu  au  fhieut 
qu'egaler  Teloquence  poignante  de  ces  endroits. 

Apres  en  avoir  fini  de  c^tte  comparaison  et  cor^ 
respondance  de  Thomme  aux  animaux,  qui  le  doit 
rabattre ,  Montaigne  en  vient  aux  sectes  des  t)failoso- 
phes  9  les  unes  apres  les  autres ,  depuis  thales ,  et  il 
triomphe  dans  leurs  variations.  II  le  faut  voir  re- 
mnant ,  ralliant  toutes  les  pieces  de  son  Erudition , 
dWdinaire  eparse,  pour  en  faire  armes  de  I'un  k 
Tautre,  et  les  battre coup  sur  coup  separement.  Puis, 
quand  il  a  fini  de  les  exterminer  et  qu'il  respire ,  il 


I 


LIVRE  TROISlfiME.  431 

a  grand  soin  pourtant ,  de  peur  qu'on  he  s'y  in6- 
prenne,  d'avertir  la  reine  Marguerite  et  son  lectetir 
que  ce  dernier  tour  d'escrime  qui  con^iste  k  se  perdre 
pour  perdre  un  autre,  k  s'dter  les  armes  de  la  raison 
pour  les  mieux  enlever  k  I'adversaire^  est  un  coop 
disespiri  dont  il  ne  se  faut  servir  que  rarement. 

Et,  continuant  d'user  de  ce  coup  d^sespere,  au  mo- 
ment ra^me  ou  il  sembie  s'avfertir  et  vouloir  s'arr&ter, 
il  prend  Thomme,  non  plus  dans  la  cdmparaison  avec 
les  animaux,  non  plus  dans  les  syst^mes  changeants 
desphilosophes,  maisen  Iui*-m6meetdans  les  moyens 
pr^tendus  directs  de  trouver  la  v6ril6;  il  met  k  la 
question  la  raison ,  les  sens ,  et  c'est  ici  qu^on  lit : 
«  Ce  ne  sont  pas  se'tilement  les  fiebvres,  les  bruvaged, 
et  les  grands  accidents  qui  renversent  nostre  juge- 
ment,  les  moindres  choses  le  tournevirent...;  »  et 
tout  ce  qui  suit ,  et  qui  rappelle  directement  la  pen- 
s^e  de  Pascal :  «  L'esprit  du  plus  grand  homme  du 
monde  n'est  pas  si  ind^pendant  qu'il  ne  soit  sujet  k 
£tre  trouble  par  le  moindre  tintamarre...  » 

En  suivant  k  cet  endroit  du  texte  les  pensees  de 
Montaigne,  nous  marcfaons  coup  sur  coup  sur  les 
souvenirs  de  Pascal  qu'elles  ont  suscites.  Les  Pensies 
de  celui-ci  ne  sont,  k  les  bien  prendre,  que  le  cha- 
pitre  de  VApologie  de  Sebond  refait  avec  prud'homie. 
On  saisit  des  lors  Tintention  et  le  fil  entier  de  notre 
^tude,  rimportance  accordee  k  cette  premiere  con- 
versation du  nouveau  convert!,  qui  comprend  deji 
sa  preoccupation  derni^re ,  et  toute  cette  dissection 
prolong^e  de  Montaigne  au  sein  de  Pascal  k  laquelle 
nous  nous  livrons. 

Au  reste ,  dans  ces  nombreuses  pensees  sur  la  va«- 


432  PORT-ROTAU 

nit6 ,  la  faiblesse  et  la  contradiction  de  rhomme ,  que 
Pascal  reproduit,  et  dont  il  s'empare  en  les  couron- 
nant ,  comme  des  minarets ,  de  la  croix ,  ce  qui  doit 
frapper  plus  que  la  ressemblance  qui  est  toute  simple 
et  \oulue ,  et  qui  eftt  6te  avou6e  sans  doute  si  Tauteur 
avait  publie  lui-m^me  son  ouvrage,— ce  qui  me 
frappe,  c'est  la  difference  du  ton  et  le  serieux  du 
dessein  oppos6  au  jeu  deTescrime.  Lk  ourun  semire 
et  se  berce  au  brisanl  des  flots,  Tautre  cingle  et  rame. 
L'un  s'egaie  et  s'enivre  en  son  naufrage;  Tautre,  nuit 
et  jour,  sous  Tetoileou  sousia  nue,  nage  h  Taided^un 
debris  vers  la  plage  de  la  patrie  ^ternelie.  Misere, 
faiblesse  et  n^nt,  des  deux  c6t^s  c'est  le  refrain; 
onde  sur  onde,  sable  sur  sable  /univers  mouvant : 

On  me  terrait  dormir  au  branle  de  sa  rooe , 

de  sa  rme  ou  de  son  rouet,  dirait  Montaigne,  et  il  se 
gaudit  et  gausse :  ce  sont  miseres  d'animal. —  Misdres 
de  grand  seigneur,  miseres  de  roi  deposs6d6,  nous 
crie  Pascal  I  Courage  et  priere!  il  faut  reconqu^rir 
son  royaume. 

G'en  est  assez  sur  cette  Apologie  de  Sebondj  que 
Montaigne ,  apr^s  Tavoir  pouss^e  encore  longuement, 
termine  par  une  pompeuse  citation  de  Plutarque  et 
tres  suspecte  d'intention  ici ,  pour  dire  que  Dieu  seul 
Eit ,  et  qu'i  part  lui ,  TEternel ,  le  N^cessaire  et  Tim- 
muable,  il  n*y  a  que  passage  et^coulement  de  T^tre. 
Yue  en  courant,  cette  page  religieuse  de  Plutarque 
fait  comme  tenture;  consid^ree  de  pres ,  par  le  lieu 
oik  elle  se  trouve  transpos^e  et  d*apr^s  ce  qui  pr^cddo, 
elle  acquiert  un  sens  plutdt-spinosiste  et  panthHste, 
comme  on  dit.  A  force  de  faire  Dieu  grand  et  haut, 


fen  dehors  de  lout  rapport  avec  la  creation  et  avec 
I'homme ,  on  s'en  passe  tres  bien  a  litre  de  Dieu  pro- 
videnliel  et  intelligent.  M.  de  Buffon  a  sa  maniere, 
et  par  le  tr6ne  magnifiquement  isoie  ou  il  recule  et 
installe  son  Dieu ,  ne  proc^de  guere  k  autre  fin.    . 

Au  demeurant,  noire  idee  sur  Montaigne  s'est 
6claireie,  ce  semble,  et  a  passe  de  la  conjecture  a  la 
certitude;  nous  tenons  la  clef  glissante^  et,  bon  gre 
mal  gre,  si  glissante  et  si  sorciere  qu'elle  soil,  et  fftt- 
elle  mfime  plus  sorciere  que  cette  clef  du  conte  de  la 
Barbe-Bleue^  elle  nous  resle  a  la  main;  nous  pouvons 
desormais  ouvrir  chezlui,  si  Ten  vie  nous  en  prend, 
toute  Fenfilade  de  ses  pens6es  et  arriere-pensees, 
ce  labyrinthe  de  cabinets  et  de  chambres  ou  il  se 
platt,  sans  qu'on  sache  jamais,  non  plus  que  de 
Pygmalion ,  dans  laquelle  il  couche. 

11  n'y  a  de  riant  que  Tapparence.  Montaigne ,  en 
ce  chapitre  et  dans  lout  son  livre,  a  fait  comme  un 
d^raon  malin,  un  enchanleur  maudit,  qui,  \ous 
prenant  par  la  main ,  et  vous  introduisant  avec  mille 
disconrs  s^duisanls  dans  le  labyrinthe  des  opinions  , 
vous  dit  i  chaque  pas ,  a  chaque  marque  que  vous 
Toulez  faire  pour  vous  retrouver : «  Tout  ceci  n'est 
qu'erreur  ou  doute,  n'y  complex  pas,  ne  regardez 
pas  trop  en  espoir  de  vous  diriger  au  retour;  la  seule 
chose  sflreest  cette  lampe  que  voici;  jetez  le  resle: 
cette  lampe  sacree  nous  suffit.  »  Et  quand  il  vous  a 
bien  promene,  ^gare  et  lasse  dans  les  mille  d^dales^ 
tout  d'un  coup  51  souffle,  ou  d'une  chiquenaude  il 
eteint;  et  Ton  n'entend  plus  qu'un  petit  rire  (1). 

(1)  Qae  Montaigne ,  apres  vous  avoir  men6  loin ,  voas  plante  \k ,  soft 
disciple  Gabriel  Naud4  le  savalt  bien ,  0(  le  pratiquaH  (iQssi  sous  air 
II.  28 


434  PORT-ttOlfAL. 

Que  8ucc6de-t-il  alors?  Est-ce  le  doute  universel 
qu'il  a  voulu;  et  ce  doute-li ,  quand  U  est  final ,  ne 
forme-t-il  pas  une  conclusion  immense?  Quelle  est- 
elle  en  effet?  un  petit  juif^  twrcharU  d  pas  eompii$  , 
Spinosa ,  \a  vous  le  dire  :  dans  Tembarras  oii  vpus 
6tes,  la  lampe  ^teinte  et  le  labyrinthe  (6crouI6,  c'est 
lui  qui  vous  recueillera.  Un  grand  ciel  morne ,  pn 
profond  univers  roulant,  muet,  inconnu,  ou  de 
temps  en  temps,  par  places  et  par  phases,  s'assem- 
ble,  se  produit  et  se  renouvelle  la  vie;  rbomme  6clo- 
sant  un  moment ,  brillant  et  mourant  avec  les  mille 
insectes ,  sur  cette  tie  d'herbe  flottante  dans  un  ma- 
rais  :  voila ,  math6matiques  ou  pyrrhonisme  de  forme 
k  part,  la  grande  solution  supreme  (1).  Tout  ce  que 
Montaigne  y  a  prodigu6  de  riant  et  de  flatteur  au  re- 
gard, n' est  que  pour  faire  rideau  i  I'abime,  et,  comme 
:  il  le  dirait ,  pour  ga%onner  la  tombe. 

Le  spinosisme  done  ( je  prends  expres  le  nom  le 
plus  terne)  comme  bassin  et  couvercle  d^airaiaiLcette 
mer  dont  nous  avons  vu  trembler  et  rire  en  tqus  sens 
Tecume  et  les  flots  (2) ! 

Une  des  grandes  causes  du  succes  de  Montaigne, 

d*£radUion ;  dans  son  Mascurat^  un  des  deax  interlocnteurs,  $aiot-ADg9» 
dit  &  Tautre :  «  Tu  fats  jusiement  comme  cet  vaches  qui  attendent  que  le 
poi  au  lait  tott  plein  pour.  U  renverser* »  Yoili  en  bons  termes  gaaloii 
V^ternelle  ni6tJbiode. 

(1)  Ce  serait  une  ^tude  i  saiyce,  un  compte  k  r^clamer,  et  comme  une 
liquidation  apris  faillite ,  en  ce  triste  jeu  des  opinions  humaines ,  que  la 
mdme  solution  forc^ment  finale ,  le  volume  caput  mort'uum  (selon  la  diffe- 
rence des  4poques,  des  langues,  ^t  des  humeurs  particuli^res),  se  prod^i- 
ganty  se  d^robant  par  des  milieux  et  sous  des  aspects  aussi  diff^rents  que 
Montaigne ,  Spinosa »  Gondorcet ,  H^gel ;  car  je  les  appelle  des  aspects , 
des  apparells  differents  d'une  seule  et  rotoe  fin. 

{%)  Tout  procdi  est  disagr^able  i  soutenir ;  c«Iai*«i«  oA  Port-RojlJ 


>IVRB  T»OlSl«l|fi.  435 

et  m6me  la  condition  essentielle  et  unique ,  sans  la- 
quelle  tout  le  reste  edt  et6  comme  non  avenu ,  I'ins- 
trument  de  son  charme  et  sa  vraie  baguette  d'en- 
chantement,  c'est  son  style.  Le  style,  quand  on  I'a 
au  degre  de  Montaigne,  devieni  la  bolte  d'indulgence 
pleniere  aupr^s  de  la  posterit6.  II  est  beaucoup  pap- 
donn6  Chez  les  neveux  k  ceux  qui  ont  v6ritablement 
peint.  Les  irregularites  de  plan ,  d'id6es ,  les  licences 
et  les  familiarites ,  les  petitesses,  tout  se  colore,  tout 

neoa  a  engages  contre  Montaigne ,  nong  a  bien  com.  Que  nous  eusslons 
mieux  aim^  le  pouyoir  prendre  comme  loi-mdme  ii  s'est  offert,  de  biaU 
sans  Yiolence  I  Ce  qqi  se  trouve  vrai  qaand  on  presse  et  qu'on  tord  son 
litre,  ne  rest  pas  «galement  qnand  on  ne  fait  que  Touvrir  et  le  feuil 
leter;  on  h&iie.  et  ron  se  reprendrait ,  malgr<S  tout ,  k  rtpjier  alors  ce 
qu  wiQ  myse  aimalile  a  si  bien  exprimf : 

A  travert  le<  view  pins  qqi  peuplent  Ja  oampagne , 
Pes  pas  qu'on  n'entend  plus  sant  rest^s  imprim^  : 
le  crois  soivre  les  pas  da  paisible  Montagne , 
Je  ereis  saisif  dam  Tatr  sot  accents  raDirads. 
Aux  Rvres  des  vieiUards  je  cherche  a^n  aoarire^ 
Sa  raillense  vertu ,  sa  facll«  pitid , 
Ces  prdoeptes  da  coenr  que  son  coeur  sut  ^crire 
£t  «0B  amour  pour  ramiti^. 
Que  ce  livre  est  beau !  que  je  raime ! 
Le  monde  y  paraft  devant  moi  : 
L'lQdlgent ,  Vesdave ,  le  rol , 
J'y  vols  tout ;  je  m'y  vojs  moi-m^e, 
Bords  heureux ,  de  sa  cendrc  il  vous  Idgua  rhonneor  J 
Tout  ce  qu'il  cultiva  nous  instruit,  nous  attire  , 

£t  les  Irults  que.roa  en  retire 
Ont  un  gout  de  sagesse ,  nn  parfum  de  bOB^ear, 
II  est  doux ,  en  passant  un  moment  sur  la  terrc 
B'ellfeorer  les  sentiers  oA  le  sage  est  venn ; 
D'eotreteDir  tout  bas  son  malheur  solitaire 
f>tB  discours  d'un  ami  qu'on  pense  avoir  conna. . . 

(Madame  Desbordes-Valmore,  le  Retour  A  Bordeaux. ) 
NoQS  suivons  un  pen  sa  mdthode  malgr6  nous ,  en  ne  craignant  pag 
d'emregistrev  ceU9  contra^otioii  ooTorteentrcnotre  conclusion  et  noire 
arftotioB. 


436  t^ORT-ROTAL. 

s'einbellit  d'une  specieuse  nuance,  et  devient  matiere 
a  plaisir,  k  louange  toujours  nouvelle.  Le  style ,  c'est 
un  sceptre  d'or  k  qui  reste,  en  definitive ,  le  royaume 
de  ce  monde. 

Montaigne  a  eu,  plus  qu*aucun  peut-6tre,  ce  don 
d'exprimer  et  de  peindre;  son  style  est  une  figure 
perpetuelle,  et  4  chaque  pas  renouvelee;  on  n'y  re- 
Qoit  les  idees  qu'en  images;  et  on  lesa,  k  chaque 
moment,  sous  des  images  differentes,  faciles  et  trans- 
parentes  pourtant,  A  peine'  un  court  intervalle  nu 
et  abstrait ,  la  simple  largeur  d'un  foss6 ,  le  temps  de 
sauter;  et  Ton  recommence.  Une  quelconque  de  ses 
pages  semble  la  plus  fertile  et  la  plus  folle  prairie, 
un  champ  libre  et  indomptd :  longues  herbes  et  gaiU 
lardes ,  parfums  sous  I'^pine,  fleurs  qui  dmaillent, 
insectes  qui  chantent,  ruisseaux  l&-dessous,  le  tout 
fourmillant  et  bruissant  (scatunen^).  11  n'avait  pas  la 
conception  d'ensemble  ni  Tinvention  d'un  vaste  des- 
sein ;  k  quoi  bon  tant  combiner  et  se  tant  lasser?  L'in- 
\ention  du  detail  et  le  genie  de  1' expression  lui  te- 
naient  lieu  des  autres  parties ,  il  le  savait  bien ;  i) 
rachetait  sans  peine  et  retrouvait  tout  par-la  :  «  Je 
n'ay  point  d'aultre  sergeant  de  bande  k  ranger  mes 
pieces  que  la  fortune. »  Tout  done  s'animait ,  tout  se 
levait  dans  son  discours  k  la  libre  \oix  de  ce  sergent 
de  fortune,  et  chaque  pens^e  a  la  hAte,  casque  ou 
pompon  en  tfete,  faisait  recrue.  Quelle  jeune  arm^el 
un  pen  bigarr^e,  dira-t-on;  car  tout  fait  montre:  la 
pens6e  est  sortie  enharnachee  comme  elle  a  pu,  tou- 
jours trait  en  main,  toujours  prompte  et  vive.  La 
couture  de  Tid^e  a  Timage  est  si  en-dedans  qu'on  ne 
la  voit  ni  qu'on  n'y  songe:  pensee,  image,  chez  lui, 


LIVRE  troisi£me.  437 

c^est  tout  UD ;  junetura  eallidus  acri.  Quant  k  la  couture 
de  Vimage  d  rimdge^  il  la  supprime  et  va  son  train  de 
Tune  k  Tautre,  enjambant  comme  un  Basque  agile, 
d'un  jarret  souple,  d'un  pied  hardi.  Voici  entre 
mille  un  exemple ,  a  peine  choisi ,  de  cette  s^rie  de 
ni^tapfaores  qui  dejouent  la  regie  prudente  des  rhe- 
teurs ;  il  s'agit  des  auteurs  du  temps  qui  ne  craignent 
pas  d'inserer  dans  leurs  ecrits  de  grands  fragments 
des  anciens  et  de  se  risquer  k  la  comparaison  : 

a  II  m'adveint ,  Taultre  jour,  de  tumber  sur  an  tel  passage;  j*avois 
traisn^  langatssant  aprez  des  paroles  francoises  si  exsangues ,  si  deschar- 
o6es  et  si  vaides  de  matiire  et  de  sens,  que  ee  n'estoit  voirement  que 
paroles  francoises  :  au  bout  d*ua  long  et  ennuyeux  chemin,  je  veiusi 
rencontrer  une  pi^ce  baulte,  riche  et  esle?^  jusques  aux  nues.  Si  j*eusse 
troav6  la  pente  doulce ,  et  la  mout^e  un  peu  along^e ,  cela  eust  est6 
excusable  :  c*estoit  un  precipice  si  droit  et  si  €0up4 ,  que ,  des  six  pre-> 
mitres  paroles,  je  cogneus  que  je  m'envolois  en  i'aultre  monde;  de  14 
je  deseouyris  la  fondrl^re  d*oii  je  venois,  si  basse  et  si  profonde,  que  je 
n'eus  oDcques  puis  le  coeur  de  m*y  rav^Ier.  Si  j'estoffois  Tun  de  mes 
discours  de  ces  riches  despouilles,  11  esclaireroit  par  trop  la  bestise  des 
auUres  (1)...)> 

Ainsi  il  se  iraine  d'abord  apres  des  paroles  exsan-- 
gues^  coai||iesur  un  ehemin;  I'id^e  de  cbemin  Tem- 
porte,  il  la  suit.  Puis  ee  qui  ^tait  unepiiee  ileviejus^ 
ques  aux  nues  deviendra  une  dipouiUe  dont  il  crain- 
drait  de  s'itoffer,  et  TetofTe  aussitdt  prend  un  reflet 
qui  dclaire. 

Montaigne  est  comme  I'Ovide  et  FArioste  du  style; 
son  beureuserapsodied'images,  d'un  bouti  Fautre, 
jusque  dans  ses  reliefs  les  plus  divers,  est  tout  d'un 
pan ;  on  marcbe  avec  lui  de  pensee  en  pensee  dans 
les  metamorphoses. 

DansShakspeare,  dans  Moliere,  en  qes  genies  qui 

(1)  EtsaU,  livrc  I,  cbftpjUc  \%Y. 


1 


438  P0BT'*ROYAL. 

out  la  citation  d'ensemble,  ritnaginalion  aisement 
enfante  des  6tres  entiers,  des  personnages  dooes  de 
Taction  et  de  la  Vie.  Chez  Montaigne ,  cette  creation 
figur^e  ne  se  produit  qu^k  rinl^ieur  des  phrases  et 
sur  les  membres  de  chaque  pens^e;  mais  elle  se  pro* 
duit  aussi  \ivante,  et  de  pr^s  aussi  merveilleuse, 
aussi  po^tique,  que  i*autre.  Chaque  detail,  chaque 
moment  de  I'id^e  se  rev^t  et  prend  figure  en  passant; 
c'est  tout  un  monde.  Aussi  le  platsir  d'y  vivre,  cet 
art  d'animer  et  d'exprimer,  ce  goAt  de  faire  mouvoir 
et  se  succeder  sans  fin  toute  cette  gent  famili^re  el 
d'en  suivre  les  marionnettes  jusqu*au  bout,  entre^ 
t-i\  pour  beaucoup  chez  Montaigne^  je  ne  me  lasse  pas 
de  le  faire  sentir  :  et  Pascal,  qui  dans  son  style,  lui, 
s'amuse  si  peu  et  reste  le  maltre ,  n*en  a  pas  assez 
tenu  compte.  Montaigne  appelle  la  langue  le  bimte- 
dehors^  et  elle  est  souvent  chez  lui  le  houte-enirain. 

Malebranche  a  fort  bien  senti  cecoin  de  Montaigne, 
mais  en  deprimant  trop  les  autres  portions ,  et  en  le 
voulant  rSduire  it  la  seule  beauts  d^icbagiciatioD ,  k  ce 
qui  fait  le  beUesprit^  il  proteste  centre  ce^agri^meDt 
de  tour  el  cet  6clat  de  parole  qu'il  rapporte  aux  sens, 
centre  cet  art  naturel  qu'a  I'auteur  des  EssaU  d6  taur^ 
ner  Vesprit  du  lecteur  A  son  avantage  pdr  la  invadti 
toujours  victorietise  de  son  imagination  dominante  (1). 

Malebranche  a  beau  faire;  ce  qa'il  dit  \k  centre 
Timagination  dans  le  style,  Arnauld  le  lui  rendra; 
tout  occupy  a  combattre  les  imaginations  metaphysi- 
ques  du  bei  ecrivain ,  le  vieux  docteur  6crit  a  Nicole : 
«  Je  ne  trouve  guere  moins  a  redire  k  sa  rhetorique 
qu'a  sa  logique,  surtout  dans  les  MiHtaiionB/  car  il 

(1)  ih  h  Iktkittlm  ik  te  ntiu,  tlm  It  >  pit^  Ut )  Ohipilfi  tx 


LlVftE  TROfdltkE.  439 

est  si  guind^ ,  et  il  affecte  si  fort  de  ne  rien  dire  sim- 
plement  ^  qu'il  est  lassant.  »  Et  on  ne  lit  Malebranche 
plus  qu' Arnauld  aujourd*hui ,  qu'i  cause  des  endroits 
ou  celui-ci  le  trouvait  lassant.    . 
Montaigne,  d'autres  Tont  relev^,  a  beaucoup  de 

* 

S6neque  pour  le  trait ,  mais  il  ne  Ta  pas  tendu  com  me 
lui,  et  il  le  jette,  mdme  quand  il  le  darde,  plus  aii 
nattirei  etd'on  air  plus  cavalier  (1).  S^neque  et  Plu- 
tarque,  il  y  puise  incessamtnent,  nousdit-il,  comma 
les  Danaldes.  Qn  a  lu,  i  son  chapitre  ie$  Uwe$^ 
Tadmirable  jugemeat  et  paralt^le  quMl  fait  de  tous 
deox,  et  aussi  de  Virgile  avec  Lucr^e,  etdesautre^^ 
Goinme^rivains  fran^ais,  il  estitnait,  parmi  ceux 
qui  I'avaient  prec^d^,  Froissart,  Gomines^  sartoUt 
Amyot,  qu'ii  caraci^rise  et  c<6iebre  en  des  termes  in-^ 
edmparaUes  ^  par  une  louange  vraiment  genereuse* 
Mais  il  ne  s'asservit  ^  aucun,  et  ecrit  k  sa  fagon^  nsant 
ii  bon  droit  de  TanareheQ  d'alors  : 

«  II  en  est  de  si  sots  qu'ils  se  destournent  de  leur  voye  un  quart  dtb 
fi«ne  pour  eoarir  afirez  iln  beaa  mot...  Je  tors  plus  yolontiers  one  bonn^ 
MD^ttce  poor  la  coidre  knx  moj*  %ue  je  tt6  d^Bstourne  mon  fil  poar  Fallor 
qudrir.  An  contraire,  c'esi  aui  paroles  4  servir  et  a  suyvre.  £t  que  le 
gascon  y  arrive ,  si  le  frangois  n*y  peult  aTler...  Le  parler  que  f  atme , 
e'ist  un  parlor  siini^le  et  nair,  t^I  snr  le  papie^  ^k  la  b&udN ,  nn  parlor 
succulent  et  nerveux »  court  et  serr6 ,  non  tant  d^licat  et  peign6  comme 
V6ii6ment  et  bi'usqUe  : 

H«ec  demum  sapiet  dictio ,  quae  feriet; 

plustost  difficile  qu'ennuyeux,  eslotgn^  d*amsetat!bn ;  desr^gli,  des* 
cousu  et  hardy  :  chasque  loppin  y  face  son  eorps ;  non  pcdantmifUt,  non 
firalesquCs  nan  pitUd^resifue,  mais  pluttoti  sotdntesque,..  {t)  o 

(1)  Be  Tfaou  et  Sainte-Marlbe  ont  traduit  dans  teur  Tatln  ce  litre 
(TEsiais  par  Conatus;  c*est  dn  conlre-siens  par  rapport  k  Montaigne.  Ce 
n*en  serait  pas  un  &  I'^gard  d*un  S6h6que  ou  d'un  La  Bruy^re,  qui  ont 
hff'm  frea^eax » iotiais  qui  i*ont» 

(!)  {Uit%  U  ohapitriXkV)*  N«  iint^on  pai  I'otitrtlin  vintrt  VMsxl 


AiO  PORT-ROYAL* 

(£t  aillaars,  parlant  da  gascon  des  hautes-terres ,  il  semble  d^Qoir 
sa  propre  langue,  son  Trai  style) :  «  II  y  a  bten  aa-dessus  de  nous,  rers 
les  monlaignes ,  an  gascon  que  je  treuve  siagali^rement  beaa »  see ,  bref , 
signifiant ,  et  #  &  la  v6riU ,  an  langage  masle  et  militaire  plos  qu*aaltre 
que  j'entende,  aultant  nenreaz,  puissant  et  pertinent »  comme  le  Tran- 
Cois  est  gracieux,  d^licat  et  abondant  (1).  » 

Ge  Francis  si  bien  qoalifi^,  etqui  sent  sa  piaine, 
c'est  Amyot;  ce  Gascon,  c'est  lui. 

Car  il  y  avail,  k  cette  seconde  epoque  duseizieme 
siecle,  et  malgr^  Tanarchie  qu'aujourd'hui  nous  y 
reconnaissons ,  une  maniere  de  langue  centrale,  et 
qui  se  crut  par  instants  etablie,  celie  de  Tecole  de 
Du  Bellay  et  de  Ronsard  en  vers,  de  Pasquier  en 
prose,  tous  personnages  qu'aimait  et  prisait  fort 
Montaigne,  mais  sans  en  d^pendre.  Des  la  premiere 
edition  des  Essais  en  1580,  il  obtint  un  grand  succ^; 
mais  les  critiques  non  plus  ne  manquerent  pas.  On 
voit  par  une  lettre  de  Pasquier  quel  genre  de  repro- 
ches  cet  ami  et  admirateur  sincere  lui  adressait : 
particulierement  beaucoup  de  locutions  impropres, 
et  tirees  de  T  usage  gascon.  Pasquier,  le  rencontrant 
aux  Etats  de  Blois  (1588),  les  lui  demontra,  livreen 
main  (2) ;  mais  il  parut ,  a  T^dition  prochaine ,  que 
Montaigne  n'en  avait  tenu  compte.  Sous  air  de  faire 

s*en  m^\e,  le  redoublement  Jaillit  et  fait  cascade  :  il  y  a  da  lyriqae 
dans  Montaigne. — Je  m*^tais  amus6  k  noter  et  A  rassemblcr  one  foule  de 
traits  qui  d^peignent  en  lui  ce  lyrUme,  ce  que  les  pontes  appellent  la 
sttinte  manie;  mais  il  faut  se  borner. 

(1 )  Livre  II ,  cbapitre  XY II. 

(2)  Eutre  autres  ,  Joulr,  pris  actlvement ,  Jouir  ta  vie ,  la  vU  $e  psitU 
Jouir,  ce'qui  n'est  pas  sans  grace.  —  Panni  les  mots  de  son  iovention  qui 
ont  r^ussi,  on  lui  aCtribue  cclui  d'enjoue,  dont  le  parraiuage  lai  sied  bien. 
Sans  alter  verifier,  on  aime  a  y  croire.  C'est  comme  pour  celte  eipression 
d'esprit  lumincux,  qu*Qn  rapporte  k  Messieurs  de  Fqrt-Hoyal  ;  I9  moi  e( 
lacbose. 


LIVRE  TROlSlillB.  441 

bon  march^  de  sa  mani^re,  et  tout  en  accusant  son 
langage  de  n'avoir  rien  de  facile  et  de  poli ,  et  d'etre 
alt^re  par  la  barharie  du  eru^  il  allait  son  train ,  gar* 
dait  ses  aises ,  choyait  et  ret&tait  son  livre  ( ie  plus 
ch6ri  des  livres),  et  donnait  champ  k  son  originalite. 
Balzac  Fa  pris  au  mot  et  y  a  6te  dupe  (1).  Il  a  re-* 
grette  que  Montaigne  f At  venu  avant  Malherbe^avant 
que  celui-ci  e6t  degasconn^  la  cour;  il  a  requis  k  ce 
titre,  indulgence  pour  Montaigne,  qui  fait  de  son 
mieux  pour  ne  pas  rire.  Gomme  si  le  gascon  en  tout 
temps  (demandez  k  Montesquieu  et  k  Bayle)  n'eftt 
pas  trouv6  moyen  de  I'^tre.  Quoi  qu'il  en  soit,  sa 
langue ,  k  lui ,  etait  et  elle  est  restde  une  langue  in- 
dividuelle;  honneur  en  un  sens  et  bonheurl  apres 
deux  siecles  et  demi,  rien  ny  est  use.  Mademoiselle 
de  Gournay,  dans  sa  preface  de  Tedition  de  1635,  a 
dit  du  langage  des  Essais  :  <  G'est,  en  \6rite  Tun 
des  principaux  cloux  qui  fixeront  la  \olubilit^  de 
notre  \ulgaire  fran^ois,  continue  jusques  ici.  »  II 
n'en  fut  rien ;  la  langue  s'acheva  et  se  iixa  sans  Mon* 
taigne.  Balzac  rhitorisa  sans  lui.  VaugelaSi  dans  ses 
excellentes  Remarques  publi^es  en  1647 ,  ou  le  bel 
usage  passe  en  loi,  et  oji  M.  Goeffeteau  tient  le  d^, 
fait aussi  une  grosse  part  k  Amyot,  {le  grand  Amyotj^ 
comme  il  Tappelle),  mais  k  quel  tilre?  «  Et  quelle 
gloire  n'a  point  encore  Amyot  depuis  tant  d'annees , 

(1)  Balzac  et  bfen  d'aotres;  par  exemple,  ce  bon  M.  de  Plassae  qnl , 
dans  le  rotame  de  ses  Lettres,  public  en  1648 »  ^rit  nalvement  au  miliea 
de  tontes  sortes  d'6Ioges  sar  Montaigne  :  a  JTai  regret  qaMl  ait  si  fort 
m^pris^  relocation ,  et  que  le  pen  de  soin  quMI  en  a  pris  le  fasse  tire  avee 
moins  de  plaisir... »  Et  pour  y  rem^dier,  il  se  met ,  comme  ^chantillon , 
k  transcrire ,  en  !e  tradaisant  i  la  m9derne ,  le  cbapitre  tic  la  Faniu  d9$  * 
Paroles. 


AH  PORT^ROYAL. 

Quoiqu'fl  y  ait  un  si  grand  changement  dabs  le  Ian* 
gage?qaelle  obligation  be  Ini  a  point  notre  langue, 
n^y  ayant  jamais  eu  personne  qui  en  ait  mieox  su  le 
genie  et  lecaract^re  que  lui,  ni  qui  ait  us6  de  mots, 
ni  de  phrases  si  naturellement  frangoises ,  sabs  aocun 
melange  des  famous  de  parler  des  provinces,  qui  cor- 
rompent  tous  les  jours  la  puret^  du  vrai  langage 
f^an^ois.  »  L'eloge  d'Amyot  eb  oes  termes  ^uivaut 
presque  k  une  critique  de  Montaigne,  quf  figure 
d'aiiieurs  tres  rarement,  si  m^me  il  figure,  dansleS 
Citations  de  Vaugelas  (1). 

Pascal,  du  moins,  qui  en  ^tait  noufH,  en  sauva 
mainte  audace,  mainte  fagon  energiqtie  de  dire  et  de 
nommer;  mais  l*ensemble  mSme  des  tours  et  des  li-* 
bertes  de  Montaigne  fut  laiss^  Ik^bas  ou  plut6t  Ik^ 
haut,  en  dehors  de  la  nouvell^  route  royale  qui 
H'inaUgtrrait. 

Montaigne  resta  rhomme  d^pareille  6t  le  Uvre  nob 
daSse,  «  le  br^viaire  des  honnStes  paresseux  et  d6ii 
ignorants  studieux,  nous  dii  Huet,  qui  veulent  sl'en'> 
farinfer  de  queique  contioissdnte  du  monde  et  dequel^ 
que  teinture  des  lettres.  A  peine  trouverez-'vons  un 
gentilhomibe  de  campagne  qui  veuilie  se  dfsfingu6)^ 
des  pi'eneurd  de  li^vre^ ,  $ans  un  Montaigne  Huv  sd 

(1)  G'est  dans  ce  li?re»  d'aiUears  si  r«jCOinn[iaiidat>le»  de  yaageUs« 
Qa*on  lit  aa  sujet  da  mot  insultcr  :  «  Ce  root  est  fort  noaveau ,  mats 
eiceHent  pour  exprioier  ce  qu*il  sigoifie.  M.  Coeffetean  Fa  y&  nattre  on 
pea  deyant  sa  mort,  et  il  me  seavieni  qaMl  le  trouv.QU  si  toi\,k  son  gr6, 
qa*il  6toit  tent^  de  s*en  semr ;  mais  il  Be  Tosa  jamais,  faire  k  cause  de  sa 
trop  grande  Doaveaut6,  tant  il  ^toit.  religieoi  a  oe  point  user  d>ucan 
terme  qui  ne  fQt  en  usage  I II  augqra  bien  ny^amnoins  de  celui-ci »  el 
pr^dit  ca  qui  est  arriv^»«.  »  Voiia.  daos  son  esprit »  et.comme  dans  sa 
fli^m^  la  vtaie  fondalion  de  ta  latigue  acad^mlque ;  lommM-nous  iistlt 
iolii  di  MotiU)|ttit 


LlVftiB  ¥R01St£iif£.  44^ 

ehemiii^e  (i).  » Ilffat  bieii  plus;  il  fuf  le  FivrefaVoH 
€ft  comme  un  arsenal  particulier  poUr  chaque  grand 
^riVain  s^riedx  et  nouveau  :  La  Bruy^re ,  Mont^s- 
qnieUy  Jean* Jacques  (style  et  pensfe),  r^introdui- 
birent,  chdcun  a  leur  manieire,  dans  le  grand  coiii'dnt 
d6  la  langiie  bcaucoup  de  Montaigne. 

Et  piiis ,  !es  si^oles  litt^raires  reguliers  ayant  eu 
leureours,  et  la  iibert6  recommenQant ,  it  suffit  d^« 
sormais  que  Montaigne  ait  dit  d'une  maniere  poUr 
q tf  eMe  ail  p^^sseport  k  i'inslant  et  pr^irogatiVe ,  si  on 
Tappuiedeson  nom*  Mademoiselle  de  Gournay,  en  s6 
trompant  sur  le  centre  de  son  influence,  a  eu  liaison 
d'ajouter : «  Son  credit  s'i616vera  chaqiie  jour,  emp6- 
ehant  que  de  temps  en  temps  bn  ne  tfouve  suraniiti 
ce  que  lious  dison^  aujourd'hui,  parce  qu'il  per^iv^ 
rera  de  ledire;  et  le  faisant  juget^  bon ,  d'autaot  qu'it 
sera  sieh.  »  Tout  mot  contresigniS  MontaigM  est  hors 
de  page.  Et  pour  la  pens^  ^gal^meilt :  MontaigM  Va 
dii^  e'est  le  eontralre  du  maUre  ftt  dit  y  on  Tadcepte 
d'autant  mieux. 


r^ous  finissons.  Toute  cetle  gloire  et  ce  bonheur  de 
Montaigne ,  cette  induence  que  nous  pourrions  suivre 
et  d^noter  encore  par  reflets  brisks  en  plus  d'un  de 
nos  contemporains ,  ^ cette  louange  mondaine  uni* 
verselle,  et  la  plus  flatteuse  peut*6tre  oi!i  Ton  ail  at* 

(1}  Ptrmi  ces  gentilshommes  amateurs ,  J'al  d^i  cH6  M.  de  Piaene. 
Voici  maiotenant  ce  que  je  lis  dans  une  lettre  du  chevalier  de  M^r^  4 
n.  MittoQ  :  (( Ybus  savez  dire  des  ciioses ,  et  yous  devez  ^tr^  persuade 
gilHl  ti*y  a  ti9n  de  si  rare.  Tdtta  soiiYefiei*Vous  qti«  madaifDe  ti  inAI-qlii^ 
de  SabM  nous  dit  qu'elle  n'cii  treuVioU  (de  cet  art)  qde  dans  MonttifDi 
ei  dans  Yoiture  >  et  qu'elle  fa'estimoit  i|ue  cela  t »  Mi  de  PiassAO  i  Mi  dt 
MM  i  MM  imoin  ttt  moblHiit  M  MttMvHmoinii 


'  teint  y  parce  qu'elle  semble  la  plus  facile  et  qu'elle  a 
use  biea  des  coleres,  tout  cela  me  remet  le  grand  but 
en  id^e;  et  nous  qui  venons  d'assister  au  convoi  et 
aux  fun^raiiles  de  AI.  de  Saci ,  je  me  demande  ce  que 
seraient  a  nos  yeux  les  funerailles  de  Montaigne;  je 
me  repr^sente  mdme  ce  convoi  ideal  et  comme  per- 
petuel,  que  la  posterity  lui  fait  incessamment.  Osons 
nous  poser  les  differences;  car  toute  la  morale  abou** 
tit  i^. 

Montaigne  est  mort :  on  met  son  livre  sur  son  cer- 
cueil ;  le  thdologal  G barren  et  mademoiselle  de  Gour- 
nay,  celie-ciy  sa  lllle  d'alliance,  en  guise  de  pleureuse 
solennelie,  sont  les  plus  proches  qui  Taccompagnent, 
qui  menent  le  deuil  ou  portent  les  coins  du  drap,  si 
vous  voulez.  Bayle  et  Naud6,  comme  sceptiques  ofB- 
ciels,  leur  sont  adjoints.  Suivent  les  autres  qui  plus 
ou  moinss'yrattachent,  qui  out  profite  en  le  Hsant, 
et  y  ont  pris  pour  un  quart  d'heure  de  plaisir;  ceux 
qu'il  agueris  un  moment  du  solitaire  ennui,  qu'il  a 
fait  penser  en  les  faisant  douter ;  La  Fontaine,  ma- 
dame  de  Sevigna  comme  cousine  etvoisine;  ceux 
comme  La  Bruyere,  Montesquieu  et  Jean-Jacques, 
qu*il  a  piques  d'emulation,  et  qui  Tont  imite  avec 
honneur ;  — Voltaire  4  part,  au  milieu ;  —  beaucoup 
de  moindres  darts  Tintervalle,  p6le-m61e,  Saint-Evre- 
mond  ,  Ghaulieu,  Carat,...  j'allais  nommer  nos  con- 
temporains,  nous  touspeul-fitre qui suivons...  Quelles 
funerailles!  s'en  peutil  humainement  de  plus  glo- 
rieuses,  de  plus  enviables  au  moi?  Mais  qu*y  fait-on? 
A  part  mademoiselle  de  Gournay  qui  y  pleure  tout 
haut  par  ceremonie,  on  y  cause;  on  y  cause  du  de- 
fuht  et  de  ses  qualites  aimables,  et  de  sa  philosophic 


liVre  tnoisiiiii!.  Hi 

tant  de  fois  en  jeu  dans  la  vie,  on  y  catkse  de  soi.  On 
recapitule  les  points  communs :  «  II  a  toujours  pense 
comme  moi  des  matrones  inconsolables,  se  dit  La 
Fontaine.  —  Et  comme  moi,  des  medecins  assassins, 
s'entredisent  a  la  fois  Le  Sage  et  Moliere.  »  —  Ainsi 
un  chacun.  Personne  n'oublie  sa  dette;  chaque  pen- 
s^e  rend  son  echo.  Et  ce  moi  humain  du  d6funt  qui 
jouirait  tant  s'il  entendait,  oil  est-il?  car  c'est  \k 
toute  la  question.  £st-ii?  et  s'il  est^  tout  n'est-il  pas 
change  k  Tinstant?  tout  ne  devient-il  pas  immense? 
Quelle  com^die  jouent  done  tons  ces  gens,  qui  la 
X>lupart ,  et  a  travers  leur  quality  diillmtres^  passaient 
pourtant  pour  raisonnables  ?  Qui  menent*ils,  et  ou 
le  menent-ils  ?  ou  est  la  benediction?  ou  est  la  priere? 
Je  le  crains,  Pascal  seul,  s'il  est  du  cortege,  a  pri6. 
Mais  M.  de  Saci,  comment  meurt-il  ?  Yous  le  savez, 
tons  avons  suivi  son  cercueil  de  Pomponne  a  Paris  , 
de   Saint- Jacques- du- Haul-Pas  k  Port -Royal -des- 
Champs,  par  les  neiges  et  les  glaces.  Nous  avons 
ouvert  le  cercueil  avec  Fontaine,  nous  avons  revu 
son  visage  non  alt^re ;  une  centaine  de  religieuses , 
plus  brillantes  de  charile  que  les  cierges  quelles  portaxent 
dans  leurs  mains,  Tonttegarde,  ce  visage  d'un  pere, 
k  travers  leurs  pleurs;  les  principales,  en  le  descen- 
dant k  la  fos^e,  lui  ont  donn6  de  saints  baisers,  et 
toutes  ont  chants  jusqu  au  bout  la  priere  qui  crie 
gr&ce  pour  les  plus  irrepr^hensibles.  Et  puis,  les 
jours  suivants,  dans  le  mois,  dans  Tannic,  les  voild 
qui  se  mettent  k  mourir,  et  les  Messieurs  aussi;  ils 
meurent  coup  sur  coup,  frappes  au  coeur  de  cette 
mort  de  M.  de  Saci,  joyeux  de  le  suivre,  certains  de 
le  rejoindre,  certains  moyenhant  Thumble  et  trem- 


if 


AAQ        PORT-ROYAt.  —  tlVRE  TROlSlfiltE. 

l)}apt  espoir  du  chr^tien,  et  redisani;  volontiers^ 
comme  lui ,  d'une  foi  brtklante  et  soupirante?  0  Aim* 
hfi^re^x  Purgatoire!  —  Et  ceux  quj  suryiven^  se  sen- 
tent  redoqbler  de  charity  envers  les  hommes,  «t  die 
pi^t^  envers  Di@u ,  i  son  souvenir. 

Or,  s'il  y  a  une  v6rite ,  si  tout  n'est  pas  vain  f  au- 
qu^l  cas  la  vie  de  M.  de  Saqi  en  vaudrait  t>ien  encore 
line  autre) 9  s'il  y  a  une  morale  et  si  la  vie  aboutit^ 
lequel  de  ces  deux  bommes  a  le  plus  fait|  et  ie  plus 
sil^reptient  en$en^nc6$oa  sillonsur  la  tepr^?  ^  Theare 
p^  toiit  se  juge^  lequel  sera  trouve  moins  legert 


IV 


Paseat ;  sa  famille ;  se^  origines.  — -  Education  sous  son  p^re.  —  Form^ 
d'esprit ;  vocaUon.  —  La  treiite-deuiiinM  proposition  d'Euc)ide.  — 
Poin^on  de  v^rit6.  —  Machine  arithni^tique.  —  Jatcqueline.  sceur  dq 
Pascal.  —  Elle  fait  des  vers;  com^die  d'enfants  devant  Richelieu.—; 
Les  Pascal  k  Rouen.  —  Experiences  sur  le  vide ;  premfdre  prise  avec 
les  J^nites*  —  Accident  da  p^re;  conversion  de  la  famille.  —  Page  de 
Jans^nius  k  Tadresse  de  Pascal.  —  Maladie  et  infirmity. 


Nous  avons  saisi  Pascal  du  premier  coup  au  sein 
de  Port-Royal ;  avant  le  Pascal  mSme  des  Provinciale$j^ 
celui  des  Pensies  nous  est  brusq|uement  apparu ;  ij 
nous  a  pris  dans  son  eloquence;  son  duel  ouvert  av^Q 
Montaigne  ne  nous  a  pas  permis  d'interroinpre ;  et 
pourtant  nous  ne  gavons  pas  bien  d'ou  il  nous  arrivOi^ 
d'od  il  sort,  q^ni  nousTa  condui^.  Ilfaut,  commeau 
second  ou  au  troisieme  chant  des  poemes  ^piques  ^ 
revenir  sur  nos  pas  et  donner  le  recit. 

La  famille  Pascal  ( ou  Paschal)  6tait  una  anCi^nne 
famille  d'Auvergne  comme  celle  des  Arnauld,  et  d'elle 
aussi,  k  bon  droit,  on  pouvait  dire  ; 

Alpi)>iif  Arvernia  venlens  mons  altior  ipsis ; 


448  t^ORT-ROYAi. 

Provenue  de  ce  commun  berceau ,  et  arrivee  plus 
tard  sur  la  scene,  en  renfort  slux  Arnauldqui  pliaient, 
elle  fut  veritableraent »  pour  parler  k  ia  fagon  d'Au- 
gustin  Thierry,  une  seconde  invasion  franke  au 
sein  du  jans^nisme;  elle  en  marque  le  second  temps 
6t  comme  la  seconde  jeunesse,  la  gloire  carlovJn- 
gienne. 

Comme  celle  des  A rnauld encore,  la  famille  Pascal 
elait  de  condition  et  d'etat  recommandabie  plutdt  que 
de  qualite,  et  faisait  partie  du  haul  tiers^^tat  dans 
les  charges.  Etienne  Pascal,  maltre  d^s  requites, 
avait  merits  pour  ses  services  d'etre  anobli  par 
Louis  XI.  Notre  Pascal,  dans  son  epitaphe,  est  dit 
ieuyer.  Les  Pascal  de  la  (in  du  seiziemesiecle  connais- 
saient  M.  Arnauld;  Tavocat,  4  Paris.  M.  Etienne 
Pascal ,  fils  de  Martin  Pascal  tr^sorier  de  France ,  et 
pere  de  T ill ustre Blaise,  venant  jeune  dans  la  capitale 
pour  y  faire  son  droit,  avait  ete  recommand6  au  pere 
de  M.  d'Andilly  et  du  grand  docleur.  A  son  retour  k 
Clermont,  il  achela  une  charge  A'Elu,  et  devint  en- 
suite  second  president  de  la  Cour  des  Aides.  11 
epousa,  en  i618,  Antoinette  Begon,  personne  pieuse 
etde  grand  esprit,  dont  il  eut  six  enfants.  Le  pre- 
mier, qui  naquit  en  4619,  mourut  aussit6t  baptise. 
Le  second,  n^  en  4620,  fut  mademoiselle  Gilberte 
Pascal,  qui  Epousa,  en  4644,  M.  Florin  Perier,  con- 
seiller  en  la  Cour  des  Aides  de  Clermont.  Le  49  juin 
4623  naquit  Blaise  Pascal,  et  le  4  octobfe  4625  Jac- 
queline, depuis  religieuse  a  Port-Royal  sous  le  nom 
de  soeur  Sainte-Euph6mie.  On  ne  dit  ricn  des  autres. 
Des  4627  ou  4628,  madame  Pascal  mourut,  n'ayant 
que  vingt-huit  ans.  Le  president  vendit  alors  sa  charge 


LIVRE  TROISll&ME.  449 

k  son  frSre ,  el  mit  la  plus  grande  partie  de  son  bien 
en  rentes  sur  THdlel-de-Yille  de  Paris.  Ily  vint  s'^tablir 
en  1631,  pour  \aquer  k  I'^ducation  de  ses  enfants, 
et  aussi  pour  mieux  cultiver  les  sciences,  ^tant  un 
homme  de  grande  6tude.  II  s'y  Ha  avec  tout  ce  qu'il 
y  avait  de  distingu^  parmi  les  savants  et  curieux  en 
physique,  en  math^matiques,  le  P^re  Mersenne, 
Roberval,  Carcavi,  Le  Pailleur;  et  les  reunions  qui 
avaient  lieu  tant6t  chez  Tun ,  tantdt  cbez  I'autre,  de« 
tinrent  m£me  le  premier  noyau  de  ce  qui  fut  TAca- 
d^mie  des  Sciences,  comme  les  reunions  de  chez  Gon- 
rart  devinrent  T Academic  fran^aise. 

II  n^^tait  pas  besoin  de  tant  de  circonstances  exci- 
tantes  pour  donner  iMveil  au  g^nie  philosophique  et 
scientifique  du  jeune  Blaise  :  des  son  plus  bas  Sge , 
ii  avait  d^not6  un  esprit  extraordinaire,  moiqs  encore 
par  les  reparties  heureuses  qui  frappent  dans  les  en- 
fants,  que  par  ses  questions  singuli^res  sur  la  nature 
des  choses  :  refum  eognoscere  causae.  Son  pere ,  qui 
Taimait  tendrement  comme  son  fils  unique,  ne  vou- 
lut  jamais  qu'il  ett  d*autre  maltre  que  lui :  c  Sa  prin* 
cipale  maxime  dans  cette  Education,  nous  dit  madame 
P^rier,  6toit  de  tenir  toujours  cet  enfant  au-dessus  de 
son  ouvrage ,  et  ce  fut  par  cette  raison  qu'il  ne  voulut 
point  commencer  k  lui  apprendre  le  latin  qu'il  n'etit 
dou2eans.  »  En  attendant,  «  ii  lui  avoit  fait  voir  eA 
general  ce  que  c^^loit  que  les  langues;  ii  lui  mon- 
troit  comme  on  ies  avoit  r^duites  en  grammaires  sous 
de  certaines  regies  (!)•••  Cette  idee  g^nerale  lui  d(i- 

(1)  Ce  digne  pdre  de  Vn^aX ,  Ton  d«s  contemporaius  les  plus  telajr^ 
de  Descartes ,  aaticipait  d4j4;  par  rapport  k  son  fils ,  U^  ^(li^ifit^  de 
^ort-Royal. 

n.  .29 


ISO  PORT-ROYAL. 

brouilloit  Fesprit  et  lui  faisoit  voir  la  raison  des  r^les 
delagrammaire,  de  sorte  que,  quand  il  vint  k  Tap- 
prendre,  il  savoit  pourquoi  il  le  faisoit,  et  il  s'appli- 
quoit  pr^cisement  aux  choses  a  qaoi  il  falloit  le  plus 
d'applieation.  >  Ainsi,  avant  d^en  venir  aux  mots,  k 
jeune  Pascal  eu  fut  aux  raisons,  et  je  ne  m'etoniierais 
pas  que,  d^s  ce  temps,  il  eAt  con^u  cette  peus^, 
quMl  a  exprimee  ainsi  :  «  line  langue  k  regard  d'una 
autre  est  un  chiffre  ou  les  mots  sont  changes  en  mots, 
et  non  les  lettres  en  lettres.  Ainsi  une  langue  incon- 
nue  est  d^chiffrable.  » 

On  a  senti  d'abord  comblen  cette  Education ,  au* 
tant  que  cette  forme  d^esprit,  fait  contraste  avec  ce 
que  nous  savons  de  Montaigne,  qui  apprend  le  latin 
en  nourrice,  n'est  astreint  k  aucune  reflexion  suivie, 
etfait  tout  par  atteinte8;Y^\xlve,  par  itreinles  (1). 

Ecoutbns  encore  madame  P6rier  nous  d^finir  cetle 
forme  premiere ,  cette  forme  matlresse  de  I'esprit  dft 
son  fr^re,  que  Tinstitution  ne  fit  qu'aider  et  ac- 
complir : 

ft  Apr^  ces  coDiouiaiicaf,  ntm  pte  lui  m  donna  d*aiitrei{  tt  kn  pn^ 

loit  souvent  des  effets  extraordinaire!  de  la  natare,  comine  de  la  poadre 
i  canon ,  ift  tTautres  choses  qai  snrinrentictit  qnand  on  les  consid^.  Xon 
ftkrt  fRiittii  igfiod  pkaisir  k  «et«ntraticn;  mail  il  vwhH  iaanir  te  ttAim 
de  toutcs  c/i0«M,  et  comme  elies  ne  sont  pas  loiUes  connaesy  iors^iaa  idob 


(t)  'di  poarraH  nivn  eettecompafSisaD :  ten  dMK4leT^  fflii 

et  d'lme  Education  volontiers  domestique,  chacunpar  les  soins  d'oa^te 
tout  d^YOu^.  Mais  celai  de  Pascal  6tait  un  homme  de  grand  mirite ,  et 
le  p^re  de  Moiitaigne  itait  plotOt  d*eicellente  intention ,  de  Datareal- 
Ugre,  attatew  an  pen  lesle  des  tenrs  de  force  et  aonveaatte*  (Ge  pte  ds 
Montaigne  faisait  le  tour  de  la  table,  appuy^  surson  pouce;  c*est  ce  que 
son  fits  trouve  moyen  de  nous  apprendte.)  Tons  deufi  se  d^cidiirent  seals , 
Tun  sans  grande  6tnde ,  se  jouant  aux  Ungues ,  petotant  les  d^lii|aisons 
ponr  le  gree,  €i  se  latinisant  si  4  coenr  Joie ,  dis  Tenfan^e ,  lui  et  totfle  la 
Ikmilte,  eties  gens,  qcffl  en  usorgw ,  dH-H  >  jusqties  am  Tfltages  <ralfla* 


J 


LIYBB  VROISliXE.  4SI 

pilte  n«  le9  disoU  pas.»  on  qu^U  lui  dlsoit  oelles  qn'on  all4gQe  d'ordiD^  » 
qui  ne  sont  propremeot  que  des  d^faites ,  cela  ne  le  coutentoit  pas ;  cai; 
il  a  toujours  eu  nne  nettet^  d*esprit  admirable  pour  discerner  le  faux.  £t 
OQ  pent  dire  que  toujours^  et  en  toukes  eboses^  la  ¥6rll6  a  ^16  le  seal  objet 
de  son  esprit ;  puisque  jamais  rieu  ne  I'a  pu  satisfaire  que  sa  CDimoifr* 
sance...  line  fois  entre  autres ,  qnelqu'un  ayant  frapp^  h  table  uu  plat 
de  faxenee  avee  nn  coatean,  il  prit  garde  que  cela  rendoit  an  grand  son, 
naais  qa'aussildl  qa*on  ea(  niis  la  main  dessos.y  efiln  l^arrdta.  II  touhit  en 
meme  temps  en  savolr  la  caase ,  el  cette  experience  le  porta  k  en  faire 
beaucoup  d'autres  sur  les  sons.  II  y  remarqua  tant  de  choses ,  qu*il  en  fit 
on  traits  &  r&ge  de  douze  ans,  qai  fat  troav^  tout-&-fait  bien  raisonn^.  » 

Celte  faQi|lti6  de  €ama%$9afkciB^  d^^^a^Ht  est  une  ipo*- 
catioa  aussi  dyistipcte,  ches  ceux  qui  Toiat  i  ce  degr6y 
que  h  faculti^  de  po^si^  cbez  le  pocite^  et  celle  de 
musiqye  ebea  le  musicieo  ^  c^e^t  \iq  deis  minist^s 
spiriiiuel&  que  Dieu  r^partit  aux  hommei^.  Tou&  left 
granda  sayaats  inireateurs  eii  offbeat  de  bonDe  heura 
les  Mgpes.  Ha  des  deirniers  ii^veiiteurs  de  cet  ordfe 
que  nous  ayons  vus,  M.  Ampere,  la  d^clara,  dea 
I'enfance,  ^  un  degre  aussi  Eminent  peut-6tre  que 
Pascal;  mais  cequHl  y  a  de  particuHferement  remar- 
qqable  eu  celui-ci,  c'est  la  force  de  vQloatequi  dirige 
rt  pttee^le  £aM»ilte  de  reehercbe;  il  ne  la  suivit  pas, 
il  la  domina,  la  rangea  sous  lui,  la  porta  k  voloat^ 
daus.  uu  champ  ou  daos.  uu  autre.  Ges  graudes  el 
aide&te9  £ici»ll^5  sp^eiates  sont  au-dedans  de  ceux 
qui  les  possedent  comme  des  coursiers  le  plus  sou- 
Veal;  ludPtoptes,  devocauts,  qui  se  vq^issent  du 
veste  cb  Fhomsie ,  et  qui  emportent  apres  eux  leur 

tour,  et  qu*U  en  resta  longtempa  par  lepajis^^  pins,  d'une  appellation  latitae 
d'artlsans  ou  d'QutiU.  Quant  4  Pascal  >  immobile  et  renfermi6,  non  disaipi 
aux  mots ,  non  satisfait  non  plus  desalibre  et  vagantep^ns^y  il  mMite». 
il  combine  et  creuse ,  il  refalt  Euclide  avec  des  barreset^^  ran4$  ^  se  g^« 
mitrisant ,  et  g^om^trisant  tputes  les  murailles  et  les  pl^iiciieris.'de  la  ma^^ 
son  I  autant  que  Tautre  se  latinisait.  On  ach^ve. 


452  PORT-ROYAL.      ' 

char  et  leur  Hippolyte  (1).  Chez  Pascal,  non.  Le 
coursier,  si  puissant  et  si  irresistible  qu'il  pti  pa- 
raitre,  fut  dompt^  et  men^  par  quelque  chose  de 
plus  fort  que  lui ,  et  trouva  son  mattre  dans  la  vo- 
1ont6 ,  —  dans  la  volenti  ancree  k  la  grAce. 

Ge  ne  fut  pourtant  pas  sans  combat.  Le  coursier 
tua  le  corps,  s'ii  ne  put  venir  k  bout  de  mener 
r^me. 

On  sait  Fanecdote  c^lebre  de  Pascal  qui  6tudie  et, 
pour  ainsi  dire,  invente  seul  la  g^om^trie  k  douze 
ans.  II  a  etc  ^crit  de  magnifiques  paroles  (2)  sur  ce 
trait,  que  jedois  me  borneri  consigner  ici  dans  les 
termes origioaux  de  madame  P6rier;  et  cette  dame, 
bien  inform6e  comme  sceur,  ^tait  de  plus  fort  compd- 
tente ;  car  son  pere ,  outre  le  latin ,  I'histoire  et  la 
philosophic,  lui  avait  encore  montr^  les  matbema- 
trques. 

icMon  p^re,  nous  dit-elle,  itoit  horame  sAvant  dans  les  mathtoia* 
Uqaes,  et  avoit  habitade  par  1&  avec  tons  les  habilesgens  en  cette  science, 
qai  6toient  soufent  chez  lai ;  mais ,  comme  il  aroit  dessein  d'instniire 
mon  fr^re  dans  les  langaes  ^  et  qu*il  sayoit  que  la  math^matiqae  est  une 
science  qui  remplit  et  qni  satisfait  beaucoup  Tesprit ,  il  ne  voulat  poiot 
qne  mon  Tr^re  en  edit  aucune  connoissance ,  de  peur  que  cela  ne  le  rendu 
negligent  pour  la  latine  et  les  autres  langoes  dans  lesquelles  il  vouloit  le 
perrectionner.  Par  cette  raison  il  avoit  serr6  tons  les  livies  qui  en  traitent, 
et  il  s*abstenoit  d*en  parler  avec  ses  amis  en  sa  presence;  mais  cette  pr^ 
cantion  n'emp^choit  pas  que  la  curiosity  de  cet  enfant  ne  (Kit  eicitte,  de 
sorte  qa*il  prioit  soavent  mon  pere  de  lui  apprendre  la  math^matiqae , 
mais  il  le  lui  refusoit ,  lui  promettant  cela  comme  une  recompense.  II  lui 
promettoit  qu'aussitOt  qu'il  saurolt  leAttn  et  le  grec ,  il  la  luiapprendroit. 

(1)  lis  ont  pu  paraltre  froids  et  sees  la  plupart ,  ces  grands  g^nies  ma- 
tfa^matiques,  et  par  consequent  tr^s  pen  d^vor^s.  Qu*on  remonte  plus 
avant :  le  mora! ,  le  religieui,  le  coeur  en  enx ,  qu^etalt-il  deveno? 

(3)  Chateaubriand  {Genie  du  Ckristian'ume ,  troisidme  partie »  liy.  11, 
chap.  YI) :  <f  II  y  avoit  un  homme  qui,  i  douze  ans /avec  des  Barret  et 
des  ronds^tt  » 


LIVRE  TROISliH£.  453 

Moji  fr^>  TOfant  eette  rtsisUD€e»  lai  demanda  an  Jour  ee  qtie  c'^toit 
qae  cette  science ,  et  de  qooi  on  y  traitoU ;  mon  pdre  lai  dit  en  gin^ral 
que  c*^toU  le  moyen  de  faire  des  figures  Justes ,  et  de  trouyer  les  propor- 
tions qu'elles  avoient  entre  elles ,  et  en  m^me  iemps  lui  d^fendit  d'en 
parier  davantage  et  d*7  penser  Jamais.  Mais  cet  esprit  qui  ne  pouvolt  de- 
mearer  dans  ces  bornes,  dds  qu'H  eat  cette  simple  ouverture,  que  la  ma- 
th^matique  donnoit  desmoyens  de  ftiire  des  figures  infaiUiblement  justes, 
il  se  mit  Iai-m4rae  h  r^ver  snr  cela ,  k  bm  henres  de  r^crtotion;  et  ^tant 
seul  dans  une  salle  oA  il  avoit  accontnmd  de  se  diyertrr^  il  prenoit  dii 
charbon  et  faisoit  des  figures  sur  des  carreaui ,  cbercbant  les  moyens  de 
faire  y  parexemple,  un  cercle  parfaitement  rond,  un  triangle  dont  les 
cOt^  et  les  angles  fussent  ^gaux,  et  les  autres  choses  semblables.  II  trou- 
Toit  tout  cela  lui  seal;  eosuite  il  cherchoit  les  proportions'  des  figures 
entre  elles.  Mais,  comme  le  soin  de  nibn  p^re  avoit  6t6  si  grand  de  lui  cacher 
toutes  ces  cboses ,  il  n'en  sayoit  pas  m6me  les  noms.  |1  fut  contraint  lui- 
mime  de  se  Taire  des  definitions ;  il  appeloit  nn  cercle  an  rond,  une  ligne 
une  barre ,  et  aiosi  de&  autres.  Apris  ces  definitions » il  se  fit  des  ailomes, 
et  enfin  il  fit  des  demonstrations  parfaites,  et,  comme  Ton  ya  de  Ynnk 
Fautre  dans  ces  Glioses ,  il  poussa  ses  rectaerches  si  ayant  qu'il  en  yint  jus- 
qu*&  la  trente-deaxitoe  proposition  du  premier  livre  d'EuClide.  Comme 
il.en  etoit  U-dessas,  mon  p^re  antra  dans  It  lieooA  il  etoit,  sans  que 
mon  fr^re  Tentendit ;  i7  le  tronya  si  fort  applique  qq*i7  fut  longtemps  sans 
s'aperoeyoir  de  sa  yenne  (1).  On  ne  pent  dire  lequel  fut  le  plus  surpris, 
ou  le  fils  de  yoir  son  pere^  k  cause  de  la  defense  expresse  qu*il  lui  en  ayoit 
faite ,  ou  le  pere  de  yoir  son  fils  au  milieu  de  toutes  ces  choses.  Mais  la 
surprise  du  pere  fut  bien  plusgrande,  lorsque,  lui  ayant  demande  ce  quMl 
fiiisolt,  il  lui  dit  quMl  cbercboit  telle  chose,  qui  etoit  la  trente-deuxieme 
proposition  du  premier  liyre  d'Euclide.  Mon  pere  lui  demanda  ce  qui 
Tayoit  fait  penser  k  chercher  cela ,  il  dit  que  c'etoit  qu'it  ayoit  trouve 
telle  autre  chose,  et  sur  cela,  lui  ayant  fait  encore  la  memo  question,  11 
lui  ^  encore  qwelqaes  demonstrations  qu'il  ayoit  faites ;  et  enfin ,  en  re« 
trogradant  et  s*expliquant  toujoors  parties  noms  de  rond  et  de  barre,  il 
en  yint  k  ses  definitions  et  k  ses  axiomes. 

«  JUoii  fiire  fut  ti  ipouvanii  de  la  grandenr  et  de  la  puissance  de  ce 
genie  <|ne,  sans  lui  dire  mot ,  11  le  qnltta,  et  alia  chez  M.  Le  Pailleur  qui 
etoit  son  aint  intime ,  et  qui  etoit  aussi  fort  savant.  Lorsqu*il  fut  arriye  le, 
U  y  demBttra  immobile,  comme  un  homme  trantporte.  M.  Le  Pailleur  yoyant 
eela ,  et  voytmi  mime  qu'H  vertoit  queltfuet  larmes,  fut  epouyante  &  son 
ionr,  et  le  pria  de  ne  pas  Inl  ceier  plus  long-temps  la  cause  de  son  de- 
plaisir.  Mon  pere  lui  ripondii  i  a  Je  ne  pleure  pat  d*afflietion,  mat*  de 

(i)  J*aime&laisser  k  ce  style  naif  \toates  ses  incorrections :  comme  sceur 
ainee,  madame  Perier  etait  yenue  an  pea  trop  tet  povat  profiler  des  perfec- 
Uonnemenis  litterairea  das  &  son  frere. 


454  PORT*ROYAii 

j0k{i)i  tout  raret  tei  folnt  (|im  f al  ptH  pour  Mtr  A  ta6tf  IIIA  \k  eoAilDtg- 
MDce  de  la  gtem^trie,  de  pew  de  1e  d^onnief  da  aes  anirea  6tudes; 
cepandant  told  ca  qu'il  a  fhiii,.  »  M .  La  Pailleur  na  mt  pa*  tnoinn  sor- 
prii  qna  moB  p^a  Tatoft  ata  >  at  il  Ini  dft  qa*il  ne  tromroit  pas  juste  de 
capthrer  ploa  long-tamps  cat  esprit ,  et  da  In!  eaebar  encore  cette  cott- 
noissance...  lion  pAre,  ayant  tronta  celaii  propos ,  ini  donna  las  EIA« 
mants  d'Enellda » pour  les  lire  k  sai  heures  de  r^ertetioD.  If  las  rit  ef  las 
antendit  toot  sani,  sans  avoir  Jamais  an  besoin  d'ancoiia  explicatfoo  (i) ; 
at,  pendant  qa*il  lasToyoity  il  oomposoit  et  alloH  ii  avant,  qa'il  so 
IroiiToit  r^galifeement  ant  conMraneea  qui  la  if^itoleiit  toatai  les  Be- 
maines. » 

G'^tait  \k  le  fruit  des  seoles  hemes  de  recr^tioii  t 
car,  k  cet  &ge ,  il  avait  pour  ^tude  courante  d'appren* 
dre  le  latin  selon  respecede  methodei  la  Port-Rojal^ 
que  sen  p^re  lui  avait  dressde  expr^ ;  mais  la  geo- 
m6trie  occupdit  r^ellement  son  coeur,  et,  en  ses  mo- 
ments perdus ,  il  la  poussa  si  bien  qu'&  s^ze  ans  ii 
avait  fait  son  petit  traits  des  Sections  coniques  r «  Les 
habiles gens,  nous  dit  madame  Perier  (ici  j'abr^e), 
^toient  d'avis  qu'on  rimprimdt  dte  lors ,  parce  que 
si  on  rimprimbit  dans  le  temps  que  cetui  qui  ravoit 
inventi  (ce  mot  inventi  n'est  peut-6tre  pas  tres  exact) 
n'avoit  que  seize  ans,  cette  circonstance  ajouteroit 
beaucoup  &  sa  beaut6;  mais,  comme  mon  frere  n^a 
jamais  eu  de  passion  pour  la  reputation ,  il  n'en  fit 
rien,  et  Touvrageen  resta-l&.  n  Descartes,  qui  fut 

(1)  Sa  pent-il  on  ensemble  d'eipreisions  plus  toncliaBCaa«  pln^  irrt- 
cosables  ?  Oivlit  dans  TEIoge  de  Pascal  par  Gondoreat :  «  Gat  ^Ttoemeit 
(celni  de  la  trente^eoxidma  proposition  d'Buelide)  a  M  rapporttpar 
madame  P^er,  soear  de  Pascal ;  elle  a  joint  i  son  rteit  dascircoMtaneea 
qui  Toot  fait  r^Toqoer  en  donte.  »  Gondoreat ,  qni  tiant  d*aillaofa  poor 
yrai  le  fait  racont6,  n*a4-il  pas  Yu  que  eescirconManaeadit  rfeilan 
exprimaient  de  tout  point  la  T^rit6  mtoe? 

(2)  Ces  Elements  d*Eaclide  lai  de?iennent  ce  qu'ont  M  k  Montaigne 
las  MMamorpkotes  d'Oftde ,  ca  qoe  ya  atre  k  Ra«lna  la  romas  <fKMo- 
dore :  touloats,  pour  diaque  grand  esprit ,  oa  que  j'al  appall  laa  armai 
d'Acliille. 


LIVRE   TR0f9lt;XE.  485 

tiiferm^  de  cet  Essai ,  >ugea  que  le  jeune  Pascal  avait 
beaucaup  emprunt6  de  Desargues;  ce  qui,  en  ra- 
battant  du  prodigieux,  n'infirmerait  pas  toute  la 
part  de  sagacity  pr^ce  qu'on  veut  seulement  con-* 
dure  (1). 

Rdevons  en  passant  un  trait  de  caract^re  :  men 
frir4  qui  n' a  jamais  m  de  pa$8%onpourlar4putat%on.  La 
yfyrii^j  la  d^uverte  des  causes  en  elles-m6mes  Toc-i' 
eupait  bien  plus  que  Teffet  et  le  bruit  de  cette  decou* 
Tertedans  Tesprit  des  autres  hommes.  II  aimait  sans 
doiite  la  gloire,  Iui«m6me  nous  avertit  que  tout  le 
monde  Taime.  Quand  il  regarda  au-dedans  de  lui 
airec  un  osil  chr^tien ,  o'est-^-dire  avec  un  oeil  incom* 
parablement  plus  clairvoyant  que  Tceil  naturel,  il  y 
vtt  oet  amour  de  gloire,  bien  que  sous  des  formes  d^n 
guis6es }  pourtant ,  ^  parler  humainement ,  Pascal 
aimait  peu  la  gloire,    Paimait   incomparabiement 
moins  que  le  fond  qu'elle  suppose,  molns  le  paraMre 
que  Vttre.  Le  \rai  avant  tout,  ce  fut  son  instinct 
avant  d*£tre  sa  loi. 

«  Pascal,  nous  dit  Nicole,  avoit  une  m^motre  pro- 
(ligieuse,  ou  les  ohoses,  encore  mieux  que  les  mots, 
ie  graToient  i  tel  point ,  que  lui-m^me  avouoit  fran- 
phement  n' avoir  jamais  laiss^  fuir  ce  qu'une  fois  il 
jivoU  s^i^  par  le  raisonnement.^  »  Ce  qu'ii  ^prouvait 

(1)  En  g^A^ral,  Descartes  semble,  k  deax  ou  trois  traits  de  ses  lettres, 
observer  le  Jeoae  Pascal ,  gtom^tre  oa  physioieo ,  avee  cette  vigilance , 
ceiU  saneillftnc*  inquiete  e(  jalouse  de  sea  droits ,  qui  s'appUquerai^  ^ 
loin  k  un  rival  naissant ,  a  un  successeur  possible  et  d^ji  dangereux.  n 
se  montra  tout  d'abord  bien  mieux  dispose  poor  Arnauld,  qu*il  connaissalt 
depuis  les  Miditatims.  Amauld  comprenait,  argumentait ,  mais  n*inven- 
toil  pat.  It  7  a  une  nuniroe  de  madame  de  SabM  :  «  On  ftine  beaueoup 
IBieoi  eetti  qui  teadenl  k  nous  imHer,  qiie  ceux  qui  tAcbent  k  nous 
igaler ;  car  Timitation  est  une  marque  d'estime.  » 


456  PORT«ROYAL, 

pour  lui ,  il  le  communiquait  k  certain  Aegvi  aux 
autres,  et  Nicole  qui  r^dige,  apres  dix  aos,  et  de 
inemoire ,  una  conversation  de  Pascal  k  laquelie  il 
avait  assiste  (1),  teoioigne  que  rien  de  oe  qu'ayail 
dit  ce  grand  homme  ne  se  pouvait  oublier,  tant  il 
I'imprimait  de  sa  parole  dao$  Tesprit  de  Tauditeur. 
Ainsi  double  qualiie  encore,  de  conception  et  d$ 
communication.  Pascal  a  dit ;  c  La  j notice  et  la  \6rite 
sont  deux  pointes  si  subtiles ,  que  nos  instruments 
isont  trop  emousses  pour  y  toucher  exactement.  S*ils 
y  arrivent,  ils  en  ieaclient  la  poiiite  et  appuient  toiit 
autour,  plus  sur  le  faux  que  $ur  le  vrai.  »  £h  bien! 
on  pourrait  dire  que,  par  ub  don  singulior,  Pascal 
avait  dans  son  esprit,  et  tournee  en  dedans,  cette 
paintef  cepoinfon  dev^rit^,  qui  allait,  parlajustesse 
et  I'etenduo  du  raisonnement ,  d6crivant  en  lui  les 
ligtaes  simples  qui  ne  s'y  eH&^aient  plus;  eten  mbme 
temps ,  par  la  parole ,  par  cette  parole  dont  il  faisait 
ee  qu'il  voulait ,  il  av^it  une  seconde  painte  de  cetle 
verity,  tournee  au  dehors,  avec  laquelie U  d^criyait 
aussi  nettement  le  vrai  dans  Tesprit  des  autres. 
Ge  qui  jest  encore  &  remarquer  (car  a  tout  moment, 
chez  Pascal ,  il  y  a  quality  double,  et  qui  semblerait 
contraire),  cet  esprit  si  admirablement  net  et  sAr, 
dans  lequel  se  d^rivaient  et  se  gravaient  k  jamais, 
commeavec  la  pointe  la  plus  ferme  et  la  plus  fine, 
les  lignes  et  les  caract^res  de  la  verite;  cet  esprit  qui, 
par  une  telle  propriety  de  sa  trempe,  avait  quelque 
chose  de  grpssierement  comparable,  si  Ton  veut,  k 

(1)  Diseoars  tur  la  Condition  de*  Grands,  car  c*est  encore  on  eatretieii 
de  Pascal ;  il  Teat,  en  Irois  momeots,  avec  son  ami  le  due  de  noanndf. 
Nicole  pr^nt. 


LIVRE   TROISlfiVE.  457 

/ 

ime  table  d'aciar  sous  le  compas  (1),  —  cet  e^riti^ 
dans  la  nettet^  parfaite  ei  la  vigueqjr .  de  ses  delinea'- 
ments,  ne  restait  pas  froid  et  incolore;  roals  il  y 
unissait  chaleur  et  lumiere;  et  cette  cbaleur,  cette 
lumiSre,  cette  couleur,  ense  versant  par  rayons,  ne 
brouillait  rien,  ne  rompait  rien,  n'eleyail  nulie  va-* 
peur,  n'exc^dait  pas  le  dessin  primilif ,  n'en  suivait 
et  n'en  Ulustrait  exactement  que  le  reseau ,  le  pei- 
gnait  seulement  plus  distinct  et  le  faisait  vivre,  et 
semblait  aussi  primitive,  aussi  essentielle  elle-n)6me 
en  ce  merveilleux  esprit  que  les  toutes  premieres 
traces.  Ainsi  done ,  g6om6trie  forte  et  neu ve ,  apper- 
ception nette  et  subtile,  Eloquence,  agr^ment,  passion 
enfin  dans  les  strictes  lignes  du  vrai,  il  unissait 
toutes  ces  sortes  d'esprit.  —  Nous  eu  sommes  tou- 
|ours  k  sa  jeunesse. 

Jeune  pourlant ,  et  k  cet  kge  oii  nous  le  suivons , 
Teloquence  etait  ajourn^e  encore,  au  moins  dans  ses 
produits  appr^ciables,  ettouteL'appUcafionallaiiaux 
sciences*  Son  p^re ,  qui  le  laissait  la  plusgrande  par- 
tie  du  jour  sur  le  grec  et  le  latin ,  Tentretenait ,  pen- 
dant et  apr^s  les  repas,  de  logique,  de  physique,  de 
m^qanique ,  et  cette  diirenJOB  prenait  si  fort  sur  le 
jeune  esprit  que  dis  tors ,  sans  qu'on  y  fit  assez  d'at- 
tention,  la  sant6  du  corps  eo  re^ut  cbez  lui  de  pro^ 
fondes  atteintes.  Ce  fut  k  travers  ces  alt^rs^ions  com« 
meuQantes  qu'i  T&gede  dix-neuf  ans,  Pascal  inventa 
sa  maehiM  arithmiUqiuej  destinee  k  abr^ger  les  op^r^ 
tions  de  calculs.  L'ex^ution  et  la  mise-eo  train  de 
cette  machine  lui  coAt^rent  peut-6tre  plus  d^  tracas, 

(1)  AinsI,  poar  tout  ce  premier  ordre  de  qualitiS;  I'esprit  d*aii  Laplace^ 
par  exemple. 


qtte  la  conception  tielxA  avail  cotkt^  d'effort.  11  eut  la 
patience  d'en  faire  plus  de  einquante  modelesj  tons  dif- 
ferents,  rfebene,  d'i voire,  de  cuivre,  avant  de  s'ar- 
r6tef  au  d^flnitif;  il  fallut  dresser  des  ouvriers,  se 
garder  des  contrefaQons.  II  a  Iui-ni6me  expiiqu^  dans 
un  petit  Am  adress6  k  Vatni  kcteur  (1649),  avec  beau- 
coup  d'agr^ment,  de  vivacity  et  d'un  style  qui  n'a  que 
queiques  mots  surann^s  {souventes  fois,  fors)  toutela 
i^uccessron  de  ses  desseins  et  de  ses  t&tonnements  k 
ce  sujet :  cela  foccupa  au  moins  deux  ans. 

la  premiere  id^e  de  cette  machine  lui  ^tait  venue 
k  Poccasion  des  grands  calculs  qu'il  eut  k  faire,  pour 
soulager  son  p^re  dans  Tihtendance  de  Normandie  oA 
On  Tavait  appel^.  Depuis,  en  effet,  que  M.  Pascal 
fiT^tait  retire  k  Paris ,  un  grand  6v6nement  avait  dA- 
rang^  sa  situation.  En  mars  1638,  il  se  trouvait  chez 
le  'chaiht5el{er  Seguier,  au  moment  ot  des  personnes 
tti&cpntentes  d'an  retranchement  de  rentes  sur  THd- 
id^die-Ville  vinrent  se  plaindre  un  peu  trop  \ivement : 

»..,.•    Plaipiil6q«*aiir«iiUer 

A  I'aspect  d'an  anrdt  qui  retranche  on  qaartier* 

£iui««i4«ie  6tait  in(;^e866  dans  oe  retranchemefit ,  €t 
ibl  soupgoDBd  de  ne  pas  s'^tre  jreneontr^fiaasdefiseiii 
«ii  cette  petiie  eiiieut«  (1).  Le  cardinal  de  RioheUea 
40Wia  ODolre .  d'arf  6ter  ^  de  metire  it  ia  Bastilie  ks 
priacipaux  plaignants  qu'on  Iqii  nommai  M.  Pasoai, 
4feign^ ,  n'wha(4)a  qu'eiijse  t6tta»lik>ag-4finp6  ieaeh6> 
GependaiA  ii  avait  sa  seoonda  fUle^  iaofueline^ 
jaovM'kgike  de  deux  ans  que  fildise,  A  qw,  d^tfifir 

(1)  «  II  se  dit  ce  jour-l&  des  paroles ,  «t  mtoe  on  y  fit  qaeIqaQ3  ac- 
tions un  pea  Yiolentes.  »  (Vie  de  la  soear  Sainte-Euph^mie,  par  madanie 
P«ricr.) 


fance,  annoncait  un  remarquable  talent  de  versifica- 
tion. La  soeur  aln^e  (quifut  madame  Perier)  <itait 
eharg^e  de  la  faire  lire;  I'eGotiere;  qui  avail  sept  atis, 
s'y  pr6tait  d'ordinaire  avec  repugnance*  Mais  dd  jour 
quo  aa  soeur  lisait  tout  haut  des  vers ,  oetle  cadencd 
plut  si  fort  k  I'enfant ,  qu'elle  dit :  «  Quand  vous^vou** 
drez  me  faire  lire,  faites^moi  lifb  dans  un  livre  de 
vers;  je  dirai  ma  leQon  taut  que  vous  voudrez«  h  EHe 
en  fit  bientdt  elle-m6me.  Un  pen  avant  i'a£lure  64 
son  p^re,  elle  avait  compost  un  s6nnet  sur  la  gros- 
sesse  de  la  Reine,  4  qui  on  la  pr^senta  k  Saint-Ger** 
main  (1).  En  attendant  qu*elle  entr&t  dans  le  eabine* 
de  Sa  Majeste,  chacun  dans  la  galerie  rentouraity 
I'interrogeait  comme  une  petite  merveille ,  et  lui  6e^ 
mandait  deGi  vers.  Mademoiselle  (fille  de  Monsieur)^ 
qui  etait  alors  fort  jeUne ,  lui  dit :  «  Puisqiie  vous 
faites  si  bien  des  vers^  faites^en  pour  moi.  »  Blle^f 
tout  froidement ,  se  fetira  en  un  coin  el  s'en  revini 
an  bout  d'un  instant  avec  T^igramme  suivante ;  c*est 
Timpromptu  d'un  enfant  de  douxe  ans  i 

Mas6)  notre  grande  PHncesse 
*Lr  6omin^nde  ai^onrd'htii  d'exercef  ton  adre^se 
Aloaer  labeaat^;  maifltifttitaToner   - 

Qu'on  ne  saaroit  la  Mtisfairaf 

(1)  ^MVMl  nt^  Mpigramm§  (m  fltai  16SB)  iur  U  mMimtnt  fM  la 
AfWt  4  Hnti  dc  fon  Enfant : 

Get  intlnclMe  Enfant  d'Qn  inviiMible  Ptoe 

P^a  nous  fait  toot  esp^rer, 
£t,  qdbiqu^i)  <oit  encore  au  yentre  de  sa  Mire , 

n  s^-fatt  craihdre  tft  d^irer. 
n  sera  plus  vaillabt  qae  le  Dieu  de  la  fruerfe  ^ 
Puifqu'avant  que  son  oeil  ait  vu  le  firmament  , 

^*il  remufe  un  pen  seul^ment , 

C?Mt  k  tite  iMMmte  att  ttiMaMMiMtrt  da  likM  I 


460  PORT-ROTAL. 

*  Et  ifiM  l6  fenl  moyen  qa*0D  t  de  It  lo««r» 

Celt  de  dire  en  un  mot  qa*on  ne  le  saoroit  faire. 

Bien  que  ces  vers,  ^  (ous  ceux  qu*on  a  de  made* 
moiselle  Jacqueline  Pascal ,  n'aient  guere  ^te  capa- 
bles,  on  le  oonQoit,  de  faire  revenir  son  fr6re  da  peu 
d'estime  qu'il  ressentait  pour  la  po6sie ,  pourtant  iJs 
marquent  beaucodfi  de  facility  et  de  beUesprit ;  elle 
aurait  pu  devenir  en  litt^rature  une  mademoiselle  de 
Scud^y,  et  mieux. 

Depuislejour  de  cette  presentation  ,  la  petite  Jac- 
queline allait  souvent  k  la  coiir,  y  etant  toujours  tr^ 
caress^edu  Roi,  de  la  Reine,  de  Mademoiselle,  etde 
tousceuxqu'elle  y  voyait.  c  Elleeut  m6merbonneurde 
servir  la  Reine  quand  elle  mangeoiten  particulier,  Ma- 
demoiselle tenant  la  place  de  premier  mattre*d'hdtel.  b 

Quelques  mois  apr^s  la  f&cheuse  affirire  de  son 
pire ,  et  pendant  qu'il  itait  cach6 ,  elle  prit  la  petite- 
T^role,  et  y  perdit  sa  beauts  qui  promettait  fort.  Son 
p6re,  malgr^  le  danger  d*6tre  dicouvert,  revint  au 
iogis  pour  la  soigner,  et  ne  la  quitta  pas  des  yeux  tant 
que  la  maladie  dura.  A.  peine  gu^rie,  elle  (it  des  vers 
pour  remercier  Dieu  de  lui  avoir  laisse  la  vie  et  en- 
leve  la  beaut6.  Les  vers  sont  tr^  mauvais ;  mais  un 
tel  sentiment  sort  du  vulgsiire. . 

En  fi6vrier  4639 ,  le  Cardinal  eut  la  fantaiiue,  pour 
se  d^rider,  de  faire  jouer  la  com^die  par  des  enfants. 
La  duchesse  d' Aiguillon ,  sa  ni^,  allait  recrutant  de 
petits  acteurs  et  de  petites  actrices;  par  madame 
Sainctot,  femme  du  maltre  des  c^r^monies,  elle  eut 
Tidee  de  demander  la  petite  Pascal  (i).  Mademoiselle 
Pascal  Tatn^  r^pondit  d'abord  un  peu  net  au  gentiU 

(1)  Deux  ans  aDpeitY«Di>  lea  deoxiietttef  demoiielles  Saiaetot  et  la  pe- 


LIVRI!  TAOISl£liE.  461 

homme  de  la  duchesse  :  «  Mdnsieur  le  Cardinal  ne 
nous  donne  pas  assez  de  plaidr,  pour  que  nous  pen- 
sions i  lui  en  fatre.  »  Mais  on  avisa  que  ce  pourrait 
6tte  un  moyen  de  servir  le  pere.  La  petite  apprit  son 
r61e,  r^tudia  sous  Mondory  mfime  (il  6tait  de  Cler- 
mont), le  joua  k  raifir,  et,  la  com6die  finie  (1),  voyant 
qU'On  tardait  k  la  presenter,  elle  alia  toute  seule  au 
Cardinal  qui  la  prit  sur  ses  genoux  :  elle  paraissait 
beaucoup  plus  enfant  qu'elle  n'^tait  en  effet,  ayant 
deji  treize  ans.  Tout  en  pleurant,  elle  iui  r^cita  mn 
petit  compliment  en  vers ,  pour  demander  la  gr&ce 
de  son  p^re.  L'hoifngte  Mondory,  tr^  6cout6  ce  jour- 
1^,  avait  pr^par6  les  Yoies.  Le  Chancelier  pr&ent  et 
la  ducbesse  d'Aiguillon  s'y  joignirent ,  et  le  Cardinal 
dit : «  Eh  bien !  mon  enfant,  mandez  k  monsieur  votre 
p^re  qu'il  pent  revenir  en  toute  assurance,  et  que  je 
suis  bien  aise  de  le  rendre  k  une  si  aimable  famille.  » 
Car,  ajoute  une  des  Relations  (2),  il  la  \oyait  toute 
devant  ses  yeux;  le  jeune  Pascal  (kgit  de  pr^s  de  seize 
ans) ,  sa  soeur  Gilberte  (depuis  madame  P6rier,  agee 
de  dix*neuf),  etaient  presents,  tous  deux  parfaitement 
beaux.  Alors  la  petite  reprit  d'elle-mSme  qu'eile  avait 
encore  uQe  gr&ce  &  dema  nder  ^  son  Eminence,  et,  le 

tite  Jacqneliiie>  passaiit  quelques  semaines  ensemble,  avaient  fait,  k  elleg 
trois,  une  esp^ce  de  comMie  eh  vers  :  c'^tait,  dit^on,  one  pi^e  suirie,  en 
cinq  ackes ,  divit^  par  seines ,  et  oa  tout  etait  obiervi,  EHes  la  Joairent 
elles-mdmes  deux  fois,  avee  d'autres  acteara  qa*elle»  prirent;  on  en  caiua 
long-temps  dans  Paris:  aNons  ne  rapportons  point  ceci,  dit  le  fidele 
Gl^mencet  qai  n*en  omet  rien,  pour  donner  da  goikt  et  de  Testime  de  ce 
que  la  loi  de  Dieu  nous  apprend  k  regarder  comme  pernicieux ;  nom  yoa- 
lons  seulement  faire  condoltre  quelle  itoit  disTenraRce  la  beaat6da  g^nie 
de  la  seeur  de  Sainte-£uph^m!e. » 

(1)  L* Amour  iyranniqut  de  Scad^rj.  Elle  jooalt  Gassandre.  Scad^ry  lui 
en  fit  un  madrigal  de  remerciement ,  anquel  elle  r^pondlt. 

(2)  Eecuoil  d'Utrecht  (1740},  page  841. 


CardiMl  r^noeurigoaat  k  dm^  ^tte  le  pm  qua  (kni 

pare  ei^t  Thoaaefir  de  1^  veair  r^m^rqier  de  9a  hmU. 
4  qupi  le  Gardiaal  r^poadit  :  «  Noq  ^eut^ipeiK  ja 
TOus  I'acQorde,  mats  je  le  spabaite  :  qu'il  vieane  me 
yoir  et  qu'il  m-am^ne  toute  sa  fumiU^*  » 

M«  Pascal  I  qui  se  trouvait  pour  le  ipomeot  cacbd 
en  Auvergoe,  fut  averti  en  bMe  de  r^venir  k  Paris: 

ilserendit  aussit6U  Ruel  pour  remerpjer  )a  Cardinal, 
lequ^l,  apprenani;  qu'il  vena^t  fseqli  lui  fit  direqWi) 
ne  lie  voulait  point  Yoir  sanii  $a  famiile.  11  ppviat  donfi 
le  lenden^ain  avec  ^e3  trois  i^nfanU-  {^9  Cardinal  :kuf 
^  millp  9Qrl.es  d'amiti6s,  dit  k  M.  Pa^al  par^  qp'H 
connai^t  300  roi^rile,  et  quUl  etait  ravi  4e  TawQif 
fendu  k  une  famille  qui  demandait  toqte  soi^  appUca^ 
ILion;  il  ajputa  :  «  Je  vous  recommande  naa  eofant») 
j'en  fern  mjour  qu^lqu^  ghose  de  grw4^  t 

On  admire  f  qp  aime  peu  llicheM«n;  av  point  d« 
\ue  dQ  Port-Rojal^  il  apparait  surlom  tn^  |^u  m-r 
roable;  n^ia,  bomme  de  genie  e|  d'ac^ion  ermine  ii 
est,  ceil  d'aigle  et  qui  $Qnde  les  bonnm^s,  j'aigi.a  sm 
pronostics ,  et  j'y  crpiis  volonti^rs^  ^pit  qu'^j^  tombant 
en  promesses  magnifiqoes  sur  Le  frpnt  d4  |awi 
Pascal ,  spit  qu'jils  planent  plus  spypgonnau^  et  fiim 
sombres^  mais  de  signification  ppn  moinsai^preiiaai 
jsur  le  front  d'un  Saint-Cyran*     . 

Ce  fat  peu  apres  ce  moment  que  le  Cardinal  et  le 
Chancelier  envoySrenlen  NormandieM.  Pascal  comme 
intendant  de  celte  g^n^alit6,  conjointemeat  avee 
M.  de  Paris ;  mattre  des  requites  (i).  Le  poste  6tait 
difficile;  il  y  avait  eu  des  trouble^  recants;  on  avajt 
piUe  lea  bureaux  de  recettes.  Le  mar^chai  de  Gassion 

(i)  L'un  det  ancdtres  dti  diacre  Paris ,  tr^s  prol>al>ieixiieot« 


LITRE   TROISlillfE.  463 

partit  avec  des  troupes ;  M.  de  Paris  fut  intendant 
pour  les  gens  de  guerre,  et  M.  Pascal  pour  les  tallies. 
De  Ik  les  calculs,  et  la  machine  arithm^tique  du  fits. 
Totrt  se  rejoint. 

€^est  dans  les  premiers  temps  de  ce.s^jour&  Rouen 
que  la  jeune  Jacqueline,  suivant  de  son  cdt6  sa  veine, 
je  n'ose  dire  poitiquej  fit,  d'aprfis  J' avis  de  M.  Cor- 
neille,  les  stances  sur  Timmaculie  Conception  (d&^embre 
1640),  qui  lui  vaiurent  le  prix  qu'on  dfecernait  tons 
les  ans  ce  jour-li,  et  qu'on  lui  apportu  avec  tambours 
et  trompettes.  II  faut  dire ,  potir  expense ,  que  1*6- 
trange  sujet  se  trouvait  indique  par  cei  anniversaire 
fion  moins  que  par  les  usages  et  le  titre  mftme  de  la 
soci^t6  (1).  Gorneille,  aussttdt  le  prix  accord^  aux 
stances  de  mademoiselle  Jacqueline,  avait  prononc6^ 
finance  tenante ,  un  petit  remerdment  en  vers ,  trop 
Agne  de  la  piece  couronn^e  (2).  Mademoiselle  Tin- 

(1)  Le  ploi  anclea^  a38pnB-t*on,  des  puys,  eipices  de  compagniet  I!t- 
tAnifaBsdtimoyeii'&ge ,  est  ceiid  qui  fat  institu^  k  Eouen en  rtionneur  de 
ta-Cfiiecfilioji40:Ni)tre-]lMM.  Ob  le  kAi  lemMtir  A  €rirfllaiiB»-l»C:o»> 
qo^ant.  Mais,  ca  qui  demeare plus  Gertfia,  ceUe  compagsie  eit  b^avr 
coap  d'iclat  k  la  fln  du  qainzi^me  et  durant  toot  le  seiziime  si^le ;  elle 
ittiU  tMore  tr^s  m  Togae  mi  dfx-septitoe.  Fonteiielle  et  bfen  d'anties  f 
aiUe<HicMiin,Ges  pkiees  8«r  rjmmiciiWe  C^pceptimi  s'appelMett  illi 
palinods,  Le  Chant  royal  seal,  k  I'origiae,  y  flerissait;  pn  avftit  ^iv^ 
taccenirenient  le  Rondeau ,  ta  BaNade ,  les  Stances.  La  Bote  itait  le 
#iu  4»  ia  lallaiie ,  et  fai  r««p  eelal  des  Muices. 

(8)  Poor  WM  jenne  Mnse  «bsente , 

i^iaoB ,  j«  yimdjrKi  leia  de  voos.  reauticier... 

Ptine^,  i»*«st  &a/omnle,i0  Pnnce4u  Puy  poor  h  pi^4deni;  «t  11  MtaMt 
par  ces  4eai  vers,  si  ?ers  il  y  a :  ^ 

Une  fille  de  douu  tnn^ 
A ,  seule  de  sod  sexe ,  ea  des  pm  snr  ce  puy ! 

Gela  sortait  de  la  mdme  booche  que  le  qu'U  m^urAt^  JUt  Jeupe  GJlOi  i^i 
veste^  avail  Men  ^uatonp  ana  tt  non  pas  douu. 


tendante)  toute  jeune  qu*elle  itait,  faisait  4  ftouea 
un  personnage;  M.  Goraeille,  si  grand  dans  son 
th^tre,  et  qui  itait  un  peu  humble  et  dispropor- 
tionni  dans  la  vie,  lui  marquait  une  bonne  grftce, 
j'imagine,  od  entrait  quelque  deference.  Mais  il  ne 
paralt  pas  que  ce  commerce  de  Corneille  ait  en  rien 
atteint  Pascal  qut ,  dans  ce  m6me  temps,  ne s'inqnid- 
tait  guere  du  Cicl  ni  d' Horace ,  inventait  sa  machine 
arithm^tique ,  et  allait  passer  aux  experiences  sur  le 
vide.  Esl-ce  que,  par  hasard,  d'abord  ce  certain 
manque  de  naturel  et  de  simplicity  dans  la  po^ie du 
grand  GorneiUe  emp6chait  Pascal  d'j  prendre?  Mieux 
vaut  accuser  sa  distraction, 

Sa  sante  ^tait  d6j^  profond^ment  atteinte  par  suite 
de  Tunique  application  tropopinidtre;  et  il  disait  que, 
depuis  r|ige  de  dix-huit  ans,  iln'avait  point  pass^  un 
seul  jour  sans  douleur. 

Je  renvoie  au  discours  de  Tabb^  Bossut  (1)  pour 
le  detail  des  travaux  sur  le  vide.  Pascal,  inform^ 
par  M.  Petit,  qui  le  tenait  du  Pere  Mersenne,  des 
experiences  r^centes  de  Torricelii,  les  r^p^ta  k  Rouen, 
en  1646,  avec  ce  m6me  M.  Petit,  intendant  des  for- 
tifications; et,  d^s  i647,  il  publia  un  Avis  sur  les 
nouveUes  expir%enee$  iouchafU  U  tide^  qui  promettait 
un  traite  plus  complet.  Son  but,  dans  cet  avis  public, 
etait  de  prendre  date ,  et  de  s^assurer  Thonneur  de 
recfaerches ,  qui  lui  avaient  coAt^  tant  de  frais ,  de 
labeur  et  de  temps.  II  n'y  ferait  mention,  ajoutait-il, 
que  de  ce  qui  lui  etait  propre  en  ddcouvertes  sur  cette 
matiere;  bien  qu'il  eAt  r^p^ie  en  toutes  sortes  de 
fa9ons  les  experiences  d'ltalie,  il  n'en  parlerait  pas, 

(i)  En  m  dc  {'EdUlon  de  Pascal. 


LIVRE   TKOISI&ME.  465 

«  nay  ant  desseirij  ce  sont  ses  terme^i  d^  donner  que 
celles  qui  me  sontparticuUeres  et  de  mon  propre  ginie.  » 

Les  discussions  auxquelles  cette  publication  donna 
lieu  ,  les  experiences  nouvelles  et  d6cisives  que 
Pascal  aussitdt  imagiaa,  et  qu'il  chargeait,  des  no- 
vembre  1647,  M.  P6rier,  son  beau-frere,  d'ex6cuter 
sur  le  Puy-de-D6me,  la  repetition  qu'il  en  fit  lui- 
mfeme  a  la  tour  de  Saint- Jacques-la- Boucherie  a  Paris, 
tons  ces  int6ressants  developpenients  d^une  belle  et 
grande  decouverte  appartiennent  trop  essentiellement 
a  Fhistoire  des  sciences  pour  ^tre  effleur6s,  et  Tabbe 
Bossut  me  dispense  d'en  rien  balbutier  ici. 

Un  point  seulement  nousrevient  comme  personnel; 
dans  cette  discussion  que  souleva  sa  d6couverte,  et 
dans  laquelle  il  rencontra  en  chemin  Descartes,  com- 
petiteur  assez  aigre  (1),  Pascal  eut  surtout  pour  con- 
tradicteurs  des  jesuites ,  ceux  de  Montferrand ,  qui 
le  firent  accuser  dans  des  theses  de  s'^tre  attribu^  les 
travaux  des  Ilaliens,  et  k  Paris,  le  P6re  Noel,  iqui 

(i)  Descartes  et  Pascal  se  virent.  Plasieors  de  nos  aat^nrs,  Tabbd 
Gr^goire,  I'abb^  Racine ,  Besoigae,  dUent  qae  Descartes  Tisita  Pascal 
d^j^  retir6;  ils  oublient  que  Descartes  mourut  k  Stockholm  en  1650,  et 
qae  Pascal  ne  se  retira  qu*4  la  fin  de  1654.  Mais ,  pendant  an  s6joar  de 
quelqaes  mois  que  Pascal  >  d^Ji  malade ,  fit  k  Paris  avec  sa  scaar,  en  1647, 
dans  rintervalle  de  ses  premieres  et  de  ses  secondes  experiences  sur  le 
vide,  Descartes  le  Tint  voir*  M.  Libri  {Journal  dds  Savants  4^  septembre 
1859)  a  public  la  lettre  (du  25  septembre  1647)  dans  laquelle  mademoi- 
selle Jacqaeline  raconte  k  madame  Purler,  sa  nomr,  le  detail  de  cette  en- 
trevue.  Ilscauserent,  entreautressajets,  des  experiences  commenc^eSy 
et  Descartes  pr^tendit  ddpuis  avoir  sugg^r^  alors  k  Pascal  celle  du  Puy- 
de-D6me.  Bossat,  qui  discute  ce  point,  pense  qae  Pascal  devait  afoir 
d&ik  naturellement  eongu  cette  id^e,  et  que  c*est  poor  cela  qu*il  n'en  tint 
nul  compte  k  Descartes  un  peu  Hipre  k  la  reyendiquer;  mais  lui  aussi ,  il 
faut  ravouer,  il  fut  un  peu  raide  k  la  retenir,—  Le  P^re  Daniel  (Fayage 
Mu  Monde  d&  Descartes)  s'empare  de  ces  discords  entre  grands  hommes>  et 
fait  son  metier. 

II.  30 


466  PORT-EOYAL. 

soutint  dans  plusieurs  lettres  et  trait^s  le  plain  du  vide; 
de  sorle  qu'avant  les  Provinciales  ^  Pascal  avail  d^ji 
maille  k  partir  avec  les  bons  Peres.  II  semble  m6me 
que  la  politique  s'etait  d'abord  mfil^e  k  la  science, 
et  que  dans  ce  prelude  Escobar  per^ait  d&yk. 

Et  ceci,  par  rapport  aux  consequences,  mirite  d'etre 
d6velopp6  davantage.  On  ne  commence  jamais  plus  k 
d^couvrir  vivement,  k  d^tester  une  grande  injustice 
g^n^rale,  que  du  jour  ou  Ton  a  6ii  soi-m6me  person- 
nellement  touchy.  Une  seule  piqdre  k  notre  amour- 
propre  nous  ouvre  bien  des  aper^us.  Pascal,  k  re- 
gard des  j6suites,  confirme  la  loi. 

En  1647,  il  se  trouvait  done  fort  incommode  de 
sant^,  et  il  etait  venu  k  Paris  pour  consultation.  Les 
r6ponses  qu'il  fallait  faire  aux  longues  objections  que 
lui  6crivait  le  Pere  Noel,  lui  causaient  une  extreme 
fatigue.  Un  jour  le  R6v6rend  Pere  Talon,  en  lui  ap- 
portant  une  derniere  lettre  de  son  confrere,  lui  ti- 
moigna  civilement  que  le  P.  Noel  compatissait  k  sop 
indisposition ,  qu'il  craignait  que  la  premiere  reponse 
n'e(ki  interess^  sa  sant6,  qu'il  le  priait  de  ae  pas  la 
compromettre  de  nouveau  par  une  seconde^  en  m 
mot  de  ne  plus  repondre,  et  d'attendre  qu'on  se  p&t 
eclaircir  de  bouche. 

«t  I'aToae ,  dit  Pascal  dans  one  lettre  k  H.  Le  Paillear  qii*4l  met  an 
itAi  dn  pr^ambule  de  Tbistoire ,  fayone  qne ,  si  erne  proposition  me  fit 
vtnue  d*une  autre  part  que  de  eetle  de  [ees  bons  Peres ,  elle  m'aurott  -M 
$u9pecte  f  et  f  ensse  craint  que  celai  qui  me  I'efiit  faite  D*eftt  yoalo  «e 
pr^valoir  d'un  silence  oit  il  m^auroit  engage  par  une  priire  eapiieuse,  %Ui$ 
je  doulai  si  pea  de  leur  sinc6rit6 ,  que  }e  tear  promis  toot  sans  r^serre  et 
sans  cralnte ,  ayec  un  soin  tr^  particuiier.  Cest  de  \k  que  plusieors  per- 
sonnes,  et  mime  de  ees  Peres,  qui  n'etoient  pas  bien  in  formes  de  i'intentien 
du  P.  Nosl,  ont  pris  sujet  de  dire  qu'ayant  trouy^  dans  sa  lettre  la  nrino 
de  mes  sentiments,  J'en  a!  dissimuld  les  beaot^s,  de  peor  de  d^oayiir 
ma  bonte ;  et  que  ma  seule  foiblesse  m'a  emp^b^  de  loi  repartir.» 


LIVI^B  T»0|«liME.  4A7 

L'tntenliM  da  P.  Noel  n'^tait  pas  si  oppose  k  la 
pens^edeses  confreres,  qu*il  ne  romptt  bientdt  la  trdve 
et  ne  fitparaitre  son  traits  bizarreoient  intitul6 :  UPlein 
du  Vide  (1648) ;  il  led^diait  au  prince  de  Gonti,  depuis 
si  jans6niste^  mais  alors  fort  li6  avec  les  j^suites  qui 
Tavaient  ^lev^.  Voiei  cette  tres  curieuse  dedicace ;  la 
physique  dn  P.  Noel  vaut  sa  rh^torique  ^  et  son  goAt 
peut  donner  la  mesure  de  son  exactitude  d'exp^rience. 

<x  La  Nature  est  aujoard*hni  accas^e  de  vide  (h  vid9  du  baromMrp)^  et 
f«ntreprends  de  la  jastifier  en  presence  de  votre  Altesse  :  elle  en  avoit 
hien  ^^  auparavant  loapconn^ ;  mait  personne  n'ayoit  encore  ea  la  har- 
diesse  de  mettre  des  soopgoni  en  fait ,  et  de  lui  confronter  les  sens  el 
rexp6rience.  Je  fais  voir  ici  son  int^grit^ ,  et  montre  la  fausseU  des  faiU 
dODt  ei)e  est  charg^e»  et  /w  impottures  det  Umoint  qu'on  lui  oppose^  Si  elle 
^oit  connae  de  cliaewi  comme  elle  est  de  TOtre  Altesse,  k  qal  elle  a 
d^coaTert  tons  ses  secrets,  elle  n'aaroit  ^t^  accuse  de  personne,  et  on 
se  seroit  bien  gard6  de  lui  faire  un  proems  sur  de  fausses  depositions ,  et 
tor  des  sxpirienees  mat  reeonnues  ef  encore  plus  mat  avMes,  Elle  esp^re  , 
Monselgneur,  que  tous  Ihi  ferei  justice  de  toutes  c^s  calomnies.  Et  si » 
pour  une  plus  enti^re  justification ,  11  est  nteessaire  qu'elle  paie  d'exp4- 
rience,  et  qu'elle  rende  ttooln  pour  t^moin,  all^guant  Tesprit  de  yotre 
Altesse,  qui  remplit  toutes  ses  parties,  et  qui  p6nitre  les  cboses  d« 
monde  les  plus  obscures  et  les  plus  cacb^es ,  il  ne  se  trouyera  personne, 
Monseigneur,  qui  ose  assurer  qn*au  moins  h  regard  de  yotre  Altesse ,  tt 
7  alt  du  yide  dans  la  Nature...  » 

Le  bouffon  de  la  piece  ne  faisait  qu'en  assaisonner 
TiBJurieux;  les  choses  n'en  rest6rent  pas  1^,  et 
M.  Pascal  pere  crut  devoir  ^rire  au  P.  Noel  une 
lettre  de  bonne  encre ,  comme  on  dit ,  dans  laquelle, 
prenant  en  main  la  cause  de  son  fils,  il  commence 
ireritablement  cette  procbaine  guerre  des  Pnmneiales ^ 
comme  M.  Arnauld  Tavocat  avait  entam^  en  son 
temps  cette  m6me  guerre  centre  la  Soci6t6|  que  sup* 
port^rent  et  pous$^eirt  tons  les  Arnauld  : 


468  PORT-ROYAL, 

ct  Le  Y^ritable  sujet  de  ta  plainte  qne  mon  file  fait  de  votre  proc£d4 
consiste,  mon  Pere ,  en  ce  qne  par  le  titre  de  yotre  livret,  par  la  lettre 
d^dicatoire  k  son  AUesse>  vous  avez  us6  d'une  fagon  d'derire  tellemeot 
injarieuse ,  qu'il  n'y  a  que  tos  seuls  ennemis  capables  de  rapprouver  {la 
phrase  est  tongue,  mais  atiez  Jusqu'au  bout) ,  pour  yous  accoutamer  pea  4 
pen  k  I'osage  d'un  style  impropre  a  totttes  choses,  sinon  d  causer  des  cfis- 
plaisirs  sans  nombre,  £t  certainement ,  mon  Pdre ,  quoique  je  ne  sois  pas 
assez  beurenx  poor  avoir  le  bien  de  votre  connoissance,  je  ne  puis  tous 
dissimuler  que  vous  Tavez  6t6  beaucoup  d*avoir  entrepris,  k  si  bon  mar- 
cb6 ,  de  vous  commettre  en  style  d'injures  eontre  un  Jeune  Homme  qui,  se 
toyant  provoque  san$sujet,je  dit  sansaucun  sujet,  pouvoit,  par  PameHume  de 
lHr\jure  et  par  la  temeriti  de  son  Age,  se  porter  a  repousser  vos  invectives,  de 
sol  tr^s  mal  stabiles,  en  termes  capables  de  vous  causer  un  etermel  repentir, » 

Et  le  prenant  sur  ses  m6tdphores,  ses  allegories 
et  ses  imectives  entrelacies  a  des  figures  de  rhitorique 
qui  ne  sont  pas  dans  les  regies  de  la  grammaire ,  il  lui 
donne  la  legon  complete  :  mais  j'ai  tenu  k  degager 
surlout  la  proph6tie  paternelle.  Dans  toute  cette' 
lettre  du  pere  de  Pascal,  sous  une  forme  un  peu  pe-* 
sante ,  on  entend  comme  un  sourd  echo  avant-cou- 
reup  des  Provineiales.  Le  Pere  Le  Moii^e,  ou  tel  autre 
de  la  Soci6t6,  pay  a  depuis  pour  la  physique  m6ta- 
phorique  du  P.  Noel. 

Quant  k  Taccusation  portee  par  les  jesuites  de  Mont- 
ferrand  dans  le  prologue  des  theses  soutenues  en 
leur  college,  le  25  juin  1651,  Pascal  y  repondit  lui- 
m^me  par  une  lettre  adress6e  k  M.  de  Ribeyre,  pre- 
mier president  k  la  cour  des  Aides  de  Clermont, 
qui  en  avait  re^u  la  d^dicace;  et  une  copie  de  cette 
lettre,  egalement  envoyee  k  M.  Perier^  fut  mise  sous 
presse  et  publico  a  Tinstant  sur  les  lieust  malgre  les 
efforts  de  M.  de  Ribeyre.  La  lettre  de  Pascal  est 
simple,  noble,  judicieuse;  on  y  Yoit  pourtant  une 
grande  preoccupation  du  point  d'honneur  selon  ie 
monde.  A  cette  date  de  1651 ,  Pascal  pouvait  6tre 


LIYRE  troisi£me.  ^469 

lie  avec  les  jans6nistes  quant  k  la  passion ;  il  n'etait 
pas  encore  converti  selon  r^me;  il  tenait  encore  au 
monde  par  tons  les  liens  reputes  honorables  et  de 
consideration. 

Apres  ce  petit  preambule  et  comme  cette  pointe 
vers  les  Provincides J  il  nous  faut  un  peu  retrograder. 
La  premiere  escarmouche  a  eu  lieu ;  la  grande  ba- 
taille  n'est  pas  loin. 

Pascal,  ses  sceurs,  son  pere,  toute  cette  famille 
en  un  mot  etait  sincerement  chr^tienne,  bien  que 
sans  pratique  extraordinaire.  Avec  ce  gout  passionn6 
qu'il  avait  de  questions  et  de  recherches,  le  jeune 
bomme  ne  s'<^tait  jamais  encore  porte  au  doute  sur 
les  matieres  de  religion.  Get  esprit  si  actif,  si  vaste, 
si  rempli  de  curiosit^s,  demeurait  en  m6me  temps 
soumis  sur  ces  points  reserves ,  comme  un  enfant  (1). 
II  avait  vingt-trois  ans  environ.  Une  circonstance  par- 
ticuliere  vint  mettre  un  nouvel  ordre  dans  ses* pen- 
sees. 

En  Janvier  1646,  son  pere,  s'^tant  d6mis  ou  plus 
probablement  casse  la  cuisse  dans  une  chute ,  se  con- 
fia  pour  sa  guerison  aux  mains  de  deux  gentilshommes 
du  pays  qui  ^taient  renommes  en  ces  sortes  de  cures. 

(1)  Q*a  M  un  caract^re  et  ud  bonheur  de  Pascal ,  et  aussi  des  homines 
de  Port-Royal  en  g^n^ral ,  de  revenir  k  la  religion  ^troite  sans  pourtant 
s'en  Stre  jamais  absolument  ^cark^s ,  et  sans  avoir  eu ,  en  aacun  temps , 
r^me  ruin6e  k  cet  endroit.  De  m^me  pour  les  moeurs ,  si  \i6ts  avec  I|i 
croyance.  Pascal,  dans  sa  plus  grande  dissipation,  n*eut  pas  de  d^regle- 
ment  fondamental ,  de  passion  sensuelle  ou  sentimentale  d^clar^e;  M.  Le 
Maltre  non  plus.  Quand  done  ces  ftmes-l&  revenaieot  et  se  r^int^graient 
completement ,  comme ,  apr^s  tout ,  elles  s'^talent  conserV^es  toujours , 
il  en  r^sultait  un  fond  de  solidity  et  de  certitude,  que  d'aulres  kmes, 
long-temps  perdues ,  peuvent  certes  r^cqu^rir  par  un  coup  de  gr4ce , 
mais  que  nos  amis  de  Port-Royal  nous  offrent  comme  plus  ais^ment  (]e 
leur  en  demande  bien  pardon)  et  plusconform^ment  k  tear  nature  meme 


AlO  l^Otit-tlOYAL. 

G'^taient  MM.  de  La  Bouteillerie  et  Des  Landes,  amis 
de  M.  Guilleberty  cur^  de  Rouville,  que  nous  con- 
naissons.  M.  Des  Landes  (1)  et  son  ami ,  en  traitant 
M.  Pascal  k  Rouen,  et  en  demeurant  chez  lui  trois 
mois  de  suite  ,  I'entretinrent  de  la  renaissance  reli- 
gieuse  dont  its  ^taient  de  vivants  exemples ;  ils  lui 
pr^terent,  k  lui  et  k  sa  famille,  les  livres  de  Saint* 
Cyran,  la  Friquente  Communion,  surtout  un  petit 
Discours  de  Jans^nius  intitul6  de  la  Riformation  de 
V Homme  iniirieufj  traduit  par  Arnauld  d' Andilly ,  et 
dont  les  pensees  (conformes  k  celies  du  chapitre  VIII, 
livre  II,  de  Statu  NaturiB  lapim  de  VAugustinus)  en 
firent  jaillir  d'analogues  que  Ton  retrouve  k  la  trace 
dans  Pascal. 

Ainsi ,  par  exemple  :  «  Les  uns  ont  cherch6  la  f6- 
licit6  dans  TautoritS ,  les  autres  dans  les  curiosit^s 
et  les  sciences ,  les  autres  dans  les  voiupt6s.  Ces  trois 
concupiscences  ont  fait  trois  sectes,  et  ceux  qu'on 
appelle  phiiosophes  n'ont  fait  efTectivement  que  sui- 
vre  une  des  trois.  »  Saint  Jean  Tavait  dit  (2) ;  Bossuet 
I'a  repris  et  developp^  admirablement  dans  son  traits 
de  la  Concupiscence ;  mais  Jans^nius ,  en  Ce  petit  dis- 
cours, Ta,  le  premier,  inculqu6  k  Pascal,  je  le  crois. 

Ge  qui ,  dans  ce  m6me  Discours ,  ^tait  dit  de  la  cu-* 
riosit^,  dut  en  particulier  frapper  droit  au  coeur  du 
jeune  savant,  sur  qui  ces  remarques  semblaient 
comme  expres  dirigdes.  Cette  page  fut  trop  son  mi- 

(1)  Un  des  fils  de  M.  Des  LandQs  fat  solitaire  k  Port-Royal  en  1690; 
11  exergait  aussi  la  m^ecine  et  la  chirurgie  par  charity.  €es  Dei  Ltndei 
^talent  dou^s  d'un  talent  naturel  poar  la  chimrgie ;  ce  qn'oa  appelle  TttI* 
galrement  rebout§ur§  :  mats  ils  y  jolgnirent  rMwi*. 

(2)  Epitre  I  f  chap.  II ,  ters,  16« 


LivRE  troisi£:me.  471 

roir  pour  que  nous  la  d^robions   ici;  le  premier 
ebranlement  de  Pascal  irient  de  Ik  : 

«  Voili,  disait  JTanBtolas  dans  cepar  langage  de  D*Andil1y»  apr6s  avoir 
parld  des  sens,  ToilA  la  rtgle  ((tie  Pon  doit  saiyre  poar  savoir  ce  que  Ton 
doll  refaser  on  accorder  k  cette  premiere  passion,  qui  est  la  plas  honteuse 
de  toates ,  et  que  l'Ap6tre  appelle  la  concupiscence  de  la  chair ;  mala 
celui  k  qui  Dieu  aura  fait  la  grftce  de  la  yalncre ,  sera  attaqud  par  une 
autre  d*autant  plus  trompeuse  qu*elle  paroit  plus  lionn^te. 

<c  G'est  cette  curiosity  toujours  inqalMe ,  qui  a  M  appelle  de  ce  nom 
k  cause  du  Tain  d^sir  qu'elle  a  de  sayoir,  et  que  Ton  a  pallite  da  nom  de 
science. 

<K  Elle  a  mis  le  si^ge  de  son  empire  dans  Tesprit ,  e^  c*est  \k  qu'ayant 
ramass^  un  grand  nombre  de  difT^rentes  images ,  elle  le  trouble  par  mille 
fortes  d'lllnsions...  (l) 

«  Que  si  Yous  youlez  reconnoitre  quelle  difference  il  y  a  entre  les  mouye- 
ments  de  la  yolupt^  et  ceux  de  cette  passion,  yous  n*ayez  qu*4  remarquer 
que  la  yolupt^  charnelie  n*a  pour  but  que  les  choses  agrdables ,  au  liefl 
que  la  curiosity  se  porte  yers  celles  mdmes  qui  ne  le  son!  pas ,  se  plaisant 
k  tenter,  k  ^prouyer  et  k  connoltre  tout  ce  qu*elle  ignore. 

«  Le  monde  est  d*autant  plus  corrompu  par  celte  maladie  de  T&me , 
qa*elle  se  glisse  sous  le  yoile  de  la  sant^ ,  c*e8t-&-dire  de  la  science. 

a  G'est  de  ce  principe  que  yient  le  d^sir  de  se  repaitre  les  yeui  par  la 
▼ue  de  cette  grande  diversity  de  spectacles  :  de  14  sont  yenus  le  cirque  et 
ramphithdiitre,  et  toute  la  yanlt^  des  tragedies  et  des  comedies ;  de  id 
0$t  venue  la  recherche  des  secrets  de  la  nature  qui  ne  nous  regardent  point , 
qu'it  est  inutile  do  eonnottre,  et  que  les  hommes  ne  veulent  savoir  que  pour 
les  savoir  seulement;  de  14  est  yenue  cette  execrable  curiosity  de  Tart 
naglque... 

cr  Saint  Augustin  a  €ik  combattu  en  plnsleurs  maniires  de  ces  sortes 
de  tentations ,  et  notre  Roi  menie  en  a  ete  attaque ! 

«  Mais  qui  pourroit  exprimer  en  combien  de  choses,  quoiqne  basses  et 
m^prisables ,  notre  curiosity  est  continuellement  tent^e ,  et  combien  nous 
ttianqaohs  souvent  lorsque  nos  oreilles  ou  nos  yeux  sont  surprls  et  frapp^s 
de  la  nouyeaute  de  quelque  objet ,  comme  d'an  li^yre  qui  court ,  d'une 
aralgn^e  qui  prend  des  mooches  dans  ses  toiles ,  et  de  plusieurs  autres 
rencontres  semblables  {le  vif  argent  qui  tnonte  dans  un  tuyau,  aurait-il  pu 
i(jouter ) ;  combien  notre  esprit  en  est  touch6  et  emport^  avec  violence  ? 

«  Je  sals  que  ces  choses  sont  petltes ;  mais  il  s'y  passe  ce  qui  se  passe 
dans  les  grandes  :  la  curiosity  ayec  laquelle  on  regarde  une  mouche ,  et 

(1)  Xabr^ge  en  renvoyant  a  la  page  160  du  present  volume  (liv.  II, 
chap.  XI) ,  tfk  i*ai  d6J4  rendu  lanstolos  sur  ce  point. 


472  PORT-ROYAL. 

celle  avee  laqtielle  on  eonsid^re  un  il^phant ,  6tant  an  effet  et  an  gyinp- 
t(^ine.Je  la  m^me  maladie... 

«  ...  £t  lorsque  noos  sommes  reyenua  a  nous-mtoes,  ct  qae  noos  noos 
^leTons  pour  coDtempler  cette  beaat^  incomparable  de  la  Y^rit^  eternelle 
0^  rtoide  la  connoissance  oertaine  et  salataire  de  toutes  les  choses ,  doit- 
ontroover  strange  si  cette  roaltitude  damages  et  de  fantOmes,  dont  la 
Tanit6  a  rempli  notre  esprit  et  noire  coear,  nous  attaque  et  nous  porte 
en  bas ,  et  senible  comme  nous  dire  :  Oii  aliex-xous ,  4tant  couverts  de 
tacbes  et  si  Indignes  de  tous  approcber  de  Diea  ?  oili  allez-yous?  » 

A  la  lecture  de  cette  page ,  tout  un  rideau  dut  se 
tirer  au  fond  de  T^me  de  Pascal ;  la  geom6trie,  la  phy- 
sique lui  apparurent  pour  la  premiere  fois  dans  un 
nouveau  joui*.  II  se  sentit  atteint,  entre  tous,  de  Tor- 
gueilleuse  eiroyale  maladie  :  «  Quand  j'ai  commlence 
r^tude  de  rtiomme  ,  a-t-il  dit  depuis,  j'ai  vu  que  ces 
sciences  abstraites  ne  lui  sont  pas  propres,  et  que  je 
m'egarois  plus  de  ma  condition  en  y  penetrant,  que 
les  autres  en  les  ignorant.  »  L'etude  de  Thomme,  la 
reflexion  du  monde  moral ,  daterent  pour  lui  de  ce 
jour-U. 

Car  c'est  lui ,  nous  apprend-on ,  lui  qui ,  de  toute 
la  famille,  prit  le  premier,  et  le  plus  vivement,  aux 
discours  et  aux  livresde  MM.  de  La  Bouteillerie  et  Des 
Landes ;  il  porta  sa  Jeune  soeur,  alors  ^gee  de  vingt 
k  vingt  un  ans ,  et  recherch^e  en  mariage  par  un 
conseiller,  k  renoncer  en  esprit  au  monde.  Le  frere. 
et  la  soeur  unis  y  deciderent  M.  leur  pere;  et  M.  et 
madame  P6rier,  qui  etaient  venus  sojourner  i  Rouen 
vers  la  fin  de  cette  ann^e  1646,  trou\ant  toute  la  fa- 
mille  en  Dieu ,  ne  crurent  pouvoir  mieux  faire  que 
d*en  suivre  I'exemple.  Tous  se  mirent  sous  la  con- 
duite  de  M.  Guillebert,  cet  ami  de  feu  M.  de  Saint- 
Cyran. 

Dans  le  courant  precisement  de  cette  m^me  annee 


LIVRE    TROISI6HE.  473 

1646 ,  Pascal  rep6tait  avec  M.  Petit  les  experiences 
faites  en  Italic  sur  la  pesanteur  de  Fair;  il  publiait  un 
apercu  des  siennes  en  4647;  et  j'augure  que,  durant 
tout  ce  temps,  il  y  cut  en  lui  de  violents  combats, 
des  attaches  et  des  reprises  de  science,  qu'il  sere- 
prochait.  Dans  unelettre  ecrite  sur  lui  par  sa  soeur, 
lors  de  sa  seconde  conversion  (car  il  en  eut  deux) , 
on  le  voit  a\ouer  qu'il  fallait  qu'il  efit  en  ces  temps- 
la  ,  en  ces  premiers  temps ,  d  horribles  attaches ,  pour 
resistor  aux  graces  abondantes  que  Dieu  lui  donnait, 
et  aux  mouvements  si  \ifs  qu'il  lui  faisait  sentir. 
Cette  lutte  interieure,  venant  compliquer  tant  de 
travaux ,  acbeva  sa  sante.  II  fut  saisi  d'une  sorte  de 
paralysie  des  membres  inferieurs,  et  ne  put,  pendant 
quelque  teinps,  marcher  qu'avec  des  bequilles.  II  ne 
pouvait  avaler  de  boisson  que  chaude ,  et  goutte  k 
goulte,  a  grand' peine,  par  suite  de  spasme  ou  de 
paralysie  partielle  au  gosier.  Ses  pieds  et  ses  jambes 
^taient  comme  frappes  de  mort,  et  il  y  fallait  appli- 
querdes  chaussures  tremp^es  dans  1' eau-de-vie,  pour 
en  rechauffer  un  pen  le  marbre,  Avec  cela ,  sa  l6te  se 
fendait  de  douleurs,  et  ses  entrailles  brulaient. 

Rappelons-nous  le  grand  Newton  payant  ses  d6cou- 
vertes  d'un  long  cmftromHemen^decerveau;  mettons- 
les,  ces  heros  de  la  science,  face  k  face  avec  les  autres 
beros  et  victimes  de  la  sensibilite,  de  rimagination 
ou  de  la  philosophic,  LeTasse,  ou  Swift,  ou  Jean- 
Jacques;  et  de  peur  de  hausser  les  epaules  avec 
Montaigne,  de  rire  des  ipQuleSj  comme  il  dirait,  re- 
lisons  vite  le  chapitre  de  Pascal  sur  la  grandeur  d^ 
I'homme  et  sur  son  abaissement. 


V 


Pascal  raalade  k  Paris  arec  sa  soeur.  -~  Premieres  relations  a^ec  Port- 
Royal.  *—  Jacqaeline  veat  etre  reltgiease.  —  Veto  du  p^re.  — •  S^jour  a 
Clermont ;  correspondance  avec  la  m^re  Agnis. — Mort  de  M.  Pascal ; 
vao  du  fr^re.  —  Chicane  et  humeur.  —  Angoisses  de  la  scear  Sainte- 
£uph6raie;  drame  intime. — Admirables  paroles  de  la  m6re  Ang^Iiqae. 
•^Pascal  an  parloir.*-«Lepont  de  Neuillj,  et  le  sermon  de  M.  Singlin. 
—  Pascal  au  desert.  -—  Le  due  de  Roannte,  et  M»  Domat. 


D6s  qu'il  fut  un  peu  mieux ,  Pascal  fit  un  voyage  h 
Paris ,  lant  pour  se  dislraire  que  pour  consuller  les 
m6deciDs ;  sa  scaur  Jacqueline  I'y  accompagna ;  c'6- 
tait  vers  I'automne  de  Tann^e  1647.  A  ce  moment 
se  rapportent  la^correspondance  avec  le  Pere  Noel,  et 
aussi  les  entretiens  avec  Descartes ,  qui ,  pres  du  ma- 
lade,  donna  de  plus  son  avis  comme  m6decin.  A  Tune 
de  ses  premieres  sorties,  Pascal,  conduit  par  le  P6re 
Mersenne ,  lui  rendit  sa  visite.  Mais  surtout  le  frere 
et  la  sceurallSrent  sou  vent  ensemble,  dans  Teglise  de 
Port-Royal  de  Paris,  entendre  les  sermons  de  M.  Sin- 
glin, dont  ils  furent  touches  comme  de  cette  idee 
m^mede  la  vie  chr^tienne  parfaitequ'ils  chercbaient ; 
et,  d^s  ce  moment,  la  jeune  Jacqueline  conQUt  le 
dessein  d'etre  religieuse  k  Port-Royal.  EUe  commu- 


PORT-ROYAL.    LIVRE   TROISltiME.  475 

niqtia  cette  pens6e  k  son  frere  qui ,  bien  loin  de  Ten 
d^tourner,  Vy  confirms ,  ^tant  alors  dans  la  ferveur 
des  m6mes  sentiments.  Comme  pourtant  ni  Tun  ni 
Fautre  n'avaient  de  connaissance  directe  avec  Port- 
Royal  ,  its  s'adress^rent  k  M.  Guillebert,  qui  pr^senta 
mademoiselle  Pascal  k  la  M^re  Angdique,  et  elle  entra 
sous  la  direction  de  M.  Singlin.  Gelui-ci  reconnut  en 
elle  tous  les  caractSres  d'une  vocation  louable ;  il  ne 
s*agissait  plus  que  de  decider  son  p^re.  M.  Pascal 
revint  k  Paris  en  mai  1648 ;  le  Parlement  exigeait  la 
revocation  g^n^rale  des  intendants;  ses  services  furent 
recompenses  ensuite  par  la  Cour  d'un  brevet  de  con- 
seiller  d'Etat.  Sitdt  qu'il  apprit  la  resolution  de  sa 
fille ,  il  se  sentit  en  une  grande  perplexite  :  il  etait 
entre,  il  est  vrai,  dans  les  maximes  du  veritable 
christianisme;  mais  ses  entrailles  de  p^re  parlaient , 
comme  nous  I'avons  vu  dans  le  temps  chez  M.  Ar^ 
nauld  pere;  et  elles  parlerent  si  vlvement  quMl  finit 
par  y  ceder,  et  par  tomber  en  mecontentement  et 
meiiance  de  son  fils  qui  avait  fomente  le  desir  de  sa 
soeur.  II  dedara  ne  pouvoir  consentir  k  cette  entree 
en  religion ,  ne  pouvoir,  tant  quHl  vivrait ,  se  separer 
de  sa  fille ;  qu'elle  vecAt  chez  lui  de  la  manidre  dont 
elle  Tentendrait ;  mais  qu'elle  attendlt  sa  mort  pour 
faire  davantage. 

Mademoiselle  Pascal  vecul  done ,  durant  les  annees 
qui  suivent,  dans  une  vraie  contrainte,  ne  commu- 
niquant  avec  M.  Singlin  et  avec  les  Meres  de  Port- 
Royal  qu'en  secret  et  k  la  derobee.  Elie  y  mettait, 
est-il  dit  naivement ,  une  adresse  admirable.  On  a  les 
lettres  (manuscrites  (1))  qu'elle  recevait  de  la  mere 


y 


476  PORT-ROYAL. 

Agnes  particuli^rement ;  elles  sont  belles  de  pensee , 
de  prudence ,  d' esprit.  Durant  un  s6jour  de  dix-sept 
mois  qu'elle  fit  en  Auvergne  (1649  —  jusqu'en  no- 
\enibre  1650),  mademoiselle  Pascal  continuait,  au- 
tant  qu'elle  le  pouvait,  au  sein  de  sa  famille  et  de  ses 
relations  de  province,  sa  vie  de  retraite  et  de  charite. 
Un  bon  Pere  de  I'Oratoire  de  Clermont  Tengagea  k 
traduire  en  vers  les  Hymnes  de  TEglise ;  elle  s'y  mit, 
mais  en  ecrivit  k  Port-Royal  en  mfeme  temps  pour 
demander  conseil.  U  lui  fut  r^pondu  par  la  mere 
Agnes,  de  la  part  de  M.  Singlin  :  «  G'est  un  talent 
dont  Dieu  ne  vous  demandera  point  compte,  puisque 
c'est  le  partage  de  notre  sexe  que  Thumilite  et  le 
silence;  il  faut  I'ensevelir.  »  Et  encore : «  Je  suis  bien 
aise  que  vous  ayez  prevenu  le  sentiment  de  M.  Singlin; 
vous  devez  hair  ce  genie  et  les  autres,  qui  sont  peut- 
6tre  cause  que  le  monde  vous  retient ;  car  %\  xieut  re- 
cueillir  ce  qu'il  a  semi.  »  Et  ailleurs  :  «  II  n'y  a  rien  k 
craindre  pour  une  personne  qui  ne  pretend  rien  au 
monde ,  sinon  de  chercher  trop  les  satisfactions  de  son 
esprit  (1).  » 

(1)  J*eD  tire,  tont  k  c6t6,  plosieurs  traits  qui  t^moigneDt  d'une 
grande  douceur  dans  les  conseils  et  d'une  juste  moderation :  -*  Le  25  K- 
vrier  1650 ,  «  Nous  edmes  hier  un  sermon  admirable  de  M.  Singlin ;  je 
vous  y  a'urois  souhait^e ,  sinon  que  j*aurois  en  peur  que  cela  e(kt  irrit6 
Yotre  d^sir,  et  rendu  voire  attente  plus  p6nible.  Notre  Seigneur  vous 
veut  purifier  par  ce  retardement ,  de  ne  Tavoiir  pas  toujours  d^sir^ ;  car 
il  faut  avoir  long-temps  faim  et  solT  de  la  justice,  pour  expier  le  d^ 
goftt  qu'on  en  a  eu  autrefois.  »  —  Le  IB  mars  1650 ,  «  Je  vous  avois 
fait  r6ponse ,  et  je  crois  que  vous  aurez  eu  le  m^me  sentiment  que 
moi,  et  que  vous  n'aurez  rien  perdu  aux  lettres  que  vous  n*aurez 
pas  revues  ;  car  Dieu  se  eontente  qu'on  expose  son  etat  d  ceux  qu'on  doit 
prendre  pour  sa  eonduite;  apres  quoi,  il  remedie  souvent  par  iui-mime  aux 
ehoses  pour  lesquelles  on  a  eu  recours  aux  creatures*  »  Ing^nieux  et  vrai.  — 
Btt  16  ao<it  1650 ,  «  Pour  ce  que  vous  demandez ,  vous  verrez  vous-meme 
ce  qul'sera  le  mieux.  II  est  difficile  de  vous  donner  conseil  la-dessos, 


LIVtlE   THOISltittE.  477 

M.  Pascal  pere  mourut  k  Paris,  le  24  ^eptembre 
1651 ,  dans  de  grands  sentiments  de  pi^te.  Le  cur6 
de  sa  paroisse,  M.  Loysel  de  Saint-Jean-en-Greve, 
crut  devoir  prononcer  son  61oge  funebre  en  cbaire , 
ce  qu*il  n'avait  jamais  fait  pour  aucun  de  ses  pa^ 
roissiens. 

Le  plus  grand  obstacle  k  la  profession  de  made- 
moiselle Pascal  semblait  leve;  mais  un  nouveau  suc- 
c6da.  Son  frSre,  qui ,  le  premier,  I'avait  introduite  k 
la  haute  piet6,  qui  Tavait  confirmee  dans  son  d6sir 
d'entrer  en  religion,  s'^tait,  depuis  Tannee  1649, 
remis  au  monde,  et  d'une'fagon'plus  animee  et  plus 
engagee  que  jamais.  La  defense  que  les  medecins  lui 
avaient  faite  de  tout  travail  d'esprit  avait  ^t^Toccasion, 
et  le  goAt  bientdt  ^tait  venu.  C'etaitpure  mondanit6 
pourtant,  sans  vice  aucun  ,  de  la  dissipation,  mais^ 
sans  d6r6glement.  Le  deuil  qu'il  ressentit  de  la  mort 

de  son  p6re  (1)  loi  fit  ddsirer  de  garder  avec  lui  sa 

* 

sinon ,  en  g^n^ral ,  qu'il  ne  faat  rien  aigrir,  ni  aussi  riea  ramollir,  waak 
imiter  la  sagesse  de  Dleu  qui  dispose  toutes  ehoses  avee  force  et  suaviU,  »  ^ 
Bu  8  noyembre  enfin,  a  11  faut  souffrir  que  les  personnes  comme  M.  Sin- 
glin,  qui  craigneat  de  faire  des  avances  ea  s*engageant  aax  ehoses  k  quoi 
Dieu  ne  les  appelle  pas ,  ne  determinent  rien  jnsques  k  ce  qn'ils  aient 
consults  Dieu  plusieurs  fois.  C'Moit  une  maxime  de  M.  de  Saint-Cyran , 
qn'il  falloit  parler  cent  fois  k  Dieu  des  ehoses  importantes  avant  de  les 
r^soudre ,  et  cela  par  imitation  des  grands  retardements  que  Dieu  a  ap- 
port^s  dans  ses  plus  grandes  ceuyres. »  Ainsi  la  soeur  de  Pascal ,  tri&s 
loin  de  Port-Royal  en  apparence,  en  receyait  de  source  et  par  vole  secrete 
le  primitif  enseignement, 

(1)  On  a  de  tr^s  belles  et  tr^s  chr^tiennes  pen^es  de  Pascal,  extraites 
d*une  lettre  ^crite  sur  la  mort  de  son  pere  (17  octobre  1651).  Gela  est  un 
peu  embarrassant,  et  paralt  peu  cadrer  avec  Tensemble  deses  sentiments 
k  cetl9  ^poque.  II  faut  croire  qu'll  n'en  avait  pas  chang6  encore  au  fond 
sensiblement.  Et  puis  la  contradiction  et  la  lutte  6tant  le  propre  de  son 
itat  durant  ces  anntes,  il  put  bien  avoir  en  effet,  sous  le  coup  da  deuil  >, 
un  retoar  Chretien  passager. 


478  PORT-ftOTAL, 

soeur ;  il  ne  loi  parla  d*abord  que  de  retarder  d'un  an 
son  entree  k  Port-Royal ,  et  il  ne  parut  pas  supposer 
qu'elle  pfiit  n'y  point  consentir.  Elle  se  tut ,  par  res* 
pect  pour  sa  douleur,  attendit  Tarriv^  de  madame 
P6rier,  k  qui  elle  s'ouvrit  de  sa  r^olution  persistante, 
et  les  partages  de  la  succession  termini,  Ie4  jaa-^ 
Tier  1652,  aprSs  avoir  fait,  laveilleau  soir,  toucher 
par  sa  sceur  quelque  chose  k  son  fr^re ,  qui ,  tout  at« 
trist6 ,  ne  la  voulut  point  voir,  elle  sortit  le  matin 
dans  une  grande  ^galit6  d'esprit ,  ne  disant  aucun 
adieu  de  peur  de  s'attendrir;  et  ainsi  elle  quitta  le 
monde,  dg6e  de  vingt-six  ans  et  trois  mois. 

Nous  avons  ici  une  r^p^tition ,  pour  le  fond ,  un 
pendant  des  scenes  de  la  mere  Angelique  avec  son 
pere,  quand  il  s'agissait  de  I'enti^re  r^forme  el  de  la 
cldture. 

Mademoiselle  Pascal  n*avait  fait  presenter  k  son 
fr^re  cette  retraite  que  comme  un  essai  momentan6 ; 
mais,  quand  elle  lui  ^crivit,  apres  deux  mois,  pour 
se  declarer  d^finitiyement,  quand,  dans  cette  lettre, 
elle  hii  marqnait  avec  tendresse :  c  J'ai  besoin  de  voire 
Gonsenlement  et  de  voire  aveu ,  que  je  demande  dt 
toute  Taffection  de  mon  coeur ,  non  pas  pour  pouvoir 
accomplir  la  chose,  puisqu'ils  n'y  sonl  pas  neces- 
saires,  mais  pour  pouvoir  I'accomplir  avec  joie,  avec 
repos  d'esprit,  avec  tranquillity;  car,  sans  cela,  je 
ferois  la  plus  grande,  la  plus  giorieuse  et  la  plus 
heureuse  action  de  ma  vie  avec  une  joie  extreme  m£- 
l^e  d'une  extreme  douleur,  et  dans  une  agitation 
d' esprit  indigne  d'une  telle  grSce...  II  est  juste  que  le$ 
autKes  se  fassewt  un  peu  de  violence  ^  pour  me  payer  de 
gelle  queje  me  mis  faite  depute  quatre  ans...'^  »  quand 


LiYHE  thoisi^me.  419 

elle  lui  6crivait  da  ce  ton ,  elle  ne  r^ussissait  qn'k  le 
blesser.  II  finit  par  y  consentir,  mais  de  mauvaise 
gr&ce;  et,  Tanneedu  noyiciat  expiree,  Iprsqu'ayaQt 
eu  ses  voix  pour  la  profession,  el}e  ecrivit  encore 
pour  en  faire  part  et  mettre  la  derni^re  main  aux  af- 
faires ,  elle  trouva  en  son  frere  chicane ,  traoQhons 
le  mot,  et  mauvaise \olont6.  £lle-m6me,  la  soeur  de 
Sainte-Euph^mie  (c'est  son  nouveau  nom) ,  a  trans- 
mis  fort  au  long  tout  ce  d6tail ,  k  la  louange  du  d6- 
sint^ressement  et  de  la  cbarite  de  Port-Royal  et  de  la 
mere  Angj61ique  en  particulier.  G'est  tout  un  dran^ 
int^rieur  que  celte  peine,  cette  inconsolable  angoiase 
d'une&me  g^n^reuse,  qui,  au  moment  d'entrer  dans 
raccomplissement  triomphant  de  son  voeu ,  se  voU 
comme  frqstr^e  par  sa  famiUe,  et  r^duUe  i  6tre  pent* 
6tre  re?ue  par  chariti.  Elle  en  souflTre ,  elle  ressent 
amerement  cette  injustice,  elle  se  reproche  dela  trap 
ressentir  pourtant ;  car  il  y  a  dans  ce  genre  de  soul- 
franco  un  reste  de  fierte  de  famille,  une  derni^re  r6* 
sjstance  centre  I'entiere  merci  cbr^ienne  :  elle  est 
pres  d'en  mourir. 

G'est  done  tout  un  drame,  je  le  dis>  un  drame  que 
cette  quality  de  soeur  de  Pascal,  et  que  le  personnage  de 
Pascal  lui-m6me,  le  principal  adrversaire,  int^ressent 
et  relevpnt  pour  nous.  £t  combien  de  drames  ainsi  en 
|eu  au  sein  des  4mes  cbr6tiennes  ^  c'est-^-dire  de  celles, 
entre  toutes,  qu'habitent  la  d^licatesse  et  le  devoir  I 
Ijk  ou  la  vie  semble  le  plus  r^glde,  le  plus  calma^ 
que  d^orages  couvant  ou  roulant  devant  Dieu !  Parmi 
vous,  pieux  et  d^licats,  regardez  k  I'entours  et  son- 
dez-*vous  1  Ce  n'est  pas  peut-Stre  au  sujet  d'  une  enlrfe 
au  couvent  sans  dot;  on  n'entre  plus  guS^e  au  cou<< 


ISO  i^ort-royaL* 

vent.  Mais  c*est  pour  quelque  faute,  poiip  quelque 
sentiment  dont  le  scrupule  s'efTraie,  c'est  sur  quel- 
que point  intime,  que  Forage  grossit  ef  s'61eve.  Tout 
a  I'aircalme  dans  la  vie;  pas  un  ^venenient  sensible, 
apparent ;  et  Ton  souQre,  et  Ton  meurt ! 

Quand  j'avance  que  la  soeur  de  Sainte-Euphemie 
faillit  en  mourir,  je  n'exagere  pas.  Moins  de  A\x  ans 
apres  (4  octobre  1661),  nous  la  verrons  mourir  de 
douleur  etde  scrupule  d' avoir  signi^  et,  comme  elle 
le  dit  elle-mfeme,  premiere  viclime  du  Formulaire. 
N'est-ce  pas  mieux  connaltre  Pascal,  que  d^etudier 
pres  de  lui  V&me  d'une  telle  soeur? 

Or,  vers  mai  1653,  la  soeur  de  Sainte-Euphemie, 
apres  un  an  de  noviciat  et  pres  de  faire  profession , 
ecrivit  k  ses  parents,  M.  Pascal,  M.  et  madame  P6rier, 
pour  leur  donner  avis  qu'elle  desirait  disposer,  en 
faveur  de  Port-Royal  et  des  pauvr6s ,  de  la  part  du 
bien  dont  elle  se  d^pouillait : 

«  Gar  Je  eroyois ,  dit-elle ,  avoir  tout  sajet  de  m'assarer  quMIff  appron- 
VfToient  toui  mes  desseins^  et,  connoissant  le  fond  de  mes  intentions  et  la 
disposition  de  mon  cosar  k  tear  6gard ,  j*aTois  la  vanity  de  pr^sumer 
qu'il  ne  m*6tQit  jamais  possible  de  les  fAcher,  quelque  chose  que  je  fisse. 
Tons  savez  que  j'avois  quelque  raison  de  yivre  dans  cette  conpance ,  rn 
runion  et  ramiti^  que  nous  avions  toujours  eues  ensemble.  (II  parait  de 
plus  que  cette  part  de  bien  6tait  peu  considerable.) 

«  Gependant  lis  s'oCTensirent  au  yif  de  mes  desseins ,  et  crurent  que  je 
leur  faisois  mie  sensible  injure  de  les  Touldr  d^h^riter  en  faveur  de 
personnes  ^trang^res,  que  je  leur  pr^f^rois,  disoient-ils ,  sans  qu'ils 
m'eussent  jamais  d^sobligde.  Enfin,  ma  ch6re  M^re  (elle  s*adresse  ila 
mire  Le  Gonte,  prieure  aui  Ghamps),  ils  prlrent  ics  choses  dans  on 
esprit  tout  siculier,  comme  aurolent  pu  faire  des  personnes  toat  da 
monde ,  qui  n'auroient  pas  mSme  connu  le  nom  de  la  charity... 

«  Ge  pritendu  manque  d*amitli  de  ma  part  leur  donna  beau  Jen  de 
raisonner  sur  Tinconstance  de  Tesprlt  humain  et  rinstabiliti  de  mon 
affection.  Mais  k  la  bonne  beure ,  s'ils^  en  fussent  demeur^  14 ;  ils  aa- 
roient  exerci  lear  esprit  sans  troubler  le  mien ;  mais  ils  ne  le  firent  pas. 


LIVRE   tROISliuB.  481 

Gar  ils  m'toif Ifent ,  ehaeao  k  part ,  de  mtoe  style » aoe  lettrd ,  oi^  sans 
me  dire  qu'its  fassent  choqa^s»  ils  me  traitoient  n^nmoins  comme 
r^Uot  beauconp.  Pour  tqute  r^ponse  k  mes  propositions ,  ils  me  ftiisoient 
QDe  deduction  de  mes  alTairef  a  la  rigiMr,  et  me  d^laroient  que  la  na- 
ture de  mon  bfen  ^toit  telle  que  Je  n*en  pouvois  disposer  en  facon  qnel- 
Gonque ,  ni  en  favear  de  qui  que  ce  mt.  lis  en  apportoient  pour  raisons 
4|iie  parnos  partages  on^toit  demenri  d'accord  que  nos  lots  r^pondroient 
jolidalrement  Tun  i  Tantre  de  toates  les  parties  qui  viendroient  k  man- 
quer  pendant  nn  long  temps,  et  d*autres  raisons  de  chicane  qui  tous 
-ennoieroient ,  et  qui  n'eussent  pas  M  telles  sans  donte  s*ils  n*avoient  pas 
M  en  manvaise  hnmeor.  Je  sais  bien  cependant  qu*&  la  riguenr  elles 
Moient  v^ritables;  roals  nous  n'avions  pas  aecoutum^  d'en  user  ensemble 
de  cette  fti^on  (1). 

«  lis  Qjoutolent  qae  si,  nonobstant  eela,  je  disposois  de  quelque  chose, 
Je  les  mettrois  en  precis  entre  eux ,  et  eux  centre  tous  ceux  k  qui  J'aurois 
donni  mon  bien ,  ce  qu*ils  assuroient  etre  inevitable ,  k  cause  de  qoelques 
tormalitis  de  justice  quit  falloit  garder.  Et,  pour  ^Iter  ce  mal ,  ils  me 
marquoient  qu'ils  alloient  donncr  ordre  k  ce  qu'il  me  Akt  interdit  de  dts- 
jioser  de  mon  bien  comme  n'en  ayant  point  de  pouvoir,  me  r^uisant 
ainsi  pour  toutes  choses  k  une  petite  somme  d'argent  que  J'aYois  fait 
Tenir  avant  ma  Y^lure ,  et  quails  ne  sayoient  pas  qne  j'aYois  employee  par 
«?ance  4  quelqnes  eharit4s. 

«  Jugez  ,  Je  TOUS  supplie ,  ma  cbire  Mire,  de  I'itat  o&  me  rairent  ces 
lettres ,  d*un  style  si  different  de  notre  maniire  ordinaire  d'agir.  Ellei 
n'lmposolent  nne  nicessiti  lni?itable ,  on  de  diffirerma  profession  de 
qaatre  ans,  poor  retirer  mon  bien  de  Tengagement  od  il  itoit  pour  la 
garantie  des  autres  lots  de  nos  partages,  sans  mime  sayoir  si  apres  cela 
II  seroit  entiirement  libre  d*ailleurs ,  ou  de  recevolr  la  confhsion  d'etre 
recne  gratuitement,  et  d'avoir  le  diplaisir  de  faire  cette  injostice  k  la 
Maison.  AussI  la  donlenr  que  j'en  ressentis  f^t  si  violente  que  Je  ne  puis 
assez  m*itoaner  de  n'y  a?oir  pu  saecombi. » 

Mais,  des  que  la  bonne  mere  Agn^  apprend  cette 
affliction,  elle  envoie  qu^rir  la  novice,  sa  fiile  cherie, 
et  lui  dit  toutes  s6rtes  de  raisons  pour  la  consoler  : 
qu'on  ne  doit  £tre  touchy  que  de  ce  qui  est  6ternel ; 
que  tout  ce  qui  n'est  que  temporel  n'est  jamais  irre- 
parable, et  ne  m^rite  pas  d'etre  pleure;  qu'il  faut 
r^server  ses  larmes  pour  les  p6ch^s,  les  seuls  mal- 

(i)  Elle-mime  n*en  ayait  pas  vU  de  cette  fefOD,  en  cidant^  lors  des 
partages ,  be«^eoiip  da  ilea  k  $wk  Ukn, 

n.  31 


'iiwi 


heui's  vfiriiJiWes.  P&fe ,  tfoti  t<m  d^  gtM,  et  fefeant 
agr^blement  intervenir  Tamour-propre  pour  le  com* 
batfre^  elle  ajomait  ^'itserafit  iiofrteux  ji  fa  mafisofeiy^ 
ihcroyable  i  ceux  qui  la  connaissaient ,  qu^uhe  n6vice 
(uoenoviee  de  Port-Royal! ),  fnr^ A  faire iprofefleiao^ 
ittl  capable  A'Hi^  &ffl1g^6  d6  quo!  ^iTfe  ce  fAt,  gt  surtdtt 
(le  cette  bagatelle  de  se  voir  r^duite^  6tre  re^uepour 
rien !  A  force  de  bonnes  et  tives  paroles  die  r^nssmttH 
^6m  hh  fcidment ;  la  6ffetir  de  Saiiite-EtipK^tiiie  eWriBt 
en  insensibility  ^u  mtme  en  joie  de  se  voir  ainsi  d6- 
nn^.  M^is;  &  sai  btfnte^'^^tte  vietofre  dtlrait  p^ti,  <rt,  A 
''iieiifii^'fa  m^re  Agn6s  disparue,  elle  retombait  dans  sa 
premiere  faiblesse  et  ses  toitrmenls. 

La  nSftre  Aghes  cependaiit  dllait  cherch^  flli  ttftt- 
fori;,  etle  courait  tout  racohter  4ia.  mere  Angeliqu^, 
qui  i^tait  aux  Champs,  et  elle  fais^it^avertirM.  Siii- 
'glfii.  Ealiifer'e  Ang6h'^^  M  au^sitftt  \l*dvls  B^aban- 
donner  tout  ce  bien  aux  parents^  sans  piwis'^n  mdler 
ni  s^etk  metrre  en  peine,  et  de  i^  songe^H]u^'paMflle^ 
'duire  et  faire  profession.  Quant  4  M.  Siijglin  (mai$ie 
ne  puis  rien  supprimer  de  ce  qui  Buiit)v 

«  H.  Singlin  ne  se  rendit  pas  iPAMrd  km^  liMke;^«Mf||riiflttr^ll 
n*y  eCit  peut-^tre  trop  de  g^n^rosit^  et  pas  assez  d'humilit^  dans  cette 
4atto;-Sur  qooi il  noas  4l.t  avec  beanc^np  de  fom  ^qui'^lrtes -ftvdfr  sar- 
po|it6  la  .cupidity  insalial;>Ie  da  bien  qui  r^gne  presqve  partoat,  fl'fiiiit 
lieaucoup  craindre  de  tomber  dans  Taulre  extr^mitd  qui  cdnsiste  dans  la 
cn{rtdtt6  de  rHonnenr  qui  en  iitvi«Df>  1^  radil^  qu'on  pent tirep  des  actfcus 
qa*on  CaU  epsuite,  le  m^prls  de  tous  ciux  qii'on.  j  voit  fenepre  aAtifeli^, 
et  l*ostentalion  de  cette  vertu;  et  qu'aprds  avoir  itabli  son  honnenr  k 
Mre'au-dessus  de  Tamour  des  riche^ses,  -colnme  le^  aiiires'  IT  fen  poilmr 
beaucdop  ,.si  on  ii^  prend  bien  garde,; on  latt lite nelio^s  qui  soril'i^a 
.T6r^6  tout  opposes ^  nials  par  le  m^me  piincipe  et  la  mtoe  anibiiioy , 
c^ui  fait  que  les  uns  disputent  leur  droit  aVec  trop  de  chaleur,  et  que  les 
anlres  le  e^ent  Ivec  Irop  it  UMU.  «  V  rant ,  en  totat«9  dHoses^  i^tt- 
tt  I'll,  se  rendre  neatre,  et8e'9^6iMtle^#i»'l<Hil11itMly^p<Hir^lk'^fto- 


LIVRC   TROUIJ^ME. 


483 


«  garder  qae  e^  que  ^  justice  demaDde  de  part  ct  d*aalce.  Et  si  lea  per- 
«  soniies  a  qai  nous  avons  affaire  s'^garent  ct  s'eraportent  k  quelque 
«  iDjostice  centre  nduv,  la  c%arl(6  nous  oblige  de  lies  aider  par  tous  lea 
<x  moyens  k  se  reconnoitre  et  a  rentrer  dans  leur  devoir  4  notre  ^gard , 
<r  comni'e  notjrs  Tei^r  serioh's  redevables  d*un  pareil  secours  s'il  8*agissoit 
«  \}e  rfnt^r^t  d*uR  ira^re.  Mais  11  faat  prebdre  garde  de  ne  se  point 
ff  ttom^er  ^n  ceta ,  et  d*agir  par  nne  cupidity  secrete  qui  pourroit  se 
ct  tclirvrir  du  prftette  de  charity.  Il  Taut,  an  contfaire,  que  ce  soit  par 
«  ^ddsir  (liors  rfe  tout  fntir^t)  dig  yoh  fa  justice  gardfie  en  tout. » 

Admrrabfe  direction!  tout  est  prevu,  tl  n^  s'agit 
que  xl'D»&ddt  poitr  un  cc^tii^eitf ;  mats  c'esi  le  m^ofte 
cbataip  dfe  V4theoft  se  liVrent  tbus  les  combats. 

Jjf.  SipgUpf neaaaipitt*,  aj^te^  y  ayair  mieux  pen$6 , 
emw^diHis  ie  sentiilafeat  vtei  to  niere^  Attg*^ique,  efl  it 
decide  que  fe  plus  sfir  est  d*6crire  qu'PA  renoace  k 
totttf  s'ii  y  a  siiq()le  uMJe&teiidu.,  ei  sile&ccerurs  scat 
ptes  d^aectord  tjti'^a  lie  stfrmMe ,  celSi  s*6claircira  de 
re^te  al^  premiei^e  eutrevue.  La  scbut  de  Sainte-Eu- 
pb^mie  r'b^  plw  qu'i  obeip^  sod  eoe^r  est  dompte, 
m^fe  t!  Pieist  avcic  plus  d%  confdsiofi  encore  que  de 
joie.  PdkV  ua  der Qijdr  «.ubterft^e  de  ramour-^proipre  ^ 
elle  demrnKte,  piiitequ'^on  \k  veut  bfen  redeVoir  gira- 
tuitement ,  k  n'fitre  re(jue  dii  mpius  que  comme  soeur 
cQAYeese.  Gettfe  ^^elile  humiltatioo  la  tfanquiHi8a*ait; 
et  ptife  eHe  te'ndrart  k  la  ihafson  quelque  chose  efn 
traiiiail  pour  ce  qu'elle  regoit.  M.  SingUn  I'enteod, 
pd«e  t0ut ,  et  refisise. 

Tandls  qu*elle  est  occiipee  a  r6diger  la  lettre  k  ses 
parantsv  nae  lettre  dans  les  termes  presents ,  sans 
trifilp  de  chateur,  seVere  pourtant ,  affectueuse  aussi , 
exempte  surtout  de  tout  depit ,  de  faux  courage  et  de 
br^vadOy  b  m^re  Ahg^l^^e  arrii/e  de  Port-Roy al-des- 
Ckanaps^  ei^sd  tseipeCit  dfame  iatime  le  principal 


-484  l»ORT-ftOVAL. 

pcrsonnage  sMntroduit.  li  est  des  scenes  ei  des  pd^ 
roles  qu'on  ne  saurait  que  reproduire  : 

«  Gelte  leltre,  qui  ne  pouvoit  pas  6tre  coorte,  ni*ayajit  oceap^  presque 
ju8qu*au  soir,  conlinue  la  soeur  de  Sainte-EupMmie ,  Je  ne  poa  voir 
notre  3I^re  ce  Jour-IA.  Mais ,  le  lendemain ,  elle  fit  assembler  tout  le  No- 
yiciat  poar  la  yoir»  comma  vous  savei  qa*elle  a  coatame  de  fiiire  lon- 
qa*elle  arrive  de  Port-Royal.  Je  m*j  troavai  comme  les  autres;  et,  ia 
aalaant  k  mon  tour,  Je  ne  pus  m'emp6cher  de  lui  dire  que  J*Moit  la  aeule 
qui  tdi  trisle  parmi  toutes  nos, Sours  qui  ayoient  grande  Joie  de  son 
retonr.  <t  Qnoi!  me  dit-elle  ,  ma  Fille,  est-ii  possible  queyotts  sojei  en- 
«  core  triste?  N'^tiei-yons  pas  pr^par^e  4  tout  ce  que  vous  voyez?  Ife 
<r  saviez-votts  pas,  il  y  a  long-temps ,  qu*il  ne  faut  jamais  8*assurer  snr 
«ramiti6  des  creatures,  et  que  le  monde  n*aime  que  ce  qui  estsien? 
ft  N*dtes-vous  pas  bien  heureuse  que  Dien  vous  6te  tout  a^jet  d*en  douter 
«  ayant  que  vous  quitti^  le  monde  tout^i-Cait,  afln  que  yoos  fassla 
«  cette  action  avec  plus  de  courage ,  vous  en  faisant  une  esp^e  de  n^es- 
«  sit^  qui  vous  rende  in^braolable  dans  la  rteolution  que  vous  en  avez 
«  prise ,  puisqne  vous  pouvez  dire  en  quelqne  sorte  que  yous  n'avez  plos 
«  personne  dans  le  monde. »  Je  lui  rtpondis  en  plenrant  qu*il  meaembloit 
que  j*en  ^tois  d^Ji  si  d^tachte  que  Je  n*ayois  pas  besoin  de  cette  eip^ 
rience.  Sur  qaoi  elle  reprit :  «  Bieu  yous  yeut  faire  yoir  que  yous  yous 
«  trompez  dans  cette  pensie.  Gar  si  cela  ^toit ,  voni  regarderiez  avec 
«t  ittdilKrence  tout  ce  qui  est  arrive ,  bien  loin  de  vous  ei^  affliger  comme 
«  yous  faites.  G*est  pourquoi  yous  devez  reconnoitre  que  c*est  une  grande 
«  gr&ce  que  Dieu  vous  fait ,  et  en  bien  profiler. »  Elle  me  dit  encore 
plusienrs  autres  choses  sur  la  yanit^  de  toate  l*affection  des  horames ,  en 
me  tenant  tou^ours  embrass^e  avec  beaucoup  de  tendresse ,  Jnsqn'4  ce 
qu*il  fallnt  la  quitter  poar  laisser  approcher  les  autres. 

c(  liC  lendemain ,  la  m^re  Ang^lique,  ayant  remarqui  pendant  Primes 
nne  tristesse  extraordinaire  sur  mon  visage ,  sortit  du  choeur  ayant  le 
commencement  de  la  messe ;  et ,  m'ayant  fait  appeler,  elle  fit  tons  ses 
efTorts  pour  donner  quelque  soulagement  i  ma  douleur.  Mais ,  parce  que 
cet  espace  de  temps  ^toit  trop  court  pour  satisfaire  sa  charity ,  aussit6t 
apr6s  la  messe  eUe  me  fit  signe  de  la  suivre ,  et ,  me  faisant  mettre  aa- 
pres  d'elle,  eUa  mc  tint  une  heure  eniUre  la  tile  appuyie  tur  son  sein,  tn 
vt'embrtusant  avec  ia  tcndreue  d'ane  vraie  mire;  et  III  je  puis  dire  avec 
v^rit6  qu*elle  n*oubUa  rien  de  tout  ce  qui  dtoit  en  son  ponvoir  poar 
charmer  men  ddplaisir. » 

On  a  tout  rentrelien  qui  suit;  c^est  apr^  mains 
d'uQ  mois  que  la  soaur  de  Sainte-Euph^mie,  dans  sa 


LiVRE  troisi£;me.  485 

« 

premiere^emotioQ,  en  r^capitalait  toutes  les  circon- 
stances.  Si  nous  ne  connaissions  pas  la  mere  Ange- 
Jique^  cette  seule  occasion  sufiirait;  mais,  mSme 
aprSs  ce  que  nous  savons  d'elle,  il  y  a  de  quoi  ap- 
prendre  encore  et  admirer. 

EUe  commence  avec  une  sSv^ritS  pleine  de  dou- 
ceur ;  elle  s'6tonne  de  cette  tristesse ;  elle  a  peine  k 
la  compi'endre,  et  il  lui  a  fallu  dans  le  premier  mo- 
ment un  effort  de  m^moire,  assure- t-elle,  pour  s'en 
rappeler  la  cause,  tant  elle  lui  parait  futile,  et  tant 
Q'etait  une  affaire  conclue!  Et  voyant  des  larmes  pour 
toute  r^ponse  aux  yeux  de  la  Scaur,  elle  previent  son 
excuse : 

«  Ponrqaoi  plenrez-voas  de  cela,  ou  bien  poarqaoi  ne  pleurez-voas  pas 
«  entant  de  tons  les  p6ch6s  du  monde  7  Si  vous  neregardez  que  Dieu  la- 
ff  dedans  et  TintMt  de  la  conscience  de  vos  proches ,  pourquoi,  lorsque 
«r  vous  en  avez  ya  tomber  qaelqnes-uns  dans  des  fautes  plus  considd- 
€c  rabies  et  dans  des  infid^lit^s  beaucoup  plus  importantes  au  regard  de 
<r  Dieu  {slle  veut  parter  ici  da  Pascal) ,  n*ayez-vOUS  pas  autant  p!eur6  qu*a 
«  cette  heare  oA  lis  n*ont  manqu^  proprement  qu*&  ramitiS  qu*ils  vous 
«  devoient?* 

ff  Je  lui  T^pondis ,  comme  je  le  croyois  veritable,  que  Je  n*^tois  touch^e 
que  de  rinJusUce  qu'on  faisoit  k  la  Maison ,  et  que,  pour  ce  qui  ne  regar- 
doit  que  moi ,  Je  ne  sentois  ancnn  monvement  d'aigreur  ni  de  douleur, 
et  que  mon  cceur  me  sembloit  6tre  insensible  de  ce  c6t^-[&. 

cc  Tons  Tons  trompez,  nia  Fille,  me  dit-elle.  //  n^y  a  rlen  qui  touehe 
ff  plus  ni  qui  moU  plat  outrageani  que  I'amitii.  Vous  en  avez  une  veritable 
«  pour  eui,  etyonsYoyez  que  la  leur  n*a  pas  M  pareille.  Car,  encore 
«  qn*n  soit  rrai  qu*ils  yous  aiment  beaucoup ,  voyez-yoiis ,  ils  sont  en- 
«  core  dn  monde,  et  tontes  les  graces  particull^res  que  Dieu  leur  a  faltes 
«  en  leur  donnant  plus  de  lumi^re  dans  les  choses  de  Dieu  qa'&  beaucoup 
«  d'autres,  n'empSchent  pas  qu*on  n'agisse  au  monde  comme  au  monde^ 
«  c'est-i-dire  que  le  propre  int^rSt-marche  toujonrs  le  premier.  £t  c*est 
<f  de  cela  que  yoos  6tes  cboqu^e ,  sans  y  penser.  » 

Et  par  plusieurs  exemples,  plusieurs  liistoires  de 
mSme  nature  qtfelle  lui  raconte,  ell?  s'atiache  a  d^mS- 


486  p'ORlr-iiOYAL. 

ler  le  topfaisme  du  oeefur,  4  lui  dtooter  h  part  d'amour- 
propre  dans  ses  larmes,  €t  i  lui  montrar  (ce  qtie  nous 
avons  d6ji  app]iq[u64  Pascal,  adversiaire  desj^soites) 
qo'on  ne  prend  jamais  si  an  vif  I'lnt^M  de  la  jtistice 

* 

que  lorsqu'on  a  ete  soi-jp^me  compris  et  piC[\i6  dam 
rinjustice.  Suivent  ces  heUe&  penseM  sur  le  tadhde,  et 
si  g^D^raleSi  sS  vraies  de  tout  %em]g3'l[6rs  du  cloltre  : 

•:      "        . 
t  .  \         . 

«  Voyez-yofu ,  ma  ^oeor^  qnand  vme  pereonne  est  bora  du  mon^e ,  on 
«  con^ibtb  tcjiis  les  plafslrs  qa*ofi  lui  fait  comme  one  eliose  perdue.  II 
.*<  iiV.)tfo|t  qae  deui  motlfis  qui  pnftMit  'ftife  agrtor  1  tos  parents  votre 
«  d0$8ein.y  on  In  cbari|^  ea  ^At^fnft  *MnB  ypa  lentHtusnU ,  on  r«i|itii'e& 
«  voulaat  Yous  obliger.  OrVoitflsaviezbienque  celui  qui  ale  plus  d'ia- 
«  lir^t  A  pette  affaire  (toojours  Paseaf)  lest  encore  trop  du  monde,  et 
<c  !iidin^(|lQsla'TaBit6et  les  amusements,  pour  pr6f6rer  Us  aomi&sies 
<c  que  vouSf'iEooHez  faire  it  sa  commodity  particuli6re ;  et  de  croire  qu*il 
«  auroit  assez«d*amiti^pour  c^der  h  YMreeonsidi6|:atioB9C*^toiifsp6Ter 
«  une  cbose  inoule  et  impossible.  Cela  do  se  pQi^Ypit  faire aai^s  miracle; 
«  Je  dis  un  miracle  de  nature  etd'affec lion,  car  il^*|r  ayoit  pas  Hen  d*at- 
((  tendre  un  miracle  de  gr&ce  en  une  personne  cpfpme  lu|;  et  VDU^^Tex 
«  bien  qu'il  ne  faut  jamais  s*attendre  aux  miracles  (i).  «> 

«  Je  ne  pus  m*emplcher  d'interrompre  notre  cbjSre  M^re  poi|T  ]m  dire 
qu^ncore  que  j'eusse  fait  ^ette  reflexion  ^  je  ji>n,epsse  pi^afuafxf ns  ;^n(- 
^tre  pas  6t6  d^tourn^e  de  la  confiance  que  j'avois  en  eux,  p«r<^  qq^ 
j'aurois  cru  avoir  droit  il'c^pirer  i^n  deces  miracles; 41  j  ^a  avoit4es 
exemples  dans  nptre  famille  plus  extraordinaires  que  celuf-Ii^ ,  et  4e  Imi 
mon  pire  mtoe  enydrji  uq  tie  ms^  /opcl^f  qa*M  avoit  obUgi^  ^ai^  ^1^ 
sortes  de  sacrifices. 

i(  Je  crois  bien  cela ,  me  dit-eile »  mala  monsieor  Yotre  .oDde  £tqit  un 
«  bomme  engage  daps  le  monde.  N'av^z-yous  jamais  oul  dire  <|ipe  petitit 
<f  bistoire  de  la  Vie  des  P^&r^s  d^  df^sert ,  qui  n  bien  dfi  x^^pof f  a  ce  gu# 
«  yous  dites,  enpQre  qn*il  pe  le  aemble  pas  4'abor4?  Uq  l^^meda 
«  monde  j6tap^  ,iFequ  yoir  -u^  .de  ^es  ik^iies  (u;fi ,  apr^  ^ivoir  yflcn  .^  |«(a* 

(i)  €k^  ebtretien  en  appfeM  plus  siir  fes  di^IplBitlbns  et  le  fnxe'de 
Pascal  a  cette  ^poqtte  que  tout  ce  qui  est  lit  aillieui^.  On  y  Volt  {tm  pei 
plus  loin)  que ,  ma1gr6  ce  que  sa  soetrr  lui  ava'it  t6d6  de  sa  part  de  bien , 
il  n'avait  pas  encore  assiez  pour  ylVre  seldn  r^ciat  de  sa  conditton.  Babi 
la  Vie  que  madame  Purler  a  6crite  de  son  fr^re,  elle  ne  tonche  que  l^g^re- 
ment  ees  drconst^c^  ^nt^rifures  h  Ja  ^oeqii^e  jcoQfiera}i9i^  ejt  4^m  les- 
quelles  elle-m^e  f  yait  ea  m  petit^  torts.  II  n*cst  ^u^  ie  X^pfi  dfi  9l9Hfp 
pour  (Ure  informi^  de  Wt, 


LIVRE   TfiOISlilfE.  497 

«  tement  daos  h  moiidey  s*^toU  reUr6  dan&  la  solitude  i  f'l^toiiiia  beaa- 
«  coup  de  le  trouver  mangeant  k  I'heure  de  Nones ,  parce  qa'avant  sa 
«  retraite  il  oe  dlnott  Jamais  qu*A  Theore  de  Ydprec.  Le  solUaife  s'eo 
«  Afiweevant  li|i  dit :  Ne  vaut  m  etunnft^  pas ,  mpii  Fein ;  ea  n'est  pas  an 
«  reidchement,  mats  une  necestiU,  QuandJ'stois  dans  le  monde,  je  n'pn  avois 
«(  pas  besoin,  paret  que  mes  oreities  me  repaissolent,  Les  leuanges  qa'on 

*  donnoit  d  met  autUrUit  saiUfiUscwit  $i  bim  mon  etprii »  que  h  eattpt  §t^ 
«  etoit  fortifie  et  anime  d  ies  redaubler  ^£m^>  s'H  eAt  eti  besjoin,  Mais  id  ok 
«  persanne  ne  me  dit  mat,  oU  L* amour-propre  n'a  ri»n  qui  le  eqntenie,je  suis 
«  06%^  malgre  moi  de  donner  eetie  satisfaction  d  la  nature,  paree  qu'elle  en 
c  9et  absolument  depourvue  d'ailleurf, 

<c  Yoyez-Yons,  ma  Fille,  me  dit-elle  ensuite,  il  en  est  toat  de  mSme 
<t  de  ce  dont  voas  parlez  (1).  Un  lionnete  homme  dans  le  monde  se  sent 
Is  port^  k  obliger,  mdme  an  prejudice  de  son  int^r6t  propre,  vne  personne 
c  qai  demeure  dans  le  monde  comme  lui,  parce  que  c*est  ub  t^jnoia 
«  toujoars  present  et  une  trompette  qui  pubiie  son  action  par  sa  seule 
«  vne ,  et  que  la  gratitude  de  cet  homme  et  Ies  louanges  qa*il  Ini  procuie 
4t  to  ricompenseAt  de  son  bianfait ,  autant  de  fois  quUl  y  a  des  complai* 
€t  sanU  qui  Ten  cangratuleat.  Mais  Ies  services  qu'on  rend  k  nne  per** 
«  Sonne  qui  est  hors  du  monde  n'ont  rien  de  tout  cela.  Gomme  c'est  une 
«  action  purement  de  charity,  qui  est  plus  utile  It  celui  qui  donne  qu'i 
«  edbai  qui  regoit,  pas  use  pers<»ne  ne  s'atise  de  you^en  loner.  Ge|leqiU 
«  ax€cu  le  bienfoit  ne  pent  pas  le  publter,  parce  qu*elle  n*y  est  pas.  Ceux 
«  qui  le  peuyent  savoir  et  approuver  Foublient  ais^ment,  parce  quils  n'y 
«  out  point  d'int^r^t ,  et  que  personne  n'est  pay^  pour  Ies  en  falre  res*" 
«  loiiYettir.  De  \k  vient  qu*on  tient  pour  perdu  tout  ce  qui  se  lait  aut 
a  Heligieuses^  parce  qu*on  n'y  rencontre  ni  bonneur  ni  avantage  tem- 
«  porei  qui  tienne  lieu  de  recompense  (2).  Tenez  cela  pour  une  maxime 
IT  kidubltable  sur  quo!  il  ne  faut  Jamais  manquer  de  faire  fondevanl. 
«  Afit^ement ,  vous  ser^  tocuonrs  tromp^.  J'en  ai  taut  d'exp4r|isno6s 
«  que  je  n'en  saurois  plus  douter.  Mais  la  raison  memele  fait  voir;  car 
«  c*est  proprement  iB  monde  et  sa  mani^re  d*agif .  f?  a  ioigours  M  faU 

*  eou^me  eda,  et  ie  utm  toujourti  eig  s^H  et$it  atdrm^ni  fiui,  il  m  mtoii 
«  plus  ^u  mmdc* » 

EUe  disi^  toutes  ces  chases  de  cette  maniire  ferme 

fl)  Quoi  deplos  agr^ablement  dMbumi  >  de  plus  fti,  si  VonieFe- 
pMe  Aftx  iaituations ,  et  le  ton  du  eloltre  observe  ? 

(2)  Et  combien  de  fois ,  lorsqu'ils  ont  affaire,  noo  pas  k  des  religieus6$ 
ni  k  des  Chretiens  cloitr^s ,  mais  k  des  personnes  inrerieures  et  dont  la 
Yotx  ^  suppos^e  sans  (^bo ,  des  gens  du  monde  qui  se  piqoent  d'Mre 
acooi^pli^  ns  ae-font-iU  pas  faute  de  se  montrer,  le  matlp ,  et  i  la  clartd 
du  soleil,  sous  des  jours  dlnt^rSt  et  de  personnalit^,  dont  le  soir,  it  la 
clkrte  destotigies,  tls  roogiraienti 


I 

488  PORT*ROYAL.  | 

qui  redoubldit  le  feu  de  ses  paroles,  et  d'un  mouve-  i 
ment  quisemblait  vouloir  les  imprimer  dans  le  coeur. 
Et  quand  elle  croyait  s'apercevoir  qu'elle  avail  frappd 
trop  forty  elle  s*arr6tait  tout  d*un  coup  avecsourire, 
et  entremSlait  de  nouveau  les  agr^bles  histoires  pour 
exemples,  et  les  adoucissements. 

A  peu  de  jours  de  Ik ,  Pascal ,  qui  £tait  absent  de 
Paris,,  y  revint  et  se  pr6senta  au  parloir.  II avait  re^u 
la  lettre;  il  fit  tout  d*abord  TofTense;  niais  le  visage 
de  sa  soeur,  malgr6  la  galte  qu'elle  affectait,  et  quoi- 
qu'elle  sMhterdit  toute  plainte,  lui  apprit  assez  ce 
qu'elle  avail  soufferl.  II  faul  dire  k  sa  louange  qu'il 
fut  a  rinstant  louche  de  confusion,  et  que,  de  son 
propre  roouvement,  il  se  resolut  de  mettre  ordrea 
celle  affaire,  «  s'offrant  m6me  de  prendre  sur  lui 
toutes  les  charges  el  les  risques  du  bien ,  el  de  faire 
en  son  nom  pour  la  Maison  ce  quMl  voyoit  bien 
qu'on  ne  pouvoit  omettre  avec  justice.  » 

A  eel  effet ,  trois  ou  qualre  entrevues  entre  sa  soeur 
et  lui  furenl  encore  n^cessaires ;  apres  quoi  il  n*y  eut 
plus  qu'4  signer.  Mais  ce  que  remarqua  de  plus  en 
plus  la  sceur  de  Sainte-Euph^mie  durant  toute  celle 
petite  negociation ,  pour  laquelie,  ichaque  fois,  elle 
prenait  conseil,  c'esl  la  diversity  de  canduUe  que  le 
in^me  Esprit  de  saintet^  sugg^rail  aux  meres  Ang^ 
liqueet  Agnes,  non  moinsqu*^  M.  Singlin.  Gbacun 
lenail  son  r6le  k  part,  dans  celle  ligne  de  d^inte- 
ressement :  1*  la  mere  Ang^lique,  gardienne  vigilante 
de  la  purele  de  la  maison ,  marquail  sur  toutes  choses 
son  intention  principale  d'empdcher  que  la  moindre 
ombre  d*inter6t  ne  s*y  glissdl;  elle  acceptail  Tinjus- 
tice  avec  joie  el  tendait  k  tout  ceder.  2'  M.  Singlin, 


LIVRE    TROISI&HE.  4^ 

comm6  p^re  commun  du  monastere  et  aussi  de  la  fa*-- 
mille  Pascal,  songeait  a  cette  derafi^re,  et  souffrait 
de  leur  injustice;  en  laissant  au  convent  le  miritO: 
on  plutdt  (1)  l*a vantage  de  la  subir,  il  eftt  voulu  epar- 
gner  aux  autres  le  malheur  et  le  tort  de  la  causer  :  il 
tendait  k  remetlre  Taccord.  3*"  Enfin,  I'excellente 
mere  AgnSs  laissant  cds  int^rdts  g^n^raux  aux  soins 
des  deux  precedents,  n'^tait  occup^e,  elle,  en  mat- 
tresse  particuliere,  que  de  sa  novice,  et  de  la  consoler, 
de  l*^lairer  sur  chaque  point,  de  la  faire  profiter  de 
chaque  epreuve.  N'est-ce  pas  la  un  triple  rdle  qui, 
bien  saisi  en  une  circonstance,  nous  donne  k  entre* 
voir  les  aecrets  k  Finfini  dans  cette  diplomatic  de  la 
GrAce? 

J'ai  dit  qu*il  ne  restait  plus  qu'k  signer.  On  6tatt 
k  la  surveille  de  la  profession.  Pascal  se  rendit  au 
parloir,  accompagn^  de  gens  d'aflaires  et  notaires* 
Mais  la  m^re  Ang^lique,  qui  etait  une  des  parties 
contractantes ,  se  trouva  trop  indisposee  ce  jour-l& 
pour  paraitre;  et,  s*en  rejouissant,  ellelui  6t  dire 
que  rien  ne  pressait,  qu'il  se  consultdt  encore,  et 
qu'il  serait  assez  temps  apr^  la  profession  de  sa  soeur; 
ce  qui  voulait  dire,  apres  que  le  convent  seul  se  se- 
rait engage.  Les  gens  d'affaires  furent  fort  surpris  de 
cette  manierede  trailer;  Pascal  sepiqua  d'bonneur; 
il  revint  le  lendemain ,  trouva  la  Mere  un  peu  mieux 
portante ,  et  se  hSta  de  conclure  avec  toutes  sortes 
d'expressions  de  regrets  de  ne  *pouvoir  faire  plus, 
Tandis  qu'il  tenait  la  plume  pour  signer,  elle  lui 

(1)  Le  mcrite,  qa*ai-]e  dU?  il  n*7  a  pas  de  mirite  aa  sens  dePort- 
Boyal ;  on  se  sarprend  ainsi  k  ces  especes  de  contre-seos  o4  nous  induit 
le  langage ;  je  fais  expris  remarqaer  celai-ci. 


490  PORT-ROYAL. 

disaii  enoore  t  <  Yoyez-vous ,  Monsieur,  nous  avons 
appm  de  feu  M.  de  Saint-Cyran  4  ne  rlen  recevoir 
pour  la  maison  de  Dieu ,  qui  ne  vienne  de  Dieu  (i).  ^ 

Tel  6tait  done  Pascal ,  a  .oeUe  date  dejuin  i653, 
r^devenu  bomme  du  monde  et  faisant  par  civilU^  el 
b90$  proc6di6s  ce  qu'il  ett  laUu  par  charite.  La  morl 
do  son  pero  lui  donnait  plus  de  facility  pour  coniiauer 
fiipmrain  de  vie  veritabiement  fastueui;  pourtant,  oa 
r$k  entrevu ,  le^  avantages  qu'y  avajt  ajout^ssa  sceur 
dans  le  par.ta^  des  biens,  n'etaient  pas  inutiles,  n^e*' 
taieat  m^me  pas  suiSsants  po^  Taider  k  soutenir  ce 
ton  de  depense  ou  il  s'etait  mis.  II  en  etait  1&,  vivant 
^  s'i&mancipant,  fort  aux  prises,  je  me  le  figure,  avec 
Hpntaigne,  resistant  par  rintelUgence,  ci^dant  etde* 
rivant  par  la  conduite.  La  grande  epoqua  de  son 
d^e  avec  akematives  se  place  ici,  dans  cet  interYaUe 
fit  cet  intcirregne  des  deux  conversions :  dnq  longoes 
anp^es.  II  avait  recommence  a  se  dissiper  depuis  la 
$n  de  1648.  Son  esprit  vigoureux ,  bardi ,  sie  Mchait 
1^1^  eio  tous  sensj  le  Uontaigjue^  lui  avait  dd  re^ 
gagner  vite  le  temps  perdu  (2). 

Xi)  M&n(firet  pour  Urvir  d  CHidoin  de  Port-Hayal.,.,  ViTtclA],  174S, 
loive  m,  p.  54-105.  -^  La  gaut  4e  Sainte-Eiipiitoie  conmen^  ds 
diresaer  le  detail  de  tout  ce  pttU  particulier,  comme  elte  rappelle*  niil 
tingtaine  de  jburs,  je  peiise,  apr^s  la  conclusion  :  son  recit  porte la  date 
iaiOj^in  16^.  £116  l'6crivit  k  la  d^b^  sur  du  popler  dmi  qu'elle 
tiopTa  daitf  $0l  cmeU9 ,  dernier  veaUge  dn  monde  {  elie  I'^en  e^nse  daas 
ttn  joli  post'scriptum  :  «  II  m'a  sembl^  que  i'or  ne  poHvoit  Stre  miew 
employ"^  qvCk  reconnoitre  la  charity ,  puisqu'il  en  est  Timage.  »  Encore 
une  blaelte  de  bel-^sprit^  De  ce  c0t6 ,  la  tranche  doru  dura  plus  long- 
teiiips. 

'  X%  IJne  obsertation  totitefols  me  frappe.  le  donte  de  Pascal  ne  trouve 
gu^e  place  qu'apres  sa  pretnitfre  coDYersiOQ  si  s\yt,  ^  r^elle;  de  sorte 


LlVRE   tftOlSttlME.  291 

Cl'etait  )e  temp^  de  h  Fronde  et  le  lendemain ;  la 
society  se  livrait  i  nu.  MoliSre  et  iPa^cal,  ces  deux 
grands  esprits ,  en  ces  libres  moments ,  eux  aussi , 
passaient  teui*  jetinesse  et  menaient  leur  Fronde. 

Les  grands  et  les  petits ,  la  propriSte,  la  naissance^ 
lotis  les  droits  ou  les  pr6jug6s  n^cessaires  el  conve- 
iius,  Pascal,  en  passant,  s'en  retidait  compte ;  et  il 
JQ^avait  Tair  que  de  s'amuser. 

t)u  milieu  de  cette  vie  sparse  et  r6fl6chie,  la  geo- 
m^trie  faisait  des  retours.  II  aoutenait  une  corres- 
pohdance  Ires  active  avec  Ferniat,  qui  r^sidait  k  Tou- 
touse.  Le  chevalier  de  Mer6,  grand  joUeur,  luiavait 
pose  des  questions ,  qui  se  rattachaient  k  ce  qii'on 
tippeHe  le  probleme  des  partis.  Pascal ,  avec  le  train 
qu'il  menait,  <&tait  Joueur  peut-^tre;  mai»il  n'avait 
paS  besoin  de  cela  pour  s'intjSresser  k  une  theorie  et 
^our  s*en  rend're  mattre.  Signe  original  et  singulier ! 
cliaque  coup  d'oeil  qu'il  donnait,  m6me  par  distrac- 
tion,  k  quelque  objet,  amenait  une  id6e  nepve,  et 
souvent  une  id^e  pratique.  11  inyentait  ainsi  le  Aa- 
"quetj  la  brouette  du  vinaigrier;  il  paratt  mSme,  gloire 
bopulaire,  qu'il  entrevit  Tommftu^  (1) !  Vers  ce  temps 

ipi'on  penf  dire  qii*il  e^t  comme  postfkteur  k  m  foi.  Plus  tard ,  il  nj9p 
vivera  par  acc^s,  je  le  crains,  au  sein  mtoe  de  renfantement  des  Pentees, 
iPalical  ii*a  jamais  plus  dout6peiii-(ftre  que  dans  le  temps  oA  11  a  le  plas 
em.  HaislB  doute  alon  itait  et  fat  toojoars  en  ini,  pint  ou  moini; 
compae  m  Uqd  encage.  Qu'aurait^e  M a'ii u*j avait  eu ^oot  d'abor-d  ce 
premier  fond  de  gr&ce  ? 

(1)  L$i  Carrosset  d  einti  sous  ( Yoir  la  petitf  l^rechare  de  !!•  de  Monmor- 
qa6^  Firinin  Bidot,  1828) ;  Tentreprrse  ne  s^essaya  (jiie  sar  la  iSn  de  la  vie 
jfe  Pascal.— Piiisqne  pons  en  sommes  aox  cariosH6s«  voici,  sar  s^  promp- 
Utade  aux  nombres>  une  petite  anecdote  qui  rentrerait  bien  dans  \t$ 
|r6crtotions  math^matiques  :  d  M.  Pascal  6,tan^  ajl^  voir  M.  ^rnou^ 
(ctianoine)  a  Saint-Victor,  avec  le  due  de  Roano^s,  v^t  entrer  fort  con- 
foi^ment  an  troupeaa  de  moatons.  II  d'emanda  k  M»  Arnoul  s'il  en  de- 


492  PORT-ROYAL. 

ou  nous  somoaes,  rassure  sans  dpute  par  ua  eclair  de 
sanl^,  il  pensait  k  un  engagement  plus  definitif  dans 
le  monde ,  k  Tachat  d'une  charge  et  a  un  mariage.  II 
en  6tait  k  ce  point ,  quand  le  Seigneur,  qui  le  pour  - 
iuivait  depuis  long-temps ,  I'atteignit. 

Vers  octobre  ou  novembre  1654 ,  etant  alI6 ,  selon 
ssk  coutume,  un  jour  de  f6te,  se  promener  dans  un 
carrosse  k  quatre  ou  six  chevaux,  au  pont  delSeuUly 
(  comme  qui  dirait  au  bois  de  Boulogne ) ,  son  frin- 
gant  attelage  prit  le  mors  aux  dents  a  un  endroit  du 
pont  oil  il  n'y  avait  pas  de  garde-fou.  Les  deux  pre- 
miers chevaux  furent  precipites;  mais,  les  r^nes  etles 
traits  rompant  heureusement,  le  reste,  chevaux  et  car- 
rosse, s'arrSta  court.  L'impression  que  regut  Pascal 
de  cet  6Yenement  fut  extraordinaire;  on  en  peut  ju- 
ger  par  le  petit  papier  et  le  parckemin  (deux  copies 
pareilles,  pliees  ensemble)  qu'on  trouva,  apres  sa 
mort ,  dans  la  doublure  de  son  habit ,  et  qu'il  decou- 
salt  et  recousait  soigneusement  lui-meme  chaque 
fois  quMi  en  changeait ,  tant  il  tenait  a  les  garder  con- 
stamment  sur  lui !  La  date  en  est  du  23  novembre 
1654,  c'est-i-dire  aux  environs  de  Taccident.  On  y  a 
voulu  voir  la  mention  faite  d'une  vision  qu'il  aurait 
eue,  et  mSme  un  bon  carme,  ami  des  Perier,  a  ^rit  un 
commentaire  de  vingt  et  une  pages  in- folio  k  Tappui ; 
mais  Pascal  n'a  jamais  parle  de  cette  vision  a  per- 
sonne,  ce  qui  la  rend  douteuse,  d'autant  qu'en  exa- 

vineroit  bien  le  nombre.  Celui-cl  lui  ayant  r^ponda  qae  non ,  il  loi  dit 
tout  d*an  coop ,  en  comptant  en  nn  moment  snr  ses  doigts ,  qii*il  7  en 
ayait  400.  M.  de  Roann^s  demanda  k  celai  qai  les  condaUott  combien  il 
7  en  avoit :  il  lui  dit  400.  »  Probablement  le  troupeau,  tout  conrus  qu*il 
paraitsait,  formait  a  ce  moment  one  figure  dMerminte,  iincarr4»  uq 
Iriangle  :  Je  le  lalsse  aux  experts. 


miiiiant  siltis  preveotion  Tecrit,  on  n*y  lit  rien  quf 
force  k  y  voir  autre  chose,  sous  des  terraes  elliptiques 
et  m^taphoriques,  qu*un  ravissement  d*esprit  au  seia 
de  la  pri6re ,  un  de  ces  6tats  de  clarte  et  de  certi- 
tude celeste ,  coinme  il  est  donn^  aux  Chretiens  sous- 
la  GrAce  d'en  ressentir.  On  pent  conjecturer  que  Ta- 
venture  du  pont  de  Neuilly  donna  Tiaipulsion  a  ce- 
ravissement  de  pri^re  et  de  reconnaissance.  Les  dis- 
ciples de  Port-Royal  par  devotion,  les  philosophes  da 
dix-huiti^me  siecle  par  moquerie,  ont  contribu6  k 
traduire  en  msion  formelle  cette  circonstance  mysl6— 
rieuse  (1).  On  est  all6  jusqu'4  dire  qu'i  partir  de  ce 
temps  Pascal  vit  toujours  un  abime  k  ses  cdtes :  it 
n*est  question  de  Vabime  que  dans  une  lettre  de 
rabh6  Boileau,  bien  plus  tard,  et  nous  verrons  en 
quels  termes.  Pascal ,  comme  tons  les  hommes  c^- 
l^bres  qui  parlent  k  Timagination,  a  eu  sa  legende. 
Ce  qui  nous  reste  k  dire  va  prouver  que  la  conversion 
definitive  du  grand  g^ometre  partit  effectivement 
d'une&metouchee,  non  point  d*un  cerveau  6branld. 
II  allait,  des  septembre  1654,  visiter  plus  fr6- 
quemment  sa  seeur  au  parloir  de  Port-Royal  de  Pa- 
ris. Evidemment ,  par  les  entrevues  du  mois  de  mai 
de  Tautre  ann^ ,  elle  avait  regagn^  sur  lui  de  i'in- 

(1)  Pour  prendre  dans  Port-Royal  nn  exemple  analogaoy^enlil  ehez 
Fontaine  que  M..Le  Maltre»  qnelqnei  mois  aT«nt  la  mori,  firt  tonch6 
de  Diea  d'lme  mani^  eoeore  plaa  yive  et  plus  partlcoli^  qvfU  n*atalt 
M  jatqne-M ;  ear  un  Jour»  qnelqnee  perionnci  lul  ayant  dU  qu'eHei 
ionhaitalent  pour  lul  devant  Bieu  qu'il  ne  ffOt  ni  demUmefrt  si  demi- 
Tifant,  cette  parole  prononcte  gam  antie  desieiA  lai  entn  an  ecrar 
eomme  une  fteehe  per^anu ;  11  la  redlMit  mm  cesie  Mir  tons  les  tons,  et  II 
derivit  mtae  ces  deux  mots  :  Ni  dtmi'moti  ni  dtmUvivant ,  en  gros  ea- 
ractires ,  pour  en  mieux  conserver  le  souvenir.  £h  blen !  voiU,  plus  en 
abr^giy  dans  oe  mmtnxo^  rblsloire  da  parcbemlB  de  Pescah 


494  pQtiT-fioirAL. 

*  •  •  * 

fluence,  et  reveille  les  bonnes  pens^es.  Chose  tou* 
chafnte!  dans  ce  temps  de  la  seconde  conversiqn, 
elle  prend  les  devants  sur  son  frere,  comtoe  lui- 
ni6me  il  les  avait  pris  une  preiriiere  foi$  sur  elle,. 
et  j^  par  son  es^emple,  elle  Iqi  rend  ce  qu'elle  eq  avait 
regu  :  ainsi  deux  coureurs  ^^nereux ,  dui}  danS/  ^ 
sainte  afrene  ^  se  d^passent  tour  k  lour  Tun  I'autrej^ 
et  s'enfTammeht  avec  emulation. 

Le|Qur  de  la  Conception,  8  decembre,  tsindis  qviUl 
6tait  a\ec  elle » le  sermon  vint  k  sonn^r ;  il  Idi  qyittai 
pour  s^y  rendre.  L'instruclion  de  M.  ^inglin^  q.ui  pq^i- 
tait  sur  les  gens  du  monde,  et  sqr  la  maQier,e  tputa 
l^ere  et  rouliniere  avec  laqu^Ile  ils  entrent  dans  Ifs 
charges  oil  dans  le  mariage,  luj  p^irut  si  proportipnpj^ 
aux  circoQStances  sjngulj^res  ou  il  se  trouvait,  qfiOl 
y  vit  le  doigt  de  Dieu\  et  qu'il  r^yint  aussit^t  apr^* 
s'en  ouvcir  a  sa  i^oeur,  laquelle,  le  j[Qur  pGb^ipe^  ^ 
icrlvit  i  mad^me  Purler  dans  le&  termes  siiiv^ptsi : 

-n  Vk  nWip^i  l^onDjIil^  que,  TDVft  ignoriei  pim  ione-itieiii|!t  cei  qki 

ceTClt  lui-mSine  qai  yous  1  agprlt,  alSn  qiie  vous  en  pus^iez  moina  doa^r. 
Tout  ce  que'jf  puU  cHre,  n^ayant  point  de  temps ,  cNest  qu'Rest  paria 
inia^r|cai(4p4lp  ])i^  dap^'^n  ^raiiid^  d'etre  tout  i  M,  aana  lufiaa* 
mpins  qn'il  ait  encore  d^tefpain^  dans  ^nel  genre,  de  vie.  Ermr^^'itfoitj^^ 
depuVs  plus  d'anan,  un  grand  mepris  du  monit  6i  un  dego&t  msupportabb 
d&^tautes  tes^eiiOnnes  fitc  en  fpnt  {%) ,  ce  qtoi  le  dQV4K>it' p6rtlr««Am  ttm 
humeur  bouUiante  k  de  grands  excis ,  il  use  n^anmoins  en  cela  d*une  mo- 
d^tioA qui  ipd  fait  tont^Meit  bien  esp^er^  II  est  tout  t8itdq^4:la'C0il> 
duite  4e  M^Siikgiio,  et  J'espire  que  eese^a  (|eD>  aneiboaiiiiaiioB  <i*enlMrt» 
0*11/ vepi  de  SOB  CM^  lereoe^oir.(car  il  n^  hiia  point  encofeaeoonllr- 
]*Mp6r0,n6aiinieiBS  qu>i&  lafin  asenouf  refusera  pas^Qaeiqu'ttsetronTt- 
plua  mal  qu!iii  n^ait  fait  depnis  iong-temps,  oda  ne  i^H^oigne  nullemeiilL 
desonentreprlieroe  qioi  montve  que  sei'Tsifoiii  d'aiitnioi^  s^toliati 

(1)  Ceci  nous  fixe  sur  le  temps  et  sur  If  du^^^  de  U  crjse.  .jj^'fcpid^. 
du  f^oiit  <ie  r^euilly  n*j  ^arait  f»lu4  ^^qyi!  <;e  ||,u71  f(jil  p,^fld^  fmgeeit^ii 

et'le  mirai^le  s^iritue^  !o^4^vc  ^^itf^J^^  ^^^^  Aa  laUiude, 


LIVEf:   TJU)lSJij|:j|IE.  4|f( 

qjie  des  pracxles.  Je  reijjftrq^e  v^  m  nof^  liu^Ui^^tl  j|^e  |(^^i)i8f^4Hl4 
ineme  envers  mbi,  qui  m^  sarprend,  £nto  je  n^aipj^f  tljen  AypQ^.dUj^^ii 
non  qn^itparott  chlrement  que  ce  tCest  plus  son  ttprit  mturi^  9wia^itfii(i  {^^ 

t)ans  une  autre  lettre  du  25  Janvier  1655 ,  ]^  soBur 
de  Sainte^J^upheniie  d^veloppie  avec  d^tdih  oe  ^'eile 
A'atdit  fell  qii'aniioncer.  Notre  r6te  est  hum$Ie  eiA 
cette  matiere  ehr^lienne,  et  se  boroe  a  extraiee.  ;N« 
D0O8  lassons  pas.  II  convient  de  s'eleftdfe  k  T^se^tnt 
toutes  Fes  circonstances  d*une  si  gra^de  ime^  et  d'y 
9uivre ,  comme  depuis I'aiibe, les  heures etles miiiti^ 
tes  dfe  to  Grace. 

4     » 

\ 

« Hft  ti^  ctt^reSotir,  Je  ne Mts  si f ai  en  moins  d^impatience  d[e  voqip 
fnander  des  nonfelles  de  la  personne  qae  tons  savez ,  que  voas  d^en  re- 
eerblr ;  et  n6anmoiin  il  me  semble  qae  n'ayant  pofnt  de  temps  A  perdre. 
\tit^  pas  dfl  YOQs  ierire  plas  tdt,  de  crainte  qa*il  ne  falKkt  dSdire  ce 
<^e]'atirois  trop  tOt  dft.  ^als  k  present  les  choses  sonl  k  un  point  quMl 
ftrat  Tons  les  hire  sayoir,  qnelqae  sneers  qa*ii  plalse  i  Diell  ^y  donner. 
le-crofreis  rous  ftire  tort  sf  Je  ne  Vous  instraisofs  de  fhistoire  depuis  le 
eoiiimeiicem  ettl  • 
' «  Qaelque  temps  derant  que  Je  tous  en  mahdasse  la  premiere  nouvelley 
(^est'-i'-dfre  environ  rers  la  fln  deseptembre  dertiier,  11  me  vimtvpYr;  et^ 
I  cette  Tlslte,  tl  s'ourrit  k  mol  d*ane  mani^e  qui  me  fit  pitil ,  en  avouapt 
qii*au  mHfen  de  ses  occupations  qui  6toient  grandes ,  et  parmi  toutes  Tes 
dioses  qui  poUToient  eontribuer  k  lui  faire  afmer  le  monde  et  aui^uelles 
on  ayoit  ralson  de  le  croire  fort  attach^ ,  il  6toit  de  telle  sorte  solficit^  a 
quitter  tout  cela ,  et  par  une  aversion  extreme  qu^lT  avolt  des  folies  et 
des  amusements  du  monde ,  et  par  le  reproche  continuel  que  lui  fai^oit  sa 
ediMienee,4|ull«e  troovoit  d^tacli^  de  Mies  eboses  A  un  point  oik 
U  ne  Tayoit  jamais  ^;  maU  q«e  d'aiUetirs  il  ^toit  dans  un  .ti  gr»i||r 
abandonnement  du  c6t6  de  Dieu  qu*il  n'^prouvoit  au^un  attraitAmaia 
quHf  sentoit  bien  que  c^dtblt  plus  saraison  et  son  propre  esprit  qui' 
VncUettleaqii'il  eann^issait  le  ineillear^  que  nob  paalettibdyitfroeiil  d^ 
ci^l  de  Bieu ;  que  dans  le  d^tacliemeni  de  toutes  cb^sef  oix  \\  se  trouvctUy; 
8^1  avoit  les  mSmes  sentiments  de  Dieu  qu'aatrefois  (1) ,  11  se  croyoit  en 
Mat  depouvoir  tout  entrepraudre,  et  qu'li  fislToit  qtf  il  efih:  eb  ces  temps- 
144*tonrib|^s,a|ta9lies  tP«r  r^s^Her:  aux  gripes  que 'Bied  liidiioil^^ 
aux  mouyements  quMl  lui  donnoit.  . . 

«  Cette  confession  me  surprit  autant  qu*elte  me  donna  de  Joie.  IM 

.(1)  ^ulraCpU,  «tt  l«inp«.tf^.s#,prwi4!r»  wvm^m^ii^)i 


/ 


4dA  i»bt(T*ROYAL. 

Ion  ]e  concuf  dn  6«p<rtnoes  qae  Je  n'aToU  Jtmati  eaei ,  €t  Je  drus  ? dog 
'OD  devoir  mtnder  qael<(ile chose,  alio  de  tous  obliger  k  prier  Biea.  Si  je 
vacontois  toutes  leg  aatres  yisltei  aassi  en  particalier,  il  faadroU  en  faire 
can  Tolame ;  car,  depois  ce  tempi ,  ellei  faient  al  fr^aentes  et  si  tongues 
igae  J«  peasois  D'avoir  plus  d*autre  ouvrage  k  faire.  /»  n§  faisois  ^m  U 
'gmvre  sans  user  d'aoeane  sorle  de  persecution ,  et  j»  U  vfiyoU  ptu  d  peu 
^eretirt  de  telle  sorte  que  Je  ne  le  connoissois  plus  (Je  crois  que  voas  en 
flerez  autant  que  moi  si  Dien  continue  son  ou?rage) ,  parliculierement  en 
liumilite ,  en  soumisslon ,  en  diflance,  en  ni€pris  de  soi-m^me,  et  en 
dteir  d'etre  antenti  dans  Testime  et  la  mtooire  des  hommes.  V^ilA  es 
y«'i/  est  d  eette  heure ;  ii  n'y  a  que  Dieu  qui  taelic  ee  qu*U  tera  unjour, 

Enfin,  aprte  bleu  des  visiles,  et  des  combats  qa*il  ent  k  soutenlr  en  Inl- 
ai6me  snr  la  difficult^  de  choisir  un  guide,  il  se  d^termina.  II  ne  dootoK 
point  qu*il  ne  lui  en  fallftt  un ;  et  quoique  celoi  qu'U  lui  falloit  fftt  tout 
IrouvA  (M,  Singiin) ,  et  qu'il  ne  pikt  penser  k  d'autres ,  ntenmoins  la  de- 
fiance qu*il  avolt  de  lui-meme  Ciisoit  qu*il  craignoit  de  se  tromper  par  trop 
d*alTection,  non  pas  dans  les  qualit^s  de  la  personne,  mais  snr  la  voca- 
tion dont  il  ne  voyoit  pas  de  marques  certalnes ,  celui-IA  n'etant  pas  son 
pasteur  naturel.  Je  vis  clairement  que  ce  n'^toit  qu'un  reste  d'independance 
cache  dans  le  fond  du  coeur»  qui  faitoit  armet  de  tout  pour  iviter  un  assa- 
Jeltissemenl...  Je  ne  voulus  pas  neanmoios  faire  aucune  avance  en  cela; 
Je  roe  contentai  seulement  de  lui  dire  que  Je  croyois  qu'il  falloit  faiie 
pour  le  medecin  de  TAme  comme  pour  celui  du  corps,  choisir  le  meillenr... 
Je  ne  me  souvieiis  plus  si  ce  fut  ce  que  Je  lui  dis  qui  le  fit  rendre ,  ou  si 
ce  fut  la  Griice  qui  eroistoit  en  lui  eomme  d  vue  d'teiL,,  Mais,  quoi  qll*il  en 
soit,  il  fut  bient6t  resolo.  Apris  cela  neanmoins  tout  ne  fut  pas  fSsit.  Car 
il  fallut  bien  d*autres  choses  pour  faire  r^soudre  M.  Singlio ,  qui  a  une 
merveilleuse  apprehension  de  s*engager  en  de  pareilles  aCEatres.  Mais 
enfin  il  n*a  pu  resistor  k  de  bonnes  raisons  quMl  a  cues  de  ne  pas  laisser 
perir  des  mouvements  si  sincdres ,  et  qui  donnoient  taut  d*esperanees. » 

Ici  se  place  le  projet  de  Pascal  d'aller  k  Port-Royal- 
des^Champs ,  tandis  que  M.  Singiin  s*y  trouve ,  mais 
d'y  aller  en  laissant  ses  gens  k  distance,  et  en  chan- 
geant  de  nom.  M.  Singiin ,  par  une  belie  leUre ,  le 
lui  defend ;  il  prolonge  encore  la  quarantaine ,  et  lui 
donne  ordre  d'attendre  avec  patience  son  retour, 
constiiuant  provisoirement  la  soeur  de  Sainte-Eu- 
phimie  sa  IHreetrice.  Celle-ci  continue : 

«  Enfln  M.  Singiin  etant  de  rctour;  Je  le  pressal  de  me  decbarger  de 


I 


tivAfi  fnoisttriiE.  491 

ma  dignity,  et  ]e  flis  Unt  qoe  fobtiiif  ce  ({tie  ]6  dMrota^  de.  torte  qa*il 
le  recut.  lis  jugerent  &  propos  Tan  et  Tautre  qu*il  lui  seroit  bon  de  faire 
un  voyage  a  la  campagne ,  pour  6tre  plus  s^soi  qu*il  n*<^toit,  k  cause  du 
retoar  de  son  bon  ami  le  due  de  Roannes,  qui  I'occupoit  tout  entier.  II 
lui  Gonfia  cependant  ce  secret ,  et  ^vec  son  consentement ,  qui  ne  fut  p&s 
donn^  sans  larmes,  il  parlU»  le  lendemain  de  la  f^t'e  des  Rots,  avec  M.  de 
Lnines ,  pour  aller  en  Tune  de  ses  maisons  oil  it  a  M  qoelque  temps. 
Mais ,  parce  qu^il  n'6toit  pas  \k  assez  seal  k  son  gr^ ,  il  a  obteno  une 
chambre  on  cellule  parmi  les  solitaires  de  Port-Rojal,  d*oi^  II  m*a  ^crit 
avec  une  extreme  joie  de  se  voir  log6  et  traite  «n  Prince,  mais  en  Prince  an 
Jttgement  de  saint  Bernard ,  dans  un  Ilea  solitaire  oA  Ton  fait  proflession 
de  pratiquer  la  pauvret^  en  tout  ce  que  la  discretion  pent  permettre... 

<f  II  n*a  rien  perdu  k  sa  Directrlce ,  car  M.  SInglin ,  qui  a  demeurd  en 
cette  ville  pendant  tout  ce  temps,  I'a  pourvu  d*un  Directeur  (M,  de  Saci)^ 
dont  il  est  tout  ravi ;  acun  eii-il  de  bonne  race. 

a  II  ne  a'ennuyott  point  ^k,  mais  quelques  alRiires  I'ont  oblige  de  re- 
venlr  contre  son  gr6 ;  et ,  pour  ne  pas  tout  perdre ,  il  a  demand^  une 
chambre  cdans  (d  Port^Royal  de  Paris),  oik  il  demeure  depuls  jeudi. 
sans  qu*on  sache  cbez  lui  quMI  est  de  retoar.  II  ne  dlt  k  personne  oA  II 
allolt  lorsqu*il  partit,  qu*&madame  Pinel,  eik  Duch^nequ'il  menoit.  On 
s'en  doutoit  ni^anmoins  un  pen ,  mais  par  pure  conjectured  Les  uns  disent 
qu*il  s*est  foil  moine;  d'autres,  hermlte;  d*autresy  qu'il  est  &  Port-Royal. 
II  le  saiiy  et  ne  s'en  soacie  ga6re.  Yellii  oii  les  choses  en  sont  (1).  » 

Nous  avons  rejoint  Tentretien  avec  M.  de  Saci,  qui 
dut  avoir  lieu  duraut  I'un  de  ces  premiers  sejours  au 
monastere  des  Champs ;  nous  possedons  des  lors. 
dans  notre  sujet  tout  Pascal.  Il  avail ,  je  le  rappelle , 
de  trente  et  un  k  trente-deux  ans ;  il  adopta ,  de  ce 
moment,  le  genre  de  vie qu'il  a  suivi jusqu'i  sa  morl, 
se  servant  lui-m6me  jusqu'4  faire  son  lit,  et  n'em- 
ployant  les  domestiques  que  pour  les  offices  indis- 
pensables.  A  cette  premiere  lettre ,  ^crite  de  sa  cel- 
lule, ou  il  disait  qu'il  etait  logi  et  traits  en  Prince,  sa 
sceur  r6pondait  elle-m6me  avec  toute  sorte  d'en- 
jouement :  Je  ne  sais  comment  M.  de  Saci  s^accommode* 
d^un  pinitent  si  rijoui.  On  retrouve  en  ces  grandes 

(i)  BMueit  d'Uimht ,  1740. 

n.  32 


49$  POM'hoikh. 

^me»  le  rlre  ais^,  heureux^  mvolontaire  ^  le  rire 
de  Lancelot  et  dc  l^enfant  :  ainsi  se  verifie  le  Soyez 
joffeux  de  FApdlre.  Pascal,  &  peine  assis  au  desert, 
^n  ressent  les  delicieuses  premices. 

Joie^joie,  pleurs  de  joie!  Riconciliatian  totale  <| 
douce  If  a*t-il  drt  dans  le  petit  |>ajH«r  / 

Ses  infirraites  6taient  grandes,  mais  tol6rables  en 
ces  annee3,  et  sans  trop  de  redoublement  jusqu'i 
trente-cinq  ans*  Ses  premieres  aust^rites  parurent 
m6me  lui  faire  moins  de  mal  que  de  bien  :  «  J'ai 
£prouv6  la  premiere,  lui  ^rivait  sa  s(Bur,  que  la 
sant6  depend  plus  de  Jesus-Christ  que  d'Hippocrate, 
et  que  le  regime  de  V&me  gudrit  ]e  corps,  si  ce 
n'est  que  Dieu  veuilje  nous  ^prouver  et  nous  fortifier 
par  nos  infirmit^s.  »  Lui-m6me  prit  des  lors  pour 
maxime,  que,  la  maladie  itant ,  depuis  h  p^cl^^  I  Hat 
nattirel  dee  chHtiensj  on  doit  s'eUimer  heureux  d'ttre 
malade ,  puuquon  se  trouve  alors  par  nieessiti  dans 
litat  ou  Von  est  obligi  d'etre. 

Get  etat  habitue!  et  profond,  cette  soufTrance  aimee 
donnera  i  ses  Pensies  je  ne  sais  quelle  tendresse. 
Pascal  est  malade,  c'est  cequ'il  faut  souvent  se  rap- 
peler  en  le  lisant.  Pascal  malade  se  montre  tres  sen-* 
sible  aux  souffrances  physiques  de  J6sus-Christ  ma* 
lade ,  et  c'est  touchant. 

Pascal,  humainenient,  n'a  point  aim6;  mais  tout 
cet  amour  s*est  verse  sur  Jesus-Christ  le  Sauveur :  g'a 
ite  sa  seule  passion,  passion  veritable,  qui  s'echappe 
par  ses  16vres,  et  qui  saigne  dans  ses  membres. 

«  J'aime  la  pauvrete,  parce  que  J6sus-Christ  Ta 
aim^e;  j'aime  les  biens,  parce  qu'ils  donnent  moyen 
d'en  assister  les  mis^rables.  »  Yoi^  d^  9«s  9caeiits 


I 


LIVUE  TROlSlllME*  400 

qu^il  faut  opposer,  pour  toute  rdponse,  k  ceux  qui 
demanderaient ,  au  sortir  de  Montaigne,  k  quoi  bon 
Vassieite  de  terre  et  la  cuiller  de  bins ! 

En  quittant  son  cachet  habituel,  il  en  prit  un  qui 
representait  un  Ciel  renferme  dans  une  Couronne 
d'epines,  avec  ce  mot  de  «aint  Paul :  Seta  cui  credidi^ 
je  sais  en  qui  j'ai  foi  (1).. 

La  conversion  de  Pascal  amena  du  coup  celle  de 
ses  deux  grands  amis,  le  due  de  Roannes  el  M.  Do- 
mat.  Le  premier^  petit-fils  d'un  grand-pere  tres  dis- 
solu,  et  dont  Tal)emant  nous  donne  d'abooiinables 
nouvelles,,  avajt  eu  le  malheur  de  perdre  en  basage 
son  pere,  et  d'etre  remisaux  mains  indignes  de  cet 
aieul.  La  connaissance  de  Pascal,  son  voisin  de  terre 
etv^on  a!n6,  lui  vint  a  propos  en  aide  et  le  dirigea. 
Au  moment  ou  le  jeune  due  et  pair  se  decida  a  suivre 
son  ami  dans  la  vpie  nouvelle ,  et  a  rompre  aussi  avec 
ses  esperances  du  monde,  ce  fut  une  si  violente  co^ 
lere  parmi  sa  famille  et  parmi  la  gent,  que  le  con- 
cierge de  son  hdtel,  ou  logeait  pour  le  moment  Pas* 
cal ,  monta ,  le  matin ,  chez  celui-ci ,  un  couteau  a 
la  main ,  pour  le  tuer  :  par  bonheur  il  ne  le  trouva 
pas.  Nous  aurons  occasion  de  nommer,  de  saluer  en- 
core a  la  rencontre  ce  bon  due  qui  fut  toujours  rem- 
pli  deplete,  nous  dit-on,  m6me  d'une  piete  fort  ten-- 
.  dre^  et  q^ui  yecut  fidde  jqsqu'au  bout  a  Pascal  et  a 
Port-Royal ,  fort  tracasse  d'ailleurs  de  proces  et  d'af- 

(i)  Ces  devises ,  bien  prises ,  flient  la  pens^e  avec  imagination.  Dante 
auralt  ea  magnifiquenient  poar  ^ientte-ee  bean  mot :  Jtie  stelle ,  qui 
eonronne  ses  chants.  Ponr  Montaigne ,  son  cachet  aurait  pu  6gurer  deax 
enfonts  jooant  an  Tolant  sona  on  nuage ,  avec  ce  mot  de  Socrate  <iui  i^ 
tOQt  une  pbysionomle  Ir^dnil  |»ar  loi ;  Sei9n  qu'w  ptuit^ 


600     »oftt-fto«ii. -*»  Livti&  tKoitiiettii. 

fairies,  et  payani  r^ligieiisemeht  les  dettes  quSl  n^avait 
point  faites  (4). 

Quanta  M.  Domat,  tout  petit^neveu  qu*il  etaitdu 
Pere  Sirmond^ii  entra,  moyennant  son  compatriote 
Pascal  et  sur  son  exemple  egalement ,  en  relation 
etroite  avec  notre  monastere;  il  se  montra  digne 
en  tout  de  cette  qualite  d'amt ,  et  il  orne  avec  conye- 
nance  les  dehors  de  la  maison  par  le  caractere  sens6 
et  lumineux  de  ses  ouvrages,  par  la  r^forme  qu'il  ap- 
porta  dans  la  jurisprudence,  et  qui  repond  assez 
exactementy  on  Ta  indiqu^,  &  celle  qu'ArnauId  pra* 
tiqua  dans  la  tfaeologie,  et  Boileaudans  la  litterature. 
Domaty  Tauteur  deslots  cimles  dans  leur  Ordre  naturel^ 
le  Restaurateur  de  la  raison  dans  la  jurisprudence ,  selon 
Texpression  de  Boileau  mSme ,  le  devancier  enGn  et  le 
roaitre  de  Daguesseau,  Domat,  nousJe  retrouverons, 
est  un  alli6  fait  pour  I'Stre,  un  correspondant  des 
plus  honorables  et  sortables.  Pascal  done  le  procura. 

Mais  c'est  assez  parler  des  services  indirects  :  ilest 
temps  J  sans  plus  tourner,  d'en  venir  au  principal  re- 
sultat  et  au  plus  celebre.  Nous  abordons  les  Provin- 

dales. 

* 

(\), Payer  les  dettes  qu'on  n'a  point  faiies,  cela  est  Trai  aossi  an  moral. 
Port-Royal  ne  fait  pas  autre  chose.  Qaand  on  entreroit  par  Tallemant 
Tbistoire  des  pires ,  des  grands-p^es,  et  des  mires,  on  est  renversi  da 
contraste  des  generations :  on  comprend  mieax  alors  tons  eea  JeOines  et 
tons  ces  repentirs.  Le  cloltre  paie  pour  le  monde.  «  La  priire  et  les 
sacrifices,  a  dit  Pascal  parlant  des  morts,  sent  an  sonverain  remade  k 
leun  peines.  » 


♦• 
% 


VI 


SUaation  eiUrieure  k  la  Teille  des  Provincial^,  — *  Les  cinq  Propositions 
d^f^r^es  k  Rome*  — Innocent  X.  —  Avocats'  pour .  et  contre.  -*  Le 
docteur  Saint- Amonr;  son  portrait  par '  Brienne. —*  Audience  solen- 
nelle ;  compUmentsetcondamnatioft.-^La  Bulle en  France;  Mazarin. 
—  Le  Formulaire.  —  Affaire  d*Arnauld  .k,\&  Faculty. -*  Assemblies 
religieusesr  Assemble  politiques.  —  Une  Chambre  de  1815  en  Sor- 
bonne.  "—Arnauld  ray6  comme  indigne.  —  Pascal  survicnt  a  son  aide ; 
balaiile  regagn^.  —  Annto  1656 ,  seeonde  ^poque^    * 


Quand  Pascal  survint  pour  auxiliaire  a  Port-^Royal , 
malgre  le  renom  d'Arnauld ,  malgre  les  sermons  de 
M,  Singlin  et  sa  dFrection  combinee  avec  celle  de 
M.  de  Saci,  malgre  le  nombre  croissant  des  soli- 
taires et  cette  prospirite  du  saint  (fesert,  malgre 
Fexcellent  gouvernement  spirituel  des  Meres,  I'or^re 
du  dedans  et  la  multiplication  des  pensionnaires  et 
des  novices,  malgre  toutes  ces  raisons  d^  fleurir, 
Port-Royal  etait  en  grand  danger  et  avail  besoin  de 
'  quelque  coup  eclatant :  c'est  que  les  choses  au  dehors 
ayaient  fort  empire.  TSchons  bri^vement  de  les  de- 
brouiiler  et  de  les  definir. 

11  y  avait  continuellement  des  attaques  violentes  et 
publiques  de  jesuites  contre  Port-Royal  fqueiques- 


M2  PORT-ROYAL. 

unes  arrivaient  de  temps  en  temps  k  un  degr^  de 
scandale  intolerable;  Ainsi ,  en  1651 ,  le  Pere  Brisa- 
cier,  de  la  maison  de  Blois ,  s'etait  mis  a  prScher 
contreM.  deCallagban,  ami  de  Port-Royal ,  proche 
parent  des  Muskry ,  des  Hamilton ,  et  Irlandais  lui- 
mSme,  que  madame  d'Aumont  avait  etabli  cure  en 
Tune  de  ses  terres  (Cour-Chiverny)  aux  environs  de 
Blois.  On  avait  repondu  (car  on  r^pondait  toujours) 
par  un  ecrit  en  quatre  parties  au  sermon  en  quatre 
points  du  P.  Brisacier,  lequel  ne  resta  pas  en  arriere, 
et  dans  un  vrai  libelle  intitule :  le  Jansinisme  confondu 
dans  VAvocat  du  Sieur  Callaghan...j  passa  toutes  les 
limites  :  il  y  traitait  les  religieusjas  de  Port-B^yal  de 
Vierges  follesy  impiuitentes^  asaeramentaireSi  tncommu- 
nieantesj  phantastiqites/2i^ainiioni6p\xis6j  il  finissait 
par  les  appeler  Callaghanes  1  La  mere  Angelique ,  in- 
form^e  par  madame  d'Aumont  de  ces  infamies  >  et 
ayant  lu  quelque  chose  du  libelle,  crut  devoir  en  de- 
mander  justice  a  TarchevSque,  M.  deGondi,  par  une 
lettre  pleine  de  moderation  et  de  dignit6  ( 17  decem- 
bre  1651).  L*archev6que,  press6  d'ailleurs  par  ma- 
dame d*Aumont ,  rendit  une  censure.  Je  ne  donne  \k 
qu'un  ecbantillon.  Des  exces  pourtant ,  comme  ceux 
du  P.  Brisacier  ou  plus  tard  du  P.  Meynier,  comme 
ceux  autrefois  du  P.  Nouef  et  de  tous  ces  casse-cous  du 
parti,  se  refutaient  d'eux-mfimes.  Le  danger  veritable 
pour  Port-Royal  n'etait  pas  \k ,  mais  bien  dans  ce 
qui  se  suivait  sourdement  et  obstinement  a  Rome, 
pour  revenir  eclater  avec  autorite  en  France. 

Le  livre  de  Jansenius,  on  le  sait,  avait  ete  quelque 
temps  apres  sa  publication,  censure  par  une  bulle 
d'Urbain  VIII  j  mais  cette  bulle  n'etait  pas  decisive; 


■^    ' 


Liv4i^  'k'ndisiiBfE.  503 

^  d'aHleurs  les  jans^nistes,  selon  Tusage  oii  nous  les 
verrons,'de  toujoursr  savoir  les  intentions  des  papes 
mieux  qu'eux-mSmes ,  soutenaient  qu'elle  avail  ete 
en  partie  surprised  ce  pontife.  Urbain  YIII,  selon 
eux,  avail  pens^que,  pour  ^touffer  les  disputes^  il  suffi- 
sait  de  renouveler  et  de  confirmer  les  buUes  de  Pie  V 
et  de  Gregoire  XHI,  et  il  aurait  ordonn6  qu'on  dress&t 
une  constitution  en  ce  sens,  en  defendant  d'y  nom- 
mer  Jans^nius.  Mais  Tassesseur  du  Saint-Office,  Al- 
bizzi ,  d'accord  avec  le  Cardinal-patron  (on  etait  sous 
le  n6potisme  des  Barberins),  aurait  dresse  la  buUe  a 
rjntention  des  j^suites ,  y  nommant  4  plusieurs  re- 
{»rises  Jans6nius,  et  signalant  en  general  dans  son 
livre  plusieurs  propositions  prec^demment  condamnees 
chez  Baius.  On  se  prevalait  fort,  a  ce  propos,  d'une 
certaine  vtV^uIa  qui,  ajout^e  ou  omise,  changeait  le 
sens.  Quoi  qu'il  en  soil  de  ces  dires  a  la  Gerberon , 
la  buUe  d'Urbain  YlII,  promulguee  en  1643,  avait 
^prouve  de  grandes  contradictions  en  Flandre  et  en 
France.  Des  docteurs  de  Tuniversite  de  Louvain^, 
entre  autres  un  M.  Sinnich ,  Irlandais ,  avaient  ^te 
deputes  k  Rome  pour  obtenir  une  explication  favo- 
rable»  et  pour  y  defendre,  comme  ondisait,  la  doc* 
trine  de  saint  Augustin.  En  France,  Tarchevfeque  de 
Gondi,  toujourssans  consistance,  s' etait  hate  dere- 
cevoir  la  bulle;  elle  fut  signifiee,  moyeiinant  une 
lettrede  cachet,  k  la  Faculty  de  theologie  de  Paris, 
laquelle,  dans  son  assemblee  du  15  Janvier  1644, 
conclut  qu'il  n'etait  pas  r^gulier,  pour  le  present,  de 
la  recevoir,  et  se  conienta  de  defendre  aux  docteurs 
et  bacheliers  de  soulenir  les  propositions  condamnees 
par  Pie  V,  Gregoire  Xlliet  Urbain  Vljl. 


S04  PORT-ROYAL. 

Tout  ceci ,  mais  surtout  rind^termiDation  des 
points  quanta  Jans^nius,  pretait  4  Tevasion. 

Urbain  YIII  etant  mort  le  29  juillet  1644,  Inno* 
cent  X  (cardinal  Pamphile),  \ieiliard  de  soixante  et 
douze  ans,  lui  succeda.  On  passa  de  I'influence  des 
neveux  a  celle  de  la  signora  Dona  Olimpia,  belie- 
soeur  du  nouveau  pape.  Les  jesuites  se  tenaient  4 
TafTut,  bien  que  moins  influents  pres  de  lui  qu'ils 
n'auraient  souhait6.  Ce  n'est  pas  tout  d'abord  que 
raffaire  de  Jans^nius  fut  reprise  et  poursuivie  (1). 

Cela  revint  par  la  France.  En  juillet  1649,  le  syn- 

(1)  Noas  ayons  sur  ces  premiers  temps  d'lnnocent  X,  et  sur  son  ca- 
racl^re,  avant  qu'it  ctit  pris  parti ,  de  curiem  fenseignements  cliez  nn  des 
n6tres,  ct  des  renseignements  que  tout  garantit  jadicieux  et  impartiaux. 
Je  Ics  tire  des  Nigoelation* de  I'abb^  de  Saint-Nicolas,  charg6  d'aCTaires 
h.  Rome,  non  jans^niste  a  cette  6poquc,  et  lout  oecup6  de  suivre  les  in- 
stractions  de  Mazarin  en  faveur  des  Barberins.  Daas  sa  depeche  da  10 
juin  1646,  rabtb^raconteainsi  sa  premiere  reception  par  le  pape  :  «  Jeme 
rendis  au  palais  a  i'heure  marquee  {vingt  et  une  heures).  Je  fus  a  I'instant 
introduit  aupris  du  pape.  II  me  re^ut  en  la  maniere  que  je  in*6tois  pro- 
pos^  qu*il  feroit ,  e'est-i-dire  avec  an  visage  riant ,  des  paroles  ^tudi^es, 
mais  douces,  obligeantes  et  accompagn^es  de  lootes  Jes  demonstrations 
imaginables ,  dont  une  personne  est  capable  pour  gagner  I'esprit  d'ane 
autre ;  mais  j'6tois  tellement  pr^venu  sur  tout  cela  I  qu'll  fit  certainement 
un  eflTet  tout  contraire  a  celuiqu'il  avoit  dessein  de  faire.  II  ne  mevoulut 
point  pcrmettre  de  parler  que  je  ne  me  fusse  ley6  auparavant.  Apres  lui 
avoir  dit  que  je  venois  k  ses  pleds  sur  Tassurance  que  Messieurs  les  Am- 
bassadeurs  de  Yenise  et  quelques  aulres  personues  m'avoicnl  donotof 
qu'il  (itoit  tres  dispose  k  donner  satisfaction  a  leurs  Majest^s  (le  Roi  et  la 
lleine-R6gcnle) ;  lui  avoir  fait  connoltreque  je  ne  meltois  nuliement  en 
douteque  je  ne  dosse  remporler  des  elTets  de  tant  de  paroles qu*il  avoit  dites 
sur  cela ,  et  qaelqucs  autrcs  choscs  sur  le  m6me  sujet,  je  lui  prteDlai  ma 
letlre  de  creanc  e  :  apres  quol  il  fut  un  pen  de  temps  sans  parler,  en  atten^ 
dant  la  sortie  dc  quei^aes  larmes,  qui  ne  me  iurprirent  n<m.  pint  que  tout  le 
rede ,  ear  je  nCy  ctois  attendu  ,  austi  bien  qu*d  un  grand  trembiement  de 
mains ,  ay  ant  su  que  cela  lui  dtoit  ordinaire  quand  il  parle  d'affaires  impcr* 
tantes.  Puis  il  commenca  k  me  dire  qu'il  ne  savoit  k  quoi  attribuer  son 
maiheur  de  n*Strc  pas  crn  aussl  affectionn^  a  la  France  quUl  T^toit  elTeetive- 
ment.. . »  £t  apres  tout  on  detail  tr^s  particulier  d  aflTaires ,  Tabb^  df  Sain^ 


,  LIVEE  TROISl^lME.  505 

die  Cornet  que  bian  noud  Gdnnaissons  (1)  avait  de- 
nonoe  h  la  FaeoU^  de  Paris  les.  fameuses  proposition&. 
extraites*  Bien  que  Tentreprise  n'eillt  pas  eu  d'abord 
pleinsQcces  et  que,  sur  le  rapport  du  conseiller 
Broussel,  un  arr&t  du  Parlement  ett  supprim^  le 
premier  essai  de  censure ,  le  signal  et  la  m^tbode  de 
Tattaque  ^taient  donnes.  On  savait  avec  precision  les 
points  de  mire. 

Les  j^suites  de  Rome  en  relation  suivie  avec  ceux 
de  Paris,  etparticulierement,  dit-on,  lePere  Annat, 
futur  confesseur  du  Roi,  ecrivant  au  P.  Dinet  qui 
I'etait  alors,  avertirent  que,  si  on  faisait  demander 
la  censure  des  propositions  par  une  portion  du  clerge 
de  France,  on  reussirait  infailliblement  aupres  du 
pontife,  qui  serait  jaloux  de  donner  signe  de  souve- 
rainet^.  M,  Habert  done,  actuelleraent  evSque  de 
Vabres,  et  qui  autrefois,  elan t  Thiologal  de  Paris, 
avait  prdch6  le  premier  conlre  \e  livre  de  Jansenius, 
travaillases  confreres  les  ev6ques,  et  dressa,  de  la 
part  d'un  grand  nonibre  d'entre  eux,  une  lettre  au 
pape,  requ^rant  jugementsur  les  cinq  Propositions. 
Le  nombre  des  signatures  alia  graduellement  de 
soixante  et  dix  k  quatre-vingt-cinq ;  il  est  vrai  qu'on 

Nicolas  conclttt  aiasl :  «  La  longueur  du  siige  d^Orbitello  lui  donne  du 
coeur  et  le  confirme  dans  sa  lenteor  nalureile,  qui  est  toul-a-fait  espa- 
gnole.  Au  reste ,  sa  mani^r^  de  trailer  est  tellcment  pleine  d'artifice, 
qn'tl  faiit  Stre  bien  precaution n^  pour  ne  pas  8*y  iaisser  prendre.  »  Xe  car- 
dinal Mazjarin ,  de  son  cdt^,  par  ses  Icltres^  recommande  bien  a  rabb6y 
Iorsqu*il  ira  i  Vaudience  du  p^pe,  ^^ne  Jamais  sc  reiirer  de  ses  pieds,  8an» 
lui  redire  un  h  un  les  points  de  contest,  afin  de  faire  voir  qu*ii  ne  se  tient 
pas  pour  satisfait.  Ajoutez  encore  >  si  vous  le  voulez,  les  renseignements 
de  Retz  sur  ce  pape  ind^cis,  ava,re  et  fln.  Les  pauvres  jans^nistes,  une 
fois  entre  ses  mains  et  ii  ses  pieds ,  n'eurent  guere  de  parti  it  tirer  d'un 
tel  juge. 

(1)  Pr^cedemment,  page  149  de  ce  volame  (iiv.  II ,  chap.  11). 


yemplbya  toutessortes  cFabsessiOng.  E4e  b6n  M.  Vin- 
eent  (de  Paul)  ne  s*y  m^nageait  pas.  Oetle  lettre  de 
M.  Habert,  qui  semblait  ^maner  du  eorps  entier  de 
r^piscopat ,  et  qui  ne  repr^^ntait  r6ell^aent  que  des 
8l]j[natures  individuelles ,  ne  fut  pas  communiqude  k 
TAssenibl^e  g^n^rale  du  clerg^  qui  aliait  se  tenir  au 
oommencement  de  Pana^e  4651.  Aussi  plusieups 
^v^ques  s'elevSrent-ils  contre  ce  qu'ils  appelaient 
une  usurpation  de  pouvoir  et  de  titre.  lis  s'en  plai- 
gnirent  au  Nonce;  et  une  douzaine  d'entre  eux,  soit 
collectivement ,  soit  m6me  individueliement,  M.  de 
Gondrin,  archev6que  de  Sens,  M.  Godeau,  ev^que  de 
Yence,  M.  de  Montcbal,  archev^que  de  Toulouse, 
^crivirent  k  leur  tour-  9u  pape  pour  rinformer  de 
r^tat  vrai  de  la  question  et,  selon  eux ,  des  dangers. 
Gependant  la  Reine-R^gente  de  son  cdte,  sur  Tavis  de 
Vincent  de  Paul,  s'adressait  egalement  au  Saini-Si^ge 
pour  qu'il  vouldt  se  h&ter  de  definir  la  foi  sur  ce 
point. 

G'est  par  suite  de  toute  cette  manoeuvre  que  le 
proc^  fut  porte  a  Rome,  ce  que  les  j^uites  a\aient 
surtout  desird ;  car  ils  savaient  Tei^rit  de  cette  cour, 
sa  prudence  ici  d'accord  avec  ie  siecle ,  son  aversion 
pour  les  dogmes  rigoureux ,  et  se  tenaient  pour  as- 
sures tdt  ou  tarddu  r^sultat  (1).  M.  Hallier,  succes- 

(f )  iQtfigiie  k  part ,  ils  n*aTaieot  pas  tort  d'x  compter.  Je  sors  autant 
que  Jo  puis  des  per8onnalttte»  et  je  note  les  points  do  vae  a  mesure  que 
Je  lis  trouTo.  Qaand  on  suit  la'raarehe  des  discussions  et  des  h^rteies  dn- 
rant  les  premier^  siicFes  au  sein  da  ehristianisme,  on  Toitqu'a  cheque 
ellbrtde  la  rafson  (Arias  >  Nestorius,  Pelage)  poor  remettre  le  cbristia- 
nfsmo  coimnencaDt,  et  Aon  d^fini  eneoresur  tous  les  points,  dans  les  voies 
da  sens  buinain  et  de  l^explloatton  naturelle,  ii  y  eut  un  elTort  conlraire 
des  saints  et  orthodoxes  pour  serrer  le  ressort ,  et  pour  montrcr,  d'apres 
saint  Paul,  le  ehplstiuiisoio  rlgliifratew  aUiil  coatrftire  a  lana^ar^et 


^jir  dg  ftl,  Corfl^t  .flans  Jje  j»yqjdicat,^ia  Fj^^^U649 
Paris »  Qinievaat  gaUicao  n&U^j  mais  dee  ^  pnisenl 
\ou6  aux  jdsuftes ,  fut  envoys  4  Rome  avec  MM.  La- 
gpult  et  Joysely  poujc  y  soutepir  la  requ6tedas^v6^ 
ques  moUnistes.  D'autre  part,  ies  doct^ars  S&int- 
Amour,  de  La  Lane,  Brousse,'  le  licemcie  Apgrap^ 
et  plus  lard  U*  Manosslor  avec  lecelehre  Pare  Des 
Mares  de  I'OratoiTe,  s'y  rendirent  et  y  tinrent  pied, 
pour  plaider  la  defense  des  dv6ques  augustinieo^. 
Toules  les  difiicult^jB  et  les  traverses  qu'eprouv^rent 
ces  vailiants  avocals ,  sont  au  'long  exposees  dans  le 
Journal  de  Saint-Amour  (1),  ie  plus  infatigable  d'en- 
tre  eux ,  ;espep.e  d' Ajax  th^olpgien,  aases^  plaisaiqiBent 
deorit  .par  Brienne  :   , 

«(  Louis  Gorin  de  Saint-Amoar,  fils  da  cocher  de  Louis  XIII,  que  Sa 
Mi^est^  aimOit  fort  it  cause  de  son  adresse  4  bien  meiier  son  carrosse ,  et 
pour  quelques  autres  bonnes  qnaUt^s  qui  ^toient  dans  ce  cocher  du 
corps  (2);  ce  Louis,  dis-je,  de  Saint-Amour,  de  fils  de  cocher,  devint 

aoasi  mvraitembiabte  tationnelleroent  que  possibles  ia  fglki  dp  (a  Craim! 
et  cela  jusqu*a  saint  Augustin ,  qui  achive  de  circonscrire  le  dogme  dans 
tout  son  contour,  et  de  I'asseoir  carr^ment  au  sommet  du  rocher.  Or,  k 
milie  ans  de  distance,  onreinarque  un  mouvement  inverse  et  corome  ei- 
pansif  au  sein  du  catbolicisme ,  mouvement  dont  lesj^uites  devienneot. 
le  plus  actif ,  le  plus  ^lastique  organe ,  et  qui  va  de  tout  point  a  laisser  le 
dogme  so  d^tendre,  se  concllier  davantage  et,  faut-il  le  dire?  tramiger, 
non  pas  avec  la  raison  philosophique  sans  doute,  mail  aTecIt  nature,  • 
avec  les  int^r^ts  humains  et  civilises  de  toutes  pirts  reparus.  Rome,  sang 
pousser  &  ce  mouvement,  y  consent  du  molns,  par  tact,  par  sens  pratique.; 
et  cenx  qui  veulent  reprendre  k  Tancien  cran  et  ressenrer  de  noureau  les 
ehoses  dans  le  cercle  inflexible  qa  lis  d^rivent  au  nom  de  saint  Augustin , 
sont  mal  venus^  et  sur  la  defensive  k  lear  tour,  et  finalement  ^liminib. 
Je  ne  ftds  que  poser  le  double  point  de  yue ,  et  la  marche  g^nirale ,  ind^- 
pendante,  en  quelqne  sorte,  des  passions  mfimes.   ^ 

(1)  Un  volume  in-folio,  1662  :  11  fut  condemn^  en  Janvier  1664,  par 
arrH  du  Gonseil,  k  Stre  brilkle  par  la  main  du  bourreau. 

(2)  Cocker  du  c&rpt,  espece  de  pointe  oppos^e  a  ce  qui  ya  $ttivre  :  Ree- 
i€ur  dp  PUnivtniU ,  comme  qui  dlrait  eodtbr  de  Cetpril, 


508  PORT-ROYAL. 

par  son  lavoir-flifre  Reetenr  de  rUniversitd  de  Paris »  la  plos  e^l^bre  de 
roQif en,  et  enmite  de  la  Maison  et  8ot\M  de  Sorbonne.  II  aydit  un  corps 
et  aoe  mioe  plus  propre  eneore  k  condaire  le  carrosse  da  Roi  <iu*a  porter 
le  bonnet  et  le  cbapeau  snr  les  bancs  de  la  Sorbonne ,  qui  plioient  sons 
les  pieds  de  cet  autre  Hercule :  plus  grand  et  plus  fort  n'^tolt  point  ceini 
de  la  Fable.  Je  doute  qu-U  fat  plus  ^ioqnen)  et  plus  couragenx.  Tel  dione, 
et  pins  terrible  encore »  parnt,  durant  sa  Licence,  le  gigantesque  Saint- 
Amour.  Les  Comet »  les  P^reyret ,  et  les  Moines  (1),  ce  trio  de  doeteurs 
nblinistes » eralgnoient  plus  Salnt-<Amour  tout  seul  que  tout  le  parti  Jan- 
fi^niste  ensemble.  En  eCTet  c*itoit  pour  eux  un  redoutable  adversaire. 
Quel  homme,  bon  Dieu !  aujourd*hui  a  Paris,  demain  k  Rome;  et  dela , 
eomme  un  fentdme,  port^  en  Tair,  ou  snr  le  cheval  de  Pacotet ,  on  le  voit 
an  prima  mgnM,  oil  la  seconde  lettre  de  M.  Arnauld  alloit  fttre  eensurie 
tout  d'nne  voix :  mais  combien  ne  fit-il  point  revenir  de  doeteurs  a  son 
aYis  (2) !...  » 

CefraisetgaUlard  Saint*-Amour,  lafleur  de  VicoU^ 
comme  dirait  plus  elegamment  Bossuet ,  etait  deja 
alle  deux  fois  a  Rome,  avant  d'y  faire  Tavocat  d'office 
du  parti.  Une  premiere  fois,  n'etant  que  licencie, 
6111646,  ily  avail  accompagn^  M.  de  Souvre,  Tabbe 
de  Eassonipierre  et  autres  jeunes  gens  de  qualite. 
Une  seconde  fois,  en  1650,  il  y  6lait  retourn6, 
comme  pour  le  Jubile ,  mais  ires  probablement  dans 
un  but  moins  devotieux ;  it  s'etait  rendu  a  la  ville 
sainlejpar  la  route  de  Geneve^  dit  encore  le  malin 
Brienne.  Le  fait  est  qu'il  y  sorvit  des  lors  et  y  etudia 
sur  le  terrain  l^s  int6r6ts  de  ses  amis ,  balan^ant  de 
son  mieux  Taction  du  Pere  Annat.  11  put  voir  com- 
bien Jansenius  y  elait  en  mauvaise  odeur,  combien 

(1)  Espece  de  calembourg^  k  cause  du  nom  du  docteur  Le  Moyne. 

[%)  Tel  est  le  portrait  en  charge  qu6  trace  du  grand  champion  jan- 
s^niste  ce  bizarre  Brienne  dans  ses  Anecdotes  de  Port-Royal  ou  HUtoire 
teercie  du  JansS^i'utne ,  ouvrage  manuserit  dont  je ne  possede  que  quelques 
extraiis,  et  quej*ai  vainement  recherchd  jusqu'lci.  Si  on  le  relrouvait, 
toute  la  seconde  moiti6  de  Thistoire  de  Port-Royal  en  serait  ^clairte 
d*une  foule  de  feux-foUets,  qui,  accueillis  a?ec reserve;  serviraient  du 
moins  ft  r^gayer. 


SOD  kd^no  fateofj  k  propos  de  la  bulle  de  Pie  V  (1) , 
restait  au  gosier  des  Romains.  Il  donna  conseil  des 
lors  de  ne  point  m^Ier  du  tout  ce  nom  dans  la  cause 
et  de  se  retrancher  a  saint  Augustin.  Ge  fut  toute 
une  tactique  tres  opposee  k  la  premiere  dfbiture  in- 
vincible de  Saint-Cyran;  mais  nous  commenQons 
fort ,  ce  semble,  k  la  perdre  de  vue, 

Je  ne  sais  mSme  si,  poIitiquemeAt ,  on  y  gagna  : 
les  theoiogiens  fran^ais,  en  separant  leur  cause  de 
celle  des  theoiogiens  de  Louvain ,  se  trouverent  en 
definkive  plus  faibles. 

Apres  quatre  oq.  cinq  mois  de  s6jour,  a  ce  second 
voyage,  Saint-Amour  qurtta  Rome  un  peu  k  la  h^te 
(ISavril  i651),  sachant  qo'il  n'avaitpas  tenu  a  sesen- 
nemisdelui  faire  goAter  des  prisons  deTInquisition  :il 
paralt  que,  tout  en  se  croyant  prudent,  il  avait  parle 
trop  haut  selon  son  usage  de  Sorbonne;  mais  le  pape 
avait  rompu  les  mauvais  projets  d'un  seul  petit  mot : 
«  Lasdatelo  andare,  »  laissez-le  aller. 

Saint-Amour  revenait  done  en  France  et  se  trou- 
\ait  k  G&nes ,  quand  une  lettre  de  ses  amis  de  Paris 
changea  sa  determination*,  et  le  dt^cida  k  rentrer  dans 
Rome  (juin  1651),  malgre  toute  crainte,  pour  y  de- 
venir  Tayocat  ofBciel  des  ^T^ues  augustiniens,  de 
concert  avec  les  autres  docteurs  qui  le  rejoignirent, 

Le  pape,  c6dant  aux  instances  combin^es,  nomma 
(juiliet  1652)  une  congregation  particuli^re  com- 
posee  de  cinq  cardinaux  et  de  treize  theoiogiens  ou 
consuUeurs ,  et  la  chargea  de  proc6der  k  Texamen 
des  cinq  Propositions  :  on  y  mit  toutes  les  formes ; 
il  assista  lui-m6me  k  dix  seances  de  trois  ou  quatre 

(1)  Pr«c4demment ,  page  145  de  ee  volume  (lit.  II ,  cbap.  il). 


510'  I^OIiT.ftOVAL.V 

beures  ctiacune:  Ob  ne  peut  nfer  que  t^afllaire  fut 
apprdfondie;  mais  ce  n*^tait  pas  seulemeni  cc  qu'au- 
raient  voulu  ies  avocats  jansenislcs.  Le  principal  ar- 
tifice contre  eux  leur  paraissait  consisier  en  ce  qu'on 
refusa  de  Ies  entendre  contradictoiremcnt  a  leurs  ad- 
versaires.  S^int-Amour  et  ses  amis ,  tout  bouillants. 
de  doctrine,  et  d^joues  sous  main,  sans  la  pouvoir 
faire  retentir,  s'^criaient  volontiers  comme  le  heros : 

Et eoralNkU contre jnootii  ta«lart6  def  ddiix  t 

Le  recit  de  leurs  mesaventures  serait  long.  Voulaient- 
ils  faire  imprimer  k  Rome,  k  leurs  frais,  Ies  livres 
de  saint  Augustin  qu'ils  jugeaient  decisifs  sur  la  ma* 
tiere,  et  qu'on  y  lisait  peu,  ou  qui  m6me  y  etaient 
assez  rares,  ils  6prouvaient  pour  Timpression  mille 
difficultes  que  leur  suscjtait  Albizzi,  lequel  cepen- 
dant  laissait  imprimer  k  leur  face  un  ecrit  du  Pere 
Annat  adversaire.  Ils  etaient  obliges,  sou  vent,  ^  pour 
faire  arriver  leurs  ecritures  au  pape ,  d'attendre  son 
retour  de  promenade  et  de  Je  saisir  au  passage  dans 
rantichambre  (1).  lis  obtinjrent  neanmoins,  quand 
probablement  la  decision  etait  dej^  ppise-  et  la  bulle 

(1)  N*exag6ron8  pa9 :  Saiot- Amour  lai-m^me  me  peat  niQr  les^  radons 
gracieuses  dlnnocent  ^ ,  et  que  Ies  audiences  pres  de  iui ,  qaand  on  Ies 
obtenalt,  ne  fttMent>f0{i(-ii-^'<  thaett  etagr^bits.  On  reconnatt  Men  le 
mtae  vieillard  catessant  e^  flo,  que  nous  a  dtoit  I'abb^  de  Sakil-H- 
colas;  d*aiUearSy  souq  cet  air  de  bopbomie,  g^le  fort  perctmt^  noas  dit 
Retz.  Unjoar  Saliit-AAioar,  en  lai  pfSseiHant  un  tome  de  saint  Augustin, 
se  peni^t'de  le  loaerd'afaoce  du  bieiifoit  qae  iui  denait  FEgHse  poor 
ayoir  fix6  solennel lament  la  doctrl&e,  et  qu'elle  pearrait  dire  de  Iui  pina 
Y^ritablement  qu*£nnius  sur  Fabius  : 

Unas  homo  nobis  cunctftodo  restituit  rem. 

U  ne  r^pondit  que  par  an  soarire  et  sa  benediction.  Mais  ce  Salnt-Avoqr 
fniil  f  w  fui  dolt  cett^  justice ,  dans  son  (rand  colTr^  mi\  de  I'eiprU,    ' 


LiVHJB  TAiattiitifE/  nil 

asr^t^e  tnj^tt^j;  d'etre  ^tendutpar  U  ts^ni  {^^€i 

presence  de  la  congr^gationv  maia  aaAS  dlislpute  M 
BOH  ^on^adietifitim^nty  comtne  ils  I'avaiefit  denii^.  Le 
19  mai  1653  eut  lieu  cette  soleaoelle  s^nce  qui  fat 
k^  onziemetenue  par  le  pape  et  la  derniepe.  M.  de  La 
Lane^  en  an  latin  lucide ,  developpa  ce  que  Yoa  a  2^ 
pele  TEcrit  A  trots  cohnnes ,  dans  leqiael  11  di^&tiogmit 
et  discutait  les  divers  sens  possibles  des  propositions^ 
le  sens  hdretique  et  calviniste  qu'on  r^pudiait,  le  sens, 
catlioliqiie  qu'on  adoptait ,  et  le  contrepied  de  cehii-^ 
ciqu'on  imputaitaux  Molinistes  adversatres.  Le  P^r 
Des  Mares,  k  son  tour,  plaida,  en  latin  6galeme&t, 
la  Gr4ce  efficaee  et  sa  necessity  en  tontes  le&  actions 
pieuses.  Us  haranguerent ,  a  eux  deiix ,  plus  de  qissr 
tre  beures,  et  la  nujt  seule  interrompit  le  P;  Dea; 
Mares  dans  ses  citations.  lis  parlerent  d'or,  et  le  pafie 
le  leur  djt  ^  mais  la  bulle  n'en  eut  pas  moias  son 
issue. 

On  assure  que  le  pape  hesita  jusqu'au  dernier  B10- 
n^ent  :  arriv^  au  bord  du  foss^ ,  dit  Pallaviciiio  (L'ua 
des  membres  de  la  congregation),  il s'arr6ta. court,  ; 
et  om  ne  poui^ait  le  faire  avancer.  11  avail  reponik^ : 
dans  les  commencements  a  Saint-Amour  re^u  par 
lui  en  audience  particuliSre,  et  qui  le  voulait  mettle  , 
sur  leJtottd( :  «  Bt  puis,  voyez-vous,  ce  p'est  pas.  14 
ma  profession;  outre  que  ]e:suisyienx,:je^nfai'j,aimis. '. 
etudi6  la  Th6ologie.  »  —  «  Le  Pape  n'est  pas  Th6olo- 
gien,  i]  est  Canoniste,  disait  a.  Saint- Amour  le  C  Ubal- 
difio  general  des  Sommasqu^;  UPapa  non  eTeo-  ^ 
logo;  ndn  i  la  sua  professione :  e  Legista., »  Innoceftt  X 
avait c^rtainemeut  de  IqirHO^qpia  qu^que  i^QpiglUIOCd.; 


513  P#KT«KdYAi^ 

k  entrer  dans  ce  fond  de  siibtilit^,  Uett  que  le  goAt 
lui  en  Vint  chemin  faisant. 

Les  avocats  augustiniens  entendus  dans  cette  au- 
dience finale,  il  semblait  juste  que  le  pape  prtt  de 
nouveau  Tavis  des  tb^ologiens  comiilieurs/  inais  les 
cardinaux  adversaires  pousserent  a  iine  conolusion 
prompte,  et  toucherent  le  ressort  de  riniaillibrUte 
personnelle.  Le  pape  avait  dit  un  jour  a  Saint-Amour 
en  lui  montrant  son  crucifix  :  <  Voilji  mon  conseil 
en  ces  sortes  d'aifaires.  »  Et  en  efiet  il  r^peta  par  la 
suite  k  M.  Bosquet ,  6v£que  de  Lod^ve,  qu'^  cette 
occasion  le  Saint-Esprit  lui  avait  fait  voir  clairement 
la  verii^,  en  lui  devoilant  dans  un  moment  les  ma- 
litres  les  plus  difiiciles  de  la  theologie  :  espece  dVn- 
faiUibiliU  d' enthousxagtne  qui  parut  une  enormity  k 
tous  les  catholiques  non  ultramontains. 

Dans  une  petite  congregation  intime ;  tenue  le  27 
mai,  huit  jours  apres  I'audience  solennelle,  et  oji 
n'assisterent  que  quatre  cardinaux  avec  Albizzi,  le 
pape,  s'il  avait  besit^  jusque-1^,  passa  outre,  et  la 
buUe  fut  d6cr6t6e.  Pendant  ce  temps ,  nos  di^put^s 
augustiniens  ^taient  au  dehors  I'objet  de  congratula- 
tions interminables  pour  lagloire  de  leur  actionen  cette 
grande  audience.  La  piece  k  leur  ^rd  fut  compile, 
dans  tin  pays  j  comme  dit  Retz  ^  ou  il  est  moins  permis 
de  passer  pour  dupe  qu'en  lieu  du  monde  (1). 

(1)  En  apprenant  Tissae  de  eelte  affaire ,  et  apr^s  on  moment  de  si- 
lence»  la  mire  Ang^lfqae  dit  &M.  Arnanld,  qni  ^tait  venn  Ten  informer, 
ces  toergiqnes  paroles :  «  II  faat  que  Je  yens  dise  one.  pensfe  qui  me 
Ttent  dims  I'esprit ;  c'est  qa*il  me  scmble  que  notre  slide  n'^toit  pas  digne 
de  voir  an  anssi  grand  miracle  qa*aaroit  M  celui-cl ,  qae  cinq  particnliers 
(qnl,  liien  que  f leu  et  stMs  pour  la  fdritd*  ne  sont  pas  des  saints  qui 


LIVR£   TROISl£llIE.  543 

La  buUe  condamnait  les  cinq  Propositions  comme 
h^reliques  ^  sans  entrer  dans  aucune  explication  sur 
le  sens ,  hors  une  distinction  pour  la  cinquieme. 
Quoique  les  jans^nistes  aient  essay^  de  dire  qu'elles 
n'etaient  pas  express6ment  et  directement  attributes 
i  Jan$^nius  dans  leur  sens  l^r^tique,  elles  parais- 
saient  plus  que  suf&samme^t  rattach^es  k  son  livre 
par  ce  pr6ambuie  :  <  Etant  arrivi  a  Voecasion  de  Vim-' 
presmn  d'un  livre  qui  a  pour  titre  :  VAugustin  de  Cor- 
nAius  Jansinius ,  qu'entre  autres  opinions  de  cet  au- 
teur,  il  s'est  61eve  une  contestation ,  principalement 
en  France,  sur  cinq  de  ses  Propositions...  »  Et  s'il 
avait  pu  rester  encore  quelque  doute ,  la  conclusion 
n'en  laissait  pas  :  «  Nous  n'entendons  pas  toutefois , 
par  cette  declaration  et  definition  faite  touchant  les 
cinq  susdites  Propositions ,  approuver  en  fagon  quel- 
conque  les  autres  opinions  qui  sont  contenues  dans 
le  livre  ci-dessus  nommd  de  Corndius  Jan$4nius.  »  La 
buUe  fut  aflichee  k  Rome  le9  juin.* 

Ge  qui  assaisonna,  pour  parler  avec  le  Journal  de 
Saint-Amour,  le  coup  fourri  de  cette  decision ,  c'est 
que  les  d^put^s  augustiniens ,  avant  de  partir,  ^tant 
all6s  k  Taudience  du  pape  lui  baiser  les  pieds  et  rece- 
Yoir  sa  benediction ,  Sa  Saintete  leur  t^moigna  com- 

fassent  des  miracles)  eunent  pn »  seals ,  6tre  assez  poissants  pour  r^sister 
il  toates  les  intrigues  et  les  eabales  des  Molinistes,  k  toutes  les  poursuites 
de  M.  HalUer,  k  toates  les  lettres  de  la  Reine,  et  k  toute  la  corraption 
de  la  Gour  de  Rome.  II  ne  faut  pourtant  pas  perdre  courage.  L*orgueil 
des  ennemis  passera  Jusqu*^  I'insolence.  Us  n^^toient  pas  encore  assez  sa- 
perbes,  ni  nous  assez  bumbles.  Bieu  a  assez  de  voies  pour  les  rabattre... » 
£t  k  M.  Le  IfaUre  qui  lui  rappelait,  lederUeturJusti  simpUeiias  :  n  G'est 
vrai  f  repliquait-elle,  mais  noas  ne  deyons  pas  pourtant  qaitter  notre 
simplicity  pour  leurs  finesses... »  Yoila  ce  qu'elle  disait,  mais  on  ne  s'y 
tint  pas. 

II.  33 


514  PORT*ItOYAL. 

bien  leur  conduite  Favait  ^difi^e,  et  combien  leurs 
discours  Tavaient  charmte ;  enfin,  selon  I'expressian 
officielle  de  I'ambassadeur  de  France  (M.  de  Yalen- 
Qay)  ^crivant  k  M.  de  Brienne,  secretaire  d'Etat,  Sa 
Saintet6  le$  earessa  extrimement ;  et  comme  i!s  prirent 
confiance  de  hii  dire  €fu'ils  ne  croyaient  pas  qu'£tle 
e6t  \oulu,  par  ce  d^cret,  porter  prejudice  i  la  doc- 
trine de  la  Grftce  efficaee*  par  elle-m6me,  ni  k  la  doc- 
trine de  saint  Augustin ,  le  pape  r^pondit ,  comm^ 
avec  6tonnement,  que  cela  ^tait  hors  de  doute  :  0/ 
queuo  i  certo !  Tons  les  mysteres  et  les  ambiguites  de 
la  signature  sont  renfermes  dansce  peu  de  mots.  Ceux 
des  jans6ni$tes  qui  crurent  pouvoir  souscrire  k  la 
bulle  en  conscience,  except^rent  la  doctrine  de  saint 
Augustin  (c'est-i-dire,  pour  eux,  de  Jans6nius},  en 
r^p^tant  d'aprSs  le  pape  auteur  de  la  bulfe:  0/  questo 
i  certo ! 

Sur  ce  mot  que  leur  dit  le  pape,  les  d^put^s,  pour- 
suit  Gerberon ,  avant  de  se  retirer,  «  demanderent  a 
Sa  SaintclS  des  indulgences ,  et  elle  leur  en  donna 
fort  lib^ralement ;  puis  ils  lui  diclarerent  qu'avec  la 
gr4ce  de  Dieu ,  ils  demeureroient  toujours  tres  atta- 
ches au  Saint-Si^ge  et  k  la  doctrine  de  saint  Augustin, 
qui  etoit  celle  du  Saint-Siege  mdme;  et,  ayant  re^u 
sa  benediction,  ils  se  retirSrent  (1).  »  Ils  affectaient 
une  grande  joie. 

Cne  fois  dans  cette  voie  double,  le  Jansenisme  est 
perdu,  et,  j'ajouterai,  il  lemerite.  Saint-Cyran,  ou 
es-tu  ? 

C'est  de  cette  bulle  d'Innocent  X ,  et  bientdt  du 
formulaire  d' Alexandre  VII,  que  la  persecution  en 

(1)  BUioirp  eMmh  {k  Jan^nkmP,  tome  U,  page  14^. 


LIVHE   TROISliJHE.  515 

Prance  contre  Port-Royal  va  se  servir  et  s*ariner 
avec  une  \6ritable  cruaut^.  Port-Royal,  du  moins, 
^chappera  eh  partie  aux  fautes  de  ses  partisans  th6o- 
logiens,  par  plusieurs  de  ses  beaux  caracteres.  Apr^ 
tout  y  si  par  devant  ces  souverains  pontifes  passes  et 
prochains,  Urbain  VIII,  Innocent  X,  Alexandre  VII, 
Clement  XI,  arbitres  d'une  doctrine  que  je  ne  me 
permets  pas  dejuger,  si,  devant  eux,  ou  au-dessous 
de  leurs  noms,  on  inscrivait  d'une  part,  ces  arche- 
\6ques  de  Paris  f;5cheux  ou  funestes,  Gondi ,  JVf area , 
P^r^fixe  et  autres ,  si  on  y  ajoutait  en  regard  la  liste 
parallfele  des  confesseurs  du  Roi  depuis  le  Pere  Annat 
jusqu'au  Pere  Tellier,  et  que  Ton  citSt  entre  deux  la 
lignee,  mfime  decroissante,  des  hommes  de  Port- 
Royal,  de  Saint-Cyran  a  Duguet,  ce  serait  Ik  un 
Ecrit  d  trois  colonnts  qui  aurait  aussi  sa  simple  Elo- 
quence. 

L'annonce  de  la  buUe  en  France  exalta  Tinvective 
et  r^jouit  la  fureur  de  bien  des  ennemis.  Ce  fut  le 
moment  ou  les  Jesuites  publierent  ce  scandaleux  Al- 
manachy  dont  M.  de  Saci  se  teignit  trop  les  cbastes 
doigts  en  le  refutant.  Dans  les  comedies  de  leurs  col- 
leges, ils  repr^sentaient  &  Tenvi  JansEnius  emport6 
par  des  diables ;  a  leur  college  de  Macon ,  dans  une 
de  ces  farces,  le  digne  6veque  d' Ypres,  charge  de  fers, 
etait  tratne  en  triomphe  par  un  de  leurs  ecoliers  qui 
jouait  la  Grace  sufiisante  (1).  On  avait,  a  la  veille  du 
pur  Louis  XIV ,  une  recrudescence  epaisse  du  plus 

(1)  Cette  f  c^ne  avait  ea  lieu  dans  une  mascarade  d'^coUers  aa  carnaval 
dei65l ,  c*e8t-A-dire  un  peu  avaat  le  momeot  oik  noii8  aommes;  mais  le 
fait  en  r^same  beaacoap  d'autres. 


516  POET -ROYAL. 

grossfer  goilt  icol&lre  du  moyen-Sge.  Dan^  un  actede 
tbeologie  soutenu  cbez  eux  k  Caen ,  un  bachelier 
ayant  oppose  k  leur  repondant  Tautorite  de  saint 
Augustin ,  le  repondant  repliqua  lestement ,  en  y  joi- 
gnant  le  geste  :  Transeat  Augustinus !  a  d'autres  saint 
Augustin !  G'^tait  un  hourra  general  contre  la  GrSce. 
Les  jansenistes  se  plaisaient  k  raconter  qu'un  ev6que 
moliniste ,  \isitant  une  abbaye  de  son  diocese ,  et  en- 
trant dans  le  refectoire  au  moment  ou  on  lisait  ces 
paroles  : «  C'est  Dieu  qui  opere  en  nous  le  vouloir  et 
le  faire, »  avait  impost  silence  au  lecteur  et  s'etait  fait 
apporlerle  li\re  :  il  se  trouva  que  c'^tait  saint  Paul. 

Je  demande  pardon  d'avoir  a  toucher  des  matieres 
du  dehors  qui  nous  jettent  si  loin  de  nos  etudes  che- 
ries ,  de  ces  serieux  et  nobles  entretiens  ,  de  ces  gra- 
\es  et  saints  caract^res,  notre  veritable,  notre  uni- 
que sujet;  mais  ils  furent  graves  et  chastes,  les  coeurs 
de  ces  hommes ,  ils  furent  nobles  et  humbles  a  ce 
prix.  Le  monde  du  dehors  fut  tel  pour  eux  que  je  le 
monlre  :  c'est  le  ruisseau  impur  du  faubourg  qui 
salit  le  has  des  murs  de  notre  monastere. 

La  bulle,  d'oii  se  grossissait  Torage,  arrivait  en 
France  dans  des  circonstances  on  ne  pouvait  plus  fa- 
vorables  pour  son  succ^s.  Les  clameurs  seules  et  les 
injures  n'eussent  ete  rien;  mais  ici  la  menace  avait 
loute  sa  portee,  Repassons  un  peu. 

Port-Royal  d'abord ,  pris  mfime  en  soi,  et  malgr6 
ses  hommes  diversement  capables,  n'etait  pas  en  me- 
sure  pour  une  defense  vigoureuse,  pour  une  demar- 
che concert^e.  M.  de  Saint-Cyran,  k  son  lit  de  mort, 
si  Ton  s'en  souvient,  avait  dit  k  son  medecin  qui 
Tetait  aussi  du  College  des  Jesuites  :  t  Dites  a  vos 


Livufi  troisi£me.  5i7 

Peres  que  j'en  l^isse  douze  meilleurs  que  moi.  »  Eh 
bien,  de  ces  douze ^  ou,  pour  parler  plus  exactement, 
de  cette  demi-douzaine  qu'il  entrevoyait,  pas  un  ne 
le  rempla^ait  effectivement ;  c'est  ici  surtout  qu'on  va 
ie  sentir.  Je  les  cofupie  : 

M.  de  Saci  n'^tait  excellent  qvCk  gouverner  les  Smes, 
une^une,  inoralement ,  tout  4  Tint^rieur,  et  non 
pas  k  avoir  une  vue  gen^rale  de  gouvernement  en 
pareiilo  crise. 

M.  Stnglin,  tout  k  I'heure  debord^,  est  insuf- 
fisant. 

M.  de  Barcos, — absent,  retire  dans  son  abbaye, 
et  d'ailleurs  confus  et  sans  nettet^,  avec  la  plume 
malheureuse )  et  d'une  autorite  deja  compromise. 

M.  Le  Maitr^, — penitent  puissant,  toujours  a 
genoux,  toujours  indompte,  rugissant,  n'ayant  pas 
trop  de  toute  la  main  serr^  de  M .  de  Saci  pour  le 
tenir,  depuis  qu'il  a  perdu  son  chef  auguste  en  MV  de 
Sain  t-Cy  ran. 

M.  d'Andilly,  —  un.beau  nom  par  rapport  au 
monde,  de  beaux  cheveux  blancs,  une  decoration  da 
desert  plut6t  qu'une  coionne^  non  th^ologien,  et  sans 
autre  autorit6  que  pour  le  respect  personnel  qui  lui 
est  acquis. 

Resle  Arnauld,  repute  chef  au  dehors,  general 
qui  n'est,  4  vrai  dire,  que  le  plus  bouillant  soldat. 

Je  ne  parle  pas  des  secondaires;  je  ne  parle  pas 
de  rillustre  mere  Angelique,  la  plus  capable  peut-- 
6tre  d'embrasser  Tensemble ,  si  son  humilite  de  ser« 
vante  du  Seigneur  lui  avait  seuleraent  perrais  de 
songer  un  seul  instant  a  ces  questions. 

.Ainsi,  eo  lui-m^me,  Po;rt-Royal,  au  moiiiijat  ou 


M8  PORT-AOTAL. 

la  buUe  arrivait ,  ^tait  une  place  do  beaucoup  plus 
formidable  apparence  que  de  resistance  solide  et  que 
d'ob^issance  r^elle  sous  ua  m6me  chef  fideie  a  Tes- 
prit.  Tout  a  Feotour,  au  contraire,  il  y  avait  chez 
les  ennemis  un  grand  mouvement  de  coalition  et 
d' union. 

Le  cardinal  Mazarin,  k  qui  ces  disputes  religieuses 
^aient  foncierement  indifferentes,  et  qui  n'y  \oyait 
qu'un  jeu  d'ouil  piit  tirer  son  epingle  politique,  avait 
inter6t)  depuis  Teniprisonnement  du  cardinal  de 
Retz  (1),  i  manager  le  pape,  pour  que  Sa  Saintete 
ne  s'en  m614t  point,  et  qu'etle  agre&t  la  demission 
du  Coadjuteur  qu'on  etait  en  train  d'arracher.  A  ce 
lendemain  de  la  Fronde,  malgre  sa  mansu6tude,  le 
ministre  en  voulait  sans  doute  un  pen  aux  jansenistes 
des  esperances  que  le  Coadjuteur  avait  fondees  sur 
eux.  II  pouvait  leur  en  vouloir  plus  directeoi^nt  de 
leur  participation  commen^ante  k  la  nouvelle  faction 
ecclesiastique  que  tentaient  les  amis  de  Retz  pour  le 
maintenir  a  Farchevftch^  de  Paris  (2),  Le  Pere  Annat 
revenu  de  Rome,  et  alors  provincial  de  son  Ordre  en 
attendant  qu'il  devint  confesseur  du  Roi,  pressa  le 
Cardinal  sur  ces  cordes  toutes  politiques*  Par  un  in- 
terfet  combing,  rarclievfique  de  Toulouse,  M.  de 
Marca,  savant  canoniste,  qui  visait  k  rarchev6cfa6  de 
Paris,  et  qui  avait  k  se  faire  pardonner  de  Rome  un 
ancien  6crit  gallican  compose  du  temps  qu'il  6tait 
magrstrat ,  ofitait  ses  ardents  services  aupres  de  TAs- 

(1)  Le  cardiDal  de  Retrne  se  sauva  da  cb&teau  de  Nantes  ^ue  leS  ao<U 
1654;  4  rarrif^e  de  la  balle,  il  ^tait  a  Tincenfaes.  ' 

(2)  Les  jansenistes  passaient  pour  avoir  pret6  lenr  plume  i  la  protests* 
tion  en  latin  cohtre  ion  arrvstation,  adrestie  par  lai  an  Sacr6  GolMge. 


LIVRi:  TRrOISI&HE.  519 

sembl^  da  cferg^.  £e  Roi  done  ayant  d^livre  le  4 
juiHet  1653,  deFavis  deson  Conseil,  des  lettres-pa- 
tentes  pour  faire  recevoir  cette  buUe  ou  constitutiou 
par  tout  le  royaume ,  et  cela  sans  aucune  de  ces  res^ 
trictions  qu'on  opposaitd' ordinaire  a  eertaines  clauses, 
le  Cardinal  assembla  chez  lui,  le  11  juillet,  les  pr6- 
lats  qui  se  trouvaient  presents  k  Paris  ou  k  la  Gour, 
et  Ik  on  re^ut  la  bulle  comme  au  nom  de  tout  le 
clerg^.  M.  de  Marca  composa  un  modele,  non  6vasif, 
de  mandement,  pour  dtre  publiepar  lesev&ques;  et 
dans  uue  lettre,  de  sa  redaction  egalement,  adress^ 
par  les  prelatsau  pape,  on  remarqua  qu'il  avait  glisse, 
des  la  troisieme  ligne ,  que  les  cinq  Propositions . 
etaient  extrailes  (ewcerptm)  du  livre  de  Jans6nius,  ce 
qui  allait  un  pen  plus  loin  litt^ralement  que  la  bulle 
et  la  pr6cisait  (1)  :  mais  ce  fut  la  tactique  en  France 
pour  trancher  raffaire,  la  rendre  directe,  personnelle 
aux  jans^nistes,  et  atteindre  le  point  delicat  de  la 
persecution.  On  obtint^  non  sans  quelque  peine,  du 
bonhomme  de  Gondi  son  assentiwent.  II  avait  Tair  de 
vouloir  r^sister ;  mais  on  mit  en  avant  la  Reine-Re- 
gente;  elle  lui  fit  dire  flu'elle  trouvait  fort  etrange 
qu'il  lui  refus4t  ce  bon  oiQce,  d*autant  que  c'etait  le 
premier  qu'elle  lui  ett  demande.  Le  cqurage  du  vieil 
arcbev6que  galant  et  courtisan  ne  tint  pas  a  ce  mot  (2). 
Tons  les  ^vSques  re^urent  la  bulle;  la  FacuUede  tbeo- 
logie  de  m6me ,  sans  la  moindre  opposition ;  seule- 
ment  il  y  eut  des  prelats,  tels.que  Tarcbevi^que  de  Sens, 

(i)  Comme  dans  une  r^ponse  k  an  Biscours  da  Tr6ne ,  oil  Ton  repren- 
drait^  en  les  precisant ,  les  paroles  d'en  haat. 

(S)  M.  de  Oondi  moarat  ao  commencement  de  I'annto  snivante,  le 
25  man  1654. 


M.  de  Gondrrn,  qui ,  en  la  publiant,  y  joignirent  des 
explications.  Ce  n'^lait  pas  li  le  compte  des  Molinistes 
qui  disiraient  mettre  leurs  adversaires  dans  Timpos- 
sibilile  d'adh^rer  moyennant  raisonnement;  et  ils 
tra\aillerent  i  serrer  de  plus  en  plus  le  filet ,  ou ,  si 
Ton  aime  mieux,  a  serrer  le  garrot,  pour  faire  feu 
contreeux,  durant  ce  temps,  plus  k  I'aise.  Curieux 
et  chdlif  exemple,  a  Tetudier  de  pres,  de  la  niechan- 
cel6des  hommes! 

Cette  manoeuvre  occupa  les  Assemblies  du  clerge 

de  1654,  i655,  1656  :  Facceplation  de  la  bulle  pure 

et  simple,  de  la  bulle  bien  precisc^e  au  sens  du  fait 

comrae  du  droit.  Plus  d'echappaloire.  M.  de  Gondrin 

fut  amene  a  retracter  tristement,  coup  sur  coup,  Jes 

explications  publiees  dans  sa  Lettre  pastorale.  Mais 

cette  acceptation  pleniere  de  la  bulle  une  fois  obtenue 

des  evfeques,  on  n'avait  pas  encore  atteintle  but,  et 

M.  de  Marca  imagina,  en  1655,  une  redaction  de 

formulaire  qu'on  ferait  signer  des  simples  ecclesias- 

tiques,  ou  mfeme,  nous  le  verrons,  des  religieuses. 

Ce  formulaire,  decrete  par  TAssemblee  de  1656, 

etait  ainsi  conQu  :  <  Je  me  soumets  sincerement  a  la 

Constitution  de  N.  S.  P.  le  Pape  Innocent  X,...  elje 

condamne  de  ccBur  et  de  houche  la  doctrine  de$  cinq 

Propositions  de  Corndius  JansMius,  contenues  dans  son 

livre  intiluU  Algustinus,  que  le  Pape  et  les  EvSques 

ont  condamnies;  laquelle  doctrine  n' est  point  celle  de  saint 

Augustin,  que  Jans&niv^  a  mal  expliquie  contre  le  vrai 

sens  de  ce  saint  Docteur.  »  Cependant  Alexandre  VII, 

qui  venait  de  succeder  a  Innocent  X,  confirmait  par 

une  bulle  nouvelle  (16  octobre  1656)  le  decret  de  son 

pred^cesseur ;  on  insera  dans  le  formulaire  prece- 


de^nt  la  soumission  a  cette  seconde  bulle  qui  d^ler- 
minait  encpre  mieux  le  sens  anti-jans^niste  de  celle 
d'Innocent  X,  et  I'Assembi^e  de  1657  arr^ita  que  le 
Roi  serait  supplie  de  faire  ^exp^dier  une  declaration 
enjoignant  k  tous  les  eeclesiastiques  du  royaume  de 
signer.  Mais  le  Parlement  de  Paris  ne  se  prSta  pas  a 
enregistrer  la  d6clarati6n  et  la  bulle ;  il  fallut  la  pre- 
sence du  Roi  pour  le  contraindre.  Ces  difficult^s , 
que  j'abrege,  parurent  lasser  subitement  le  Cardinal, 
qui  repondit  un  jour  assez  brusquement  k  de  nou-* 
velles  instances  du  Pere  Annat,  que  sa  Gompagnie 
lui  donnait  seule  plus  d'affaires  que  tout  le  royaume, 
et  que  le  Roi  avait  plus  fait  pour  eax  qu'il  ne  devait. 
11  y  eut  un  intervalle  singulier,  une  pause;  le  formu- 
)aire  et  la  signature,  bien  que  decr^tds,  en  resterent 
U  jusqu'en  Tannic  1660,  ou  Taffaire  s^  r^veilla.  Mais 
nous  d^passons  le  moment  des  Provinciales  dont  Teffet, 
irritant  d'abord,  et  bien tdt  immense,  n'6tait  peut- 
^tre  pas  sans  liaison  avec  ce  repit  soudain  que  pro-<^ 
cuferentla  resistance  du  Parlement,  la  lassitude  du 
Cardinal,  et  Tetourdissement  des  Jesuites  au  lende- 
main  du  coup. 

.  On  pent  maintenant  se  bien  figurcr  la  conjoncture 
generale  au  dehors,  et  le  fond  de  T horizon  si  charge 
detontes  parts,,  si  raena^ant  contre  Port- Royal  lors- 
qu'au  commencement  de  1656,  les  Prqmneiales  \in- 
rent  l*6ciater.  11  ne  reste  qu'^  definir  la  circonstance 
particuliere  qui  leur  donna  naissance,  et  ee  qu'on 
appelle  I'affaire  d'Arnauld  en  Sorbonne. 

Apres  Vacceptation  de  la  bulle  d'Innocent  X  en 
France^  Arnauld  avait  paru  se  resigner  en  silence.  II  y 
avait  mSmeeu,  par  Tentremise  de  M.  d'Andttly  et  de 


V%\M  do  Bourzeis  pres  du  cardinal  Mazarin ,  Ufi 
projet  de  treve  et  d'arnu'stice ;  Port-Royal  s'engageait 
i  se  taire,  si  les  adversaires  ne  recommen^ajeDt  pas. 
llais  le  Pere  Annat  et  consorts  rompirent  bientdt  ce 
^lence.  Oo  s'en  plaignit  k  Mazarin,  &  qui  tout  cela  ne 
deyait  sembter  qu'un  jeu  d'osselets  apres  la  Fronde. 
M.  d'Andilly  lui  fit  passer  sous  les  yeux  une  piece  de 
yers  latins  injurieuse^  qui  se  debitait  a,u  College  des 
J^suites,  On  y  appelait  les  jansenistes  des  grenouiUei 
du  lac  de  G^ive , 

Rana  gebenneis  prognata  paludibas...  I 

Mazarin  pr^textait  ignorance  de  Tauteur.  Cette  situa* 
lion  par  trop  naive  ne  pouvait  durer,  et  Arnauld,  de- 
gage  k  son  grand  contentement ,  se  remit  k  r6pliquer 
de  plus  belle.  Ce  fut  alors  qu'il  ^tablit  au  long  la 
grande  question  du  fait  et  du  droity  vraie  these  d'a-p 
vocat,  qui  devint  une  logomachie  interminable.  Sur 
j«es  entrefaites  le  due  de  Liancourt,  grand  seigneur 
alhi  de  Port-Royal,  qui  avait  ^  ramen^  d'unevie 
assez  galante  k.  la  religion  par  sa  digne  epouse  (i), 
eut  un  d6m6le  d^sagr^able  avec  sa  paroisse.  G'etait 
pourtant  le  moins  dil&cultueux  des  honunes.  On  ra- 
C0nte  qu'il  s'^tait  fait  b&tir  un  petit  appartement  au 
desert  des  Champs,  et  que,  lorsqu'il  allait  y  passer 
quelque  temps ,  il  edifiait  tout  le  monde  par  son  ex-^ 
tr6me  civility,  y  saluant  chapeau  bas  les  mdindres 
personnes  qu'il  rencontrait,  tout-^-fait  poll  comme 
M.  de  Lac^pede.  Le  vaeher  m^me  lui  semblatt  vini- 
table  J  nous  dit  Fontaine ;  du  plus  loin  qu'il  aperce- 

(1)  Jeanne  de  Schomberg ,  fille  da  mar^cfaal  de  ce  nom^  ancieD  surin- 
tondanl  dea  Hinanees  ^  le  patron  «( Taml  4e  AL  d*  A^^iiUr* 


Tait  qnelque  manidre  de  paysan » il  ouvrgit  de  grands 
yeux  y  et ,  se  d^couvrant ,  il  demandait  a  Toreille  da 
son  voisin :  Ifest-ce  pas  un  de  ees  Messieurs?  A  Paris, 
il  habitait  sur  la  paroisse  de  Saint-Sulpice  et  logeait 
chez  lui  le  PSre  Des  Mares  et  Tabb^  de  Bourzeis ;  sa 
petite-fiUe  eniin,  fiUe  unique  de  son  propre  fils  tu^  k 
Mardik,  mademoiselle  de  La  Roche*  Guy  on ,  ^tait  pen- 
sionnaire  k  Port-Royal.  On  a  tous  les  griefs.  Or,  s'6- 
tant  pr^sente,  le  31  Janvier  1655,  k  un  M.  Picote, 
pr6tre  -de  sa  paroisse  et  son  confesseur  ordinaire  (1), 
il  ne  put  recevoir  Tabsolution.  II  venak  d'achever  sa 
confession  d^taillee,  et  attendait  la  parole  du  pr^tre, 
quand  celui-ci  lui  dit  :  «  Yous  ne  ipe  parlez  point 
d'une  chose  de  consequence ,  qui  est  qu^  vous  avez 
chez  YOUS  un  Jansi^niste,  un  h^r^tique  (2) ;  \ous  ne  me 
parlez  point  non  plus  d'une  petite-fiUe  que  vousfaite$ 
^ver  k  Port-Royaly  et  du  commerce  que  vous  ave^ 
avec  ces  Messieurs.  »  Le  cpnfesseur  exigeant  un  mea 
culpa  li-dessus ,  et  parlant  m6me  de  retractation  pu- 
blique ,  le  penitent  ne  put  se  r6$oudre  d'aucune  ma- 
niere  k  s'en  accuser^  et  il  sorlit  paisiblement  du  con- 
fessionnal.  Mais  raffaire  fit  grand  bruit.  Patience!  ce 
M.  Picote  etait  n^cessaire  comme  point  de  depart ; 
sans  lui,  sans  cette  affaire  de  sacristie,  point  de  Pro- 
vineiales  I 

(1)  Les  confeweurs  toient  4i8Une(ft  del  Direeteart,  et  en  em-siftoie^ 
f^put^seasez  incUffkeaU,  n'^taiit  14  en  <|aelqae  sorte  que  poor  TioeuTre  da 
eaeremeni. 

(2)  II  entendait  parier  de  fabM -de  Bourzeis,  acad^mieieii ,  eootroTer- 
sisle  abondani,  d'ailleiirs  pea  dangei«ii>  q«i  aoiait  biea  touUi  nn  6vteh6 
de  Mazarin.  Get  abbi  se  rttracte  pea  apr^  de  sob  opposition  a  la  bollo, 
0L,  aiasi  cpie  le  dit  en  mani^re  d'eieuse  one  Eolation  janstoiste,  ehangea 
4ieondaUe^  mtd$  nan  dc  JMfiiiiMf.  iisigva  lo  4ll0fenbra  1601.  il diait  do 

Yolvie,  prte  EtoM  en  Awpoifna. 


52A  *    PORT-ROYAL. 

On  crut,  et  av^c  raison ,  que  le  refus  d'absolulion 
avait  et6  concerte  entre  le  confesseur  et  Vancien  cure 
de  la  paroisse,  M.  Olier,  fondateur  du  s^niinaire  de 
Saint-Sulpice ,  hommei  la  saint  Vincent  de  Paul,  de 
plus  de  zele  et  de  charit6  que  d'etendue  et  cle  fer- 
metfe  d'intelligence,  plein  de  c6remonies  et  d'iroages, 
mystique  d'ailleurs  jusqu'i  la  vision  (1).  II  avait,  en 
pratique,  rendu  de  grands  services,  avait  notamment 
forme  (en  4654)  une  espece  d'association  contre  les 
duels  et  dresse  k  cet  effet  un  reglement  qu'un  grand 
nombre  de  gentilshommes  de  sa  paroisse  avaient  so- 
lennellement  sign6.  La  fondation  de  la  maison  de 
Saint-Sulpice  suffit  poiir  honorer  et  perpetuer  sa 
memoire.  U  y  avait  plusieurs  ann^es  deji  qu'il  s'etait 
vu  oblige  par  ses  infirmites  de  resigner  sa  cure  a 
M.  Le  Ragois  de  Breton viliiers,  mais  en  se  reservant 
la  haute  main.  Deux  ou  trois  ans  avant  Tafiaire  ae^ 
tuelle,  il  avait  essay e  de  ramener  a  ses  id6es  le  ver- 
tueux  due  son  paroissien,  en  des  conferences  aux- 
quelles  le  Fere  Des  Mares  assistait.  En  tout,  le  digne 
M.  Olier,  comme  saint  Vincent  de   Paul,  com  me 
M.  Eudes,  comme  M^  de  Bernieres-Louvigni ,  appar- 
tenait,  dans  le  dix-septieme  siecle,  a  la  respectable 

(1)  II  4tait  en  commerce  habituel  avec  les  Anges,  et  disalt  qu- im  des  ptu$ 
grands  qui  se  fut  Jamais  donne  a  creature  sur  la  terre,  et  que  l*on  croyait  itre 
an  Sil^RAPHiN,  ne  fe  quitiait  pas.  Le  Semeur  a  r^cemment  reproduit  des 
extraiEs  onctoeoi  de  ses  Leitres  tpirUueUes  (septembre  et  octobre  i84f); 
pour  toat  dire,  il  y  Taudrait  joindre  les  autres  eitraits  singuliers  donn^ 
par  Nicole  (Noavelles  Leitres  de  celui-ci ,  saite  du  tome  Ylil  des  Essais , 
p.  194).  Nicole,  qai  s'en  moque  doucement/en  conelot  que  Bieu  permet 
quelquefois  que  les  plus  grandes  cfaoses  du  monde  s'eiicutent.  par  des  vi* 
sionn&ires^ettirentleurorigiBedevisions.Cjeciest  du  Voltaire  k  la  Nicole, 
et  insfnue  avec  s^rieui«t  huvilit^  une  petite  part  d'iroDie  dans  rhistoire 
religteuse.  Une  telle  id^e,  pour  pea  qu'oa  la  pniu»4t>  meaer^lt  Iqin. 


LIVRE    TR0.19t.i^ME.  :525 

famille  de  ces  douxj  qui ,  ^e  i'ai  fait  I'etnai'qaer  plus 
d'une  foiS)  n'eurent  guere  jamais  a  regard  de^  n^res 
que  du  miel  aigri  (1). 

G'est  sur  ce  refus  de  sacrement  parli  de  Saint-^ 
Sulpice,  qu'ArnauId  ecrivit  sa  pren^iire  Lettre  dune 
Persanne  de  Condition  ^  qui  comnieace  en  ce$  termes  : 
c  Le  desir  que  Dieu  me  donne  plus  que  jamais  de 
fuir  toutes  series  de  contestations  et  de  disputes 
m'auroit  emp&che  de  me  rendre  k  la  priere  que  vous 
m'avez  faite,  de  vous  dire  mon  sentfment  touchant 
une affaire...  »  Cest  ainsi  que  de  desir  en  desir  de  fuir 
les  disputes,  Arnauld  s'y  engageait  de  plus  en  plus. 
Sa  Lettre  provoqua  une  foule  de  reponses  du  Pere 
Annat  et  des  autres  inleresses ,  neuf  Merits  en  tout , 
auxquels  il  dut  encore  r^pliquer  dans  une  seconde 
Lettre  a  un  Due  et  Pair  (c'etait  a  M.  de  Luines),  dat^ 
de  Port-Roy al-des-Champs,  iO  juillet  1655.  Dans 
cette  seconde  Lettre,  qui  etait  tout  un  volume,  ses 
ennemis  releverent  deux  points  comme  particuliere- 
ment  attaquables,  a  savoir :  i°  il  y  justiiiait  le  livre 
de  Jans6nius  et  mettait  en  doute  que  les  Propositions 
y  fussent;  2°  il  y  reproduisait  m6me  la  premiere  des 
Propositions  condamn^es ,  en  disant  que  VEvangile  et 
les  Peres  nous  montraient  en  la  personne  de  saint  Pierre 
un  Juste  a  gui  la  GrAce  n^cessaire  pour  agir  avait  man-- 
qui.  En  vain  Arnauld  avait-il  fait  remettre  son  nouvel 
icrit  au  pape  Alexandre  VII,  qui,  dit-on,  le  re^ut  en 
donnant  tout  liaut  des  louanges  a  Tauteur.  Ondenonga 

I 

le  livre  4  M.   Claude  Guyart,  nouveau  syndic  de  la 

(1)  On  troave,  au  tome  second  des  Memoires  (manuscrits)  deM,  de 
Beaubrun,  dont  il  sera  parl6  ci-apres,  le  r^cit  original  de  cette  affaire  par 
M.  de  LiancouTi  lui-meme,  BI.  Oiier  y  est  positivemeat  impliqad. 


Faculty  de  thfologie  de  Pariis  et  nomm^  dans  cette 
Toe.  Gelui-ci^  d*vou6  au  parti  moliniste,  fit  nommer 
(4  novembre)  des  commissaires  ^galement  molinistes 
pour  examiner. 

L' affaire,  pour  peu  qu'on  y  r^fl^chisse,  etait  ca- 
pitate :  il  s'agissait  d'dter  une  bonne  fois  la  parole 
i  Arnauld,  de  le  bdiltonner  en  Sorbonne,  lui  et  les 
docteurs  ses  amis,  et  de  s'assurer  par  un  coup  de 
vigueur  la  Faculte  de  tb6ologie ,  ce  tribunal  perma- 
nent de  la  doctrine. 

On  a  le  detail  de;3  nombreuses  assemblies  qui  se 
tinrent  depuis  le  !«'  decembre  1655  jusqu'au  31  Jan- 
vier 1656.  J'en  ai  sous  les  yeux  les  r^cits  manuscrlts, 
les  comptes-rendtis  jour  par  jour,  les  incidents ,  les 
opinions,  tout  le  plutnitif^  comme  on  dit,  et,  qui  plus 
est,  la  coulisse  et  le  jeu  secret  (1).  Pour  rendrei  ces 
formes  de  discussions  religieuses,  si  mortes,  un  peu 
de  Tint^r^t  singulier  et  des  passions  qui  les  anim^- 
rent,  il  suffit  d'en  saisir  le  rapport  frappant  avec  nos 
assemblees  politiques.  Ces  seances  de  Sorbonne  pour 
la  censure  d'Arnauld  firent  k  bien  des  contemporains 
d*alors  la  m6me  impression  qu'i  nous  telle  session 
enflamm^e  de  la  Chambre  durant  les  jours  les  plus 
militants  de  la  Restauration.  Des  unes  d6j4 ,  comme 
des  autres,  qu'en  reste-t-il?  Un  petit  nombre  d'an- 

(1)  M^motretdeSeaubrun  (Biblioth^qae  du  Roi,  manasc'rits,  sapp.  tnn^., 
tfi  267S»  2  vol.)*  Bi^D  n'initie  mieai  aa  second  Port-Royal  et  aa  Jan96- 
nisme  de  la  veilie  dtiProvineiales  queoe  r^cit,  et  surtoot  les  papiers  origi- 
naax  qui  y  sont  joints,  documents  autographes,  recueillis  de  toutes  parts, 
revus  par  Saint-Amour  lui-m^me,  et  comprenant  anssi  les  notes  et  les 
places  de  M.  de  Saini-Gilles.  L'abb^  de  Beaubrun,  jans^niste  de  la  fin  dn 
slide,  ami  et  exicnteur  testamentaire  de  Nicole,  en  devint  possessenr  et 
Tes  mtt  en  ordre  pour  one  histolr^  qa'U  projetait  et  qu*il  a  ^b«acb4e  daw 
le  prenier  dei  d#as  tolumes. 


f 

t 


LIVftE   TROlSltME.  627 

ti4es  86  soni  ^ul^es  ^  et  les  nenwt  n'y  saveiit  pltis 
rien  comprendre. 

Pour  faire  passer  k  coup  sdr  les  premieres  mesurei; 
qui  portaient  au  syndicat  M.  Guyart ,  et  qui  d^feraient 
le  livre  k  six  commissaires ,  on  avail  us6  de  precau- 
tions. Des  moines  surnumeraires  en  nombre  inusit^ 
avaient  ^t^  introduits.  Ges  sortes  d'infusions  de  moines 
k  haute  dose  faisaient  toujours  contestation  en  Sor- 
bonne  et  semblaient  ill6gales.  k  beaucoup  de  mem^ 
bres  (1).  Plus  de  soixante  docteurs,  Saint-Amour  en 
t^te,  protestSrent  des  premieres  decisions  comme 
d'abus  ,  devant  le  Parlement.  L'arr^t  promettait 
d'etre  favorable  aux  reclamants;  mais  la  Gour,  Ma- 
zarin,  Fouquet,  comme  procureur  general,  s'en 
m^lerent,  si  bien  que,  par  un  tour  brusque  et  maU 
greles  conclusions  de  Tavocat  ^n^ral  Talon ,  I'appel 
fut  mis  &^n6ant;  Taffaire  revint  en  Sorbonne  pour 
6tre  d^cidee  par  les  interess^s.  Les  commissaires 
firent  leur  rapport  lel^'^d^cembre;  its  incrimin^rent 
dans  la  Lettre  d'ArnauId  les  deux  points  dej4  indi- 
qu6s  :  1°  celui  de  la  pr^tendue  orthodoxie  de  Jans^* 
nius,  comme  ^tant  une  proposition  t6m^raire  et  in- 
jurieuse  au  Saint-Siege;  2^  celui  de  la  Grftce  qui 
aurait  manque  k  saint  Pierre,  comme  ^tant  une  pro- 
position d^]k  frapp^e  d'anathSme  et  hSr^tique.  Le 
premier  point  s'appelait  la  question  de  faitj  et  le  second 
la  question  de  droit.  Toutes  les  stances  suivantes,  pen- 
dant six  semaines ,  furent  employees  k  discuter  et  k 
d61ib6rer.  On  si^ges^it  d* ordinaire  de  huit  heures  et 

(t)  La  rigle  aurait  €16  que  chacun  des  quatre  Ordres  mendlants  n'edi 
que  deux  yoit  d^Ub^ratlveB ,  ce  qui  fait  huit;  et  dans  les  assemble  pr^ 
c^dentes,  il  s'en  itail  irovr^  )osqii*&  tr€nt9.  Pans  lea  procbainWy  ilf  Iront 


J528  rOET-ROYAL. 

demie  k  midL  Arnauld,  des  le  2  d^cetnbre,  se  retira 
h  Port-Royal-des-Champs  pour  trayailler  k  la  refuta- 
tion du  rapport.  La  circonstancepour  lui  ^tait  grande, 
Vattente  universelle.  II  avait  quarante-trois  ans;  de- 
puis  plus  de  dix,  il  6tait  glorieux  dans  I'Eglise,  et 
passait  pour  le  chef  d'un  parti  puissant.  Sesennemis 
en  Sorbonne  (1)  redoutaient  de  Fentendre;  on  y 
mettait  deux  condilions  :  Tune,  qu'il  jurerait,  avant 
toutes  cboses ,  de  se  soumettre  k  la  Censure ,  si  elle 
avait  lieu;  Tautre,  qu'il  ne  parlerait  que  pour  decla* 
rerson  sentiment ,  sansconferer  ni  disputer  {candidej 
simpliciterj  sine  ambagibm  et  disputatione^  mentem  suam 
aperiurus^  non  disputaturus)]  on  craignait  de  lui  ou- 
vrir  la  lice,  athlete  qu'il  etait.  11  n'intervint  done  que 
par  ses  ecritures.  Tout  cela  se  passait  en  latin.  A 
dater  du  20  decenlire,  M.  le  chancelier  (Seguier) 
eut  ordre  du  Roi  d'assister  aux  seances ,  et  il  y  vint 
avec  son  cortege  de  cer^monie ,  huissiers  et  hoque- 
tons,  sous  pretexte  de  maintenir  Tordre  et  de  com- 
mander la  liberie,  mais,  dans  le  \rai ,  pour  surveiller 
et  faire  incliner  les  \oix.  G'etait  d'ailleurs  pour  la 
forme  un  vrai  concile  gallican ,  et  assez  comparable 
pour  leproc6d6  au  cinquieme  concile  general  qui  se 
tint,  sous  Justinien,  sur  I'affaire  des  trots  Chapiires. 
On  en  ^tait  ici  aux  cinq  Propositions  et,  par  rapport 
k  Arnauld,  zxxxdeux  questions.  Ledocteur  Saint* Amour 
dominait  de  la  t6tele  debat ,  et  se  signalait  le  premier 
sur  la  breche.  II  j  en  avait  de  non  moins  bouUlants 

(1)  G'est  pour  abr^ger  qa'on  dit  Sorbonne ;  il  y  avait  aussi  Navarre  dans 
la  Facalt^,  et  ceax  du  college  des  Gbolets ,  et  d'autres  venus  d'aatre  part 
{UOiquUttB);  mais  les  assemblies  se  tenaient  dans  le  College  ni6me  de 
Sorbonne  :  Comitia  extraordinaria  hatbUa  sunt  p,  FacuUate  in  aula  Collesu 
SorbonnuB, 


LITRE   TROISliME,  529 

en  face,  comme  Fivfeque  de  .Monlauban  (Pierpe  de 
Berthier)  qui ,  en  opinant  en  latin ,  faisait  un  peu  de 
galimathia$.  Des  6v6ques  de  cour  solecismaient  (1). 
Mais  le  fond  de  la  galerie  et  des  bancs  etait  grave,  s6* 
rieuxy  s6v6re,  la  pure  Faculty,  Sorbonne  ou  Navarre, 
telle  qu'elle  se  repr^ente  k  nous  par  ces  docteurs  de 
vieille  roche ,  Launoi,  Sainte-Beuve  (2). 

Cependant  Arnauld  d^p6chait  ^crit  sur  ^crit  que 
ses  amis  pr6sentaient  a  TAssembl^e  et  n'obtenaient 
pas  toujours  de  lire.  11  y  retournait  sa  justification  de 

(1)  £t  r^vdqne  de  "Bihodet fVMQte,  le  fatur  archer^ae  de  Paris, 
brave  homme  et  ptuyre  U^,  il  joue  a  eette  aisembl^e  an  r61e  curieux, 
tnrbalent.  II  s^armait  toujours  da  DomduRoi  pour  diiigenterVaff Aire.  Un 
jour  que  quelques  docteurs  demandaient  qu'on  examin&t  au  pr6alable  le 
tiTre  de  Jans^nius,  il  s'emportaet  Toulot  sortir  danssa  colore.  L'^y^que  de 
Gbartres  Tarr^ta  par  sa  soutane ;  mais  rimp^tuosit^  de  M.  de  Rhode? 
fat  telle  qu'il  fii  tomber  par  terre  Af.  de  Chartret  et  ton  propre  bonnet ;  ce 
qui  le  mit  encore  plus  hors  de  lui ;  et  il  dit  tout  baat  que  c'^aient  des  in- 
t6tentt,  Un  des  docteurs  apostropb^s  lai  r^pliqua  tres  k  propos :  «  Non 
vult  Apoitolut  Episeopum  esse  iracundum,  TApdtre  ne  yeut  pas  qu*un 
Ev6que  soit  colore. »  Ge  fut  1&  le  pr^texte  k  Tintervention  du  Ghancelier. 
On  cite  encore  des  paroles  bien  vWes  de  M. Morel,  moliniste,  qui,  au  lever 
d'ane  stance,  disait  dea  amis  d* Arnauld  que  c'6taient  des  gens^  envoyer 
aux  gaUres :  k  quoi  V.  Taignler  r^pondit,  en  se  raillant,  qu*i7  faliait  que  ce 
fat  done  une  petite  galire  propre  d  alter  sur  la  riviere  de  Gentilly,  Pour  la 
violence  des  propos  et  des  actes,  ces  assembles  de  1655-1656  me  font 
Vtthi  d'avoir  ^t6  la  Chambre  1(0 1815  de  Sorbonne. 

(2)  Je  cite  plutOt  celui-ci  comme  nom ,  bien  qu'il  ne  paraisse  pas  avoir 
pris  part  aux  stances;  ce  qui  ne  Terhp^cba  pas  d'etre  4iimin6  de  la  Sor- 
bonne et  de  la  cbaire  qu'il  7  occupait,  pour  avoir  refns^  de  signer  la  Cen- 
sure. La  prudence  pourtant  Temporta  :  il  finit  par  c^der ,  j*ai  regret  k  le 
dire,  et  souscrivit  tout  quelque  temps  apres,  ternissant  sa  gloire  de  mar- 
tfr.  Quaint  au  docteur  de  Launoi,  sans  partager  la  doctrine  d'Arnauid , 
^Unt  du  i^s  parti  en  mati^re  degrftce^  il  le  d^fendit  d^autagt  plus  vive- 
ment  en  cette  circonstance  par  ^quit^et  g6n^rosit£;  ^rudit  profond  et 
original,  esprit  mordant,  &  bons  mots,  raillant  volontiers  le  mauvafs  latin 
des  bulles  ou  des  ivdques,  et  appertant  en  tfa^ologie  quekiue  cbose  de 
rbnmeur  de  Gnl  Patin. 

M-  34. 


530  I>01lt-K0TAt. 

toute  maniSre ;  il  t&chait  de  la  rendre  plus  claire  k 
Tesprit  de  parti ,  en  Texposant  selon  la  methode  des 
g^m^tres.  Lorsqu'onen  fut,  apr^  dix«-huit  ou  viiigt 
stances  j  au  moment  de  cldre  sur  la  premiere  ques- 
tion, celle  du  faitj  il  fit  presenter,  le  11  Janvier,  un 
^critqui  etait  une  sorte  de  satisfaction  donn^e^  de 
desaveu ;  il  y  protestait  qu'il  n'eUt  point  parU  dans  $a 
Lettrej  comme  il  yparhj  s'il  e&iprivu  qu'on  lui  en  tiu  fait 
un  crime;  qu'il  voudrait  ne  V  avoir  pas  4crite;  et  il  de- 
mandait  pardon  au  Pape  et  aux  Eviques  de  Vavoir  fait 
(Quodque  ea  scripserim  ab  Illustrissimis  Prc^ulibus  at^ 
que.d  Summ0  Pontifice  libentissime  veniam  peto).  On  a 
une  lettre  de  lui,  du  15  decembre,  k  T^vfique  de 
Satnt-Brieuc,  Denis  de  La  Barde,  qui  6tait  thomiste 
et  se  montrait  assez  favorable.  Arnauid.y  bumiiie, 
autant  qu'il  est  possible,  son  opinion  jansdniste;  il 
se  rabat  k  saint  Thomas  le  Prince  des  ThiologienSj.A 
reconnatt  avec  lui  deux  espfices  de  Gr4ce  :  «  Je  re- 
connois  avec  le  m6me  Saint  que  le  Juste  a  toujours 
le  pouvoir  d' observer  les  Gommandements  de  Dieu, 
qui  lui  est  donne  par  la  premiere  sorte  de  grdce; 
mais  qu'il  n'a  pas*  toujours  cette  seconde  sorte  de 
grdce  qui  est  le  secours  qui  meut  V&me ,  et  sans  k- 
quel  n^anmoins  ce  Saint  enseigne  que  Thomme, 
quelque  juste  qu'il  soit,  ne  sauroit  faire  le  bien.  » 
G'est  ainsi  que  dans  cette  lettre  Arnauld  en  passait  par 
Topinion  tant  moquee  de  Pascal,  par  la  doctrine  de 
cette  Gr&ce  qui  est  suffisante  sans  Vitre.  Il  y  proteste 
de  nouveau  qu't7  condamne  les  cinq  PropositionSj  en 
quelque  livre  qu^elles  se  trouvent  sans  exception j  ce  qui  en- 
ferme  celui  de  Jansinius.  £nfin  cette  fi^re  intdligence 


LIYRS  TROISliVE.  531 

d^Arnauld  sMncline  autant  qu^elle  le  pent  et  en  pure 
perte ;  cela  fait  souffrir  (1). 

G'^tait  une  condamnation,  une  fl^trissure  qu'oH 
Voulait.  II  fut  condamn^  le  i4  Janvier,  sur  la  question 
de  fait,  k  la  plurality  de  cent  vingt-quatre  contre 
fioixante  et  onze;  quinze  voix  resterent  neutres.  II  y 
eut  bien  quelque  doute  sur  Texactitude  parfaite  du 
chiffre  :  ce  fut  le  Syndic  qui  compta.   Le  docteur 
Rousse  r^clamait  I'appel  nominal  (vocentur  propriis 
nominibus) ;  mais  le  Ghancelier  passa  outre.  Restait  k 
entaoier  la  question  de  droiti  II  parait  que,  \ers  ce 
second  temps,  les  Thomistes  de  Tassemblee,  de  qui 
pouvait  d^pendre  la  majorite  selon  le  cdte  ou  ils  pen- 
chers»ent,  furent  un  moment  en  balance  et  assez  dis- 
poses  pour  Arnauld.  On  a  copie  d'un  billet  qui  cir- 
cula  :  «  Si  M.  Arnauld  veut  embrasser  la  doctrine  des 
Thomistes ,  nous  Tembrasserons  lui-m6me  avec  plai- 
sir  (2);....  »  et  on  lui  ofTrait'de  reconnaltre  dans  le 
Juste  cette  sorte  de  GrSce  actuelle ,  interieure  et  «uf- 
fisantey  qui  n'est  pourtant  pas  la  Grfice  efficaee.  II  ve- 
nait  precis6ment  d'essayer  de  Tadmettredans  sa  leltre 
k  Fev^que  de  Saint-Brieuc.  Arnauld  ne  pardonna  pas 
aux  Thomistes  sa  propre  faiblesse,  de  leur  a\oir  un 
moment  ced6,  et  Pascal  fut  charge  de  la  vengeance. 

(1)  II  y  a  plus ,  cela  fait  saigner.  Les  cris  de  cette  v6rit6  aux  abois,  et 
deYenue  si  modeste,  sont  d^chirants.  Faut-il  done ,  s'^crie-t-il ,  dans  ces 
contrari^l^s  apparentes ,  si  fort  enchatner  la  v^rit^  k  Text^rieur  des  syl- 
,  labes  :  apidbus  verborum  Ugandam  non  esse  Veriiatem  I  £t  quaod  il  yoit  que 
tout  est  inutile  et  que  les  satisfactions  ne  sont  pas  revues,  il  se  contente  de 
rSpondre  ces  belles  paroles  :  «  II  est  quelque  chose  en  moi  oA  la  fureur 
de  la  persecution  ne  pent  atleindre,  c*e8t  Tamour  pour  mon  Dieu  quits 
ne  sauroient  arracher  de  mon  coBur  :  Ntm  auferent  Deum  meum  de  eorde 

(8}  BiH^ndHCin^  Proj^^Hmtp  par  V«1»M  DuBMs^  tome  I,  p«  i^. 


532  POAT«-ROYAL. 

La  deliberation  sur  la  question  de  droit  commen^a 
dans  la  stance  du  48  Janvier,  et  se  continua,  sans  de- 
semparer,  jusqu'au  29.  II  avait  ^t^  r^gie  pr Salable- 
ment,  le  17,  que,  pour  abreger,le  temps  d'opiner 
de  chaque  docteur  ne  passerait  point  la  demi-heure. 
Les  docteurs  amis  d' Arnauld  etouffaient  k  T^troit  dans 
ce  court  espace,  et  vouiaient  alonger;  le  gigantesque 
Saint- Amour. n'y  pouvait  tenir.  Mais  le  sable  faisait 
loi,  et  le  Ghancelier,  qui  a\ait  cru  pouvoir  s'absenter, 
reparut  tout  expres  pour  y  avoir  I'oeil.  —  «  Je  vous  re- 
tire la  parole.  Monsieur;  vous  n'avez  plus  la  parole, 
criait  le  Syndic  :  Domine  mi^  impono  tibi  silefUium.  » 
Et  tous  les  docteurs  de  la  majority,  surtout  M.  Morel, 
le  plus  fort  en  poumons,  de  crier  k  tue-t6te  :  La  eld- 
ture!  la  cldture  {Conclude ,  Coneludatur)  I  Un  jour, 
M.  Bourgeois  (1)  resta  deux  heures  k  t&cher  de  s'ex- 
pliquer,  sans  pouvoir  obtenir  un  quart  d'heure  de 
silence  {denegatum  est  mihi  quadrans).  Jeu,  clamour 
et  tricherie  parlementaire,  il  n'est  rien  de  bien  nou- 
veau.  A  un  certain  moment,  soixante  docteurs  en 
masse,  dont  une  moitie  en  protestant  par  devant  no- 
taires ,  se  retirerent  de  Tassemblee.  Le  cdt^  gauche 
resla  vide  (2).  La  suite  fut  pur  coup  d'etat.  Cep^n- 
dant  la  premiere  Lettre  i  un  Provincial,  publiee  le 
23  Janvier  i656,  nous  dispense  de  continuer  le  r^cit 
en  notre  nom.  C'est  Pascal  qui  prend  la  parole  et  qui 
acheve. 

On  a  bien  saisi  toute  la  marche  jusqu'ici :  Taffaire 

(1)  Le  docteur  Bourgeois,  le  m^me  qui  avait  6t^  autrefois  k  Rome  pour 
Arnauld  dans  Taffaire  de  la  Friquente  Communion, 

(2)  c(  On  fat  trds  snrpris  ce  jour-l&  (24  janyier)  deyoirla  salle  pearem- 
plie;  et  ce  qui  roarquoit  dayantage,  c*est  que,  dans  les  pr6c6dentcs 
assembles,  les  places  s'^toient  dispostode  telle  manidre  quQ  ceux  qui 


LIVRE   THOISlfillE.  533 

est  p^due  jn_Socbonne ;  li  ne  s'agit  plus  de  cela, 
mais  du  public;  c'est  sur  ce  terrain  que  la  partie  va 
se  reprendre,  et  li,  du  premier  cdup,  se  gagner. 

La  curiosity  depuis  deux  mois  6tait  en  effet  ex- 
treme; le  mouvement  inaccoutume  des  assemblies 
faisait  Tentretien  de  tout  Paris.  Les  details  de  chaque 
seance  se  repandaient  i  rinstant.  Le  cardinal  Mazarin, 
des  les  premiers  jours ,  avait  dit  k  I'^vSque  d' Orleans, 
M.  d'Elbene,  qu'il  fallait  accommoder  et  presser 
cette  affaire ;  que  les  femmes  ne  fmaient  quen  purler, 
quoiqu'elleB  viy  entendi$$ent  rien,  nonplus  que  lui.  Mai$ 
ce  que  tout  le  monde  entendait  bien ,  c'etait  la  pre- 
sence du  Chancelier,  et  ses  six  huissiers  a  la  chaine , 
et«esdeux  archers,  hallebarde  en  main,  et  Fanec- 
dote  de  M.  de  Rhodez ,  avec  la  culbute  de  son  bonnet 
et  de  son  confrere. 

La  Reine  avait  dit  tout  haut,  un  jour,  k  la  prin- 
cesse  de  Guemene,  au  cercle  du  Louvre  :  Vos  Doc- 
teurs  parlent  irop.  A  quoi  madame  de  Guemene  avait 
assez  aigrement  repondu  :  «  Vous  ne  vous  en  souciez 
guere,  Madame,  car  vous  ferez  venir  tant  de  corde- 
liers et  de  moines  mendiants,  que  vous  en  aurez  de 
reste.  »  —  «  Nous  en  faisons  encore  venir  tons  les 
jours,  j»  r^pliqua  s^chementla  Reine. 

C'est  k  tout  ce  public  plus  ou  moins  mondain  ou 
docle,  et  tel  que  nous  le  voyons  encore  dans  les 
Lettres  de  Gui  Palin,  k  ce  public  de  la  galerieex- 
terieure,  si  excite  et  si  passionn6  sans  trop  savoir 
pourquoi,  que  les  Protindales  vont  s'adresser.  A.  ces 

^toient  fayorables  k  M.  Arnauld  avoient  affects  d*oceaper  toi^ours  an 
c6i6  de  la  saUe ,  et  lei  Molinistea  Tautre  c6(6«««  9  (Relation  manusorite  4e 
Beaabmn.) 


•  # 


194  PORT-ROTAZ..   LITRS  TROISI^ME. 

moines  mendiants  surnum^raires  de  la  Sorbonne) 
que  fait  Pascal?  il  oppose  tout  le  monde.  La  question 
se  d^place;  la  position  est  trouv^e;  la  \ictoire  d^ses- 
per^e  change  de  face  et  se  retourne.  Ne  craignons 
pas  les  nobles  images.  Ce  furent  comme4  Fontenoi, 
lies  quatre  pieces  de  canon  qui,  point^es  k  propos, 
enfoncSrent  la  colonne  anglaise  victorieuse.  Ce  fut 
comme,  k  Marengo,  la  charge  impr6vue  de  Keller- 
mann. 

La  Sorbonne  est  prise,  les  bancs  sont  envahis; 
I'ennemi  occupe  les  retranchements  et  la  place.  Ail- 
leurs  I  atlleurs  I  Ghangez  d' Element.  Monte^  sur  vos 
vaisseaux  lagers,  et  gagnez  la  bataille  de  Salaminel 

L'ann^e  d656  est  pour  nous  une  grande  annee. 
J'ai  dit  autrefois  (1)  la  m6me  chose  de  I'ann^e  1636, 
et  qu'elle  avait  6te  capitale  pour  notre  Port-Royal  de 
Saint-Gyran.  Apres  vingt  ans  justement  r6volus,  nous 
sommes  arrives  k  une  epoque  non  moins  decisive , 
non  moins  cKmatirique,  pour  ainsi  dire.  Ges  derniers 
mois  de  1655  et  ces  premiers  de  1656  ferment  un 
second  nceud  ou  tout  se  resserre,  et  comme  un  autre 
defile  a  traverser,  qui  nous  jette  dans  le  second  Port- 
Royal.  Un  monde  nouveau  apparatt.  On  a,  du  cdt6 
sombre  de  la  colonne,  le  Formulaire,  Tinseparabilite 
^  du  droit  et  du  fait,  T^limination  d'Arnauld;  et  du 
i  cdt6  lumineux,  I'entree  en  scene  de  Pascal,  Topinion 
publique  auxiliaire ,  et  le  duel  a  mort  entre  les  deux 
'  morales.  G'est  la-dessus  d^sormais  qu'on  va  vivre. 

(1)  Aa  tome  I,  p.  34T  (Uy.  I>  chap.  I2}« 


VII 


A  qui  vint  I'id^e  des  Provineialss,  — «  Anecdote  de  PerraaU.  —  Preml6r« 
Lettre.  —  Style  noaveau.  —  Critiques  grammaticafes  dn  P^re  Daniel. 

—  Ton  comlque  et  Jen.  -^  Details  du  saccds ;  le  Cbancelier  saignd.  — 
Margottin  et  le  president  de  Belli^vre. — ^M.  de  Saint-Gilles  et  ses  exp^ 
dients.  —  Gbiffire  de  la  vente;  chiffre  du  tirage.  —  Gtironique  secrete. 

—  Seconde  Lettre ;  le  s^rieui  commence.  —  Pascal  se  loue  lui-meme. 

—  II  raille  TAcad^mie.  —  Troist^me  Lettre.  —  Echec  au  DoeUur,  — 
Les  Jans^nistes  da  monde.  —  Mademoiselle  d*Aumale  et  le  conseiUor 
Benoise. 


On  lit  dans  les  interessants  Mimoires  de  Charles 
Perrault,  de  celui  a  qui  Ton  doit  tant  de  libres  idees 
et  de  tentatives  m6l6es,  les  Dialogues  sur  les  Anciens 
et  les  ModerneSy  la  premiere  pensee  de  la  Colonnade 
du  Louvre,  les  solennites  de  reception  k  TAcademie 
frangaise,  les  Contesdes  enfants,  et  (gloire  aimable!) 
d'avoir  maintenu  sous  Colbert  le  jardin  des  Tuileries 
ouvert  au  public, —  on  lit  chez  lui  ce  curieux  pas- 
sage qui  nous  concerne  tres  particulierement : 

«f  Bans  le  temps  01^  Ton  s'assembloit  en  Sorbonne  pour  condamner 
M.  Arnauld,  mes  fr^res  et  moi,M.  Pepin,  et  quelques  autres  amis  encore, 
YOuIAmes  savoir  k  fond  de  quoi  11  s*agissoit.  Nous  priAmes  mon  frdre  le 
docteur  (1)  de  nous  en  instrnire :  nous  nous  assembl&mes  tons  an  logia  de 

(l}Ge  docteur  Perrault  tai  Vtm  des  soii&nte  et  onxe  exclus  de  la  Facaltd 


536  PORT-ROYAL* 

fea  mon  pire,  oik  mon  frire  noai  fit  entendre  qne  tontes  les  qncsliont  de 
la  Grftce  qui  faisolent  tant  de  bruit,  rouloient  sur  nn  pon^otr  proehain,  et 
sur  un  pouToir  iioigne,  que  la  Gr&ce  donnoit  pour  faire  de  bonnet  action*. 
Les  uns  disoient  qu'i  la  vdrit^,  lorsque  saint  Pierre  pteha,  il  n'avoit  pas  la 
GrAce  qui  donne  Te  pouyoir  proehain  debien  faire,  mais  qu*il  avoit  la  GrAce 
qui  donne  le  pouyoir  eioigni,  laquelle  ne  fait  Jamais  faire  la  bonne  action, 
mais  en  donne  seulement  la  puissance ;  et  qu*ainsi  M.  Arnauld  avoit  en 
tort  d^avancer  qu'on  trouvolten  saint  Pierre  un  Juste  4  qui  la  Grftce,  sans 
laquelle  on  ne  peut  rien ,  avoit  manqu^ ;  parce  que  saint  Pierre  avoit  en 
lui  la  Gr&ce  qui  donne  le  pouvoir  ^ioign6  de  bien  faire.  Mais  les  aulres 
soutenoient  que  le  pouvoir  eloign^  ne  produisant  Jamais  la  bonne  action, 
<3t  saint  Pierre  n*ayant  point  eu  la  Or&ce  qui  la  produit,  M.  Arnauld  n'a- 
voit point  mal  parU  quand  il  avoit  dit  que  la  GrAce  ,  sans  laquelle  on  ne 
peut  rien,  lui  avoit  manqu^,  puisqu'i  parler  raisonnablement,  le  pouvoir 
qui  ne  produit  Jamais  son  effet  n'est  point  un  yrai  pouvoir.  Nous  vimes 
par-la  que  la  question  m^ritoit  pen  le  bruit  qu'elle  faisoit.  Mon  frere  le 
receveor  raconta  cette  conference  a  M.  Yitart,  intendant  de  M*  le  due  de 
Luines  (1)  qui  demeurolt  a  Port-Boyal,  et  lui  dit  que  Messieurs  du  Port- 
Royal  devoient  informer  le  public  decequi  se  passoit  en  Sorbonne  coutre 
M.  Arnauld,  afin  de  le  d^sabuser  de  la  croyance  od  il  6toit  qu*on  accusoit 
M.  Arnauld  de  choses  fort  atroces.  Au  bout  de  buit  jours,  M.  Yitart  vint 
au  logis  de  mon  frere  le  receveur,  qui  demeurolt  avec  moi  dans  la  rue 
Saint-Francois  au  Marais ,  et  lui  apporta  la  premiere  Lettre  Provinciate 
de  M.  Pascal.  «  Foitd ,  lui  dit-il  en  lui  pr6sentant. cette  lettre,  le  fruit  de 
ee  que  vout  mc  diles  d  y  a  huit  Jours, »  Cette  lettre ,  qui  ne  parie  que  dn 
pouvoir  proehain  et  du  pouvoir  ^loign^de  la  Gr&ce,  en  attira  une  se- 
conde ,  et  ceile-li  une  autre...  Y<oila  quel  en  a  M  le  sujet  et  Torlgine.  » 

En  effet,  Pascal  se  trouvant  k  Port-Royal  des 
tlhamps  avec  Arnauld,  Nicole  deja  actiT,  mais  encore 
obscur,  et  les  autres  amis  desquels  6tait  M.  Yitart  a 
la  suite  de  M.  de  Luines ,  on  s'entretenait  avec  tris- 
tesse  et  indignation  du  coup  qui  se  portait,  et  qui 
ne  semblait  plus  pouvoir  £tre  par^.  Les  ecrits  apolo- 
getiques  de  M.  Arnauld  dans  la  forme  geom^trique 
ou  non,  en  latin,  adresses  k  la  Sorbonne,  n'attei- 

pour  refus  de  signer  la  Censure.  En  1669,  apr^  la  Paix  de  r£gUse,  on  en 
comptait  encore  vingt-deui  k  r^tablir  dans  leors  droiti.  Le  docteqr  Per- 
rauitmournten1661. 
(1)  Et  coosin-germain  de  Raoine. 


LiVRE  TR019I£ME.  537 

gnaient  en  rien  le  public,  lequel,  voyant  tant  d'ap- 
pareil  de  Tautorite  eccl6siastique  et  seculierei  ne 
pouvait  s'imaginer  qu'il  ne  s'agissail  pas  en  cette  cir- 
Constance  des  plus  grands  fondements  de  la  foi.  On 
disaitdonc&  M.  Arnauld,  et  M.  Vitart  le  premier: 
«  Adressez-vous  au  public,  il  est  temps,  d^trompez- 
le;  c'est  devant  lui  qu'il  faut  plaider;  vos  ainis  du 
dehors  le  d^sirent.  Yous  laisserez-vous  condamner 
commeun  enfant?  »  Nous  entendons  d*ici  la  conver- 
sation, et  M.  Vitart  insistait :  «  M.  Perrault,  le  frere 
du  docteur,  que  je  voyais  bier,  mele  disait  encore...  » 
Arnauid  done,  se  rendant  aux  instances,  composa 
quelque  projet  d'ecrit  en  c&  sens,  dont  il  fit  lui- 
m£me,  deux  ou  trois  jours  aprSs,  la  lecture.  Mais  il 
etait  harass^  de  tout  ce  long  combat,  et  sa  main  pe- 
sait  deux  fois  plus  de  fatigue  :  Tecrit  frangais  s*en 
ressentait.  Ges  Messieurs,  tout  bien  disposes  qu'ils 
etaient,  n'y  donnant  aucun  applaudissement,  Ar- 
nauld  comprit  leur  silence,  et,  n'etant  point  jaloux 
de  louanges,  il  leur  dit : «  Je  vois  bien  que  vous  ne 
trouvez  pas  cet  ecrit  bon  pour  son  effet,  et  je  crois 
que  \ous  avez  raison.^»  Et,  se  retournant  tout  d'un 
coup  vers  Pascal :  «  Mais  vous  qui  Stes  jeune,  qui  &tes 
curieux  (1) ,  vous  devriez  faire  quelque  chose.  »  Ce 
qu'il  fallait  uniquement,  c'^tait  de  repandre  dans  le 
public  une  esp^e  de  factum  net  et  court,  ou  Ton  fit 
voir  que  dans  ces  disputes  il  ne  s'agissait  de  rien 
d'important  et  de  serieux,  mais  segilement  d'une 
question  de  mots  et  d'une  pure  chicane.  Pascal ,  qui 
n'avait  encore  presque  rien  terit  que  sur  les  sciences, 

(f }  Curmm  nil  pea  dam  le  sens  de  M-wprit,  amai$ur. 


et  qui  ne  connaissait  pas  combien  il  6tait  capable  de 
riussir  dans  ces  sortes  d*ouvrages  destines  k  tous , 
r^pondit  k  M.  Arnauld  qu'il  concevait  k  la  v6rit6  com^ 
ment  on  pourrait  faire  ce  factum ,  mais  que  tout  ce 
qu'il  pouvait  promettre  6tait  d'en  ^baucher  unprojet; 
que  ce  serait  k  d'autres  de  le  polir  et  de  le  metire  en 
dtat  de  parattre.  Des  le  lendemain ,  il  avail  la  plume 
k  roeuvre,  et  ce  qu'il  ne  comptait  que  pour  ebauche 
devint  aussitdt  la  premiere  Lettre ,  telle  que  nous  la 
lisons. 

(c  Car  il  avoit,  nous  diting^nu ment  madame  Perier, 
une  Eloquence  naturelle  qui  lui  donnoit  une  facilite 
merveilleuse  k  dire  ce  qu'il  vouloit;  mais  il  avoit 
ajoute  k  cela  des  regies  dont  on  ne  s'^toit  pas  encore 
avise,  dont  il  se  servoit  si  avantageusement  qu'il 
(§toit  maitrede  son  style ;  en  sorte  que  Qon  seulement 
il  disoit  tout  ce  qu'il  vouloit ,  mais  il  le  disoit  en  la 
maniere  qu'il  vouloit,  et  son  discours  faisoit  Teffet 
qu'il  s'^toit  propose.  » 

Ces  regies  qui  sent  r^elles  ici,  je  le  crois,  et  que 
Pascal  apportait  k  son  Eloquence  naturelle,.  il  les 
trouva  du  premier  coup  et  les  pratiqua  des  la  seconde 
ligne  avec  entiere  certitude. 

Aussi,  des  que  Pascal,  sa  Lettre  faite,  la  vint  lire 
k  ces  Messieurs  assembles,  il  n'y  eut  qu'unevoix: 
«  Cela  est  excellent,  cela  sera  goilte;  il  faut  le  &ire 
imprimer.  »  Ces  bons  solitaires  ne  s'i6taient  jamais 
trouv6s  k  pareille  fi^te. 

Parmi  les  dix^buit  Lettres  Provinciales ,  il  n'y  en  a 
que  cinq  qui  se  rapportent  k  la  question  de  Sorbonne 
et  du  jans^nisme  propremeatdit :  les  trois  premieres, 


k  dtx»septf&m6  et  la  dix*huitii6m6i  Les  treittMtres, 
depuis  la  quatrieme  qui  fait  transition ,  tonrnent 
centre  la  morale  des  jesuites,  et,  au  lieu  dese  tenir 
k  la  defensive  y  elles  attaquent  I'ennemi  au  co&ur,  j us- 
que dans  son  camp. 

La  premiere  Lettre  est  toute  sur  Taffaire  de  Sor*- 
bonne  qui  n'^tait  pas  encore  d<^cid^e;  mais,  k  h 
manidre  dont  il  enparle,  Pascal  marque  assez  qu'on 
n'y  compte  plus  et  que  c'est  k  un  autre  tribunal 
qu*on  en  appeile.  Le  jour  m6me  oA  parut  la  Lettre 
(23  Janvier),  les  docteurs  amis  d^ArnauId  se  reti- 
raient,  en  protestant,  de  Tassembl^e.  Relisons  un  pea 
ce  que  nous  savons  depuis  si  long-temps  :  ces  belles 
choses  connues  ont  un  tbut  autre  air,  quand  on  les 
reprend  dans  leur  juste  cadre  (i). 

a  Monsieur, 

«  Nous  ^tions  bien  abases. Je  ne  iai«  d^trompd  qiie^*hler(  Jmqae-li  J'ai 
peas^  <{ae  le  sujet  des  disputes  de  Sorbooae  ^toit  bien  imporUnt,  et  d'ane 
extrdme  eons^ueoce  poar  la  Religion.Taot  d^asaeroblte  d'nneCompagaie 
aussi  c^ldbre  qu^est  la  Faculty  de  Paris »  et  oii  ii  s'estpats^  tant  de  ehoies 
si  extraordiaaires  etsi  bors  d'exemple,  ea  fontcoiicevplr  uoe  si  bluiteidte 
qu'oR  ne  peut  croire  qu'il  n'y  en  ait  an  sajet  bieo  exiraerdiDaire. 

«t  Cependant  vons  serex  bien  sarpris  quand  Tons  apprendrex  par  ea  rteil 
A  quo!  se  termine  an  si  grand  telat ;  et  e'est  ceq«e  Ja  Toof  (tirai  en  pea 
4e  mots  apr^s  m'en  6tre  parfaitement  SnstraU. 

«  On  examine  deux  questions,  l*une  de  fait,  Taatre  de  droit. 

ff  Gelle  de  fait  consiste  k  sayoir  si  M.  Arnauld  est  t^miraire  pour  avoir 
dit  dans  sa  seconde  Lettre ,  Qu'il  a  U  esMeUment  tc  Uvre  de  Jansinius ,  et 
«lu*U  ny  a  point  trouve  Us  Propositions  ccndamnies  par  le  feu  Pape ;  et  nean^ 
imins  4fue,  eemme  il  eondamne  ^bes  PropasHions  en  ^ueique  lim  ^u'eilM  M 
rtnetmtrenLf  il  k»  etmdamne  dam  Jansinius  5  si  slUs  y  eonim 

«  La  question  est  de  sayoir  s*il  a  pa  sans  t^m6rit6  t^moigner  par-la  qu'il 
doute  que  ces  Propositions  soient  de  lanstoius,  aprfts  que  Messieurs  les 
Sf^oes  out  d^dar^  qu^etles  y  soi^. 

(1)  Je  sulvrai  dam  nas  cUaiioiii  des  PropimMti  le  lexla  ia  VMBion 
driginale ;  il  a  6t6  on  pea  retouch^  depola* 


640  PORl'-nOYAL. 

ff  On  propose  raltiire  en  Sorbonne.  Soixante'H  ouze  Boetears  entcsr 
prennent  m  d^foose ,  et  soatiennent  qa'il  n*a  pu  r^ondre  autre  chose  4 
cenx  qai,  par  taot  d'^crits,  lai  demandoient  s'il  tenoit  que  ces  Propositions 
fassent  dans  ce  livre ,  sinon  qa'il  ne  les  y  a  point  vaes,  et  qae  ntenmoins 
Ics  J  condarane,  si  elies  7  sont. 

«  Quelquei-ttns  mdine  passant  plus  avant  ont  diclard  qae^  quelque 
rechercbe  qu*il8  en  aient  faile,  ils  ne  les  j  ont  jamais  trouv^es,  et  que 
in^nie  its  j  en  ont  tronv^  de  toutes  contraires  (1),  en  demandant  aVec 
instance  que,  s*il  j  avoit  qaelqne  Doctear  qui  les  y  e6t  vnes,  ii  voulikt  lea 
montrer;  que  c'^toit  une  chose  si  facile  qu'elle  ne  pouvoit  etre  refas^e, 
pulsqoe  c'^tolt  un  moyen  sHr  de  les  riduire  toos,  et  M.  Aroanld  m^me. 
Mais  on  le  leur  a  toujonrs  refuse.  Toili  ce  qui  se  passa  de  ce  cOt6-l&. 

«  De  I'aatre  part ,  se  sont  trouv^s  qoatre-vingts  Docteurs  s^culiers ,  et 
quelque  quarante  Moines  mendiants ,  qui  ont  condamni  la  Proposition 
de  M.  Arnauld ,  sans  vouloir  examiner  si  ce  qu*il  ayoit  dit  ^toit  vrai  ou 
faux,  et  ayant  mdme  d^clar^  qu'ii  ne  s^agissoit  pas  de  la  y^rit^,  mais  sen- 
jlenent  de  la  t^m^ritd  de  sa  Proposition. 

. «  II  s*en  est  trouv^  de  plus  quinze  qui  n'ont  point  it^  pour  la  Censure, 
et  qu'on  appelle  indiff6rent8. 

«  Voil4  comment  s'est  termini  la  question  de  fait,  dont  ]e  ne  me  mets 

gu^re  en  peine.  Car,  que  M.  Arnauld  soil  t^m^raire  ou  non,  ma  conscience 

n'y  el»t  pas  int^resste.  Et  si  la  curiosity  me  prenoit  de  sayoir  si  ces  Propo- 

4  titions  sont  dans  Janstoius,  son  liyre  n*est  pas  si  rare  ni  si  gros  que  je  ne 

'  le  pnsselire  tout  entier  pour  m'en  tolaii'cir,  sans  en  consolter  la  Sorbonne. 

(f  Mais,  si  ]e  ne  cralgnois  aussi  d'etre  t^m^raire,  je  crois  que  je  suiyrols 
Tayis  de  la  plupart  des  gens  que  je  yois ,  qui ,  ayant  cru  jusqn*ici  sur  la 
foi  publique  que  ces  Propositions  «ont  dans  Janstofus,  commencent  i  se 
d^fler  ducontraire  parle  refus  bizarre  qu'on  fait  de  les  montrer,  qui  est  tel 
que  je  n*ai  encore  yu  personne  qui  m'ait  dit  les  y  ayoir  yues  (2).  De  sorte 
que  je  crains  queeette  Censure  ne  fasse  plus  demal  quede  bien,  etqn*elle 
ne  denne  k  ceux  qui  en  sauront  Thistoire  une  impression  tout  oppose  a 
j  la  conclusion.  Car  en  y^rit^  lemonde  deyient  m^fiant,  ei^e  croit  les 
^  choses  que  quand  il  les  yoit... » 

C'est  assez  rappeler  Tentree  en  matiSre  j  les  re- 
marques  se  pressent.  Des  le  premier  mot ,  on  I'a 
senti,  Tenjouement  a  suceede  au  serieux  jusque-lji 
de  convenance  et  de  rigueur  en  ces  questioas  :  c'est 
le  ton  cavalier,  indifferent,  mondain,  qui  a  ledessus; 

(1)  Ceci  est  nn  pea  fort,  mail  la  Mg^ret6  commeBce, 

(2)  De  plas  ea  plot  iQtrtpide.  . 


LIVflE  TROrS^iilME.  &41 

Qous  retrouvons  taut  de  suite  rhomme  qui ,  deuxans 
auparavant,  faisait  encore  rouler  sur  le  pavd  de  Paris 
sou  carrosse  k  six  cfaevaux,  rhonnftte  homme  k  la 
mode  qui  avait  sur  sa  cheminto  Montaigne  (1).  Gette 
nourriture'  lui  a  profit^.  Le  voilk  plume  en  main , 
revenu  k  sa  premiere  habitude,  ais6ment  fringant, 
et  d'un  autre  mpnde  que  nos  docteurs.  Car  en  viriUle 
mande  devient  mifiani  et  ne  crait  les  ehom  que  quand  il 
Us  voit;  et  ces  quelque  quarante  moinesj  et  ces  Propo- 
sitions qui  sent  dans  Janstoius  et  que  personne  o'a 
Tues;  et  tout  k  I'heure  Escobar  et  les  bons  Peres;  en 
tout  cela  Pascal,  le  premier  du  dedans ,  ou\re  la 
porte  k  la  raillerie,  c'est-i-dire  qu'il  introduit  Ten- 
nemi  dans  la  place,  d'oii  il  ne  sortira  plus.  Par  cette 
fente  ouverte  et  cette  breche,  Saint-Evremond  et  sa 
Cimversatipn  du  Pere  Canaye  avec  le  marshal  d'Ho* 
quincourt  (2),  La  Fontaine  et  sa  ballade,  Bayle  et  le 
reste ,  tons  les  badins  en  pareille  matiere  entreront. 
Toutes  les  plaisanteries  dont  on  a  v^u  cent  cinquante 
ans  sur  le  gros  livre  de  Jansenius ,  sur  ce  qu'on  y 

'    (1) .  Les  noms  mime  smnbleront  le  dire  :  MoniaHe  est  voi^n  de 

Montaigne, 

(2)  La  conyersalion  qui  fait  le  sujet  des  pins  jolies  pages  de  Saint- 
ETremond ,  eut  Ilea  en  4654  durant  la  campagne  de  Flamdre;  mais  il  ne 
m'est  pas  du  tout  prouv^  qae  I'autear  en  ait  dcrit  le  r4cit  avanf  1656,  et 
que  Je  j6suite  des  Provineiaies  ne  lui  ait  pas  remis  en  id^e  le  P^re  Canaye. 
Tout  porte  k  croire  le  contraire.  Le  d^but  mSme'indique  qu*il  n'^rivit 
pas  dans  le  moment  mtoe :  «  Gomme  je  dlnois  unjcur,,, »  Un  anachro- 
nisme  sur  la  mort  de  madame  de  Montbazon  n'y  devient  vraisemblable 
>  que  si  t'on  suppose  cette  dame  morte  en  etfet,  et  depuis  d6J&  assez  de 
temps  pour  que  le  lecteur  puisse  eonfondre  les  dates ;  et  elle  ne  moomt 
qii'en  1657.  Enfin,  ce  qui  est  positif,  la  pl^ce  ne  parut  imprim^e  pour  la 
premiire  fois  qu'en  1686 ,  et  elle  ne  courait  manuscrite  que  depuis  quel- 
ques  mois  (voir  Bayle,  NouveUet  de  la  Ripublique  des  IsUrtt^  dieembre 
1686  y  article  lY).  Saint-Evremond  dnt  raconter  biea  des  fois  cette  seine 
i  tei  amis,  ayant  de  r^ire. . 


,  trouv^  tm  ti*y  trouve  pas ,  n'ont  point  d*aiitre  source  | 
*  Pascal  les  a  inventus.  EUes  ont  tui  les  J^saites  (i)  et 
^  les  Molinistes  et  les  Thomistes  ^  elles  out  tu6  ou  rendu 
fort  malades  bien  d'autres  choses  encore. 

Elies  se  sent  eltes-mfimes ,  on  pent  le  dire,  at* 
teintes  et  comme  att^nu^  en  triomphant.  Attendons- 
nous  bien,  en  relisant  les  Pn^vincialeSj  k  y  trouirer 
tnille  traits  connus ,  cent  fois  imit^s,  reproduits,  cent 
fois  cil^s;  on  ne  sait  plusd*o£i  iis  ^iennent,  c*est  de 
ik.  lis  se  sent  us6s  dans  leur  triomphe,  et  sinon  bri- 
sks ,  du  moins  ^ouss^s  quelque  pea  dans  la  bles- 
sure.  Animasque  in  tmlnere  ponunt/  non  pas  Tftme,  non 
pas  la  'Yie,  mais  du  moins  une  certaine  pointe  vive  et 
premiere  ne  i^'est*elle  pas  en  eifet  perdue?  II  en  est 
de  ces  traits  de  Pascal  comme  des  vers  de  Boileau 
devenus  proverbes.  La  m^daille  a  merits  de  devenir 
monnaie  courante ,  et  le  frottement  y  a  pass^  :  a$$i- 
dniiate  mlMrunt. 

Quand  on  relit  les  PromncialeSy  comme  toute  oeuTre 
qui  a  fait  sa  route  dans  Topinion ,  il  est  .besoin  d*an 
eertain  oubli  ou  d'une  certaine  reflexion ,  pour  leur 
rendre  toute  leur  fraicheur, 

C^e  premiere  Lettre  eu  particuiier  attire  lilt^^- 
remeift  Tattention  comme  etant  le  d^but  de  Pascal  4 
titre  diicrivain.  C'est  la  premiere  fois  qu'il  sopgeait 
an  slyle.  II  avait  auparavant  ecrit  sur  la  physique, 

(i)  Qotnd  Je  dU  tui ,  les  J^saiies  poaffaient  r^ctaner^  cir  lis  f lv«M» 
el  k  4;ertaias  ^ard«  ils  iuroap^ent : 

Les  gens  que  vous  tuez  se  portent  \  merveille. 

J'aaei,  en  tveacaiit ,  oecesidn  d'eipliqoer  ionteme  ^im^  :  OD^Ueiideiit 
jf  maiiitieiu  iui  en  ce  sens  qu'ils  eoat4  janaiB  teoiMs  da  oeatm  d'eetion 

quHly  99Pafal9ot|  «t  ^all«  Qotperda  Y^f}^  wf  <wnyyH4tt  <wad»» 


LlYVit  tliOlJ9lilIE.  649 

ikttr  leA  eipdriences  toucharU  le  vidt;  H  av&it  public  ttn . 
Avis  sur  sa  Machine  arithm^tique ,  et  on  a  une  W9&t 
loogue  lettre  de  lai  &  ia  reinc  Christine,  k  qui  il  en- 
voy ait  cette  Machine;  j'ai  indiqu^  aussi  sa  lettre  k 
M.  de  Ribeyre  dans  le  d^m^l^  avec  les  jSsuites  de 
Clermont.  En  ces  derniers  ecrits ,  le  style  de  Pascal 
pouvaii  semUer  deji  form^;  c'^tatt  un  bon  rtyie^ 
faonnSte,  mais  qui  n'avait  rien  de  particulier,  II  ta^ 
nait  du  genre  de  Descartes  en  pareille  matidre,  soiide 
et  sain,  non  pas  sans  agr^ment,  surtout  conforme  an 
sujel.  Mais  Descartes,  dans  sa  phrase  pleine,  elaire^ 
longue  pourtant  et  perpetuellement  encfaatnee  de 
Tune  k  Tautre  par  des  conjonctions ,  n'avait  pas  en- 
core tout-&-fait  seeotU  lejoug  du  latiniimBf  pour  parlfOr 
avec  La  Bruy^re.  Pascal  coupa  net  dans  ces  longdeurs. 
Des  la  premiere  Pnmnciak  il  devient  pour  nous ,  il 
devient  po.ur  lui-ni6me,  qui  me  s'en  doutait  pas  jus- 
que-lji,  le  Pascal  litt6raire. 

Voltaire  a  dit  {Siiele  de  Louis  XIV)  i  *  Le  premier 
livre  de  g^nie  qu'oa  vit  en  prose  fut  le  reoueil  dM 
LMres  PromneiaUs  Ein  1654  (it  n'y  regarde  pas  de  si 
pr^s).  Toutes  les  sortes  d' Eloquence  y  sont  renfer^ 
m^es.  II  n'y  a  pas  un  seul  mot  qui,  depuis  cent  aw> 
se  soit  ressenti  du  changement  qui  altSre  SQuvent  kis 
langues  vivantes.  Il  faut  rapporter  k  eel  ouvrage  1*4- 
poque  de  la  fixation  du  langage.  »  Ce  jugement,  taut 
de  fois  reproduit,  a  force  de  loi.  On  releverait  pour- 
tant ,  au  passage ,  quelques  petits  mots  qui  oQt 
change  (1).  De  plus,  dans  ces  premieres  Lettres  toutes 
lestes  et  charmantes ,  Pascal ,  si  degag^e  qu*il  ait  la 
plume,  n'oSre  pas  mal  de  negligences,  d'in<X)rrdO- 
(1)  « 'h  le  tvppliid  de  me  dire  e&  quoi  coniistoit  l'li6resfe  deHa  {Mropo* 


544  PORT-ROYAL. 

tions,  qui  se  rencontrent  de  moins  en  idoiiis  dans 
les  suivantes. 

Les  J^uites  qui  ont  si  peu  et  si  malencontreuse- 
ment  ripondu  k  ce  livre,  Tun  de  ceux  auxquels  on 
ne  r^pond  pas,  lant  il  se  loge  d'abord  dans  Tesprit 
et  y  regne  par  droit  de  premier  occupant;  les  J^ 
suites ,  et  le  Pere  Daniel  surtout ,  dans  sa  r^lique 
tardiye  en  1694 ,  au  milieu  des  autres  objections  plus 
graves  que  je  ne  manquerai  pas  de  mentionner,  ont 
voulu  ^piloguer  sur  le  style ,  sur  celui  des  premieres 
Lettres  principalement. 

Gette  R6ponse  du  Pere  Daniel  fut  faite  sous  pr^ 
texte  de  contredire  une  page  d'eloges  de  Perrault  en 
son  ParaUele  desAneiens  et  des  Modernes.  En  mettant 
les  Prot>inc%ales  au-dessus  de  tout  (et  il  le  faisait  d'au- 
tant  plus  volontiers,  on  pent  le  croire,  qu'il  sentait 
que  lui  et  ses  freres  n'avaient  pas  et^  tout*^-fait 
Strangers  k  les  faire  nattre) ,  Perrault  y  avait  lou^ 
pUreU  dam  le  langage,  noblesse  dans  les  pensiesj  art  du 
diahgw.  Li-dessus,  les  persounages  du  dialogue  (car 
le  livre  du  P.  Daniel  aussi  est  en  cette  forme)  se 
mettent  k  6plucber  la  premiere  Lettre  sur  le  texte  de 
1656.  Ges  scrupules  si  tardifs  et  assez  benins  ont  de 
rint^r^t ,  puisqu'ils  s*attaquent  k  Pascal ,  k  ce  Pascal 
qui  savaU  des  nuithimatiqws  et  avaii  de  la  polUesse :  le 
bon  Pere  lui  accorde  cela. 

titlon  de  M.  Arnanid .  G*e8t ,  ee  me  ttiiM ,  en  ee  qa*il  ne  reconnott  pas... » 
Ainsi  dans  le  madrigal  de  Patrix  : 

Goqoio  ,  ce  me  dit-il ,  d^une  arrogftooe  eitr^me. 

C«fBa  MuU  a  dif|>ara  dans  les  Editions  ral?antes  da  la  premise  Provm- 
daU,  G'est  pent-6tre»  an  teste,  le  seal  point  ganlois  de  tont  Paacal. 


LiVtiE  TROISli^ME.  515 

Des  la  secondeligne,  il  critique  jusqm-U  faipensi^ 
pour  j*avai$  pensi. 

Sur  le  premier  paragraphe,  il  ne  tarit  pas  : «  Que 
dites-YOus  de  cette  p^riode  ?  La  nettete  du  style  si  re- 
command^e  par  M.  de  Yaugelas  sVf  rencontre-t-elle  ? 
On  entend  ici  ce  que  Pascal  dit,  parce  qu'on  sait 
ce  qu'il  veut  dire;  mais  en  effet,  si  nous  y  prenons 
bien  garde,  il  ne  le  dit  pas  plus  que  d'autres  choses 
qu'il  ne  veut  pas  dire.  Ges  assemblies,  cette  Faculti  de 
Paris,  ces  choses  extraordinaires ,  cette  haute  idie ,  s'y 
trouvent  fauiil^es  par  des  (my  par  des  y^  par  des  en,  qui 
ne  font  de  tout  ce  discouFS  qu'un  tissu  d'6quivoques. . . » 
Je  fais  grftce  du  diveloppement  que  le  P.  Daniel 
fournit  k  Tappui  de  ces  pr^tendues  equivoques  qu'il 
Youdrait  bien  y  voir.  II  s^amuse  k  redire  h  la  repetition 
du  mot  svLJety  du  mot  extraordinaire.  II  semble  que 
Pascal  eAt  d'avance  entendu  cette  critique ,  et  qu'il  y 
reponde  en  disant :  «  Quand ,  dans  un  discours ,-  on 
trome  des  mots  r^p^t^s,  et  qu'essayant  de  les  corriger 
on  les  trovnoe  si  propres  qu'on  g&teroit  le  discOurs,  il 
les  faut  laisser ;  e'en  est  la  marque ;  et  c'est  la  part 
de  I'envie  qui  est  aveugle,  et  qui  ne  sait  pas  que 
cette  repetition  n'est  pas  faute  en  cet  endroit;  car 
il  n'y  a  point  de  rSgle  generale(l).  » 

De  bonne  heure  it  s'est  introduit  en  fran^ais  une 
certaine  critique  grammaticale  et  microscopique  de- 

(i)  Getle  na6e  de  fltehes  qa*aMembl6  le  docte  J^iaite  contre  U  pre- 
miere phrase  de  la  premiere  PtovincULU  mt  rappelle  que  la  premiere 
phrase  de  la  preface  des  litres  perttmet  ressemble  fort  k  an  sol^oisme : 
«  Rien  n'a  pin  daTantage  dans  les  Utfrw  partams  ^ue  d'y  tronver...  » 
Jhttfaniage  que  est  proscrit  depais  Yaugelas.  Mentesquiea  le  savait  sana 
deute ea pieDant la  plume;  mais,  aulieu  dedire  n'a  piuM  flu,  onde 
changer  de  toar,  il  a  risqui  le  sol^lsme,  sachant  bien  que.  de  briMiefaer 
lout  au  d6bat  ne  tirait  pas  k  cons^uence  pour  un  coursier  de  sa  race. 
IL  85 


vant  laquelle  rien  ne  tient ;  j'ai  plai$ir  k  le  constatpr. 
D' Olivet  notera  miile  fautes  dans  Racine;  Condillac 
relevera  nombre  d'incorrections  et  d'infractions  k  sa 
fameuse  liaison  des  tdf^^schez  Boileau;  et  pen  s'en  faut 
qu'ici  la  premiere  Provinciale  ne  demeure  convaincue 
de  toutes  les  fautes  de  fran^ais,  de  par  Daniel. 

Mais  Pascal  et  Boileau  (j'espere  le  njontrer  un  jour 
de  ce  dernier),  en  fondant  le  style  verilablement 
exact  et  regulier,  n'ont  pas  donn6  dans  Texces  pu- 
riste  et  academique  qui  se  produisait  autour  d'eux. 
Ge  juste  milieu  de  leur  part  est  un  cachet  de  leur 
originalite.  lis  ont  eu  le  scrupule  dans  les  vraies  li- 
mites. 

Ces  avances  pr61ev6es  sur  nos  conclusions  litte- 
raires,  reprenons  nos  Promnciales.  Le  reste  de  la 
premiere  Lettre  est  un  dialogue  tout  comique ,  soit 
avec  le  docteur  de  Navarre,  de  celte  maison  de  la- 
quelle etaient  Cornet,  Guyart,  les  principaux  enne- 
mis;  soit  avec  le  bonhomme  janseniste;  soit  enfin  avec 
|e  disciple  de  M.  Le  Moine  et  avec  les  Jacobins  tho- 
misles,  de  ceux  qui  avaient  tourne  contre  Arnauld. 
Pascal  y  raille  et  y  coule  k  fond  ce  pouvoir  prochain 
qu'Arnauld  dans  sa  lettre  k  F^vfique  de  Saint-Brieuc 
6tait  alle  jusqu*a  articuler. 

n  G'est-&-dire,  lear  du*)e  en  ies  qnittant  (les  Jacobins  et  les  disciples 
de  M .  Le  liloine  cpalis^),  qa'il  faat  prononcer  ce  mot  des  l^vres,  de  peitr 
d'etre  h^r^tiqne  de  nom.  Car  enfin  est-ce  que  le  mot  est  de  TEcriture? 
—  Non ,  roe  dlrent-ils.  —  Est-il  done  des  P^res  on  des  Conoiles ,  on  des 
Papest  -*-Non.  —  £st-il  done  de  saint  Thomas?  »  Non^  — Quelle  n6- 
cesstt^ 7  a-t-il  done  de  le  dire,  puisqu'il  b'«  nt  autorit^,  ni aiicun  senade 
lui-mtoe?  —  Vous  ^tes  opinifttre,  me  dlrent-ils;  voua  le  direz,  oa  yons 
serez  h^r^tlqne,  et  M.  Arnauld  anssi.  Gar  nous  sommes  te  pins  grand 
nombre ;  ^,  a'il  est  besoin,  noos  ferons  veoir  taot  deCordelien  que  nooi 
ramporteroiif.i» 


Et  tout  finit  par  cette  pointe :  ir  Je  votts  Is^isse  ce- 
pendant  dans  la  liberty  de  tenir  pour  le  mot  de  pro^ 
chain  ou  non,  car  j'aime  trop  mbn  prochain  pour  la 
persecuter  sous  ce  pretexte. »  C'est  le  jeu  de  mot  de 
Voltaire  ou<l'Usbek  d^ja  (1). 

Quelques  traits  de  vrai  comique  ont  d6cel6,  en 
passant ,  le  genie  du  dialogue  que  la  suite  develop- 
pera.  Quand  il  commence  k  bien  expliquer  le  pouvoir 
prochain  comme  I'entendent  les  Jacobins  :  «r  Voila  qui 
va  bien ,  me  repondirent  mes  Peres  en  m'embrassanty. 
Yoili  qui  va  bien.  r^  Tons  ceux  qui  ont  connu,  m6me 
de  nos  jours,  de  bons  Peres ,  de  bons  religieux  pa- 
ter nes,  qui  ne  sent  pas  du  bord  jans^niste,  n'ont-ils 
pas  couru  le  risque,  en  causant  avec  eux,  d'etre  em- 
brass6s  de  la  sorte? 

A  propos  du  janseniste  de  la  Lettre,  et  qui  est 
pourtant  fort  ftpniowwe,  tout  janseniste  qu'il  est, 
quand  Tauteur  le  prie  de  lui  dire  confidemment  s'il 
tient  que  les  Justes  ont  toujours  un  pouvoir  veritable 
d'observer  les  priceptes  :  «  Mon  homme  s'echauflfd  li- 
dessus,  mais  d'un  zele  devot,  et  dit  qu'il  ne  deguise- 
roit  jamais  ses  sentiments  pour  quoi  que  ce  fut,  que 
c'6toit  sa  creance,  et  que  lui  et  tons  les  siens  la  d^- 
fendroient  jusqu'a  la  mort,  comme  etant  la  pure  doc- 
trine de  saint  Thomas  et  de  saint  Augustin,  levir 
maitre.  » 

On  pourrait  bien  objecter,  pour  le  fond,  que  saint 
Thomas  vient  la  un  peu  en  contrebande,  que  Saint- 

(1)  Pqisque  Dons  ,en  sommes  aux  plaisanteries  et  anx  reHcontres  de 
mots ,  qu*oii  me  passe  celle-ci :  Montalte-Montesqaiea ,  comme  j'ai  dit 
MoDtalte-Montaigne.  Le  comte  Joseph  de  Maistre  a  sign6  ses  premiers 
pamphlets  sous  forme  de  lettres ,  da  pseudonyme  de  Glaade  T^a , 
maire  de  MonXaptotc.  II  y  a  comme  no  Mlo  dans  tous  ces  nom8« 


&I8  »ORt-tiOYAL. 

Gyran  ne  I'y  aurait  pas  mis,  que  Jans^nius  et  lui 
n'auraient  pas  dit  si  ferme  que  c'^tait  lileur  creance; 
car  ils  croyaient  que  les  Justes  n'ont  pas  toujours 
ce  pouvoir.  Mais,  pour  le  moment,  il  suffit  de  re- 
marquer  comme  cette  creance  est  bien  celle  du  moins 
de  notre  bonhomme  de  jans^niste  que  voili,  comme 
il  s'echaufTe  et  prend  la  chose  k  coeur.  Se  peut-il  un 
jeu  plus  naturel?  Sa  voix  monte ,  il  parle  de  d^fendre 
la  doctrine  (le  contraire  de  celle  qu'on  lui  impute) 
jusqua  la  tnort.  Il  est  bien  vrai  qu'il  semble  un  peu 
bonhomme  et  ridicule  en  disant  cela,  et  qu'on  le  fait 
un  peu  tel  k  dessein.  Mais  qv'importe?  on  n'y  re- 
garde  pas  de  si  pres  en  ce  quart  d^heure,  et,  pourse 
mieux  d^fendre  d*abord ,  on  se  fera  mftme  ridicule 
sans  y  mettre  tant  de  fa^on.  G'est  que  le  r61e  com- 
mence. 

«  J'admirerais  moins  les  Lettres  PromncialeSf  a  dit 
M.  Villemain,  si  elles  n'^taient  pas  ecrites  avant 
Moliere.  » 

'  Yoil&  dans  son  sel  tout  nouveau  la  premiere  petite 
Lettre.  H.  Singlin  en  fut,  k  ce  qu^il  paralt,  un  peu 
effarouch^;  car  que  devenaient  le  ton  et  Tesprit  de 
Saint-Cyran?  Mais  le  succes  fut  immense,  etle  danger 
de  la  situation  demandait  de  grands  moyens.  On 
distribua  de  toutes  parts  Tecrit,  qui  faisait  huit  pages 
in-4®  d'impression.  Le  libraire  ou  les  amis,  en  re- 
voyant  les  epreuves,  y  avaient  mis  le  titre  :  Lettre 
icrite  d  un  Provincial  par  un  de  ses  amis;  le  public 
Tappela,  pour  abreger,  la  Provincial  j  consacrant 
par  celte  locution  impropre  la  popularite  de  la  piece. 
On  dit  ainsi  improprement  et  usuellement  les  Lettres 
familiiree  de  Giceron ,  h  Festin  de  pierre^  la  Joconde, 


VAminte.  Les  docteurs  nomm^s  ou  atteints  dans  la 
Lettre,  surtout  le  docteur  More),  le  plus  bouillant, 
entrerent  en  colore;  M.  le  Ghancelier,  qui  avait  pris 
I'affaire  sous  son  patronage,  faillit  suflbquer  d  cette 
seule  premiere  lettre;  il  en  fut  saign6,  6ii-on^  jus- 
qu'a  sept  fm  (1).  Le  jour  de  la  Purification,  2  fe- 
vrier,  on  arrSta  Savreux,  Tun  deslibraires  et  impri- 
ineurs  ordinaires  de  Port-Royal.  Sur  un  ordredu  Roi 
et  du  Ghancelier,  lui,  sa  femme,  ses  gardens  de 
boutique,  furent  interrog^  par  le  lieutenant  criminel 
Tardif ;  mais  on  ne  trouva  rien  k  mordre  dans  les  re* 
ponses,  et  peu  de  chose  dans  les  pa  piers  (2).  Les  deux 

(1)  Gl^mencet ,  HUtoire  iiuiralre  (maniiscrite) ,  article  Pa»eat, 

(2)  Quand  jedis  peu  de  chose,  c'est  relati?ement  k  la  grosse  affaire.  Toiel 
aa  reate  le  r^citde  Beaabraa : «  Gomme  les  deox  premieres  Lettres  Provin- 
eUlee  rendoient  la centnra  ridicule  et  rainoient  tout  le  fruit  que  la  Cour  et 
les  eDuemis  de  M.  Araauld  s'dloient  propose  d'en  retirer,  on  fit  une  re^ 
cbercbe  exacte  pour  d^courrir  qui  en  6t<4t  rauteur.  Oneourut  partont  chez 
lea  imprimeurSy  et  comme  M.  Charles  Savreux  ^toit  connu  pour  tr^s  li^  k 
Measieuri  de  Piwrt-Royal,  on  ne  inanqua  pas  de  jeler  les  yenx  sur  lui ,  et 
aur  quelques  soupcons  on  Tarrftta.  On  saisit  tout  ce  qu*on  trouva  chez  lui ; 
on  lui  prit  bien  des  choses ,  et  entre  autres  un  paquet  sur  lequel  6toit 
^crit  le  nom  de  M.  I'abbi  de  Pontchftteau ,  qui  effectivenient  lui  apparte- 
noit ,  et  dans  lequel  11  se  trouva  une  lettre  de  M.  le  Cardinal  de  Richelieu , 
son  oncle.  M.  de  Pontch&teau  fut  fort  inquietde  cet  accident...  On  apprit 
que  deux  docteurs ,  Tun  desquels  itoit  le  sieur  Cornet ,  ^toient  all^s  chez 
le  conunissaire  pour  voir  son  proe^-yerbal  et  les  livres  qu'il  avoit  pris » 
qulls  y  retournirent  eneore  une  autre  fois»  et  que  les  J^saites  disoient  par- 
tout  qu*il8  feroient  manger  k  Savreux  dans  sa  prison  ce  qu'il  avoit  gagn^ 
avec  les  jans^nistes.  M.  Savreux  ne  fut  point  ^tourdi  de  ce  coup ;  il  tint 
ferme  et  re^ut  cette  disgrAce  d'nne  maniire  tr^s  chr^tienne  qui  faisoit 
croire  qu'il  avoit  eu  moins  ses  Int^rdtsenTue,  que  Tamour  de  laV^rit^  et  la 
crainte  deDieu,  en  s*exposant  k  rendre  des  services  a  Messieurs  de  Port<^ 
Royal*  G*est  ce  qui  engagea  tons  les  amis  k  s'int^resser  pour  sa  liberty, 
et  k  ofltrir  lenrs  pridres  k  Dieu  pour  sa  d^livrance.  9  Au  reste ,  malgr^  le 
mauvais  vouloir  des  ennemis ,  les  Ubraires  de  Port-Royal  ne  s*y  ruinerent 
pas :  et  ce  futaucontraire  un  grand  triorophe  lor»qu*un  an  ou  deuxapres 
Cramoisi,  libraire  des  J^uites,  fit  banquerovte  pour  plus  de  500  x^xW^ 
livres. 


iJSO  PORT-ROTAL. 

autres  libraires  de  Port-Royal ,  Petit  et  Desprez,  fu- 
rent  avertis  k  temps  pour  prendre  leurs  precautions; 
on  mit  les  scellfe  k  leur  imprimerie.  Mais,  le  lende- 
main,  un  des  gar^ons  de  Petit  (i)  alia  Irouver  le 
premier  president  de  Belli^vre  avec  la  seconde  Pro- 
tmctale  touie  fratche ,  voulant  lut  prouver  par-l^ 
qu*on  n'avait  pu  Fimprimer  chez  Petit  ou  il  y  a\ait 
le  scell6.  Le  president  de  Bellievre,  qui  d'ailleurs  itaii 
bien  intentionni^  se  laissa  convaincre  et  fit  lever  le 
scell^,  enchant^  de  plus  d'avoir  par  Toeeasion  les 
pr^mices  de  la  seconde  Lettre.  II  se  faisait  apporter 
exactement  toutes  les.suivantes,  des  qu'elles  parais- 
saient ,  et  s  en  regalait  k  plaisir.  Pascal ,  par  maniere 
de  remerclment,  a  trouve  moyen  de  le  citer  avec 
eloge  dans  la  huitieme  (2),  Le  fait  est  pourtant  que 
les  deux  premieres  fqrent  imprimees  chez  Petit; 
M.  de  Saint-Gilles,  ce  s61itaire  si  actif  que  nous  con- 
naissons,  en  raconte  le  detail  et  le  comment.  Lors- 
que  le  commissaire  vint  chez  cet  imprimeur  qui  ne 
sy  trouva  point,  sa  femme  monta  a  rimprimerie, 
mit  les  formes ,  quoique  fort  pesantes ,  dans  son  ta- 
blier,  et  passant  k  travers  les  gardes,  comme  une 
Judith,  alia  les  porter  chez  un  voisin,  ou,  des  la 
m^me  nuit,  on  tira  300  exemplaires  de  la  seconde 
Lettre,  et  lelendemain  1,200. 
Des  lors  nous  entrons  dans  cette  carriere  de  luti- 

(1)  L'hlstoire  a  conserve  son  nom,  il  s*appelail  MargoUin.  Honneur 
dans  ce  bulletin  de  victoire  k  tout  le  monde ! 

(2)  le  president  de  Bellievre  mourut  I'ahn^e  suivante  (mars  1657) : 
«C'6toit  un  homme  voluptueui,  sanguin,  pt^thoriqae,  qui  halissoit  la 
saign^e,  dit  Gui  Patin ;...!!  6toit excellent  homme  dans  sa  charge;  »  un 
de  ces  honn^tes  gens  selon  le  monde,  comme  on  disait  k  Port-Royal,  mais 
qui  ne  ptuseraient  pas  devant  Dieu,  Les  jans^nistes,  devenuft  inoius  difi$- 
ciles  for  leurs  allies,  perdirent  beaucoop  k  sa  mort« 


LIVEE   TROISliME.  SSI 

nerie,  et  presque  de  magie,  en  matiSre  d'impres*^ 
$ion ,  ou  les  jans^nistes  furent  passes  mattres.  Au 
XVIIP  siecle,  le  lieutenant  de  police  Herault,  visi- 
tant une  maison  oii  on  lui  avait  dit  que  s'imprimaient 
les  Nouvelles  eccUsiastiques ,  et  n'y  ayant  rien  saisi , 
trouvait,  en  remontant  dans  son  carrosse,  des  pa- 
quetstout  humides,  tout  fraichement  imprimis,  du 
nouveau  numero  qu'on  y  avait  jet^s,  comme  pour  le 
narguer.  L'abb6  Gr^goire,  tout  edifi6,  ajoute  :  «  L'ha* 
bilel6  aviec  laquelle  les  auteurs  de  cet  ouvrage  ont 
trompe  la  vigilance  de  Tlnquisition  fran(jaise  pent 
SerVir  de  modele...  (1).  »  Ce  nouveau  m6rite  des  jan- 
s6ni$tes  remonte  k  Timpression  des  Promnciales ,  et 
Fhonneur  de  Tinvention  en  revient  surtout  au  plus 
adroit  des  /acfa^wm  de  Port-Royal ,  M.  de  Saint-Gilles 
d'Asson. 

M.  de  Saint-Gilles  d'un  c6te,  M,  de  Saint- Amour 
de  I'autre,  leur  moment  k  tous  deux  est  venu. 

On  lit ,  dans  les  pieces  annex6es  aux  Merooires  de 
Beaubrun ,  une  note  manuscrite  curieuse  de  la  main 
de  ce  M.  de  Saint-Gilles,  4  la  date  du  iS  aofit  4656; 
elle  nous  initio  aux  secrets  : 

«  Depuis  environ  trois  mois  en  qk ,  c'est  mot  qui  imm^diatemeni  ai  fait 
imprimcr  par  moi-meme  les  quatre  derni^res  (2)  Leltres  an  Prorincia! , 
aavoir  :  la  7,  8,  9  et  lO^.  D'abord  il  falloit  fort  se  cacher,  et  il  y  avoit  d^ 
p^ril ;  mais ,  depais  deux  mois,  tout  le  monde  et  les  magistrats  eux- 
memes  prenant  grand  plaisir  k  voir  dans  ces  pieces  d*esprit  la  morale  des 
J^suites  nalvement  trait^e,  il  y  a  eu  plus  de  liberty  et  moins  de  p6ril ;  ce 
qui  n*a  pourtant  pas  emp^ch^  qiie  la  d^pense  n'en  ait  M  et  n'en  soit  en- 
core extraordinaire. 

(1)  L6S  Ruines  iU  Pori^Reyai ,  p.  72, 

(2)  Les  pr^c^dentes  r avatent  M,  Mint  par  ses  aoint  aassi ,  que  par  cemt 
de  qaelques  autres,  conun&U.  P^rier,  M.  de  Pontchateao. 


552  rOKT-HOTAt. 

« 

If  MaisM.  ArnanM  i*est  ayis^  d*iine  chose  que  J*ai  uUlement  pratiqate : 
c'est  qn'au  Ilea  de  donner  de  cet  Lettm  k  nos  libraires  Sayrevi  ei  Des- 
prez  poor  les  veodre  et  nous  en  tenir  compte ,  doqs  en  fSiisons  toajoan 
tirer  de  chacane  12  rames  qai  font  6,000,  dont  nous  gardoos  3,000  qae 
noas  donnons ,  et  les  autres  3,000  noas  les  yendons  aax  deax  libraires  ci- 
desBos ,  k  cbacan  1,600 ,  poor  on  sol  la  pMce;  Us  les  yendent,  eox,  S  s. 
6  d>  et  plos.  Par  ce  moyen*  noos  fatsons  506cas  qui  nous  payent  toote  la 
d^peose  de  Timpresslon,  et  plos ;  etalnsi  nos  3,000  ne  noos  cofttent  rien, 
et  chacun  se  saoye  (1).  » 

M.  de  SaiQt*GilIes  etait  Irop  actif  dans  ces  affaires 
d'inipre$sioos  secretes  pour  6cbapper  au  soupQon.  Il 
fut  decret^  de  prise  de  corps  par  le  Lieutenant  civil, 
qui  le  fit  trompetter  deux  fois,  et  condamner  au 
Cb&telet.  Mais  les  amis  intervinrent;  on  obtint  un 
arr^t  de  defense  du  Parlement,  et  M.  Aubri,  ev6que 
de  Coutances,  assura  le  cardinal  Mazarinque,  dans 
les  ecrits  qu*avait  pu  faire  imprimercegentilhomme 
pour  Port-Royal,  il  n'y  avait  rien  qui  regard&t  la 
d^ense  du  cardinal  de  Retz.  On  y  crut  (2). 

Pour  revenir  k  Pascal  lui*m6me,  le  grand  ad ver- 
saire ,  au  moment  ou  il  commen^a  les  Provinciales^ 
}1  logeait  encore  pres  du  Luxembourg,  dans  une 
maison  qui  faisait  face  a  la  porte  Saint-Micbel,  et  qui 

(1)  On  ne  s'attendait  pas  a  trooyer  Amaold  si  ayis6  en  expMients  in* 
dustriels ;  mais  c'6tait  pour  lul  un  petit  probltoe  arithm6lique&  r^soodre. 

(2)  A  propos  de  ces  impressions  clandestines,  les  curieax  penvent  lire  on 
petit  toit  de  qoelques  feuiUes  :  de  la  Liberti  de  la  Prette  avant  LoaisXIF, 
par  Charles  Nodier  (Techener,  1834),  dont  yolcl  le  d^bot  :  « II  y  a  de 
iris  honndtes  gens  qui  se  persuadent  que  la  liberty  de  ta  presse  est  nne  des 
conqu^tes  de  laR^yolution... »  Nos  documents ylennent  bien  k  c6t6  deoeox 
de  If.  Nodier.  Sur  cet  article  de  la  liberty  de  la  presse,  Port-Royal  parte 
ddj&  comme  un  liberal  de  la  Restauratlon :  «  On  Yoit  icl ,  terit  Teicellent 
Cl^mencet  (k  propos  d'une  yisite  domiciliaire  an  monast^re  des  Champs), 
combien  les  presses  incommodent  les  ennemts  des  gens  de  bien  et  de  la 
V6rit6.  »  Bon  Gltoiencet ,  yons  ierlyez  cela  au  dix-huititoe  sl^lcia  e( 
Gondorcet  <crit  la  m6me  chose  :  leqnel  des  deox  se  trompe? 


LIVRE   TllOISliME.  553 

••  •  . 

avail  une  sortie  de  derri^re  dans  le  jardin  (1).  G'etait 
le  poete  Patrix,  ofBcierde  M.  le  due  d'Orleans,  qui 
la  lui  avail  prgt6e.  Mais,  pour  plus  de  sArele,  il  la 
quitla  el  s'alla  cacber,  sous  le  nom  de  M.  de  Mons 
(encore  Jlfonlal^e) ,  dans  une  petite  auberge  de  la  rue 
des  Poir^es,  k  Tenseigne  du  Roi  David ,  derriSre  la 
Sorbonne  el  tout  vis-^-vis  le  College  des  Jesuiles. 
Comme  un  general  habile,  il  coupait  le  corps  ennemi. 
M.  P^rier,  son  beau-frSre ,  etant  arrive  k  Paris  sur 
ces  entrefaites,  se  logea  dans  la  mSme  auberge;  un 
jesuite,  le  Pere  de  Fretat,  un  peu  son  cousin,  I'y 
vinl  voir,  el  luidil  qu^en  bon  parenl  il  le  devail  averlir 
qu'on  mellail  dans  la  Society  les  Provinciates  sur  le 
comple  de  son  beau-frere,  M.  Pascal.  M.  Perier  re- 
pondil  comme  il  put :  il  y  avail  au  mSme  moment  sur 
son  lit,  derri^re  le  rideau  entr'ouverl,  une  vingtaine 
d'exemplaires  de  la  septi^me  ou  huilieme  Lettre  qui 
etaienl  k  secher.  D^s  que  le  j6suite  fut  dehors,  M.  Pu- 
rler, delivr6  d^angoisse,  courul  center  rhistoire  k 
Pascal  qui  demeurait  dans  la  chambre  d'au-dessus , 
el  ils  firent  gorge  chaude,  comme  on  dil  (2). 

Tout  celaest  piquant,  amusant,  mais  Test,  il  faut 

(1)  Yen  Tendrolt  prteis^ment  oili  loge  aajourd*liui  Jll.  Royer-GolUrd , 
et  peot-6tre  la  m€me  malson. 

(S)  On  lit  encore  ceci  (Bibliothdque  da  Roi,  manuscrits,  snppt^m.  firanc.» 
n.  1485) :  «  En  167S,  le  27  Uitiet,  mademoiselle  Purler. raconta  k  an  de 
aes  amis  que  M.  Pascal ,  son  oncle,  avoit  an  laqaals  nomm6  Picard,  tr^ 
fiddle,  qui  savoit  que  son  mattre  composoit  les  Lettres  Provinclales: 
e*^toit  In!  qol,  ponr  l*ordinaire,  en  portoit  les  manuscrits  k  H.  Fortin , 
proYiseur  dn  collie  d'Harconrt,  qni  a?ott  soln  de  les  faire  imprimer ;  on 
assure  qn'elles  ont  M  iroprimto  dans  le  college  mdme. »  Elles  le  furent 
un  peu  partout.  Hais  ]e  ne  puis  m'empdcher,  k  propos  de  ce  Picard,  de 
le  rapprocher  da  Jeune  homme  dont  il  a  €U  question  pr^cddemment,  dans 
la  note  de  la  page  idS  (It?.  II ,  elAp.  XIII).  Ne  serait-ce  pas  ce  Pieard , 
qui ,  devenu  plus  tard  protestant^  aurait  fait  too^  ces  conttsT 


JS54i  PORT-ROYAL. 

en  coDvenir,  comme  ce  qui  se  pourrait  rapporter  k  la 
Satire  M6nippee,  aux  premieres  representations  du 
Tartufe,  diux  Lettres  per sanes^  k  la  Correspondance  de 
Jean- Jacques  avec  Christophe  de  Beaumont ,  aux 
M^moires  et  au  proces  de  Beaumarchais,  k  son  Ma- 
riage  de  Figaro ,  aux  pamphlets  de  Paul-Louis  Cou- 
rier et  aux  chansons  de  Beranger. 

Et  ici  un  rapport  bien  analogue  se  prison te,  et  qui 
tient  aux  circonstances  m6mes.  Autour  et  en  dehors 
des  £tats-gen6raux  factieux  de  1593,  il  y  eut  la  Satire 
M^nippee.  Autour  des  chambres  reactionnaires  de 
i815  et  de  d823,  il  y  eut  les  chansons  vehgeresses 
de  B(^ranger  et  les  petitions  railleuses  de  Courier.  Au- 
tour des  assemblees  violeiites  de  Sorbonn^  de  1655- 
i656|  il  y  a  les  Provinciales. 

Je  n'ai  pas  tout  dit  encore  sur  leur  siiccSs.  D'autres 
particularites  s'ajoutent  k  la  note  de  Saint-Gilles. 
Le  nombre  des  exemplaires  k  tirer  augmentait  pour 
chaque  Lettre  en  raison  de  la  vogue  acc61ier6e.  Un  ami 
de  M.  P6rier,  luienvoyantta  dix-septieme ,  lepriede 
ne passe  pressor  delamontrer,  «  parce  que,  dit-il,  il 
n'y  en  a  encore  que  dix  mille  de  tirees,  qu'il  rious  en 
faut  encore  beaucoup,  et  qu'il  pourroit  survenir  quel- 
que  changement.  »  —  c  Jamais,  dit  un  auteur,  jesuito 
il  est  vrai  (1),  jamais  la  poste  ne  fit  de  plus  grands 
jpirofits.  On  envoya  des  exemplaires  dans  toutes  les 
villes  du  royaume;  et,  quoique  je  fusse  assez  peu 
Gonnu  de  Messieurs  de  Port-Royal /j'en  re^us,  dans 
tine  ville  de  Bretagneou  j*6tois  alors,  un  gros  paquet 
port  payi.  »  La  maison  de  madame  de  Sable,  rhdtel 
de  Nevers  oil  brillait  madame  Da  Plessis-Gu6itegaud, 

(1)  Le  p.  l)aiuel ,  Entrptiws  <U  Cl^axidrc  ct  d'iudoM. 


\ 


LIVRE  TROISliME.  ttS^ 

et  \ingt  autres  salons  k  la  mode  devihrenl  des  foyei^s 
de  lecture^  de  distribution.  Toutes  les  dames  de 
M^  d'Andilly  y  mettaient  leur  zele. 

La  septieme  Lettre  alia  au  cardinal  Mazarin,  qui  en 
rit  fort;  il  ne  prenait  pas  les  choses  si  k  cceur  t[U6.   \ 
M.  le  Chancelier.  11  en  rit  m6me  asse2,  on  pent  le 
croire,  pour  6tre  quelque  temps  d6sarmS. 

On  lut  la  premiere  en  Sorbonne.  Le  jour  m6me 
ou  la  Censure  fut  conclue,  le  31  Janvier  1656, 
M.  de  Saint-Amour,  dans  une  lettre  k  M.  Arnauld,  et 
comme  correctif  aux  f^cheuses  nouvelles,  lui  disait : 
«  La  Lettre  k  un  Provincial  cependant  fait  des  mer- 
veilles.  Elle  fut  bier  lue  ensalle  apfes  diner.  Elleirrita 
M.  Morel ;  elle  divertil  fort  M.  Duchesne ,  et  elle  fit 
rire  du  bout  des  dents  I'ancien  p^nitencier.  J'ai  dit  k 
ceux  k  qui  j'en  ai  parl6  qu'elle  etoit  d'un  laique^  * 

Pascal  nefqtpas  soupQonn6  d'abord.  Les  premieres- 
Lettres  6taient  tout-^-fait  anonymes ;  le  pseudonyme 
de  Louis  de  Montalte  ne  vint  que  plus  tard.  On  cher- 
cbait,  dans  le  premier  moment,  quelque  notn  ce- 
l^bre  pour  y  rattacher  ce  style  tout*-a-fait  nouveau. 
On  faisait  mille  suppositions;  on  alia  jusqu*^  nom- 
mer  (bon  Dieu!)  le  vieux  Gomberville.  II  s'en  defen- 
dit,  le  bonbomme,  par  une  lettre  6crite  au  Pere 
Gastillon ,  recteur  du  CoU^gie  des  Jesuites ,  et  de  ses 
^mis.  On  homma  aussi,  k  un  moment,  M.  Le  koy, 
abb6  de  Haute-Fontaine ;  dans  une  lettre  au  Pere 
Esprit  de  TOratoire  (9  fSvrier),  il  s'en  excusa,  assu- 
rant «  qu'il  n'en  ^toit  rien ,  qu'on  lui  faisoit  trop 
d'honneur,  qu'il  la  trouvoit  si  belle  et  si  k  prdpos  (la 
seconde),  qu'il  eftt  souhaite  volontiers  Tavoir  falte; 
qu'elle  he  cedoit  en  rieu  k  la  piremi^r09  ^^^  ^  ^^^^i*' 


550  FpRT-ROTAL, 

une  agr^ble  gazette  toutes  les  semaines;  quHl  tou- 
droit  bien  que  I'on  fit  la  r^ponse  du  Provincial  k  Tami ; 
que,  s'il  avoit  une  imprimerie,  il  le  feroit  volontiers 
repondre.  • 

Pascal  jouissait  de  son  incognito,  il  harcelait  les 
ennemis  coup  sur  coup  de  ce  myst^re.  Sa  troisieme 
Lettre ,  du  9  f<6vrier,  est  ainsi  souscrite  :  Yotre  tres 
humble  et  tres  obeissant  serviteur,  E.  A.  A.  B.  P.  A. 
F.  D.  E.  P.  G'^tait  une  maniere  d'enigme  et  de  d60; 
en  vojci  la  clef :  Yotre...  serviteur  et  ancien  ami  Blaise 
Pascal,  Auvergnat,  file  d\Et%enne  Pascal.  On  entend,  ce 
me  semble,  nos  amis  jans6nistes  reunis  tons  a  la 
sourdine  cbez  Tabb^  de  Pontch&teau ,  dont  le  logis 
dtait  le  lieu  de  rendez-vous;.iIs  rient,  portes  closes, 
des  fausses  conjectures  des  adversaires,  et  de  leur 
rage  k  ne  pouvoir  deviner.  Pascal  lan^ant  les  fleches 
des  Provindales  sans  6tre  vu ,  c'est  Nisus  dardant  ses 
javelots  qui  tuent  les  Rutules  pr6s  d'Euryale.  Mais 
ici  Euryale,  c^est-a-dire  Arnauld,  est  sauf,  et  Nisus 
echappa.  On  est  en  plein  succes  de  stratagfime. 

S«tU  atrox  Yolseens ,  nee  tell  eonspieit  asquam 
Auctorein ,  nee  qa6  se  ardens  immitlere  possit. 


La  seconde  Lettre,  dat^e  du  29  Janvier,  ne  parut 
que  le  5  fiSvrier.  Elle  ne  prenait  pas  encore  de  front 
les  Jesuites,  et  n'atteignait  derechef  que  les  Jacobins 
thomistes ,  le  parti  de  la  defection.  Gette  Lettre  et  les 
deux  suivantes  furent  ecrites  avec  la  m6me  promp- 
titude que  la  premiere;  Pascal  avait  trouve  sa  veine, 
^t  il  la  suivait.  11  se  donne  plus  de  champ  deja  dans 
cette  seconde,  et  tout  n'y  est  pas  de  legereto  et  (|'en^ 


jouetaent  comme  dans  Tautre;  le  s6rieux  commence, 
et  assez  ardemment.  II  s'agit  toujours  de  cette  14chete 
des  faibUi  qui  sont  pires  que  Us  michantSj  disait  Saint-* 
Cyran,  de  cer61ede  Ponce  Pilate  qu'avaient  jou6  les 
Thomistes  dans  Taffaire,  professant  de  bouche  la 
Gr&ce  9uffi$ante,  et  la  rStractant,  la  niant  tout  bas. 
En  regard  de  la  satisfaction  de  ce  bon  Jacobin  qui , 
s'ecrie :  «  Et  je  I'ai  bien  dit  ce  matin  en  Sorbonne; 
j'y  ai  parl6  toute  ma  demi-heure,  et  sans  le  sable 
j'eusse  bien  fait  changer  ce  malheureux  proverbe , 
qui  court  d6ji  dans  Paris  :  II  opine  du  bonnet  comme 
tin  tnoine  en  Sorbonne;  »  en  regard  de  cette  b^ate  ju-* 
biiation  du  bonhomme,  il  y  a,  dans  la  bouche  de  Fami 
]ans6niste,  T^loquente  et  vive  parabole  de  I'Eglise 
compar6e  k  un  homme  en  voyage ,  qui  est  attaqu6  et 
bless6  par  les  voleurs  :  trois  m^decins  surviennent , 
dont  deux  menteurs,  qui  se  coalisent  pour  chasser  le 
bon.  II  faut  relire  cet  endroit  qui  presage  les  elo- 
quentes  peroraisons  de  la  dixieme  Lettre,  de  la  qua- 
torzieme,  et  Tapostrophe  de  la  seizieme,  toutes  par- 
ties ou  le  railleur  s' efface,  ou  reparait  le  chretien 
s6rieux. 

En  m6me  temps,  par  cette  distinction  qu'il  fait  de  ^ 
lui  et  de  Tami  janseniste ,  Pascal  se  donne  le  moyen 
derester  l^ger  et  badin  quand  il  veut,  tout  en  deve- 
nant  Eloquent  par  la  voix  de  son  second ,  et  de  fa^on 
indirecte,  en  avertissant  de  la  chose  eloquente,  ce  qui 
n'est  jamais  inutile  pr^s  du  pubUc  (1).  Tout  ce  qu'il 
met  dans  la  bouche  de  cet  ami  plus  sirieux  que  lui 
pourrait  etre  sign6  Saint-Cyran.  Mais  il  ne  s'aban^ 

(1)  Un  moraliste  fin  Ta  remarqu^ :  citer  qaelqaefoia  un  mot  de  soi 
eomme  d*un  autre,  cela  le  fait  plus  ?aloir  et  r^ussit  mieux. 


donne  ppurtant  pas  au-deli  des  bornps,  et,  quand 
cet  ami  s'^chaufie  un  peu  trop ,  il  tourne  court  et  leve 
la  seapce,  laissant  le  trait  enfonce  k  pointy  et  a$sai- 
sonn^ ,  au  bout ,  du  sel  habitueL 

Entre  la  seconde  et  la  troisieme  PromnciaUj  et  en 
tSte  de  celle-ci,  se  trouve  une  petite  lettre,  qui  est 
cens^e  une  reponse  du  Provincial  adress6e  a  son  ami : 
Tauteur  s'y  loue  lui-m6me  indirectement,  d'un  air 
tout-&-fait  degag6 ,  qui  sied  et  qu^on  croit :  «  Elles 
(vos  Lettres)  ne  sont  pas  seulement  estim^es  des  theo-  * 
logiens,  elles  sont  encore  agr^bles  aux  gens  du 
monde  et  intelligibles  aux  femmes  m6mes^ »  £t  en- 
core, dans  cette  r6ponse  supposee  regue  de  province, 
il  entre  deux  autres  billets,  de  plus  en  plus  flatteurs, 
cit6s  et  inserts;  ainsi  Tdoge,  revenant  comme  de 
troisieme  main,  semble  moins  direct,  plus  permis  sous 
la  plume  de  Tauteur,  et  n'en  va  pas  moins  son  train 
dans  I'esprit  du  lecteur  :  «  Elle  (la  Lettre)  est  tout-a- 
fait  inginieuse  et  tout-d-fait  bien  icrite.  Elle  narre  sans 
narrer;  elle  ^claircit  les  affaires  du  monde  les  plus 
embrouillees;  elle  raille  finementj  elle  instruit;...  elle 
redouble  le  plaisir;...  elle  est  encore  une  excellente 
apologie  et,  si  Ton  veut,  une  ddicate  et  innocente  cen- 
sure  J...  et  il  y  a  enfin  tant  Sart,  tant  d' esprit  et  tant  de 
jugementl...  (1).  »  Pascal  savait  Tbomme,  il  savait 
quand  et  en  quelle  mesure  on  peut  oser  avec  lui,  il 
savait  qu'il  y  a  une  certaine  maniere  de  se  louer  it  la 
face  des  autres,  qui ,  loin  de  les  choquer,  les  gufde. 

(1)  L'abb6  Prevost  et  Walter  Scott  faisaient  des  articles  sar  eax- 
mdmes  dans  les  Journaax ;  c*6tait  impartial  et  flatteur  comme  le  public. 
Aiosi  d^ja.  Pascal.  Les  petites  Lettr$s ,  apr^s  tout ,  ne  farent  qu'un  Jour-* 
nal  f  one  esp^ce  de  gazette  (comme  disait  Tabb^  Le  Roy),  qui  parut  pen- 
dAnt  on  80 » une  oa  deux  fois  par  moil, 


On  peut  aller  presque  droit  k  la  rencontre  de  ce  vent 
de  Famour-propre,  en  sacbant,  moyennant  certain 
biais ,  en  enfler  adroitement  ses  voiles.  «  L'homme 
est  ainsi  fait,  nous  dit-il  dans  uno  pensie,  qu'i  force 
de  lui  dfre  qu'il  est  un  sot ,  il  le  croit.  )>  II  y  a  une 
certaine  mani^re  de  lui  dire  ce  qu'on  est  soi-m6me, 
et  ce  qu'on  vaut,  qui  lui  en  dessine  et  lui  en  acheve 
rid^e.  Pascal  pratique  tout  cela  a  merveille;  Mon- 
taigne et  son  art  ont  pass^  par  \k. 

Dans  cette  m6me  petite  r^ponse  dite  de  province^ 
Pascal  y  supposant  un  billet  cit^  d'un  de  ces  Messieurs 
de  TAcademie,  en  qualifie  Tauteur  un  desplus  illvstres 
entre  ces  Iwmmes  torn  illustres.  Yoila  la  plaisanterie  une 
fois  trouv^e ,  contre  TAcademie  et  les  Quarante ,  et 
qui  va  6tre  eternelle.  II  est  vrai  que  Pascal  la  place 
dans  la  bouche  d'un  Provincial,  qui  est  cens^  tout 
admirer  de  Paris  :  son  trait  de  satire  devient  en  mSme 
temps  un  trait  de  costume  et  de  caractere.  Dans  cette 
lettre  suppos^e  de  Tacademicien,  qu'il  transcrit,  autre 
raillerie  finement  sensible  :  «  Je  voudroisque  la  Sor- 
bonne,  qui  doit  tant  a  la  m6moire  de  feu  monsieur  le 
Cardinal,  voulAt  reconnoitre  la  jurisdiction  de  son 
Academic  fran^oise;  Tauteur  de  la  Lettre  seroit  con- 
tent; car,  en  quality  d'Acad6micien ,  je  condamnerois 
d^autoritij  je  hannirois ,  je  proscriroisy  pen  s*en  faut  que 
je  ne  die,  f  exterminerois  de  tout  mon  pouvoir  ce  pou- 
voir  prochain  qui  fait  tant  de  bruit  pour  rien...  » 
C'est  il  croire  que  Pascal  a  voulu  faire  un  petit  pas- 
tiche de  Balzac,  avant  Boileau. 

Et  quand  il  fait  parler  Tacad^micien ,  Pascal ,  no- 
tons-le  encore,  simule  un  style  un  peu  plus  ancien, 
plussurannS  que  le  8ien  propre,  lequel  ne  Test  pas 


560  *  .  t'ORt-idYAL. 

du  tout :  Peu  ^Vn  faut  que  je  ne  die,  /en  iuis  marry. 
Ainsi ,  en  un  temps  ou  F Acad6mie  reglait  veritable- 
meDt  et  fixait  le  langage,  Pascal  (cjb  m^est  Evident) 
la  trouve  d&]k  un  peu  surannee  et  arri6r6e,  nonob- 
stant  Yaugelas.  II  la  devance;  il  use,  pour  mieux 
r^ussir  dans  le  monde ,  du  langage  du  monde  mfime, 
du  dernier  langage  (4).  II  n'a  qu'i  se  souvenir  pour 
cela  de  sa  maniere  de  causer  et  d'entendre  causer  en 
ces  ann^es  1651-1654,  ou  il  etait  si  r^pandu,  ou  il 
Yoyait  tout  ce  quMI  y  avait  de  mieux  et  de  plus  jeune 
en  fa^on  et  en  usage;  de  ces  ann^s  ou  MM.  de  La 
Rochefoucauld  et  de  Retz  avaient  tout  k  Fbeure  qua- 
rante  ans,  etou  il  en  avait  trente. 

La  troisiSme  Lettre  Provinciate,  dat^e  du  9  f^vrier, 
commeuQa  k  paraitre  le  12 ,  avec  un  ^clat  et  un  ap- 
plaudissement  superieur  k  ce  qu'on  avait  vu  des  deux 
premieres.  «  Ce  succes,  dit  M.  de  Saint-Gilles,  cho- 
qua  de  plus  en  plus  les  adversaires,  qui  faisoient 
mettre  des  mauchards  (c'est  son  expression)  a  toutes 
les  imprimeries  :  ce  qui  augmenta  beaucoup  les  frais 
de  r impression.  » 

Gette  Lettre  porte  tout  entiere  sur  la  condamnation 
definitive  d'ArnauId,  qu'on  avait  achev6  de  voter  le 
29  Janvier  (2).  C^est  un  bulletin  ironique  et  l^ger  de 
la  conclusion.  Un  passage  au  d6but  nous  prouverait, 

(1)  Bans  les  premieres  iditioos  des  ProvineialeM,  Je  rencontre  qaelqoes 
motscomme  airoces^  ditestablet,  honiblement ,  veriemeni,  qui  ont  M 
remplac^  et  atUnu^s  dans  les  saivantes  par  des  mots  moins  cms  :  fini^ 
ment  rifuii,  pour  verUmtnt ,  par  exemple.  Ce  fut  une  concessioB  aux 
d^licatesses  et  i  la  petite  bouche  du  monde.  II  y  a  encore  dans  les  pre- 
mieres Mitions  :  U  faut  que  Je  vous  die ,  je  vat  vout  dire,  il  t^y  agii ,  avoir 
aeeotttume.  On  a  lalss^  des  violemenit  de  ehariU  (onzitoie  Lettre). 

(3)  II  se  tinjt  encore  stance  le  51,  pour  qnelque  formality  d'ensemble. 
II  a^ait  sttffi  en  tout  de  cinq  stences  depuis  la  retraite  des  amis  d'Arnauld. 


LlVRE  TKOIlSliUE.  561 

si  nous  rignoqons ,  combien  le  Jans^nisme  que  les 
gens  du  inonde  ne  connaissent  guere  que  d^apres 
Pascal  et  ne  commencent  qu'a  lui ,  6tait  dej^  vieux 
pour  lui  (1) :  w  Ressou\enez-vous,  je  vous  en  prie, 
des  etranges  Impressions  qu'on  nous  donne  depuis  si 
long-temps  des  Jans^nistes.  Rappelez  dans  votre  .m6- 
moire  les  cabales,  les  factions,  les  erreurs,  lesschismes, 
les  attentats  qu'on  leur  reproche  depuis  si  long-temps^ 
de  quelle  sorte  on  les  a  decries  dans  les  chaires  et 
dans  les  livres,  et  combien  ce  torrent,  qui  a  eu  tant 
de  violence  et  de  durie ,  ^toit  grossi  dans  ces  dernieres  r 
annees.. .  (2)  »  —  Toutes  les  plaisanteries  futures  sur 
les  censures  de  la  Sorbonne  sont  receives  dans  ce  ( 
seul  mot :  «  lis  ont  juge  plus  a  propos  et  plus  facile 
de  censurer  que  de  repartir,  parce  qu'il  leur  est  bien 
plus  aise  de  trouver  des  Moines  que  des  raisons.  » 
Voili  du  coup  la  Sorbonne  d^criee  sans  retour.  Quand 
elle  se  mfilera  d'atteindre,  au  dix-huitieme  siecle,  des 
livres  illustres,  Buffon  ou  Jean-Jacques,  on  ne  le 
prendra  pas  avec  elle  sur  un  autre  ton.  A  partir  de 
Pascal,  6tre  docteur  de  Sorbonne  est  devenu,  pour 
le  monde  et  aux  yeux  des  profanes,  un  desagrement, 
un  ridicule,  comme  d'6tre  chanoine,  par  exemple, 
depuis  le  Lutrin.  Le  docte  bonnet  ne  s'est  pas  plus 
relev6  decet  affront  des  Promnciafes ,  que  la  calotte  de 
Ghapelain  de  la  parodie  de  Boileau.  Arnauld  fut  le  ^ 

dernier  dont  on  put  dire,  que  la  beauts  du  doctorat 
Fa vait  dcQu . 
Arnauld,  lui,  ne  s'en  doutaitpas;  en  s'indignant, 

(1)  On  appelle  volootiers  le  jans^nisme  datiom  de  Pas^f^  comme  la 
peintare  grecque  da  nom  d'Apelles  i  c'est  le  grand  6cl&t  >&||S  commen- 
cement  de  la  fin.  W'- 

(2)  L'oserai-je  dire?  &  cette  distance,  i  ce  degr6  du  drame,  dans  les 
II.  36 


562  PORT-ROYAL. 

il  etait  docteur  encore;  il  continuait,  dans  une  suite 
d' Merits,  k  demontrer  son  innocence  eif  bon  latin,  en 
bonnes  formes;  illangait  sa  Dissertatio  theologica  qua^ 
dripartita  (Dissertation  quadripartite!)  Qu'importe? 
peine  perdue  aupres  des  ennemis  qui  le  condamnaient 
quand  m^me,  aussi  bien  qu'aupres  du  monde  qui 
Fabsoivait  lestement ,  sans  le  lire ,  et  qui  r6p6tait  d^- 
sormais  avec  Pascal :  «  Cette  instruction  m'a  ouvert 
les  yeqx.  J'y  ^i  compris  que  c'est  ici  une  h6r6sie  d'une 
nouvelle  espece.  Ge  ne  sont  pas  les  sentiments  de 
M.  Arnauld  qui  sont  heretiques,  ce  n'est  que  sa  per* 
Sonne.  C'est  une  h^r^sie  personnelle.  II  n'est  pas  he- 
r^tique  pour,  ce  qu'il  a  dit  ou  ^crit,  mais  seulement 
pour  ce  qu'il  est  M .  Arnauld.  C'est  tout  ce  qu'oa 
trouve  k  redire  en  lui.  Quoi  qu'il  fasse,  s'il  ne  cesse 
d'etre ,  il  ne  sera  jamais  bon  catholique.  »  A  force  de 

\\  tuer  du  coup  la  Sorbonne,  Pascal  tua  k  jamais,  avec 

,  sa  faQon,  le  docteur  de  Sorbonne  par  excellence,  son 
illustre  ami  en  personne ,  Antoine  Arnauld. 

S'il  ne  le  tua  pas  du  m6me  coup,  il  le  fit  vieillir  en 

.  un  an  de  quarante. 

Les  Provitxciales  avaient  pour  but  de  cr^er  un  parti 

I ;  d'indiff^rents  fawrables;  elles  ont  r6ussi ,  et  trop  bien 
pour  leur  cause  :  mercedem  suam  receperunt.  Les  Pro- 
vinciales  ont  cre6  les  amis  de  Port-Royal,  comme 
madamp  de  S^vigne,  par  exemple,  comme  La  Fon- 
taine (1);  elles  auraient  conquis  Montaigne.  De  ces 
allies-la ,  on  n'exigeait  que  peu  :  a  Ce  seroit  trop  Us 
presser,  il  ne  faut  pas  tyranniser  ses  amis  (2).  «  Ces 

prorondeurs  d^ja  myst^rieases ,  M .  de  Saint-Gjran  apparalt  et  derient 
eomme  I'Eschyle  de  c^ans. 
(1)  Comme  vous  peut-6tre  qui  melisez^  comme  moi  peat-$tre  ({a!  Ms^ 


LIVRE   TROISltlME.  5^63 

jans^nistes  amateurs,  tout  en  pr^conisant  les  illustres 
solitaires,  le  grand  Arnauld,  le  fameux  M.  Nicole , 
allaient  bientot  redisant  du  fond ,  non  point  tout-a- 
fait  comme  Pascal  k  la  fin  de  sa  troisieme  Pravinciale : 
i<  Ce  sont  des  disputes  de  theologiens,  et  non  pas  de 
theologie,  »  mais,  par  un  leger  changement,  quine 
jleur  en  paraissait  pas  un  :  «  Ce  sont  des  disputes  de 
^  theologiens  ET  de  theologie.  »  On  substituait  par  m6- 
garde  la  particule;  cela  simpliOait. 

Les  amiset  protecteurs  de  Port-Royal,  qui  leser- 
Taient  de  leurs  discours,  de  leur  influence  dans  le 
monde,  lui  demandaient  en  retour  de  les  servir  au 
besoin ;  car  Port-Royal,  ayant  ainsi  un  parti,  ^tait  tr^ 
a  m^me  de  favoriser  quelques-uns  de  ses  amis  mon-> 
dains  les  uns  par  les  autres  :  ces  sortes  d'offices  se 
traitent  d'ordinaire  aveuglement.  Et  puisqu'il  s'agit 
de  lettre,  j'en  veux  citer  une  qui  revient  tant  bien 
que  mal  k  mon  propos.  Je  la  trouve  manuscrite  dans 
les  papiers  de  madame  de  Sable ;  elle  lui  est  adressee 
par  mademoiselle  Suzanne  d'Aumale,  bientdt  ma- 
dame de  Schomberg,  et  amie  particuliere  de  madame 
de  Grignan.  Elle  doit  dater  d'une  douzaine  d'annees 
environ  apres  lesProvinciales.  Lisez;  aurait-on  jamais 
ecrit  de  la  sorte  au  Port-Royal  d'stuparavant? 

«  On  m*a  dit  que  le  Port-Royal  gouverne  M.  de  Benoise ,  conseiller  k 
la  Grand'Chambre,  el,  comme  j'al  assez  bonne  opinion  da  Port-Royal 
pour  croire  que  vous  legouvernez,  je  vous  supplie  tres  humblement, 
Madame ,  de  faire  en  sorte  que  ceux  de  votre  connoissance  qui  sont  le 
mieux  aupres  de  ce  M.  Benoise  le  sollicitent  pour  une  affaire  de  M.  et 
de  madame  de  Richelieu ,  pour  laquelle  madame  d*AiguilIon  solliclte 
(vous  voyez  quelle  longue  chaine  de  sollicitations ,  et  qui  se  vient  suS' 
pendre  a  Port-Royal),  Ainsi,  Madame,  je  crois  qu*il  sera  ais^  d*obtenir 
de  vous  la  gritce  que  je  yous  demande,  et  je  pense  mdme  que  je  ne  la 
dois  pai  mettre  sar  mon  compte,  et  que  yous  serez  bien  aise  de  le  fair^ 


564  PORT-ROYAL. 

en  rhonfieur  de  cenx  pour  qui  ]e  yous  la  demande.  Mais  voila  assez 
parle...  Je  snis  avec  roadame  deGHgnan  qui  yous  fait  les  plus  grands 
compliments  du  monde ,  ei  qui  ira  an  Port-Royal  d6s  qu*elle  sera  d6sen- 
rhum6e.  » 

Pour  ajouter  au  piquant,  mademoiselle  d'Aumale 
6tait,  jeerois  bien,  protestante.  Cela  v6rifiait  au  se- 
rieux  le  mot  de  la  seconde  Provinciale :  (c  Je  trouvai  i 
la  porte  un  de  mes  bons  amis,  grand  janseniste,  car 
fen  at  de  tous  les  partis.  »  Eh  bien!  nous  tenons  la  le 
revers  et  le  prix  du  succes.  Le  monde  avait  prfete  ses 
salons  i  la  vogue  des  petites  Lettres ,  et  il  venait  rede- 
roander  sans  fa?on  k  Port-Royal  ses  services ,  son  en- 
tremise.  C'6tait,  de  Fun  k  Tautre,  un  procede  d'u- 
sage  entre  gens  comme  il  faut,  entre  honngtes  gens^ 
un  pr6t6-rendu. 

Port-Royal  du  moins ,  en  devenant  autre  a  cer- 
tains egards,  ne  cessera  pas,  durant  tout  le  XVIP  siecle, 
d'etre  spirituel  et  attachant ;  il  gagnera  m6me  en  agr6- 
ment,  je  le  crains,  ce  qu'il  va  perdre  en  stricte 
vertu,  et  nous  ne  le  quittons  pas. 


FIN    DU    DEUXI£ME   VOLUME. 


(Le  tom^  traisi^me  deyra  contenir  le  reste  du  troisi^me  livre,  c^est-a* 
dire  la  suite  et  U  fin  de  Pascal;  puis  le  quatri^me  livre  intituM  :  Eeolet  de 
Port'Koyal,  et  ou  Von  traitera  des  ouvragcs  et  des'mdtliodes  d'easeignementy 
sans  y  oublier  les  caracteres  des  priycipaux  niaitres  et  Aleves.  Si  la  place  le 
permet,  on  espfere  y  ajouler  un  commencement  da  livre  cinqai^me,  oit  Fon 
ahordera  la  tccondcGMr^tion  dc  Port-Royal  et  I'^poqae  briUante  qui  succ^da 
^a  la  Paix  de  TEglise). 


/ 


TABLE  DES  MATIjfeRES. 


Pbeface I 


LIVRE   DEUXIfiME. 

LE   POET^ROTAL   DE  v.   DE  8AIMT*GYftAN. 

(SUITE.) 

yn^  pages  3  et  suiv. 

Le  prisonnier  directear.  —  Antoine  Arnaald  disciple  de  Saint-Cyran ; 
ses  debuts.  —  Passion  et  vocation  doctorales.  —  B^Iivrance  de  M.  de 
Saint-Gyran.  —  Sa  visite  k  Port-Royal  de  Paris  >  —  a  Port-Royal-des- 
Champs.  —  Entretien  avec  M.  Le  Maitre  sur  les  Hvres ,  sar  la  science, 

.  sur  les  entants.  —  Th^orie  litt^raire  'jans^niste.  —  Balzac  et  les  Aca- 
dcmiates, 

VIII  f  pages  42  et  suiv. 

Application  a  ce  temps-ci.  —  Balzac  et  M.  de  Saint-Cyran.  —  Lettre 
empbatiqne.  —  Scene  du  mirolr.  —  Balzac  et  Ricbeliea.  —  Existence 
litt^ralre  de  Balzac.  —  Succ^s ,  querelles.  —  Hyperbole.  —  Relation 
de  Balzac  avec  la  famille  Amanld  et  avec  Port-Royal  .--Sa  conversion 
et  sa  mort. 

IX^  pages70  et  soiy. 

Suite  de  Balzac.  —  Le  Socrate  ehretien.  —  Retz  et  Balzac.  —  Esp^ce  de 
grandeur  de  celui-ci. — Jugements  et  temoignages.  —  De  la  rb^torique 
et  de  la  po^tique  k  Port-Royal.  —  D^  Tart  et  du  gQiHt  dans  Tordre 
Chretien.  ' 


566  TABLE    D£S    HATl^RES. 

X  y  pages  89  et  suiv. 

VAugustinui  de  Jans^nias.  —  Premier  effet  produit ;  fortune  du  livre. 

—  Les  cinq  Propositions :  y  sont-elles?  —  Le  chevalier  de  Grammont 
et  mademoiselle  Hamilton.  —  Eiamen  de  VJugustinus,  —  Premiere 
partie  sai;  les  pelagiens,  -^  sur  les  semi-pelagiens.  —  Questions  dter- 
nelles.  —  Descartes  et  Jans^nius.  —  M6thode  de  celui-ci :  ses  prol6- 
gom6nes  sur  la  raison  et  I'autorile.  — Essai  sur  Clndiffirenee,  —  M^thode 
de  charity. 

XI ,  pages  123  et  suiv. 
•    •    •  ^ 

finite  de  VJugustinus,  —  Saint  Augustin  ail  lieu  d*Aristote.  —  £st-il 
infaillible  su«r  la  Gr&ce  ?  —  A>t4l  innoT^  en  son  temps  ?  —  T^moi- 
gnages  catholiqnes  en  divers  sens.  —  Livre  de  VJugustinus  sur  Adam 
et  les  Anges  avant  la  chute. — L*Adam  de  Jans^nius  et  celni  de  Milton. 

—  Liberty  dans  Eden.  —  Chute,  Yolont6  vici^e,  i*acine  de  concupis- 
cence. —  Jans^nius  et  La  Rocheroucauld.  —  Jans^nius  et  les  d^crets 
des  papes.  —  VJugustinus  d^nonc^  en  Sorbonne. — Le  docteur  Cornet 
et  Bossuet.  —  Bourdaloue.  —  Fleury  et  les  gallicans.  —  Un  mot  en- 
core, par  VJugustinus,  sur  le  godt  litt^raire;  si  ce  goAt  tient  k  la  con- 
cupiscence? —  Le  P.  Bouhours  dit  que  non. 

XII ^  pages  165  et  suiv. 

Da  livre  de  la  Frequente  Communion,  —  Son  origine.  —  Effet  produit. 

—  Arnauld  r^formateur  en  style  th^ologique.  —  Incomplet  comme 
^rivain ;  exc6s  logique.  —  Pourquoi  on  ne  le  lit  plus.  —  De  la  doc- 
trine de  la  Frequente  Communion,  -^  Parali^le  de  saint  Charles  Bor- 
rom^e  et  de  saint  Francois  de  Sales.— Sermons  du  P.  Nouet. — Ajnende 
honorable.— -Le  P.  Petau ;  Raconis;  M.  le  Prince.— Ordre  de  depart 
d' Arnauld  pour  Rome.  —  Sa  retraite.  —  M.  Bourgeois,  d^put6  pr6s  le 
Saint-Office.  —  Absolution  de  la  Frequente  Communion,  —  Xriompbe 
des  doctrines ;  Bourdaloue  sur  le  petit  nombre  des  Elus. 

Xni^  pageis  188  et  suiv. 

Dernier  temps  de  M.  de  Saint-Cyran;  --•  Son  ouvrage  contre  le  Calvi- 
nisme.  —  Port-Royal  en  face  des  protestants.  —  Mort  de  Loois  Xm. 

—  Port-Royal  k  regard  des  rois.  —  Theologle  familiere  de  M.  de  Saint- 
Gyran ;  derni^res  tracasseries.  —  Sa  sentence  sur  les  faibles.  —  Sa 
mort. —  Son  enterrement.  --  Madame  Marie  de  Gonzague.  —  Madame 
de  Sabl6. — M.  de  Barcos,  abb6  de  Saint-Cyran ;  —  h^ritier  et  disciple 
direct.  —  Son  portrait. 


XTV,  pages  218  et  suiv. 

Recrue  de  solitaires.  —  H.  Victor  Pallu.  —  La  famille  Da  Foss^*  *— 
Haate  boargeoisie  de  Port-Royal.  — >  M.  de  La  RiTidre.  —  M.  de  L^ 
Petiti^re.  —  Declaration  de  M.  Le  Mattre.  —  L'^y^que  de  Bazas.  — 
II.  Mangoelen,  directear  pr^pos^  par  H.  Singlin.  —  Belle  scene  de 
noit.  —  Fontaine  et  ses  Memoires,  —  Le  jeone  Lindo.  —  Retraite  de 
M .  d'AndUly. 

•  XY^  pages  243  et  soIy. 

HUmoires  de  d'Andilly.  —  $es  d^bats;  ses  charges.  —  Ses  passe-temps  k 
Pomponne;  mascarade  de  madame  de  Rambooillet.  —  Propos  divers. 
— II  r^pond  k  une  calomnie  da  president  de  Gramond.  —  Son  arrirte  k 
Port-Royal.  -^  Assainissement ;  d^pense.— Poires  et  payies.  — Yisites 
et  relations.  —  Littdrature  Loots  XIII;  Gomberyille,  Godeaa.  —  La 
r/0/{«. -— Mademoiselle  k  Port-Royal;  —  k  Saint -Jean -de -Laz.— 
M.  d'Andilly  ^criyain.  —  II  refuse  TAcaddmie.  -^  Ses  vers  sacrds.  — 

'   Sa  prose ;  les  Pires  dct  Deserts* 

XYI,  pages  276  et  suiv. 

Gong^  pris  de  M.  d^Andilly.  —  Noaveaax  arrivants.  —  M.  de  Pontis ; 
M.  de  Saint-Gilles ;  Tabb^  de  Pontch&teau.  —  MM.  de  Bagnols  et  de 
Berniires ,  serviteurs  aa-dehors.  —  Le  monastire  de  Paris ;  chan- 
gement  de  scapalaire.  —  Madame  d'Aumont.  —  Retoar  de  la  po^re 
Ang^llqae  aax  Champs ;  all^gresse. — Guerres  de  la  Fronde.  —  Mlsire 
el  charity.  —  le  due  de  Luines  et  sa  sainte  Spouse.  —  Syst^me  de 
l)escartes ;  debauches  d*esprit  k  Yaomurier. 

XYn,  pages  311  et  suiv. 

M.  de  SacL  —  Son  enfance.  —  Ses  premiers  vers.  —  Differences  avec 
Amauld.  —  Genre  (|e  beaat(6 ;  trait  dislinctif.  —  Direction  fond6e  k 
ITcritare-Sainte.  —  Finesse  et  gr&ce.  —  Sa  scale  errear,  les  Enlw 
matures.  —  Retranchement  et  sobri4t6.  -^  Kathode  d'esprit  et  soarire. 

XVln ,  pages  332  et  suiv. 

Saite  de  M,  de  Saci.  —  Divers  temps  de  Port-Royal.  —  M.  de  Sac! 
arrets.  —  Deax  ans  de  Bastille.  —  Sorte  de  bonbear.  —  Le  dais  da 
Saunt-Sacrement.— Egalit^  d'&me;  d^livrance*— iioaveaa-Testament 


568  TABLE    DES    MATIJIRES. 

d^  Mom.— ]>e  la  diTulgation  des  Ecritares :  censares,  entraves'.— Bible 
de  Saci.— Style  mitoyen;  trop  d'^Ugance.^Dernier  entretien  deM.de 
Saci  avee  Fontaine. '—  Mort,  fanirailies ;  contre-coaps  fondbres. 

LIVRE   TROlSIfiME. 
PASCAL. 

I^  pages  369  et  suiv. 

Apparition  de  Pascal  parmi  les  solitaires.  —  Entretien  avec  M.  de  Saci.  — 
Epictite  et  Montaigne  devant  saint  Angustin.  —  Abondance  et  verve 
de  Pascal.  ^  Ripliques  de  M.  ^e  Saci.  —  Beaut6  du  dialogue;  — 
^tendue  et  port^e.  —  Platon,  X^nophon. 

11^  pages  385  et  suiv. 

Montaigne  &  la  barre  de  Port- Royal ;  — moins  heurenx  que  Descartes. 
—  Jugement  sor  lui ; Nicole;  ta  Loglgue.  —  Page  fulminante.  —  Con- 
tagion des  Confessions,  r-  Clef  de  la  sentence  jans6niste  :  Montaigne 
rhomme  naturel.  — Le  Montaigne  en  chacun.  —  II  est  partout ,  hors 
en  Port -Royal.  —  Seal  point  commun ,  centre  la  scholastique.  — 

:    Montaigne  aussi  hors  du  milieu. 

Ill;  pages  blG  et  suiv. 

ISuite  de  Montaigne ;  arri^re-fond.  —  De  ces  mots  qui  jugent.  —  Sur  le 
repentir. —  Sur  rtmmortalitS ;  que  Tesprit  est  un  traitre.  —  Son  cha- 
pltre  capital,  Jpologie  de  Raimond  Sebond,  —  Dogma tisme  latent; 
tactique.  —  Labyrinthe  et  but.  —  Style  d'enchanteur.  —  Langue  in- 
dividuelle.  —  PostdriU ;  influence.  —  Convoi  id^al  de  Montaigne.  — > 
Les  fun^railles  encore  deM.de  Saci. 

IV,  pages  4W  et  suiv. 

JPascal;  sa  famille;  ses  origines.  -—  Education  sous,  son  p^re.  --*  Forme 
d'esprit ;  vocation.  —  La  trente-deuxi^me  proposition  d'Euclide.  — 
Pomfon  de  T6rit6.  —  Machine  arithm^tique.  —  Jacqueline,  sceur  de 
Pascal.  —  Elte  fait  des  vers ;  com^die  d'enfants  devant  Richelieu.  — 
Les  Pascal  k  Rouen.  —  Experiences  sur  le  vide;  premiere  prise  avec 
les  J^suites..—  Accident  du  pere;  conversion  de  la  famille.  —  Pa^e  de 
Jansinius  h  i'adresse  de  Pascal.  —  Af^ladie  et  infirmity. 


TABLE   BES   MATIJIRES.  569 

V;  pages  k^k  et  suiv. 

Pascal  malade  k  Paris  ayec  sa  soear.  —  Premieres  relations  avec  Port- 
Royal.  -*  Jacqueline  veut  Stre  religieuse.  —  yeio  da  p^re.  — <•  S^joar  k 
Clermont ;  eorrespondance  avec  la  mere  Agn^s.  —  Mort  de  M.  Pascal ; 
vdo  du  fr^re.  —  Chicane  et  humeur.  —  Angoisses  de  la  soear  Sainte- 
Euph^mie;  drame  intime. — Admirables  paroles  de  la  m^re  Ang^liqne. 
—Pascal  an  parloir.*— Lepont  de  Neailly,  et  le  sermon  de  M.  Singlin. 

—  Pascal  au  d6sert.  —  Le  due  de  Roann^s,  et  M.  Domat. 

VI;  pages  501  et  suiv. 

Situation  ext^rieare  a  la  veille  des  Provinciates,  — •  L^s  cinq  Propositions 
d^f^r^es  k  Rome.  —  Innocent  X.  —  Avocats  pour  et  contre.  —  Le 
docteur  Saint- Amoar ;  son  portrait  par  Brienne.  —  Audience  solen-' 
nelle ;  compliments  et  condamnation.  — La  Bolle  en  France;  Mazarin. 
-*  Le  Formulaire.  —  AflTaire  d*Arnauld  k  la  Faculty.  —  Assemblies 
religieases ;  Assemblies  politiques.  —  Une  Chambre  de  1815  en  Sor- 
bonne.— *  Arnauld  ray^  comme  indigne.  —  Pascal  sunrient  k  son  aide ; 
bataille  regagn^e.  —  Ann^e  1656 ,  seconde  ^poque. 

•  VII,  pages  535  et  suiv. 

A  qui  Vint  Tid^e  des  Provineialet.  —  Anecdote  de  Perraalt.  —  Premiere 
Lettre.  —  Style  nouveau.  ^  Critiques  grammaticales  du  P^e  Daniel. 

—  Ton  comique  et  jeu.  —  Details  du  succds ;  le  Chancelier  saign^.  — • 
Margottin  et  le  president  de  Belli^vre.— M.  de  Saint-Giiles  et  ses  exp^ 
dients.  —  Chiffre  de  la  vente ;  chifihre  du  tirage.  —  Chronique  secrdte. 

—  Seconde  Lettre ;  le  s^rieux  commence.  —  Pascal  se  loue  lui-mdme. 

—  II  raille  1' Acadtoie.  »  Troisi^me  Lettre.  —  Echec  au  Docteur.  — 
Les  Jans^niites  du  monde.  -—  Mademoiselle  d'Aumale  et  le  conseiller 
Beooise. 


FIN  DB  LA  TABLB  DES  MATIEABS. 


(Je  n'ai  cess^,  durant  font  ce  Yolame  comme  pour  le  pr^c^dent,  de 
reconrir  et  de  rester  oblige  a  la  r^visioa  attentive  et  aax  boos  soins  de 
M.  Chabaille.) 


L'exactitaderigoarensey  si  difficile,  si  impossible  &  atteindre  en  pa- 
reille  matiire ,  et  i  laqaelle  poartant  de  toates  nos  forces  nous  aspirons , 
nous  fait  un  deyoir  de  consigner  ici  quelques  fautes  ou  inadvertances  qui 
ont  pa  noas  ^chapper  dans  ce  volame  mftme  ou  dans  ie  pricMent. 

• 

TOME  I«. 

Page  234,  dans  la  note  3,  qoatrlime  ligne,aa  lien  de : « tome  I, 
chap.  X, »  lisez :  «  tome  I,  liv.  II,  chap.  X.  » 

Page  295 , 4  la  premiere  ligne  de  la  note,  an  lien  de  :  «  Hittoire  ginaraie 
de  Pori'Boyal,  »  lisez  :  «  Hittoire  Htteraire  de  Port-Royal,  » 

Page  376,  ligne  15,  an  lien  de  :  ct  Massillon  assister  et  coop6rer  &  Gam- 
brai  an  sacre  de  Dubois,  » lisez :  «  Massillon  assister  et  coop^rer  an 
sacre  de  Dubois  pour  Gambrai.  » 

TOME  II. 

Page  93,  note  3,  aa  lieu  de  :  «  la  bulle  d'Urbain  Till,  dat^e  de  mars 
1641  (style  remain) ,  i>  lisez  :  a  la  bulle  d^Urbain  Till,  dat^e  dn 
6  mars  1641  ( style  remain }.  » 

Page  191,  ligne  derniire  de  la  note,  lisez  :  <c  des  personnes  d*nn  rang 
distingue. » 

Page 232,  et  ailleurs,  au  lieu  de  M.  Manguelein ,  lisez  M.  Manguelen. 
Une  note ,  retrouvte  depuis ,  m*apprend  que  Ie  nom  de  ce  vertaeux 
prMre  se  pronouQait  comme  si  Ton  efit  6crit  Manguelan ,  ce  qui  eiclut 
la  terminaison  em.  ' 

Page  258,  ligne  25,  J*ai  dit ,  k  propos  de  F^v^ne  Godeau  :  «Le  Pire 
Vavassor  fit  parattre  un  petit  pamphlet  intitule  :  Godellut  an  poeta, 
Godeau  est-il  poete?  On  aurait  bien  pu  se^faire  d'autres  questions  sur 
son  compte.  »  En  me  procurant  depuis  Ie  petit  ounage  du  P^re  Va- 
vassor, j*ai  pu  m' assurer  que  Ie  malin  j^sn^te  s*6tait  fait  ces  autres 
questions.  Celle-ci,  on  ou  utrum  poeta,  ne  ylent  qu*en  second  lieu; 
tout  Ie  premier  point  se  passe  k  rechercher  si  Godeau  est  taut  soit  peu 
thtologien,  et  k  quel  titre  ila  pu  ^crire  T^loge  public  du  PetrutAurtUut. 

Page  391,  ligne  demiire  de  la  note,  lisez  :  a  ...  coaler  Ie  monde  it  Ie 
glisser,  non  pas  Tenfoncer.  d 


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